Le docteur, la tête rejetée en arrière, la bouche ouverte, un pied placé sur un escabeau, tenant en main un bocal dans lequel s'agitaient d'horribles monstruosités, expliquait au pauvre Lorenzo, qui n'osait pas bâiller, comment ce vase renfermait peut-être le véritable homunculus, le génie familier de Joseph, François Borri le Milanais, qui avait été arrêté jadis par la sainte inquisition de Rome, pour avoir fait de la pierre philosophale, et qui mourut en prison pour avoir refusé d'en faire au profit de ses juges.
Lorenzo, triste, comme s'il eût écouté la lecture d'un poëme élégiaque, renversé dans son fauteuil, regardait le docteur et se demandait tout bas à quel moment il pourrait parler de son amour.
Heureusement pour lui, son amour incarné poussa vivement la porte, et la jeune fille, riant d'un rire mutin, entra tout d'un coup dans le laboratoire:
—Êtes-vous d'accord? dit-elle.
—D'accord! s'écria Marforio. Est-ce que par hasard, prince, vous voudriez susciter, encourager une opposition, une cabale contre mon grand système? parlez, dites-le!
—Moi! murmura Lorenzo, je viens vous demander le droit d'aimer Marta.
—Tiens! c'est vrai, répliqua le docteur Marforio, en replaçant le bocal pour prendre la main de sa fille, je l'avais oublié. Vous me parlez du droit? il me semble que vous l'avez un peu usurpé, mon prince. Sans rancune. Mais la fille du docteur Marforio ne peut pas être la femme du prince Lorenzo.
—Oh! je foule aux pieds les préjugés de ma naissance, dit Lorenzo d'un petit air révolutionnaire.
—Parbleu! et moi aussi, repartit le savant; mais j'entends que Marta soit la récompense de l'homme de génie qui me comprendra, et qui m'aidera à appliquer mon système au gouvernement des États.
Lorenzo pâlit; le bon jeune homme avait des scrupules. Il croyait que les sujets de son père ne lui appartenaient pas sans condition, et qu'il manquerait peut-être à ses devoirs d'héritier présomptif, en promettant de les livrer. On le voit, Lorenzo avait été mal élevé et ne connaissait pas ses droits, en s'exagérant ses devoirs.
—Monsieur le docteur, répondit-il gravement, ne faisons pas d'une question de bonheur intime une question de politique. Les destins de la principauté me sont chers; mais nous n'en sommes pas seuls les arbitres. Réglons ce qui nous intéresse personnellement; plus tard, nous verrons.
—Non, non, je ne me laisse pas leurrer repartit le docteur. Marta m'est tout aussi chère que peut l'être pour vous la principauté. D'ailleurs, vos affaires ne vont déjà pas si bien, mon prince, et je ne vois pas le grand sacrifice que vous auriez à faire, en me faisant agréer par Son Altesse Bonifacio. Soyez donc tranquille. Cela ne peut pas aller plus mal.
—Monsieur!...
—Quoi! n'est-il pas bien connu que vous payez vos fonctionnaires avec des petites images qui représentent de l'argent, mais qui n'en donnent pas; qu'une moitié de votre armée garde le lit, pour permettre à l'autre moitié de paraître en uniforme; que vous faites vendre au marché les légumes de la couronne, pour acheter des gants, et si je voulais faire le prophète, je vous prédirais l'écroulement prochain d'une monarchie sans argent, sans vigueur, sans talent, qui ne peut ni payer de la police pour les coquins, ni payer des spectacles pour les honnêtes gens.
—Mais, encore une fois, monsieur, qu'a de commun l'état de l'opinion avec mon amour?
—Comment! vous ne comprenez pas, jeune homme, repartit majestueusement le docteur, que je ne veux pas donner ma fille au premier prince venu? Je veux un gendre solide qui m'offre des garanties; et puis, enfin, je n'ai que cette occasion-là, une occasion superbe, unique, d'expérimenter en grand ma merveilleuse découverte, et vous voulez que j'y renonce! Ah! vous n'êtes qu'un égoïste.
Lorenzo regarda la fille du docteur d'un air navré. Il souffrait de ce débat ridicule, comme elle avait souffert déjà; mais il se mêlait à sa douleur un remords. Il pensait qu'à travers ces reproches grotesques, il y avait des vérités vraies, et qu'il était en effet un prince bien chétif, fils d'un père bien imprudent. Tout à coup, une autre idée fit diversion à celle-là. Lorenzo vit comme dans un éclair, le docteur Marforio, premier ministre du prince Bonifacio, et malgré le respect auquel son titre de prince du sang l'obligeait pour le chef de sa maison, il jugeait si bien son père, et le trouvait si parfaitement appareillé avec un compagnon comme maître Marforio, qu'en dépit de lui-même, un sourire effleura ses lèvres, sourire ironique et douloureux encore, et qu'il se sentit vaincu et prêt à toutes les concessions pour son amour.
Après tout, tant pis pour les habitants de la principauté; les peuples ont toujours les gouvernements qu'ils méritent; et puisqu'ils se laissaient mal administrer par Bonifacio XXIII, c'est qu'ils ne voulaient pas être mieux administrés. Leur donner Marforio pour premier ministre, c'était donc aller au-devant de leurs vœux et compléter le pouvoir.
Lorenzo avait laissé pendant au moins cinq minutes son bonheur en balance avec le bonheur de ses futurs sujets. C'était plus qu'un prince ordinaire n'eût tenté, et il avait bien acquis le droit maintenant de faire pencher le plateau du côté qui lui plairait; d'ailleurs, on voulait des réformes dans la principauté. Le docteur Marforio paraissait d'humeur à en faire de toutes les nuances et de tous les calibres. On pouvait essayer. Le parti des jeunes serait peut-être satisfait. Malgré ses folies, ce savant n'était pas un ignorant. Il avait émis une opinion dont la profonde justesse avait frappé Lorenzo. Soyez tranquille, avait-il dit, cela ne peut pas aller plus mal.—Cette considération, qui n'est pas toujours admissible dans les projets humains, était de nature à rassurer le prince héréditaire. C'est la raison qui fait essayer des remèdes de bonnes femmes. On pouvait essayer de l'utopie du bonhomme.
Et puis, enfin, Marta valait toutes les couronnes, toutes les principautés. Pour être le mari de la fille du docteur, le prince Lorenzo eût donné toute la gloire à laquelle il pouvait prétendre. Qui sait si, tout au fond de son âme, une petite voix ne chantait pas la chanson qui console d'avance de toutes les peines, de toutes les chutes, la chanson qui conseille d'aimer et d'être heureux, avant d'être riche et de régner?
Qu'importe que le vieux trône à clous dorés tombe en lambeaux et ne donne plus asile aux vers, pourvu qu'il puisse impunément, s'asseoir, le tendre poëte, le prince charmant, sur la mousse des grands bois, à côté de sa bien-aimée et lui dire: Oublions l'univers à condition que l'univers nous oublie? Qu'importe qu'il ne mette pas à son front la couronne héraldique, pourvu que personne ne l'empêche de cueillir la fleur des champs, de la respirer, de la mettre à sa boutonnière?
Lorenzo était né troubadour. Il n'y a plus aujourd'hui que très-peu de princes qui aient cette vocation; mais avant M. de Metternich, les cabinets européens offraient d'assez nombreuses variétés de cette espèce.
Lorenzo n'essaya donc pas de lutter plus longtemps. Il promit tout ce qu'on voulut, et risqua le bonheur de son peuple pour avoir le droit de venir répéter tous les jours à Marta combien il l'aimait. Il y a tous les jours des princes qui commettent la même imprudence, sans avoir le même prétexte. Le docteur promit en retour sa bénédiction. Marta ne promit rien; mais elle laissa prendre un baiser qui valait bien une province.
Quand l'héritier présomptif eut fait ses trois saluts, et quand la porte de la maison se fut refermée sur ses pas, maître Marforio eut un soupir de triomphe:
—Eh bien! dit-il à sa fille, es-tu contente?
Marta tomba dans les bras de son père.
—Il est bien, ton petit prince, reprit le docteur, il est surtout très-élégant. Quel bel habit! mais en revanche, il ne sait rien, tu m'avais trompé; il est ignorant comme un mouton.
Marta ne voulut pas contredire doublement son père; mais elle trouvait que Lorenzo en savait assez et que son habit lui allait mal. Ce dernier point, surtout, lui tenait au cœur; elle soupira.
—Va! console-toi, repartit le savant qui se trompa une fois de plus à ce soupir, je lui donnerai des leçons.
Marta se promit bien, au contraire, de préserver son fiancé des leçons paternelles. Elle suffirait à l'instruire de ce qu'il ignorait, c'est-à-dire de la meilleure façon de porter les dentelles, et de faire accommoder sa chevelure; à ces conditions-là son prince était parfait.
Ah! si les peuples n'étaient pas plus exigeants que la fille du docteur, on n'aurait besoin pour les mettre à la raison que de se servir du fer, j'entends du fer à papillotes!
Le prince Bonifacio XXIII ne se doutait guère du madrigal qui l'attendait, ni des visées ambitieuses du docteur Marforio. Je sais bien que comme il ne payait personne pour surveiller son fils, il avait les plus grandes chances d'être parfaitement renseigné. Pourtant, il ne le fut pas. Un jour, toutefois, un de ses chambellans se hasarda à lui dire qu'il croyait le jeune Lorenzo amoureux.
—Tant mieux! s'écria Bonifacio, avec le contentement d'un bon père et d'un bon roi, l'art d'aimer enseigne l'art de régner!
Cette parole méritait d'être recueillie, commentée par le journal officiel de la principauté, et de prendre place un jour dans la collection des bons mots et des réponses célèbres de Son Altesse. Mais Bonifacio n'aimait pas qu'on entretînt le public de ses affaires intimes, pas plus des plaisanteries échappées à sa bonne humeur que de sa santé; et quand il avait des indigestions, il ne mettait pas son point d'honneur à les raconter à ses sujets. La postérité devait donc ignorer les facéties débitées et les médecines prises par Son Altesse; et l'histoire de cette principauté eût été difficile à écrire, par suite de la réserve des journaux officiels, si le parti des jeunes dont j'ai déjà parlé n'avait suppléé à la négligence, à la modestie, ou au calcul du prince, par des notes secrètes, des mémoires et des pamphlets.
Bonifacio, en prince économe, aimait bien mieux une amourette pour les distractions de son héritier, que quelque autre passion qui eût exigé de la monnaie. Il savait qu'un des priviléges des princes, c'est de faire ou de promettre un si grand cadeau, en leur personne, qu'ils sont ensuite dispensés d'en faire d'autres; et il ne s'inquiétait en aucune façon de savoir le but et la raison des promenades quotidiennes de Lorenzo.
Un jour, Son Altesse était retirée dans son appartement, pour un travail secret avec son premier ministre, quand Lorenzo, résolu à remplir ses engagements envers le docteur, se décida à obtenir une audience.
On comprend, d'après les détails que j'ai donnés sur les finances et le peu d'étiquette en usage dans la cour, que les laquais n'encombraient pas les antichambres, et que si l'on s'attendait à y trouver des huissiers, c'étaient des huissiers pour saisir le mobilier de la couronne et non pas pour introduire les visiteurs.
Lorenzo ne vit personne qui pût l'annoncer, et après avoir gratté à plusieurs portes, et visité plusieurs chambres, il arriva à la salle dite du conseil, où Bonifacio XXIII, afin de ne rien laisser échapper des secrets de l'État, s'était retiré avec son ministre, en ayant soin d'ôter la clef de la serrure.
Mais les précautions excessives ont leur imprudence. Par le trou de la serrure, débarrassée de la clef, Lorenzo aperçut son auguste père, attablé devant son premier ministre, et sur le tapis du conseil étalant des cartes, qui par leur dimension pouvaient bien suffire à la topographie de la principauté, mais qui, en réalité, étaient des cartes à jouer.
Lorenzo, au lieu d'admirer la délicatesse infinie de ce bon prince, qui s'enfermait plutôt que de donner un mauvais exemple, se sentit pâlir de honte, et s'attrista de surprendre son père dans cette récréation. Je sais que le père Daniel assure que les cartes sont une école de diplomatie, et que le jeu de piquet, entre autres, enseigne l'art de gouverner les hommes; mais Lorenzo n'avait peut-être pas lu le père Daniel, et puis ce n'était peut-être pas le piquet que jouait son père. D'ailleurs, par les actes Lorenzo jugeait la théorie, et ne l'estimait guère. Il soupira tristement et se dit, au fond du cœur, qu'il venait proposer sans doute une autre folie pour guérir son père de celle-là. Le docteur Marforio jouerait bien à un autre jeu que celui des cartes, et Lorenzo n'était pas sans appréhension sur l'effet du grand système du docteur.
Bonifacio ne se livrait pas seulement à l'oubli des grandeurs terrestres en consentant à jouer avec son ministre; nous verrons qu'il avait son calcul. Le soir le jeu est une élégance; le jour c'est un abandon. Ne nous étonnons donc pas si Son Altesse, dans le huis clos absolu qu'elle s'assurait, se laissait aller à un débraillé de costume et d'allure que le terrible parti des jeunes eût flétri en termes énergiques, s'il l'eût connu; mais jusque-là le secret n'avait pas encore transpiré, et on ne savait pas que Bonifacio XXIII, dans la salle même où ses aïeux avaient si fièrement levé la tête et tenu leur rang, restait en simple veste de basin, sans poudre et sans cravate, pour donner audience à des rois qui s'appelaient: David, Alexandre, César, Charles et à des reines qui avaient nom Judith, Argine, Rachel et Pallas.
Mais, je le répète, ce jeu n'était pas seulement pour le prince une débauche, c'était aussi un principe d'économie politique; et son rêve, vu la pénurie des finances, était de regagner à ses ministres les maigres appointements qu'il était contraint de leur donner, quand il ne pouvait plus se borner à les leur promettre. Ce système financier, que je livre pour ce qu'il vaut, ne réussissait pas dans l'application, et précisément à l'heure où Lorenzo regardait par le trou de la serrure, Bonifacio s'alarmait intérieurement des charges énormes que son ministère imposait au budget, et se demandait s'il ne pourrait pas se passer de ministres, ces fonctionnaires étant un objet de luxe destiné aux représentations officielles, et la besogne qu'ils ne faisaient pas pouvant tout aussi bien être négligée sans eux.
Le premier ministre avait une chance bien irrespectueuse, et le prince n'était pas éloigné de croire qu'il possédait un chef de cabinet expert dans l'art de donner de bons yeux au hasard aveugle. Accuser ce fonctionnaire de haute tricherie, c'était une extrémité à laquelle le prince n'osait descendre sans avoir des preuves. En attendant, et bien qu'il ne fût pas de la famille de Henri IV, il faisait lui-même de vains efforts pour introduire quelque intelligence dans la répartition des atouts, et comme ses procédés étaient naïfs et inexpérimentés, le premier ministre les devinait et les déjouait, sans paraître les avoir soupçonnés; ce qui dépitait une fois de plus Bonifacio.
Lorenzo lut distinctement par le trou de la serrure les sentiments empreints sur la physionomie paternelle. Son Altesse n'était plus sérénissime; des plis orageux s'amassaient au-dessus de ses gros sourcils, et pour que rien ne manquât à l'image de la tempête, des gouttes énormes pleuvaient du front.
Bonifacio XXIII perdait avec une incroyable persistance; son premier ministre lui coûtait aussi cher que tous les autres à la fois; aussi jamais le sang n'était-il monté avec une fureur plus apoplectique à la tête du souverain. Il battait les cartes, dans le vrai sens du mot, les frottant avec une colère qui équivalait à une gourmade; comme il invoquait à son aide toute les ressources du savoir ou du hasard, Son Altesse empruntait au tabac à priser des excitations factices qui ne profitaient ni à son jeu, ni à son nez, ni à son jabot.
Le premier ministre était d'un embonpoint analogue à celui de son maître. D'une figure moins colorée, mais aussi joufflue, il faisait le digne pendant. L'un et l'autre eussent été complets, si par un coup de baguette une fée malicieuse, sans rien changer à leur corpulence, les eût changés eux-mêmes en porcelaine de la Chine. On eût dit deux monstrueux objets d'étagère descendus de leur place.
Lorenzo jugea le moment opportun. Son auguste père n'osait pas par dignité jeter les cartes au nez de son premier ministre, mais il devait être enchanté d'une distraction.
En conséquence, le prince héréditaire frappa quelques petits coups respectueux; les joueurs s'arrêtèrent, comme si un fil de marionnette les eût retenus brusquement par le bras. Bonifacio, qui était en train de distribuer les cartes, resta la main levée, la bouche béante; le ministre, après quelque hésitation, repoussa son fauteuil et vint demander par le trou de la serrure qui était là, et qui se permettait de troubler les délibérations du conseil intime.
Je dois avouer que pendant cette interrogation, le prince Bonifacio, avec une prestesse qui dénotait certaines aptitudes politiques, essaya de tourner le roi; mais tout en parlant, le premier ministre regardait son souverain; le geste compromettant fut surpris. Bonifacio jura bien qu'il ne pardonnerait jamais ce regard sournois et conçut une haine violente contre son adversaire, dont la perte fut résolue.
Lorenzo se nomma et demanda la permission d'entrer. Décidément le moment était bien choisi. En apprenant que l'importun était son fils, Bonifacio ramassa vivement les cartes et les enjeux et les glissa dans sa poitrine:
—Chut! pas un mot, dit-il à son ministre, vous me répondez du silence sur votre tête!
La menace était évidemment exagérée. Bonifacio ne tenait pas plus à la tête de son premier ministre, que le personnage de certaine comédie ne tenait au nez d'un marguillier. L'échafaud était aboli depuis longtemps dans la principauté, sans que personne (pas même parmi les voleurs) s'en fût trouvé plus mal et en eût réclamé la restauration. Mais il y a des formules banales, exagérées, qui existent ainsi depuis le commencement du monde, et qui sont à la disposition des princes et des sujets. C'est ainsi qu'on aime à faire jurer les gens sur leur tête, et à jurer soi-même sur son honneur. Cela ne prouve rien, cela n'engage pas; il semble que le parjure soit rendu plus facile par l'exagération ou par l'inanité de la caution du serment.
Le ministre prit donc la menace pour ce qu'elle valait. Il mit le doigt sur ses lèvres et promit le silence.
—J'espère que Votre Altesse sera plus heureuse une autre fois, murmura le courtisan, en s'inclinant devant son maître.
Ce compliment de condoléance fut une dernière goutte de vinaigre; Bonifacio redressa la tête et congédiant tout haut son ministre:
—C'est bien! c'est bien! lui dit-il, nous reparlerons de cela, j'examinerai l'affaire, et je vous ferai savoir ma volonté.
Le ministre sourit et se retira à reculons jusqu'à la porte. Quand il fut dehors, il osa rire aux éclats, en se couvrant la bouche pour cacher sa gaieté séditieuse; dans tous les pays du monde les murs des palais ont des oreilles; en Italie, même dans la principauté la plus débonnaire, ils peuvent avoir des yeux.
—Tout va bien, disait l'éminent fonctionnaire; jamais il ne pourra se rattraper. Si cela continue, je gagne un demi-siècle de ministère. A-t-il eu peur quand son benêt de fils est entré! en voilà un qui n'entend rien aux cartes et avec lequel le pouvoir sera sans profit!
Et sur cette réflexion qui consolidait son dévouement au prince régnant, le ministre rentra chez lui, où son secrétaire l'attendait avec des dés, pour refaire une partie analogue à celle qui venait d'être interrompue. Le chef du cabinet appliquait à ses subordonnés le système que le prince appliquait à son égard; et il payait ceux-là de la façon qu'il était payé par celui-ci. C'était peut-être là une des occasions où l'esprit de justice trouvait le plus facilement à se satisfaire.
Pendant ce temps, le prince Bonifacio, étanchant la sueur qui mettait à son front une couronne fluviale, et se rajustant un peu, interrogeait son fils.
—Qu'est-il donc arrivé de si grave, Lorenzo, que vous soyez venu m'interrompre au milieu de mes occupations les plus sérieuses?
Lorenzo ne broncha pas; il n'eut ni rougeur, ni sourire, et s'excusa d'avoir eu la témérité d'interrompre les travaux de son père.
—Oh! ce n'est pas que je sois embarrassé pour remettre à demain cette affaire et bien d'autres, dit le prince Bonifacio en souriant, mais quand on est en train!...
—Mon père, dit Lorenzo avec gravité en prenant le fauteuil laissé vacant par le ministre, j'ai à vous parler de deux choses qui vous sont chères, mon bonheur et le bonheur de vos sujets.
—Diable, l'entretien ne sera pas gai; allons, parle, mon fils, tu as des dettes et tu veux de l'argent, mais je n'en ai pas. J'expliquais précisément tout à l'heure à Colbertini un nouveau système de banque destiné à m'en fournir.
—Je ne vous demande pas d'argent, mon père, reprit Lorenzo avec un certain embarras, je ne veux pas être une charge pour le trésor.
—Une charge? quelle charge! ah ma foi, tu es bien bon, s'écria le prince saisi d'un accès de gaieté, tu ménages le trésor! il ne t'en sait pas gré, et ne profitera guère de ces bonnes dispositions. Tu n'as que des vertus inutiles, mon cher Lorenzo. Le beau mérite d'être économe à côté d'une caisse vide! ainsi, tu n'as pas des petites dettes? quand même ce seraient des dettes... de jeu, tu pourrais me les avouer. Je ne suis pas farouche, va!
Lorenzo savait bien que son père n'était pas farouche; mais comme pour ajouter un commentaire à ces paroles encourageantes, le prince tira vivement la main de sa poitrine, et la tendit à son fils. Ce geste violent et parfaitement inutile, puisqu'il n'apprenait rien que Lorenzo ne connût déjà, eut pour effet de remuer les cartes et les jetons dans leur retraite, et Bonifacio vit avec effroi une cascade de piques, de cœurs, de trèfles et de carreaux tomber de sa poitrine sur la table. C'était plus d'effusion qu'il n'en voulait d'abord laisser paraître.
Mais le joyeux prince n'était pas homme à rester abattu, ni à se déconcerter pour si peu.
—Tu vois précisément, mon fils, dit-il avec une certaine solennité, les pièces qui servaient, il y a un instant, à ma démonstration économique. Ne va pas croire au moins que ces instruments de plaisir.....
—Mon père, interrompit Lorenzo, presque malgré lui et avec un accent de doux reproche, je ne vous demande pas les secrets de l'État.
Il y avait dans ces paroles une ironie tempérée par le respect, qui alla droit au cœur du prince Bonifacio. Il s'élança de son fauteuil comme un ballon qui prend son essor.
—Au diable! s'écria-t-il, les réticences et le décorum! j'ai bien le droit de me montrer tel que je suis à mon enfant, à mon héritier, puisque je fais déjà cet honneur à des étrangers, à ce Colbertini, par exemple, que je déteste. Cet homme-là est depuis bien des années mon premier ministre, on le croit la clef de voûte de mon cabinet. Eh bien, entre nous, c'est un âne. Il m'assomme; sans compter que je le crois un peu fripon. Imagine-toi que tantôt, pour nous égayer, et pour régler un petit compte, nous avons joué aux cartes. Ne le dis à personne! le scélérat m'a gagné avec un acharnement, une persistance!.... Il y a des moments, Lorenzo, où je regrette de n'être pas un prince cruel; j'aurais du plaisir à faire souffrir ce Colbertini, à le tenailler, à le pincer jusqu'au sang. Mais on ne refait pas son caractère. Je suis pacifique, je suis bon, cela me ferait de la peine de trouver du plaisir à ces cruautés, voilà pourquoi je me contiens; mais si je pouvais lui jouer un bon tour à cet insupportable ministre!....
—Précisément, mon père, je viens vous demander sa place.
—Pour toi? c'est impossible! tu ne peux pas être mon ministre. Ce serait plus économique, j'en conviens; mais ce serait contraire aux usages, et je crois que cela écorniflerait la constitution. Or, tu comprends que je n'ai pas envie d'attenter à une constitution à laquelle je n'ai jamais touché.
—Je n'ai pas l'ambition des affaires, reprit Lorenzo; ce n'est pas pour moi que je sollicite.
—Ce n'est pas pour toi? tant mieux. Tu as un ministre à me proposer? soit, je l'accepte; je le nomme; tiens, voilà du papier, une plume; c'est Colbertini qui a taillé la plume. J'écris: «Moi, Bonifacio XXIII, etc., etc., je nomme par ces présentes le seigneur...» Comment s'appelle-t-il mon futur ministre?
—Marforio!
—Un joli nom! Je n'ai que des ministres en i, cela me changera. Je signe, j'applique mon cachet, l'affaire est faite; il est nommé. Que c'est donc beau la toute-puissance! une feuille de papier, une plume arrachée à une oie, une goutte d'encre, et on a un ministre. Il n'est pas si facile d'avoir un bon cuisinier! Ah ça, que fait-il cet homme d'État?
—Comment, mon père, vous ne connaissez pas le célèbre Marforio, la gloire de votre règne, le plus beau fleuron de votre couronne?
—Ma foi, non, je ne le connais pas. On est riche comme cela, sans s'en douter. J'ignorais que j'eusse cette merveille. Est-ce un chanteur, un danseur, un écuyer?
—C'est un savant, mon père, le plus grand savant...
—De la principauté? merci! cela ne veut pas dire grand'chose. Mais je n'en veux pas de ton savant. J'aime mieux mon imbécile de Colbertini. Il ne manquerait plus que cela pour être ennuyé! Rends-moi mon papier; j'annule la nomination. Un savant dans mon conseil! cela ferait disparate.
—Cependant, mon père, si vous connaissiez le docteur Marforio.
—Je ne veux pas le connaître! Un savant! il me brouillerait avec mon clergé, avec mon ministre de l'instruction publique. Et puis, il lui faudrait de l'argent, n'est-ce pas? des dotations, des colifichets, des cordons de toutes les nuances? Les savants ne vivent plus comme des anachorètes, et tu n'ignores pas, mon pauvre enfant, que j'ai les finances un peu délabrées. Si, du moins, il savait faire de la fausse monnaie, ton savant!...
—Il sait mieux que cela, mon père; il vous servira gratis. Il ne vous demande que le droit d'expérimenter sur quelques-uns de vos sujets un système de perfectionnement physique et moral dont il attend les plus grands résultats. Du reste, le docteur Marforio est gai; ce n'est pas un pédant, au contraire: c'est un homme aimable, spirituel, candide, un vieillard de bonnes manières.
—Alors, tu te trompes, ce n'est pas un savant. Mais un point me touche: il me servira pour rien. Voilà les bons serviteurs, les vrais, ceux qu'on ne saurait payer trop cher! Un ministre sans appointements! voilà une merveille! Sais-tu, d'ailleurs, que cela me donnerait un fameux lustre dans l'histoire; et quoique je me soucie peu, au fond, de cette muse bavarde, je ne serais pas fâché de savoir ce qu'elle dira de moi un jour: «Le grand prince Bonifacio XXIII avait su résoudre le problème de régner avec peu d'impôts et de se faire servir pour rien.» Entre nous, c'est tout juste ce que vaut le travail; mais puisqu'il serait mesquin de se priver de ministres, que c'est la mode d'en avoir, je me résigne à en supporter quelques-uns, pourvu qu'ils ne me coûtent pas cher et qu'ils aient de la tournure. A-t-il de la tournure, ton savant?
—Vous verrez, mon père.
—Eh bien! j'aime mieux, après tout, avoir quelques beaux ministres apparents et n'avoir pas à payer. Ah! Lorenzo! Lorenzo! puisses-tu n'apprendre que très-tard, n'apprendre jamais quels soucis donne le pouvoir suprême! Avec ton docteur Mar... Marfur...
—Marforio! mon père.
—Un joli nom! avec le docteur Marforio, j'ai résolu d'un coup le fameux problème économique que je m'épuisais à chercher avec ce traître de Colbertini. Puisque je ne le payerai pas, je n'aurai pas à lui jouer ses appointements aux cartes. C'est bien simple. Je suis décidé. Va me chercher mon nouveau ministre.
—Oui, mon père, j'y cours, dit Lorenzo, ravi du dénoûment de sa démarche.
—A propos, s'écria le prince, comment as-tu fait la connaissance de ton docteur Marforio?
Lorenzo, qui allait sortir, s'arrêta et rougit.
—Ceci, mon père, est la seconde partie de mon secret, celle qui tient à mon bonheur personnel. Puisque les intérêts de l'État sont réglés, je puis vous parler des miens. Le docteur a une charmante fille. Quand vous aurez vu Marta, mon père...
—Je suis plus bête que Colbertini! s'écria le bon prince en retombant dans son fauteuil avec un gros éclat de rire. Comment! je n'ai pas deviné tout de suite que tu me tendais un piége d'amoureux! Ah! mon gaillard, tu seras un grand politique! Ah ça, est-elle aussi jolie que son père est savant, la belle Marta?
—Mon père, vous la verrez, et je ne doute pas que quand vous aurez admiré sa candeur, ses grâces ingénues...
—Assez, assez! je connais la nomenclature. C'était déjà la même de mon temps. Mais ce n'est pas un ministre que tu me proposes, c'est toute une famille!
—Si vous le voulez bien, mon père, ne parlons aujourd'hui que du ministre.
—N'en parlons plus, au contraire, puisque c'est une chose convenue, bâclée. Après tout, j'en ai bonne opinion de ton savant, puisqu'il a l'esprit d'avoir une jolie fille. Porte-lui sa nomination, et dis un mot à l'office. Je donne un grand dîner. Le budget peut bien me faire ce petit cadeau sur les économies que je lui procure.
Lorenzo sortit et courut en toute hâte porter la grande nouvelle au docteur Marforio. Pendant ce temps, le prince Bonifacio continuait à s'essuyer le front et répétait:
—Quelle journée! quel travail! et l'on croit que je ne fais rien! Un ministère changé, un encouragement public donné à la science dans son personnage le plus éminent, Colbertini foudroyé, une économie réalisée, mes pertes au jeu glorieusement vengées! Que de choses en un jour! Si l'opposition n'est pas contente, elle aura tort.
Le prince Bonifacio avait raison. Les événements de la journée pouvaient réjouir l'opposition à plus d'un titre.
—Mais, se dit le prince au bout de quelques minutes, Colbertini ignore sa disgrâce. Hâtons-nous de la lui annoncer.
En conséquence de cette résolution qui n'était pas exempte de malice, le meilleur des hommes et le plus ingrat des princes écrivit à son adversaire de la matinée:
«Mon cher comte,
«Je n'ai eu jusqu'ici qu'à me louer de vos services, et j'éprouve une très-réelle satisfaction à vous donner ce témoignage, au moment où de graves considérations me forcent à vous laisser aller vers cette retraite que votre âge et vos travaux réclament impérieusement.
«Je n'oublierai jamais que vous avez été le confident de mes pensées les plus intimes. Souvenez-vous-en aussi.
«P.S. C'est le malheur des princes de rester insolvables envers ceux qui les ont le mieux servis. Je ne puis m'acquitter, mon cher comte. Mais je veux que le poids de ma dette me soit une occasion de penser toujours à vous.
«Sur ce, etc., etc.
Signé: BONIFACIO XXIII.
—Comprendra-t-il bien ce post-scriptum? demanda le prince Bonifacio avec une certaine inquiétude qui ressemblait à un remords. Je ne peux pas lui demander grâce pour la somme que j'ai perdue. Je la lui payerai, bien certainement, sur mes économies, quand j'en ferai. Mais s'il s'avise de me la réclamer, je le décrète d'accusation. Aux termes de la constitution, il est responsable de mes bévues; j'en trouverai bien quelques-unes d'assez solides pour le faire pendre. Voilà, d'ailleurs, un jeu de cartes qui commence le trésor des pièces à conviction.
Et pleinement rassuré par ces raisons d'État dont il ne sentait pas l'improbité, Son Altesse fit porter le fatal message et passa dans son cabinet de toilette pour se préparer à recevoir dignement le plus grand savant de sa principauté.
L'entrevue du docteur et du prince mériterait les honneurs de la comédie. Bonifacio, malgré le sentiment de sa dignité personnelle et de sa dignité officielle, était un peu ému à la pensée d'avoir pour ministre un savant, un vrai savant. Ces diables de gens qui discutent du ciel et de la terre ont quelquefois envers les puissances de ce bas monde des familiarités et des dédains que le prince redoutait. Si son premier ministre allait devenir son maître! Je sais bien qu'après tout la question des émoluments pesait d'un grand poids dans l'esprit de Son Altesse, et que la perspective d'être servi gratis donnait à l'apparition du docteur Marforio le charme d'une délivrance. Sans appointements! ces deux mots rayonnaient comme le: sans dot! aux yeux de l'avare.
Marforio, de son côté, avait l'émotion d'un artisan du Grand Oeuvre qui touche au but suprême, et qui n'a plus qu'à tirer un léger rideau pour recevoir l'entier éblouissement de la vérité. Le ministère n'était qu'un moyen; la science était sa seule ambition. Peu lui importait d'être appelé Excellence, et de monter dans le vieux carrosse détraqué de Son Altesse. Pour lui, l'essentiel, c'était la possibilité de trouver des sujets d'expérience, de faire la nique aux préjugés, et de poser le pied sur le front d'airain de l'ignorance.
Jamais l'orgueil, la joie de participer aux choses divines n'avait mis plus de lueurs dans les yeux et sur le front d'un mortel. La perspective du triomphe avait attendri le cœur du docteur; il était devenu presque sentimental. Quand Lorenzo l'eut quitté, en lui recommandant de se hâter d'aller au palais, Marforio sentit ses jarrets s'amollir; il s'assit.
—Marta, ma fille, viens m'embrasser, dit-il à son enfant; et il lui donna un vrai baiser paternel.
—Allons, mon père, songez à votre toilette, répondit Marta, dont le cœur battait bien fort.
Le docteur endossa son plus bel habit, et regretta pendant quelques instants d'avoir négligé jusque-là le soin de sa personne.
—C'est un habit bleu de ciel brodé d'argent que je devrais avoir, se dit-il, un habit couleur du firmament. A partir d'aujourd'hui, j'entre au service de l'Être suprême, et le costume est un symbole.
Maria craignait que les honneurs ne rendissent son père un peu fou. La pauvre enfant était indulgente pour le passé. Elle voulut arranger elle-même la perruque de cérémonie sur les beaux cheveux gris de son père. Elle cousit les dentelles au jabot et les manchettes aux poignets, tout en accumulant les recommandations.
—Savez-vous comment on salue un prince? disait-elle, en époussetant le chapeau du docteur.
—Parbleu! je le saluerai en latin, en grec, en hébreu, dans toutes les langues passées, présentes, et j'oserai dire, futures.
—Ce n'est pas cela, mon père. Il y a une révérence à faire.
—Ne veux-tu pas que je prenne un maître à danser?
—Mon bon père, soyez patient et prudent. Le prince Bonifacio n'a jamais reçu de savants à la cour; il pourra manquer à ce qu'il vous doit; ne le rebutez pas!
—Sois tranquille, mon enfant, je sais quelle indulgence il faut avoir pour les grands du monde. Je l'épargnerai d'autant plus que ce n'est pas un aigle, ce bon Bonifacio!
—Surtout, mon père, ne répétez pas tout haut cette opinion-là, à la cour!
—Oh! j'imagine qu'elle doit y être répandue, et que Bonifacio lui-même ne s'aveugle pas à cet égard.
—Mais, s'il s'aveuglait, par hasard, mon bon père, ne lui ouvrez pas les yeux!
—Ne crains rien! As-tu encore quelque recommandation, petite prêcheuse?
—Ne soyez pas trop distrait. Il vous arrive de puiser dans la tabatière de votre interlocuteur, plus que celui-ci ne le voudrait; prenez garde à cela. Et puis, enfin, ne m'oubliez pas; et quand vous serez installé, pensez que vous avez laissé au logis votre enfant toute seule.
—Et mon laboratoire aussi; ne crains rien: si Bonifacio me comprend, dès demain j'installe tous mes instruments, et tu viens me rejoindre.
—Oh! non, mon père, moi je n'irai pas; je ne dois pas aller à la cour, répliqua vivement la jeune fille, en rougissant beaucoup.
—Sournoise, tu ne veux pas y aller encore? mais, quand tu seras princesse, tu ne pourras plus refuser d'y venir.
—Princesse! reprit la jeune fille avec effroi, ce mot-là me fait peur; pourvu que je sois toujours aimée, je bénirai Dieu.
—Et ton père, n'est-ce pas, qui t'aura conquis une couronne par son génie? Allons, adieu; je te raconterai ma visite, et je promets de te rapporter des bonbons de la cour; car on doit en manger à tous les repas.
Quand on vint annoncer à Son Altesse Bonifacio que le docteur Marforio l'attendait, le prince se cambra démesurément, fit ouvrir à deux battants les portes du salon où il donnait ses audiences, et s'avança avec majesté, en levant le pied et en tendant la jambe.
Le docteur ne voulait pas paraître ému devant un souverain dont il jugeait sévèrement les capacités publiques et privées; mais l'effort même qu'il fit pour rester calme donna à sa contenance une raideur et un embarras que Bonifacio interpréta précisément dans le sens de cette émotion. Il voulut se montrer courtois devant un savant si modeste.
—Parbleu! docteur, je suis enchanté de vous voir et de faire votre connaissance. Mon fils m'a dit qu'il vous était agréable de prendre une part du lourd fardeau du pouvoir. Je n'ai rien à refuser à mon fils, vous êtes ministre. Asseyons-nous et causons comme de vieux amis.
—J'avoue, prince, qu'en songeant au ministère, répondit Marforio, j'ai moins ressenti le puéril orgueil de gouverner les hommes, que l'ambition de doter le monde de mon système.
—Ah! oui, vous avez un système, une idée fixe. Nous allons en reparler. Je ne contrarie jamais mes ministres, moi; je les laisse libres d'agir et de faire ce qu'ils veulent, à la seule condition qu'ils ne m'ennuieront pas davantage. Taillez, rognez, amusez-vous; mais ne me demandez pas d'argent. Quant au gouvernement des hommes, entre nous, c'est bien peu de chose! avec deux ou trois leçons, vous en saurez autant que Machiavel! Ah! si les peuples avaient le temps de réfléchir, ils auraient des tentations de se passer de nous! Tenez! moi qui vous parle, je ne suis que le fils de mon père, Bonifacio XXII; eh bien, si je voulais m'en donner la peine, je pourrais jouer, tout comme un autre, mon rôle de grand homme; ce n'est pas la mer à boire. Seulement, j'avoue que c'est fatigant; et puis, cela rapporte si peu à l'artiste et au spectateur, que j'aime autant la lueur paisible de mon règne. Cela n'éblouit pas, mais cela suffit à éclairer.
—Vous êtes un philosophe, dit Marforio.
—Et vous, mon cher ministre, vous êtes un flatteur, ce qui prouve une première aptitude pour le métier de courtisan; je vous fais mon compliment. On dit que vous avez une jolie fille?
—Et vous, prince, vous avez un aimable fils.
—Oui, il est gentil, un peu timide; c'est la faute de son institutrice. Heureusement, je n'ai pas besoin de lui. Il fait les yeux doux à votre héritière, mon héritier.
—Prince, croyez que je ne suis pour rien...
—Parbleu! vous êtes un savant! Vous regardez sans doute les étoiles avec une grande lunette et vous ne voyez pas ce qui se passe à votre nez. C'est toujours comme cela.
—Si Votre Altesse daignait m'instruire des devoirs de ma charge, demanda le docteur, un peu décontenancé par les persiflages du prince.
—Vos devoirs? c'est de parapher les ordonnances que je signe, et, soyez tranquille, j'économise le papier, je n'en signe guère. C'est de s'asseoir à côté de moi, à table, d'être toujours de mon avis, excepté quand je suis du vôtre; car alors il faut avoir l'air de se résigner et de se courber, vaincu, sous le poids de mes raisons; et puis... Ma foi, j'ai oublié le reste. Mais le premier garçon de bureau du ministère vous dira cela. Règle générale, une seule condition est indispensable pour être mon ministre, la nomination. Puisque vous l'avez en poche, vous êtes un ministre aussi parfait que vos collègues. Il ne vous manque que le costume. Je vais le réclamer à Colbertini. Bien qu'il serve depuis vingt-cinq ans, je le crois encore mettable. Maintenant, mon cher docteur, que nous voilà liés l'un à l'autre, dites-moi donc, entre nous, là, franchement, ce que c'est que la science.
—Ce que c'est que la science? monseigneur! s'écria le docteur qui croyait trouver une occasion d'enfourcher son dada.
—Oui, je devine ce que vous allez me débiter. Des grands mots, des grandes phrases! Mais, nous autres, dont le métier est d'en apprendre et d'en réciter, nous ne sommes pas dupes de cette rhétorique. Je m'imagine que la science c'est comme le pouvoir, l'art de vivre du respect des autres et de s'en faire un joli petit édredon. Mais, vraiment, qu'est-ce que vous savez de plus que moi, par exemple?
—Il faudrait que Votre Altesse me renseignât sur ce qu'elle a étudié.
—Moi, je n'ai rien étudié, je m'en vante. J'ai joué autrefois très-agréablement de la viole; je ne suis pas sans adresse au bilboquet, et je manie les cartes sans trop de désavantage, excepté quand on me triche, ajouta Bonifacio avec amertume.
—Je ne sais rien de tout cela, moi, reprit avec fierté le pauvre docteur, qui trouvait son prince encore inférieur à la mauvaise opinion qu'il en avait; mais je connais l'origine du monde, je sais décomposer les éléments, combiner des forces inconnues.
—Et puis après? Connaissez-vous une meilleure façon de brûler le café, de donner moins de mélancolie aux heures qui suivent le repas? Avez-vous trouvé l'eau de Jouvence? Tant que la science ne pourra pas prolonger d'une heure le plaisir de vivre, ni ajouter une jouissance à la somme des prétendues félicités terrestres, elle sera, comme le pouvoir, le pis aller des ignorants.
—Eh bien! monseigneur, dit enfin le docteur Marforio, en redressant sa taille, en s'efforçant de se faire très-grand, pour se faire très-imposant, moi, votre ministre, je vous apporte précisément cette jouissance que vous regrettez. Cette eau de Jouvence que les jolies femmes désirent encore plus que les laides et dont bien des hommes chercheraient à s'abreuver, je l'ai fait jaillir et je vous l'offre; ce sera le payement de ma bienvenue.
—Vous pouvez rajeunir les gens? demanda Bonifacio avec une curiosité qui n'était pas désintéressée.
—Je n'efface pas les rides du front, et je ne fais pas refleurir les roses dans la neige, répliqua le docteur Marforio; mais je sais l'art, ou plutôt la science d'alléger le vol des années, d'empêcher toute action dévastatrice de la pensée sur le corps. Je prolonge la vie en la conservant. Cette flamme qui brûle en nous, je l'empêche de nous brûler.
—Parbleu! je serais curieux de voir cela, interrompit Bonifacio, qui ne comprenait pas bien, et qui se rendait à lui-même cette justice que jamais la pensée n'avait fatigué son corps.
—Le problème de vivre est le seul problème intéressant, continua le docteur. Chacun l'a abordé. Les uns ont inventé des philtres; d'autres ont prétendu rajeunir par des évocations et des sortiléges. Ma science est moins empirique; elle repose sur la philosophie la plus judicieuse; elle a puisé ses éléments dans la connaissance du corps et dans l'étude de l'âme. Un de mes confrères, un de ces demi-savants comme l'Allemagne en propose pour modèle à la France, le docteur Florentius ne prétend-il pas qu'il suffit de boire frais, de manger avec discernement, d'user modérément de toute chose pour vivre jusqu'à deux cents ans, terme extraordinaire, et jusqu'à cent cinquante ans, terme moyen?
—Deux cents ans! c'est joli, murmura Bonifacio.
—Bah! qu'est-ce que cela, repartit Marforio, si je vous donnais l'éternité?
—Je l'accepterais, mais à la condition que ce fût toujours gratis, dit en riant le prince.
—Si je supprimais d'un seul coup les querelles, les disputes, les guerres, qui sont des agents de destruction?
—Bravo! ce serait une économie pour mon budget et un grand sujet de joie pour mon ministre de la guerre, qui est d'un caractère très-pacifique. Mais, mon cher Marforio, si les hommes ne mouraient plus, est-ce qu'ils continueraient toujours à se multiplier? Je craindrais l'encombrement: la terre est petite.
—J'ai prévu le cas, continua gravement le docteur; il y a des esprits si mal faits qu'ils ne sont jamais contents de rien. Ceux-là commenceraient à s'impatienter de la vie vers quatre-vingt-dix-neuf ans, et se tueraient à cent vingt-cinq ans. D'ailleurs, je donne la possibilité de ne pas mourir, mais je n'impose pas la vie.
—Oui, je comprends, on est toujours libre de ne pas boire de l'élixir. Quant à moi, mon cher docteur, ne craignez rien, j'ai le caractère bien fait, l'âme robuste. Je m'accommodais de l'existence mesquine et bornée que je menais déjà. Je ne me lasserai jamais de l'existence sans bornes et sans limites que vous me promettez. Quand déboucherons-nous la bienheureuse fiole?
—L'incomparable mérite de mon système tient précisément à ceci, continua Marforio; je ne me sers ni de fiole, ni de pommade, ni de philtre. Je n'emploie que les seules ressources de l'humanité banale. Il suffira que je vive assez longtemps pour laisser des élèves, et que je trouve quelqu'un pour me faire jouir à mon tour du bienfait que j'aurai donné. Le salut du monde est à ce prix.
—Per Bacco! vous allez devenir un ministre précieux.
—J'ai remarqué, reprit le docteur, que le sommeil, qui passe généralement pour le repos de l'âme et du corps, est bien souvent pour celle-là une fatigue qui influe sur celui-ci, la plus dangereuse, la plus traître de toutes les fatigues, puisque nous n'en avons pas conscience au moment même, et que nous ne pouvons ni y faire diversion, ni la suspendre.
—Je m'en étais toujours douté! s'écria Bonifacio. Je me réveille quelquefois la tête lourde, l'estomac pesant; les rêves troublent la digestion. Ah! si l'on pouvait dormir sans rêver!
—Vous touchez au point délicat, au pivot de mon système.
—Mon cher ministre, cette pénétration m'est habituelle. Faites-moi le plaisir de ne plus vous en étonner.
—Supprimer les rêves, continua Marforio, faire que le sommeil soit réellement ce qu'il devrait être, le repos, l'anéantissement de la pensée: ce serait doubler, tripler l'existence humaine. Combien de fois de pauvres dormeurs ne se sont-ils pas couchés avec des cheveux noirs et éveillés avec des cheveux blancs! Ils avaient vieilli de vingt ans dans un rêve. Remarquez, d'ailleurs, que les rêves sont des reflets des pensées du jour précédent ou des projections des pensées du jour qui doit suivre. Mais, d'ordinaire, ils sont inutiles au passé et à l'avenir; et on a regardé comme des miracles, comme des visitations célestes, tous les rêves qui ont eu un sens, qui ont contenu un avertissement logique. L'humanité a donc tout à gagner à ne plus rêver.
—Je ne verrais plus comme dans un cauchemar ce scélérat de Colbertini me gagnant sans cesse! soupira Bonifacio. Mais les rêves sont souvent des remords. Vous supprimez la conscience, mon bon Marforio?
—D'abord, ce serait assez commode aux hommes d'État, et je ne les engagerais pas à s'en plaindre, riposta Marforio; et puis qu'importent les remords, si je supprime les criminels?
—Vous avez raison, les remords seraient du superflu. Mais comment vous y prendrez-vous?
—Parbleu! c'est tout simple: l'homme ne vivant plus dans une excitation continuelle, et se reposant complétement la nuit de l'humanité qui lui pèse le jour, n'aura plus de tentations fâcheuses. Supprimer l'obstination, l'acharnement de la pensée, c'est supprimer les écarts, les excès, les ivresses, les vertiges de l'imagination.
—Hum! dit le prince en respirant, comme un homme qu'on a contraint pour la première fois de faire un plongeon et qui cherche à prendre de l'air, je ne vois pas trop comment vous ferez.
—Le cerveau est l'instrument de la vie intellectuelle et morale, continua le docteur; j'ai découvert qu'il n'est pas l'agent principal de la vie physique.
—Je m'en suis toujours douté, interrompit Bonifacio en croisant les mains sur son estomac.
—En conséquence de cette découverte, reprit Marforio, je crois que si l'on pouvait refuser momentanément au cerveau les instruments qu'il fait agir, il ne travaillerait plus, et il laisserait le corps dans une immobilité profitable à l'organisme entier et au cerveau lui-même. Fort de cette conviction, j'ai expérimenté et voici mon résultat. Au moyen d'un délicat instrument, qui trancherait le fer comme un fruit, je pratique une incision circulaire dans la boîte osseuse, de manière à ce que le sommet du crâne puisse s'enlever comme un couvercle.
—Comme une tabatière qu'on ouvre, dit le prince, en saisissant une pincée de tabac dans une boîte d'écaille.
—Votre Altesse comprend parfaitement. Avec une cuiller faite d'un métal composé par moi, et après que j'ai paralysé par un narcotique les résistances de la volonté, j'enlève délicatement la cervelle; je laisse le cervelet qui suffit à la vie bestiale, et je dépose dans l'eau la plus limpide cette pauvre cervelle qui se baigne tout à son aise, et se pénètre de fraîcheur.
—C'est ainsi que nos fermiers font rafraîchir le beurre, dit Son Altesse qui avait un faible pour les comparaisons.
—Sans doute, repartit Marforio. Je laisse toute la nuit la cervelle se reposer de cette façon. Le corps, pendant ce temps, ne vit que d'une vie végétative. Le matin, au premier chant du coq, je pêche la cervelle dans le vase de cristal où je l'ai déposée; je la replace dans le crâne; je referme le couvercle, et l'homme se réveille et agit, pense, travaille, complétement délassé, rajeuni, sans aigreur, sans les influences fâcheuses que laissent les mauvais rêves et les sommeils pénibles.
—Voilà qui est prodigieux, s'écria Bonifacio. Mais croyez-vous le procédé infaillible?
—Infaillible.
—Je pensais qu'on ne touchait pas impunément à la cervelle.
—Autrefois, c'est possible, parce qu'on s'y prenait mal. Mais maintenant on a trouvé le moyen de manier et de pétrir les cerveaux comme on veut.
—Quel précieux ministre j'ai là! dit Bonifacio en riant.
—Vous comprenez qu'avec un pareil système, j'allonge la vie de toute la quantité qui se perdait dans le sommeil. C'est une lumière que je souffle tous les soirs et que je rallume tous les matins.
—Au lieu d'emprisonner les gens, demanda le prince, ne pourrait-on pas à l'avenir se contenter de leur prendre la cervelle pour un jour ou deux?
—Parfaitement.
—C'est fabuleux! c'est fabuleux! mon cher ami, votre système m'enchante, il est peut-être absurde, mais il doit être amusant. Nous verrons s'il n'offre pas des difficultés dans l'application. Mais sur qui avez-vous fait des expériences?
—Jusqu'à présent, je me suis contenté des morts...
—Ah bah! s'écria Son Altesse, en bondissant sur son siége; mais alors vous ne répondez pas des vivants?
—Au contraire, monseigneur, ceux-ci ont une complaisance qui facilite les expériences; d'ailleurs, j'allais ajouter que j'ai aussi expérimenté dans les maisons de fous, et les résultats obtenus dépassent toutes les prévisions de la science. C'est à confondre l'entendement.
—Vous avez guéri les fous?
—Oh! non, monseigneur! Si je les avais guéris, j'étais vaincu, puisque je changeais les conditions de vie morale de leur cervelle. J'ai remarqué que non-seulement ils étaient le lendemain aussi fous que la veille, mais qu'il y avait même une petite recrudescence, un progrès.
—Voilà qui est tout à fait péremptoire, dit le prince: vous me montrerez ces bienheureux fous, assez sages pour ne pas guérir. Mais sur qui allons-nous opérer?
—Je pensais que monseigneur serait enchanté de dormir sans mauvais rêves et de donner le bon exemple à ses sujets.
—Sans doute, sans doute; mais je ne serais pas fâché non plus d'avoir vu l'opération réussir sur mes ministres d'abord; je vous les abandonne.
—Monseigneur sera content.
—Eh bien, mon cher Marforio, je ne m'étais jamais douté que le dernier terme du progrès et le dernier mot de la science était de fêler les crânes! Je suis curieux de vous voir à l'œuvre; quand commençons-nous?
—Quand il plaira à Votre Altesse.
—Il faut que je prépare mon ministère à l'opération; ces gaillards-là n'auraient qu'à vouloir garder leurs cervelles intactes.
—Ah! monseigneur, croyez bien qu'ils ne tiennent pas à si peu de chose! Donnez-leur un titre, un hochet, et vous aurez toutes les cervelles de la principauté.
—Quel homme vous êtes! Vous franchissez d'un bond tous les échelons de la politique.
—Et vous, monseigneur, tous les abîmes de la science.
—Nous sommes faits pour nous entendre, mon bon Marforio.
—J'en ai l'espoir, monseigneur.
—Il ne me reste plus qu'à juger votre capacité à table. Mais j'ai de la confiance.
—Je la justifierai, monseigneur, dit Marforio qui ne se sentait pas d'aise, et qui, malgré la gravité des engagements pris par lui, eût dansé une sarabande au milieu du salon, s'il eût osé. Après tout, Richelieu dansait bien.
Bonifacio XXIII passa dans la salle du festin et présenta son nouveau ministre à ses collègues.
Marforio comprit du premier coup d'œil qu'il aurait facilement raison de ces excellentes gens. Ils n'avaient pas résisté à une vingtaine d'années de pouvoir et quelques-uns florissaient dans cet épaississement physique et moral qui était comme le but et la récompense des hautes fonctions exercées dans la principauté.
—Hein! dit Bonifacio tout bas à son premier ministre, quelles bonnes têtes!
Le docteur s'assit avec appétit. Mais en lui voyant manier avec vivacité son couteau qui jetait des étincelles, le prince se demanda si l'aimable docteur pensait à son système ou au somptueux dîner que le budget lui donnait.
Le dîner fut gai. Le docteur, je l'ai dit, n'était pédant qu'à son heure, et l'heure était passée ce jour-là. Il tint tête au prince Bonifacio et à tout le ministère. Or, les collègues de Marforio n'étaient pas des gens incapables. Le ministre de la guerre notamment, qui se croyait obligé de représenter à lui seul toute la force militaire de la principauté, était une espèce de colosse, rouge comme un pivoine, orné de moustaches terribles, et buvant avec une intrépidité supérieure. Il ne dissimulait pas son dédain pour le savant, et, après avoir laborieusement cherché une plaisanterie, il finit par lui demander s'il avait inventé la poudre.
Cette facétie, qui se produisait avec des rires effroyables, se renouvela de minute en minute. Mais Marforio était d'une douceur admirable, et du coin de l'œil il prenait la mesure du crâne de son collègue et se disait tout bas:
—Au lieu de faire nager sa cervelle dans de l'eau, si je la plongeais dans le vin! ce serait son élément.
Le ministre de l'instruction publique était le plus modeste. Il avait peur de laisser voir son ignorance et ne soufflait mot.
Le ministre des finances calculait, à chaque plat nouveau qu'il voyait apporter, les dépenses du festin, et songeait à la banqueroute.
Il n'y avait pas de ministre des travaux publics, le prétexte même pour cet emploi ayant toujours manqué.
Le ministre de la justice était un pauvre gentilhomme ruiné qui s'était emparé, avec l'agrément de Bonifacio, du glaive de la loi pour n'en être point frappé, et qui n'avait trouvé d'autre moyen d'échapper aux procureurs et aux huissiers que de se faire leur général en chef. Il était inviolable, et ne destituait pas ceux qui n'essayaient pas de le poursuivre.
C'est ainsi qu'on trouvait dans toutes les branches du gouvernement un petit système de compensation et d'équilibre qui faisait que la machine, sans marcher réellement, paraissait se mouvoir.
Marforio, dans la conversation, glissa quelques mots de son système. Toutes Leurs Excellences ouvrirent de grands yeux. Chacun porta la main à son front, mais personne n'offrit sa tête. Bonifacio fut outré de cet égoïsme.
—Je ne prétends pas que ce soit des têtes sans cervelle, dit-il tout bas au docteur; car alors ils nous seraient inutiles; et ils auraient raison de nous refuser. Mais je vous affirme que ce sont des ingrats. Et on s'étonne qu'avec de pareils instruments je ne fasse pas des merveilles!
—Grisons-les, répliqua laconiquement Marforio.
—Ce sera difficile. Ils se sont tous exercés, comme Mithridate, à ne pas redouter le poison.
Marforio multiplia les rasades. Peut-être bien trouva-t-il le moyen de mêler quelque breuvage auxiliaire aux vins versés. Quoi qu'il en fût, sur la fin du repas, le ministre de la guerre pencha sa forte tête sur son assiette et ronfla comme un canon. Les autres ministres subirent à leur tour l'effet de la contagion, et bientôt il ne resta plus d'éveillés que le prince et le docteur.
—Enfin le moment est venu! s'écria à voix basse Son Altesse qui s'essuyait le front avec sa serviette.
Marforio aiguisait son instrument. Il fit monter une caisse mystérieuse qu'il avait eu soin d'apporter en venant prendre possession du ministère, et, après avoir verrouillé les portes, il fit les derniers préparatifs.
La scène était étrange. Bonifacio pâlissait.
—J'aurais dû demander l'expérience avant le dîner, murmura-t-il.
Marforio, calme, solennel, radieux comme un prophète, versait de l'eau dans des grands vases de cristal et mettait des petites étiquettes pour les reconnaître.
—Voici le ministre de la guerre, disait-il, voilà Son Excellence de l'instruction publique. Ce bocal est pour M. le ministre des finances.
—Dépêchez-vous, dépêchez-vous, disait Bonifacio avec une sérieuse émotion et d'une voix entrecoupée qui démontrait suffisamment que le dîner avait été une imprudence de Son Altesse.
—Voilà! je suis prêt! répondit Marforio en faisant étinceler devant les bougies le fameux instrument qui ouvrait les crânes.
—Par qui commencerai-je? demanda-t-il.
—Je n'en sais rien, répliqua Bonifacio dont la bonne âme ressentit tout à coup des scrupules. Si vous alliez leur faire du mal, mon cher ami!
—Je réponds du contraire, monseigneur.
—Il sera bien temps de vous contredire, quand vous les aurez tués ou rendus idiots!
Marforio sourit; il trouvait la dernière crainte par trop chimérique.
—J'offre ma vie pour caution, pour garant, dit-il fièrement.
—Allons! j'ai promis, répondit le prince en se résignant.
—Qui Votre Altesse veut-elle m'indiquer?
Bonifacio promena un regard mélancolique sur son ministère. Au fond, il se souciait aussi peu de l'un que de l'autre, et il les avait tous en fort médiocre estime; pourtant il ne voulait pas les sacrifier à la légère:
—Commencez par le ministre des finances, balbutia-t-il; c'est celui auquel je tiens le moins et que je remplacerai le plus aisément.
Marforio s'avança vers son sujet; mais, au moment de pratiquer l'incision circulaire, et pendant que Bonifacio, véritablement tremblant, se couvrait les yeux pour ne pas voir cet acte de haute témérité, le docteur s'arrêta:
—Prince, nous n'avons pas fait nos conditions. Je vous donne le secret de vivre. Croyez-vous que le sot orgueil d'être votre ministre suffise pour me récompenser?
—Qu'est-ce qu'il va me demander? se dit le prince. Je croyais, mon bon Marforio que tout cela était fait gratis?
—Aussi, n'est-ce pas pour moi que je stipule. Monseigneur, si je réussis, permettez au prince Lorenzo d'épouser ma fille.
—Ce n'est que cela! s'écria Bonifacio en dégonflant sa poitrine; j'ai eu peur. Je vous donne ma parole, mon cher docteur, que Lorenzo est libre; d'ailleurs, il régnera si tard, si tard, s'il règne jamais, que je n'offense guère mes aïeux en permettant cette mésalliance.
—J'accepte votre parole, dit Marforio, qui fit sauter lestement la perruque de son collègue des finances, et qui traça avec la pointe de son instrument une ligne autour du front.
Tremblant, agité, Bonifacio plongeait la tête dans sa serviette. Au bout de quelques secondes, n'entendant aucun bruit, il osa regarder et resta confondu du spectacle étrange qui s'offrit à lui. Le ministre des finances souriant et dormant du sommeil le plus profond était étendu dans son fauteuil. Son crâne était ouvert, une partie relevée permettait de voir qu'il était vide.
Marforio déposait avec les plus grands égards la cervelle de son collègue au fond du vase de cristal qui lui était destiné.
Un frisson d'admiration qui participait aussi de l'épouvante parcourut Son Altesse depuis les pieds jusqu'à la tête.
—C'est inouï! c'est inouï! répéta-t-elle plusieurs fois. Si je ne le voyais pas, je ne pourrais pas le croire.
—Votre Altesse peut s'assurer que son ministre est intact, et quand on lui referme le crâne, il n'a absolument rien de changé extérieurement.
Et Marforio donna un petit coup sec à la boîte osseuse dont le couvercle retomba avec un léger bruit.
—Il vit toujours? demanda Bonifacio.
—Tâtez son pouls! Écoutez sa respiration! Voyez même comme sa figure est embellie! Depuis que je lui ai retiré la pensée, il ne fait plus la grimace. Je suis convaincu, monseigneur, que votre ministre avait du chagrin!
—Pauvre Manfredi! cela serait-il possible? Est-ce qu'il prendrait à ce point mes intérêts? Il faudra lui enlever ce chagrin-là, mon cher Marforio.
—N'ayez aucune inquiétude! il le laissera au fond de l'eau.
—Si nous en restions là pour aujourd'hui?
—Impossible, monseigneur, demain mes collègues hésiteraient peut-être à boire et à bien dîner. J'ai hâte d'ailleurs de vous convaincre tout à fait.
La même opération fut donc renouvelée sur le ministre de la guerre, sur le ministre de la justice et sur le ministre de l'instruction publique. Marforio montra au prince que la vie n'avait pas été attaquée, et que ces éminents fonctionnaires, débarrassés du fardeau de leur pensée, prenaient dans le sommeil un air de béatitude incroyable. Bonifacio était vraiment jaloux du calme, de la bonne mine qu'ils avaient pendant leur repos, d'autant plus jaloux que lui n'était pas tranquille; s'il l'eût osé, il se fût offert tout de suite pour l'expérience; mais il réfléchit que l'expérience ne pourrait être complète et décisive à ses yeux que quand il aurait assisté au réveil; et il avait tout d'abord grand besoin de savoir comment on se trouvait le lendemain d'une opération si capitale.
—Mon cher Marforio, dit-il, vous êtes un grand homme. Vous illustrerez mon règne; et je désire apprendre au plus vite votre façon d'endormir les gens, pour vous rendre à mon tour le service que vous avez rendu aujourd'hui à mes pauvres ministres et que vous me rendrez demain.
—A quand le mariage de nos enfants, monseigneur, demanda Marforio?
—Quand vous voudrez. Arrangez cela avec Lorenzo.
Marforio s'inclina. Il triomphait modestement. L'immense orgueil qui dilatait sa poitrine craignait de se manifester devant ce prince ignorant. Il fut convenu que les cervelles des ministres seraient enfermées dans la salle du trésor. C'était une pièce inutile, dans laquelle personne n'entrait jamais. Il y avait pourtant un grand honneur dans cette assimilation des objets répandus dans l'eau avec les joyaux de la couronne. La clef de cette première retraite fut soigneusement retirée. Les corps furent transportés sur des lits. Aucun valet ne s'inquiéta au château des précautions prises par Bonifacio XXIII envers les ministres. Ce n'était pas la première fois qu'ils s'endormaient à table; mais c'était la première fois que, dans un cas pareil, ils dormaient ailleurs que sous la table. Bonifacio, en voyant partir le docteur, lui renouvela encore l'expression de son admiration sincère. Il était impatient de rajeunir à son tour, d'avoir une mine aussi fraîche, aussi reposée que celle de ses ministres.
Marforio, lui, était si gonflé qu'il avait la légèreté d'un ballon. Il revint à pied chez lui; c'était une dernière concession qu'il faisait à l'humanité, avant de s'élever définitivement au-dessus d'elle. Marta l'attendait sur le seuil de la maison. Je dois avouer qu'elle n'était pas seule à l'attendre, et que Lorenzo lui tenait compagnie.
—Réjouissez-vous, mes enfants, dit le bon Marforio, en embrassant sa fille. Marta, tu seras princesse, quand il plaira au joli prince que voici. Son Altesse a consenti au mariage; et moi, je suis, à partir de cet heureux jour, le plus grand savant du monde.
—Quoi! mon père n'a pas résisté? demanda Lorenzo, qui s'inquiéta fort peu de savoir si le système avait été mis à l'épreuve et si l'expérience avait réussi.
—Lui, me résister! repartit Marforio qui pensait trop à son récent succès pour s'apercevoir qu'on n'y pensait pas. Venez demain au château, mon ami Lorenzo, et vous verrez comment la science acquiert les titres de noblesse.
Sur ce, Marforio, qui avait fait un sacrifice suffisant aux émotions de famille et aux détails intérieurs, entra dans son laboratoire pour savourer tout à son aise la joie qui le débordait. Je respecterai ces épanchements inutiles à mon récit, et nous resterons, si vous le voulez bien, en compagnie des deux amoureux.
—Est-ce un rêve? Marta, demanda le sentimental Lorenzo.
—Je suis bien heureuse, murmurait la jeune fille, en remerciant du regard la lune et les étoiles.
—O Marta! je vous aime! et j'eusse sacrifié l'espoir d'une couronne à l'espoir d'être votre époux.
—Non, monseigneur, vous vous devez au bonheur de la principauté, et Dieu ne veut pas que j'aie besoin d'être égoïste pour vous aimer.
—Si vous saviez, Marta, comme ce titre de prince me semble presque ridicule avec cette autorité dérisoire et au milieu de ces oripeaux fanés! Au lieu de vous conduire à la cour, je voudrais la fuir avec vous.
—Je n'ai pas ces frayeurs, et comme je n'ai pas d'ambition, reprit Marta, avec un sourire qui éclairait jusqu'au fond de son cœur, je veux être princesse, puisque vous êtes prince, et je veux vous soutenir et vous donner confiance. Allons, mon ami, ne redoutons pas le bonheur. Puisqu'il vient, prenons-le!
—Marta, vous êtes la sagesse, comme vous êtes la beauté, dit Lorenzo, en appuyant ses lèvres sur les mains de la jeune fille.
—Adieu! mon prince, répondit-elle en s'échappant; sachez bien que quand je serai princesse, je détesterai les flatteurs.
Lorenzo ne protesta pas; il sourit et rentra au palais paternel, dont il avait toujours une clef sur lui.
Par suite des dispositions plus que tolérantes que j'ai mentionnées en commençant, Son Altesse Bonifacio XXIII n'avait pas de gardes pour veiller aux barrières de son Louvre. Il dormait tranquillement, sans avoir besoin qu'on fît sentinelle à sa porte; et comme il voulait que chacun chez lui se conformât à cette habitude, dès que le prince avait soufflé sa bougie, l'obscurité éteignait toutes les fenêtres, à tous les étages; depuis le grenier jusqu'à la loge du portier, tout le monde se mettait en mesure de dormir. Ceux qui avaient, par exception, le droit d'entrer ou de sortir de ce palais narcotisé, étaient obligés à porter constamment avec eux une clef particulière.