«Brighton, jeudi.

«Ma chère tante....»

Mais ici s'arrêta tout court la verve imaginative du brillant officier. Il rongea le bout de sa plume en regardant la figure de sa femme, et elle ne put s'empêcher de rire à la mine piteuse qu'il faisait. Alors, se promenant en long et en large les mains derrière le dos, elle lui dicta la lettre suivante:

«Avant de quitter mon pays et de partir pour une guerre qui pourra m'être fatale....»

—Comment?» dit Rawdon un peu surpris; mais bientôt, saisissant la finesse de la phrase, il fit de nouveau courir sa plume sur le papier, en se livrant à de gros ricanements:

«Qui pourra très-probablement m'être fatale, je suis venu à vous....»

—Pourquoi pas près de vous, Becky? près de vous est très-grammatical, risqua le dragon.

«Je suis venu à vous,» reprit Rebecca en frappant du pied, pour vous faire mes adieux comme à ma meilleure et à ma plus ancienne amie. Ah! avant de m'éloigner de vous, pour toujours peut-être, permettez-moi une fois encore de presser cette main qui a répandu sur moi tant de bienfaits.»

—De bienfaits!» répéta Rawdon en griffonnant les derniers mots, et tout émerveillé de la facilité de sa femme.

«Je vous fais une seule demande, c'est de ne point me laisser partir sous le poids de votre colère. Je partage le noble orgueil de ma famille sans le pousser pourtant aussi loin qu'elle à de certains égards; j'ai épousé la fille d'un peintre, et ne rougis point de cette union.»

—On m'enfoncerait plutôt dans le corps une épée jusqu'à la garde, exclama Rawdon.

—Taisez-vous, imbécile! dit Rebecca en lui tirant l'oreille, et en regardant par-dessus son épaule pour voir s'il ne lui était pas échappé quelque faute d'orthographe. Partir ne prend pas d'e à la fin, et il en faut un à colère.»

Il corrigea ces mots en baissant pavillon devant l'éminente supériorité de sa commandante.

«Je vous croyais instruite du succès de ma flamme,» continua Rebecca, «car mistress Bute Crawley l'approuvait et l'encourageait. Loin de me plaindre d'avoir épousé une femme sans fortune, je m'applaudis encore de ce que j'ai fait. Chère tante, disposez de votre fortune comme il vous plaira; vous en avez le droit; je n'y trouverai jamais à redire. Je voudrais seulement vous persuader que mon affection est pour vous et non pour votre argent. Je ne puis quitter l'Angleterre sans votre pardon; permettez-moi de vous voir, je vous en conjure, avant mon départ. Dans un mois, une semaine, il sera trop tard, et je ne puis m'accoutumer à la pensée de quitter ce pays sans une bonne parole d'adieu de votre bouche.»

—Elle ne reconnaîtra pas mon style, dit Becky; j'ai fait à dessein des phrases courtes et coupées.»

Cette missive officielle fut envoyée sous enveloppe à miss Briggs.

La vieille miss Crawley se mit à rire quand Briggs, avec un air de mystère, lui présenta cette candide et simple requête.

«Maintenant, dit-elle, que nous voilà débarrassés de mistress Bute, nous pouvons nous donner les plaisirs de la correspondance. Voyons, Briggs, lisez-moi ça un peu, de votre plus belle voix.»

Quand Briggs fut arrivée à la fin de l'épître, sa chère protectrice redoubla d'hilarité.

«Vous êtes bête comme une oie, dit-elle à Briggs, pour ne pas voir qu'il n'y a pas là un mot de Rawdon, tandis que celle-ci gagnée au ton de probité et de tendresse répandu dans tout ce message, se laissait aller à sa sensibilité naturelle. Il ne m'a jamais écrit de sa vie que pour me demander de l'argent, et puis ses lettres se trahissent toujours par les fautes d'orthographe et les ratures. Ce petit monstre de gouvernante le mène par le bout du nez. Les voilà bien tous les mêmes, ajoutait miss Crawley à mi-voix, ils désirent tous ma mort et soupirent après mon argent. Que m'importe, en définitive, de voir Rawdon? ajouta-t-elle après une pause et du ton le plus indifférent; je n'en irai ni mieux ni pis pour lui avoir donné une poignée de main. Qu'il vienne s'il veut, mais à la condition que cette entrevue ne tourne point au tragique! D'ailleurs, il serait aussi avancé de souffler sur une glace. Mais, ma chère, il y a des bornes à tout, même à la patience, et je me refuse positivement à voir mistress Rawdon. Sur ce point, mon parti est pris.

Force fut bien à miss Briggs de se contenter de ce message de réconciliation. Elle pensa que la meilleure manière de raccommoder la tante et le neveu était d'engager Rawdon à faire sentinelle sur la falaise où miss Crawley venait chaque jour prendre l'air dans son fauteuil.

Ce fut là le théâtre de l'entrevue. Il nous serait impossible de dire si miss Crawley éprouva aucun sentiment de tendresse ou d'émotion à la vue de son ancien favori. Elle lui tendit deux doigts avec un sourire de bonne humeur: à son air, on aurait dit qu'ils s'étaient quittés la veille. Quant à Rawdon, il devint rouge comme un homard; il saisit par mégarde la main de Briggs, tant son trouble et sa confusion étaient à leur comble. Peut-être cette émotion avait-elle une cause intéressée; peut-être venait-elle d'une affection sincère; peut-être enfin, ce bon neveu était-il frappé de l'altération que quelques semaines de maladie avaient portée dans les traits de sa tante.

«La vieille fille m'a fait capot, dit-il à sa femme en lui racontant sa conférence. Je me sentais tout drôle et tout chose, savez-vous?... Je me tenais à côté de sa grande machine, savez-vous?... Je l'ai conduite jusqu'à sa porte, où Bowls est venue au devant d'elle pour la soutenir. J'aurais bien voulu entrer, savez-vous?...

—Vous n'êtes pas entré, Rawdon! cria sa femme furieuse.

—Non, ma chère, que la peste m'étouffe si je n'ai pas éprouvé un tremblement du diable à ce moment-là.

—Vous êtes un imbécile: il fallait entrer quand même et n'en plus sortir, dit Rebecca.

—Ne me dites pas de sottises, grogna notre gros guerrier; il est possible que j'aie été un imbécile, Becky; mais ce n'est pas à vous de me dire cela.»

Et il lança un coup d'œil à sa femme, avec une expression hargneuse et une physionomie plissée par la colère.

«Voyons, mon bijou, dit Rebecca en s'efforçant d'adoucir le courroux de son bien-aimé, tenez-vous prêt pour aller la revoir, qu'elle vous engage ou non à une nouvelle visite.»

À cela il répondit qu'il savait bien ce qu'il avait à faire, et la pria seulement de garder pour elle ses aimables compliments. Le mari froissé s'en alla sombre, silencieux et rancunier, passer le reste de la journée à l'estaminet.

Vers le soir, il fut obligé, comme toujours, de rendre les armes à la haute et prévoyante intelligence de sa femme, en recevant la plus triste confirmation des inquiétudes qu'elle avait manifestées à propos de sa maladroite démarche. L'émotion avait sans doute été trop forte pour miss Crawley, car elle resta longtemps accablée par ses rêveries, et c'était une fatigue dont la vieille demoiselle voulut même s'affranchir.

«Comme Rawdon est devenu vieux et épais, dit-elle à sa compagne, son nez s'est teint en rouge et sa personne tourne à l'obésité. Quel air de vulgarité il a pris depuis son mariage avec cette femme! Mistress Bute me disait qu'ils se grisaient ensemble, et j'en ai la certitude maintenant; il répand une abominable odeur de genièvre. N'avez-vous rien senti? c'était à suffoquer.»

En vain Briggs fit valoir que mistress Bute parlait mal de tout le monde, et qu'avec les faibles capacités d'une personne de son humble condition elle la tenait pour une....

—Une intrigante de la pire espèce? Oh! vous avez raison, sa langue s'en prend à tout le monde. Mais j'ai l'intime conviction que cette Rebecca a donné à Rawdon des habitudes d'ivrognerie. Tous ces gens de peu....

—Il a été très-ému en vous voyant, madame, dit la demoiselle de compagnie, et je suis persuadée que si vous réfléchissez aux dangers qu'il va courir, vous....

—Combien, Briggs, vous a-t-il promis pour être son avocat? cria la vieille demoiselle prise d'un accès de fureur nerveuse. Bon! voilà maintenant que vous allez vous mettre à pleurer. Je déteste les scènes. Je ne pourrai donc jamais avoir la paix? Allez-vous-en pleurer dans votre chambre et envoyez-moi Firkin. Non, restez, asseyez-vous là, mouchez-vous et finissez-en avec vos larmes. Bien; prenez maintenant ce qu'il vous faut pour écrire une lettre au capitaine Crawley.»

La pauvre Briggs, avec une obéissance passive, alla se placer devant le buvard, dont chaque page portait les traces de l'écriture ferme et courante du dernier secrétaire de la vieille fille, mistress Bute Crawley.

—Écrivez: «Mon cher monsieur,» ou «Cher monsieur,» cela vaudra mieux, et dites que vous êtes chargée par miss Crawley.... par le médecin de miss Crawley, M. Cramer, de l'informer que l'état chétif de ma santé ne me permet pas d'affronter de trop fortes secousses; qu'en conséquence, il m'est impossible d'avoir aucune discussion d'affaires, aucune entrevue de famille; que je le remercie d'être venu à Brighton, et que je le prie de ne pas y prolonger son séjour à cause de moi. Ensuite, miss Briggs, vous pourrez ajouter que je lui souhaite un bon voyage, et que s'il veut prendre la peine de passer chez mon notaire à Grays'-Inn-Square, il y trouvera quelque chose qui ne lui fera pas de peine. C'est bien; en voilà assez pour le déterminer à quitter Brighton.»

L'excellente Briggs écrivit la dernière phrase avec un sentiment de très-vive satisfaction.

«Vouloir me mettre en état de blocus le jour même du départ de M. Bute, marmottait la vieille dame entre ses dents, c'est par trop fort. Briggs, ma chère, écrivez aussi à mistress Bute Crawley qu'il est inutile qu'elle revienne; elle n'a qu'à rester chez elle. Je serai peut-être enfin la maîtresse chez moi. Je ne me laisserai pas à plaisir étouffer sous les drogues et noyer dans le poison. Ils sont tous acharnés à ma mort. Oui, tous, tous....»

La vieille dame, écartant successivement tous les proches que l'intérêt seul avait appelés autour d'elle, finissait par se trouver dans un isolement complet; c'étaient alors des convulsions nerveuses amenant un déluge de larmes et des lamentations sans fin.

La dernière scène approchait pour elle dans la triste comédie de la Foire aux Vanités. Peu à peu les lumières s'éteignaient, et bientôt elle allait disparaître derrière le rideau fatal.

Le dernier alinéa où miss Crawley engageait Rawdon à aller voir son notaire à Londres, alinéa que miss Briggs avait écrit avec un plaisir tout particulier, fut pour le dragon et sa femme une fiche de consolation, après le refus explicite de la vieille fille pour toute espèce de réconciliation. Ces lignes magiques produisirent donc tout leur effet. Rawdon eut désormais le plus grand empressement à retourner à Londres.

Sans ses gains sur Jos et les bank-notes de George, Rawdon n'aurait su comment payer sa dépense à l'hôtel. L'hôtelier ignora toujours combien peu il s'en était fallu qu'il n'en eût été pour ses frais. Comme un général expérimenté qui dans la retraite sauve ses bagages, Rebecca, après avoir prudemment emballé tous ses effets de quelque valeur, les avait expédiés pour Londres, sous la responsabilité du domestique de George. Le jeu fournit heureusement à Rawdon les moyens d'être honnête et de partir avec sa femme et sa note acquittée, le lendemain du départ de nos autres personnages.

«J'aurais bien voulu revoir cette vieille fille encore une fois, dit Rawdon; elle est si épuisée et si changée, que, j'en suis sûr, elle n'ira pas loin... Je suis fort intrigué de savoir le montant des billets qui m'attend chez son notaire. Un billet de deux cents livres... Oh! oui, deux cents livres au moins, n'est-ce pas, Becky?»

Pour se soustraire aux assiduités persévérantes des importuns dont nous avons parlé plus haut, Rawdon et sa femme n'allèrent point reprendre leur appartement de Brompton, mais descendirent dans un hôtel écarté. Le lendemain matin, Rebecca put apercevoir sur sa route les susdits visages en se rendant à Fulham chez la vieille mistress Sedley, où elle allait faire visite à Amélia et à ses amis de Brighton. Ils étaient tous partis pour Chatham et de là pour Harwich, d'où le régiment devait s'embarquer pour la Belgique. L'excellente mistress Sedley était dans les larmes et dans la douleur.

À son retour, Rebecca trouva son mari, qui rentrait de Gray's-Inn, où il avait été apprendre son sort. Il étouffait de colère.

«Mordieu! Becky, dit-il, elle nous donne vingt livres pour tout potage!»

Quoique la plaisanterie tournât à leur détriment, elle était des meilleures, et Becky ne put s'empêcher de rire de la déconvenue de Rawdon.

CHAPITRE XXVI.

Entre Londres et Chatham.

Comme il convenait à un grand seigneur de son espèce, notre ami George, en quittant Brighton, fit la route dans une berline à quatre chevaux, et descendit dans un splendide hôtel de Cavendish-Square. Là, le jeune gentleman prit, pour lui et sa nouvelle épouse, une longue suite de salles magnifiquement décorées, une table garnie de vaisselle plate, et se fit servir par une demi-douzaine de domestiques noirs, silencieux comme les muets du sérail. George fit les honneurs à Jos et à Dobbin avec une aisance toute princière. Pour la première fois, Amélia, surmontant à peine sa timide gaucherie, présida ce que George appelait pompeusement la table de sa femme.

L'amphytrion faisait le difficile pour les vins, et ses airs de monarque en imposaient aux domestiques. Jos avalait sa soupe à la tortue avec une satisfaction gloutonne, et Dobbin lui complétait ce qui faisait défaut sur son assiette par suite de l'inexpérience à servir de la maîtresse de la maison; les yeux de Jos témoignaient au capitaine de la reconnaissance de son estomac.

La somptuosité du repas et de l'appartement provoqua la sollicitude du bon Dobbin pour la bourse de son ami. Après le dîner, tandis que Jos était à ronfler dans le grand fauteuil, il hasarda quelques observations sur cette recherche dans les mets, cette prodigalité de vin de Champagne vraiment digne d'un archevêque, mais ce fut en vain:

«J'ai toujours été habitué à voyager en gentilhomme, répondit George, et quand le diable y serait, ma femme aura toutes les aises auxquelles elle doit prétendre dans son rang. Tant qu'il restera un sou dans ma bourse, j'entends qu'elle vive au sein de l'abondance.»

George paraissait trop satisfait de ses grands airs de générosité, pour que Dobbin cherchât plus longtemps à lui persuader que le bonheur d'Amélia n'était point dans une soupe à la tortue.

Un peu après le dîner, Amélia exprima timidement le désir d'aller voir sa mère à Fulham; George y consentit, mais non pas sans avoir d'abord accueilli sa demande par de grondeuses paroles. Elle alla s'apprêter dans son immense chambre à coucher où s'élevait un immense lit de parade, «où avait dormi la sœur de l'empereur Alexandre lorsque les souffrants alliés s'étaient rendus à Londres.» Elle mit son petit chapeau et son châle avec beaucoup d'empressement et de plaisir. George, pendant ce temps, était resté dans la salle à manger à boire du bordeaux, et quand elle revint il ne se dérangea pas le moins du monde.

«Est-ce que vous ne m'accompagnez pas, cher ami?» lui dit-elle d'un ton câlin?

Réponse négative! le cher ami avait à faire ce soir-là, et il laissa à son valet de pied le soin d'accompagner milady. Quand la voiture qu'on avait envoyé chercher fut arrivée à la porte de l'hôtel, Amélia prit congé de George d'un petit air boudeur. Après deux ou trois coups d'œil inutiles, elle descendit tristement le grand escalier. Le capitaine Dobbin la suivit par derrière, lui présenta la main pour monter en voiture et la regarda partir. Le valet, pour n'avoir point à rougir en donnant l'adresse au cocher devant les gens de l'hôtel, lui promit de la lui indiquer un peu plus loin.

Dobbin prit la route de son vieux quartier tout en pensant en lui-même au plaisir qu'il aurait eu de se trouver dans le fiacre à côté de mistress Osborne. George évidemment n'était pas dans les mêmes idées; car lorsqu'il fut las de boire, il sortit et acheta une contremarque, pour voir M. Kean dans le Juif de Venise. C'est que le capitaine Osborne aimait beaucoup le théâtre, il avait même joué certains premiers rôles d'une façon fort brillante, dans des représentations données au régiment.

Lorsque M. Joseph se réveilla en sursaut au bruit que faisait son domestique en vidant les carafons placés sur la table, il faisait nuit noire depuis longtemps. Un nouveau fiacre fut mis en réquisition à la station voisine, et l'on transféra M. Joe d'abord chez lui et puis ensuite dans son lit.

La visite de la pauvre Amélia fit passer à mistress Sedley quelques moments bien doux pour ses affections maternelles. Elle s'élança vers la porte quand la voiture s'arrêta à la grille du jardin, et elle serra avec effusion dans ses bras la jeune mariée tremblante et émue jusqu'aux larmes. Le vieux M. Clapp, qui était en bras de chemise à bêcher ses plates-bandes, se sauva tout honteux de son accoutrement, et la grosse fille irlandaise franchit d'un bond l'escalier de la cuisine pour faire son plus beau sourire à la nouvelle arrivée. Amélia, chancelante, avait peine à arriver au salon.

La mère et la fille laissèrent couler leurs pleurs sans contrainte dès qu'elles purent, à l'abri de ce sanctuaire, se livrer à la vivacité des sentiments qui débordaient dans leur cœur; il y eut bien des larmes répandues, comme le comprendra tout lecteur sentimental! Les larmes dans toutes occasions, soit tristes, soit joyeuses ne sont-elles pas la suprême ressource des femmes? Une mère et sa fille ont bien le droit de donner un libre cours à ces délicieux épanchements. Les bonnes mères se remarient à la noce de leurs filles; jugez de ce qui advient à un degré de plus! Tout le monde sait à quoi s'en tenir sur les grand'mères et leur tendresse ultra-maternelle. Je poserais volontiers en principe qu'on ne connaît bien l'amour maternel que lorsqu'on est passé à l'état de grand'mère. Laissons dans la demi-teinte d'obscurité qui règne au salon les sanglots, les larmes et les rires d'Amélia et de sa mère. Le vieux Sedley nous en donne lui-même l'exemple. Sa pénétration, à lui, n'avait pas été à deviner qui se trouvait dans la voiture qui s'était arrêtée à la porte. Il n'avait pas couru au devant de sa fille, mais il l'avait étroitement serrée contre son sein lorsqu'elle était entrée dans la maison, où il vivait au milieu de ses paperasses, de ses fils rouges et de ses comptes. Il causa un instant avec la mère et la fille, puis sortit discrètement de la pièce pour leur laisser toute liberté.

Le laquais de George avait un air de superbe dédain à regarder M. Clapp en bras de chemise arrosant ses rosiers. Il se découvrit toutefois avec une affable courtoisie, quand M. Sedley lui demanda des nouvelles de son gendre, de la voiture, de Joe, de la manière dont les chevaux avaient supporté le voyage de Brighton, et l'infortuné finit comme toujours par tomber sur le sujet de cet infernal sournois de Bonaparte. La servante irlandaise apporta une bouteille et un verre, car le vieux Sedley voulut à toute force que le domestique se rafraîchit, et il lui donna une demi-guinée, que le laquais empocha avec un mélange de surprise et de mépris.

«Buvez ce verre de vin à la santé de votre maître et de sa femme, dit Mr. Sedley, et n'oubliez pas de boire à la nôtre, Trotter, quand vous serez chez vous.»

Neuf jours à peine s'étaient écoulés depuis qu'Amélia avait quitté ce modeste réduit, et cependant elle se sentait séparée par un bien long intervalle des temps heureux qu'elle y avait passée. En faisant un retour vers cette époque, quelle différence ne trouvait-elle pas entre la situation présente de son esprit et celle de la jeune fille absorbée dans son amour, dirigeant toutes les forces de son âme sur l'objet unique de ses affections, et payant les soins affectueux de ses parents, sinon par l'ingratitude, du moins par une froide indifférence, tandis qu'elle réservait toute la chaleur de son cœur et de son âme pour réchauffer une espérance dont un jour, peut-être, elle aurait à reconnaître les illusions. Ce coup d'œil rétrospectif vers des temps tout à la fois voisins et si éloignés, la saisirent d'une certaine honte, et la vue de son excellente mère, si affligée dans sa solitude, la pénétra d'un tendre remords. Elle était bien forcée d'avouer maintenant que, possédant ce qu'elle croyait le paradis sur terre, ses désirs n'en étaient ni moins inquiets ni plus satisfaits.

Quand le nouvelliste, en mariant son héros et son héroïne, leur a fait faire ce qu'on appelle le grand saut, il tire en général la toile sur ce tableau. Eh! mon Dieu! le drame est-il donc fini? Les soucis et les luttes de la vie respectent-ils cette limite? En un mot, ne trouve-t-on plus que des objets couleur de rose sur les terres du mariage? Doit-on croire que la femme et le mari n'aient plus alors qu'à gagner paisiblement, au milieu des plus douces étreintes et des plus ineffables jouissances, le terme de leur vieillesse? Notre petite Amélia, toute fraîche débarquée sur ce nouveau rivage, jetait un dernier regard de regret et d'adieu à ces tristes et charmantes figures dont le courant ne la séparait pas encore assez pour l'empêcher de voir leurs ombres disparaître dans le lointain.

En l'honneur de la jeune mariée, mistress Sedley voulut faire quelque chose d'extraordinaire. Aussi, après le premier feu de leur entretien, elle quitta un instant mistress George Osborne, et descendit dans les parties inférieures de la maison, où se trouvait une espèce de cuisine, résidence habituelle de M. et mistress Clapp et de miss Flannigan, la servante irlandaise, lorsqu'elle avait lavé la vaisselle et ôté ses papillotes. Mistress Sedley se rendit donc dans ces profondeurs pour faire préparer un thé remarquable par sa magnificence. Chacun exprime sa tendresse à sa façon; la meilleure pour mistress Sedley était de bourrer sa chère Amélia de gâteaux et de salade d'oranges servie dans une coupe de cristal.

Tandis qu'on s'occupait de la confection des susdites friandises dans les parties basses de la maison, Amélia quittait le salon, montait l'escalier et se retrouvait sans savoir trop comment, dans la petite pièce qui lui avait servi de chambre avant son mariage, dans ce même fauteuil où elle avait passé de si longues heures d'angoisses et d'amertume. Elle éprouva le délicieux plaisir que l'on ressent à revoir un vieux camarade. Puis ses pensées l'entraînèrent vers la semaine à peine écoulée, et peu à peu elle revint sur son passé. Rechercher dans le passé les souvenirs heureux, qui contrastent douloureusement avec le présent; gémir sur ses espérances de bonheur évanouies et remplacées par le doute et la souffrance, tel était le sort de cette pauvre et infortunée créature, de cette brebis errante au milieu des luttes et des presses de la Foire aux Vanités.

Assise dans son vieux fauteuil, elle se rappelait avec tout son enthousiasme d'autrefois cette image de George, objet de ses confiantes et premières adorations. Fallait-il donc s'avouer maintenant la différence entre la réalité et les traits imaginaires du héros devant lequel elle eût volontiers jadis brûlé de l'encens? Pour réduire à une pareille extrémité la vanité de la femme qui vous aime et qui vous choisit, il faut ordinairement bien des années et bien des trahisons.... Les yeux verts et perçants de Rebecca, son sourire sinistre venaient ensuite remplir d'effroi la craintive Amélia. Elle resta plongée dans le vague de ces méditations, dans ces rêveries mélancoliques, les mêmes où l'avait trouvée l'honnête Irlandaise lorsqu'elle lui apporta la lettre qui contenait les nouvelles protestations de George et sa nouvelle demande en mariage.

Ses yeux étaient fixés sur ce petit lit bien lisse et bien blanc où naguère reposait encore sa tête de jeune fille! Mais il avait cessé d'être à elle. Alors elle se prenait à penser au plaisir qu'elle aurait à y dormir encore, à s'éveiller comme autrefois sous les regards souriants de sa mère. Elle songeait avec terreur à ce grand catafalque de damas qui s'élevait comme un tombeau dans cette vaste et sombre pièce où elle devait passer la nuit à Cavendish-Square. Ô cher petit lit bien blanc, que de confidences n'avez-vous pas reçues dans ses longues insomnies! que de fois dans son désespoir ne l'avez-vous pas entendue appeler la mort! Maintenant elle doit être bien heureuse et ses désirs sont remplis. Le bien-aimé pour lequel elle a tant soupiré, elle le possède pour toujours! Avec quelle vigilance, quelle tendresse sa bonne mère n'avait-elle pas veillé sur cette couche de l'innocence! Tous ces souvenirs, toutes ces pensées brisaient ce pauvre petit cœur sensible et passionné. Amélia alla s'agenouiller au pied de son humble couchette, et pour les froissements et les blessures de son âme demanda le baume consolateur à celui auquel la jeune fille s'était trop rarement adressée jusqu'alors. L'amour avait été sa foi, et maintenant ce cœur saignant et rebuté cherchait l'appui qui ne fait jamais défaut aux âmes souffrantes. Avons-nous le droit d'écouter, de répéter ces prières? Ces mystères sacrés de la conscience, mon cher lecteur, ne doivent point être troublés par le tumulte de la Foire aux Vanités au milieu de laquelle notre histoire se passe.

Nous dirons seulement que, quand on vint la chercher pour le thé, la jeune femme descendit avec une âme plus sereine. Ses tristes visions s'étaient évanouies, sa destinée lui paraissait moins amère; elle ne pensait plus ni aux froideurs de George, ni aux yeux verts de Rebecca. Elle embrassa tendrement son père et sa mère, et, par ses causeries avec le vieux Sedley, pénétra son âme d'une joie à laquelle il n'était plus accoutumé. Elle trouva le thé excellent, fit ses compliments à sa mère sur la salade d'oranges, et, en cherchant à répandre le bonheur autour d'elle, se sentit elle-même plus heureuse. Puis elle repartit pour aller dormir dans le grand catafalque funèbre, et reçut George avec un sourire sur les lèvres quand il rentra du théâtre.

Le lendemain, maître George avait des affaires d'une plus haute importance que d'aller au théâtre applaudir M. Kean. Dès son arrivée à Londres, il avait écrit aux hommes de loi de son père pour leur faire savoir que, dans sa royale sagesse, il avait décidé qu'il aurait avec eux une entrevue le jour suivant. Ses pertes au billard et aux cartes contre le capitaine Crawley avaient presque vidé sa bourse, et il désirait se monter en espèces avant son départ. Il n'avait d'autre moyen pour cela que d'entamer les deux mille livres que le notaire avait ordre de lui compter. Du reste, il ne doutait pas que son père, avant peu, ne se relâchât beaucoup de ses sévérités. Quel père assez dur pour ne point finir par ouvrir les yeux sur les mérites d'un prodige de son espèce? Et si ce cœur de roc était capable de résister à la voix du sang et à l'évidence de ses hautes vertus, eh bien! George était décidé à recueillir tant de lauriers, à planter tant de trophées sur les champs de bataille qui allaient s'ouvrir pour lui, que le vieillard, vaincu, finirait par reprendre de meilleurs sentiments pour son fils. D'ailleurs, George n'avait-il pas le monde devant lui? Sa mauvaise chance aux cartes ne serait peut-être pas éternelle, et deux mille livres, du reste, lui laissaient encore bien du temps.

Par ses soins, une voiture conduisit de nouveau Amélia auprès de sa mère. Il donnait carte blanche à ces deux dames pour se conformer dans leurs achats à toutes les exigences de la mode. Il voulait que mistress George Osborne ne manquât de rien pour faire sensation à son arrivée en pays étranger. Mais un jour, un seul jour pour de si importantes emplettes, c'était bien peu; aussi fut-il grandement et gravement rempli. Mistress Sedley courant en voiture chez la modiste et la lingère, se voyant escortée jusqu'à son équipage par une foule obséquieuse de commis empressés et polis, se crut un instant revenue aux jours de ses grandeurs passées; c'était la première joie qu'elle goûtait depuis ses rudes et pénibles épreuves. Mistress Amélia ne se montra pas complétement indifférente au plaisir de s'arrêter dans les boutiques, de voir, de marchander et d'acheter de jolies choses; il ne lui en coûtait point du tout d'obéir aux ordres de son mari, et elle se distinguait dans l'acquisition de ces objets de toilette par une finesse et une élégance toute féminines, comme disent les marchands, suivant une habitude traditionnelle.

Quant à la guerre qu'on voyait poindre à l'horizon, mistress Osborne ne s'en tourmentait pas beaucoup. L'affaire de Bonaparte était claire, il ne pouvait manquer d'être écrasé au premier choc. Les navires de Margate transportaient chaque jour à Gand et à Bruxelles une société élégante et choisie. On avait plutôt l'air de se rendre à une partie de plaisir qu'à une guerre sérieuse. Comment le Corse pourrait-il tenir contre les armées coalisées de l'Europe et le génie de Wellington! Amélia partageait ces sentiments; car il est inutile de dire que cette douce et tendre créature acceptait sans contrôle les impressions de ceux qui l'environnaient. Il y avait trop d'humilité et de soumission dans cette âme pour qu'elle vînt jamais à prendre l'initiative d'une opinion personnelle. Mais revenons à notre sujet; Amélia et sa mère passèrent une grande journée à courir les boutiques de Londres, et la jeune femme trouva à la fois grand succès et grand plaisir à ses débuts dans le monde élégant.

George, pendant ce temps, le chapeau sur l'oreille, les coudes en équerre, l'air crâne et provocateur, se dirigeait vers Bedford-Row, et s'avançait dans l'étude du notaire avec une démarche majestueuse, au milieu de tous les clercs à mine de parchemin, occupés à griffonner des mémoires indéchiffrables. Il enjoignit à l'un d'eux d'aller prévenir M. Higgs que le capitaine Osborne était à l'attendre. Au ton protecteur et arrogant d'Osborne, on aurait pu croire que ce pékin de notaire, qui avait trois fois plus de cervelle que lui, cinquante fois plus d'argent et mille fois plus d'expérience, n'était qu'un pauvre hère qui, toute affaire cessante, devait se mettre à la disposition du capitaine. George ne s'aperçut pas du sourire de pitié qui passa sur les lèvres de tous ces gratteurs de papier, comme il les traitait dans son for intérieur, depuis le maître clerc jusqu'au saute-ruisseau. Il s'assit, et tout en caressant avec sa canne la tige de sa botte, il daigna abaisser ses pensées sur le ramassis de pauvres diables qu'il avait devant les yeux. Ces pauvres diables étaient au courant de ses affaires, et en parlaient le soir au café tout en buvant leur bière avec des confrères. Quel secret y eut-il jamais pour un notaire ou pour ses clercs? Rien n'échappe à cette puissance scrutatrice, mais discrète; dans les études se règlent mystérieusement les destinées de tous les habitants de la Cité.

En entrant dans le cabinet de M. Higgs, George s'attendait peut-être à le trouver chargé de quelque message de réconciliation de la part de son père, et peut-être avait-il pris ces allures dédaigneuses et superbes pour manifester, dans son extérieur, la résolution et la fermeté de son âme. Mais ces prétentions à l'arrogance ne rencontrèrent chez le notaire que froideur et indifférence, ce qui les rendit encore plus ridicules. M. Higgs était occupé à écrire quand le capitaine entra.

«Avez la bonté de vous asseoir, monsieur, lui dit-il; je suis à vous à la minute. Monsieur Poe, apportez-moi le dossier, s'il vous plaît.»

Et il se remit à écrire.

M. Poe ayant apporté les pièces, le patron demanda à George s'il voulait ses deux mille livres en billets payables à vue, ou bien s'il préférait qu'on lui achetât de la rente.

«Un des exécuteurs testamentaires de feu M. Osborne est absent en ce moment, dit-il avec le ton de l'indifférence, mais mon client consent à se conformer à vos désirs pour terminer le plus tôt possible.

—Faites-moi un billet, reprit le capitaine de fort mauvaise humeur, je n'ai que faire de vos schellings et vos sous,» ajouta-t-il quand l'homme de loi lui présenta le montant de la somme.

Il se flattait d'avoir, par ce trait de majestueux mépris, confondu la ridicule exactitude de ce vieil écrivassier, et il sortit du cabinet le papier dans sa poche.

«Dans deux ans ce garçon-là sera sous clef, dit M. Higgs à M. Poe.

—Croyez-vous donc que le père Osborne ne finisse pas par se radoucir?

—Je me fierais plutôt à l'attendrissement d'une borne, répliqua M. Higgs.

—Du reste, il la mène bonne et heureuse, reprit le clerc, voilà à peine une semaine qu'il est marié, et je l'ai vu l'autre jour avec d'autres individus de son régiment reconduire au sortir du théâtre mistress High Flyer à sa voiture.»

Puis la conversation prit un autre cours, et mistress George Osborne s'effaça du souvenir de ces messieurs.

Le billet était tiré sur nos amis de Lombard-Street Hulker et Bullock. George jugea à propos de se diriger sur-le-champ de ce côté pendant qu'il était en train de faire ses affaires: il avait hâte de recevoir son argent. Fred Bullock, à la face bilieuse, était précisément à regarder le travail d'un de ses employés, dans le bureau où George se présenta, sa face jaune prit aussitôt une teinte livide, et il se retira comme pour cacher les remords de sa conscience dans son cabinet le plus reculé. George, tout occupé à couver des yeux son argent, ne fit aucune attention aux variations de teint et à la fuite du cadavérique adorateur de sa sœur.

Fred Bullock instruisit le soir même le vieil Osborne de la démarche de son fils.

«Il est fier comme un écu neuf, lui dit son futur gendre. Il a pris jusqu'au dernier schelling. Quelques centaines de livres n'iront pas loin avec ce garçon-là.»

Le vieil Osborne attesta par le plus terrible serment qu'il se souciait peu du temps et de la manière qu'on mettrait à dépenser cet argent.

Quant à George, fort satisfait de l'emploi de sa journée, il fit promptement tous ses préparatifs de départ, et Amélia reçut, pour payer ses emplettes, des billets à vue que son mari lui remit avec une générosité de grand seigneur.

CHAPITRE XXVII.

Amélia au régiment.

Quand le splendide équipage de Joe s'arrêta à la porte de l'hôtel de Chatham, la première figure qu'avait aperçue Amélia avait été celle du brave capitaine Dobbin qui, depuis plus d'une heure, arpentait la rue en attendant l'arrivée de ses amis. Le capitaine, avec ses épaulettes, son habit d'uniforme, son ceinturon rouge et son sabre, avait une tournure tout à fait martiale. Jos sentit alors un certain orgueil à pouvoir parler de sa liaison avec lui; aussi mit-il dans son bonjour bien plus de cordialité qu'il lui en avait jamais témoigné à Brighton.

Le capitaine avait avec lui l'enseigne Stubble qui, en voyant descendre Amélia de voiture, ne put retenir l'exclamation suivante:

«Vrai Dieu, la jolie fille!»

Osborne se rengorgea à cette approbation spontanée et la prit comme un hommage rendu à son bon goût. À vrai dire, Amélia dans sa pelisse de mariée, avec ses rubans roses, la fraîcheur que donnait à ses joues un voyage rapide et au grand air, justifiait assez, par la gentillesse et le charme de sa figure, le compliment de l'enseigne. Dobbin au fond du cœur en sut gré à son jeune camarade; puis, comme il s'avançait pour aider la jeune femme à descendre de voiture, Stubble put voir le joli petit pied qui posa à peine sur la marche. Il devint tout rouge pendant qu'il faisait le plus profond salut à la jeune mariée.

En voyant le numéro du régiment sur le casque de l'enseigne, Amélia lui fit un petit signe de tête accompagné d'un doux sourire, ce qui acheva de le clouer sur place. À partir de ce jour, le capitaine Dobbin traita M. Stubble de la façon la plus affectueuse, et, à la promenade comme à la caserne, il fut souvent question d'Amélia dans leurs conversations. Bientôt, parmi les jeunes et braves officiers du ***e régiment, ce fut à qui aurait le plus d'admiration et de louanges pour mistress Osborne. Ses manières simples et naturelles, son air bienveillant et modeste lui gagnèrent tous les cœurs honnêtes. Notre lecteur doit demander à son imagination plus encore qu'à nos paroles une idée de cette douceur et de cette simplicité. La simplicité, voilà un joyau inestimable pour une femme et qu'on peut reconnaître en elle, rien qu'à lui entendre dire qu'elle est engagée pour le prochain quadrille ou que la chaleur la fatigue. George, qui avait toujours eu le pompon dans son régiment, grandit encore dans l'estime de ses jeunes collègues, séduits par son désintéressement à prendre une femme sans fortune et son bon goût à la choisir si charmante.

Dans le salon commun, Amélia fut toute surprise de trouver une lettre adressée à mistress la capitaine Osborne. C'était un billet rose de forme triangulaire. Sur le cachet on voyait une colombe tenant dans son bec un rameau d'olivier; la cire n'avait point été ménagée, et l'écriture très-large et très-lâche accusait une main féminine.

«Voilà qui sort du poignet de Peggy O'Dowd, dit George en riant; je le reconnais aux bavures de la cire.»

C'était bien en effet un billet de mistress la major O'Dowd, qui priait mistress Osborne de venir passer la soirée chez elle en petit comité.

«Il faut y aller, dit George à sa femme; vous ferez connaissance avec tous les officiers de notre corps. O'Dowd commande le régiment, et Peggy commande O'Dowd.»

Mais ils étaient à peine, depuis quelques minutes, en possession de la lettre de mistress O'Dowd, que la porte s'ouvrit avec fracas et qu'une bonne grosse mère, en amazone, suivie de quelques officiers du régiment, s'avança à leur rencontre.

«Me voilà! fit-elle, car je n'ai pas pu attendre au thé. George, mon cher, présentez-moi à madame. Madame, charmée de faire la vôtre et de vous présenter mon époux, le major O'Dowd.»

Après ce compliment, la joyeuse et grosse amazone s'élança au cou d'Amélia avec une effusion délirante, et celle-ci reconnut bien vite l'original dont son mari s'était si souvent amusé à lui faire la caricature.

«Vous avez dû souvent entendre parler de moi à votre cher époux, reprit cette dame avec beaucoup de vivacité.

—Vous avez dû souvent en entendre parler,» répéta son mari le major avec la précision d'une serinette.

Amélia lui dit qu'en effet ils avaient souvent parlé d'elle avec son mari.

«Je suis sûre qu'il ne m'aura pas trop bien arrangée, répliqua mistress O'Dowd en ajoutant que George était une mauvaise langue.

—J'en répondrais,» continua le major essayant de prendre un air malicieux, ce qui excita une vive hilarité de la part de George.

Mistress O'Dowd fit claquer son fouet, en intimant au major l'ordre de se tenir fixe sur toute la ligne. Puis elle demanda à George d'être présentée à mistress la capitaine Osborne, suivant toutes les règles de l'étiquette.

«Je vous présente, ma chère femme, dit George avec son plus grand sérieux, la très-bonne, très-aimable et très-excellente amie, Aurelia Margaretta, autrement dite Peggy.

—Vous y êtes; allez toujours, dit le major.

—Autrement dite Peggy, femme de Michel O'Dowd, major de notre régiment et fille de Fitzjurld Ber'sford de Burge Malony de Glen Malony, comté de Kildare.

—Et de Murgan-Square, à Dublin, reprit la dame avec un air de majesté calme et digne.

—Et de Murgan-Square, cela va sans dire, fit tout bas le major.

—C'est là que vous m'avez fait la cour, mon cher major,» reprit la dame.

Le major eut un signe de tête affirmatif pour ces dernières paroles comme pour celles qui les avaient précédées.

Le major O'Dowd avait servi son souverain dans toutes les parties du monde. Bien qu'il eût dû ses grades à quelque chose de plus honorable que des intrigues de boudoir, il était cependant le plus modeste, le plus silencieux, le plus doux et le plus paisible des hommes; c'était un agneau que sa femme menait à sa fantaisie. Il venait en silence prendre sa place à la table des officiers, buvait beaucoup, puis, quand il était gorgé de liquides, il rentrait dans sa chambre pour y cuver son vin. S'il ouvrait la bouche, c'était toujours pour être d'accord sur n'importe quoi avec n'importe qui. Sa vie s'écoulait ainsi heureuse et égale. Le soleil brûlant de l'Inde n'avait point embrasé son sang, et la fièvre jaune n'avait point eu de prise sur cette rude écorce. Il marchait à une batterie de canons avec la même indifférence qu'il mettait à se rendre à une table servie. Son appétit ne distinguait pas entre un rôti de cheval et une soupe à la tortue. Il avait encore sa vieille mère, mistress O'Dowd de O'Dowdstown, à laquelle il n'avait jamais désobéi qu'en prenant la fuite pour s'enrôler et en s'obstinant à épouser cette gaillarde de Peggy Malony.

Peggy était une des cinq demoiselles faisant partie des onze enfants de la noble maison de Glen-Malony. Son mari, et tout à la fois son cousin, lui était parent du côté maternel, et lui devait l'inestimable avantage d'une alliance avec des Malonies, dont pas une famille au monde n'égalait à ses yeux la noblesse. Après neuf saisons à Dublin et deux à Bath et à Cheltenham, sans avoir pu trouver personne qui voulût s'atteler avec elle au joug de l'hyménée, miss Malony ordonna à son cousin Mick de l'épouser; elle marquait alors six lustres et demi sonnés. L'honnête garçon obéit et emmena sa cousine dans les Indes occidentales, où elle eut, comme doyenne d'âge, la présidence des dames du ***e régiment dans lequel O'Dowd venait de passer par mutation.

Mistress O'Dowd avait à peine passé une demi-heure avec Amélia, que celle-ci, subissant le sort commun à toutes les nouvelles connaissances de la major, dut écouter d'un bout à l'autre l'histoire de sa famille et la généalogie des Malonies.

«Ma chère, disait-elle dans le laisser-aller de ses épanchements, je voulais faire de George mon beau-frère, et ma sœur Glorvina lui allait parfaitement; mais ce qui est fait n'est plus à faire, et, puisqu'il vous a épousée, vous êtes désormais pour moi comme ma sœur. Pas vrai? C'est maintenant comme si vous étiez de la famille. Vous avez une petite mine chiffonnée qui me plaît, et je vois d'ici que nous nous entendrons au mieux; et nous n'aurons au régiment qu'à marquer un de plus au total.

—C'est cela, nous n'aurons qu'à marquer un de plus au total,» dit O'Dowd d'un air approbateur.

Amélia, fort reconnaissante de ces bons procédés, se divertit néanmoins beaucoup d'un accueil aussi cavalier, et de cette brusque introduction au milieu de sa nouvelle et nombreuse famille.

«Ici, nous sommes tous de bons diables, continua la femme du major. Il n'y a pas un régiment au service où vous puissiez trouver plus d'union et de concorde que dans le nôtre. Jamais de querelles, de mauvais rapports, de médisance parmi nous. Il y règne, tout au contraire, une affection réciproque à l'égard les uns des autres.

—Exemple: mistress Magenis et vous, dit George en riant.

—Mistress la capitaine Magenis et moi avons fait notre paix, et pourtant elle s'était conduite avec moi à me rendre les cheveux tout blancs et à me mettre à deux doigts du tombeau.

—Ah! Peggy, ma chère, c'eût été dommage pour ces belles tresses noires, s'écria le major.

—Taisez votre bec, gros bêta! Voyez-vous, ces maris, mistress Osborne, il faut toujours que ça lève la tête. Quant à Mick, je lui ai dit qu'il ne devrait jamais ouvrir la bouche que pour donner le mot d'ordre, boire et manger. Il faudra que je vous fasse connaître notre personnel; je vous donnerai tous les renseignements dans le tête-à-tête. Présentez-moi maintenant à votre frère; en vérité, c'est un bel homme: il me rappelle mon cousin Dan Malony, Malony de Ballymalony, ma chère; vous savez qu'il a épousé Ophélia Scully de Oystherstown, cousine de lord Poldoody.... Monsieur Sedley.... charmée de faire la vôtre. Vous dînerez, je pense, avec nous ce soir à la table des officiers.... Pensez au docteur, Mick, et tenez-vous bien pour ne pas vous mettre hors combat pour la réunion de ce soir.

—Nous pourrions peut-être, ma chérie, fit observer le major, avoir pour M. Sedley un billet d'invitation à ce dîner d'adieu que nous donne le 150e.

—Vite, Simple.... L'enseigne Simple de notre régiment; ma chère Amélia, j'avais oublié de vous le présenter.... Courez en toute hâte: vous offrirez au colonel Tavish les compliments de mistress la major O'Dowd, et vous lui direz que le capitaine Osborne a amené avec lui son beau-frère, et que nous le lui conduirons dans la salle du banquet, à cinq heures sonnant. Voulez-vous, ma chère, venir prendre avec moi quelque chose pour tromper la faim jusque-là? Allons, pas de cérémonie, je vous prie.»

Tandis que mistress O'Dowd continuait sa litanie, le jeune enseigne, déjà au bas de l'escalier, courait s'acquitter de sa commission. L'obéissance est l'âme du soldat!

«Emmy, dit le capitaine George, nous allons à notre service. Pendant ce temps, mistress O'Dowd voudra bien procéder à votre éducation militaire.»

Les deux capitaines prirent chacun un bras du major, et se firent l'un à l'autre, par-dessus sa tête, une grimace d'intelligence.

Une fois en possession de sa nouvelle amie, mistress O'Dowd l'accabla d'une avalanche de renseignements, à laquelle ne pouvait résister la mémoire de la pauvre petite patiente. Amélia fut initiée à toute l'histoire secrète de la nombreuse famille dans les rangs de laquelle la jeune dame s'étonnait d'être encore si vite entrée.

«Mistress Heavytop, la femme du colonel, était morte à la Jamaïque, d'une passion malheureuse, fortement compliquée de fièvre jaune. Quant à ce vieux monstre de colonel, auquel on ne voyait pas plus de cheveux sur la tête qu'il n'y en a sur un boulet de canon, il avait conté fleurette à une fille métis de la localité. Mistress Magenis, à laquelle manquaient les premiers rudiments de l'éducation, était au demeurant une brave femme; mais elle avait une langue infernale, et aurait triché sa mère au whist. Mistress la capitaine Kirk ne manquait pas de lever au ciel ses grands yeux de homard effarouché dès qu'on parlait de faire le plus innocent loto. Et pourtant, continuait la major, mon père, l'homme le plus pieux qui soit entré dans une église, le doyen Malony, mon oncle et notre cousin l'évêque, font tous les soirs, en parfaite tranquillité de conscience, leur partie de mouche ou de whist. Du reste, aucune de ces dames n'accompagne le régiment, reprit mistress O'Dowd. Fanny Magenis reste avec sa mère, marchande, comme vous savez, de charbon et de pommes de terre à Islington-Town, tout près de Londres. Aussi la fille est-elle toujours à nous parler des navires de son père et à nous appeler pour nous les faire voir quand ils montent la rivière. Mistress Kirk et ses enfants resteront ici, à Bethesda-Place, pour être plus à portée de leur prédicateur favori, le docteur Ramshorn.... Mistress Bunny est dans une situation intéressante, mais c'est pour elle un état normal: voilà le huitième qu'elle va donner au lieutenant.... La femme de l'enseigne Posky, qui nous est arrivée deux mois avant vous, ma chère, s'est déjà querellée plus de vingt fois avec Tom Posky. On entend leur vacarme de toute la caserne. D'après le bruit qui court, ils en seraient déjà à se jeter les plats à la tête. Tom n'a point voulu s'expliquer la semaine dernière sur un noir qu'il avait à l'œil. Quant à madame, elle va retourner chez sa mère, qui tient une pension de demoiselles à Richemond. Pour en venir là, elle eût aussi bien fait de se tenir tranquille au lieu de se laisser enlever!... Où avez-vous étudié, ma chère? Moi, j'ai été élevée chez mistress Flanagan, aux Bosquets d'Ilissus, près Dublin, et la pension y coûtait bon. Rien qu'une marquise pour nous donner la prononciation de Paris, et un major général retiré du service pour nous faire marcher au pas.»

Amélia n'en revenait pas de ces singulières communications et de ces titres de parenté qui, sans plus de cérémonie, lui donnaient mistress O'Dowd pour soeur aînée. On la présenta le soir même au reste de sa famille improvisée. Comme elle était timide et aimable, sans être assez jolie pour donner de l'ombrage aux autres femmes, la première impression fut en sa faveur. Mais les officiers du 150e étant survenus et l'ayant jugée digne de leur attention particulière, toutes ses sœurs se mirent bien vite à lui trouver des défauts.

«Osborne en a donc fini avec ses folles dépenses, dit mistress Magenis à mistress Bunny.

—Si dans un débauché converti on peut tailler un bon mari, il y a des chances pour que George devienne le modèle du genre, fit observer mistress O'Dowd à mistress Posky, jusqu'alors la plus jeune mariée du régiment, et furieuse par suite contre la nouvelle venue qui lui prenait sa place.»

Quant à mistress Kirck, l'assistante du docteur Ramshorn, elle posa à mistress Osborne deux ou trois questions de principe sur le dogme, pour voir si c'était une brebis marquée au sceau de l'élection. À la simplicité des réponses de la jeune femme, elle décida que cette âme errait encore dans les plus épaisses ténèbres. Pour la rapprocher le plus possible de la lumière, elle lui remit trois excellents petits livres à bon marché et ornés de vignettes. En voici les titres.