Les gémissements au désert;

La Blanchisseuse de Wandworth;

La Vraie Baïonnette du soldat anglais.

Désireuse de la tirer de ce chaos d'ignorance avant que le sommeil fût venu fermer ses yeux, mistress Kirk pressa Amélia de lui promettre de ne pas se coucher avant d'avoir lu ces petits manuels.

Les hommes, étrangers à tous ces petits manéges, firent cercle autour de la charmante femme de leur camarade et épuisèrent en son honneur tout le répertoire de la galanterie militaire. Ce fut une véritable ovation, qui ranima le courage d'Amélia et rendit à ses yeux tout leur éclat. George se sentait fier des succès de sa femme et surtout du mélange de grâce et de timidité avec lequel elle recevait les hommages de ses jeunes adorateurs et répondait à leurs compliments. Quant à lui, sous son brillant uniforme, il éclipsait tous les autres officiers et tenait un regard d'affectueuse tendresse sans cesse attaché sur sa femme. Ce soir-là, Amélia fut bien heureuse, et son pauvre petit cœur en bondissait de joie.

«Je veux être aimable pour tous ses amis, disait-elle en elle-même. Il suffit qu'ils soient ceux de George pour devenir les miens, je m'efforcerai de lui faire trouver la joie et la gaieté dans son intérieur pour le lui faire chérir davantage.»

L'entrée d'Amélia au régiment se fit donc par acclamations; les capitaines la trouvaient charmante, les lieutenants chantaient ses louanges, et les enseignes lui auraient brûlé de l'encens. Le chirurgien-major, le vieux Cutler, risqua deux ou trois plaisanteries qui sentent trop l'anatomie pour trouver place ici. Cackle, son aide, qui avait pris ses grades à l'Université d'Édimbourg, daigna causer avec elle littérature et lui adresser quelques citations françaises, enfin, Stubble allait de l'un à l'autre glisser à l'oreille de chacun:

«Hein! n'est-ce pas qu'elle est jolie?»

Le vin chaud eut seul le pouvoir de le détourner de sa contemplation. Quant au capitaine Dobbin, il ne dit mot à Amélia de toute la soirée, mais il reconduisit Jos à son hôtel, assisté du capitaine Porter. Le pauvre garçon avait la démarche fort vacillante. Le récit de ses chasses au tigre avait eu un succès fou d'abord à table auprès des officiers, puis, le soir, sur mistress O'Dowd, qui se prélassait à l'ombre de son turban à l'oiseau de Paradis. Dobbin remit l'ex-receveur aux mains de son domestique et resta à se promener et à fumer son cigare sur le devant de l'hôtel. George, au moment de partir de chez mistress O'Dowd, avait soigneusement enveloppé sa femme dans son châle, et celle-ci donna à la ronde une poignée de main à tous les officiers qui l'accompagnèrent jusqu'à sa voiture, et la suivirent encore de leurs bruyantes acclamations. Amélia, pour descendre de voiture, s'appuya sur la main de Dobbin et le gronda, en souriant, de ne s'être pas approché d'elle de toute la soirée.

Le capitaine fumait encore son cigare que déjà, depuis longtemps, tout dormait dans l'hôtel et dans la rue. Il avait regardé la lumière disparaître du salon de George, puis briller ensuite et s'éteindre dans la chambre à coucher.

Il rentra dans ses quartiers aux clartés incertaines d'un jour qui commençait à poindre. Déjà un sourd murmure de cris et de manœuvres s'élevait du côté de la rivière: c'étaient les bâtiments de transport qui recevaient leurs nombreux passagers pour les porter sur le continent, bien loin des rives de la Tamise.

CHAPITRE XXVIII.

Amélia arrive en Belgique.

Officiers et soldats dans le ***e devaient prendre passage sur les navires équipés à cet effet par le gouvernement. Le surlendemain du thé de mistress O'Dowd, au milieu des bruyantes clameurs des matelots et des troupes, des fanfares de la musique répétant l'air national du God save the king, des officiers qui agitaient leurs chapeaux, enfin des hourras de la flotte entière, le convoi descendit lentement sur le fleuve et appareilla pour Ostende.

Joe, toujours galant, avait consenti à servir d'escorte à sa sœur, et à la femme du major, dont les malles immenses, y compris le fameux oiseau de paradis, étaient parties avec les bagages du régiment. Nos deux héroïnes, après s'être rendues en voiture à Ramsgate sans le plus mince paquet, s'embarquèrent pour Ostende, au milieu de la cohue des passagers qui se pressaient en foule pour cette destination.

Cette période de la vie de Jos à laquelle nous allons assister, est si remplie d'incidents du genre le plus dramatique, qu'elle lui fournit pendant longtemps des sujets de conversation aussi neuve qu'animée et fit même beaucoup tort à la chasse au tigre, remplacée désormais par les récits les plus émouvants de l'héroïque campagne de Waterloo.

Dès qu'il eut prix le grand parti d'accompagner les dames, il cessa de se raser la lèvre supérieure. À Chatham, il assistait avec la plus invariable exactitude aux revues et aux exercices. Il prêtait une oreille attentive aux conversations de ses confrères les officiers, comme il se plaisait à les appeler, et il faisait tout son possible pour retenir les expressions techniques du métier. L'excellente mistress O'Dowd l'aidait beaucoup dans cette étude en lui prêtant le secours de ses lumières.

Le jour de l'embarquement à bord de la Belle-Rose, il arriva pour le départ avec un habit à brandebourgs, un pantalon d'ordonnance et un immense chapeau étincelant sous ses galons d'or. Il disait d'un air de mystère à qui voulait l'entendre qu'il allait rejoindre l'armée du duc de Wellington, et comme il avait sa voiture avec lui, on le prenait pour quelque grand personnage, pour un commissaire général ou tout au moins pour un courrier du gouvernement.

Son cœur eut horriblement à souffrir du voyage; les dames éprouvèrent aussi un état de malaise pitoyable. Mais Amélia sentit la vie renaître en elle quand le navire entra dans le port d'Ostende: c'est qu'elle voyait le bâtiment sur lequel se trouvait le régiment de son mari. Jos alla tout droit à l'hôtel, le cœur encore mal à sa place; et le capitaine Dobbin, après avoir escorté les dames, s'occupa de réclamer au navire, puis à la douane, la voiture et les effets de M. Joe, car M. Joe se trouvait alors sans valet. Le sien, d'accord avec celui de M. Osborne, avait refusé catégoriquement de se livrer aux flots trompeurs d'Amphytrite. Cette conspiration, ayant éclaté au dernier moment, avait jeté la consternation dans l'âme de M. Joe Sedley, et il s'en fallut de bien peu qu'il ne laissât le convoi partir tout seul. Mais les railleries du capitaine Dobbin triomphèrent de ses hésitations. Ses moustaches avaient d'ailleurs atteint toute leur croissance; ce dernier motif acheva ce qu'avait commencé l'éloquence de Dobbin, et Joe s'embarqua.

Dobbin, pour récompenser Joe d'avoir obtempéré à sa demande, se mit en quête d'un domestique et lui amena un petit Belge olivâtre qui ne parlait aucun idiome connu, mais qui, par son air affairé et sa ponctualité à n'appeler M. Sedley que milord, se concilia promptement les bonnes grâces de notre ami.

Ostende a bien changé de physionomie sous le rapport des Anglais qu'on y voit maintenant: les grands seigneurs y sont fort rares, et ceux qu'on y rencontre ne trahissent guère une origine aristocratique. La plupart du temps, ce sont des gens mal vêtus, en linge sale, qui sentent l'eau-de-vie et le tabac, et vont jouer aux cartes ou pousser les billes dans des estaminets enfumés.

Un ordre du duc de Wellington obligeait alors chacun dans l'armée à payer rigoureusement sa dépense. Pour un peuple de marchands, c'est un de ces souvenirs qui ne saurait s'effacer de la mémoire. Être envahi par une armée de pratiques qui payent bien, avoir à nourrir des héros parfaitement solvables, que peut désirer de plus un pays industriel?

La Belgique n'est pas du reste, par elle-même, fort belliqueuse, car son histoire atteste, depuis des siècles, qu'elle se contente de fournir un champ de bataille aux autres nations.

Ce riche et florissant royaume présentait aux premiers jours de l'été de 1815, un air de bien-être et d'opulence qui rappelait les plus beaux temps de son passé. Ses vastes campagnes et ses paisibles cités s'animaient de la présence de nos beaux uniformes rouges; ses magnifiques promenades étaient sillonnées en tout sens par de fringants équipages, par de brillantes cavalcades; ses rivières côtoyant de riches pâturages, d'antiques et pittoresques hameaux, de vieux châteaux cachés sous d'épais ombrages, promenaient doucement sur leurs ondes la foule indolente des touristes anglais; le soldat buvait à l'auberge du village et, chose plus rare, payait libéralement sa dépense; le Highlander, logé dans les fermes flamandes, berçait le nouveau-né, tandis que Jean et Jeannette allaient rentrer les fourrages. Un pinceau délicat trouverait là un charmant sujet comme épisode de la guerre à cette époque. On eût dit les préparatifs d'une revue inoffensive et brillante. Cependant Napoléon, abrité par une ceinture de forteresses, se préparait, lui aussi, à envahir ce pays.

Le général en chef de l'armée anglaise, le duc de Wellington, avait su inspirer à tous ses soldats une foi comparable seulement à l'enthousiasme fanatique des Français pour Napoléon. Ses dispositions pour la défense étaient si bien combinées, ses renforts, en cas de besoin, étaient si proches et si nombreux, que la crainte était bannie de tous les cœurs, et que nos voyageurs, parmi lesquels s'en trouvaient deux d'une timidité excessive, partageaient néanmoins la sécurité générale.

Le régiment parmi les officiers duquel sont nos amis allait être transporté par eau jusqu'à Bruges et Gand et marcher ensuite de là sur Bruxelles. Joe accompagnait les dames, qui prirent passage sur les bateaux publics, dont le luxe et l'aménagement ont droit à quelque place dans le souvenir des vieux touristes de Flandres. Ces lents mais commodes véhicules s'étaient fait, pour la bonne chère, une réputation parfaitement justifiée et à laquelle se rattache la tradition suivante: Un voyageur anglais, qui était venu en Belgique avec l'intention d'y passer seulement une semaine, étant monté à bord de l'un de ces navires, se trouva si bien de la cuisine, qu'une fois arrivé à Gand, il repartit pour Bruges, et recommença de nouveau le même voyage. Enfin les chemins de fer furent inventés. Alors, de désespoir, notre homme se noya dans le fleuve au moment où le dernier navire qui faisait le dernier voyage touchait à sa destination.

Joe ne devait point en venir à cette extrémité, mais il fit largement honneur à la table servie devant lui. Mistress O'Dowd affirmait que, pour compléter son bonheur, il ne lui manquait plus que d'épouser sa sœur Glorvina. Toute la journée se passa pour lui à boire sur le pont de la bière flamande, à tempêter contre Isidore, son nouveau domestique, et à faire le galant auprès des dames.

Son courage était monté à un diapason des plus élevés et devait beaucoup aux fumées bachiques.

«Que le Corse vienne donc nous attaquer! s'écriait-il; Emmy! ma chère âme, si je tremble, ce n'est que pour lui. Dans deux mois, morbleu! les alliés seront à Paris, et je vous payerai à dîner au Palais-Royal. Trois cent mille Russes, entendez-vous? vont entrer en France par Mayence et le Rhin; trois cent mille, ma chère sœur, sous les ordres de Wittgenstein et de Barclay de Tolly. Vous n'êtes pas au fait de la stratégie militaire, chère petite; mais en homme qui m'y connais, je puis vous dire qu'il n'y a pas d'infanterie en France capable de tenir tête à l'infanterie russe. Le Corse a-t-il un général en état de moucher la chandelle à Wittgenstein? Viennent ensuite les Autrichiens, au nombre de cinq cent mille, aussi vrai que me voilà. Avant dix jours, vous les verrez à la frontière de France, sous les ordres de Schwartzemberg et du prince Charles. Et puis les Prussiens, les Prussiens, entendez-vous? commandés par le brave général Blücher. Maintenant que Murat n'y est plus, trouvez-moi un général de cavalerie à comparer à celui-là. N'est-ce pas, mistress O'Dowd, que votre jeune amie aurait tort de se tourmenter? Allons, Isidore, ne tremblez pas ainsi; vite, monsieur, versez-moi de la bière.»

Mistress O'Dowd, pour toute réponse, insista sur le courage de Glorvina. C'était une femme à ne pas reculer devant homme qui vive, et encore moins devant un Français. Après cet éloge, elle avala un verre de bière, et, par une grimace de satisfaction, témoigna de ses sympathies pour ce genre de liquide.

De fréquentes escarmouches avec l'ennemi, c'est-à-dire avec le beau sexe de Cheltenham et de Bath, avaient fini par ôter beaucoup à l'ancienne timidité de notre ami, l'ex-receveur de Boggley-Wollah. Dans cette circonstance, enhardi par les fumées pétillantes de la bière, il se sentait plus que jamais des dispositions à la faconde. Au régiment, on était enchanté de lui; les jeunes officiers lui savaient gré des splendides festins qu'il leur offrait et des occasions de rire qu'il leur procurait par ses allures martiales. Dans l'armée, les régiments adoptent tous, plus ou moins, un animal favori qui les suit dans leurs pérégrinations. George, par allusion à son beau-frère, disait que son régiment avait choisi un éléphant.

George commençait à rougir un peu de la société à laquelle il s'était vu forcé de présenter sa femme, et faisait part à Dobbin, à la grande satisfaction de ce dernier, de ses intentions de passer le plus tôt possible dans un autre corps, pour épargner à Amélia le contact d'un entourage aussi vulgaire. Quant à mistress Osborne, son caractère simple, sa nature franche et ouverte la rendaient exempte de ces délicatesses exagérées que son mari prenait pour une preuve de bon goût.

Parce que mistress O'Dowd avait une poignée de plumes de coq sur son chapeau, parce qu'elle laissait ballotter sur sa poitrine une grosse montre à répétition et la faisait sonner à tout propos; parce qu'elle racontait comment son père lui avait donné la susdite bassinoire le jour de son mariage, au moment où elle mettait le pied dans la voiture, et ajoutait mille autres petits détails non moins intéressants, le délicat Osborne n'en pouvait plus; il souffrait intérieurement de voir sa femme en si fâcheux voisinage. Amélia, au contraire, riait des excentricités de l'honnête commère, sans rougir le moins du monde de la société où le sort l'avait jetée.

En dépit des susceptibilités de George, il était impossible de trouver une compagne de route plus divertissante que mistress la major O'Dowd. Sa conversation se distinguait par le pittoresque et l'imprévu.

«En fait de bateaux de rivière, ne me parlez, ma toute belle, que de ceux de Dublin à Ballinsloe; voilà ce qui s'appelle voyager rapidement! Et puis, comme elle est belle la viande qu'on a par-là! Savez-vous que mon père a obtenu la médaille d'or à l'un des concours? Son Excellence elle-même a voulu manger une tranche du bœuf qui a remporté le prix, et elle a dit que jamais sa dent n'avait broyé un morceau si délicat. C'était une bête de quatre ans. Voyez si vous pourrez me trouver son pareil dans ce pays-ci.»

Jos déclara avec un soupir que l'Angleterre seule produisait de la bonne viande de boucherie, tenant un juste milieu entre le gras et le maigre.

«Ah! l'Irlande mérite bien qu'on fasse exception en sa faveur,» dit la dame du major, fort disposée, suivant l'usage de ses compatriotes, à établir en toute rencontre la supériorité de son pays. Quant à l'idée de comparer le marché de Bruges à ceux de Dublin, elle n'y voyait qu'une folle et ridicule prétention qui lui faisait hausser les épaules.

Les rues, les places, les jardins publics étaient remplis de soldats anglais. Le matin, on s'éveillait aux notes sonores des clairons; le soir, on rentrait chez soi au bruit du fifre et du tambour. Ce pays, l'Europe entière ressemblaient alors à un camp, et l'histoire préparait ses tablettes dans l'attente de grands événements. L'honnête Peggy O'Dowd continuait à discourir avec un aplomb imperturbable des chevaux et des étables de Glen-Malony et des vins qu'on y buvait; Jos Sedley faisait de graves dissertations sur le riz et le curry qu'on mangeait à Dumdum; Amélia pensait à son mari et à la meilleure manière de lui témoigner son amour. Comme si la réflexion n'avait pas eu alors à s'exercer sur de plus graves sujets!

Chacun, dans ce tourbillon joyeux, dont le centre était à Bruxelles, se laissait entraîner à la poursuite des plaisirs ou par le cours de ses pensées intimes. Il semblait qu'on ne voulût point voir l'avenir avec ses menaces, apercevoir l'ennemi qu'on avait devant soi.

Le régiment avait été désigné pour prendre ses quartiers à Bruxelles, et nos voyageurs se trouvèrent ainsi avoir pour résidence une des plus aimables et des plus brillantes capitales de l'Europe. Partout des salons ouverts au jeu et à la danse; partout des festins dignes de chatouiller le palais vorace de M. Jos. Quoi encore? un théâtre où un rossignol, sous des traits de femme, charmait un auditoire d'élite; des promenades fraîches et ombreuses, toutes chamarées de brillants uniformes. Enfin, une ville antique, curieuse par ses bizarres costumes, ses admirables monuments. Il y avait bien là de quoi faire ouvrir les yeux à la petite Amélia qui n'était jamais sortie de son île, et lui causer à chaque pas de délicieuses surprises.

Au milieu des jouissances les plus pures, ce jeune ménage goûta pendant quinze jours encore les douceurs trop fugitives de la lune de miel. George était descendu dans un magnifique hôtel dont il supportait la dépense de moitié avec Jos; George, toujours prodigue de son argent, redoublait de petits soins et de prévenances pour sa femme. Mistress Amélia dut alors se trouver plus heureuse qu'aucune des jeunes mariées de l'Angleterre.

Chaque jour de nouveaux plaisirs, de nouveaux divertissements: la variété prévenait le dégoût; tantôt c'était une église à visiter; dans le jour on faisait une excursion pour aller voir une galerie de tableaux; tantôt on parcourait les environs, et le soir on allait à l'Opéra. Les concerts militaires se succédaient au Parc, où l'on se coudoyait avec les plus hauts personnages de l'Angleterre; on aurait dit une fête militaire en permanence. Chaque soir, George conduisait sa femme au restaurant et de là dans quelque lieu de plaisir, et, ravi de lui-même, il s'empressait de se décerner des éloges sur sa vocation matrimoniale. Être sans cesse avec George, être la compagne préférée de ses plaisirs, c'était assez pour rendre bien heureuse la timide et aimante Amélia. Sa reconnaissance pour son mari éclatait à chaque ligne dans les lettres qu'elle écrivait alors à sa mère. Son mari voulait lui voir colliers, dentelles, bijoux de toute espèce. C'était, sans aucun doute, le modèle, le phénix des maris.

George éprouvait un vif sentiment de plaisir à se rencontrer dans les lieux publics avec cette foule nombreuse de lords et de ladies, d'élégants et de hauts personnages dont les flots pressés envahissaient Bruxelles de toutes parts. Dans cette course au plaisir, on avait mis de côté cette froide étiquette, cette impertinence polie qui est assez souvent le caractère distinctif des grands seigneurs dans les murs de leur hôtel: sur la place publique, l'égalité reprend tout son empire. Comment s'assurer que le voisin qui vous pousse a bien le droit de vous coudoyer? Le plus simple est de prendre son parti de bon cœur et de se fondre dans la nuance générale.

Dans une soirée donnée par un officier supérieur, George obtint une contredanse de lady Blanche Thistlewood, fille de lord Bareacres. Tout fier d'un pareil honneur, il se montra fort empressé à procurer des glaces et des rafraîchissements aux deux nobles dames; il ne voulut laisser à personne autre le soin de faire avancer la voiture de lady Bareacres; sa bouche n'était pas assez grande pour parler de la comtesse, et le ton emphatique de son père, en pareille circonstance, n'était rien auprès du sien. Le lendemain, il fit visite à ces dames, caracola au Parc à côté de leur voiture et les invita à un grand dîner chez le restaurateur.

Il faillit avoir un transport au cerveau lorsqu'il les entendit accepter son invitation. Le vieux Bareacres était trop peu fier et beaucoup trop affamé pour ne pas aller dîner partout.

«J'espère au moins que nous serons les seules femmes à ce dîner, dit lady Bareacres en réfléchissant à cette invitation faite et acceptée avec la même étourderie.

—Grands dieux! maman, croyez-vous donc qu'il nous amène sa femme? fit lady Blanche qui, la nuit précédente, s'abandonnait dans les bras de George aux voluptueux vertiges de la valse. Passe encore pour le mari; mais la femme!

—Sa femme? Il vient de l'épouser; une charmante femme, ma foi, à ce que j'ai entendu dire, reprit le vieux comte.

—Allons, ma chère Blanche, dit la mère, si ton père y va, nous pouvons bien le suivre; et d'ailleurs, une fois en Angleterre, nous n'aurons qu'à ne plus les voir, entends-tu, mon enfant?»

Cette résolution une fois prise, ces grands personnages acceptèrent sans difficulté le dîner que George leur offrait à Bruxelles, et daignèrent lui laisser payer la carte. Toutefois, pour ne pas compromettre leur dignité, ils eurent soin de tenir sa femme à distance, et ne lui permirent point de se mêler à la conversation. Les dames anglaises du grand ton excellent à ravir à se donner ces airs de supériorité dédaigneuse.

Cette fête coûta fort cher à la bourse de George, et fut pour la pauvre Amélia une des plus tristes soirées de sa lune de miel. Dans les confidences à sa mère, elle lui écrivit de la façon la plus lamentable comment la comtesse de Bareacres avait affecté de ne point lui répondre pendant tout le dîner; comment lady Blanche la regardait avec son lorgnon, et quelle avait été la fureur de Dobbin contre ces airs de morgue et les exclamations de milord qui, en quittant la table, avait demandé à voir la carte et s'était écrié que c'était à la fois horriblement mauvais et horriblement cher. Mais, malgré les plaintes d'Amélia sur la grossièreté de ses convives et sa fâcheuse soirée, la vieille mistress Sedley n'en fut pas moins ravie d'avoir à prononcer le nom de la nouvelle amie de sa fille, la comtesse de Bareacres, et elle le fit même avec un zèle si persévérant que le vieil Osborne finit par savoir que son fils recevait à sa table des pairs et des pairesses.

Ceux qui connaissent le général Tufto d'aujourd'hui, tel qu'on peut le voir par un beau jour, se pavaner dans Pall-Mall, la poitrine garnie de ouate, la taille serrée dans son corset, le jarret finement dessiné dans ses bottes à hautes tiges, le torse cambré quoique décrépit, avec un regard provocateur pour le beau sexe, ou bien encore sur sa jument bai, tout pimpant et à la dernière mode, auraient peine à reconnaître dans ce sir George Tufto d'aujourd'hui le vaillant officier des guerres de la Péninsule et de la journée de Waterloo. Il porte maintenant des cheveux bruns, épais et frisés, des sourcils noirs et des moustaches du rouge le plus éclatant.

En 1815, ses cheveux, de couleur claire, étaient fort rares sur sa tête; il avait la taille plus ronde, et les mollets surtout, mieux nourris; mais tout passe, les mollets comme la gloire du monde. À soixante-dix ans, il en a maintenant quatre-vingts, ses cheveux, fort clair-semés et presque blancs, devinrent, comme par enchantement, épais, bruns et frisés; ses favoris et ses sourcils prirent la couleur rutilante qu'ils n'ont plus quittée depuis lors. De mauvaises langues cherchent bien à accréditer le bruit qu'il a un estomac de laine, et que si ses cheveux n'ont jamais besoin des ciseaux du coiffeur, c'est qu'ils n'ont point encore pris racine. Tom Tufto vous dira encore que Mlle de Jaisey, actrice du Théâtre-Français à Londres, envoyait, avec deux doigts, promener sur le parquet, tous les cheveux de son grand-papa; mais Tom est un enfant terrible, et, d'ailleurs, la perruque du général n'entre pour rien dans cette histoire.

Nos amis du ***e, après avoir visité l'hôtel de ville de Bruxelles, que mistress la major O'Dowd ne trouvait pas, à beaucoup près, aussi grand et aussi beau que la maison de son père à Glen-Malony, étaient à se promener sur le marché aux fleurs, lorsqu'ils aperçurent un officier à cheval, suivi d'un ordonnance, qui se dirigeaient de ce côté. Après avoir quitté sa monture, l'officier s'avança au milieu des fleurs, et choisit un des plus beaux et des plus gros bouquets; puis monta à cheval, après avoir fait soigneusement envelopper cette magnifique botte de fleurs, et l'avoir remise à son ordonnance, qui le reçut tout en grommelant, tandis que son chef repartait avec un air fort content de lui et de son emplette.

«Je voudrais vous faire voir nos fleurs de Glen-Malony, glissa en passant mistress O'Dowd. Mon père a trois jardiniers et neuf aides. Il y a chez lui un arpent tout couvert de serres chaudes, et les ananas y sont aussi communs que les poires à Londres dans la saison. Nos treilles portent des grappes du poids de six livres, et sur mon honneur et ma conscience, je puis vous dire que nous avons des magnolias bien grands, ma foi, comme des chaudrons.»

Dobbin ne trouvant aucun plaisir aux ridicules tirades de mistress O'Dowd, s'était écarté du reste de la bande, ayant peine à contenir son hilarité. Enfin, lorsqu'il fut à une distance convenable, il lui donna un libre cours, à la grande surprise des passants.

«Eh bien! ou est-il donc, notre grand flandrin de capitaine, s'écria mistress la major O'Dowd en regardant autour d'elle, est-ce qu'il saigne encore du nez? Il dit toujours qu'il saigne du nez; il finira par avoir cet organe totalement dépourvu de sang... N'est-ce pas, O'Dowd, que les magnolias de Glen-Malony sont bien aussi larges que des chaudrons?

—Oh! certainement, Peggy, et même plus larges,» reprit le major toujours prêt à certifier les assertions de sa femme.

Cette charmante conversation fut interrompue par l'arrivée de l'officier, qui a fait son apparition quelques lignes plus haut.

«Le beau cheval! dit George; qui est-ce qui le monte?

—Que serait-ce, si vous voyiez la bête de mon frère Molloy Malony, qui a gagné une coupe ciselée à Curragh,» s'écria la femme du major, reprenant son histoire de famille à un autre chapitre.

Son mari, par extraordinaire, l'arrêta tout court.

«Je ne me trompe pas, dit-il, c'est le général Tufto qui commande la ***e division de cavalerie. Puis il ajouta tranquillement: nous avons, lui et moi, reçu un coup de feu à la même jambe au siége de Talavera.

—C'est ce qui vous a fait marcher, dit George en riant. Le général Tufto! ajouta-t-il ensuite en se tournant vers Amélia, ma chère, les Crawley ne doivent pas être loin.»

Amélia sentit un vertige et manqua se trouver mal sans savoir pourquoi. Le soleil lui parut moins brillant, la ville moins curieuse et moins pittoresque. Et cependant le ciel était illuminé par les derniers feux au couchant, et il faisait une des plus belles journées de la fin de mai.

CHAPITRE XXIX.

Bruxelles.

M. Jos avait loué une paire de chevaux pour mettre à sa voiture découverte, et avec cet attelage et son luxueux carrosse de Londres, il faisait une assez passable figure dans les promenades qui entourent Bruxelles. George s'était procuré un cheval de selle, et en compagnie de Dobbin il caracolait autour de la voiture où Jos et sa sœur allaient faire leur tournée quotidienne. Dans une de leurs excursions au Parc, théâtre ordinaire de leurs promenades, ils purent s'assurer de la justesse des conjectures de George sur l'arrivée de Rawdon Crawley et de sa femme. En effet, au milieu d'un groupe de cavaliers, composé des personnes les plus considérables de Bruxelles, ils virent Rebecca bien serrée, bien coquette dans son costume d'amazone, galopant sur un joli cheval arabe, qu'elle manœuvrait dans la perfection. Ses talents d'écuyère dataient de Crawley-la-Reine, où le baronnet MM. Pitt et Rawdon lui avaient donné plus d'une leçon. À ses côtés se trouvait le galant général Tufto.

«En vérité, c'est le duc lui-même, criait à Jos mistress la major O'Dowd, tandis que la rougeur commençait à monter au visage de celui-ci. Oui, voilà lord Uxbridge sur le cheval bai; quelle tournure élégante! il ressemble à mon frère Molloy Malony comme deux gouttes d'eau.»

Rebecca n'avait pas d'abord remarqué la voiture, mais en reconnaissant son ancienne amie parmi les personnes qui s'y trouvaient, elle lui adressa un gracieux sourire et lui fit un salut de la main. Puis elle se tourna vers le général Tufto, qui lui demandait quel était ce gros officier en chapeau tout galonné d'or.

«C'est, répondit Beck, un officier au service de la compagnie des Indes orientales.»

Rawdon Crawley, se détachant alors de la cavalcade, se dirigea vers Amélia pour lui donner une amicale poignée de main et demander de ses nouvelles; puis ses regards se fixèrent sur mistress la major O'Dowd et ses plumes de coq noires avec une attention imperturbable, que la grosse mère s'empressa d'attribuer à la puissance de ses charmes vainqueurs.

George, qui se trouvait de quelques pas en arrière, accourut presque aussitôt, accompagné de Dobbin; tous deux ôtèrent leurs chapeaux aux augustes personnages, dans les rangs desquels Osborne distingua mistress Crawley. Il était singulièrement flatté de voir Rawdon, accoudé sur la portière, causer sans façon avec Amélia, et il répondit par les protestations les plus obséquieuses aux cordiales avances de l'aide de camp. Les saluts échangés entre Rawdon et Dobbin restèrent tout juste dans les limites de la plus stricte politesse.

Crawley engagea Osborne à venir le voir à l'hôtel du Parc, où il était descendu avec le général Tufto, et George réclama de son ami un pareil engagement.

«Que je suis donc fâché de ne vous avoir pas rencontré trois jours plus tôt, dit George à Rawdon, je vous aurais enlevé pour un dîner que j'ai donné chez le restaurateur. C'était fort bien servi. Lord Bareacres, la comtesse et lady Blanche ont bien voulu nous faire l'amitié d'accepter notre invitation. Nous aurions été charmés de vous avoir aussi pour convives.»

Après avoir donné cette petite satisfaction à son amour-propre et à ses prétentions d'homme à la mode, Osborne laissa Rawdon rejoindre l'auguste cavalcade, qui s'enfonça au galop dans une allée détournée. George et Dobbin reprirent leur place des deux côtés de la portière, et la voiture continua sa promenade.

«Que ce duc a bon air à cheval, observa mistress O'Dowd; les Wellesley et les Malonys sont parents. Mais, dans ma position, j'attendrai pour me présenter à Sa Grâce, qu'elle se souvienne la première de nos liens de famille.

—C'est un fameux capitaine, dit Jos, qui avait retrouvé toute sa langue depuis que le héros n'était plus devant ses yeux. Trouvez-moi une victoire à comparer à celle de Salamanque? Qu'en dites-vous, Dobbin? Eh bien, savez-vous où il a puisé toutes ses connaissances stratégiques? Dans l'Inde, mon cher, dans l'Inde, mettez-vous bien dans la tête que, pour former un bon général, il n'y a rien de tel que les jungles. Moi aussi je le connais, mistress O'Dowd; nous avons tous deux dansé le même soir avec miss Cutler, la fille de Cutler de l'artillerie, un beau brin de fille, morbleu! C'était dans le bon temps, à Dumdum.»

Cette rencontre avec de si illustres personnages fit les frais de la conversation pendant le reste de la promenade, au dîner et jusqu'au départ pour l'Opéra.

Ce soir-là, au théâtre, on eût pu se croire, pour un moment, transporté dans les murs de la vieille Albion. La salle était garnie de figures anglaises, et un air d'intimité régnait parmi l'assistance; les loges resplendissaient de ces merveilleuses toilettes qui portèrent à un si haut degré la réputation des femmes anglaises.

Mistress O'Dowd n'était pas moins remarquable dans sa mise. Sur son front s'avançait une rangée de boucles surmontées d'un diadème en cailloux d'Irlande, qui éclipsaient, à son avis, les parures de toutes ses rivales. Sa présence mettait Osborne au supplice. Mais bon gré mal gré, elle s'inscrivait d'office pour toutes les parties de plaisir concertées entre ses amis, sans qu'il lui vînt jamais à l'esprit que sa présence pût causer autre chose que du plaisir.

«Jusqu'ici elle vous a été d'un grand secours, ma chère, disait George à sa femme, se sentant fort tranquille toutes les fois qu'il la laissait en cette compagnie; mais l'arrivée de Rebecca, dont vous allez faire votre amie, vous permettra de laisser de côté cette indigeste Irlandaise.»

Amélia garda le silence. Le moyen alors de connaître le secret de sa pensée?

Pour mistress O'Dowd, elle trouvait le coup d'œil assez joli; mais il ne fallait pas établir de comparaison avec la salle du théâtre de Fishamble-Street, à Dublin. La musique française était à cent piques au-dessous des marches nationales de son pays. Les amis de la major profitaient de toutes ces remarques accompagnées de bruyants éclats de voix et des oscillations majestueuses de son immense éventail.

«Savez-vous quelle est cette femme assise à côté d'Amélia, et qu'on prendrait pour un grenadier déguisé, Rawdon, mon amour? disait dans une loge vis-à-vis une dame, fort aimable avec son mari dans le tête-à-tête, mais encore plus amoureuse de lui en public. D'où sort cette créature avec un panache jaune fiché sur son turban, cette robe de satin rouge et cette horloge qui lui bat les flancs?

—À côté de la jolie petite dame en blanc? demanda une troisième personne placée au second rang. C'était un monsieur entre les deux âges et portant ruban à la boutonnière; il cachait son cou dans les plis d'une immense cravate blanche, et sa poitrine sous une épaisse quantité de gilets.

—La jolie femme en blanc, général? C'est Amélia Osborne....Mais vous avez des yeux pour toutes les jolies femmes, monsieur le mauvais sujet.

—Oh! je vous le jure, une seule, une seule au monde a su fixer mes regards, dit le général enchanté de son esprit.»

En même temps sa voisine levait sur lui son immense bouquet, comme si elle eût voulu le frapper.

«Parbleu, je ne me trompe pas, dit mistress O'Dowd, c'est bien le bouquet et l'homme du marché aux fleurs!»

Rebecca voyant que son amie tournait les yeux de son côté, lui envoya un baiser avec la grâce que nous lui connaissons. La major O'Dowd prenant la politesse pour elle, fit une légère inclinaison de tête accompagnée d'un aimable sourire; Amélia, avec une vivacité nerveuse, se rejeta dans le fond de sa loge.

Pendant l'entr'acte, George alla présenter ses hommages à mistress Crawley; il rencontra Crawley dans le corridor, et ils échangèrent quelques mots sur les événements de la dernière quinzaine.

«Eh bien! mon cher, mon banquier vous a payé mon billet sans la moindre difficulté? dit George d'un air de familiarité: c'était bien en règle?

—Parfaitement en règle, lui répondit Rawdon. Je suis prêt pour la revanche quand vous voudrez. Et le papa, s'apprivoise-t-il?

—Pas trop, dit George, mais c'est une affaire de temps. Pour prendre patience, j'ai eu à recueillir quelque peu de fortune au côté de ma mère. Et pour vous, la tante est-elle moins féroce?

—Ah! oui; au fait, elle a été jusqu'à me donner vingt livres, la vieille avare. À quand, maintenant, pour nous retrouver? le général dîne dehors mardi. Pouvez-vous venir ce jour-là? Dites donc à Sedley de couper sa moustache. Que diable! un pékin a-t-il à faire d'une moustache et d'une redingote à brandebourgs? Voilà qui est chose convenue, je compte sur vous pour mardi.»

Après ce petit colloque, Rawdon s'éloigna aux bras de deux coryphées de la mode, faisant partie, comme lui, de l'état-major du général.

George était un peu désappointé de voir que Rawdon avait précisément choisi, pour l'inviter, le jour où le général devait dîner en ville.

«Je vais de ce pas présenter mes hommages à votre femme, avait alors dit George.

—Comme il vous plaira,» répondit l'autre d'un air évidemment contrarié.

Les deux officiers qui étaient avec Rawdon échangèrent un coup d'œil d'intelligence, et George se dirigea vers la loge du général, dont il avait soigneusement retenu le numéro.

«Entrez,» fit une voix argentine après le petit coup frappé à la porte, et notre ami se trouva en présence de Rebecca.

Mistress Crawley vint à sa rencontre avec un grand étalage de démonstrations; elle lui tendit ses deux mains, comme pour mieux lui exprimer son ravissement de le revoir. Pendant ce temps, le général décoré fixait le nouveau venu avec un froncement de sourcil, qu'on pouvait traduire sans peine par un: «Au diable l'importun qui nous dérange!»

«Ce cher capitaine George! s'écria Rebecca avec un charmant sourire; c'est bien gentil à vous d'être venu. Le général et moi commencions à trouver une certaine monotonie dans le tête-à-tête. Général, je vous présente le capitaine George, dont vous m'avez souvent entendu parler.

—Fort bien, dit le général avec un salut imperceptible. À quel régiment appartient le capitaine George?»

George indiqua le numéro de son régiment.

«C'est un régiment qui arrive des Indes-Occidentales, n'est-ce pas? Il ne s'est pas beaucoup distingué dans la guerre. Avez-vous vos quartiers à Bruxelles, capitaine George? continua le général avec une morgue insultante.

—Ce n'est pas le capitaine George; vous vous embrouillez, général: c'est le capitaine Osborne, reprit Rebecca en riant.»

Le général lançait des regards fulminants.

«Capitaine Osborne, soit. Eh bien, capitaine Osborne, êtes-vous de la même famille que les lords Osborne?

—Nos armes sont les mêmes,» répondit George avec la plus exacte vérité.

M. Osborne, après avoir eu recours à un généalogiste, avait emprunté au livre de la pairie l'écusson de son homonyme et le promenait depuis quinze ans sur les panneaux de sa voiture.

Le général ne dit plus un seul mot; mais, prenant sa lorgnette, il parut porter toute son attention sur ce qui se passait dans la salle. Toutefois il ne sut le faire avec assez d'adresse pour que Rebecca ne s'aperçût pas qu'un de ses yeux était obstinément braqué sur elle et lui lançait des regards de tigre ainsi qu'à George.

Elle n'en devint que plus tendre et plus familière.

«Et cette chère Amélia, comment va-t-elle? Mais à quoi bon le demander lorsqu'on la voit si fraîche et si jolie! Quelle est donc la grande et belle femme assise à côté d'elle? Une des passions de monsieur, sans doute? Vous serez donc toujours un profond scélérat! Ah! M. Sedley se met à manger des glaces; mais on dirait qu'il y prend goût! Général, comment se fait-il que nous n'ayons pas aussi des glaces?

—Je vais aller vous en chercher, dit le général outré de colère.

—Laissez-moi ce soin, je vous prie, reprit George avec empressement.

—Non, je veux aller voir Amélia dans sa loge. Cette chère et bonne Amélia! Votre bras, capitaine George.»

Après quoi, faisant un petit salut au général, elle partit au bras de George. Rebecca souriait alors d'un sourire plein de finesse et d'expression, comme pour dire à son cavalier: «Ne voyez-vous pas où en sont les choses? Ce pauvre général n'a plus sa tête à lui.» Mais George ne vit rien. Il était trop préoccupé de ses pensées, de ses désirs, et dominé surtout par une vive admiration pour les charmes triomphants de sa personne.

Les malédictions dont le général poursuivit à mi-voix le ravisseur et sa conquête sont telles que pas un imprimeur ne se chargerait de les reproduire; aussi nous les passerons sous silence. Cependant, chez le général, cela partait du fond du cœur; et c'est merveille de penser que le cœur humain tient en réserve pour de telles occasions de pareils trésors de bile et de fureur.

Les jolis yeux d'Amélia suivaient aussi avec anxiété le couple dont les faits et gestes excitaient si fortement l'humeur jalouse du général. Quand Rebecca entra dans sa loge, elle se jeta dans les bras de son amie avec un élan de tendresse enthousiaste, et, en dépit du lieu où elle se trouvait, en dépit de la lorgnette du général, obstinément braquée sur la loge d'Osborne, elle embrassa sa chère amie en présence de la salle entière; mistress Crawley eut en outre un gracieux salut pour Dobbin, admira la large broche de mistress O'Dowd et ses magnifiques cailloux d'Irlande, ne pouvant se persuader qu'ils ne vinssent pas en droite ligne de Golconde. Elle s'agitait, se tournait, frétillait, décochait un sourire à celui-ci, une parole à celui-là, et tout ce manége était à l'adresse de la lorgnette jalouse, qui ne perdait pas un seul de ses mouvements. Quand la toile se leva pour le ballet, où pas un danseur n'égala son talent de pantomime et de comédienne, elle retourna à sa loge, s'appuyant cette fois sur le bras du capitaine Dobbin. Elle avait refusé celui de George; elle n'avait pas voulu l'enlever à sa chère et et excellente petite Amélia.

«Quelle grimacière! murmura l'honnête Dobbin à l'oreille de George, en revenant de la loge de Rebecca, où il avait conduit cette dernière sans desserrer les dents et avec une mine d'entrepreneur de pompes funèbres; elle se tord et se démène comme un serpent coupé en deux. Tout le temps qu'elle est restée ici, je ne sais si vous vous en êtes aperçu, George, mais c'était une vraie comédie à l'intention du général qui se trouvait dans la loge.

—Grimacière.... la comédie.... Au moins vous m'accorderez que c'est la plus jolie femme de l'Angleterre! répliqua George en montrant une rangée de dents blanches et en frisant sa moustache parfumée. Allons, Dobbin, vous n'êtes pas un homme du monde. Mais voyez-la maintenant, je vous prie: à peine a-t-elle dit deux mots au général, que le voilà à rire!... Emmy, pourquoi donc n'avez-vous pas de bouquet? Toutes les femmes ici ont des bouquets.

—Et pourquoi ne lui en avez-vous pas acheté un?» répliqua mistress O'Dowd.

Amélia et Dobbin surent gré à cette excellente femme de l'à-propos de sa repartie. Mais tout le reste de la soirée se passa dans un silence complet. L'éclat séducteur, la conversation brillante de sa rivale causaient à Amélia une tristesse insurmontable. Mistress O'Dowd elle-même restait pensive et taciturne comme si l'apparition de cette séduisante créature eût mis à néant les puissants attraits de la major; le chroniqueur affirme que, de toute la soirée, il lui échappa à peine un mot sur Glen-Malony.

«Quand donc renoncerez-vous au jeu, suivant vos promesses mille fois répétées? disait Dobbin à George, quelques jours après cette soirée à l'Opéra.

—Et vous, quand aurez-vous fini vos sermons, lui répondit son ami. Que diable! je ne vois pas là de motifs de vous tourmenter si fort; nous jouons un jeu très-modéré. D'ailleurs j'ai gagné la nuit dernière. Croyez-vous donc que Crawley me triche? En jouant toujours un jeu égal, les pertes et les gains se compensent à la fin de l'année.

—Mais s'il perd il ne vous payera pas,» dit Dobbin.

Son conseil eut le sort qu'ils avaient tous d'ordinaire. Osborne et Crawley étaient les deux inséparables; le général Tufto dînait souvent en ville, et George était toujours le bienvenu dans les appartements que l'aide de camp et sa femme occupaient à l'hôtel, tout à côté de ceux du général.

La première querelle entre George et Amélia faillit venir de l'ennui et de la gêne qui perçaient, pendant la durée de ces visites chez les Crawley, dans les traits et les manières de sa femme. George la gronda beaucoup de sa répugnance manifeste à aller voir une ancienne amie, du ton fier et dédaigneux qu'elle prenait avec mistress Crawley. La pauvre Amélia ne dit rien, mais les regards irrités de son mari, les coups d'œil inquisiteurs de Rebecca redoublèrent sa gaucherie et son embarras à la visite suivante.

Rebecca ne s'en montrait que plus prévenante, ne voulant pas faire semblant de s'apercevoir des froideurs de son amie.

«On dirait qu'Emmy est devenue plus fière depuis que le nom de son père a pu se lire dans la.... depuis les malheurs de M. Sedley, reprit-elle en adoucissant charitablement sa phrase pour l'oreille de George. À Brighton, elle me faisait l'honneur d'être jalouse de moi, et maintenant elle se scandalise sans doute de nous voir vivre en commun, moi, Rawdon et le général. Eh! mon Dieu! nos propres ressources ne pourraient nous suffire si un ami ne se mettait de moitié avec nous dans la dépense. Croit-elle donc que Rawdon n'est pas de taille à avoir soin de mon honneur? En vérité, j'en suis fort reconnaissante pour Emmy, oh! oui, excessivement reconnaissante!

—C'est de la jalousie, fit George, et pas autre chose; toutes les femmes sont jalouses, plus ou moins.

—N'oubliez pas les hommes, reprit à son tour Rebecca; vous, l'autre soir, à l'Opéra, n'étiez-vous pas jaloux du général Tufto? Ne l'était-il pas de vous? Je crois qu'il m'aurait avalée quand j'ai été auprès de cette petite mijaurée d'Amélia. Comme si je me souciais plus de vous deux plus que de la tête d'une épingle; et elle accompagna ses paroles d'un hochement de tête impertinent. Voulez-vous dîner avec moi ce soir? Je suis toute seule. Mes deux dragons dînent chez le général en chef. Au fait, vous savez les grandes nouvelles? Les Français ont, dit-on, passé la frontière. Nous dînerons bien paisiblement.»

George accepta malgré une légère indisposition qui retenait sa femme au lit. Son mariage datait au plus de six semaines, et déjà une autre femme pouvait diriger contre Amélia les saillies de sa verve moqueuse, sans que cet excellent mari y mit la moindre opposition, sans qu'il se reprochât à lui-même cette indifférence coupable. «C'est mal,» lui disait tout bas sa conscience; mais il faut bien se résigner à son sort lorsqu'une jolie femme vient se mettre à la traverse, et d'ailleurs, toutes les fois qu'il avait fait devant Stubble, Spooney et ses autres camarades la chronique de ses amours, se vantant que, parmi toutes les femmes, il n'en avait jamais rencontré de cruelles, ses prouesses en ce genre l'avaient élevé au plus haut degré dans l'admiration de ses jeunes collègues.

M. Osborne ne pouvait se défaire de la ferme conviction que sa destinée était de porter les plus terribles ravages dans le cœur de toutes les femmes. Ainsi le voulait le sort; il ne pouvait donc que lui obéir sans résistance. Et comme Amélia, au lieu de fatiguer son mari par des plaintes jalouses, se résignait à être malheureuse et à verser des larmes dans le silence et l'abandon, George tenait à se persuader qu'elle n'avait pas le moindre soupçon de ce qui n'était plus un secret pour personne, de ses folles intrigues avec mistress Crawley. Il faisait avec elle des promenades toutes les fois qu'elle trouvait moyen de se débarrasser de son général, et George prétextait auprès d'Amélia des affaires de service, mensonge dont elle n'était point la dupe.

Tandis que sa femme passait ses soirées dans le délaissement et la solitude, ou en compagnie de son frère, il allait chez Crawley, perdait son argent contre le mari, et se berçait de la douce illusion que la femme séchait d'amour pour lui. On ne peut pas dire que ces deux honnêtes personnes s'entendissent pour le dépouiller, mais enfin la femme avait pris pour rôle d'étourdir le jeune homme par ses cajoleries, et le mari de lui vider sa bourse. Osborne pouvait aller et venir dans la maison sans que jamais la bonne humeur de Rawdon en souffrît la moindre altération.

George était désormais si empressé à courir chez ses amis, qu'il ne voyait presque plus William Dobbin. Il l'évitait même dans le monde et au régiment, et n'aimait pas beaucoup, comme nous l'avons vu, les sermons que son Mentor était toujours prêt à lui adresser. D'ailleurs, si certains points de sa conduite peinaient et attristaient le cœur du capitaine, à quoi eût-il servi de dire à George que, malgré ses épaisses moustaches et sa profonde expérience, il était encore aussi novice qu'un écolier; que Rawdon le prenait pour sa dupe, que cela remontait déjà assez loin, et qu'enfin, lorsqu'il lui aurait soutiré jusqu'à son dernier schelling, il serait le premier à l'accabler de ses mépris? George n'eût pas même écouté. Aussi, quand, par hasard, à de rares intervalles, Dobbin, dans ses visites chez Osborne, rencontrait son ancien ami, il évitait avec soin ces explications inutiles et douloureuses. George continuait à savourer avec délices les plaisirs enivrants de la Foire aux Vanités.

Jamais armée, depuis le règne de Darius, ne surpassa ou n'égala même, par les fastueuses splendeurs de son cortége, celle que le duc de Wellington commandait en 1815, dans les Pays-Bas. Les fêtes et les danses se prolongèrent, on peut le dire, jusqu'à la veille de la bataille. Le bal donné à Bruxelles, le 15 juin de la susdite année, par une noble duchesse, est devenu historique. Tout Bruxelles fut, à l'occasion de ce bal, comme livré à une agitation fiévreuse et frémissante, et longtemps après on pouvait encore recueillir cet aveu des dames qui se trouvaient alors dans cette ville, que les préoccupations de leur sexe étaient toutes pour le bal et les plaisirs qu'il promettait, sans nul souci de l'ennemi campé à quelques heures de marche. On aurait peine à se faire une idée des luttes, des manœuvres, des prières auxquelles il fallut recourir pour avoir des billets. Les dames anglaises sont seules capables de dépenser tant de diplomatie et d'adresse pour leurs divertissements et l'honneur d'être admises chez quelque grand de leur nation.

Jos et mistress O'Dowd, malgré leurs désirs et leurs démarches, ne purent réussir à se procurer des billets. Nos autres amis furent plus heureux. Grâce à l'intervention de milord Bareacres, qui rendait ainsi, d'une manière économique, la politesse du dîner, George obtint une carte pour lui et mistress Osborne, ce qui ajouta, s'il était possible, à la vanité de ses sentiments. Dobbin, ami du général de division sous les ordres duquel était son régiment, vint un jour tout joyeux trouver mistress Osborne et lui montra une invitation semblable. Jos en fut jaloux, et George se demanda avec surprise ce que William avait à faire dans ces salons aristocratiques. M. et mistress Rawdon furent tout naturellement invités, comme amis du général commandant la brigade de cavalerie.

George avait fait préparer pour sa femme les toilettes les plus élégantes, les parures les plus nouvelles; mais la pauvre Amélia, une fois arrivée dans ce bal qui acquit par la suite une si grande célébrité, ne trouva personne à qui parler.

Lady Bareacres répondit à peine au salut de George et lui tourna le dos. Il lui avait offert à dîner; elle lui avait procuré un billet, partant ils étaient quittes. De toute la soirée elle n'eut pas l'air de l'apercevoir. George déposa Amélia sur une banquette où il la laissa à ses réflexions. N'avait-il pas fait preuve de galanterie, en lui achetant des robes, en la conduisant au bal; c'était à elle maintenant de s'y amuser comme elle l'entendrait. La pauvre femme était assaillie par les pensées les plus tristes et les plus pénibles, et personne, à l'exception de l'honnête Dobbin, ne vint en troubler le cours.

L'échec fut complet pour Amélia, et son mari s'en mordit les lèvres avec rage. Par contre, mistress Rawdon Crawley obtint un véritable triomphe. Elle arriva à une heure fort avancée, sa figure était rayonnante, sa toilette d'un goût exquis; son entrée fit sensation au milieu de ces grands personnages, et tous les lorgnons se dirigèrent sur elle. Rebecca paraissait aussi à son aise que si elle se fût trouvée à la tête des pensionnaires de miss Pinkerton pour les conduire au temple.

La foule des élégants et des hommes à la mode, dont la plupart l'avaient déjà vue, faisait cercle autour d'elle; les dames disaient tout bas qu'enlevée par Rawdon dans un couvent, elle était alliée avec la famille des Montmorency. La manière pure et facile dont elle s'exprimait en français était bien de nature à donner à ces bruits quelque apparence de vérité, et l'on s'accordait à reconnaître que ses manières exquises et son air des plus distingués en étaient une nouvelle confirmation. Plus de cinquante cavaliers se présentèrent à la fois, se disputant l'honneur de danser avec elle. Elle répondit qu'elle était engagée, qu'elle ne danserait que fort peu, et se fit enfin passage jusqu'à l'endroit où Emmy, dans l'abandon le plus absolu, souffrait un cruel supplice.

Pour la pauvre enfant, ce fut le coup de grâce de se voir accablée, par mistress Rawdon, des protestations les plus tendres, des airs les plus protecteurs. Mistress Rawdon critiqua quelques détails défectueux de sa coiffure et de sa toilette, et lui demanda comment elle avait fait pour se chausser si mal. Elle lui donna l'adresse de sa marchande de corsets, l'engageant à y passer le lendemain; puis elle lui fit l'éloge du bal: il était charmant, surtout pour l'intimité qui y régnait. On ne voyait dans la salle que fort peu de visages inconnus.

Quinze jours et trois grands dîners avaient suffi à cette jeune femme pour se familiariser avec la langue des salons, et maintenant elle la parlait aussi bien que le premier des naturels de l'endroit.

George avait laissé Emmy sur sa banquette dès son arrivée au bal; mais, dès qu'il aperçut Rebecca à côté de sa chère amie, il revint bien vite sur ses pas. Becky faisait précisément alors des représentations à mistress Osborne sur les folies de son mari.

«Pour l'amour de Dieu, ma chère, lui disait-elle, empêchez-le de jouer, il se ruinera. Tous les soirs ce sont des parties de cartes avec Rawdon; et comme il n'est pas riche, Rawdon aura bientôt fait de lui gagner jusqu'à son dernier schelling. Vous avez tort, petite sans souci, de ne rien faire pour le modérer. Venez donc passer vos soirées avec nous, au lieu de vous ennuyer chez vous avec le capitaine Dobbin. Il est très-aimable, j'en conviens, mais comment aimer un homme qui a des pattes de cette largeur; à la bonne heure, votre mari, il a des amours de pieds. Mais le voici qui se dirige de ce côté. D'où venez-vous, mauvais sujet? Vous laissez ainsi toute seule cette pauvre Emmy, et vous allez vous divertir, tandis qu'elle est à pleurer comme une Madeleine. Mais qui vous ramène ici vers nous? Venez-vous me prendre pour la contredanse?»

Elle se débarrassa en même temps de son bouquet et de son écharpe qu'elle laissa à côté d'Amélia, et rejoignit au bras de George les groupes de danseurs. Les femmes, les femmes seules excellent à faire de si cruelles blessures; la pointe acérée de leurs traits porte un poison mille fois plus dangereux que les armes émoussées et pesantes de l'homme. La pauvre Emmy, dont le cœur ne connaissait ni la haine ni le dédain, était livrée sans défense aux mains de son impitoyable ennemie.

George dansa deux ou trois fois avec Rebecca, Amélia ne s'en aperçut même pas, et nul ne fit attention à elle, à l'exception de Rawdon qui vint lui adresser quelques-unes de ses phrases décousues, et du capitaine Dobbin qui, vers la fin de la soirée, s'enhardit assez pour lui apporter des glaces et s'asseoir à ses côtés. Il ne la questionna point sur les causes de sa tristesse, il ne les savait que trop. Ne pouvant lui cacher les larmes qui remplissaient ses yeux, elle lui dit que mistress Crawley avait jeté le trouble dans son âme en lui apprenant que George était toujours possédé de la même passion pour le jeu.

«Il est vraiment curieux, dit le capitaine Dobbin, de voir à quels piéges grossiers se laisse prendre un homme aveuglé par l'amour du jeu.

—Hélas!» fit Emmy dominée par un violent chagrin, dans lequel n'entraient pour rien les pertes de l'argent.

Enfin George arriva; mais il venait chercher l'écharpe et les fleurs de Becky. Elle partait, sans avoir daigné même faire ses adieux à Amélia. La pauvre enfant, silencieuse comme un marbre, vit son mari s'éloigner de nouveau. Sa tête retomba sur son sein. Dobbin avait été entraîné d'un autre côté par le général de division son ami, et paraissait avoir avec lui une conversation fort sérieuse. Dobbin ne fut pas témoin de cette dernière douleur ajoutée à tant d'autres.

George remit le bouquet à mistress Crawley; un billet doux s'y cachait comme un serpent parmi les fleurs. L'œil de Rebecca l'y découvrit sur-le-champ, son éducation avait reçu un développement précoce sur le chapitre des billets doux. Elle tendit la main, prit le bouquet, et George put lire dans son regard qu'elle avait deviné la présence de son message. Rawdon était trop absorbé sans doute dans ses idées personnelles pour remarquer les signes d'intelligence échangés entre son ami et sa femme au moment du départ. Du reste, il n'y avait rien là d'extraordinaire. Un serrement de main, un coup d'œil, un salut, et puis ce fut tout; n'était-ce pas la manière dont on se disait adieu tous les jours? George, tout exalté par les joies du triomphe, n'avait pas fait la moindre attention à une phrase que Crawley lui avait dit en entraînant Rebecca. Il n'avait rien entendu, rien répondu.

Amélia avait vu en partie la scène du bouquet. George venant, à la demande de Rebecca, chercher son écharpe et ses fleurs, qu'y avait-il de plus naturel? C'était la répétition de ce qu'il avait fait vingt fois depuis quelque temps. Mais c'en était trop pour Emmy, elle n'eut pas la force d'y résister.

«William, dit-elle en prenant convulsivement le bras de Dobbin qui se trouvait près d'elle, vous êtes toujours si complaisant pour moi.... je ne me sens pas bien.... je voudrais rentrer.»

Elle l'avait appelé, sans y prendre garde, par son nom de baptême, comme George faisait avec son vieux camarade. Amélia demeurait à quelque pas de là; mais dans ce court trajet elle put remarquer dans la rue une agitation, un frémissement qui n'étaient pas ordinaires.

Plusieurs fois déjà George avait grondé sa femme pour avoir attendu son retour jusqu'à une heure avancée; afin d'éviter de nouveaux reproches elle se coucha de suite en rentrant. Il lui fut impossible de dormir, et cependant ce n'était point le tumulte, le mouvement, le galop des chevaux dans la rue, qui chassaient le sommeil de son oreiller; elle n'entendit aucun de ces bruits; mais de plus pressantes préoccupations accablaient son âme et causaient son insomnie.

Osborne, ivre du succès qu'il venait de remporter, se dirigea vers une table de jeu et se mit à jouer avec une folle audace. La chance était toujours pour lui.

«Tout me réussit ce soir, se disait-il dans ses joyeux transports; son bonheur au jeu ne contribua nullement à calmer l'exaltation de son âme. Il se leva au bout de quelques instants emportant les pièces d'or qu'il avait gagnées; et se rendit au buffet où il avala plusieurs verres de punch.»

Il apostrophait tous ceux qui l'entouraient, riait tout haut et se livrait aux saillies d'une folle gaieté. Ce fut là que Dobbin le retrouva, après l'avoir vainement cherché à la table de jeu. La figure pâle et sérieuse du capitaine contrastait avec l'air animé et insouciant de son ami.

«Ohé! Dobbin! venez donc boire, vieux Dobbin. Le vin du duc est excellent. Hé! vous autres, encore du champagne!»

Et d'une main tremblante George tendait son verre pour qu'on le remplît de nouveau.

«Partons, George, dit Dobbin, dont la figure s'assombrissait de plus en plus; vous avez bu suffisamment.

—À boire! à boire! ne faites donc pas ainsi la petite bouche. Un peu de vermillon sur vos joues, mon vieux, ça ne leur fera pas de mal. Tenez, voilà pour vous.»

Dobbin, tirant George à part, lui glissa quelques mots à l'oreille. George tressaillit, et, après une exclamation de surprise, il posa son verre, quitta la table et partit sans plus de retard au bras du capitaine Dobbin.

«L'ennemi a passé la Sambre, lui avait dit William, notre gauche est engagée, et nous serons en marche dans trois heures.»

Un tressaillement nerveux s'était emparé de George à cette nouvelle si impatiemment désirée, mais qui venait fondre sur lui rapide comme un coup de foudre. Combien étaient loin maintenant ses intrigues amoureuses, les enivrements d'une passion coupable! Mille pensées assiégèrent son âme, tandis qu'il regagnait ses quartiers. Il réfléchissait aux vicissitudes de sa vie passée, à la destinée que lui réservait l'avenir; il songeait à sa femme, à l'enfant que peut-être il ne verrait jamais. Ah! combien il aurait voulu jeter un voile sur cette nuit dont chaque souvenir s'élevait comme un remords! Pourrait-il, avec une conscience bien calme, dire adieu à la douce et innocente créature dont il avait froissé l'amour avec une froideur si outrageante?

Son mariage remontait à quelques semaines au plus, et déjà il ne lui restait plus rien de sa modeste fortune! N'était-ce pas, de sa part, le comble de l'égoïsme et de l'insouciance? Non, il n'était pas digne d'une pareille femme. En cas de malheur, que lui laisserait-il? Mais aussi pourquoi aller se marier? Les devoirs de mari n'allaient ni à son caractère ni à ses goûts. Pourquoi avait-il désobéi à son père toujours si généreux envers lui. L'espérance, le remords, l'ambition, la tendresse, mêlés d'un peu d'égoïsme, soulevaient tumultueusement son âme.

Il s'assit et écrivit à son père. L'aube commençait à poindre lorsqu'il ferma sa lettre; il la cacheta et y déposa un baiser. Il pensait à l'isolement de ce malheureux vieillard, aux mille témoignages de bonté qu'il en avait reçus à travers toutes ses sévérités.

En rentrant, il avait jeté un coup d'œil sur le lit où reposait Amélia. Une respiration douce et régulière s'échappait de sa poitrine; ses yeux étaient fermés; il crut qu'elle dormait et se réjouit en voyant le calme de ses traits. Son planton s'occupait déjà des préparatifs du départ; d'un signe il lui fit comprendre qu'il eût à faire ses arrangements sans bruit et en toute célérité. George hésitait pour savoir s'il devait éveiller Amélia ou charger son beau-frère de lui apprendre son départ. Il entrouvrit la porte pour la contempler une dernière fois.

Lorsqu'il était arrivé, elle ne dormait pas, mais elle était restée les yeux fermés. Elle voulait lui épargner même les remords des insomnies qu'il lui causait; mais le voyant revenir de nouveau et à un si court intervalle, son petit cœur craintif se sentit plus à l'aise; elle fit un mouvement de son côté comme il se retirait sur la pointe du pied, puis elle dormit d'un paisible sommeil. Quand George revint pour le suprême adieu avec un redoublement de précaution, il put distinguer à la faible lueur de la veilleuse cette pâle et douce figure dont les paupières, rougies par les larmes, étaient à demi closes et encadrées par un bras mollement arrondi et d'une blancheur éblouissante. Quelle pureté dans ses traits! Quelle grâce, quelle douceur et en même temps quelle tristesse! Chez lui, au contraire, quel égoïsme, quelle dureté, quelle barbarie! Ah! ses fautes lui apparaissaient maintenant dans toute leur immensité; la rougeur sur le front, le désespoir dans l'âme, il s'arrêta au pied du lit à contempler le sommeil de cette chaste enfant.

Tandis qu'il restait ainsi incliné sur cette charmante figure, immobile sur l'oreiller, deux bras s'enlacèrent tendrement autour de son cou.

«George, je ne dors plus, je suis éveillée, dit cette chère âme avec un sanglot capable de faire éclater son pauvre cœur.»

Éveillée! Hélas! oui, éveillée pour sa plus grande douleur, la pauvre enfant, car au même instant les notes aiguës du clairon retentirent sur la place d'armes pour s'étendre de là sur la ville entière. Bientôt la cité se trouva sur pied au son du tambour et des fifres.