Amélia, tout entière à cette passion absorbante, négligeait ses douze bonnes amies de Chiswick avec toute l'insensibilité de l'égoïsme. Il était naturel que ce seul sujet l'occupât tout entière. Miss Saltire était trop froide, on ne pouvait la prendre pour confidente. Amélia n'aurait jamais songé à en parler à miss Swartz, la jeune héritière de Saint-Kitt à la chevelure laineuse. La petite Laura Martin venait passer chez elle ses jours de congé, et ma persuasion est qu'elle lui avait accordé sa confiance, qu'elle avait promis à Laura de la prendre avec elle quand elle serait mariée. Elle devait être entrée avec Laura dans de grands détails sur la passion de l'amour, étude singulièrement utile et neuve pour cette petite personne. Hélas! hélas! je crains bien que l'esprit de notre pauvre Amélia n'ait dévié de son aplomb.
À quoi donc songeaient ses parents en n'empêchant pas ce petit cœur de battre si fort? Le vieux Sedley n'avait pas l'air de prendre garde à tout cela. Il paraissait beaucoup plus grave que d'habitude, et ses affaires de banque semblaient l'absorber tout entier. Mistress Sedley était d'une nature accommodante et peu curieuse, en sorte qu'elle n'éprouvait pas même la moindre jalousie. Quant à M. Joe, il était, à Cheltenham, l'objet d'un siége en règle de la part d'une veuve irlandaise; Amélia était donc livrée à elle-même dans la maison paternelle, et peut-être se trouvait-elle dans un trop grand isolement. Ce n'est pas que le moindre doute effleurât son cœur, car elle était sûre de George. Aux Horse-Guards, on n'avait pas toujours la permission de quitter Chatham, et puis il avait à voir ses amis et ses sœurs, à entretenir ses rapports de société quand il venait à la ville: car la société n'avait pas de plus bel ornement! Et puis encore, quand il était au régiment, il avait trop de besogne pour écrire de longues lettres. Je sais fort bien où elle serrait le paquet de celles qu'elle avait déjà reçues; je pourrais bien m'introduire dans sa chambre et les lui dérober comme avec l'anneau de Gygès....Non, non, ce serait mal. Je veux seulement y pénétrer comme un rayon de lune, et jeter un chaste regard sur ce lit où repose la fidélité, la beauté, l'innocence.
Si les lettres d'Osborne avaient un laconisme militaire, celles de miss Sedley à M. Osborne pourraient donner à ce roman une dimension insupportable même pour le lecteur le plus sensible. Non-seulement elle remplissait quatre pages de grand format; mais elle lui adressait encore des tirades entières extraites de recueils de poésie, et citait de longs passages avec la plus frénétique obstination. On eût dit qu'elle prenait à tâche de donner partout des signes de son état déplorable. Ses lettres fourmillaient de répétitions. Elle avait une orthographe douteuse, et elle prenait de fréquentes licences avec la prosodie.
Mais, mesdames, si vous ne pouvez toucher le cœur en dehors des règles de la syntaxe, si l'on ne peut vous aimer malgré vos fautes contre la versification, j'envoie au diable l'art poétique, et prie la peste d'étouffer le dernier pédant!
J'ai bien peur que le jeune homme auquel miss Amélia adressait ses lettres n'eût un cœur léger et sceptique. Le lieutenant Osborne, se voyant poursuivi, partout où il allait, de nombreux poulets qui l'exposaient aux railleries de ses camarades, intima à son domestique l'ordre de ne jamais lui remettre sa correspondance que dans son cabinet. Le capitaine Dobbin, qui, j'en suis sûr, aurait donné beaucoup pour avoir une de ces précieuses dépêches, l'avait vu à sa grande stupéfaction allumer son cigare avec une de ces lettres.
Pendant quelque temps, George essaya de tenir sa liaison secrète; mais il laissait toutefois entrevoir qu'il s'agissait d'une femme.
«Et pas la première venue, disait l'enseigne Spooney à l'enseigne Stubbles; c'est un gaillard que cet Osborne. La fille du juge de Demerara en était devenue folle; et puis, après, est venu le tour de la belle mulâtresse Miss Pye, à Saint-Vincent, vous savez; et depuis notre retour, on dit qu'il fait pis que don Juan et rendrait des points au diable.»
Stubbles et Spooney pensaient que faire pis que don Juan était se distinguer par les plus belles qualités qu'un homme pût avoir. La réputation de George était colossale parmi les jeunes officiers du régiment: il était fameux comme chasseur, fameux comme chanteur, fameux à la parade, fameux en tout et prodigue de l'argent qu'il devait à la libéralité de son père; aucun habit, au régiment, n'avait meilleure coupe que les siens, et personne n'en avait plus que lui. Ses hommes l'adoraient. Aucun autre officier, même le colonel, le vieil Heavytop, ne pouvait boire plus que lui. Il boutonnait au fleuret Knuckles, le prévôt d'armes, qui serait passé caporal sans son état perpétuel d'ivresse, et qui avait obtenu son diplôme dans un assaut. Il excellait comme joueur aux boules et aux quilles. Sur son cheval, l'Éclair, il avait gagné le prix offert par la garnison aux courses de Québec, et Amélia n'était pas seule à l'admirer. Stubbles et Spooney, du régiment, le tenaient pour un Apollon. Dobbin voyait en lui un successeur de Lovelace, et la femme du major O'Dowd déclarait qu'il était très-beau garçon et qu'il lui rappelait Fitz Jurl Fogarty, second fils de lord Castle Fogarty.
Toutes ces personnes, chacune de son côté, se livraient aux conjectures les plus romanesques à propos de la correspondance d'Osborne. Selon les uns, c'était une duchesse de Londres amourachée de lui; selon les autres, la fille d'un général qui, ne pouvant se dégager d'autres liens, l'aimait au moins d'un amour éperdu; d'autres parlaient de la femme d'un membre du parlement qui lui aurait offert quatre chevaux pour l'enlever; chacun enfin à sa guise y voyait une victime de quelque passion enivrante, romanesque et scandaleuse. Osborne refusait de jeter la moindre lumière sur toutes ces conjectures, et laissait à ses jeunes amis le soin de lui fabriquer un roman.
Pour découvrir au régiment le mot de cette intrigue, il ne fallut rien moins qu'une indiscrétion du capitaine Dobbin. Le capitaine prenait un jour son déjeuner dans la salle commune où Cackle, l'aide-chirurgien, avec Stubbles et Spooney, devisaient sur les amours d'Osborne. Stubbles soutenait que la dame mystérieuse était duchesse à la cour de la reine Charlotte, et Cackle penchait pour une danseuse de l'Opéra de la plus détestable réputation. À cette idée, Dobbin éprouva une telle indignation que, la bouche gonflée d'œuf et de pain beurré, malgré cette barrière opposée aux mouvements de sa langue, il essaya, d'articuler les sons suivants:
«Cake, vou êtes un fou stoupide, vou êtes toujou à dire des sottises et pallé de scandale. Oborne n'est point aux pieds d'une duchesse et ne songe point à se ruiner pour une plancheuse. Miss Sedley est la plus charmante fille qui ait jamais existé. Depuis longtemps il y a entre eux promesse de mariage, et l'homme qui voudrait s'attaquer à elle fera mieux de se taire en ma présence.»
En prononçant ces mots, Dobbin était devenu cramoisi, et il finit presque de s'étrangler en jetant dans sa bouche une tasse de thé bouillant. Au bout d'une demi-heure, l'histoire était connue de tout le régiment, et le soir même mistress O'Dowd écrivait à sa sœur Glorvina, à O'Dowdstown, de ne plus beaucoup se presser de quitter Dublin, le jeune Osborne ayant dirigé ses recherches d'un autre côté.
Dans la soirée, elle en fit son compliment au lieutenant par une petite allocution fort bien tournée, qu'elle accompagna d'un verre de wiskey, et il rentra chez lui furieux contre Dobbin, qui avait refusé l'invitation de mistress O'Dowd pour rester dans sa chambre à jouer un solo de flûte et à composer des vers d'un style mélancolique. L'orage grondait sur la tête de Dobbin, pour avoir ainsi trahi le secret de son ami.
«Qui diable vous a prié de parler de mes affaires? lui cria Osborne exaspéré; la belle avance que le régiment sache mon mariage! et puis cette vieille et bavarde sorcière de Peggy O'Dowd ne se gêne point pour dire de moi à sa maudite société toutes les sottises qui lui passent par la tête, pour tambouriner mon hyménée par les trois royaumes. Enfin de quel droit, je vous prie, aller dire que ma foi est engagée? de quel droit vous immiscer dans mes affaires, Dobbin?
—Il me semble.... commença le capitaine Dobbin.
—Que le diable vous emporte, Dobbin, avec ce qu'il vous semble! interrompit son jeune ami. Je vous ai des obligations, je le sais, mais je n'y puis plus tenir; vous m'ennuyez, à la fin, avec vos sermons; c'est abuser par trop du privilége des cinq années que vous avez de plus que moi. Je n'entends point supporter plus longtemps vos airs de supériorité, de pitié et de haute protection. De la pitié et de la protection! Je voudrais bien savoir en quoi je vous suis inférieur?
—Y a-t-il promesse de mariage? demanda le capitaine Dobbin.
—Est-ce que cela vous regarde plus que les autres?
—Avez-vous à en rougir? reprit Dobbin.
—De quel droit me faites-vous cette question? je voudrais bien le savoir, demanda George.
—Bon Dieu! vous ne songez point à dégager votre parole? reprit Dobbin avec inquiétude.
—En d'autres termes, vous me demandez si je suis un homme d'honneur, dit Osborne avec fierté; c'est cela, n'est-ce pas, que vous voulez dire? Depuis quelque temps vous prenez avec moi un ton que je ne veux pas.... que je ne supporterai pas davantage.
—Eh bien! oui, je vous ai dit que vous négligiez une charmante fille, George; je vous ai dit qu'en allant à la ville vous devriez aller la voir et ne point fréquenter les maisons de jeu de Saint-James.
—C'est votre argent que vous réclamez? dit George d'un air moqueur.
—Oui, sans doute; car je n'en ai pas tant à gaspiller, dit Dobbin, et vous en parlez bien à votre aise.
—Allons, William, je vous demande pardon, dit George cédant à la voix du remords; je vous ai trouvé mon ami en mainte occasion, Dieu le sait. Vous m'avez tiré de bien des mauvais pas. Lorsque Crawley des gardes m'a gagné cette somme d'argent, que serais-je devenu sans vous? Oh! je ne l'ai pas oublié. Mais vous ne devriez pas être si sévère avec moi et venir toujours me faire de la morale; je suis fou d'Amélia, je l'adore: ne vous fâchez donc plus. C'est une perfection, je sais. Mais, voyons, ne peut-on pas jouer un peu? Le régiment revient des Indes-Orientales; laissez-moi jouir de mon reste. Quand je serai marié, je me réformerai. Oh! oui, sur mon honneur. Mais maintenant, Dob, je dis que vous avez tort de vous fâcher; je vous donnerai cent livres le mois prochain: car mon père, je le sais, a l'intention de me faire un joli cadeau. Je vais, de ce pas, demander une permission à Heavytop, et demain à la ville je verrai Amélia. Dites-moi, êtes-vous content?
—Il est impossible de vous en vouloir longtemps, George, dit l'excellent capitaine. Quant à mon argent, mon garçon, je sais que, si j'en deviens bien pressé, vous êtes prêt à partager votre dernier schelling avec moi.
—Certainement, par Dieu! Dobbin, dit George avec un grand air de générosité, bien qu'il n'eût jamais le moindre argent dans sa poche.
—Cependant, George, finissez au plus vite avec cette gourme de jeunesse. Si vous aviez vu la figure de cette pauvre Emmy quand elle vous demandait l'autre jour, vous auriez envoyé au diable et billes et billard. Allez la consoler, double scélérat. Allez lui écrire une longue lettre; faites quelque chose pour la rendre heureuse: il suffit de si peu!
—Je crois, en effet, qu'elle m'aime diablement,» dit le lieutenant d'un air satisfait de lui-même. Et il alla dans la salle commune rejoindre ses gais compagnons pour la fin de la soirée.
Pendant ce temps, à Russell-Square, Amélia regardait la lune qui répandait de pâles rayons sur sa paisible demeure comme sur la caserne de Chatham, où le lieutenant Osborne avait son campement. Elle se demandait à elle-même ce qui pouvait alors occuper son héros. «Peut-être fait-il la ronde des sentinelles, pensait-elle; peut-être est-il à bivouaquer; peut-être console-t-il un camarade blessé; peut-être étudie-t-il l'art de la guerre dans sa chambre déserte.» Ses douces pensées s'envolaient comme des anges ailés, et, traversant la rivière jusqu'à Chatham, s'efforçaient de pénétrer dans la caserne de George.
Tout bien considéré, il valait autant que les portes fussent fermées et que la sentinelle refusât le passage. Qu'auraient fait ces pauvres petits anges à robe blanche, s'ils avaient entendu les chansons des jeunes officiers autour d'un bol de punch aux bleuâtres clartés?
Le lendemain de la petite conversation qui s'était tenue à la caserne, le jeune Osborne, fidèle à sa parole, se disposa à aller en ville, et mérita ainsi les éloges du capitaine Dobbin.
«J'aurais désiré lui faire un petit présent, dit Osborne à son ami avec un air de confidence; seulement ma bourse est à sec, et il faut attendre qu'il plaise à mon père de la remplir.»
Mais Dobbin ne voulut pas que ce bon mouvement de générosité restât stérile, et il donna à M. Osborne quelques bank-notes que celui-ci accepta après ce qu'il fallait tout juste d'hésitation.
Il avait bien la bonne intention de faire une jolie emplette pour Amélia; mais, en descendant de voiture, une superbe épingle de chemise frappa ses yeux dans la montre d'un joaillier, et il ne put résister à la tentation. Après l'avoir payée, il ne lui restait plus assez d'argent pour le cadeau qu'il se proposait de faire. N'importe, soyez-en sûr, ce n'était pas ses présents qu'Amélia demandait. Quand il arriva à Russell-Square, la face de la pauvre petite s'illumina comme un lever de soleil. Ses inquiétudes, ses craintes, ses larmes, ses doutes, ses insomnies prolongées, tout avait disparu, tout était oublié. Il avait suffi d'un seul sourire amoureux et vainqueur.
Du seuil de la porte, George faisait comme un dieu descendre sur elle les rayons de sa gloire; ses moustaches remplaçaient pour lui l'auréole céleste. Sambo, en annonçant le capitaine Osborne (il avait accordé de son chef cet avancement au jeune officier), laissa percer sur sa figure un sourire d'intelligence, et vit la jeune fille tressaillir, rougir et quitter son poste d'observation à la fenêtre. Sambo se retira. Quand la porte fut fermée, elle s'élança sur le cœur du lieutenant George Osborne, comme vers son asile naturel.
Pauvre petit cœur agité! Le plus bel arbre de toute la forêt, avec la tige la plus droite, les branches les plus fortes, le feuillage le plus épais, que vous avez choisi pour y bâtir votre nid et pour y gazouiller, est peut-être marqué, hélas! et tombera sous la hache avant peu. Elle dit vrai depuis longtemps, cette comparaison entre les hommes et les arbres!
George embrassa avec tendresse le front de la jeune fille; il fut très-empressé et très-aimable. Elle, de son côté, trouva son épingle de diamant d'une grâce et d'un goût parfaits; elle ne se rappelait point la lui avoir vue auparavant.
Un lecteur attentif aura sans doute remarqué la conduite du jeune lieutenant, se souviendra de son petit colloque avec le capitaine Dobbin, et pourra en tirer ses conclusions sur le caractère de M. Osborne. Un Français a dit, avec une certaine crudité de parole, qu'il y avait deux contractants dans un marché d'amour: une personne qui aime et une autre qui se laisse aimer. Tantôt l'amour vient de l'homme, tantôt de la femme. Peut-être est-il arrivé à quelque jeune passionné, par un effet d'optique amoureuse, de prendre l'insensibilité pour de la modestie, la niaiserie pour une pudeur virginale, la nullité d'esprit pour une aimable timidité. Peut-être aussi quelque femme amoureuse a-t-elle paré un lourdaud avec la splendeur et le charme de son imagination; admiré sa torpeur comme de la bonhomie; vu dans son égoïsme le sentiment de sa supériorité, dans sa pesanteur une gravité majestueuse; et imité dans sa conduite celle de la belle reine des fées, Titania, à l'égard d'un certain charpentier d'Athènes. Il me semble avoir vu de telles méprises dans le monde. Toujours est-il certain qu'Amélia tenait son amant pour l'un des plus brillants et des plus galants cavaliers des trois royaumes: le lieutenant Osborne partageait peut-être cette opinion.
Il frisait le mauvais sujet. Tous les jeunes gens le sont plus ou moins, et les jeunes filles aiment encore mieux les mauvais sujets que les garçons trop engourdis. Il n'avait pas fini de jeter sa gourme, mais cela ne pouvait plus tarder beaucoup. Grâce au retour de la paix, il allait pouvoir quitter l'armée. Désormais, plus d'avancement à attendre, plus d'occasion de signaler sa valeur et ses talents militaires. Son traitement, joint à la dot d'Amélia, leur permettrait de prendre quelque part une jolie maison de campagne au milieu d'aimables voisins. Il s'occuperait de chasse et de culture, et rien ne manquerait à son bonheur. Il ne fallait pas songer à rester à l'armée avec un ménage. Voyez-vous mistress Osborne suivant le régiment en province, ou, mieux encore, dans les Indes, entourée d'officiers, patronnée par mistress O'Dowd! Amélia n'en pouvait plus de rire aux histoires d'Osborne sur mistress la major O'Dowd; et lui aimait trop sa fiancée pour la faire souffrir des vulgarités de cette grosse mère, et l'exposer à la pénible existence des camps. En cela il n'y avait rien de personnel, oh! nullement. Son unique pensée était pour cette chère enfant, qui devait prendre rang dans la société à laquelle son mariage lui donnait droit de prétendre. Quant à elle, vous êtes sûr d'avance qu'elle donnait son assentiment complet à ces projets, ainsi qu'à tous autres sortis de la même cervelle.
C'est au milieu de ces entretiens, de ces châteaux en Espagne ornés par l'imagination d'Amélia de parterres, de promenades champêtres, d'églises de village et cætera, et pourvus en outre, dans la pensée de George, d'écuries, de chenil et de bonnes caves que ce jeune couple passait les heures les plus agréables de sa vie. Le lieutenant, n'ayant qu'un jour à rester à la ville et beaucoup de choses très-importantes à y faire, proposa à miss Emmy de venir dîner avec ses futures belles-sœurs; cette invitation la combla de joie. Il la conduisit donc auprès de ses sœurs, la laissant causer avec un entrain qui surprit beaucoup ces dignes demoiselles. Elles pensèrent qu'après tout George finirait par en tirer quelque chose. Quant à lui, il était parti à ses affaires.
En sortant, il prit d'abord des glaces chez un pâtissier de Charing-Cross; puis il alla essayer un nouvel habit à Pall-Mall, fit une visite au capitaine Cannon, joua onze parties de billard avec le susdit capitaine, en gagna huit, et retourna à Russell-Square en retard d'une demi-heure pour le dîner, mais du reste en fort belle humeur.
Il n'en était pas de même du papa Osborne. À son retour de la Cité, dès le premier pas qu'il fit dans le salon, où il trouva ses filles et l'élégante miss Wirt, celles-ci reconnurent à son air solennel, à sa figure jaune et refrognée comme il n'est pas possible, au froncement et à l'agitation de ses sourcils, que le cœur du bonhomme était mal à son aise et battait de travers sous son paletot blanc. Amélia s'avança pour le saluer, ce qu'elle ne faisait jamais sans un grand effroi, doublé encore par sa timidité. Le maître de la maison l'accueillit par un grognement sourd pour témoigner qu'il la reconnaissait, et laissa tomber de sa grosse patte velue cette main mignonne qu'on lui avait tendue, sans chercher à la retenir. Puis il jeta un regard de mauvaise humeur sur sa fille aînée. Ce coup d'œil disait à ne pas s'y méprendre:
«Que diable vient-elle faire ici?»
Celle-ci répondit sur-le-champ:
«George est à la ville, cher papa; il est allé aux Horse-Guards, il sera de retour pour dîner.
—Ah! ah! il est ici? Eh bien! je ne veux pas qu'on fasse attendre le dîner pour lui, Maria.»
Puis alors, le digne homme se laissant aller sur sa chaise, un morne silence régna dans l'élégant salon, et l'on n'entendit plus que le bruyant tic tac d'une grande horloge française.
Quand la pendule, où était représenté le sacrifice d'Iphigénie, sonna cinq heures avec un timbre aussi formidable que celui d'une cathédrale, M. Osborne tira violemment la sonnette, et le sommelier entra.
«Le dîner! cria M. Osborne.
—M. George n'est pas encore rentré, monsieur, objecta timidement le domestique.
—La peste soit de M. George! Suis-je ou non le maître chez moi? Le dîner! le dîner!»
M. Osborne fronçait le sourcil, Amélia tremblait de tous ses membres, une correspondance télégraphique s'était établie, à l'aide de leurs yeux, entre les trois autres dames, et sans plus tarder le tintement de la cloche obéissante annonçait le repas demandé. Au dernier coup, le chef de la famille, plongeant ses mains dans les larges poches de sa redingote bleue ornée de larges boutons de cuivre, descendit sans nouvel avertissement, en lançant de temps à autre un coup d'œil de mauvaise humeur vers son escorte féminine.
«Que veut dire cela, ma chère? fit l'une d'elles, tout en suivant à pas comptés le maître de céans.
—Que les fonds sont en baisse, sans doute,» répliqua miss Wirt.
Le bataillon féminin marchait tout tremblant et en silence derrière son farouche conducteur; chacun prit sa place en silence. M. Osborne marmotta un Benedicite qui ressemblait plutôt à une malédiction, puis on enleva les grands couvre-plats d'argent. Amélia était comme la feuille, car elle se trouvait à côté du rébarbatif Osborne, sans soutien ni appui auprès d'elle, George manquant et sa place restant vide.
«De la soupe,» fit M. Osborne d'un ton sépulcral en prenant la grande cuiller et en dirigeant ses yeux vers sa voisine. Il en offrit de la même façon à tout le reste de la compagnie, puis ne prononça plus une seule syllabe. «Enlevez l'assiette de miss Sedley, dit-il enfin; elle ne peut pas plus que moi avaler cette soupe. Ce n'est pas mangeable. Enlevez cette soupe, Hicks, et demain, Maria, vous chasserez la cuisinière.»
Après cette sortie contre la soupe, M. Osborne fit, avec la même malveillance et la même dureté, quelques courtes remarques sur le poisson; il se répandit en malédictions contre Billingsgate d'un ton tout à fait tragique et bien en rapport avec un si grave sujet. Puis il rentra dans le silence et avala coup sur coup plusieurs verres, affectant un air de plus en plus féroce. Enfin un vigoureux coup de marteau, annonçant l'arrivée de George, remit chacun un peu plus à son aise.
Il n'avait pu venir plus tôt, le général Daguilet l'avait fait attendre aux Horse-Guards. Il saurait fort bien se passer de soupe et de poisson. La première chose venue, tout lui allait. Il trouvait le mouton excellent, tout excellent. Sa bonne humeur contrastait singulièrement avec l'air renfrogné de son père. Il ne cessa de jaser pendant tout le dîner, à la satisfaction de tout le monde en général et en particulier d'une personne que nous croyons inutile de nommer.
Dès que les jeunes demoiselles eurent avalé la salade d'orange et le verre de vin qui formaient comme la conclusion obligée de ces tristes dîners chez M. Osborne, on donna le signal de passer au salon; aussitôt elles se levèrent toutes et partirent. Amélia espérait que Georges viendrait bientôt la rejoindre. Elle joua à son intention ses valses favorites sur le grand piano à queue qui ornait le salon du premier étage. Cet innocent artifice resta sans succès; on aurait dit qu'il fermait l'oreille. Elle joua peu à peu sur un ton de plus en plus faible, et, toute désappointée, finit par quitter le piano. Ses trois amies exécutèrent pour elle les morceaux les plus beaux et les plus brillants du nouveau répertoire. Elle n'entendait point les notes, et restait là toute rêveuse et comme envahie par de tristes pressentiments. Le sourcil du vieil Osborne, toujours formidable, ne lui avait jamais lancé d'éclairs si pétrifiants. Ses yeux fixés sur elle lorsqu'elle avait quitté la pièce, semblaient lui reprocher quelque noir forfait; enfin, quand on avait apporté le café elle avait tressailli, comme si le sommelier Hicks lui présentait une coupe de poison. Quel mystère se cachait là-dessous? Oh! les femmes! les femmes! c'est un besoin pour elles de réchauffer leurs plus noirs pressentiments, de caresser leurs plus affreuses pensées. C'est ainsi qu'on les voit entourer de la plus vive tendresse un enfant difforme et contrefait.
Les sombres nuages de la figure paternelle avaient aussi communiqué à Osborne quelque trouble et quelque anxiété. Avec ce sourcil à la Jupiter, ce regard injecté de bile, comment obtenir du caissier donné par la nature l'argent dont George avait absolument besoin? Il entama l'éloge du vin de son père. C'était en général un des moyens qui réussissaient le mieux pour apprivoiser le vieillard.
«Aux Indes occidentales, monsieur, notre madère était loin de valoir le vôtre. Le colonel Heavytop m'a pris trois bouteilles de celles que vous m'avez envoyées l'autre jour.
—En vérité? dit le vieux bonhomme; mais aussi il me revient à huit schellings la bouteille.
—Je vous en ferai vendre, quand vous voudrez, une douzaine pour six guinées, dit George en riant. Je connais un des plus grands hommes du royaume qui en demande.
—En vérité, grommela le vieux bougon, je lui en souhaite, à celui-là.
—Quand le général Daguilet était à Chatham, monsieur, Heavytop lui donna à déjeuner, et il m'emprunta du vin. Le général le trouva excellent, et il en aurait désiré une feuillette pour le commandant en chef, qui est la main droite de son Altesse Royale.
—Ah! mais c'est du fameux vin!» dit l'homme aux gros sourcils déjà moins froncés.
George songeait à prendre avantage de la satisfaction qu'il lui avait donnée pour s'aventurer sur le brûlant terrain d'un emprunt à fonds perdus, lorsque le père, reprenant son air solennel, quoique assez cordial, lui dit de tirer la sonnette pour faire servir le bordeaux.
«Nous verrons s'il est aussi bon que le madère, que Son Altesse Royale elle-même, j'en suis sûr, ne dédaignerait pas, et tout en buvant j'ai à vous entretenir d'affaires sérieuses.»
Amélia avait entendu le coup de sonnette à l'intention du bordeaux, et alors elle s'était assise avec une agitation fébrile. Cette cloche éveillait en elle de fâcheux et tristes pressentiments. À force d'avoir des pressentiments, on finit toujours par en avoir de vrais.
«Ce que je veux connaître, George, dit le vieillard après avoir doucement savouré son premier verre, ce que je veux connaître, c'est où en sont vos affaires avec... cette petite fille qui est là-haut!
—Il ne faut pas de bien bons yeux pour le voir, dit George en faisant claquer sa langue avec volupté, c'est assez clair, monsieur... L'excellent vin!
—Qu'entendez-vous par: C'est assez clair, monsieur?
—Eh! que diable, monsieur, ne me poussez pas ainsi l'épée dans les reins, je suis un honnête homme, je ne passe point pour un bourreau de femmes; mais enfin, il faut reconnaître qu'elle m'aime autant qu'on peut aimer, et il ne faut pas avoir les yeux bien ouverts pour s'en convaincre.
—Et vous, le lui rendez-vous?
—Eh! monsieur, n'ai-je pas votre consentement pour l'épouser? Je suis un homme de parole. N'est-ce pas une convention arrêtée depuis longtemps entre nos deux familles?
—Oui, vous faites un joli garçon, en vérité, monsieur. J'ai appris de vos exploits, avec lord Tarquin, le capitaine Crawley des gardes, l'honorable M. Deuceace et consorts. Prenez garde, monsieur, prenez garde!»
Le vieillard prononça ces noms aristocratiques avec une bouche emphatique; toutes les fois qu'il rencontrait un homme titré, il n'aurait pas manqué de lui faire la courbette et de lui donner du milord, comme doit faire tout sujet britannique aux idées libérales. Puis en rentrant il lisait tout du long, dans le Dictionnaire de la Pairie, l'histoire de l'homme qu'il avait rencontré, prenait plaisir à le citer à tout propos, et faisait à ses filles un gros morceau de Sa Seigneurie. C'était un bonheur pour lui de se prosterner aux pieds du susdit personnage comme un mendiant napolitain s'étale aux rayons du soleil. George se troubla en entendant ces noms: il eut peur d'abord que son père ne fût instruit de quelque affaire de jeu. Mais le vieux rabâcheur le mit à son aise en continuant d'une voix plus douce:
«C'est bien, c'est bien; les jeunes gens sont des jeunes gens. Mon but à moi, George, c'est que vous viviez avec la meilleure société de l'Angleterre. C'est bien là, j'espère, ce que vous faites, comme vous le pouvez avec ma fortune.
—Merci, monsieur, dit George décidé à en venir à ses fins, merci! Mais ce n'est pas avec rien que l'on peut vivre avec les gens du grand monde, et regardez un peu cette bourse, monsieur.»
Et il lui tendit une bourse de filet, présent d'Amélia, où se trouvait le restant de la somme avancée par Dobbin.
«Vous ne manquerez de rien, monsieur. Le fils d'un marchand anglais ne doit manquer de rien. Mes guinées valent bien celles des autres, George, mon garçon, et Dieu seul sait si je vous les refuse. Allez chez M. Chopper demain, en passant par la Cité; il tient quelque chose à votre disposition. Je ne vous refuserai jamais mon argent tant que je serai sûr que vous fréquenterez la bonne société. C'est que, voyez-vous, il y a toujours quelque chose à gagner dans la bonne société. Je n'ai pas d'orgueil pour moi; ma naissance est des plus humbles; mais les avantages seront pour vous. Tâchez d'en profiter: fréquentez notre jeune noblesse. Elle en compte plus d'un, mon garçon, qui n'a pas à dépenser un dollar contre vous une guinée, et pour ce qui est des cotillons... (ici les sourcils du vieillard prirent un air qui en disait plus long qu'il n'en savait) il faut que jeunesse se passe. Seulement il y a une chose que je vous défends expressément; autrement, vous n'obtiendrez plus un schelling de moi: c'est le jeu, monsieur.
—Cela va sans dire, monsieur.
—Maintenant, revenons à cette petite Amélia. Croyez-vous donc que vous n'avez pas mieux à prétendre qu'à la fille d'un agent de change? George, je veux savoir votre pensée là-dessus.
—Mon Dieu! monsieur, dit George en cassant des noix, c'est un arrangement de famille; ce mariage est conclu depuis un siècle entre vous et M. Sedley.
—C'est la vérité; mais les positions changent, monsieur. J'avoue que Sedley m'a aidé à faire ma fortune, ou plutôt m'a mis en passe de la gagner par mes talents, mon génie et la brillante position que j'ai acquise, je puis le dire, dans le commerce des suifs et dans la cité de Londres. J'en ai déjà témoigné ma reconnaissance à Sedley, et il en a éprouvé les effets, comme le marque mon livre de caisse. George, je vous le dis en confidence, la tournure des affaires de M. Sedley ne me plaît point. Mon premier commis, M. Chopper, ne l'aime pas non plus, et c'est un vieux routier qui connaît la banque aussi bien qu'homme de Londres. Hulker et Bullock lui battent froid. Il aura voulu jouer pour son propre compte, c'est là toute ma peur. De plus, j'ai entendu dire que la Jeune-Amélie, capturée par un corsaire américain, avait été armée par lui. Ce qui est sûr, c'est que vous n'épouserez pas Amélia avant que j'aie vu ses deux mille livres sterling. Je ne veux point dans ma famille la fille d'un homme dont les affaires ne seraient pas bonnes. Passez-moi le vin, monsieur, et sonnez pour le café.»
Ceci dit, M. Osborne déploya la feuille du soir, et George reconnut à ce signe que l'entretien était fini et que son père allait faire un somme.
Il monta rejoindre Amélia, se sentant en fort belle humeur. Depuis bien longtemps il n'avait pas été aussi prévenant pour elle, aussi empressé à la distraire, aussi tendre, aussi aimable dans la conversation. Ah! sans doute son cœur généreux s'enflammait d'une ardeur nouvelle à la pensée du malheur qui la menaçait, ou peut-être la seule pensée de perdre cette chère petite fille la lui rendait encore plus précieuse.
Amélia vécut plusieurs jours des souvenirs de cette heureuse soirée. Sa mémoire lui rappelait un mot, un regard, la romance qu'il avait chantée, l'expression de sa figure lorsqu'il s'approchait d'elle ou la contemplait de loin. Aucune des soirées passées chez M. Osborne ne lui avait paru aussi rapide. Elle se sentit presque fâchée de voir arriver M. Sambo, qui lui apportait son châle.
Le lendemain, George vint tendrement prendre congé d'elle, puis se rendit dans la Cité, où il alla voir M. Chopper, le premier commis de son père. Il en reçut un morceau de papier qu'il échangea chez Hulker et Bullock et qui lui remplit sa poche d'argent. Au moment où George entrait dans la maison, le vieux John Sedley quittait le bureau du caissier avec une figure fort triste. Mais le filleul était trop joyeux pour remarquer la figure abattue du digne agent de change et les regards affligés que l'excellent vieillard jetait de son côté. Le jeune Bullock ne le reconduisit pas jusqu'à la porte en riant avec lui, comme les jours précédents.
Tandis que la porte de Hulker, Bullock et Comp. se refermait sur M. Sedley, M. Quill, le caissier, dont les fonctions étaient de prendre dans un tiroir les paquets de bank-notes et dans une sébille les souverains pour les donner à qui de droit, M. Quill cligna de l'œil dans la direction de M. Driver, le commis du bureau de droite, et M. Driver lui répondit par un autre clignement.
«Valeur nulle, murmura M. Driver.
—Qu'il ne faut prendre à aucun prix, répondit M. Quill. M. George Osborne, voulez-vous vérifier?»
George, en un tour de main, bourra ses poches de bank-notes, et il paya le soir même à Dobbin les cinquante livres qu'il lui devait.
Le même soir, Amélia lui écrivit une lettre des plus tendres et des plus longues. Son cœur débordait d'amour, mais elle était encore en proie à de funestes pressentiments, «Comment expliquer les farouches regards de M. Osborne? lui demandait-elle; y aurait-il une brouille entre mon père et lui?» Son pauvre père était revenu tout triste de la Cité, et l'alarme était dans la maison. En somme, ses tendresses, ses craintes, ses espérances et ses pressentiments montaient à un total de quatre pages.
«Pauvre petite Emmy, chère petite Emmy! elle est folle de moi, dit George en lisant sa lettre; sacrebleu! ajouta-t-il, voilà un punch qui m'a donné un affreux mal de tête!» Oh! oui, pauvre petite Emmy!
Dans le même temps à peu près, on aurait pu voir, se dirigeant vers une élégante maison de Park-Lane, une voiture de voyage avec une losange sur la portière. Derrière la voiture était assise une femme à l'air maussade, aux boucles pleureuses emprisonnées dans un voile vert, et sur le siége trônait un gros domestique bouffi. C'était l'équipage de notre amie miss Crawley, revenant du Hants. Les glaces étaient levées. Le gros épagneul, qui d'ordinaire passait la tête et la langue à l'une ou à l'autre portière, était couché sur les genoux de la femme à l'air maussade. Quand le carrosse s'arrêta, il en sortit, soutenue par de nombreux domestiques, une masse informe enveloppée de châles, et une jeune dame qui accompagnait ce ballot de vêtements. Sous cette épaisseur d'enveloppes se trouvait miss Crawley. On la monta jusqu'à sa chambre, on la mit au lit, et on entretint auprès d'elle une température de malade. Des estafettes furent envoyées aux médecins et aux hommes de l'art. Ceux-ci arrivèrent aussitôt, se réunirent en consultation, indiquèrent un régime et prirent leurs chapeaux. La jeune compagne de miss Crawley s'était présentée pour recevoir leurs instructions, et elle administra les médicaments prescrits par les hommes de l'art.
Le capitaine Crawley, des gardes, arriva le lendemain de la caserne de Knightsbridge. Pendant que son coursier noir piaffait sur la paille étendue devant la porte de la malade, il s'enquérait avec sollicitude de l'état de sa respectable parente. Il semblait éprouver pour celle-ci une tendresse des plus violentes. Aux premiers pas qu'il fit dans la maison, il rencontra la femme de chambre de miss Crawley, toute découragée et plus maussade que d'habitude, puis miss Briggs, la demoiselle de compagnie, tout éplorée dans le salon désert. À la nouvelle de l'indisposition de son amie bien-aimée, elle était accourue en toute hâte pour s'asseoir à ce lit de souffrance, dont elle, miss Briggs, avait si souvent adouci les amertumes. Et maintenant on lui refusait l'entrée de la chambre de miss Crawley. Une étrangère présentait à sa place les potions à sa chère amie; une étrangère venue de la province, cette odieuse miss.... Les larmes étouffaient la voix de la dame de compagnie, et elle en était réduite à ensevelir ses affections froissées et son pauvre nez rouge dans son mouchoir de couleur.
Rawdon Crawley fit passer son nom par la femme de chambre à l'air maussade, et la nouvelle compagne de miss Crawley arriva sur la pointe du pied, mit sa petite main dans celle de l'officier qui s'empressait à sa rencontre, et, jetant un regard de dédain sur la consternée miss Briggs, fit signe au guerrier de la suivre hors du salon. Elle le conduisit dans la salle à manger maintenant déserte, et dont les murs avaient été jadis les témoins de si splendides festins.
Ces deux personnes causèrent dix minutes ensemble, s'entretenant sans aucun doute de la malade qui se trouvait à l'étage supérieur; après quoi la sonnette retentit avec force et au même instant entra M. Bowls, le gros sommelier de miss Crawley, qui, pour dire vrai, avait écouté au trou de la serrure la plus grande partie de la conversation. Le capitaine sortit en tordant ses moustaches, et enfourcha son cheval qui piaffait toujours sur la paille, à la grande admiration des gamins amassés dans la rue.
Il fit faire de gracieuses courbettes à son cheval, tout en jetant un dernier coup d'œil vers la fenêtre de la salle à manger, où s'était montrée un instant, pour disparaître presque aussitôt, la figure de la jeune personne dont nous venons de parler; elle retournait sans doute à l'étage supérieur pour y donner ses soins inspirés par pure charité.
Quelle pouvait être cette jeune femme? c'est à vous que je le demande. Le soir même était servi dans la salle à manger un petit dîner pour deux personnes: mistress Firkin, la femme de chambre de miss Crawley, se rendit alors auprès de sa maîtresse et y fit ses embarras en l'absence de la nouvelle garde-malade, assise en compagnie de miss Briggs devant un simple mais appétissant dîner.
Briggs était dominée par une trop vive émotion pour avoir la force d'avaler un morceau. La même jeune personne découpa une volaille avec une adresse remarquable et demanda la sauce d'une voix si bien articulée que la pauvre Briggs, qui l'avait devant elle, sauta sur sa chaise, faillit casser la saucière et retomba de nouveau dans son état d'affaissement et de torpeur.
«Vous ne feriez pas mal de donner un verre de vin à miss Briggs, dit la même personne à M. Bowls, le gros domestique de confiance.»
Il obéit à cet ordre; miss Briggs prit le verre machinalement, l'avala de même, puis poussa un soupir et se mit à jouer avec son poulet sur son assiette.
«Je crois que nous pourrons faire notre service nous-mêmes, n'est-ce pas, miss Briggs? dit la même personne avec un organe caressant; nous vous remercions de vos bons offices, maître Bowls, et, si cela vous est égal, nous sonnerons quand nous aurons besoin de vous.»
Le sommelier descendit, et, chemin faisant, il accabla des plus horribles malédictions un pauvre domestique son subordonné.
«C'est pitié de vous voir dans cet état, miss Briggs, dit la jeune dame d'un air froid et légèrement moqueur.
—Ma bonne amie est si malade, et ne veut.... eu.... eu.... pas me voir, sanglota miss Briggs dans un nouvel accès de douleur.
—Cela ne va plus si mal; consolez-vous, chère miss Briggs, elle a un peu trop mangé; voilà tout. Elle se sent beaucoup mieux; elle sera dans peu complétement remise. Les ventouses et le traitement médical l'ont bien affaiblie; mais dans peu elle aura repris ses forces. Je vous en prie, consolez-vous et prenez encore un verre de vin.
—Mais pourquoi ne veut-elle plus me voir? disait miss Briggs en gémissant. Oh! Mathilde! après vingt-quatre ans d'affection la plus tendre, est-ce là le sort que vous réserviez à votre pauvre Arabelle?
—Ne vous lamentez pas tant, pauvre Arabelle! reprit l'autre avez un sourire imperceptible; elle ne veut point vous voir parce qu'elle dit que vous ne la soignez pas aussi bien que moi. Allez! je n'ai pas grand plaisir à rester sur pied toute ma nuit; je vous céderais volontiers la place.
—N'ai-je pas pris soin de cette chère créature pendant longues années? reprit Arabelle; et maintenant....
—Maintenant elle en préfère une autre. Eh bien! les malades ont des lubies; il faut subir leurs caprices. Quand elle ira bien, je partirai.
—Jamais! jamais! s'écria Arabelle en fourrant la moitié de son nez dans son flacon de sels.
—Que voulez-vous dire, miss Briggs? qu'elle n'ira jamais bien, ou que je ne partirai jamais? reprit l'autre avec le même entrain. Peuh! elle sera au mieux dans une quinzaine, et alors j'irai retrouver mes petits élèves à Crawley-la-Reine, et leur mère qui est bien plus malade que notre amie. Il ne faut pas être jalouse de moi, ma chère miss Briggs; je suis une pauvre petite fille sans amis et bien inoffensive. Je ne prétends point vous supplanter dans les bonnes grâces de miss Crawley. Une semaine après mon départ, elle ne pensera plus à moi, tandis que son affection pour vous est l'ouvrage de bien des années. Donnez-moi un peu de vin, ma chère Briggs, et soyons amies; car, je vous l'assure, j'ai bien besoin d'avoir des amis.»
La pauvre Briggs, au cœur tendre et sans fiel, répondit à cet appel en tendant silencieusement la main. Mais elle n'en était pas moins chagrine de se voir délaissée, et donnait un libre cours à ses amères récriminations contre les caprices de sa Mathilde. Au bout d'une demi-heure, après le repas terminé, miss Rebecca Sharp, car, chose qui vous surprendra sans doute, tel était le nom de la personne en question, miss Rebecca Sharp remonta vers la malade, et, avec les détours les plus polis, elle congédia l'infortunée Firkin.
«Merci, mistress Firkin, cela suffit, vous faites à merveille. Je vous sonnerai s'il manque quelque chose; merci bien.»
Firkin descendit les escaliers, tourmentée par une effroyable tempête de jalousie, d'autant plus terrible qu'il la fallait renfermer au fond du cœur.
Était-ce le souffle de cette tempête qui entre-bâilla la porte du salon lorsqu'elle arriva sur le palier du premier étage? Non, cette porte était doucement ouverte par la main de miss Briggs. Briggs avait fait le guet, Briggs avait entendu le bruit des pas de Firkin sur les marches de l'escalier, le choc de la cuiller contre les bords de la tasse que descendait la malheureuse exilée.
«Eh bien! Firkin? dit-elle comme l'autre entrait dans la pièce; eh bien! Jane?
—Cela va de pis en pis, miss Briggs, dit Firkin en branlant la tête.
—Elle ne se sent donc pas mieux?
—Elle ne m'a parlé qu'une seule fois. Je lui demandais si elle se trouvait plus à son aise; elle m'a répondu de taire mon bec. Oh! miss Briggs, je ne me serais jamais attendue à rien de pareil.»
Les grandes eaux recommencèrent à jouer.
«Quel est cette miss Sharp, Firkin? Ah! je ne me doutais guère, en prenant part aux réjouissances de Noël chez mes bons amis, le révérend Lionnel Delamarre et son aimable femme, non, je ne me doutais guère que je trouverais une étrangère installée à ma place dans les affections de cette chère, toujours chère Mathilde.»
Comme on peut le voir à son langage, miss Briggs possédait une teinture littéraire et sentimentale; elle avait jadis publié, par souscription, un volume de poésie, les Chants d'un rossignol.
«Voyez-vous, miss Briggs, cette jeune fille leur a tourné l'esprit à tous, répondit Firkin; sir Pitt aurait bien voulu la garder avec lui, mais il n'ose rien refuser à miss Crawley. Mistress Bute, au presbytère, n'en est pas moins entichée; ils en sont tous à ne pouvoir se passer d'elle. Le capitaine l'aime à la folie, et M. Crawley en est jaloux. Depuis que miss Crawley a eu son indisposition, elle ne veut plus souffrir auprès d'elle que miss Sharp. Expliquez-moi cela, car pour moi je n'y comprends rien. On dirait qu'elle les a tous ensorcelés.»
Rebecca passa la nuit entière au chevet de miss Crawley. La nuit suivante, la bonne dame dormait d'un si profond sommeil que Rebecca eut le temps de prendre plusieurs heures de repos sur un sofa, au pied du lit de sa protectrice. Peu de jours après miss Crawley se trouva si bien qu'elle eut la force de se lever, et, pour son plus grand divertissement, Rebecca lui donna traits pour traits la représentation de miss Briggs et de sa douleur. Ses sanglots étouffés, sa manière de se frotter la face avec son mouchoir, tout cela fut rendu avec un si admirable naturel que miss Crawley reçut de la façon la plus gaie la visite des docteurs, ce qui les étonna davantage, car ils trouvaient toujours cette enfant du siècle en proie au plus terrible abattement, à toutes les horreurs de la mort, dès qu'elle éprouvait le moindre malaise.
Le capitaine Crawley ne manquait pas un seul jour de venir, et Rebecca lui faisait le bulletin de la santé de sa tante. La convalescence fut si rapide que bientôt la pauvre miss Briggs fut admise au bonheur de voir son amie. Les personnes au cœur sensible pourront seules se faire une idée des émotions larmoyantes de ce tempérament sentimental et du caractère touchant de cette entrevue.
Miss Crawley eut du plaisir à voir miss Briggs. Rebecca contrefaisait la pauvre fille à sa barbe avec une admirable gravité, et la caricature n'en était que plus piquante pour sa vénérable protectrice.
Les causes de la déplorable indisposition de miss Crawley et de son départ de la maison de son frère sont d'une nature si peu romantique, qu'on serait gêné de les expliquer dans un roman destiné à une société élégante et sentimentale. Comment, en effet, faire comprendre à une femme délicate et du grand monde que miss Crawley avait trop bu et trop mangé, et que l'abus du homard à un souper de la cure était l'origine de l'indisposition qu'elle s'obstinait à attribuer à l'humidité du temps? Le malaise fut si violent que Mathilde, suivant l'expression du révérend, avait bien manqué de faire le grand saut. L'attente du testament avait donné la fièvre à toute la famille, et Rawdon Crawley se voyait à la tête de quarante mille livres pour le commencement de la saison de Londres. M. Crawley envoya à sa vieille tante un choix de ses brochures religieuses pour la préparer à quitter la Foire aux Vanités et Park-Lane pour un autre monde. Mais un excellent médecin de Southampton appelé à temps triompha du homard qui, un peu plus, serait devenu fatal à la vieille fille, et lui donna assez de force pour la mettre en état de revenir à Londres.
Le baronnet ne dissimula point son excessive mauvaise humeur sur le dénoûment de cette affaire.
Tandis que chacun se montrait fort empressé autour de miss Crawley, et que des messagers, envoyés d'heure en heure du presbytère, rapportaient des nouvelles de sa santé à ses affectionnés parents, dans une autre partie de la maison se trouvait une dame beaucoup plus malade, mais à qui on ne faisait aucune attention. C'était lady Crawley elle-même. En la voyant, le bon docteur avait secoué la tête: sir Pitt n'avait consenti à cette visite que parce qu'elle ne lui coûtait rien. Il tirait ainsi parti de l'indisposition de miss Crawley. On laissait milady toute seule dans sa chambre, abandonnée aux progrès du mal; on ne prenait guère plus garde à elle qu'à une mauvaise herbe du parc.
Les jeunes demoiselles se trouvaient privées de l'inestimable enseignement de leur gouvernante; car miss Sharp était une garde-malade si dévouée que miss Crawley ne voulait recevoir ses potions d'aucune autre main. Firkin était déjà supplantée longtemps avant le retour de sa maîtresse de Crawley-la-Reine. Mais cette fidèle domestique trouvait au moins dans sa tristesse une consolation à retourner à Londres, à voir miss Briggs, à souffrir avec elle les tortures de la jalousie, à partager avec elle les chagrins de leur disgrâce commune.
Le capitaine Rawdon s'était fait accorder un supplément de congé à cause de la maladie de sa tante, et il restait religieusement à la maison. Il était toujours à la porte de sa chambre, et il s'y trouva plus d'une fois face à face avec son père. Arrivait-il sans penser à mal par le corridor, aussitôt son père ouvrait sa porte, et la figure crochue du vieux baronnet apparaissait dans la fente. Quel motif avaient-ils de s'épier ainsi l'un l'autre? Ah! c'était sans doute un généreux sentiment de rivalité, c'était à qui serait le plus empressé autour du lit de la malade. Rebecca venait les consoler et leur rendre à tous deux du courage, ou plutôt elle le faisait tantôt pour l'un et tantôt pour l'autre. C'est que ces deux honnêtes personnages étaient bien désireux d'avoir des nouvelles de la malade par son messager de confiance.
Au dîner, où elle ne paraissait qu'une demi-heure, elle s'interposait pour les maintenir en bonne intelligence; puis après, elle disparaissait pour le reste de la nuit. Alors Rawdon partait pour le dépôt, à Mudbury, laissant son papa dans la société de M. Horrocks et de son rhum. Miss Sharp passa ainsi une quinzaine bien fatigante et presque mortelle dans la chambre de miss Crawley; mais ses petits nerfs semblaient être d'acier. Les fatigues et l'ennui qui sont le partage d'une garde-malade ne pouvaient lasser son dévouement à toute épreuve.
Jamais une plainte de sa part sur ses forces épuisées, sur les dérangements de la nuit, sur la mauvaise humeur de la malade, sur sa colère, sur ses terreurs de la mort; car la vieille dame passait de longues heures à pousser des cris perçants dans l'effroi de cette autre vie dont elle n'avait jamais l'air de se douter quand elle était en bonne santé. Figurez-vous, aimable lectrice, une vieille femme mondaine, égoïste, désagréable, au cœur sec, se tordant au milieu des angoisses de la douleur et de l'épouvante; mettez-vous bien ce tableau dans la tête, et, avant d'atteindre la vieillesse, apprenez à aimer et à prier!
Sharp veillait sur cette malade peu attrayante avec une patience inaltérable; rien n'échappait à sa vigilance, et son zèle exemplaire lui faisait tout prévoir. Pendant cette maladie, elle se montra toujours alerte, dormant peu, éveillée au moindre bruit, et se contentant tout au plus de quelques instants de repos. À peine surprenait-on sur sa figure les traces de la fatigue. Son teint pouvait être un peu plus pâle, ses yeux marqués d'un cercle un peu plus noir que de coutume; mais, hors de la chambre de la malade, on la trouvait toujours souriante, fraîche et bien mise, et, sous son peignoir et son bonnet, elle était aussi séduisante que dans les plus belles robes de bal.
Le capitaine, du moins, le pensait ainsi et l'aimait à en devenir fou. La flèche empennée de l'amour avait traversé son épaisse enveloppe. Six semaines de rapports continuels et de vie commune avaient suffi pour lui faire rendre les armes. Il mit dans sa confidence sa tante du presbytère et tous ceux qui voulaient l'entendre. Mistress Bute le plaisantait à ce propos; depuis longtemps elle s'était aperçue de sa forte passion; elle lui disait de prendre garde, et finissait par avouer que miss Sharp était la créature de l'Angleterre la plus vive, la plus adroite, la plus originale, la plus naturelle et la plus affectueuse. Rawdon ne devait pas jouer ainsi avec les affections de cette jeune fille; car la chère miss Crawley ne le lui pardonnerait jamais. Elle aussi était dans l'admiration de la petite gouvernante, et l'aimait comme une fille. Le devoir commandait à Rawdon de retourner à son régiment, dans la Babylone moderne, et de ne point abuser des sentiments confiants d'une pauvre innocente.
Plus d'une fois cette excellente dame, touchée des peines de cœur du jeune militaire, lui donna l'occasion de voir miss Sharp à la cure et de la reconduire au château, comme nous l'avons vu plus haut. Quand de certains hommes vous aiment, mesdames, il ont beau voir la ligne et l'hameçon et tout l'attirail qui va servir à les prendre, ils n'en sont pas moins à tourner béants autour de l'amorce, il faut qu'ils y viennent et qu'ils l'avalent. Les voilà pris, les voilà frétillant sur le sable. Rawdon reconnut bien vite chez mistress Bute l'intention manifeste de le faire tomber dans les filets de Rebecca. Il ne voyait pas bien loin, il est vrai; mais enfin un certain usage du monde faisait, à l'aide de la réflexion, pénétrer à travers les discours de mistress Bute une faible lueur dans cette âme enveloppée de ténèbres.
«Retenez bien mes paroles, Rawdon, lui disait-elle; miss Sharp sera un jour de votre famille.
—Et à quel titre, mistress Bute? disait l'officier en riant. Sera-ce comme ma cousine? François est fort tendre avec elle? est-ce là ce que vous voulez dire?
—Mieux encore, reprenait mistress Bute avec un éclair dans les yeux. Elle ne sera pas pour Pitt, c'est là qu'est votre erreur. Non, non, ce pied-plat n'en goûtera pas, et puis d'ailleurs il a un engagement avec Jane de la Moutonnière. Vous autres hommes, vous avez les yeux bouchés; vous êtes de crédules et aveugles créatures. S'il arrive quelque accident à lady Crawley, voulez-vous savoir ce qui en résultera? Miss Sharp deviendra votre belle-mère.»
À cette annonce, le chevalier Rawdon Crawley, pour témoigner de sa surprise, souffla comme un cachalot. Il n'avait pas à dire non: l'inclination peu dissimulée de son père pour miss Sharp ne lui avait point échappé. Il connaissait fort bien le tempérament du vieux baronnet: c'était un homme fort peu en peine des délicatesses de conscience. Sans demander une plus longue explication, il entra au logis en tordant sa moustache, et bien convaincu qu'il tenait enfin le secret de la diplomatie de mistress Bute.
«En vérité, c'est très-mal, c'est très-mal, en vérité, pensa Rawdon; cette pauvre femme ne cherche qu'à jeter le discrédit sur la pauvre enfant, pour l'empêcher d'entrer dans la famille et de devenir lady Crawley.»
Quand il fut seul avec Rebecca, il la plaisanta avec son bon goût ordinaire sur les inclinations du baronnet pour elle. Celle-ci redressa la tête avec un air de suprême dédain, le regarda en face et lui dit:
«Eh bien! supposons qu'il soit fou de moi. Je le connais pour ce qu'il vaut, lui et bien d'autres de son espèce. Vous ne pensez pas au moins qu'il me fasse peur, capitaine Crawley. Vous n'avez pas dans la tête que je sois incapable de défendre mon honneur, dit cette petite femme avec un regard de reine.
—Oh!... ah!... hé!... vous êtes avertie.... vous savez.... et puis voilà.... balbutia le tortilleur de moustaches.
—Croiriez-vous donc à quelque honteuse intrigue?? reprit-elle avec un accent d'indignation.
—Oh!... dieux!... en vérité.... miss Rebecca, fit entendre le dragon à la langue pâteuse.
—Vous ne me supposez donc pas le sentiment de ma dignité personnelle, parce que je suis pauvre et sans amis, et que les gens riches eux-mêmes en manquent souvent? Toute gouvernante que je suis, il ne faut pas croire que j'aie moins de jugement, de délicatesse, que je sois de moins bonne race que tous vos hobereaux de l'Hampshire? Je suis une Montmorency, pensez-y bien. Une Montmorency ne vaut-elle pas une Crawley?»
Lorsque miss Sharp, dans les grandes circonstances, faisait allusion à sa lignée maternelle, elle prenait un accent légèrement étranger qui ajoutait un grand charme à sa voix naturelle claire et sonore.
«Non, non, continua-t-elle en s'enflammant de plus en plus dans son apostrophe au capitaine; je puis endurer la pauvreté, mais non le déshonneur; l'oubli, mais non l'insulte, surtout l'insulte venant.... de vous!»
Son émotion prenant alors un libre cours, elle versa un torrent de larmes.
«Le diable m'emporte, miss Sharp.... Rebecca.... Pour l'amour du ciel.... Sur mon âme, je donnerai bien mille livres.... Arrêtez, Rebecca....»
Mais elle était déjà partie pour aller faire ce jour-là la promenade de miss Crawley. Ceci se passa avant l'indisposition mentionnée plus haut. Au dîner, Rebecca fut plus sémillante et plus gaie que jamais. Elle n'avait pas l'air de s'apercevoir des signes, des clignements d'yeux, des supplications maladroites de l'officier aux gardes; elle le laissait à son humiliation et aux tortures de son fol amour. Chaque jour la grosse cavalerie de Crawley essuyait quelque nouvelle déroute. Le gros officier en perdait la tête et n'en était que plus fou et plus amoureux.
Si le baronnet de Crawley-la-Reine n'avait pas eu sans cesse devant les yeux la crainte de perdre l'héritage de sa sœur, il n'aurait jamais consenti à priver ses filles des utiles enseignements de leur incomparable gouvernante. Le vieux château, en son absence, avait l'air d'un désert, tant Rebecca avait su s'y rendre utile et agréable. Sir Pitt n'avait plus ses lettres copiées et corrigées; ses écritures n'étaient plus au courant; les affaires de sa maison et ses nombreux dossiers souffraient beaucoup depuis le départ de son petit secrétaire. Il était facile de voir quel besoin il avait d'un tel secours, d'après le style, la rédaction et l'orthographe des nombreuses lettres qu'il lui envoyait, avec prière et même avec recommandation expresse de les corriger. Presque chaque jour on apportait une lettre du baronnet, adressant à Becky les plus vives instances pour son retour; à miss Crawley les raisonnements les plus pathétiques au sujet de l'interruption fielleuse apportée dans l'éducation de ses filles. C'était de la rhétorique perdue à l'endroit de miss Crawley.
Miss Briggs n'avait pas reçu positivement son congé comme demoiselle de compagnie; mais sa place devenait une sinécure dérisoire. Elle vivait désormais ou dans le salon, en société du gros épagneul, ou de temps à autre dans le cabinet de la femme de charge, avec la maussade Firkin. Cependant, bien que la vieille dame ne voulût en aucune manière entendre au départ de Rebecca, celle-ci n'était point installée comme titulaire de l'emploi à Park-Lane. Miss Crawley, à l'exemple de beaucoup de gens riches, avait l'habitude d'accepter de ses inférieurs tous les services qu'elle pouvait en tirer, et, sans plus se faire de bile, de les camper là dès qu'elle n'en sentait plus le besoin. La reconnaissance chez certaines personnes riches est peu commune et presque inconnue; elles reçoivent les services des gens nécessiteux comme chose qui leur est due. Et de quel droit vous plaindriez-vous, parasites et pauvres gueux? Votre amitié pour les riches est à peu près aussi sincère que celle qu'ils vous témoignent en retour. C'est l'argent que vous aimez, et non pas l'homme; et, si les rôles étaient intervertis entre Crésus et son laquais, vous savez bien, mendiants de bonne maison, de quel côté se tourneraient vos flatteries.
En dépit du naturel et de la vivacité de Rebecca, de ses airs toujours si avenants et si aimables, il pouvait bien se faire que notre vieille rusée de Londres, à laquelle on prodiguait ces trésors d'amitié, conçût quelques vagues soupçons sur le dévouement de sa garde-malade et nouvelle amie. Miss Crawley avait souvent ruminé ce principe dans sa tête, qu'on ne fait rien pour rien. Si elle jugeait les sentiments des autres sur les siens, elle devait arriver nécessairement à cette conclusion; et le fond de ses réflexions devait être que ceux-là ne peuvent avoir d'amis, qui ne sont préoccupés que d'eux-mêmes.
Quoi qu'il en soit, Becky lui était d'une grande utilité et d'une grande distraction. Aussi la généreuse miss Crawley lui avait-elle donné deux robes neuves, un vieux collier et un châle. C'était à elle qu'elle se plaignait de ses amis les plus intimes: peut-on donner une plus grande preuve de confiance et d'amitié? Elle lui bâtissait parfois les plus brillants projets d'avenir, comme, par exemple, de la marier à Clump, son apothicaire, ou de lui procurer quelque établissement avantageux du même genre; le moins c'était de la renvoyer à Crawley-la-Reine quand elle serait lasse de l'avoir auprès d'elle et que la saison de Londres commencerait.
Dès que miss Crawley, entrée en convalescence, put descendre au salon, Becky lui chanta des romances et inventa mille moyens de la distraire. Quand elle fut assez bien pour sortir en voiture, Becky l'accompagna. Dans les promenades qu'elles firent ensemble, parmi toutes les maisons où l'amitié bienveillante de miss Crawley pouvait l'aider à s'introduire, miss Sharp dirigea ses tentatives du côté de Russell-Square, vers la maison de John Sedley esquire.
Avant d'en venir à une visite, bien des lettres avaient été échangées entre les deux amies. Pendant le temps de la résidence de Rebecca dans le Hampshire, leur amitié éternelle avait, s'il faut l'avouer, souffert une baisse considérable, et son grand âge la rendait si branlante et si caduque, qu'elle était menacée d'un prochain trépas. Et puis les deux jeunes filles avaient eu chacune à songer à leurs affaires; tandis que Rebecca cherchait à s'avancer de plus en plus dans l'esprit de ceux dont elle dépendait, Amélia restait toujours absorbée dans la même idée. Les jeunes filles, en se retrouvant, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre avec cette impétuosité qui caractérise les affections de la jeunesse. Rebecca joua son rôle dans cette rencontre avec la plus bruyante et la plus démonstrative tendresse. La pauvre Amélia rougit, embrassa son amie et se trouva coupable d'un peu de froideur à son égard.
Cette première entrevue fut très-courte. Amélia était prête à sortir. Miss Crawley attendait en bas dans sa voiture. Ses gens s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, et regardaient l'honnête Sambo, le nègre de notre connaissance, comme un des naturels de l'endroit. Mais quand Amélia descendit avec sa figure sereine et souriante pour être présentée par son amie à miss Crawley, qui désirait la voir et était trop mal pour quitter sa voiture, l'aristocratie galonnée de Park-Lane fut plus que jamais surprise de rencontrer une pareille merveille à Bloomsbury, et miss Crawley se sentit prendre aux charmes de la figure aimable et rougissante de cette jeune fille, qui venait avec grâce et timidité présenter ses hommages à la protectrice de son amie.
«Quelle charmante tournure, ma chère, quelle douce voix! dit miss Crawley pendant la route, après cette courte entrevue. Ma chère Sharp, votre jeune amie est charmante. Faites-la venir à Park-Lane, entendez-vous?»
Miss Crawley avait bon goût, comme on voit: du naturel dans les manières, joint à un peu de timidité, avait le don de la charmer. Elle aimait les jolis minois, mais comme on aime à s'entourer de beaux tableaux et de belle porcelaine. Ce jour-là, à diverses reprises, elle parla avec enthousiasme d'Amélia; elle en entretint son neveu Rawdon, qui vint religieusement partager, à dîner, le poulet de sa tante.
Rebecca s'empressa aussitôt d'ajouter qu'Amélia allait sous peu se marier au lieutenant Osborne; que c'était une ancienne passion.
«Il appartient à un régiment de ligne?» demanda le capitaine Crawley; puis, après un petit effort de mémoire, il se souvint, ainsi qu'il convenait à un homme au service, qu'il devait être sur les cadres du ***e régiment.
Rebecca crut se rappeler que c'était en effet le numéro du régiment.
«Le capitaine, ajouta-t-elle, s'appelle le capitaine Dobbin.
—Une grande perche toute dégingandée, reprit Crawley, et qui s'en va de droite et de gauche; ah! je le connais bien. Osborne est un beau jeune homme avec d'épaisses moustaches noires.
—Colossales! reprit Rebecca Sharp. Elles lui donnent de la fierté, je vous assure, à raison de leur dimension.»
Le capitaine Rawdon Crawley fit alors entendre un gros rire; et les dames le pressant de s'expliquer, il se disposa à les satisfaire dès que son accès d'hilarité fut passé.
«Il s'imagine, dit-il, savoir jouer au billard. Je lui ai gagné deux cents livres sterling, au Cocotier. C'est qu'il a encore des prétentions, ce jeune imprudent. Il aurait joué sa chemise ce jour-là, sans son ami le capitaine Dobbin, qui l'a emmené de force; que la peste l'étrangle!
—Rawdon, Rawdon, ne vous faites pas plus noir que vous n'êtes, reprit miss Crawley, fort réjouie de cette histoire.
—C'est que, voyez-vous, madame, ce garçon est jobard comme il n'y en a pas. Tarquin et Deuceace lui soutirent tout l'argent qu'ils veulent. Il irait au diable pour se faire voir avec des monseigneurs. Il leur paye des dîners à Greenwich, où ils amènent toute leur société.
—Et c'est ce qu'il y a de mieux en fait de société?
—Excellente, miss Sharp, excellente, comme cela doit être. On n'en voit pas beaucoup comme cela. Ah! ah! ah!»
Et le capitaine Rawdon de rire de plus belle, s'imaginant avoir fait une délicieuse plaisanterie.
«Rawdon! Rawdon! vous êtes une mauvaise langue! lui cria sa tante.
—Son père est, à ce qu'on dit, un marchand de la Cité immensément riche; et, ma foi, tous ces marchands de la Cité ont besoin d'être saignés. Nous ne sommes pas à bout de compte avec lui, je vous assure. Ah! ah! ah!
—Fi donc! capitaine Crawley! j'en informerai Amélia. Un mari joueur!
—Oh! c'est affreux, n'est-ce pas?» dit le capitaine d'un ton solennel. Puis il ajouta aussitôt comme frappé d'une soudaine inspiration: «Eh bien! madame, vous devriez le recevoir ici.
—Est-il présentable? demanda la tante.
—Présentable? mais oui, comme tout le monde, répondit le capitaine Crawley. Il faudra l'avoir quand vous commencerez à recevoir un peu; et sa.... comment l'appelez-vous déjà?... sa belle adorée.... enfin, miss Sharp, vous savez bien.... qu'il nous l'amène. Moi, je vais lui écrire un billet pour l'engager à venir, et nous verrons s'il est aussi fort au piquet qu'au billard. Son adresse, miss Sharp?»
Miss Sharp donna à Crawley l'adresse du lieutenant, et, peu de jours après cette conversation, le lieutenant Osborne recevait une lettre couverte des jambages boiteux du capitaine Rawdon, avec une invitation de la part de miss Crawley. Rebecca envoya une autre invitation à sa chère Amélia, qui n'hésita point à accepter, quand elle eut appris que George devait être de la partie. Amélia, en conséquence, alla passer la matinée chez les dames de Park-Lane, si bienveillantes pour elle. Rebecca affecta un air de majestueuse protection. Elle était sans contredit plus adroite que son amie; et, comme celle-ci se renfermait dans un rôle de douceur et d'abnégation et cédait à quiconque voulait la dominer, elle subit les usurpations de Rebecca avec une douceur et une bonté inaltérables. Miss Crawley se montrait d'une amabilité remarquable. Son enthousiasme pour la petite Amélia était poussé au fanatisme. Elle n'était pas plus gênée pour parler d'elle en sa présence que si c'eût été une poupée, une femme de chambre ou un tableau. Son admiration dépassait toute limite. J'admire fort cette admiration que le beau monde tient toujours au service d'une classe inférieure. On a de quoi être flatté de tant de condescendance. Cette bienveillance exagérée de miss Crawley finissait par peser beaucoup à la pauvre petite Amélia, et peut-être bien, parmi les trois dames de Park-Lane, la plus aimable à son goût était l'honnête miss Briggs. Elle sympathisait avec l'honnête Briggs comme avec une personne serviable et délaissée. Du reste, il lui manquait complétement ce qu'on appelle le savoir-faire.
George avait cru venir dîner en garçon avec le capitaine Crawley. La grande voiture bourgeoise des Osborne transporta leur héritier de Russell-Square à Park-Lane; ses jeunes sœurs, qui n'étaient point invitées, dissimulèrent la mortification qu'elles éprouvaient de cette omission. Toutefois, elle cherchèrent le nom de sir Pitt Crawley dans le Dictionnaire de la noblesse, et étudièrent tous les détails donnés par ce livre sur la famille Crawley, sur sa généalogie, sur les Binkie et leur parenté, etc.... Rawdon Crawley fit à George Osborne un bon et aimable accueil; il le loua sur son talent au billard, et se mit à sa disposition pour la revanche. Il adressa à Osborne quelques questions sur son régiment, et aurait engagé un piquet séance tenante, si miss Crawley n'avait formellement banni de sa maison toute espèce de jeu. Ce jour-là, le jeune lieutenant remporta sa bourse aussi pleine qu'il l'avait apportée, au grand déplaisir de son amphitryon. Cependant ils prirent rendez-vous pour aller voir, le lendemain, un cheval que Crawley voulait vendre, pour l'essayer au Park, dîner ensemble et passer la soirée en joyeuse compagnie.
«C'est-à-dire, si vous n'êtes pas à soupirer aux pieds de miss Sedley, fit Crawley avec un coup d'œil d'intelligence. Pour jolie, en voilà une qui l'est assurément,» eut-il la bonté d'ajouter.
Osborne ne devait point aller soupirer le lendemain; il aurait donc un véritable plaisir à rejoindre le capitaine Crawley.
«Au fait, comment va la petite miss Sharp? demanda George à son ami, tout en vidant un verre de liqueur. C'est une bonne petite fille. En êtes-vous contents, à Crawley-la-Reine? continua-t-il d'un air de suffisance. Miss Sedley avait pour elle une grande tendresse, l'année dernière.»
Les petits yeux bleus du capitaine Crawley avaient lancé au lieutenant un regard plein de férocité, lorsque ce dernier s'était avancé pour renouer connaissance avec la jolie gouvernante. Mais l'accueil qu'il reçut de la jeune personne fut bien propre à apaiser toutes les jalousies qui pouvaient gonfler le cœur de l'officier aux gardes.
Après sa présentation à miss Crawley, Osborne se tourna vers Rebecca d'un air protecteur et hautain, et, se disposant à la prendre sous son bienveillant patronage, il lui tendit d'abord la main comme à l'ancienne amie d'Amélia, et lui dit:
«Eh bien! miss Sharp, comment vous portez-vous?»
En même temps, il allongeait la main gauche de son côté, s'attendant à la trouver toute fière de l'honneur qu'il lui faisait.
Miss Sharp lui présenta seulement son petit doigt, et lui fit un petit salut si glacial et si dédaigneux, que Rawdon Crawley, qui, de l'autre pièce, surveillait tous les détails de cette aventure, ne put s'empêcher de rire de l'embarras du lieutenant, qui d'abord avait tressailli, puis, après une pause, s'était décidé enfin, d'une manière assez maladroite, à prendre l'unique doigt qu'on lui tendait.
«Elle en revendrait au diable, par ma foi, se disait le capitaine ravi de son aplomb, tandis que le lieutenant, ne sachant comment entamer la conversation, demandait à Rebecca si elle se trouvait bien dans sa nouvelle place.
—Ma place? dit miss Sharp avec froideur. Vous êtes bien bon d'y penser! mais oui, c'est une assez bonne place. Les gages sont assez honnêtes; cependant miss Wirt en a peut-être davantage pour l'engager à rester auprès de vos sœurs, à Russell-Square; et comment vont ces jeunes dames? quoique je puisse bien me dispenser de m'informer de leurs nouvelles.
—Que voulez-vous dire? fit M. Osborne tout étonné.
—Ce que je veux dire? Eh! m'ont-elles jamais parlé? m'ont-elles invitée chez elles pendant mon séjour chez Amélia! Mais nous autres, pauvres gouvernantes, nous sommes habituées à ce manque d'égards.
—J'entends, chère miss Sharp! fit Osborne d'une voix suppliante.