Ce détail, vous allez le voir, n'est pas étranger à mon récit; car, au moment où le prince Lorenzo introduisait son passe-partout dans la serrure, il sentit qu'à l'intérieur un autre passe-partout rencontrait et contrariait le sien. Quelqu'un cherchait à sortir de la même façon qu'il cherchait à entrer. Comme le résultat demandé par ces deux mouvements contradictoires était le même pour tous les deux, et qu'il s'agissait en définitive d'entrer et de sortir, et que, pour ce faire, l'ouverture de la porte était nécessaire, la porte s'ouvrit.

Une ombre, assez robuste pourtant pour qu'on la sentît au passage, essaya de se glisser entre la muraille et le prince Lorenzo.

—Qui êtes-vous? demanda résolûment notre héros.

Il savait bien que les voleurs n'avaient pas plus affaire la nuit que le jour dans le palais.

L'ombre, tenue en respect par la main fine et nerveuse du prince, parut décidée à garder le silence.

—Prenez garde, reprit ce dernier, je vais appeler, faire venir de la lumière, et je saurai bien, malgré vous...

—Monseigneur, ne faites pas de bruit, se hasarda enfin à répondre l'ombre en question.

—Quoi! c'est vous, Colbertini!

—Hélas! oui, monseigneur, c'est moi, reprit avec un soupir et un accent piteux le président du conseil dépossédé. C'est moi!

—Que faites-vous ici à pareille heure? demanda le prince.

—Mais, vous le voyez, monseigneur, je m'en vais comme un serviteur qu'on a chassé! Ah! voilà le prix de vingt-cinq années de bons services! Les princes sont des ingrats.

Lorenzo sourit et fut tenté de répondre:—Et les ministres, donc! On a toujours fait plus pour eux qu'ils n'ont fait pour le prince ou pour l'État.

Mais le prince héréditaire ne voulut pas entamer une discussion de philosophie politique.

—Il me semble, monsieur le comte, dit-il à Colbertini, que vous vous en allez bien tard. Tout le monde dort au château; de qui donc avez-vous pu prendre congé à cette heure?

—J'avais oublié quelques petits objets, murmura Colbertini.

Lorenzo fut frappé de l'embarras de l'ex-premier ministre. Il sentit un mystère. Bien que le palais de Bonifacio XXIII n'eût pas de chances pour devenir jamais un volcan, et bien que Colbertini, un peu machiavélique quand il tenait les cartes, ne le fût plus guère, lorsqu'il s'agissait seulement d'idées, Lorenzo craignit un complot, ou du moins une intrigue.

—Il se passe quelque chose, demanda-t-il vivement à l'ancien ministre et en essayant de le regarder en face; manœuvre que l'obscurité rendait fort difficile, mais qui réussit parfaitement, à cause du peu d'héroïsme de Colbertini.

—Sans doute, monseigneur, il se commet d'effroyables folies dans le château, et j'ai bien peur qu'avant peu un conseil de régence ne soit nécessaire à Son Altesse Sérénissime.

—M. le comte! dit sévèrement Lorenzo.

—Excusez-moi, monseigneur; mais, en vérité, c'est à faire douter de la raison en général et de celle qui préside aux destinées de l'État en particulier. Si vous saviez les horreurs, les abominables sorcelleries que l'on pratique. Ah! j'ai eu bien tort, quand j'étais ministre, de refuser l'établissement d'une inquisition dans la principauté. J'aurais le moyen de me venger.

—Vous venger, de qui donc? demanda Lorenzo avec hauteur.

—Oh! je n'accuse pas Son Altesse, se hâta de répliquer Colbertini, dont la première émotion se dissipait peu à peu. On a méconnu mes services, c'était un droit. Mais j'ai bien à mon tour le droit de haïr ce faux savant, ce sorcier, qui m'a remplacé à force d'intrigues, et qui aura tué avant quinze jours la moitié de la principauté, si on le laisse faire?

Lorenzo sourit et haussa les épaules. Comme il ignorait les premiers éléments du fameux système de Marforio, il n'admettait pas les intentions féroces attribuées à celui-ci.

—Vous êtes injuste, reprit-il. Le docteur vous remplace, mais ne vous a pas supplanté. Et je puis vous avouer que c'est moi qui, sans nourrir contre vous de sentiments hostiles, ai sollicité en sa faveur. Quant à ses prétendues cruautés...

—Ah! c'est vous, monseigneur, repartit Colbertini d'un ton aigre. Je souhaite que vous ne vous repentiez pas un jour de l'imprudence que vous avez commise. Mais comme je ne veux pas que vous m'accusiez de calomnie, venez, venez, je vais vous montrer les premiers actes du nouveau ministre.

Lorenzo ne comprenait rien à la vivacité de Colbertini; je veux dire que tout en admettant le dépit, le ressentiment du ministre évincé, il ne soupçonnait rien des prétextes que celui-ci mettait en avant pour colorer sa vengeance. Tout le monde, je l'ai dit, dormait dans le palais. Lorenzo et l'ex-ministre marchèrent quelque temps à tâtons; puis l'héritier présomptif trouva une cachette, où son domestique avait la précaution de lui placer tous les soirs un briquet et un flambeau, et bientôt les deux interlocuteurs purent se regarder tout à leur aise.

—Comme vous êtes pâle! dit Lorenzo à Colbertini.

—Monseigneur va le devenir autant que moi, répliqua le ministre d'un air pincé.

On monta vers les appartements solennels. Quand on fut arrivé à la salle du trésor, Colbertini tira d'une de ses poches une petite clef qu'il introduisit rapidement dans la serrure.

—Entrez, monseigneur, dit-il.

Lorenzo se demanda s'il allait constater un déficit dans les joyaux de la couronne; mais la présence d'un trésor l'eût beaucoup plus étonné que son absence. Il regarda et ne vit rien que quelques vases de cristal emplis d'eau.

—Eh bien? demanda-t-il.

—Eh bien, monseigneur, voici tout ce qui reste de mes anciens collègues. Et Colbertini montrait les cervelles qui blanchissaient dans l'eau.

Lorenzo s'approcha avec sa bougie, et lut les inscriptions placées par Marforio au bas de chaque bocal.

—Qu'est-ce que cela veut dire?

—Cela veut dire, monseigneur, reprit d'un ton hypocritement lamentable l'ancien président du conseil, que vous avez livré le sort de la principauté à un fou, à un démoniaque, et que sa première œuvre a été ce meurtre sacrilége.

—C'est impossible!

—Impossible, dites-vous! Je n'invoque que le témoignage de mes yeux. Justement alarmé pour le bien public de la destitution qui me frappait, je venais présenter à Son Altesse les humbles suppliques des administrés qui me connaissent, quand j'appris que monseigneur Bonifacio s'était retiré et enfermé avec son ministère. Une curiosité fort désintéressée, je vous le jure, et qui ne songeait qu'au bonheur de tous, me suggéra l'idée de regarder par le trou de la serrure.

—Tiens! dit Lorenzo, il paraît que c'est ainsi qu'on observe les ministres. C'est par le trou de la serrure que je vous ai aperçu ce matin travaillant avec mon père, vous savez?

Colbertini rougit un peu.

—Nos occupations du moins étaient inoffensives, reprit-il avec un mouvement d'orgueil. Monseigneur sait bien que si des ministres ne s'enfermaient jamais avec leur souverain, le vulgaire n'aurait pas confiance dans le pouvoir. Cela fait partie de l'art de régner. Mais jugez de mon épouvante quand j'ai vu, comme je vous vois, monseigneur, cet abominable savant mutiler les fronts de mes anciens collègues, leur ouvrir le crâne et en retirer ces cervelles qu'il destine sans doute à quelque œuvre diabolique.

Lorenzo regarda tour à tour Colbertini et les bocaux et se sentit fort troublé. Il y avait, dans ce mystère, un mélange de grotesque et d'horrible qui répugnait à la raison, mais qui n'était pas incompatible avec les extravagances du docteur.

—Où sont les cadavres, demanda le prince?

—Vous doutez encore, reprit l'ancien ministre qui conduisit Lorenzo vers le lit de repos sur lequel les membres du conseil étaient couchés.

—Regardez cette ligne sanglante autour du crâne, dit Colbertini; voilà la trace du meurtre.

Lorenzo se sentit pris de vertige; il eut pourtant l'effroyable courage de toucher à un de ces crânes vides et de l'entrouvrir. Colbertini triomphait; un forfait inouï dans les fastes de la principauté avait été commis de complicité par son père et par son futur beau-père. L'honneur, l'amour, la puissance, tout croulait à la fois, et c'était lui, qui, dans l'intérêt égoïste de sa passion, avait facilité ce meurtre.

Ce pauvre jeune homme, qui avait sur le pouvoir des idées romanesques, et qui s'imaginait que l'inviolabilité de la vie humaine était le premier, le plus sacré des devoirs d'un souverain, ce pauvre cœur de vingt ans éclata tout à coup en sanglots; il se laissa tomber dans un fauteuil.

—Tout est perdu! murmura-t-il, ah! Colbertini, qu'ai-je fait?

Il faut être juste envers l'ancien président du conseil, cette douleur le désarma complétement; et il n'eut plus que le ferme désir de tirer le prince et la principauté de l'embarras dans lequel les mettait cette sauvage expérience. Comme sa rentrée au pouvoir était tout naturellement un des moyens les plus efficaces, on ne s'étonnera pas qu'il y eût songé immédiatement.

—Non, tout n'est pas perdu... encore, monseigneur, dit-il à Lorenzo avec un accent d'humble compassion. Il n'y a de moins que quelques personnages peu essentiels à l'équilibre de l'État. La mort de ces bonnes gens est un malheur sans doute; mais un malheur dont ils sont les premières, et je devrais dire les seules victimes. Que le secret demeure entre nous et qu'on dise au public qu'ils ont été frappés à table d'apoplexie, le public le croira. Nous ferons comprendre à votre auguste père que les jeux de cartes sont des jeux plus inoffensifs; nous mettrons Marforio dans la maison des fous, et si vous le voulez, prince, nous obtiendrons de Son Altesse Bonifacio XXIII qu'elle abdique entre vos mains: nous administrerons alors la principauté pour la plus grande gloire du règne de Lorenzo; et cet accident est le point de départ d'une ère de rénovation.

Lorenzo hochait la tête et paraissait approuver; mais il n'avait pas entendu, ni par conséquent compris un seul mot de tout le discours du ministre. Il pensait à son amour compromis et pleurait tout bas la perte de sa fiancée, beaucoup plus que la perte des hauts fonctionnaires.

—J'attends vos ordres, monseigneur, dit enfin Colbertini.

—Mes ordres, répondit le prince en sortant de sa rêverie, que voulez-vous que j'ordonne? D'ensevelir ces cadavres; de faire disparaître ces horribles vestiges. La nuit nous protége au moins; réveillez, dans le château, quelque serviteur dévoué, faites-vous aider par lui, et demain, je me charge de tout auprès de mon père. Monsieur le comte, vous êtes dévoué à la dynastie: jurez-moi le secret.

Colbertini hésita un peu à jurer. Mais comme c'était un esprit faux, il pensa qu'un serment politique n'engage que ceux qui le reçoivent et nullement celui qui le prête; en conséquence il promit tout haut d'ensevelir dans sa mémoire les mystères de cette nuit; mais il se promit tout bas de les révéler à l'occasion, si l'on ne se hâtait pas de lui rendre son portefeuille et de l'inviter à reconstituer un conseil.

Lorenzo était candide; il reçut le serment et y crut; il avait hâte de se soustraire au vilain spectacle que la salle du trésor lui offrait dans ce moment; il se retira bien triste, inconsolable, plein de remords, s'accusant de tous ces sortiléges et voyant la douce figure de Marta s'éloigner et disparaître dans des nuages sanglants.

J'affirme que le prince héréditaire fit un cruel apprentissage du rang suprême dans cette nuit-là; il ne se coucha pas, il resta jusqu'au point du jour accoudé à sa fenêtre, laissant tomber ses larmes sur le pavé de la rue et se lamentant comme fils, comme prince, comme amant, avec une ardeur qui eût provoqué l'enthousiasme du parti de l'avenir, s'il avait pu voir cette pieuse et sainte douleur.

—Que dira-t-on demain quand on saura que tout le ministère est mort et enterré? se demandait vingt fois par heure le pauvre prince. Croira-t-on à cette fausse apoplexie? Comment mon père, lui si doux, si humain, a-t-il consenti à cette boucherie? Comment le docteur l'a-t-il demandée? Pauvre Marta! Que va-t-elle devenir? Qu'ai-je fait en réclamant le ministère pour Marforio? Voilà donc son système! des pratiques superstitieuses qui rappellent les époques les plus barbares. Oh! la science! Elle ne vaut pas un simple élan du cœur, et l'inspiration quotidienne de la conscience. Quel bonheur que Colbertini se soit trouvé là, juste à point pour m'avertir! Mais pourquoi était-il là? Il y a là-dessous un mystère que j'éclaircirai. Pourvu qu'il trouve quelqu'un de discret pour l'aider!... Je n'ai pas osé rester là, j'avais peur de ces cadavres qui ont servi de jouet. Dans quelques heures ils seront enterrés; je fonderai une messe expiatoire, j'irai trouver mon père; mais Marta! que va-t-elle devenir?

Au fond de ses remords, de ses agitations, c'était toujours le nom de sa fiancée qu'il retrouvait comme la pointe la plus aiguë, comme le glaive le plus acéré qui pût entrer dans sa poitrine!

Vers le matin, brisé par cette nuit d'insomnie, Lorenzo se regarda dans un miroir, et se fit peur à lui-même, tant il se trouva pâle.

—Colbertini avait raison, j'ai plus pâli que lui; je prends mon visage de prince. Oh! le bonheur des autres, quel pesant souci!

Ce jeune et charmant égoïste oublia d'ajouter à cette réflexion: que le bonheur des autres est surtout une tâche difficile, quand le bonheur individuel s'y mêle, et s'en mêle, c'est-à-dire, le contrarie. Ajoutons que le bonheur de la principauté et même le salut des âmes que Lorenzo croyait mises à mort par le procédé de Marforio, le préoccupaient beaucoup moins que la question de savoir si son mariage avec la fille du docteur n'était pas à jamais compromis; on trouve toujours et partout des ministres en y mettant le prix. Mais l'amour, qui peut le remplacer?

—Heureusement, dit en soupirant Lorenzo pour résumer toutes ses méditations et toutes ses angoisses de la nuit, heureusement que les morts sont enterrés, que Colbertini sera discret et que j'ai réparé tout le mal.

Je puis, sans anticiper sur les faits, assurer que le prince se trompait au moins sur deux points; il avait tout aggravé et n'avait rien réparé; quant à Colbertini, sa discrétion était plus que problématique, et peut-être bien qu'en jurant de garder le silence, il avait suivi les instructions du révérend père Sanchez, lequel assure qu'on peut se dispenser de tenir un serment, en estropiant les mots, quand on jure; en disant, par exemple: uro, je brûle, au lieu de juro, je jure. Il est hors de doute que s'il avait dit qu'il brûlait, Colbertini était dans la vérité la plus exacte; car il brûlait de ressaisir le pouvoir.

Pour ce qui est de l'ensevelissement des morts, nous verrons comment il s'était acquitté de cette tâche. En attendant, je puis bien vous avouer que la présence du ministre à une heure assez avancée de la soirée, dans le palais du prince, tenait au désir immodéré de Colbertini de savoir au juste ce qu'il avait mal appris par le trou de la serrure; et quand le hasard lui fit rencontrer Lorenzo, il partait en ruminant une effroyable vengeance, à laquelle rien ne pouvait évidemment l'avoir fait renoncer.


VII

Où la fortune du docteur Marforio atteint son apogée.

Lorenzo avait été plusieurs fois tenté, dans la nuit, de s'échapper du palais, de courir chez le docteur et de lui dire:

—Fuyez, disparaissez avec vos mains teintes de sang; ne touchez pas à votre fille et laissez-la-moi.

Mais pour parler au docteur avant l'heure de son lever, il fallait le réveiller, faire du bruit, causer peut-être le scandale qu'on voulait empêcher. Lorenzo était timide devant l'esclandre; il resta décemment chez lui jusqu'à l'heure où Bonifacio permettait qu'on remuât et qu'on donnât signe de vie dans le palais. Mais dès qu'il entendit demander le premier déjeuner de Son Altesse, laquelle faisait plusieurs déjeuners, Lorenzo descendit en toute hâte et courut vers la demeure du savant.

Il le rencontra à moitié chemin, radieux, superbe, plus endimanché que jamais, ayant sur la figure cette illumination particulière aux fous et aux hommes de génie, qui fait souvent confondre les uns avec les autres. Benvenuto Cellini raconte, dans ses Mémoires, qu'arrivé au point culminant de sa carrière, il portait autour du visage une auréole parfaitement distincte dans l'ombre. Il assure que ses amis ne s'y trompaient pas. Les ennemis, bien entendu, n'y voyaient goutte.

L'auréole du docteur Marforio pouvait éblouir ses ennemis eux-mêmes. Lorenzo était loin de compter parmi les détracteurs du savant, bien que sa foi se sentît considérablement ébranlée. Il vit cette lueur et soupira.

Marforio tendit les bras au jeune prince; il eût voulu pouvoir étreindre l'univers entier, tant son triomphe lui dilatait l'âme.

—Ah! jeune homme, lui dit-il, le jour qui commence datera dans les fastes de la principauté.

—Hélas! soupira Lorenzo qui ne savait comment entamer la série de ses reproches et de ses recommandations.

—Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, continua le docteur; une si grande émotion, à mon âge!

—Je n'ai pas dormi non plus, reprit Lorenzo.

—En effet, monseigneur, le clair de lune a déteint sur votre visage. Douce insomnie que celle des amoureux! Allez raconter vos soupirs à ma fille; quant à moi, je suis pressé.

—Où allez-vous?

—Parbleu! au palais!

—Au nom de votre honneur et de Marta, je vous en conjure, n'y allez pas.

—Pourquoi donc?

—Vous me le demandez, docteur, après les étranges folies dans lesquelles vous avez entraîné mon père? Ah! le premier coupable, c'est moi, qui vous ai écouté, qui vous ai recommandé; mais nous nous repentirons, nous expierons ensemble, n'est-ce pas, docteur?

—Expier? mais quoi? Nous repentir? de quoi donc?

—Ah! docteur! vous, un homme si bon, si doux, si inoffensif!

—N'allez-vous pas ajouter si bête! Voyons, quel crime ai-je commis?

—Et le meurtre d'hier au soir! dit Lorenzo d'une voix vibrante à l'oreille du docteur.

Celui-ci haussa les épaules. Cette insouciance était un signe de folie. Lorenzo essaya pourtant de faire entrer le remords dans le cœur sanguinaire de Marforio.

—Se peut-il que la science pousse au mépris des lois les plus saintes de la nature? Vous, docteur, tuer de sang-froid!

—Mais qui ai-je donc tué? demanda le docteur en souriant et en continuant d'avancer malgré les efforts de Lorenzo qui le retenait doucement par le bras.

—Qui vous avez tué? Et les ministres de mon père?

—Ah! ah! vous croyez que je les ai tués? Eh bien! venez avec moi, mon jeune ami, et je vous ferai voir des merveilles!

—Docteur, je vous en conjure, n'allez pas au palais. Fuyez, quittez la ville; la rumeur publique sera prompte à vous accuser; je crains que le secret n'ait pas été gardé aussi religieusement que je l'avais espéré. Épargnez-nous la douleur de vous voir accusé, convaincu de meurtre.

—Ah! que vous êtes plaisant, mon prince, avec votre mine effrayée. J'avais bien raison de dire que vous étiez un ignorant! Mais sachez donc que vos précieux ministres ne courent aucun risque.

—Hélas! je le sais, ils n'en courent malheureusement plus aucun.

—Comme vous dites cela! Venez les voir dans leur bon sommeil, et vous m'en direz des nouvelles.

—Encore une fois, il est inutile, docteur, que nous allions au palais. Vous n'y trouverez plus rien.

—Comment?

—J'ai fait disparaître les preuves de vos sinistres erreurs.

—Quoi? que voulez-vous dire?

—Que j'ai fait respectueusement enterrer les ministres...

—Est-ce possible? s'écria Marforio qui bondit sur lui-même avec une fureur dont on ne l'eût jamais cru capable. Triple fou que j'étais de me confier à des princes! Mais l'assassin, c'est vous! mais le meurtrier, c'est vous! Ah! ah! mon Dieu! vous avez raison, je suis perdu! une si belle expérience!

Et Marforio, agitant les bras, tirant sa barbe, se livrant à un désordre de gestes qui dénotait la tempête, marchait en toute hâte vers le palais. Lorenzo s'efforçait de le suivre, essayant de le calmer et de le ramener à des sentiments moins barbares.

—N'avez-vous pas de honte, docteur, de ne regretter que l'expérience, quand vous avez tué...

—Mais je n'avais tué personne! Ils vivaient, ils dormaient; vous les avez enterrés tout vifs.

—Pourtant, dit Lorenzo que cette assurance étonnait sans le troubler, ces crânes ouverts, ces cervelles retirées?

—Ne voilà-t-il pas une preuve? Est-ce qu'on meurt parce que la tête a une fêlure? Est-ce que leur cervelle était indispensable? Pour l'usage qu'ils en faisaient!

—Vous osez rire, docteur?

—Moi! mais regardez donc si je ris, répliqua brusquement Marforio en forçant Lorenzo à se mettre devant lui face à face et en laissant voir ses yeux pleins d'éclairs et pleins de larmes. Vous m'avez déshonoré, prince, et vous avez tué ceux que j'allais sauver!

—Pourtant, balbutia le prince qui se sentit pris de terreur, j'ai bien vu... Et Colbertini, de son côté...

—Ah! Colbertini! c'est lui, le traître, qui pour se venger a tout fait! Ces pauvres collègues! enterrés! Que faire? on ne voudra pas me croire!

Lorenzo marchait, tout haletant, à côté de Marforio qui avait pris sa course. Enfin, n'y tenant plus et suffoqué, le prince s'arrêta. Mais les jarrets et les poumons du docteur n'étaient pas à bout. La crainte de voir échouer son expérience, et, d'un autre côté, un espoir d'autant plus ardent qu'il était plus illusoire, plus insensé, le précipitaient vers le château. Il tenait son chapeau d'une main, dénouait de l'autre sa cravate et courait à belles enjambées. Tout à coup il s'arrêta, et se retournant vers Lorenzo:

—Si vous leur aviez tâté le pouls! cria-t-il d'une voix étranglée.

Lorenzo soupira et ne put s'empêcher de s'avouer à lui-même qu'il avait en effet oublié de tâter le pouls aux ministres en question; mais comment supposer qu'il n'était pas superflu de tâter le pouls à des gens dont on venait de voir les cervelles nager dans l'eau!

L'indignation du docteur, la singulière assurance qu'il avait mise à protester jusqu'au bout de l'innocuité de son système, frappèrent Lorenzo.

—Mon Dieu! se dit tout à coup le bon jeune homme, si j'avais été le meurtrier! si par un phénomène improbable, mais possible, cette opération n'avait pas eu les conséquences que Colbertini m'avait fait entrevoir! Et maintenant ils sont en terre! Quel horrible châtiment le ciel inflige à mon égoïsme! C'est parce que j'ai voulu faire passer la raison de mon amour avant la raison d'État, c'est parce que j'ai voulu que Marforio fût ministre, que tout ce désordre est dans la principauté. Ah! Marta, ange d'innocence! pourras-tu me regarder sans horreur?

Lorenzo exagérait un peu; car son imprudence, à lui, partait du plus généreux et du plus religieux mouvement du cœur. Il ne pouvait avoir eu que le tort de faire enterrer un peu trop tôt des gens véritablement exposés. Le seul coupable, c'était toujours le docteur. Colbertini, s'il avait tâté le pouls, n'était pas sans reproche. Mais lui, Lorenzo, que pouvait-il avoir sur la conscience? la responsabilité d'une inhumation trop précipitée, tout au plus. Mais outre qu'il n'existait probablement pas dans la principauté de règlements sur les délais légaux à accorder aux sépultures, il en était du soin de différer l'enterrement comme de la précaution de tâter le pouls. Soins superflus, précaution dérisoire!

Lorenzo, pour un prince, attachait donc trop d'importance à des détails secondaires. Il était louable sur un seul point, louable sans restriction, sans réserve: il n'avait pas une joie, pas un chagrin qu'il ne fît tout aussitôt une invocation à Marta. Son amour était le pôle immuable vers lequel toutes ses pensées se tournaient, et il était impossible d'obéir plus complétement aux exigences de sa dignité d'amoureux.

Mais si l'amour satisfait la conscience, il n'a jamais eu dans les rapports sociaux et dans les rapports politiques la valeur d'un principe. L'on comprend, par exemple, que dans un intérêt d'ambition, d'orgueil, un prince écorne la loi morale: cela s'appelle un acte vigoureux qu'on applaudit s'il réussit, qu'on blâme s'il échoue; les peuples ont l'enthousiasme facile pour les événements engendrés par la cupidité et la soif des honneurs. Mais qu'un joli petit prince, comme Lorenzo, s'avise de prendre l'amour pour inspiration et pour guide; qu'il subordonne sa conduite à ce sentiment naturel, humain, sublime, personne ne comprendra; parce qu'il est bien convenu que le cœur n'a rien à voir, n'a rien à dire dans le maniement des hommes, et que l'art de régner, quoi qu'en disait le bon Bonifacio qui ne s'y connaissait guère, n'est pas du tout la même chose que l'art d'aimer.

Lorenzo avait donc un grand poids sur le cœur, et sentait peser sur lui toute la terre amoncelée sur les pauvres ministres. Que dirait-on dans la principauté quand on saurait les événements étranges de la veille? à qui en appeler? devant qui défendre son père, Marforio et lui-même?

Le prince s'était assis sur un banc de pierre dans une rue déserte, et là il méditait douloureusement. Il était entre le palais et la maison du docteur, à peu près comme l'âne biblique entre les deux picotins. Ce n'était pas, grand Dieu! que dans les circonstances ordinaires l'attrait fût égal des deux côtés; mais si les doux yeux de Maria l'appelaient à gauche, du côté du cœur, l'honneur, le devoir l'appelaient à droite. Que faire? Il y avait bien un troisième parti, le parti des poltrons, que les grands politiques eussent recommandé au prince: c'était de n'aller ni à droite, ni à gauche, mais de marcher devant lui et de s'en aller à l'aventure. Lorenzo, âme droite et candide, répugnait à ce moyen, et après bien des soupirs, bien des hélas! bien des défaillances et des éblouissements, il résolut de marcher droit au danger, d'affronter tout ce péril, et d'aller d'ailleurs prêter un peu d'aide à son père et au docteur, que l'escapade de Colbertini avait mis dans le plus terrible embarras.

Lorenzo n'osait regarder de loin le palais paternel, il en avait horreur; il fut tout surpris, quand il ne fut plus qu'à dix pas, de n'entendre aucune rumeur. Un cuisinier, qui plumait une volaille sur le seuil de la porte principale, chantait, en faisant envoler le duvet de sa victime. Je ne sais trop dire pourquoi, mais la vue de la chair blanche du poulet donna la chair de poule à Lorenzo. Était-ce en évoquant le souvenir des ministres? ou bien était-ce seulement parce que ces préparatifs de gala (on ne plumait pas tous les jours dans la maison de Bonifacio XXIII) concordaient mal avec le deuil du prince? Quoi qu'il en fût, Lorenzo, blanc comme ses manchettes, franchit le seuil avec un battement de cœur terrible, et gravit l'escalier en se tenant à la muraille.

Comme il atteignait le premier étage, il entendit un cri, puis deux, puis trois; puis une porte s'ouvrit avec violence dans la galerie à laquelle aboutissait l'escalier, et le docteur Marforio, les habits en désordre, la perruque rejetée en arrière, passa devant Lorenzo, et entra dans l'appartement de Son Altesse.

—Il est fou! le désespoir l'a achevé, pensa le prince.

Au même instant, par la porte qui venait de donner passage à Marforio, un homme sortit. Était-ce un homme? un spectre? une apparition? Lorenzo ne put le dire. Mais tout son sang se figea dans ses veines; il se crut changé en statue. Le ministre de la guerre, ou l'ombre du ministre de la guerre, s'avançait lentement, gravement, marquant le pas en quelque sorte. Derrière lui venaient ses collègues; pas un ne manquait; tous, le visage frais, un sourire sur les lèvres, une petite ligne rouge au milieu du front, défilaient et pénétraient dans l'appartement de Bonifacio.

Lorenzo n'osa pas adresser la parole à ces apparences de ministres; et, quand elles eurent disparu, il essuya son visage, soupira, leva les yeux au ciel, cherchant dans l'air une solution, un renseignement qui lui permît de décider qui était fou, de lui ou de Marforio.

Il n'était pas sorti de sa stupeur quand une voix se fit entendre à son oreille:

—Gardez-vous de rien dire, monseigneur. Tout est pour le mieux!

C'était Colbertini qui, lui aussi, avait assisté au défilé, et qui, sans être moins surpris que Lorenzo, dissimulait davantage.

—Ah! c'est vous, répondit le prince avec un soupir d'allégement. Expliquez-moi cette vision: les cadavres de cette nuit?

—N'étaient point des cadavres, monseigneur; je m'en suis aperçu au dernier moment. Je n'ai pas abusé de la facilité qui m'était donnée pour me venger. J'aurais pu profiter du prétexte et faire enterrer dans l'état où je les trouvais mes anciens collègues.

—Quelle horreur!

—O prince! en politique, on se tue souvent pour moins que cela et d'une façon plus cruelle. Mais j'ai réfléchi. S'il y a quelque sorcellerie, pourquoi ne l'aiderais-je pas à se montrer? Maître Marforio empiète sur les droits de la Providence. Grand bien lui fasse! ce n'est pas moi qui l'empêcherai, et je suis curieux de voir jusqu'où il ira.

Colbertini se frottait les mains avec une satisfaction mesquine, qui prouvait que, chez cet homme d'État, les passions ne s'élevaient jamais à des hauteurs impersonnelles.

—Ainsi, demanda Lorenzo stupéfait, ils sont bien vivants?

—Sans aucun doute, monseigneur, je leur ai parlé, et je vous atteste qu'ils n'ont rien de changé, je puis ajouter: malheureusement pour eux!

—C'est étrange! murmura le prince héréditaire que ce phénomène jetait dans des tourbillons et qui ne savait que dire et que penser.

Colbertini s'inclina et se hâta de descendre l'escalier du palais. Il se croyait suffisamment dégagé du serment de discrétion. Il avait promis de ne pas révéler la mort des ministres; mais il n'avait pas juré de taire l'état singulier dans lequel il les trouvait; et pour faire germer sa vengeance, il n'était pas fâché de semer partout dans la ville l'annonce des prodiges accomplis par son successeur; c'était à la fois donner une preuve apparente de générosité et créer des impossibilités futures pour le pauvre Marforio. Un ministre obligé de gouverner par des miracles continuels ne peut rester longtemps au pouvoir; s'il n'est pas crucifié, il est bafoué. Et l'une et l'autre des deux alternatives plaisaient à Colbertini.

—Allons, dit enfin Lorenzo dès qu'il fut seul, ne réfléchissons pas; vivons au milieu de ces sortiléges; ne discutons rien! La raison est exposée à de grandes erreurs. Le cœur seul est infaillible. N'écoutons, ne suivons que mon cœur. O Marta! dans cet océan de doutes où me jettent des événements si bizarres, si inexplicables, tu es mon phare de salut, mon étoile!

Et après cette invocation qui résumait et complétait toujours les diverses opérations de son esprit, Lorenzo voulut se donner le spectacle complet des ministres ressuscités; il aimait mieux les appeler ainsi, croyant plutôt au miracle de la résurrection qu'à celui de la vie sans cervelle. On riait, on parlait à haute voix dans les appartements de Bonifacio. Quand Lorenzo entra, Marforio était dans les bras de son souverain; et comme ces deux obésités ne pouvaient pas facilement s'étreindre, elles se rapprochaient par le haut du corps, en s'éloignant par la base.

—Viens, mon fils, dit l'excellent prince, salue dans ton père le monarque le plus heureux de l'Italie, et dans ton beau-père le savant le plus infaillible.

Lorenzo eut un frisson en pensant à Colbertini et à l'idée d'enterrer les ministres.

Ceux-ci, un peu abasourdis de l'étonnement dont ils étaient l'objet, comprenant à grand'peine ce qui s'était passé et ce qu'on s'obstinait à leur raconter, ne sachant pas s'ils devaient se fâcher ou se réjouir, étaient là, béats et béants, tournant de temps en temps la tête pour s'assurer qu'elle était bien fermée.

Le ministre de la guerre, moins calme que les autres, se secouait un peu.

—Ce n'est rien, ce n'est rien, lui disait Marforio pour le rassurer. Il sera entré un peu d'eau dans le crâne; je m'y prendrai mieux demain. Colbertini leur avait tâté le pouls, ajouta le docteur à demi-voix, en marchant vers Lorenzo. Chut! ne parlez pas de nos terreurs, ils s'en épouvanteraient.

Et se redressant, comme s'il n'eût pas craint de se heurter au firmament, Marforio exhalait un orgueil, resplendissait d'une joie qui échappent à toute analyse. Bonifacio cherchait des formules, des exclamations.

—O renversement de toutes les lois humaines! ô glorieuse usurpation des droits de la Providence! Marforio, mon ami, je t'autorise à te laisser tutoyer par moi; tu es plus que mon ministre, tu es mon ombre, mon satellite, mon alter ego, le surintendant de ma cervelle. Je vais créer tout exprès un ordre, une décoration, et tu en seras le premier, le seul décoré. Je veux que les populations de ma principauté se ressentent de l'heureux événement qui vient de s'accomplir. Qu'elles me demandent ce qu'elles voudront et je le leur donne immédiatement. Si une constitution peut leur faire plaisir, je leur en donne une ou deux de plus. Je veux être prodigue, pour signaler un phénomène si étourdissant. Mon bon Marforio, tu m'ouvriras le crâne quand tu voudras, et celui de Lorenzo.

—Mon père, je n'ai pas d'ambition, dit Lorenzo, qui ne se souciait que médiocrement de mieux dormir et qui tenait trop à ses rêveries pour ne pas tenir également à ses rêves.

—A l'âge de Lorenzo et quand on est amoureux, répliqua d'un petit air miséricordieux le bon Marforio, on ne songe guère à économiser la vie et le repos. Plus tard, il y songera.

Les ministres écoutaient ce débordement d'expansion de leur souverain et de leur collègue sans s'y mêler autrement que par un faible sourire. Ils n'avaient pas une conviction bien assise; et, je le répète, ils passaient avec des petits gestes furtifs et inquiets leurs doigts autour du front pour s'assurer que la fermeture était hermétique.

—Oh! c'est solide, disait Marforio.

—Vous vous rappelez, n'est-ce pas, nos conversations d'hier? demandait Bonifacio, pour s'assurer que la mémoire n'avait pas changé.

Et les complaisants ministres, répondant aussitôt, répétaient, dans les mêmes termes, les opinions qu'ils avaient exprimées la veille.

—C'est merveilleux! merveilleux! ne cessait de dire Bonifacio.

—Est-ce que cela recommencera tous les soirs? demanda le ministre de la guerre.

—Certainement, reprit Marforio, vous en trouvez-vous mal?

—Jusqu'à présent, non; j'ai dormi comme à quinze ans, mais j'ai quelque léger embarras.

—Oui, oui, je sais, un peu d'eau! ce n'est rien... Une première fois, vous comprenez, on ne prend pas toutes les précautions.

Cette remarque judicieuse fit trembler tout le ministère. En effet, on ne prend pas bien ses précautions une première fois, et ils auraient pu courir des risques autrement sérieux.

En somme, le système du docteur fut jugé, acclamé. Il y eut fête au palais, mais une fête dont on ne voulut pas dire trop haut le motif. Marforio craignait les contrefacteurs maladroits, et il eut été dangereux de mettre à la portée du premier venu un moyen d'endormir, qui fournissait en même temps le meilleur moyen d'empêcher le réveil.

On but à la santé des ministres. Ceux-ci, ménageant leur cerveau et excitant leur cervelet, tinrent tête à l'ovation. Je vous fais grâce des plaisanteries qui égayèrent le repas. Marforio fut étouffé d'embrassements. Il n'est pas jusqu'à Lorenzo qui, contraint de se rendre à l'évidence, n'eût son petit mot louangeur et son grain d'encens.

Colbertini, qui n'avait pas de raison d'être discret, était allé colporter partout la nouvelle de ce prodigieux événement. Le soir tout le monde sut que Marforio avait dérobé les secrets de Dieu. Une manifestation populaire, qui tourna à l'honneur de la science, fut immédiatement organisée. Le parti des jeunes, irrité de longue date contre Colbertini, fut enchanté d'exalter son successeur. D'ailleurs, il y avait, au premier aspect, dans l'application de la science et de la physiologie au gouvernement des États, la réalisation d'une grande idée. Ce n'était plus l'influence du nom, la prépondérance de la fortune qui décidaient de l'aptitude aux affaires, c'était la science, dans son expression la plus élevée. Et quelle science! celle qui touchait à l'instrument de l'intelligence lui-même, qui en modifiait les ressorts, qui prenait en pitié les fatigues, les consomptions de l'esprit.

Quelques bonnes gens, habitués, par suite de leur costume, à voir tout en noir, hochèrent la tête et crièrent au matérialisme. On les laissa crier; mais on opposa ce miracle au miracle de saint Janvier. Personne ne douta de la possibilité de déplacer les cervelles. Le fameux parti des jeunes décida que l'invraisemblable était le vrai; que le progrès se manifestait par des coups pareils; qu'il n'y avait pas lieu de douter; et, je le répète, personne ne douta. On poussa le fanatisme jusqu'à déclarer que les ministres avaient bien mérité de la patrie.

Des poëtes composèrent des cantates sans être payés, ce qui ne se voit qu'en Italie. Des chanteurs les chantèrent sans y être contraints. Ce fut un beau jour pour les États de Bonifacio XXIII.

Si vous me demandez mon opinion personnelle sur le prétendu sortilége, je ne serai pas éloigné de croire, comme les gens bien pensants de la principauté, que ce merveilleux résultat était logique. Il rentre dans la catégorie des phénomènes dont il ne faut plus se moquer, par ce seul prétexte qu'ils sont moquables. Il n'était pas plus absurde de croire à ce sommeil forcé qu'à des tables tournantes, valsantes, parlantes; et Marforio devait-il paraître beaucoup plus fou aux sceptiques de son temps en se vantant de faire vivre et prospérer des gens sans cervelle, que s'il avait prétendu leur faire lire un grimoire par l'épigastre, ou s'il avait évoqué Satan, Socrate, Platon et les ancêtres de Bonifacio, et fait passer leur âme dans une cruche ou dans une cuvette?

C'est par égard pour le bon sens que les savants ne nous en font pas voir de toutes les couleurs; et puis c'est qu'ils perdent quelquefois à étudier le temps qu'ils pourraient utiliser à enseigner. Mais tout le monde est d'accord en principe qu'ils font de l'univers entier ce qu'ils veulent, et il était ridicule autrefois de leur contester un seul miracle. Aussi ne perdait-on pas le temps à les réfuter, et quand leurs miracles n'étaient pas au goût du jour, aimait-on mieux les mettre à mort et les torturer que les chicaner.

L'adoucissement des mœurs a détruit cet argument; et si messieurs les savants ne trébuchaient pas au seuil des académies et n'aimaient pas les croix, les pensions, les titres, comme de simples ignorants, ils deviendraient bien vite les dispensateurs de la pluie, du beau temps, de la chaleur et du froid. Fort heureusement pour la liberté du vulgaire, l'ambition du ridicule compense dans l'esprit des hommes de science l'ambition de la vérité; et ils rétablissent, sans le vouloir, l'égalité entre eux et les imbéciles, précisément quand ils deviennent de très-grands personnages.

Qui sait à quelle autorité morale Marforio aurait pu prétendre, s'il eût pu consentir à ne point avoir d'autorité positive! Un homme qui avait fait une si grande révolution dans la physiologie et donné une si furieuse entorse à la routine pouvait découvrir, avec un peu d'effort, la navigation aérienne et le moyen d'aborder dans la lune. Mais les délices de Capoue attendaient Marforio, et le progrès ne fut pas accéléré dans sa marche autant qu'on aurait pu l'espérer ou le craindre.

L'union du jeune Lorenzo et de la belle Marta était une conséquence si naturelle de la pleine réussite du fameux système, qu'il n'y eut plus qu'à commander les cierges et les violons. Bonifacio tenait beaucoup plus à l'existence qu'à la naissance. Il ne craignit pas d'humilier ses aïeux en bénissant dans sa bru la fille d'un académicien. Il pensa que cette mésalliance serait agréable à son peuple.

Je dois avouer qu'elle ne lui fut pas désagréable, car il n'y songea que tout juste assez pour voir passer le cortége et admirer la grâce et l'éclatante jeunesse des époux. Les ministres à la cervelle mobile furent l'objet de l'examen, de l'attention publique. On ne se lassait pas de leur trouver bon air, bonne façon; ils causaient, comme des personnes naturelles; les gens à imagination vive prétendaient même qu'ils avaient acquis de l'esprit. Mais Marforio lui-même n'allait pas si loin dans son enthousiasme.

—A moins, disait-il, que l'eau pure n'ait des qualités qu'on n'a pas encore soupçonnées! Car il est impossible que ces messieurs acquièrent, en réfléchissant moins, des vertus spirituelles qui leur ont toujours fait défaut, quand ils avaient, nuit et jour, le libre exercice de leurs facultés.

Trois jours après les noces de l'héritier présomptif, Bonifacio XXIII, qui voyait que ses ministres engraissaient, rajeunissaient et n'éprouvaient aucun ennui, consentit à confier son auguste front au bistouri du docteur.

—Surtout, lui dit-il, avant d'avaler le narcotique nécessaire, ne sois pas trop ému; oublie la dignité de mon front, et dis-toi bien que ton souverain n'est plus que ton sujet.

Marforio n'était pas ému. Il scalpait avec une dextérité incroyable; la cervelle de Son Altesse alla dans l'eau comme les autres; la seule distinction que le docteur lui accorda fut un vase un peu plus orné que les autres; mais pour la dimension, la couleur, la pesanteur, la cervelle de Bonifacio XXIII n'avait absolument rien qui pût la faire trouver différente de celle du premier crâne venu.

—O égalité! dit Marforio en voyant baigner dans l'eau l'instrument des pensées de son prince.

Le lendemain de son premier sommeil, Bonifacio fut ravi et se promena dans sa capitale, pour bien montrer à ses sujets qu'il était un illustre exemple de la supériorité du système de son premier ministre, et qu'il ne reculait devant rien pour encourager les sciences, accélérer le progrès et ajouter aux éléments de bonheur et de civilisation de la principauté.

Mais sur ce dernier point le doute commençait à naître; et le parti des jeunes, perfidement excité par Colbertini, qui en était devenu l'âme, après en avoir été pendant si longtemps la terreur et la bête noire, le parti des jeunes commençait à murmurer, et à se demander si, de toutes les utopies, celles de la science n'étaient pas les plus vaines, et s'il y avait d'autres moyens empiriques de faire le bonheur des peuples que de les laisser libres et de les aimer avec intelligence.

Je vais vous montrer par quelles manœuvres Colbertini voulait prendre sa revanche et faire expier à Marforio sa gloire et son ambition.


VIII

Où l'on démontre que les plus grands savants ne peuvent pas tout prévoir.

Les ministres de Bonifacio et Bonifacio lui-même se trouvaient fort bien de l'opération subie; ils s'éveillaient sans fatigue; à peine si quelquefois un petit peu d'air s'infiltrant dans le crâne mal fermé les faisait souvenir de leur fêlure. Marforio prenait les plus grandes précautions pour qu'il ne restât pas une goutte d'eau dans les interstices de la masse cérébrale; la salle du trésor était un sanctuaire qui préservait admirablement les bocaux sacrés; personne, excepté Colbertini, n'avait de clef de cette retraite. Nous verrons que l'exception était fâcheuse et combien Lorenzo eut à se repentir de n'avoir pas réclamé cette clef, lors de sa rencontre avec l'ancien premier ministre.

Un jour, un véritable et sérieux danger menaça le gouvernement: un chat fut subrepticement introduit dans le palais, et fut trouvé miaulant et grattant à la porte de la salle du trésor. Marforio frémit en songeant au péril que les augustes cervelles auraient pu courir. Des précautions furent prises en conséquence, sans qu'il fût possible d'en expliquer le motif. Les passions mauvaises n'auraient pas manqué de profiter du renseignement; et le régicide, mis à la portée des chats, serait devenu un instrument d'opposition formidable.

On se contenta de charger la police de distribuer des boulettes malsaines dans tous les coins du palais, et l'on fit griller les fenêtres de la salle du trésor.

Ces dangers violents n'étaient pas, au surplus, le seul ni le plus grand inconvénient du système; on ne tarda pas à constater le singulier phénomène que voici:

Le cerveau, interrompant brusquement le petit travail de la réflexion par une mort apparente de quelques heures, revenait, en reprenant ses fonctions, au point de départ de la veille. La mémoire ne souffrait pas de cette interruption violente; mais la mémoire seule lui survivait, la mémoire stérile, sans acquisition nouvelle. On s'aperçut (quand je dis on, je pense à Lorenzo comme observateur bienveillant, et à Colbertini comme espion), on s'aperçut peu à peu que les ministres et le prince en gagnant du repos avaient perdu ce privilége commun à tous et qui fait découvrir instantanément au réveil l'idée vainement cherchée avant la nuit.

Marforio avait supprimé la fatigue, cela était incontestable; mais il avait aussi supprimé le travail.

Le ministre de l'instruction publique était, au jour où il subit l'opération, en train de rédiger une circulaire à ses administrés pour leur recommander un abécédaire qui venait d'être publié, après quinze années de préparation, par une académie du voisinage. L'infortuné ministre s'était arrêté, avant d'aller souper, à une phrase très-difficile, dans laquelle il cherchait à expliquer, ce qu'il n'avait jamais bien su, l'utilité de la lecture. Quand le lendemain Son Excellence, reposée, calmée, rafraîchie, voulut continuer sa phrase, il lui fut impossible de trouver autre chose que ce qui était déjà. Il s'était fait un temps d'arrêt dans son intelligence.

Cette circulation incessante de la sève intellectuelle qui accumule dans le sommeil les forces que l'activité dépensera dans le réveil, était interrompue et ne pouvait plus se rétablir. Il recommençait tous les jours la même besogne et tous les jours il la quittait de la même façon, au même endroit, avec le même mot.

Le ministre de la guerre donna un exemple tout pareil. Il examinait, pour en doter la musique de l'année, un système de mirliton fort ingénieux; mais l'intraitable ministre n'avait voulu autoriser cet instrument qu'après avoir appris à en jouer lui-même; il paraît même qu'il avait fait jusque-là des progrès assez rapides. Après l'opération en question, il s'obstina à chantonner le même refrain, sans pouvoir en sortir.

Les autres ministres et Bonifacio XXIII éprouvèrent le même effet de cette lacune volontaire qu'ils creusaient dans leur existence morale. Le plus petit effort de l'esprit leur devenait inutile; on les eût dits attachés à une œuvre de Pénélope; toutes les nuits un lutin défaisait le dessin tracé le jour et il fallait le recommencer.

Lorenzo, inquiet de ce résultat, demanda un remède à Marforio. Mais son beau-père se mit à rire; il s'était déclaré infaillible, et la meilleure preuve qu'il pût donner de son infaillibilité, c'était de ne pas consentir à reconnaître une erreur.

—De quoi te mêles-tu? jeune homme, dit-il à son gendre. Ai-je jamais prétendu qu'ils auraient tous plus d'esprit après l'opération qu'ils n'en avaient auparavant. Ils étaient bêtes; ils le sont restés. Le respect m'empêche de te dire que ton père n'était guère plus fort. Trouve-moi un homme d'esprit qui consente à se laisser opérer, et s'il devient stupide ton objection aura de la valeur.

Cette réponse était préremptoire. Où trouver en effet un homme d'esprit qui consentît à se laisser manier la cervelle?

L'héritier présomptif, qui n'avait jamais eu d'enthousiasme pour l'utopie de son beau-père, croyait de son devoir de garder le secret le plus absolu sur les observations critiques auxquelles il se livrait, et de veiller en même temps à ce que l'insuffisance des hommes du gouvernement ne transpirât pas trop au dehors. Il assistait aux rares séances du conseil; s'il y avait un décret à rendre, une mesure à prendre, il s'efforçait d'enlever une décision aux tâtonnements des ministres et du souverain.

Le public ne se fût jamais aperçu de l'immobilité intellectuelle qui résultait du fameux système, si Colbertini n'avait pris soin de la faire remarquer au parti des jeunes, et si ce parti ne s'était empressé de s'en étonner et de s'en indigner tout haut. La foule, qui voyait la mine florissante de Bonifacio et qui ne se sentait pas plus gênée dans ses allures qu'auparavant, admirait l'adresse de Marforio et ne réclamait rien.

Peu lui importait cette paralysie organisée; on n'augmentait pas les impôts; et si on ne faisait rien pour elle, on ne lui demandait rien. Mais vous savez que l'opinion publique ne se manifesterait jamais avec force, s'il n'y avait pas des gens de précaution pour l'éveiller, la mettre sur la route des protestations, et pour lui trouver un mot d'ordre, une formule. C'était précisément là la mission du parti des jeunes. Il allait stimuler l'apathie des habitants, et leur démontrait qu'au lieu de se trouver heureux, ils devaient se croire très-malheureux, puisqu'ils étaient très-mal administrés.

Cette propagande utile fut un peu lente à agir, et peut-être n'eût-elle jamais abouti, sans un singulier renfort qui lui vint de France dans la personne d'un cabaretier. Il s'établit une hôtellerie nouvelle, dont les vins et la bonne chère, en accélérant la vie dans les jeunes cervelles, donnèrent plus d'accent et plus de feu aux remontrances. La mauvaise humeur que l'on conçut contre les anciens restaurants monta jusqu'au pouvoir.

Il est de la fatalité des gouvernements absolus (fussent-ils paternels, comme croyait l'être le gouvernement de Bonifacio XXIII) d'être responsables de tout, du mauvais temps et des épidémies, comme de la misère et des souffrances morales. Visant au rôle de la Providence, ils en assument les charges, en voulant en recueillir les profits. N'excitant pas, n'encourageant pas l'initiative individuelle, ils sont comptables envers chaque individu de sa part d'activité et de son libre arbitre. Il est injuste, selon les lois éternelles, de leur en vouloir de la grêle, de la pluie, de la peste; mais il est logique de leur demander raison du peu de secours moral ou matériel que chacun trouve en soi pour résister au fléau ou s'en consoler.

Je vous demande pardon de cette petite boutade un peu solennelle pour l'histoire de la principauté en question. Mais l'histoire a des principes immuables, et c'est surtout dans un conte qu'il faut les invoquer.

Le parti des jeunes faisait donc de superbes dîners et d'éloquentes protestations. Il fulminait contre l'engourdissement séculaire du pays, et parlait avec irrévérence du fameux système de Marforio qu'il avait d'abord acclamé, et des têtes fêlées du ministère dont il se moquait. Les murs étaient couverts de caricatures où l'opération des cervelles était commentée et traitée de la belle manière.

Je vous laisse à juger si Lorenzo était triste de cette opposition qui grossissait de jour en jour. Accordons-lui cette justice, que son mariage ne l'avait pas rendu égoïste. Retiré dans un coin du palais paternel, il vivait dans une extase quotidienne, et il ne s'interrompait de répéter à Marta les plus doux noms et les plus doux vers qu'il pût imaginer, que pour la serrer tendrement sur son cœur, en bénissant Dieu de l'avoir béni. Mais une douleur aiguë se mêlait à cette ivresse. Lorenzo pensait parfois que son bonheur était la récompense et le résultat des utopies de Marforio, et il craignait toujours quelque catastrophe. Aussi, bien qu'il n'eût pas le moindre goût pour le pouvoir, et surtout pour un pouvoir impuissant et ridicule, il essayait, comme je l'ai dit plus haut, de s'occuper un peu des affaires dont personne ne s'occupait, et chaque soir, avec Marta, qui n'était pas de mauvais conseil, il causait à la belle étoile, sur une terrasse du château, du malheur irréparable d'être l'héritier présomptif d'une révolution imminente.

Son brave homme de père et de souverain se trouvait le plus heureux des monarques, et éprouvait un contentement inouï quand Marforio lui avait remis le matin sa cervelle en place. Lorenzo essayait vainement de faire entrer une idée ou l'ombre d'une idée dans cette pauvre tête. L'intelligence, qui reprenait chaque jour son mouvement, son tic-tac, comme un moulin arrêté pendant la nuit, n'avait plus d'élan, plus de force; elle n'avait plus ce mystérieux travail de la nuit qui est peut-être le seul véritable, le seul profitable. Lorenzo reconnaissait que le sommeil n'est pas le réparateur, mais l'initiateur solennel et tout-puissant, et il conjurait Marforio et les têtes fêlées de vouloir bien renoncer au bain d'eau froide. Mais le savant ne voulait pas en démordre, et les sujets de l'expérience s'accommodaient trop bien de l'inactivité pour y renoncer.

Un jour l'opposition en corps sollicita une audience de Bonifacio XXIII, et vint lui exposer respectueusement ses griefs. Le prince reçut avec le plus charmant sourire la députation; il était entouré de ses ministres, et jamais la béatitude n'eut des représentants plus frais, plus roses, plus convaincus.

Bonifacio ne comprit pas un mot de tout ce qu'on lui débita; il prit avec son inaltérable bonne humeur la pancarte qu'on lui tendit et qui, rédigée dans la fameuse hôtellerie française dont j'ai parlé plus haut, avait, d'un côté, le menu du dernier dîner de l'opposition, et, de l'autre, les demandes les plus urgentes du parti des jeunes.

L'éclairage, le balayage des rues, la mise en vigueur d'une constitution un peu délaissée, quelques idées de réforme aussi simples que modérées, formaient tout le programme. Bonifacio promit d'en délibérer en conseil, et, en effet, il en délibéra; mais, par une erreur bien excusable, il avait pris la pancarte du mauvais côté, et ce fut sur le menu du dîner qu'il disserta congrûment avec ses ministres, sans pouvoir tomber d'accord. Je dois ajouter que Marforio n'assistait jamais au conseil. Il avait trop de choses à étudier pour cela, et Lorenzo, espérant que des griefs aussi plausibles et aussi faciles à satisfaire pouvaient être discutés même par des cerveaux fêlés, voulant d'ailleurs s'assurer une dernière fois de ce qu'il y avait à attendre de son père et de ses ministres, s'abstint de cette délibération.

Le lendemain et les jours suivants, la députation se représenta; on la reçut avec le même sourire, on lui fit dans les mêmes termes les mêmes promesses, on recommença les mêmes délibérations, pour arriver au même néant. C'en était fait; l'opposition se disposa à agir énergiquement, et Lorenzo comprit que s'il n'intervenait pas, la couronne de son père était menacée.

Le jeune prince ne tenait guère au pouvoir pour le pouvoir; mais s'il avait des goûts modestes, il avait aussi le sentiment d'un double devoir; comme héritier présomptif et comme fils, il devait défendre les droits de Bonifacio. Il eût été bien heureux, l'innocent troubadour, de quitter le palais en serrant sous son bras le bras charmant de Maria et d'aller avec sa douce compagne oublier, dans quelque poétique retraite, la méchanceté des gouvernés et la sottise des gouvernants. Il ne connaissait pas cette formule que les philosophes de la romance n'avaient pas encore inventée: Une chaumière et un cœur, mais il en avait le sentiment, je devrais dire le pressentiment.

Ah! si par un miracle dont il eût été reconnaissant envers Marforio, la principauté avait pu s'évanouir dans l'air, comme s'évanouissent les châteaux des fées; s'il avait pu se retrouver seul, avec sa chère Marta, sous les ombres de quelque retraite comme celles que l'Arioste a dépeintes, quelle vie poétique! quel madrigal en duo! Mais son rêve devait demeurer blotti dans son âme, comme un papillon qui n'a pas de fleurs; et il lui fallait s'occuper de ces personnages grotesques, Marforio et les ministres, sans oublier que son auguste père ne se séparait pas assez dans son esprit des caricatures de son entourage.

Lorenzo eut une conférence avec le chef du parti des jeunes. Il promit d'user de toute son influence pour que les espérances de progrès ne fussent pas toujours déçues; il s'engagea, au nom du gouvernement, à produire quelque chose de nouveau qui satisferait la curiosité publique et qui ne tromperait pas l'attente des patriotes.

Lorenzo sentait la témérité de ses engagements; mais depuis le jour fatal où, n'écoutant que son amour, il avait introduit Marforio chez son père, il se disait solidaire du bien et du mal qui se commettaient dans la principauté; d'un autre côté, si peu prince qu'il voulût être, il l'était encore trop pour ne pas tomber dans le défaut des princes et pour ne pas promettre plus qu'il n'osait et qu'il pouvait tenir.

Un événement extraordinaire sembla le tirer d'inquiétude et donner ample satisfaction au parti des jeunes.

Marforio venait tous les matins très-ponctuellement visiter les bocaux confiés à ses soins, en retirer le mieux qu'il pouvait les cervelles de Son Altesse et de Leurs Excellences, et les replacer toutes dans leurs boîtes respectives. C'était la seule occasion qu'il voulût conserver de fréquenter ses collègues.

Un jour, le docteur s'était acquitté de sa tâche avec l'attention accoutumée, et après avoir hermétiquement fermé les têtes des éminents fonctionnaires dont il réglait les mouvements intellectuels, il était rentré dans son laboratoire pour continuer une série d'expériences fort curieuses, quand Lorenzo, essoufflé, courut après lui et vint frapper à sa porte.

—Eh bien! qu'y a-t-il encore? demanda le savant, surpris de l'émotion de son gendre.

—Oh! rassurez-vous, murmura Lorenzo naïvement, Marta n'est pas malade.

Le pauvre prince s'imaginait que le premier cri du père était pour sa fille; il oubliait que le père était un savant.

—Il ne s'agit pas de ma fille. Est-ce qu'on aurait voulu encore enterrer mes sujets?

—Non, répliqua Lorenzo; mais êtes-vous bien sûr, docteur, de ne pas vous être trompé ce matin en remettant chaque cerveau dans sa boîte?

—Très-sûr; les précautions que je prends me garantissent contre toute surprise.

—Alors il se passe un phénomène inexplicable et que je vous conjure de venir voir. Mon père et ses ministres ont des idées toutes nouvelles, des goûts différents de leurs goûts habituels.

—C'est tout simple, interrompit Marforio, rougissant d'orgueil, le progrès est accompli. Vous doutiez de la rénovation de l'intelligence; je savais bien, moi, qu'à un moment donné, l'instrument reposé aurait des accents différents de ceux qu'il rendait autrefois.

—Il n'est pas possible, docteur, qu'une flûte, parce qu'elle aura dormi quinze jours, vous joue des airs de violon!

—Ouais! Vous devenez railleur, mon gendre! Il vous sied bien de vous moquer de ce que vous ne comprenez pas!

—Oh! je ne me moque pas, je vous jure, j'ai trop peur, dit Lorenzo.

—Peur de quoi?

—Peur de cette activité qui succède à cette atonie.

—Bah! je vous démontrerai que tout cela est logique.

Lorenzo secoua la tête et revint au palais avec Marforio.

Il se passait en effet une scène fort étrange et que toute la science du docteur allait peut-être se trouver impuissante à expliquer.


IX

Où les ministres commencent à travailler.

Quand j'ai parlé des sinécures constituées au profit de chaque ministre de Bonifacio, je n'ai pas exagéré; mais il est bien évident que cette inaction n'empêchait pas qu'il y eût une organisation, des bureaux, des employés, du papier et des plumes et que chaque ministre eût à recevoir les compliments de ses subordonnés au jour de l'an, et à leur donner des semonces de temps en temps pour faire croire à un travail. Bonifacio n'eût pas demandé mieux, cela ressort assez de ce récit, que de congédier tous les ministres et tous les employés du ministère. L'équilibre du budget était un idéal insuffisant pour lui. Il en poursuivait la légèreté absolue, la volatilisation, en quelque sorte. Mais si disposé qu'il fût aux économies et à la simplification du pouvoir, le prince était contraint à un décorum officiel envers ses voisins. Le respect humain, je devrais dire le respect souverain, l'obligeait à des complications dispendieuses dont il gémissait.

C'est une des particularités de l'Italie, que chaque État peut y aspirer individuellement à la liberté, mais ne peut s'affranchir de l'obligation de rendre des comptes à la curiosité du voisin. La terre où fleurit l'oranger est contrainte à l'humiliation de mettre ses fleurs sous le nez des étrangers pour que ceux-ci règlent leur bonne humeur sur le plus ou moins de parfum qui s'exhale. On n'a jamais su pourquoi, mais ce pays des fées est continuellement exposé aux accidents qui poursuivent les princes charmants dans les féeries; quand il veut s'asseoir, quatre ou cinq bras tiraillent son siége sous le prétexte de s'assurer de sa solidité. Veut-il manger; avant qu'il ait porté un morceau à ses lèvres, quatre ou cinq bras se lèvent et retiennent la bouchée, sous le prétexte que l'Europe est intéressée à la bonne digestion du convive. C'est sans doute pour que l'Italie soit maîtresse chez elle qu'il s'est formé des sociétés de charbonniers. On sait que le charbonnier n'aime pas en général qu'on commande chez lui.

Du temps de Bonifacio XXIII, les charbonniers n'avaient pas encore noirci l'horizon; mais la curiosité des voisins était déjà excessive, et c'était déjà pour la satisfaire que le père de Lorenzo gardait ses ministres. On l'eût contraint par la violence à faire comme les autres petits potentats du voisinage et à avoir des ministres allemands, s'il n'en avait pas eu d'italiens. Les formes et les formules, voilà un des grands principes de l'équilibre européen! Bridoison y entendait quelque chose. Quant au sentiment, il n'a jamais rien à voir. Bonifacio pouvait tailler, rogner, scalper les ministres et les sujets; mais il devait avoir des ministres. C'était déjà bien assez qu'on lui passât sa jovialité, sa tolérance de bonne humeur. Depuis longtemps on l'eût contraint à la tristesse, si un judicieux prélat, en tournée diplomatique dans la principauté, n'avait fait remarquer que la bonhomie de Bonifacio, au lieu de profiter à la liberté, comme on le craignait, faisait les affaires de la licence, ce qui était bien différent.

En effet, la liberté, parmi tous ses inconvénients, a celui d'être d'un fâcheux exemple; elle ne justifie pas non plus toujours une intervention. La licence, au contraire, a cela d'avantageux qu'elle met les États de celui qui en est atteint à la disposition du premier redresseur de torts du voisinage, en goût de conquête. Les qualités aimables de Bonifacio n'effarouchaient donc pas les tyrans du voisinage; l'ordre par le travail, l'activité par la liberté les eussent mis dans d'autres dispositions à son égard.

Je ne m'étends sur ces considérations qui retardent le dénoûment de mon histoire que pour faire comprendre comment Bonifacio, obligé d'avoir des ministres, avait par conséquent des employés de ministères, et comment ces derniers furent très-surpris un certain jour du changement qui s'était opéré dans les idées de chacun de leurs ministres.

Le ministre de la guerre, qui commençait tous les matins ses prétendus travaux par des études sur le fameux modèle de mirliton, demanda ce jour-là pourquoi les abécédaires n'étaient pas distribués. Il y eut une stupéfaction profonde dans les bureaux. Distribuer des abécédaires à l'armée! Vouloir que les soldats sussent lire, et probablement écrire. Quelle innovation! Quel progrès! Créer des baïonnettes intelligentes! quelle idée hardie, mais imprudente!

Un quart d'heure après, le bruit s'était répandu dans la ville que le gros ministre de la guerre cachait un esprit fort alerte dans son épaisse enveloppe et qu'il déployait une prodigieuse activité.

Un phénomène en sens inverse, mais également extraordinaire avait lieu au ministère de l'instruction publique. Le ministre était entré en fredonnant des couplets galants, qui constituaient l'air national de la principauté, et s'était informé auprès des inspecteurs de l'état des mirlitons. Là il n'était plus question d'abécédaires, mais de ces curieux instruments à pelure d'oignon qui devaient donner une musique agréable et économique à la principauté.

Les employés se regardaient en ouvrant des yeux démesurés; ils pensèrent que la musique allait prendre sans doute dans le programme de l'éducation une importance méconnue jusque-là, et un chef zélé expédia tout aussitôt une circulaire aux écoles de la principauté pour recommander l'étude du mirliton avant toutes choses, la volonté de Son Excellence étant expresse à cet égard.

Le ministre de la justice ne parlait que de sommes à toucher, ce qui alarma et scandalisa d'abord un peu ses employés, lesquels eurent la crainte que la vénalité du ministre ne se décelât par ces propos financiers. Mais ils finirent par penser qu'il s'agissait plutôt d'augmenter leurs appointements, et cette nouvelle manière d'envisager la question changea en enthousiasme les premières défiances. Encore un ministre dont les dispositions furent publiées, commentées, et, quand on le pouvait, énergiquement prônées!

Le ministre des finances, lui, si attristé d'ordinaire par le problème insoluble de son budget, se trouva d'une gaieté charmante. Il fit venir son trésorier et lui parla pendant une heure, le rire sur les lèvres, de corde, de pendaison, de prison, de gendarme; si bien que le trésorier s'imagina qu'on allait faire rendre gorge à tous les détenteurs de deniers, aux financiers qui profitaient de la détresse du prince et des embarras du peuple, et que ce bruit répandu rapidement, s'il fit pâlir quelques traitants, suscita dans la foule une explosion de bravos.

Le parti des jeunes, qui était bien jeune, se laissa prendre à ces rumeurs.

—Enfin, disait-il, voilà le gouvernement qui va marcher; ce n'est pas sans peine! Comme l'opposition atteint toujours son but! Décidément Marforio est un grand savant!

Lorenzo ne fut pas le dernier à entendre parler des résolutions toutes nouvelles des ministres de son père. Il alla trouver celui-ci. Bonifacio était, comme d'habitude, frais, rose, souriant, assis près d'une fenêtre, occupé à regarder des petits poissons rouges s'ébattre dans l'eau. Par une affinité singulière et qu'il ne s'expliquait pas, depuis quelque temps il s'était pris d'une belle passion pour l'eau claire et pour les bocaux.

Lorenzo interrogea; mais le prince ignorait tout. Un conseil des ministres fut immédiatement convoqué. Les Excellences arrivèrent avec une allure qui ressemblait à l'ivresse. Elles sautillaient et secouaient toutes la tête, comme si, avec la cervelle, on eût enfermé une ruche dans chacun des crânes.

—Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Bonifacio; vous avez des façons singulières aujourd'hui, mes chers amis; calmez-vous et causons.

Lorenzo, par faveur spéciale, était souvent admis à l'honneur, d'assister au conseil. Tous les ministres prirent alors la parole à la fois, et la confusion la plus étrange, la plus comique, en même temps que la plus effrayante, signala cette conférence. Le ministre de la guerre croyait administrer l'instruction publique. Le ministre de l'instruction publique parlait de la guerre. Le ministre des finances ne voulait entendre parler que de la justice, et le ministre de la justice cherchait querelle à Bonifacio pour ses dépenses de table.

Non-seulement les rôles semblaient intervertis et les personnalités paraissaient changées, mais chacun des ministres n'avait pas tellement abdiqué son ancien caractère, qu'il ne restât quelque chose, soit dans le geste, soit dans les allures, soit dans les paroles, de son état primitif, et ces restes d'habitude ajoutaient au désordre et à la cacophonie.

—Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demandait Bonifacio, dont la placidité se maintenait avec peine au milieu de ce tohu-bohu.

—J'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque chose pendant la nuit, disait Lorenzo, qui ne voulait pourtant pas trop alarmer son père sur les inconvénients du système de Marforio.

—J'ai envie de les destituer tous, reprenait Son Altesse. Ils m'ennuient avec leurs bourdonnements et leurs façons d'empiéter sur les devoirs les uns des autres.

—Attendez, mon père, jusqu'à l'arrivée du docteur; lui seul peut expliquer et guérir la fièvre qui les agite.

Nous savons comment Lorenzo, plus ému qu'il ne l'avait laissé croire à son père, alla chercher Marforio; comment celui-ci le suivit en raillant les terreurs du jeune prince; mais nous devons ajouter que le savant lui-même fut un peu abasourdi du tumulte au milieu duquel il tomba.