—Oui, señora, repartit le masque, j'ose proposer à la joueuse la plus vaillante de Madrid, une partie, un duel digne de son courage. Fi! l'argent salit les jolis doigts des dames. Je suis convaincu que la clef de votre chambre est un délicieux ouvrage de serrurerie; c'est ce chef-d'œuvre que je veux jouer et que j'espère gagner.

Je ne saurais vous dire quelle sourde et formidable colère s'agitait en moi; j'eus l'idée du meurtre. L'humiliation de cette offre; ce hideux souvenir du dernier jeu de mon père; cette insultante façon de traiter une femme que la calomnie avait du moins épargnée sur un point; la pensée que c'était un châtiment que le hasard m'imposait, tout me révolta, et pourtant tout me décida à ne pas reculer.

—Si j'acceptais, monsieur, que mettriez-vous en balance avec cette clef?

—Hélas! señora, nous autres hommes nous sommes bien forcés de parler d'argent, c'est notre infériorité.

—Ah! quelle horreur! dis-je en riant avec effort.

—Que voulez-vous, señora? ma clef ne vaut pas la vôtre.

—Votre argent, votre or, ne vaut pas non plus ma clef, repartis-je. Ce n'est pas un jeu que j'ai accepté, monsieur, c'est un duel, vous l'avez dit. Je me bats et je ne joue pas. Si je perds, c'est-à-dire si je suis vaincue, vous aurez ce que vous demandez; mais si je gagne, à mon tour, j'exige plus que cet argent qui salit les doigts et qui me laisserait une tache ineffaçable.

—Que voulez-vous donc? demanda gravement mon adversaire.

—Je veux que notre duel soit un duel à mort... Je veux que vous mouriez, si vous êtes vaincu. Faisons un pacte; engagez-vous par serment à vous tuer, sur un mot, sur un signe de moi, si vous perdez; et moi, je m'engage sur mon honneur, sur mon salut éternel, à vous donner cette clef si vous la gagnez.

—Mais la clef n'est qu'un gage.

—Croyez-vous donc que je n'aie pas bien compris, dis-je avec emportement, et est-il nécessaire de me faire penser à cette honte, avant de savoir si j'aurai à la subir? Me promettez-vous, monsieur, sur votre honneur de soldat, d'exécuter loyalement de votre côté l'engagement que vous aurez pris?

—Sur mon honneur de soldat; et aussi vrai que je me nomme Lopez je l'exécuterai.

—Si vous perdez, vous vous tuerez?

—Si je perds, je me tue!

—Bien! moi aussi, dans le même cas je m'acquitterai; mais Dieu ne voudra pas que je perde.

—C'est ce que nous allons voir, dit le capitaine.

Ne me demandez pas quels sentiments m'agitaient. Ce n'était plus le délire, la fièvre: c'était une folie devenue sérieuse, froide; il semblait qu'une volonté fatidique dirigeât mes mouvements. J'avais une lucidité parfaite, une conscience absolue de tout ce que je disais et de tout ce que j'entendais, mais en même temps une résolution irrévocable. Le capitaine et moi nous étions bien condamnés! Si je gagnais, j'étais résolue à le tuer, dans le cas où il aurait voulu se soustraire à l'obligation de son serment. Quant à moi, vous saurez ce que j'avais résolu.

Je pris les cartes. Le hasard voulut que ce fût à moi à commencer. Je tournai, et en six cartes je décidai de mon sort; le capitaine avait gagné. Une sueur glaciale me mouilla le front; je devais être livide.

—Eh bien! me demanda le domino.

—Eh bien, monsieur, j'ai perdu et je payerai, dis-je.

Je crus entendre un éclat de rire dissimulé. Ma fierté ne put tenir à cet outrage.

—Otez donc votre masque, m'écriai-je, que je puisse voir le visage d'un homme qui rit lâchement du désespoir d'une femme.

Le domino dénoua lentement les cordons et jeta sur la table le masque détaché. Je poussai un cri! j'étais victime d'une cruelle plaisanterie; j'avais joué avec mon mari.

—Vous! monsieur, c'est vous, murmurai-je avec stupeur. Ah! c'est infâme.

—Je ne sais pas, señora, si vous devez vous plaindre de n'avoir point eu affaire au capitaine Lopez; mais avouez que, pour ma part, j'ai bien quelque raison de m'en féliciter.

—Vous, monsieur, descendu à ce misérable espionnage!

—Oui, c'est moi, qui n'abuserai pas, bien entendu, de ma victoire. La partie est nulle, señora; vous ne serez pas contrainte à payer; nous avons joué pour l'honneur, et il me suffit que vous ayez perdu.

Mendez, en parlant ainsi d'un ton dégagé, s'était assis devant moi et me regardait avec raillerie.

Je fus pendant quelques minutes accablée; la colère me rendait muette. Je m'étais prise à un piége grossier, j'avais donné le droit à mon mari de me mépriser.

—Eh bien, señora, reprit M. Mendez, qu'en pensez-vous?

Je fus pendant quelques minutes accablée....

Je fus pendant quelques minutes accablée....

—Je pense, monsieur, que vous avez agi déloyalement, et qu'il n'est guère généreux de vous targuer d'une victoire qui vient d'une embûche.

—Oh! je suis modeste, señora, je sais bien que vous n'auriez pas consenti à perdre avec moi ce que vous avez perdu avec le capitaine Lopez.

—Mais, demandai-je, comment avez-vous eu l'idée de cette comédie?

—Je vous expliquerai cela plus tard, señora, quand vous serez tout à fait remise de votre émotion. Vous m'aviez raconté autrefois l'aventure du capitaine Lopez; j'ai pensé que le carnaval autorisait la supercherie à laquelle j'ai eu recours; vous-même, m'avez aidé, en voulant bien me laisser croire que vous ne reconnaissiez pas le son de ma voix.

—Après tout, repris-je en relevant la tête et en regardant mon mari en face, comme vous le disiez, tout est pour le mieux; j'ai eu une fausse peur, voilà tout, et vous aussi, car je n'aurais pas exigé votre mort, en cas de gain.

—Vous auriez peut-être eu tort, señora, dit gravement mon mari, c'eût été une revanche complète; mais je vous fais mon compliment, vous êtes une joueuse exacte, et je ne doute pas que vous n'eussiez remis au capitaine la fameuse clef qu'il avait gagnée.

—Je l'aurais remise, monsieur, mais j'aurais fait comme Lucrèce, je serais morte après avoir payé.

—Oui, le Mançanarez! Il n'a guère plus d'eau aujourd'hui qu'autrefois, et ses bords ne sont pas assez solitaires pour qu'on puisse s'y jeter sans être vu.

—Vous abusez de votre triomphe, monsieur.

—Je n'abuse de rien, mais j'use et je prétends user. Écoutez-moi, señora, continua mon mari après une pause: Quand vous avez consenti à porter mon nom, à devenir la femme d'un homme pauvre, mais ambitieux, je ne vous ai pas posé de condition, je vous ai seulement demandé de m'être fidèle; vous avez fait à cet égard les plus solennels serments; je n'en demandais qu'un et je me suis contenté de votre parole. Je ne vous reprocherai pas l'ennui, la lassitude que notre ménage vous a procurée, la faute en est peut-être à moi; j'avais compté sur l'énergie, sur le conseil, sur l'inspiration d'une compagne ambitieuse comme moi, fière comme moi, associée à mes efforts; je me suis trompé et je ne peux pas vous accuser de mon défaut de perspicacité. Vous avez cherché dans les cartes, dans les dés, dans tous les jeux des émotions factices, pour suppléer à celles que le devoir et la vie ne savaient pas vous donner; vous avez gaspillé le fruit de mon travail, joué, perdu pièce à pièce, tout ce que je gagnais péniblement. Quand je vous ai avertie de prendre garde aux tripots que vous fréquentiez et à mon nom que vous emportiez là-bas, vous m'avez répondu fièrement que je devais m'estimer bien heureux de vous voir ce vice-là, qu'il vous préservait d'un autre; il m'a bien fallu accepter ce bonheur relatif; mais je croyais à votre bonne foi, sans croire à ses effets, et je tenais à vous prouver qu'involontairement, en vous mentant à vous-même, vous m'aviez menti. Le jeu ne pouvait pas garder longtemps mon honneur: si j'avais été le capitaine Lopez, dites-moi, madame, ce que fût devenu votre serment?

—J'étais vaincue, écrasée; je pouvais pourtant me défendre; je pouvais, en recourant aux subterfuges, dire à mon mari que je l'avais reconnu et que j'avais joué la comédie de cette partie sérieuse pour le punir; mais c'eût été m'avilir par un mensonge. Je pouvais, avec plus de raison, lui reprocher le piége véritable qu'il m'avait tendu; sa mise en demeure signifiée au nom de mon père, ce défi jeté à la superstition du jeu. Mais non, j'avais reçu une atteinte directe dans ma fierté; j'avais été surprise en flagrant délit de félonie conjugale, je n'avais plus le droit de me vanter de mon serment; j'étais une parjure. Quel parti, monsieur, prétendez-vous tirer de vos avantages, demandai-je froidement à mon mari?

—Je n'en demande qu'un: l'aveu sincère que vous êtes dans votre tort.

—J'ai déjà fait cet aveu. Après, qu'en conclurez-vous?

—Vous avez trop de raison, trop de logique pour ne pas comprendre qu'ayant mal usé de votre liberté, il est de bon goût de consentir à quelques restrictions.

—Ah! c'est la tyrannie que vous voulez obtenir de moi.

—Je reconnais bien là le langage de l'opposition, dit en riant M. Mendez. Je suis un défenseur du régime constitutionnel et des libertés tempérées. Est-ce que j'ai des allures de Barbe-Bleue?

—Si je me soumets, si je m'incline sous votre tutelle, que ferez-vous de moi, monsieur?

—J'essayerai d'en faire une femme du monde intelligente et noble, ayant l'ambition des idées et n'ayant plus l'ambition des cartes; se passionnant pour le devoir, pour les intérêts du ménage.

—Je vous arrête à ce mot, dis-je à mon mari, je ne me passionnerai jamais pour vos candidatures ministérielles et pour vos ambitions parlementaires.

—Alors, madame, si j'échoue, vous redeviendrez libre de chercher le capitaine Lopez pour acquitter la dette paternelle; j'aurai fait mon devoir.

—Je serai libre, dites-vous?

—A coup sûr, libre jusqu'au Mançanarez, et au delà.

—Vous raillez, monsieur; mais je ne resterai pas au-dessous de votre bonne humeur. J'accepte, mais je jure bien.....

—Oh! ne jurez pas, dit mon mari; les serments vous portent malheur.

Je soupirai, je courbai la tête sous cette dernière épigramme. Je voulais être belle joueuse et ne pas chicaner la chance mauvaise.

—Allons, monsieur, si vous n'avez plus à vous travestir, sortons du bal.

—Pas avant d'y avoir figuré avec vous, señora, reprit ironiquement M. Mendez.

Je me levai et donnai le bras à mon mari.

Il était resté sur le tapis vert un monceau d'or, toute la somme gagnée d'abord et perdue par moi.

—Vous n'emportez pas votre gain? dis-je à M. Mendez.

—Cet argent-là n'est pas à moi, il est au capitaine Lopez; vous ne l'auriez pas risqué contre votre mari.

—Est-ce que le capitaine est ici?

—Non, et vous avez raison, il vaut bien mieux que j'emporte ces restes, trop abondants pour les valets.

Je souris à la pensée que cette somme considérable allait entrer vertueusement dans le ménage, et que, voulant me faire perdre, M. Mendez m'avait fait gagner.

Il devina le sens de mon sourire.

—Señora, nous irons demain matin déposer dans le tronc des pauvres cet argent qui n'a pas de propriétaire légitime.

La dernière leçon que me donnait mon mari avait son mérite. Il n'était pas indifférent à notre budget d'accepter ou de repousser cette somme; l'héroïsme de M. Mendez me toucha.

—Vous vous vengez trop! lui dis-je, et vous allez me donner des remords.

—Je manquerais mon but, Dolorida; je ne veux que vous donner des regrets.

Si l'amour avait été possible entre nous, cette minute eût décidé de ma destinée; mais je ne dépassais jamais l'estime dans mes élans de ferveur conjugale, et d'ailleurs j'emportais un vif ressentiment.

Débarrassé de son domino, mon mari me donna le bras et se promena quelque temps à travers le bal; puis nous rentrâmes, sans que le long de la route, un mot, un reproche, ou une tentative de réconciliation eût remué les douloureuses réflexions que chacun de nous portait en soi.

En rentrant, M. Mendez laissa tomber le petit poignard qu'il portait à sa ceinture et qu'il avait détaché.

—Vous avez manqué à l'obligation du costume, monsieur, m'empressai-je de lui dire. Ce poignard vous fait un reproche. Il fallait tuer l'infidèle.

—Je suis un jaloux du dix-neuvième siècle dans un déguisement du temps du duc d'Albe, répondit mon mari: la ruse m'était aussi recommandée.

—Allons! vous prévoyez tout et vous répondez à tout.

J'allai m'enfermer dans ma chambre; j'avais hâte de me trouver seule. En posant la main sur cette fameuse clef symbolique de mon appartement, je tressaillis et je pensai que je serais morte s'il eût fallu remplir l'engagement pris envers le capitaine Lopez.

Ce que j'éprouvais ne saurait se définir en un mot, à moins que la colère ne serve à désigner et à résumer les sensations multiples et confuses. Oui, je débordais de fureur: fureur contre moi, qui m'étais prise à un piége; fureur contre mon mari, qui m'avait exposée à une humiliation; fureur contre le jeu, et contre la vie plate et régulière qui ne pouvait fournir d'aliment à l'activité de mon cœur. Si le suicide ne m'eût pas semblé une lâcheté et l'aveu solennel que je me déclarais vaincue, j'aurais été, non pas me jeter dans ce fleuve lointain qui m'avait refusée déjà une fois, mais chercher un poignard ou du poison.

Mais la mort ne tente pas les véritables joueurs. J'avais voulu me tuer quand je ne voulais plus jouer; maintenant, le problème de ma vie m'intéressait, me donnait une âpre curiosité. Je résolus de lutter d'abord contre moi, puis, si je me sentais invincible, de retourner mes armes contre mon mari, ou plutôt contre l'existence nouvelle qu'il voulait m'imposer.


VI

Une conversion.

Oui, je luttai contre moi. J'essayai de reprendre au démon du jeu ce cœur qui ne pouvait se rassasier ni du ménage, ni de la politique, ni des hommages vulgaires.

J'imaginai d'aimer mon mari; c'était m'y prendre un peu tard. L'estime froide que j'avais professée pour lui jusque-là ne donnait guère de prétextes à une passion, et lui-même ne m'aida pas dans cette tâche. Je pensai que la religion étoufferait, noierait cette fièvre sans but et sans cause: je fréquentai les églises, je me livrai aux pratiques les plus minutieuses; mais je n'étais pas d'une nature mystique. Il y avait en moi une ardeur des veines que les rosées divines n'éteignaient pas.

Je n'essayai même pas de m'intéresser à la politique. J'eusse volontiers conspiré; j'aurais joué à l'ambition, si l'enjeu eût valu une couronne au vainqueur, ou l'échafaud au vaincu. J'aurais suivi un bandit dans les montagnes, et mâché les balles pour un partisan. J'avais en moi une force, une énergie qui eût convenu également à l'héroïsme et au brigandage! Mais la compagne d'un député constitutionnel devait faire trop de chemin pour rencontrer un héros ou un bandit. Les exploits d'antichambre ministérielle ne pouvaient me ravir.

Les soins du ménage, quand je m'efforçais d'en faire un calmant, me semblaient un suicide. J'étais trop fière de souffrir, trop fière de ces élans qui m'égaraient dans le vague pour préférer le repos absolu d'une ménagère! Quelles tortures! quel invincible ennui j'eus à combattre! Le jeu laisse dans le souvenir de ceux qu'il a corrompus une soif d'acides, un besoin d'émotions rapides qui me manquaient toujours.

Quand je vis que je ne pouvais me vaincre et que j'avais assez lutté contre moi, je songeai à mettre M. Mendez en mesure de tenir sa promesse et à lutter contre lui.

Il ne me laissa pas le temps de lui confesser l'état de mon cœur.

—Vous avez bravement et loyalement combattu, madame; mais je vois bien que vous ne suffirez jamais à vous guérir.

—Alors, monsieur, que prétendez-vous pour ma guérison?

—Le jeu était la distraction forcée du ménage; quand vous étiez enfermée dans les tristes devoirs conjugaux, vous remplaciez la liberté absente par un mouvement fébrile. Je vous rends la liberté. Je fais plus, je vous l'impose.

—Que voulez-vous dire?

—Hélas! j'aurais peut-être agi plus sagement pour votre repos en ne contrariant pas votre résolution lugubre, la nuit de notre rencontre. J'en parle sans crainte, parce que je sais qu'il n'y a plus de danger. Mais je veux réparer autant qu'il est en moi cette maladresse. Vous êtes libre, à partir de cette heure, libre de me quitter, d'agir de toutes façons, excepté sur un seul point: vous n'êtes plus libre de rester avec moi.

—Alors vous me chassez!

—Dieu me préserve d'une pareille violence. J'avais pris sur vous des droits que j'abdique. Nous nous rendions réciproquement malheureux. Allez jouer votre jeu, laissez-moi jouer le mien, puisque nous n'avons pas pu nous associer dans la même partie... J'ai fait quelques économies pour vous. Soyez assez brave, assez orgueilleuse pour les accepter. Si je vous avais laissé faire, dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être nous étions ruinés. Je ne veux plus qu'un pareil danger me menace. C'est donc hors de l'Espagne que vous tenterez la chance.

—La liberté que vous m'offrez, c'est un exil.

—Non; c'est une distraction. Vous n'avez pas essayé des voyages: goûtez-en. Si vous restiez en Espagne, il arriverait à coup sûr quelque événement qui exposerait une fois de plus ou mon nom, ou mon honneur, ou mon argent. Je serais obligé alors d'agir comme un mari brutal qui invoque la loi et la force, ou bien comme un mari sans intelligence et sans volonté, qui tend le cou et subit les malheurs qu'il pouvait empêcher. Je m'efforce de donner à cette crise un dénoûment spirituel. Je vais répandre le bruit que vous êtes partie pour la France, l'Angleterre, l'Amérique même, si vous voulez, afin de recueillir une succession. Je serai très-heureux de recevoir de vos nouvelles. Vous emporterez la clef de cette chambre que le capitaine Lopez ne viendra pas vous réclamer. Je m'en rapporte à votre probité de joueuse. Quand vous vous sentirez guérie radicalement, et prête à subir la vie régulière, j'annoncerai votre retour et j'irai au-devant de vous avec joie. Si vous vous trouvez incorrigible, alors vous me le direz encore pour que je puisse, sur mes économies, sur mon travail, thésauriser votre bourse de jeu. Je tiens à ce que, partout où vous serez, vos dettes soient exactement payées. Si, enfin, car il faut tout prévoir, la passion sans cause et sans idéal qui vous torture rencontrait un prétexte, ou un idéal, ne m'écrivez pas; car ces confidences sont toujours pénibles et choquantes à faire. Renvoyez-moi seulement la clef de votre chambre. Je saurai ce que cela veut dire. A partir de ce jour-là, je serai veuf. Vous serez affranchie de tout scrupule et je porterai votre deuil, en annonçant votre mort.

—Monsieur, vous êtes un honnête homme et un mari spirituel.

—C'est précisément pour rester l'un et l'autre que je prends envers moi et envers vous ces précautions. La patience aurait pu me trahir un jour. De cette façon-là, je puis jurer qu'elle me restera.

—J'accepte toutes les conditions, dis-je à mon mari. Je pourrais vous laisser cette clef que vous me tendez comme un reproche, peut-être comme une menace; mais je l'emporte comme le gage et la preuve de ma liberté.

Deux jours après, je quittais Madrid. Je vins en France. J'avais entendu dire que les femmes, du moins, y étaient libres. Je trouvai Paris fort ému par l'apparition d'un livre où l'on discutait les égards qu'un mari doit aux amants de sa femme. Les théâtres étaient devenus des succursales de modistes où le monde honnête allait prendre modèle sur le monde qui ne l'est pas. Tout le monde jouait, mais avec avarice et sans passion. Les femmes qui jetaient un billet de banque sur un tapis songeaient à leurs épargnes et à payer leurs dettes. Les jeunes filles remuaient les cartes pour trouver une dot. Les hommes jouaient à la Bourse. J'aurais été une monstruosité, dans cette élégante cohue, où des demi-vices suffisaient pour équilibrer des demi-vertus. Les ménages que je pus étudier me rendirent fière de M. Mendez. En France, le mariage a de fréquentes analogies avec mes fiançailles sur le bord du Mançanarez. Il n'est pas besoin de se rencontrer cinq minutes pour se lier indéfiniment; et il semble que la délicatesse des mœurs et le raffinement tiennent surtout à unir des gens qui ne se sont jamais parlé ni jamais vus.

Je m'ennuyai de cette société, qui n'a ni le charme austère de la vertu, ni l'étourdissante ivresse de la corruption. Ce désordre hypocrite et mesquin me fatigua et me révolta. Je serrai ma clef avec force. J'aurais été désespérée de la laisser tomber au milieu de cette foule si bien gantée. Ils se seraient mis deux ou trois pour la ramasser.

J'allais passer en Angleterre, non pas, grand Dieu, pour y trouver plus de distraction, mais pour boire tout de suite l'ennui jusqu'à la lie, quand, au Havre, l'idée me vint de m'embarquer sur le navire où vous étiez déjà, mesdames et messieurs. Les voyages lointains, l'inconnu, les dangers pouvaient me plaire, m'occuper.

—Essayons, me disais-je, de faire entrer la nature et l'infini dans ce cœur vide.

Je ressentis un effet bizarre de ce remède. Quand je quittai l'Europe, quand je me trouvai au milieu de l'Océan; la solitude morale dans laquelle j'avais vécu jusque-là m'apparut plus distincte, plus poignante. La mer a reçu la première larme que j'eusse encore versée. Quoi! je partais, j'allais dans un monde barbare, sauvage, chercher des émotions qui ne fussent pas les vieux penchants et les vieilles passions de l'Europe, et personne, au départ, ne m'avait adressé d'adieux; personne ne souffrait de mon absence; personne n'était avec moi pour partager mes dangers, pour m'embrasser devant la mort, si le vaisseau qui me portait devait s'engloutir.

Les amours humaines que j'avais traversées et coudoyées m'avaient éloignée de l'amour. La solitude de l'Océan m'initia tout à coup. Ah! vous ne savez pas ce que j'ai dévoré d'angoisses, ce que j'ai souffert d'insomnies pendant les longues nuits de la traversée. Je me sentais inutile sous le ciel; je me disais que cette flamme de mon cœur me dévorerait vainement, et que je ne trouverais peut-être jamais l'emploi de ces facultés précieuses que j'avais trompées jusque-là par le jeu et par les superstitions. Je pensais à ma mère, qui se mourait peut-être au fond d'un couvent d'Espagne, et je me sentais des tendresses de fille et des ardeurs maternelles.

—Elle me pleure! m'écriais-je. Ah! si j'avais des enfants à pleurer et à attendre!

Mon mari ne se doute guère du supplice auquel il m'a condamnée. S'il m'était apparu tout à coup, je me serais jetée dans ses bras, en le conjurant de m'aimer. Le devoir me luisait comme un mirage; je trouvais des joies dans le sacrifice, dans l'immolation de tous mes instincts, au bonheur d'une famille, à la gloire d'un ménage.

Un jour, vous vous le rappelez, des matelots qui jouaient se prirent de querelle, et, pour une misérable question de carte, s'assassinèrent entre eux. J'étais là, j'avais suivi la partie, je vis tirer les couteaux et je vis jaillir le sang. La passion du jeu m'apparut dans sa manifestation la plus grossière, la plus naïve, la plus sincère. J'eus horreur de moi et des cartes, et quand je pensai à tous les mouvements de haine que j'avais parfois ressentis, je faillis sauter par-dessus le bord et me jeter dans l'Océan, comme complice de ces joueurs féroces.

Je ne sais pas pourtant si je suis guérie, et si la frénésie qui m'a dévorée me torturerait encore; mais je sais bien que j'ai place maintenant dans mon cœur pour d'autres sentiments. Je pourrais être encore joueuse; je ne serais plus la joueuse exclusive et égoïste qui n'aimait rien. Mon cœur s'est amolli; ce qu'il y avait de viril dans ma nature a disparu. L'influence de mon père a cessé; c'est au tour maintenant de ma mère. Elle voulait que je fusse une femme; je le deviens; je veux aimer.


VII

Où l'on montre la clef de cette histoire.

La señora Mendez avait fini, elle se tut; mais ses regards animés et sa lèvre qui frémissait doucement semblaient assez dire qu'elle aurait pu continuer quelque temps encore le commentaire qui intéressait si fort son auditoire.

Le plus ému des auditeurs était sans contredit Stanislas Robert, quoique sir Olliver eût laissé échapper plusieurs fois des petites exclamations qui trahissaient un assez vif plaisir. L'Anglais avait peut-être pensé que la compagnie de la señora Mendez devait être un puissant remède contre la monotonie de l'existence; mais pour avoir le droit d'accompagner fructueusement la belle Espagnole, il fallait obtenir d'elle le soin de cacheter le paquet qui renverrait la clef symbolique à M. Mendez, et sir Olliver ne se sentait pas des dispositions assez énergiques à cet égard; il doutait d'ailleurs de l'accueil qui pouvait être fait à ses hommages.

Stanislas Robert, qui avait déjà reçu dans ses promenades la primeur des confidences de la belle naufragée, était plus vaillant et ressentait un enthousiasme plus actif.

Un silence de quelques secondes suivit le récit de la señora Mendez. Ce fut madame Vernier qui le rompit:

—Le naufrage a-t-il modifié vos dispositions poétiques? demanda-t-elle avec un sourire plein de malice.

—Le naufrage les a interrompues, répliqua l'Espagnole. Mais je m'interroge sévèrement depuis quelques jours, et j'hésite à continuer cette course à travers le monde. Le but n'est peut-être pas devant moi; il est peut-être resté en Espagne.

—Ainsi, dit Ottavio, à son tour, avec une curiosité compatissante, M. Mendez ne recevra pas la clef?

Dolorida ne put s'empêcher de rougir; elle regarda le jeune peintre français à la dérobée, et reprit avec une mélancolie qu'on n'eût pas soupçonnée quelques jours auparavant:

—Je ne suis pas assez guérie de la passion du jeu pour ne pas m'en rapporter, dans une certaine mesure, aux hasards des événements. Je n'ai pas dit que j'étais prête à aimer mon mari. Je ressens même parfois contre lui des mouvements de rancune et de haine qui me prouvent bien que mon sang ne s'est pas encore refroidi dans ce bain de l'exil. Je doute, j'attends, mais j'espère.

—Vous avez raison, dit à son tour le docteur Frantz, espérez! l'amour trompe moins que le jeu.

—Mesdames et messieurs, se hâta de dire Stanislas Robert, qui craignait qu'on n'exerçât une pression fatale à ses intérêts sur l'âme de la señora Mendez, ne soyons pas indiscrets; prenons l'histoire qui vient de nous être racontée, comme nous avons accueilli le conte bleu de mon ami Ottavio, pour une histoire de fantaisie, et ne forçons pas l'auteur à nous en dire plus qu'il n'a voulu en laisser voir.

—Sans doute, repartit madame Vernier; puisque nous sommes le public, nous n'avons pas le droit de savoir toute la vérité. Mais alors je demande qu'on dégage la moralité du conte.

—A une condition, s'écria Stanislas, c'est qu'on ne prétendra pas que l'histoire de la señora Mendez prouve les inconvénients du jeu. Ce serait une moralité trop banale et trop facile à trouver.

—Moi, je pense, dit sir Olliver, qu'il faut conclure de ce récit que l'ennui est dans tout et partout. La señora n'a pris les cartes que pour échapper au spleen.

—Au spleen ou au mariage? dit Ottavio.

—Ces deux défauts se comprennent et s'engendrent tour à tour, répliqua Stanislas.

—Pourquoi M. Mendez eut-il l'idée d'empêcher la señora de se jeter dans le Mançanarez? reprit l'impitoyable madame Vernier, qui entrait décidément en hostilité légère contre l'Espagnole.

—Par humanité, dit Ottavio.

—Par amour, dit Frantz.

—Par caprice, dit sir Olliver.

—Par tout cela à la fois, dit Dolorida. Homme de tête et d'imagination, le señor Mendez se dit sans doute que je valais la peine d'être conservée, que je pourrais être une très-agréable épouse de journaliste et de député. Il est excusable de m'avoir sauvée: je ne le suis pas, moi, de l'avoir écouté. J'ai ajouté l'ingratitude à la collection des petits défauts que je lui apportais en dot.

—Vous n'avez pas été ingrate, dit avec feu Stanislas Robert. Vous n'aimiez plus le jeu quand vous l'avez épousé. C'est lui qui vous a donné le prétexte, et c'est lui, d'ailleurs, qui n'a pas su fournir d'aliment assez actif à l'ardeur de votre esprit, à la flamme de votre cœur.

—N'en dites pas trop de mal, dit la señora Mendez en souriant, vous iriez contre votre but. Je suis redevenue joueuse parce qu'il n'y avait pas au monde un état, une position qui pût m'empêcher de le redevenir. Un enfant peut-être m'eût préservée; mais ni le ménage, ni la politique, ni le monde ne pouvaient me garantir.

—Je ne vois toujours pas poindre la morale, dit avec insistance la jeune Française.

—Eh, mon Dieu! répondit avec impatience Stanislas Robert, la morale, ce sera, si vous voulez, le conseil donné à toutes les femmes d'être coquettes, frivoles, de tromper et d'amoindrir leur esprit par des petits commérages, par des petits soins de toilette, quand elles veulent rester honnêtes, plutôt que de s'exposer aux orages des passions.

—La morale, dit Frantz, c'est de ne se marier que quand on s'aime, et c'est de préférer la mort au mariage sans amour.

—A moins, repartit Ottavio, que ce ne soit la recommandation expresse de faire faire deux clefs à la porte de sa chambre.

—La morale, je vais la donner, moi, interrompit la señora Mendez: c'est d'élever les enfants dans l'amour du travail et du devoir; et si cette morale ne vous satisfait pas, de grâce, ne m'en demandez pas une autre et n'en cherchez pas d'autre. Je vous ai fait passer une heure sans trop d'impatience; ce triomphe me suffit. Ne me le gâtez pas par vos questions et par vos épigrammes.

—Voilà qui est parfaitement conclu, dit Stanislas Robert, et je crois que madame Vernier voudra bien venger demain les Françaises des reproches que la señora leur a adressés en passant.

—Moi, monsieur, je ne raconte pas ma vie, riposta d'un air mutin la jeune veuve.

—Vous aimez mieux, sans doute, la méditer, n'est-ce pas?

—Non, répondit gaiement la Française, je n'ai pas eu de sombres aventures. Je me suis mariée de propos délibéré, et je n'en ai pas agi plus sagement pour cela. Mais comme mon mari n'était pas farouche, je lui riais au nez, pour exhaler mon dépit, et je le faisais doucement enrager, pour me venger sur lui de ma maladresse. Mon ménage fut une comédie bourgeoise entremêlée de couplets. M. Vernier est seul coupable du dénoûment un peu lugubre; il est mort tout naturellement; mais ma famille et nos amis ne m'eussent jamais pardonné de ne l'avoir pas pleuré. D'ailleurs mon tyran était un brave homme. Je perdais avec lui un interlocuteur commode: je le regrettai donc en conscience. Ma fortune fut compromise par les timides spéculations de mon mari. Il n'était pas joueur et il considérait la Bourse comme un endroit malhonnête. Si bien qu'en refusant de se livrer aux chances hasardeuses qui décuplaient et centuplaient la fortune de nos voisins, mon mari fut obligé de s'en tenir aux affaires timides et parfaitement sûres. Je n'ai jamais bien compris comment il se fit que toutes les affaires sûres devinrent mauvaises, et comment l'argent honnêtement placé fut maladroitement perdu. Il paraît que tout cela est logique. Je me trouvai veuve et à demi ruinée. Je voulus essayer de redevenir riche à moi seule. Je n'avais pas de liens qui me retinssent en France. Je n'avais ni donné, ni vendu, ni prêté les clefs de mes appartements.

—Oh! oh! voici une allusion, interrompit Stanislas Robert.

—Soit, et de mauvais goût, si vous voulez, ce qui vous prouve que je n'ai pas la science du récit. Je partis pour les pays les plus extravagants. On m'assurait qu'il était facile, avec une jolie voix et quelques talents inutiles, d'y refaire fortune; je m'embarquai. Je n'ai pas trop à me plaindre jusqu'ici. J'ai vu la mer beaucoup mieux que je ne l'avais vue à Dieppe ou au Havre. J'ai eu un joli naufrage; je suis tombée dans une île où les indigènes brillent par leur absence. Je n'ai pas encore été contrainte à manger quelque chose de mes compagnons d'infortune. Tout est donc pour le mieux, et je ne réclame pas. Mais vous voyez qu'à moins de vous raconter l'histoire de la Belle au bois dormant ou l'Oiseau bleu, je n'ai absolument rien dans mes souvenirs qui puisse vous émouvoir ou vous attendrir.

—Hum! dit Stanislas Robert, qui s'efforçait de venger la señora Mendez des petites flèches que lui avait décochées madame Vernier, voilà un récit bien succinct, bien écourté. Il est impossible qu'une existence de Parisienne n'ait pas plus d'épisodes.

—Les épisodes! ce sont les friandises qu'on garde pour les amis, reprit madame Vernier.

Une réclamation générale et bruyante accueillit cette nouvelle boutade.

—Nous sommes tous vos amis! nous avons tous fait un pacte! s'écria le peintre. Madame, vous introduisez la discorde.

—Oh! je m'entends, répondit la jeune veuve; et sans méconnaître la parfaite courtoisie de ces messieurs, l'obligeance de ces dames, je puis faire mes réserves quant aux sentiments spontanés et volontaires. Nous sommes amis par nécessité.

—Parbleu! c'est la bonne, c'est la plus solide amitié! dit Ottavio.

—Sans aucun doute; mais excusez-moi, mes bons et chers amis, ce n'est pas à cette amitié-là que j'entends raconter les petits mystères de mon existence peu mystérieuse.

—Ainsi, vous me blâmez, madame, demanda fièrement la señora Mendez.

—Non, certes, madame. Je vous remercie, au contraire; seulement, nous autres Parisiennes, nous avons la coquetterie des réticences, et je ne suis pas assez certaine de ne plus revoir le monde civilisé pour m'en départir.

—Il est impossible pourtant que vous manquiez aux engagements pris envers la communauté, dit Stanislas. Chacun de nous a solennellement promis une histoire ou un conte.

—Eh bien! moi, je m'engage pour un intermède; quand chacun aura payé sa dette, nous verrons.

—Allons! je ne m'étonne plus de vos instincts politiques. Vous êtes habile à tourner autour d'un serment. Heureusement que sir Olliver est là pour donner l'exemple de la fidélité à la foi jurée. C'est à votre tour, milord. Préparez-vous pour demain.

—Oh! oui, je me préparerai; mais j'ai besoin de beaucoup de préparation.

—Alors, mon cher monsieur Frantz, je ne vois plus que vous qui puissiez nous tirer d'embarras.

—Je ne me défendrai pas, répondit l'Allemand avec un sourire. J'acquitterai ma dette, à une condition, c'est que je paierai pour deux, et que madame, ajouta-t-il en désignant sa compagne, sera libérée par mon récit.

—Quel dévouement! dit en riant madame Vernier. Ce n'est pas vous, sir Olliver, qui offririez de payer pour moi?

—Donnez-moi ce droit-là, madame, et je me charge de toutes vos dettes.

La jeune veuve regarda l'Anglais avec un coup d'œil de côté et un sourire plein d'épisodes; mais elle ne répliqua pas.

—Nous consentons, mon cher Frantz, à l'arrangement proposé, dit Stanislas Robert. Heureuse la femme qui peut rester muette, parce que tous les rêves de son cœur sont devinés et traduits par un interprète.

—Vous voyez que je fais bien de ne pas parler, interrompit madame Vernier.

—Et j'ai eu tort sans doute de raconter mon histoire? demanda la señora Mendez.

—En aucune façon, mesdames. J'excuse, j'approuve le mutisme, mais à la condition d'un interprète. Quel est le vôtre, madame Vernier? En aurez-vous un, señora?

Au lieu de répliquer et de prolonger cette petite chicane, les deux dames se levèrent, la jeune veuve avec une sorte de dépit, l'Espagnole avec une mélancolie souriante. Puis chacun devint libre et l'on se dispersa.

Sir Olliver était allé au buffet. Ottavio et Stanislas Robert restèrent seuls un moment.

—J'imagine, dit l'Italien, que c'est toi qui renverras la clef?

—Bah! répondit Stanislas en rougissant un peu et en haussant les épaules, peut-on savoir au juste ce qui se passe dans ce cœur profond? J'ai peur de lui parler d'amour, à cette femme étrange, car elle serait capable de profiter du conseil pour aimer son mari.

—Cela ne prouverait pas en faveur de ton éloquence.

—Cela prouverait, au contraire, que je suis trop persuasif. Il y a en elle une lutte du devoir et de la passion qui finira par un accord harmonieux de l'un et de l'autre.

—Il faudrait, dit Ottavio avec un petit soupir complaisant pour son ami, qu'elle devînt veuve.

—Ah! mon cher, tu souhaites tout simplement l'idéal.

—A propos de veuve, reprit gaiement Ottavio, à qui donc en veut madame Vernier?

—Si ce n'est pas à sir Olliver, c'est à toi, répondit le peintre.

—Oh! moi, je n'ai rien de galant à dire, et je n'ai rien de rassurant à offrir. L'Italie, cette terre des amoureux et des nouveaux époux, est la seule terre qui me soit fermée. Quant à l'avenir, qui peut le connaître? Madame Vernier est une Parisienne, et le goût du romanesque ne s'étend pas pour elle au delà des excentricités d'un Anglais fort honnête et fort riche. C'est elle qui désennuiera sir Olliver. Quant à moi, tu sais bien à qui je suis fiancé et quelles sont mes amours.

Stanislas serra la main de son ami, et comme il voyait la señora Mendez se promener seule, il pensa que le moment était opportun pour s'assurer de la vérité des prévisions d'Ottavio ou de la réalité de ses craintes personnelles. Ottavio le suivit du regard.

—Ils sont heureux, ces Français! murmura-t-il; ils peuvent aimer plusieurs choses à la fois. C'est pourtant un bon patriote que Stanislas Robert!

Et le pauvre exilé s'en alla tout seul le long du rivage; mais il n'y fut pas longtemps sans rencontrer madame Vernier, qui essayait de se faire une lorgnette avec ses deux jolies petites mains arrondies en tube et placées l'une au bout de l'autre, et qui regardait vainement à tous les coins de l'horizon.

—Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? demanda Ottavio.

—Vous connaissez vos auteurs, dit madame Vernier. Hélas! non, monsieur, je ne vois rien.

—Quelle impatience vous avez de quitter cette île?

—Il ne faut pas abuser de la poésie, répliqua la veuve; c'est une crème qui plaît comme dessert, qui ne suffit pas comme aliment solide. Or, je vous avoue que le Décaméron sentimental que nous avons entrepris finit par me lasser. Je voudrais des émotions plus solides.

—C'est singulier! vous paraissiez si résolue avant que madame Mendez n'entamât son histoire?

—Me croiriez-vous par hasard jalouse du succès littéraire de l'Espagnole?

—De son succès littéraire? non.

—Est-ce qu'elle en a d'autres? demanda madame Vernier en riant beaucoup trop pour rire de bonne humeur.

—Avouez que vous n'aimez pas madame Mendez?

—Oh! mon Dieu! je serai franche, et...

—Les Françaises le sont toujours quand il s'agit de haine.

—Merci du compliment. Eh bien, je le mériterai. Je ne nie pas que cette belle dame aux grands yeux jaunes, qui mêle la dévotion, le jeu, à je ne sais quelle vague aspiration, m'irrite un peu les nerfs. Avez-vous entendu comme elle traitait les Françaises?

—Ah! ah! c'est par esprit national que vous ne l'aimez pas!

—Par esprit national et par esprit particulier. J'avais envie, quand on cherchait la moralité de son histoire, de regretter tout haut que le señor Mendez n'eût pas usé envers la señora des arguments qui avaient rendu si humble et si résignée la mère de Dolorida.

—Ah! madame, vous auriez manqué alors à l'esprit de votre sexe.

—Que voulez-vous? Cette dame n'y manque-t-elle pas, elle qui n'a vécu jusqu'ici que pour l'amour du roi de trèfle et l'amour du valet de carreau?

—Mais si elle se repent?

—Eh bien, alors, je me repentirai.

Ottavio s'amusa beaucoup des scrupules philosophiques de madame Vernier. Quand il l'eut quittée et quand il l'eut laissée sur la plage de l'île, regardant toujours l'horizon, il se dit à lui-même:

—Si nous restons ici huit jours encore, la guerre civile est déclarée! Pauvre île des Rêves, tu ne nous auras pas même donné l'illusion de la paix parmi sept naufragés! Il est vrai que, dans ce nombre, il y a trois femmes, et la proportion est bien forte pour l'harmonie.

Pendant que le jeune Italien se livre à ces réflexions et retrouve dans un désert un motif de désenchantement que la foule lui a fourni souvent, Stanislas Robert, qui a rejoint la belle Dolorida, cherche à espérer.

—Señora, j'ai une curiosité à satisfaire, bien bizarre et bien puérile.

—Laquelle, monsieur?

—Ne pourrais-je pas voir un instant, contempler pendant quelques minutes cette fameuse clef dont il a été question?

—En effet, dit la señora Mendez, la curiosité est enfantine; mais on ne refuse rien aux enfants: voici cette clef.

—Ah, mon Dieu! comme la serrurerie est peu avancée en Espagne! Elle est horrible et pesante, cette clef-là. Et vous portez ce joyau-là sur vous?

—Il ne me quitte pas.

—Vous quittera-t-il?

—Je n'en sais rien; mais que vous importe?

—Il m'importe beaucoup, reprit avec chaleur le jeune peintre, qui se mit à plaider une cause dans laquelle il était évidemment trop intéressé pour être impartial.

Parvint-il à persuader? C'est ce que je ne saurais dire, ici et c'est ce que nous apprendrons peut-être avant de quitter les divers habitants de l'île des Rêves.

Le lendemain, on se réunit à l'endroit accoutumé pour entendre le récit de Frantz. On s'attendait à une histoire assez langoureuse, le jeûne Allemand devant parler en son nom et au nom de sa compagne. Nous allons savoir si l'attente universelle fut déçue.

Frantz était ému. Il regarda madame Carolina Brenner, comme un poëte regarderait sa muse, si l'invention des Muses n'était pas une hypothèse psychologique tombée depuis longtemps en désuétude et à laquelle les poëtes ont renoncé; puis il commença ainsi:


UNE HISTOIRE DE REVENANT.


I

Le veuvage de Philémon.

Permettez-moi de donner aux héros de mon histoire des noms de fantaisie; non pas que je redoute les indiscrétions; mais il me semble que je serai plus libre dans mes allures, quand je n'aurai plus devant moi des visages réels, et quand, en me servant de fausses dénominations, je pourrai m'imaginer que j'invente ce que je vous raconte.

Ne craignez rien; loin d'y perdre, la vérité du récit gagnera à ce changement. Si je ne redoutais pas de vous ennuyer trop tôt, je vous expliquerais, par des démonstrations de la plus pure esthétique, que le réalisme est l'ennemi de la réalité, et qu'il faut toujours un petit vernis de mensonge aux événements les moins incontestables pour les faire accepter. Mais cette preuve nous entraînerait trop loin, et je la réserve à ceux qui prétendraient contester le mérite de ma théorie.

Je suis forcé de convenir que l'action se passe en Allemagne, puisque mes héros sont Allemands. Ce n'est pas une raison pour que je les fasse parler en alsacien, comme cela se pratique dans les vaudevilles français. Ils agissaient en allemand, ils parlaient en allemand; et je traduis.

Dans une ville d'Allemagne, ou plutôt, à la porte de la ville, vivait avec sa fille un bon bourgeois que je nommerai Arnold. Ancien négociant, retiré des affaires, M. Arnold avait vendu pendant trente ans du drap de toutes les couleurs, et il faut croire qu'il l'avait vendu bon teint, car il avait laissé dans le commerce la réputation la plus intacte. Pourtant il s'était enrichi; du moins il s'était retiré avec une aisance qui faisait peut-être des jaloux, mais qui ne faisait pas d'envieux, tant la bonté, la probité, les mœurs douces de l'ancien marchand de draps lui avaient concilié l'estime universelle. Son enseigne: Aux Balances d'or, était le plus parfait symbole de son exactitude commerciale et de la pureté de sa conscience.

Maître Arnold, comme l'appelaient ses voisins, bien qu'il ne fût maître en aucune Faculté et qu'il fût tout au plus maître chez lui; maître Arnold serait sans doute resté toute sa vie derrière son comptoir, s'il n'avait pas eu le malheur de perdre sa femme. Tout le monde sait que le mariage, qui est un lien nécessaire dans la société, en général, est souvent une condition indispensable d'ordre et de prospérité dans le commerce en particulier. Madame Arnold tenait les livres, surveillait les commis, et portait, suspendue à une longue chaîne d'acier, avec une paire de ciseaux, la clef de la caisse. Quand la chère dame se fut endormie du dernier sommeil, maître Arnold se trouva bien embarrassé. Il essaya d'écrire lui-même, chaque soir, la vente de la journée. Mais, habitué à une vie active et à rester debout une partie du jour, il avait des éblouissements et des vertiges, quand il lui fallait, pendant une heure ou deux être, immobile dans son vieux fauteuil à faire les comptes et à mettre au net les écritures. Il lui arriva plus d'une fois de laisser tomber sa tête sur le grand-livre, vaincu par la fatigue; et plus d'une fois, en retrouvant la grosse écriture carrée de madame Arnold, de s'arrêter, de jeter sa plume et de déposer deux grosses larmes sur le papier, au lieu des griffonnages nécessaires.

Prendre un caissier, c'était une profanation à laquelle le pauvre homme ne pouvait pas songer. A quelle heure eût-il trouvé le moment de s'entretenir avec un mercenaire de ses achats, de ses bénéfices? Or, pendant trente ans, les chastes oreillers du ménage avaient entendu les confidences des deux époux. Maître Arnold ne récapitulait ses profits et ne les balançait avec ses pertes que dans le silence de l'alcôve. S'il prenait un caissier, il lui fallait nécessairement changer cette habitude; mais s'il n'en prenait pas, le désordre pouvait s'introduire dans la comptabilité. Je sais bien que l'honnête marchand de draps avait une fille. Mais le rêve du père et de la mère de mademoiselle Gertrude avait été précisément de la tenir éloignée à jamais de l'obscure boutique et du bureau plus obscur encore. Voir les jolis doigts roses de sa fille toucher aux in-folio, armés de coins en cuivre, c'était une idée qui révoltait la délicatesse de maître Arnold.

Il aima mieux renoncer au commerce, dire adieu aux Balances d'or, et se retirer dans la jolie petite maison que sa femme avait choisie elle-même à la porte de la ville. Ce fut à coup sûr un grand chagrin que de quitter la boutique; mais comme maître Arnold s'imaginait habiter la campagne, depuis qu'il n'habitait plus une rue étroite, il n'éprouvait naturellement de plaisir à se promener que quand il visitait son ancien quartier, quand il disait bonjour aux voisins, et quand il entrait s'asseoir pour causer avec son successeur, et s'informer si l'on avait enfin vendu une pièce de drap qui avait été son tourment pendant les dernières années.

D'un autre côté, ce fut une grande douleur pour l'excellent mari que d'habiter veuf la retraite préparée avec tant d'orgueil par madame Arnold. Toutes les fois qu'il goûtait à un raisin de son jardin, il soupirait et disait à Gertrude:

—Ah! si ta pauvre mère était là, elle qui aimait tant les fruits!

Et maître Arnold regardait tristement à ses pieds, se rappelant toujours qu'il avait vu sa femme descendre dans la terre; Gertrude, elle, levait les yeux au ciel, pensant que sa mère y était bien plutôt.

La maison paraissait trop vaste à Philémon sans Baucis. Au rez-de-chaussée, la cuisine était séparée de la salle à manger par un couloir qui allait de la rue au jardin. Bien qu'on eût meublé un petit salon, derrière la salle à manger, de fauteuils en drap amarante brodés par madame Arnold, on n'entrait dans cette pièce qu'aux jours solennels. C'était avec la plus grande répugnance que maître Arnold se résignait à s'asseoir sur ces souvenirs, qu'il avait peur de faner. Il se tenait d'habitude dans la salle à manger, quand il faisait mauvais, à côté de Gertrude, qui filait ou tricotait. Pendant l'été, un berceau du jardin, meublé d'une table et de bancs rustiques, servait de retraite; et l'hiver, pour fumer sa pipe, le bon M. Arnold, qui n'était pas fier, venait s'installer dans la cuisine et causer avec la vieille Marguerite, qu'il avait à son service, depuis l'heureux jour où il était devenu à la fois le propriétaire du magasin des Balances d'or et l'époux de madame Arnold.

Au premier étage, la maison comprenait quatre chambres. M. Arnold en gardait deux pour les amis et occupait les deux autres avec sa fille. Au second, couchait Marguerite; et on louait à un jeune homme, dont il sera question tout à l'heure, deux fort belles pièces qui avaient été retranchées du grenier, sans offense pour le grenier ni pour personne.

Si je vous décris la maison de maître Arnold, c'est qu'elle était en si parfaite harmonie avec le caractère et les mœurs de ses habitants, qu'on se sentait tout heureux, tout consolé, tout rasséréné, dès qu'on en avait franchi le seuil. C'était bien là le séjour de l'honnêteté, de la bonne foi, de la candeur à tous les degrés et à tous les âges, depuis le front ridé et courbé de la vieille Marguerite, jusqu'au front lisse et blanc de Gertrude, en comptant la figure calme et reposée de maître Arnold. La vigne tapissait, du côté du jardin et du côté de la rue, ce paradis abrité d'un toit d'ardoise. La propreté luisait à l'intérieur, comme la conscience sans tache d'une maison patriarcale. Le poêle à triple étage de la salle à manger chantait, l'hiver, une petite chanson douce et gaie qui donnait de bonnes digestions et de bons sommeils. Les casseroles de Marguerite étincelaient, comme si elles eussent été du métal prétendu des balances de l'enseigne. Les carreaux du couloir, hebdomadairement nettoyés avec du sable et de l'huile, ravissaient l'œil par la perspective d'un damier irréprochable. Le jardin était soigneusement entretenu; les espaliers étaient l'objet d'un culte tout particulier. Il manquait pourtant un ornement que M. Arnold, dans sa modestie, n'avait pas encore osé acheter, mais après lequel il soupirait tout bas, c'est-à-dire deux belles statues peintes et vernissées représentant, l'une un berger, l'autre une bergère, avec leurs attributs. En attendant, maître Arnold avait placé au beau milieu du jardin une de ces grosses boules ingénieuses qui forment des tableaux circulaires, et il s'amusait à amener Gertrude devant ces miroirs convexes, pour qu'elle vît ses jolies petites joues démesurément aplaties et élargies.

Ai-je besoin de vous décrire maître Arnold? Soixante ans; un léger embonpoint, un visage où les années s'étaient doucement appliquées, comme des hirondelles qui viennent faire leurs nids, en portant bonheur à leur hôte; des rides sommaires, pour ainsi dire (les soucis n'ayant pas multiplié ces sillons où roulent et que creusent les larmes); des cheveux qui s'argentaient tous les jours; une tenue décente; la prétention d'avoir toujours du drap solide et de belle apparence: tel était maître Arnold. La mort de sa femme avait été son plus grand chagrin, non pas son premier; car il avait perdu plusieurs enfants, avant de garder et d'élever Gertrude. Mais il les avait perdus si jeunes, et sa fille était l'aurore d'un si riant avenir, que, sans être barbare, M. Arnold ne pensait plus aux petits anges envolés. Il pensait toujours à sa femme; il agissait dans cette préoccupation, comme si elle eût été toujours là. Quand il devait prendre quelque grande détermination, il allait se mettre devant le portrait de la défunte, qui faisait de son salon un sanctuaire, et là, il délibérait à demi-voix avec lui-même, comme si la toile eût pu entendre et lui souffler un bon conseil.

—Est-ce comme cela que vous auriez fait, ma chère femme? demandait-il en concluant.

Le silence du portrait passait pour une approbation, et maître Arnold, parfaitement rassuré, agissait sans trouble et ne se sentait plus responsable. Nous saurons si ce pieux système lui porta toujours bonheur et suffit à le préserver.

Je n'ose vous peindre mademoiselle Gertrude. A dix-huit ans, avec la beauté de l'innocence et l'innocence de la beauté qui s'ignore, elle allait et venait dans la maison du faubourg, comme un ange du ciel mis en cage. Son sourire était un poëme, ses soupirs un cantique. Non pas, je puis le dire sans l'offenser, qu'elle eût la moindre prétention à l'esprit, et qu'elle fît un effort pour atteindre à la grâce; non pas que les vertus lui missent une auréole dont sa modestie eût souffert; c'était tout bas et tout près, dans le silence de cette maison, que son âme parlait doucement et naïvement, c'était dans l'ombre qu'elle rayonnait.

Gertrude aidait le matin Marguerite. Elle cueillait les fleurs pour les grands vases de faïence de la salle à manger; elle préparait le déjeuner de son père, elle excellait à mélanger le lait dans le café, et maître Arnold s'extasiait toujours sur la façon dont elle divisait le sucre, de manière à ne jamais lui en donner trop ou trop peu.

—On voit bien que tu es née à l'enseigne des Balances d'or, disait le bon père tous les matins.

Toute la journée Gertrude travaillait, ou bien lisait à haute voix le journal à son père. C'est une grande joie pour ceux qui n'ont jamais eu les loisirs de la lecture que d'entendre lire; c'est une initiation qui les fatigue moins et qui ménage leurs yeux. Quand le temps était très-beau, Gertrude donnait le bras à son père et l'accompagnait dans ses promenades. Jamais elle n'avait mis le pied sur le seuil d'un théâtre; tout au plus allait-elle au concert. D'ailleurs, elle avait dans sa chambre une cage pleine d'oiseaux, et elle préférait tous ces gazouillements aux combinaisons harmoniques du génie de l'homme.

Quelquefois maître Arnold, qui n'était pas un égoïste, ou qui du moins avait la bonne volonté de ne pas l'être, interrogeait sa fille pour savoir si elle s'ennuyait; Gertrude répondait que non, se déclarait très-heureuse, et l'était en effet.

Le bonheur est-il donc possible à si peu de frais? De tous les secrets que la science a cherchés, voilà le plus difficile, le secret d'être heureux! La bonne conscience ne suffit pas; il faut de plus, et par-dessus tous les efforts personnels, une grâce spéciale. Gertrude avait cette grâce: elle était heureuse, sans savoir comment, sans savoir pourquoi, sans même se demander si ce bonheur devait durer toujours.

Que l'on ne soit pas malheureuse à dix-huit ans, c'est là un phénomène ordinaire et fort concevable; mais que la solitude avec son père et la protection de la vieille Marguerite ne laissassent rien à désirer à Gertrude, voilà ce qui peut paraître plus difficile à admettre.

Ce problème au surplus n'inquiétait personne, pas même l'hôte de M. Arnold, le locataire du second, qui, lui aussi, par un charme inhérent sans doute à la maison, se trouvait très-heureux, ne songeait pas à changer quelque chose à son sort, eût voulu immobiliser sa vie dans cette paisible retraite, dans le voisinage familier de son propriétaire, de la fille du propriétaire et de la vieille servante.

Ce jeune locataire, que nous appellerons Wolff, était étudiant; mais il avait passé tous les examens possibles; il avait dans son tiroir tous les diplômes, et il ne paraissait pas le moins du monde empressé d'aller répandre sa science dans le public. On eût dit qu'il se défiait des connaissances acquises, qu'il voulait ne jamais cesser d'étudier, et que la maison de M. Arnold renfermât toute son ambition. Cependant je puis vous l'avouer, il était ambitieux.

Wolff était, je crois, un honnête homme. Élevé par une mère pieuse et par un père tolérant, qui s'étaient unis pour le former, sans se contrarier et sans se nuire, il avait la conscience en équilibre. Sa figure, sa tournure n'avaient rien qui pût le distinguer; il gardait un défaut qui faisait rire ses camarades, mais dont il ne s'est pas encore corrigé au moment où je vous parle, il était timide. Wolff ne connaissait pas de plaisirs terrestres et ne rêvait pas de plaisirs célestes qui valussent à ses yeux le séjour dans la maison de M. Arnold et la fraîcheur gaie de cette retraite. Lui aussi, était heureux de peu de chose: d'entendre la vieille Marguerite remuer ses casseroles; de voir M. Arnold arroser ses tulipes; de rencontrer Mlle Gertrude et de lui demander des nouvelles de ses oiseaux. Tous les habitants de cette maison étaient si contents à bon marché, et si sages, qu'on les eût pris pour des fous.

Wolff sortait pour aller aux cours, pour visiter les bibliothèques, mais dès qu'il était rentré, il approchait sa table de la fenêtre qui donnait sur le jardin; il allumait sa pipe, laissait la fumée monter sur le toit et rêvait ou travaillait. Quelquefois, du jardin, M. Arnold l'interpellait.

—Eh! mon ami Wolff, vous qui êtes un savant, comment appelez-vous cette plante, cette fleur, en latin?

Wolff disait le mot, s'il le savait, et le cherchait dans son dictionnaire, s'il l'ignorait. C'étaient là ses grands triomphes d'érudition.

Quand un des oiseaux de Gertrude était malade, la jeune fille attendait le jeune docteur dans le couloir.

—Monsieur Wolff, lui disait-elle, vous seriez bien aimable de me donner un remède pour ce pauvre oiseau.

Wolff quittait tout pour l'amour d'un serin; s'il était embarrassé, il courait la ville, feuilletait les livres d'histoire naturelle; et quand l'oiseau était sauvé, il se sentait heureux, comme s'il avait eu charge d'âme.

Marguerite à son tour demandait des petits services à son voisin; elle lui faisait écrire ses lettres à sa famille et déchiffrer les réponses. Ce n'était pas là le travail le plus facile; mais Wolff était si bon, qu'après s'être mis en quatre pour trouver le nom d'une fleur ou guérir un serin, il estimait sa journée bien remplie, s'il avait contenté Marguerite. Tout le monde était donc lié par la reconnaissance envers Wolff, et lui, était lié envers tout le monde. M. Arnold, en effet, n'eût pas entamé le soir un broc de bonne bière, sans appeler son ami Wolff. Gertrude lui tricotait des petits objets parfaitement inutiles dont il se servait beaucoup; quant à la vieille Marguerite, elle ne se levait et ne se couchait jamais, sans écouter à la porte s'il dormait paisiblement, et elle lui préparait des friandises que Wolff affectait de dévorer le plus gloutonnement possible.

On aurait donc pu écrire sur le fronton de la maison de M. Arnold ces simples mots: «Ici l'on aime! Gens qui haïssez, passez votre chemin.» Quand je dis que l'on s'aimait, je parle de cette affection naïve et chaste, qui ne connaît ni âge, ni sexe, qui n'attend rien que le plaisir de se dévouer, et qui se satisfait d'une parole, d'un serrement de main, d'un sourire, parce qu'elle porte en elle l'infini. Si l'on eût osé dire que Wolff était amoureux, on l'eût fait pâlir de honte; Gertrude eût rougi comme d'une offense pour elle et pour leur ami; Marguerite se fût mise en colère, et maître Arnold en fût tombé malade.

Hélas! quelqu'un devait prononcer ce mot fatal, troubler ce bonheur, dissiper cette innocence, et faire entrer le malheur dans cette maison qui semblait à jamais prédestinée aux douces quiétudes de l'amitié.

M. Arnold avait parmi ses amis un ancien commerçant, comme lui, retiré plus tôt que lui des affaires et dont l'activité trouvait encore à s'occuper, en plaçant de l'argent, en faisant fructifier les capitaux restés disponibles, après la liquidation de son fonds de commerce.

M. Gottlieb était un ancien joaillier. Il avait vendu pendant vingt ans des bagues à tous les fiancés des campagnes, des bijoux à toutes les belles dames de la ville. Bon vivant, aimable compagnon, il se croyait très-instruit, parce qu'il avait étudié six mois pour être médecin, et il ne doutait jamais de rien. Aussi, marchait-il la tête haute, faisant admirer le beau diamant qui étincelait entré les plis de son jabot et la bague merveilleuse qu'il portait au petit doigt de la main droite. M. Gottlieb ne s'était jamais marié; il n'avait jamais trouvé de femme qui méritât l'honneur de porter son nom.

Il était peu probable, à première vue, que les relations intimes et quotidiennes de M. Gottlieb et de M. Arnold tinssent à des raisons d'affaires; mais un observateur se fût demandé pourtant ce qui attirait l'ancien joaillier dans cette maison. Marguerite croyait avoir deviné, et disait quelquefois à son petit ami Wolff:

—Cet homme-là a trop vendu d'épingles; il aime à piquer. Depuis qu'il s'est aperçu qu'il nous ennuyait, il est très-assidu. Il faudrait le bien recevoir pour le dégoûter de revenir.

Wolff, qui n'avait pas de soupçon, hochait cependant la tête et ne se laissait pas convaincre par la vieille servante.

Une seule personne dissimulait et faisait de son mieux pour attirer M. Gottlieb: c'était le bon M. Arnold, qui était cependant sa victime perpétuelle.

—Mon cher Gottlieb, lui disait-il en le reconduisant le soir jusqu'au seuil de sa porte, s'il vous plaisait de goûter demain d'une bouteille que j'ai gardée depuis la naissance de Gertrude, je vous attendrais pour dîner.

Ou bien encore:

—Mon cher Gottlieb, j'irai vous prendre demain, et nous ferons ensemble une grande promenade.

M. Gottlieb acceptait tout, les dîners plutôt que les promenades, et on le voyait arriver, de jour en jour, de meilleure heure. Dès que sa grosse voix joviale retentissait dans la maison, Wolff devenait triste, Gertrude rêveuse et Marguerite grondeuse. Alors, la malice de l'ancien joaillier s'exerçait avec une verve bruyante qui étourdissait les échos de cette maison, d'ordinaire silencieuse.

—Ah! ah! je fais peur à votre voisin, disait-il, à votre studieux M. Wolff. Quand donc aura-t-il fini d'apprendre? Est-ce que vous lui enseignez le jardinage, Arnold? ou l'histoire naturelle, Gertrude?

Puis, traversant le couloir et entrant dans le jardin, M. Gottlieb se faisait un porte-voix de ses deux mains réunies et appelait le jeune locataire:

—M. Wolff! lui criait-il, on vous demande.

Wolff n'ouvrait pas sa fenêtre; alors M. Arnold montait, quatre à quatre, jusqu'à la chambre de son ami.

—Travaillez-vous, mon cher enfant? disait-il à travers la porte. Mon ami Gottlieb est en bas qui voudrait bien vous voir; ma fille et moi nous vous prions de descendre.

Wolff ne résistait jamais à cette démarche, il descendait; et des railleries accueillaient son entrée dans la salle à manger ou dans le jardin.

—Le voilà! le voilà! criait l'impitoyable Gottlieb. Il a tout quitté pour venir trinquer et discuter avec moi. Vous vous fatiguez trop, jeune homme! la science ne vaut pas ce qu'elle coûte. Ah! de mon temps, je n'aurais pas ouvert un livre dans une maison où j'eusse trouvé de si jolis yeux pour y lire.

—Gottlieb! Gottlieb! murmurait M. Arnold avec un ton d'affectueux reproche.

Gertrude s'éloignait. Wolff rougissait, et l'ancien joaillier prenait une pincée de tabac dans une boîte en or. Quand il faisait beau, on s'asseyait sous un berceau du jardin, on buvait la bière et l'on causait, ou plutôt M. Gottlieb entremêlait les anecdotes, les médisances de la ville de discussions saugrenues. Il prétendait rompre des lances avec Wolff sur le terrain de la métaphysique, et il lui poussait des arguments d'une violence et d'une énormité telles, que Wolff ne savait bien souvent que répondre et s'avouait vaincu.

Les triomphes de M. Gottlieb étaient capables d'armer un saint. Il riait, il s'épanouissait, il tapait sur son gousset où l'argent résonnait toujours, et racontait invariablement comment, s'il eût continué ses études, il serait devenu un des plus grands médecins de l'Allemagne.

—Mais, ajoutait-il en terminant, j'aurais été moins longtemps que vous à devenir savant, mon cher monsieur Wolff. Ah çà! vous nous quitterez bientôt; il va falloir que M. le docteur aille professer ou exercer ailleurs. Ce sera un grand vide, un bien grand vide dans cette maison.

—Oh! oui! disait maître Arnold en soupirant.

—Ce bon M. Wolff! quel dommage qu'il ne puisse pas toujours rester ici!

Ces méchancetés mettaient Wolff au supplice, et il ne se sentait guéri que quand, le soir, très-tard, après la retraite du bourreau, M. Arnold lui disait:

—J'espère bien que Gottlieb s'est trompé! Hein? vous ne nous quitterez pas de sitôt?

—Pourquoi donc, mon père, M. Gottlieb prend-il plaisir à tourmenter nos amis? demandait Gertrude.

—Que veux-tu! il a l'humeur plaisante; mais, au fond, il nous aime bien tous. Va! si tu savais comme il parle de toi!...

Un soir, pendant l'hiver, on causait, on fumait, après souper, dans la salle à manger de M. Arnold, et une apparente concorde désarmait M. Gottlieb et rendait Wolff plus patient. Gertrude et Marguerite travaillaient dans une autre pièce.

Il faisait froid, le vent soufflait au dehors, et, à chaque rafale, maître Arnold, se frottant les mains, se félicitait tout haut et tout naïvement, d'être chez lui, près d'un bon poêle, entre deux bons amis, en face d'un bon pot de bière, et de n'avoir pas à courir les chemins.

Ces actes d'amour envers son domicile finirent par impatienter M. Gottlieb, qui s'écria d'un ton aigre-doux:

—Savez-vous bien, Arnold, que vous n'êtes guère charitable?

—Comment?

—Oui, vous êtes un égoïste. Vous vantez les douceurs du poêle, et de la table et de la bonne compagnie, devant moi qui vais être obligé de m'en aller, seul, à pied, par la neige.

—Eh bien, mon cher Gottlieb, voulez-vous rester ici? nous vous ferons un lit.

—Et que dirait Gudule, ma gouvernante, si demain, en m'apportant mon café au lait, elle ne trouvait personne dans ma chambre? Diable! j'ai ma réputation à garder, et autre chose encore. C'est une nuit bonne pour les voleurs.

—Hum! Crésus! vous avez les soucis de la richesse, dit en riant M. Arnold. Je vous prêterai mon manteau.

—Et une lanterne, reprit avec un peu de vivacité M. Gottlieb.

—Les réverbères ne sont pas éteints.

—C'est égal, j'aime à voir très-clair.

—Gottlieb! est-ce que vous seriez peureux?

—Moi, peureux! Ah! par exemple! repartit M. Gottlieb en se renversant sur sa chaise; vous me prenez pour une jeune fille.

—Hum! je me rappelle, continua M. Arnold, qu'un certain soir, nous revenions ensemble et que vous m'avez serré le bras très-fort, en passant devant une sentinelle que vous aviez prise pour un voleur.

—Quel conte faites-vous là? demanda M. Gottlieb de plus en plus gai, mais avec une animation dans le visage qui trahissait un secret mécontentement.

Wolff eut la tentation d'une action mauvaise, et il y céda; il crut s'apercevoir que M. Gottlieb, l'esprit fort, le savant, était un poltron, et il voulut s'amuser.

—Il ne faudrait pas vous défendre, mon cher monsieur Gottlieb, dit-il avec calme, d'une délicatesse de nerfs qui est toujours une distinction. Avoir peur d'un autre homme, le jour, en plein midi, dans la rue, c'est le fait d'un lâche. Mais avoir peur, la nuit, dans l'obscurité, des revenants, des ombres, de tous les mystères enfin qui comblent l'intervalle de la vie à la mort, ce n'est là qu'un fait ordinaire, et tout homme d'imagination peut l'avouer.