—Au moins dans certaines familles, continua Rebecca; mais on n'en agit point ainsi dans la maison où je suis maintenant. L'or n'est pas si commun dans l'Hampshire que chez vous autres richards de la Cité; mais là, au moins, j'y ai rencontré une bonne famille de la vieille noblesse anglaise. Le père de sir Pitt, vous le savez sans doute, a refusé la pairie. Voyez pourtant comme on m'y traite; je suis on ne peut mieux. C'est en somme une excellente place. Mais c'est trop de bonté à vous de vous arrêter à ces détails.»
Osborne écumait. La petite gouvernante prenait un ton de supériorité et de persiflage qui mettait notre jeune lion sur les épines, et le sang-froid lui manquait pour couper court à cette piquante conversation.
«Vous n'avez pas, il me semble, toujours dédaigné de la sorte les familles de la Cité, reprit-il d'un ton hautain.
—Vous parlez de l'année dernière, quand je sentais encore derrière moi cette affreuse pension? Oh! alors vous avez raison. À tout prix, les jeunes pensionnaires veulent passer leurs jours de congé hors des murs de leur cachot. Mais voyez un peu, monsieur Osborne, comme dix-huit mois d'expérience nous changent! dix-huit mois, remarquez-le bien, passés avec des personnes de bon ton et de noble race. Quant à cette bonne Amélia, c'est une perle, j'en tombe d'accord avec vous, et on aura toujours du plaisir à la revoir. Allons, vous voilà tout en belle humeur; c'est qu'en effet ces bizarres habitants de la Cité!... Et M. Joe, comment va-t-il, l'étonnant M. Joseph?
—Mais il me semble que l'année dernière il ne vous déplaisait pas trop, cet étonnant M. Joseph, dit Osborne avec un air de bonhomie.
—Ah! c'est méchant! Eh bien! entre nous, mon amour pour lui ne m'a pas fait maigrir. Cependant, s'il m'eût demandé ce que vous avez l'air d'insinuer par vos regards fort charitables et fort significatifs, je n'aurais pas dit non, je l'avoue.»
Osborne arrêta sur elle un regard qui semblait dire: «En vérité, vous êtes bien bonne.»
«Ah! c'eût été un grand honneur pour moi de vous avoir pour beau-frère, n'est-ce pas? Moi, devenir la belle-sœur de George Osborne esquire, fils de John Osborne esquire, fils de.... Quel était votre grand-papa, monsieur Osborne? Voyons, ne vous fâchez pas. Ce n'est pas votre faute si vous avez un grand-papa. Et d'ailleurs, je suis parfaitement d'accord avec vous que j'aurais, sans répugnance, épousé M. Sedley. Que pouvait faire de mieux une pauvre fille sans fortune? Maintenant vous avez tout mon secret. Je suis franche et ouverte, et, tout bien considéré, c'est fort galant à vous de rappeler cette circonstance, oui, fort galant et fort poli. Ma chère Amélia, M. Osborne et moi nous parlions du pauvre Joseph. Comment va-t-il?»
George ne savait plus où donner de la tête, non pas que Rebecca eût raison contre lui, mais elle avait au moins réussi avec un plein succès à le mettre dans son tort. Il battit donc en retraite tout honteux et humilié, pensant que, s'il restait une minute de plus, il pourrait avoir à jouer un rôle assez ridicule sous les yeux d'Amélia.
Vaincu par Rebecca, ce n'est pas George qui aurait eu la petitesse de se venger d'une femme en racontant par derrière ses petites histoires scandaleuses. Il ne put toutefois s'empêcher de faire le lendemain au capitaine Crawley d'adroites confidences sur le compte de miss Rebecca: c'était une femme rusée, dangereuse, une coquette finie, etc., etc.... Crawley reçut tous ses détails en riant, et avant vingt-quatre heures Rebecca n'en ignorait pas un, tout lui était rapporté. Cela ajouta encore beaucoup à l'estime particulière qu'elle avait conçue pour M. Osborne. Je ne sais quel instinct de femme lui disait que ses premières tentatives amoureuses avaient échoué par lui, et elle l'affectionnait en conséquence.
«Il est de mon devoir de vous avertir, dit-il à Rawdon Crawley, qui venait de lui vendre son cheval et de lui gagner une vingtaine de guinées après le dîner; il est de mon devoir de vous avertir, car je me connais en femmes, et je vous engage à vous tenir sur vos gardes.
—Merci bien, mon cher, dit Crawley avec un regard pétillant de reconnaissance; vous avez l'œil trop pénétrant pour qu'on vous trompe.»
Et George le quitta, pensant tout à fait comme lui. En revoyant Amélia, il lui dit ce qu'il avait fait, et comme quoi il avait conseillé à Rawdon Crawley, un bon diable, un bon garçon, tout rond, d'être sur ses gardes contre cette astucieuse et fourbe miss Sharp.
«Contre qui? demanda vivement Amélia.
—Contre votre amie la gouvernante. Ne faites donc pas ainsi l'étonnée.
—Oh! George! qu'avez-vous fait?» dit Amélia.
Avec la pénétration féminine, que l'amour rend encore plus subtile, un instant lui avait suffi pour découvrir un secret qui avait échappé à miss Crawley, à l'innocente miss Briggs et surtout à la vue un peu obtuse du jeune lieutenant Osborne, aux épaisses moustaches.
Un jour que Rebecca était allée mettre son châle et son chapeau à l'étage supérieur, les deux amies profitèrent sans doute de l'occasion pour échanger leurs secrets et tramer quelqu'une de ces petites conspirations qui sont tout le bonheur de la vie féminine. Et nous, avec notre privilége de romancier qui nous introduit partout, il nous fut permis de voir Amélia se posant devant son amie Rebecca, lui prenant les deux mains et lui disant ces seules paroles:
«Je sais tout.»
Sur quoi Rebecca l'embrassa.
Pas un mot de plus ne fut échangé entre les deux jeunes femmes sur ce charmant secret; mais il devait avant peu tomber dans le domaine public.
Peu après les événements que nous venons de rapporter, miss Rebecca Sharp se trouvant encore chez sa protectrice à Park-Lane, on vit dans Great-Gaunt-Street un écusson de plus figurer parmi ceux qui formaient déjà la décoration de ce funèbre quartier. Placé sur la façade de la maison de sir Pitt Crawley, il n'annonçait point cependant la mort du digne baronnet. C'était un écusson de femme. Quelques années auparavant il avait déjà servi pour la vieille mère de sir Pitt, feue la douairière lady Crawley. Après son temps d'exposition, l'écusson enlevé était resté à moisir dans quelque coin de la maison du baronnet. Il revit le jour en l'honneur de la pauvre Rose Dawson. Sir Pitt était veuf une seconde fois. Les armes écartelées sur l'écu avec celles du baronnet n'appartenaient point à la pauvre Rose: la fille du quincaillier n'avait point d'armoiries. Mais les anges peints sur l'écu ne pouvaient-ils pas aussi bien lui aller qu'à la mère de sir Pitt, ainsi que le resurgam écrit en devise, et accompagné pour support de la colombe et du serpent des Crawley? Des armoiries, un écusson, le resurgam, quel sujet fécond pour moraliser!
M. Crawley avait apporté ses soins et ses consolations à cette femme délaissée sur son lit de souffrances; et elle avait quitté le monde, raffermie par ses pieuses exhortations. Depuis bien des années il était seul à lui témoigner des égards et des attentions. Telle était dès longtemps l'unique consolation de cette âme faible et abandonnée. La matière chez elle avait longtemps survécu à l'esprit. Le cœur était mort pour qu'elle pût devenir la femme de sir Pitt.
Tandis qu'elle trépassait à Crawley, son mari était à Londres à négocier quelques-unes de ses innombrables spéculations et à se disputer avec ses hommes de loi. Il trouvait néanmoins le temps d'aller souvent à Park-Lane et d'écrire notes sur notes à Rebecca pour la supplier, la conjurer, lui commander de revenir à la campagne auprès de ses jeunes élèves, qui n'avaient plus personne pour les surveiller depuis la maladie de leur mère. Mais miss Crawley ne voulait pas entendre parler de départ; car, bien que Londres ne possédât pas femme à la mode aussi disposée à mettre ses amis à l'écart, sans le moindre regret, dès qu'elle se sentait lasse de leur société, ni aussi prompte à s'en fatiguer, cependant elle était excessive dans ses attachements pendant toute leur durée, et sa passion pour Rebecca était encore dans sa première ardeur.
La nouvelle de la mort de lady Crawley ne donna pas lieu à une grande douleur ni à de longs commentaires dans la maison de miss Crawley.
«Je ferai bien de remettre ma soirée du trois, dit miss Crawley; puis, après une pause, elle ajouta: Je pense que mon frère aura la convenance de ne pas convoler à de nouvelles noces.
—C'est pour le coup que Pitt serait furieux», remarqua Rawdon, toujours avec les mêmes sentiments fraternels pour son aîné.
Rebecca ne disait rien. Elle semblait, de toute la famille, la plus triste et la plus affectée de cet événement. Elle quitta ce jour-là le salon avant le départ de Rawdon. Mais, par le plus grand des hasards, ils se rencontrèrent en bas comme ce dernier allait partir, et ils eurent ensemble une longue conversation.
Le lendemain matin, Rebecca, regardant à la fenêtre, fit tressaillir miss Crawley, tranquillement occupée à lire un roman français, lorsqu'elle lui cria d'une voix alarmée:
«Voici sir Pitt, madame!»
On entendit en même temps le baronnet frapper à la porte.
«Ma chère, je ne puis pas, je ne veux pas le voir. Dites à Bowls qu'il réponde que je suis sortie, ou descendez vous-même, et dites que je me sens trop mal pour recevoir personne. Mes nerfs sont trop agités pour qu'il me soit possible de supporter la vue de mon frère en ce moment.»
Cela dit, miss Crawley reprit son roman.
«Elle est trop malade pour vous voir, dit Rebecca, descendant vers sir Pitt, qui se disposait à monter.
—Tant mieux, répondit sir Pitt, j'avais à vous parler, miss Becky; venez avec moi dans le salon.»
Ils entrèrent tous deux.
«J'ai absolument besoin de vous à Crawley-la-Reine, mademoiselle», dit le baronnet en fixant les yeux sur elle et en déposant sur la table ses gants noirs et son chapeau orné d'un large crêpe.
Ses yeux avaient une expression si étrange, il les arrêtait sur elle si fixement, que Rebecca Sharp fut presque sur le point de trembler de tous ses membres.
«J'espère partir bientôt, dit-elle à voix basse, quand miss Crawley ira mieux.... et aller retrouver.... mes chères élèves.
—Vous me dites cela depuis trois mois, Becky, répliqua sir Pitt, et vous n'en restez pas moins auprès de ma sœur, qui vous jettera de côté un de ces quatre matins, comme une paire de vieux souliers dont elle n'a plus que faire. Je vous le répète, j'ai absolument besoin de vous. Je m'en vais pour l'enterrement. Voulez-vous venir avec moi, oui ou non?
—Je n'ose.... je ne crois pas.... il ne serait pas bien.... de m'en aller seule avec vous, monsieur, dit Becky paraissant en proie à une violente agitation.
—Je vous le répète, j'ai besoin de vous, dit sir Pitt en frappant sur la table. Je ne puis rien faire sans vous. Je ne sais ce qui nous arriverait, si vous tardiez encore longtemps. La maison va tout de travers. Rien n'est plus à sa place. Tous mes comptes sont embrouillés. Il faut que vous reveniez. Revenez, chère Becky, revenez.
—Revenir; mais à quel titre, monsieur? murmura Rebecca.
—Revenez en qualité du lady Crawley, si vous le voulez, dit le baronnet, agitant son chapeau de deuil. Cela peut-il vous satisfaire? Revenez, et vous serez ma femme. Vous le méritez à coup sûr. Au diable la naissance; vous valez toutes les ladies du monde. Vous avez autant d'esprit dans votre petit doigt qu'il s'en trouve dans toutes les têtes réunies de toutes les femmes des baronnets du comté. Voulez-vous, oui ou non?
—Oh! sir Pitt, dit Rebecca fort émue.
—Dites oui, Becky, continua sir Pitt; je suis vieux, mais encore solide au poste. J'ai au moins vingt ans devant moi. Je vous rendrai heureuse; qu'en pensez-vous? Vous ferez tout ce qui vous plaira; vous dépenserez ce que vous voudrez; rien ne vous sera refusé. Je vous constituerai un douaire en cas de mort; tout se passera en règle. Hésitez-vous encore?»
En même temps le baronnet tombait à ses genoux avec un air de vieux satyre.
Rebecca, la figure toute consternée, fit un mouvement en arrière. Dans le cours de cette histoire, nous ne l'avions pas encore vue manquer de sang-froid; mais sa présence d'esprit lui fit ici complétement défaut. Les larmes les plus vraies coulèrent de ses yeux.
«Ah! monsieur.... ah! sir Pitt, dit-elle, je suis.... hélas!... déjà mariée!»
Tout lecteur d'un caractère sentimental, et nous n'en voulons que de ce genre, doit nous savoir gré du tableau qui couronne le dernier acte de notre petit drame. Qu'y a-t-il en effet de plus beau qu'une image de l'Amour à genoux devant la Beauté?
Mais, quand l'Amour reçut de la Beauté l'aveu terrible qu'elle était déjà mariée, il bondit soudain, et, quittant l'humble posture qu'il avait sur le tapis, il laissa échapper des exclamations qui rendirent la pauvre petite Beauté plus tremblante encore qu'elle n'était en prononçant ces malencontreuses paroles.
«Mariée! vous plaisantez, s'écria le baronnet après la première explosion de rage et de surprise. Vous voulez vous jouer de moi, Becky. Qui voudrait d'une femme sans un schelling de dot?
—Mariée! oui, mariée!» dit Rebecca fondant en larmes, la voix tremblante et son mouchoir sur ses yeux humides.
En même temps elle appuyait sa tête contre le marbre de la cheminée. On eût dit une statue de la Douleur, bien capable d'amollir le cœur le plus endurci.
«Oh! sir Pitt, cher sir Pitt, ne me croyez pas ingrate à toutes vos bontés envers moi. C'est votre noble générosité qui vient de m'arracher mon secret.
—Au diable la générosité! hurla sir Pitt; à qui donc êtes-vous mariée? où cela s'est-il fait?
—Laissez-moi retourner avec vous à la campagne, monsieur! permettez-moi de veiller sur vous avec le même dévouement! ne me séparez point de mon cher Crawley-la-Reine!
—Le ravisseur vous a donc abandonnée? dit le baronnet, s'imaginant qu'il commençait à comprendre. Eh bien! Becky, venez si vous le voulez. À parti pris conseil donné. L'offre que je vous faisais était belle cependant. Revenez au moins comme gouvernante. Vous pourrez toujours en faire à votre tête.»
Elle lui tendit la main, elle poussa des sanglots à se briser le cœur! ses boucles couvraient sa figure et elle se tenait accoudée sur le marbre de la cheminée.
«L'infâme est donc parti? reprit sir Pitt, dont l'esprit s'ouvrit à une honteuse pensée; ne pensez plus à lui, Becky, je prendrai soin de vous.
—Oh! monsieur, ce sera le bonheur de ma vie de retourner à Crawley-la-Reine et d'y prendre soin de vos enfants, de vous, comme par le passé, alors que vous m'exprimiez votre satisfaction des services de votre petite Rebecca. Quand je pense aux offres que vous venez de me faire, mon cœur se remplit de gratitude; oh! oui, je vous l'assure. Je ne puis être votre femme, permettez-moi.... d'être votre fille!»
À ces mots Rebecca tombait à genoux de la manière la plus tragique, et, pressant la main noire et crochue de sir Pitt entre ses deux petites mains blanches et lisses comme le satin, elle le regardait en face avec une expression de tendresse et de confiance. La porte s'ouvrit alors, et miss Crawley apparut sur le seuil.
Mistress Firkin et miss Briggs s'étaient trouvées par hasard à la porte du salon, comme le baronnet et Rebecca entraient dans cette pièce, et par hasard aussi elles avaient vu, à travers le trou de la serrure, le vieux bonhomme aux pieds de la gouvernante, et entendu ses offres généreuses. À peine avait-il fini que mistress Firkin et miss Briggs s'étaient élancées sur l'escalier, et, se précipitant dans la chambre où miss Crawley lisait son roman français, avaient apporté à cette vieille dame l'étourdissante nouvelle que sir Pitt, à genoux, faisait une déclaration à miss Sharp. Si vous calculez le temps nécessaire pour que le susdit dialogue ait pu s'achever, pour que miss Briggs et mistress Firkin soient grimpées jusqu'à l'étage supérieur, le temps nécessaire à miss Crawley pour s'étonner, laisser tomber son volume de Pigault-Lebrun et enfin descendre les escaliers, vous reconnaîtrez l'exacte précision de cette histoire et comment miss Crawley dut se présenter à la porte de la salle, au moment où Rebecca se trouvait dans une attitude suppliante.
«C'est la dame qui est à genoux et non pas le monsieur, dit miss Crawley avec un regard et une expression de dédain. On me disait que vous étiez à genoux, sir Pitt: mettez-vous donc encore à genoux, et voyons un peu le joli tableau que cela fait.
—J'ai remercié sir Pitt, madame, dit Rebecca en se relevant, et je lui ai dit que jamais je ne pourrais devenir lady Crawley.
—Comment! vous avez refusé ses offres?» dit miss Crawley tout ébahie.
Briggs et Firkin, se tenant sur la porte, ouvraient les yeux d'étonnement et la bouche de stupéfaction.
«Oui, je l'ai refusé, continua Rebecca d'une voix triste et larmoyante.
—Mais dois-je en croire mes oreilles, sir Pitt? et lui auriez-vous fait une déclaration formelle? demanda la vieille dame.
—Oui, dit le baronnet, c'est la vérité.
—Et vous a-t-elle refusé, comme elle le dit?
—Oui, dit sir Pitt avec un gros rire.
—Cela n'a pas l'air de vous attrister beaucoup, observa miss Crawley.
—Pas le moins du monde,» répondit sir Pitt avec un sang-froid, une bonne humeur qui laissa miss Crawley tout étonnée.
Qu'un vieux gentilhomme de bonne race se mette aux genoux d'une pauvre gouvernante et éclate de rire quand elle lui refuse sa main, qu'une pauvre gouvernante refuse un baronnet flanqué de quatre mille livres sterling de revenu, miss Crawley ne pouvait s'expliquer ces mystères. Il y avait là une intrigue qui surpassait en complication toutes celles de son bien-aimé Pigault-Lebrun.
«Je suis bien aise de vous voir si gai, mon frère, continua-t-elle sans pouvoir revenir de sa surprise.
—C'est fameux! dit sir Pitt, qui eût pensé cela? C'est un vrai démon, un petit renard, disait-il à part lui en souriant de plaisir.
—Qui eût pensé quoi? criait miss Crawley en frappant du pied. Voyons, miss Sharp, est-ce que vous attendez le divorce du Prince régent, et ne trouveriez-vous pas notre famille assez bonne pour vous?
—L'attitude que j'avais, madame, dit Rebecca, quand vous êtes entrée, témoigne assez du prix que j'attache à l'honneur que ce noble et excellent homme daignait me faire. Il faudrait n'avoir point de cœur si, en retour de tant de bonté, de tant d'affection pour la pauvre orpheline, pour l'enfant abandonnée, elle vous payait par de la froideur et de l'insensibilité. Oh! mes amis, mes bienfaiteurs! ma tendresse, ma vie, mon dévouement, tout vous appartient pour l'appui que j'ai trouvé auprès de vous. Douteriez-vous de ma reconnaissance, miss Crawley? Ah! c'en est trop.... mon cœur succombe à tant d'émotions....»
En même temps, elle se laissa tomber d'une façon si tragique sur une chaise voisine, que toute l'assistance fut attendrie de sa douleur.
«Que vous m'épousiez ou non, vous êtes une bonne petite fille, Becky, et je serai votre ami, entendez-vous?» dit Pitt en mettant son chapeau à crêpe.
Il partit, et Rebecca se sentit soulagée d'un grand poids; car ainsi son secret restait ignoré de miss Crawley, et elle pouvait encore jouir de quelque temps de répit.
Elle s'essuya les yeux avec son mouchoir, et fit signe à l'honnête Briggs, qui grillait de l'accompagner, de ne point la suivre dans sa chambre. Briggs et miss Crawley, au comble de la curiosité, se mirent à commenter ce singulier événement. Firkin, non moins émue, descendit dans les régions de la cuisine, et mit au courant de l'affaire la population mâle et femelle de l'endroit. Firkin fut si frappée de cette aventure, qu'elle jugea à propos d'écrire, par le courrier du soir, que, sauf le respect qu'elle devait à mistress Bute Crawley et à la famille du ministre, sir Pitt avait offert sa main à miss Sharp, et qu'elle l'avait refusée, à l'étonnement général.
Dans la salle à manger, où la digne miss Briggs se réjouissait de partager de nouveau les confidences de sa maîtresse, ces deux dames n'en revenaient point de la proposition de sir Pitt et du refus de Rebecca; Briggs supposait fort judicieusement qu'il devait s'élever quelque obstacle par suite d'un attachement antérieur; autrement, suivant elle, la jeune femme n'aurait pas refusé une offre si avantageuse.
«Vous auriez accepté, n'est-ce pas, Briggs? dit miss Crawley avec un air de bonté.
—Ne serait-ce pas un grand honneur pour moi de devenir la sœur de miss Crawley? répondit Briggs par une périphrase évasive.
—Eh bien! après tout, Becky eût fait une très-bonne lady Crawley,» observa miss Crawley, fort attendrie du refus de la jeune fille.
Elle était d'autant plus libérale dans son admiration qu'elle n'avait plus de sacrifice à faire.
«C'est une forte tête, continua-t-elle, avec plus d'esprit dans son petit doigt que vous, ma pauvre Briggs, n'en avez dans toute votre personne. Ses manières sont excellentes, et surtout depuis que je l'ai formée. C'est une Montmorency, on le voit bien, Briggs, et le sang est après tout quelque chose, quoique, pour ma part, je m'élève au-dessus de ces préjugés. Elle eût tenu son rang au milieu de ces orgueilleux et stupides personnages de l'Hampshire, bien mieux que la malheureuse fille du quincaillier.»
Briggs maintenait son opinion, et cet attachement antérieur devenait l'objet de leurs conjectures.
«Vous autres, pauvres créatures sans amies, vous avez toujours quelque sot roman, dit miss Crawley; et vous-même, qu'avez-vous fait de votre bel amour pour ce maître d'écriture? Allons, Briggs, ne pleurez pas; et à quoi bon pleurer ainsi? Vos larmes ne le ressusciteront pas; et je suppose que cette infortunée Becky n'aura pas été moins niaise, moins sentimentale que.... Il y a là-dessous un apothicaire, un commis, un peintre, un jeune ministre ou quelque chose de cette espèce.
—Pauvre enfant! pauvre enfant!» disait Briggs se reportant à vingt-quatre ans en arrière et pensant au maître d'écriture pulmonique, dont une mèche de cheveux jaunes et des lettres remarquables par leur griffonnage restaient dans son pupitre comme un aliment éternel pour son amour et ses regrets, «Pauvre enfant!» répétait Briggs; elle se voyait encore avec ses joues fraîches et ses dix-huit ans, allant le soir à l'église et chantant avec son pulmonique sur le livre des psaumes.
«Après une telle conduite de la part de Rebecca, dit miss Crawley avec enthousiasme, notre famille doit faire quelque chose pour elle. Cherchez à découvrir quel est l'individu, Briggs. Je l'établirai en boutique, je lui ferai faire mon portrait, ou je parlerai de lui à mon cousin l'évêque; je donnerai une dot à Becky, nous aurons une noce, Briggs; vous ferez le déjeuner, et vous serez la demoiselle d'honneur.»
Briggs déclara que ce serait charmant et s'extasia sur l'inépuisable bonté de sa chère miss Crawley. Elle monta dans la chambre de Rebecca pour la consoler, pour causer de l'offre, du refus, de ses motifs d'agir ainsi, pour lui faire part des généreuses intentions de miss Crawley et pour tâcher de découvrir qui était le maître et seigneur du cœur de miss Sharp.
Rebecca, en proie à une vive émotion, répondit aux offres bienveillantes que lui apportait miss Briggs avec toute la chaleur de la reconnaissance. Elle lui avoua qu'il y avait là-dessous un secret attachement entouré du plus délicieux mystère. Quel dommage que miss Briggs ne fût pas restée une minute de plus au trou de la serrure!
Rebecca allait peut-être lui en dire plus long; mais à peine miss Briggs se trouvait-elle auprès de Rebecca depuis cinq minutes, que miss Crawley s'y présenta en personne, honneur jusqu'alors inouï. Son impatience ne lui ayant pas permis d'attendre le retour de son ambassadrice, elle était venue elle-même. Elle dit à Briggs de quitter la chambre, exprima hautement à Rebecca son approbation sur sa conduite, et lui demanda des détails sur le colloque qui avait amené l'offre surprenante de sir Pitt.
Rebecca lui dit que, depuis longtemps, elle s'apercevait des prévenances dont sir Pitt voulait bien l'honorer, car c'était son habitude de faire connaître ses sentiments d'une manière assez franche et assez peu déguisée. Elle eut soin de taire ses raisons particulières de refus, dont elle ne voulait point, pour le moment, occuper l'esprit de miss Crawley. L'âge, le rang, les habitudes de sir Pitt lui avaient fait trouver ce mariage complétement impossible. D'ailleurs, une femme qui possède le moindre sentiment de dignité personnelle, de convenance, peut-elle écouter de pareilles propositions à un tel moment, lorsque les funérailles de la dernière épouse ne sont pas encore terminées?
«À d'autres, ma chère, vous n'auriez pas refusé, s'il n'y avait pas anguille sous roche, dit miss Crawley, arrivant brusquement à ses fins. Dites-moi vos motifs; quels sont vos motifs personnels? Il y a un amoureux là-dessous; il y a quelqu'un qui a touché votre cœur.»
Rebecca, baissant les yeux, avoua qu'il y en avait un.
«Vous avez deviné tout juste, ma chère dame, dit-elle d'une voix douce et timide; vous vous étonnez qu'une pauvre fille sans amis ait trouvé à placer son cœur? Mais je n'ai jamais entendu dire que la pauvreté fût un obstacle à la loi commune. Ah! que n'a-t-il pu en être ainsi!
—Pauvre chère âme, s'écria miss Crawley toujours prête à faire du sentiment, votre amour n'est donc point partagé? nous pleurons donc dans le secret et l'abandon? Contez-moi tout, que je puisse vous consoler.
—Que cela n'est-il en votre pouvoir, chère madame? dit Rebecca de la même voix larmoyante. Ah! j'en aurais bien besoin!»
Et elle appuyait sa tête sur l'épaule de miss Crawley, et pleurait avec tant de naturel que la vieille dame, maîtrisée pas un mouvement de sympathie, l'embrassa avec une tendresse presque maternelle, et l'assura avec vivacité de son estime et de son affection, déclarant qu'elle l'aimait comme une fille et qu'elle ferait tout au monde pour lui être utile.
«Et maintenant, ma chère, son nom? Est-ce le frère de cette charmante miss Sedley? Vous m'avez touché un mot d'une affaire avec lui. Je l'inviterai ici et il sera à vous. Vous pouvez compter dessus, ma chère.
—Ne m'interrogez point, dit Rebecca; plus tard, bientôt vous saurez tout, oui, tout, chère et excellente miss Crawley! bien chère amie.... Mais puis-je vous donner ce nom?
—Je le veux, ma chère enfant, répliqua la vieille dame en l'embrassant.
—Il m'est impossible de vous rien dire maintenant, sanglota Rebecca; je suis bien malheureuse!... mais aimez-moi toujours.... promettez-moi de m'aimer toujours.»
Toutes deux maintenant versaient des larmes, car l'émotion de la jeune femme avait été contagieuse pour sa vieille protectrice. Miss Crawley fit solennellement cette promesse et quitta ensuite sa petite amie, pleine d'admiration pour cette simple, tendre, affectueuse et incompréhensible créature.
Seule et livrée à elle-même pour réfléchir sur les événements imprévus et merveilleux de cette journée, sur ce qu'elle était, sur ce qu'elle aurait pu être, quels furent, à votre avis, les sentiments intimes de miss, non, j'en demande pardon, de mistress Rebecca? Un peu plus haut votre serviteur a réclamé le privilége de jeter un regard furtif dans la chambre de miss Amélia Sedley et a dévoilé avec l'omniscience du nouvelliste tous les petits soucis, toutes les petites passions qui voltigeaient à l'entour de cet innocent chevet; et pourquoi ici ne pas nous déclarer le confident de Rebecca, le maître de ses secrets et le geôlier de sa conscience?
Rebecca se laissa d'abord aller aux regrets les plus vifs et les plus sincères d'avoir été réduite à renoncer à la bonne fortune prodigieuse qu'elle avait eue si près de sa main; c'était là assurément un contre-temps qui lui attirera toute la sympathie des personnes positives.
«Eh quoi! se disait Rebecca, j'aurais pu être milady! J'aurais mené ce vieux bonhomme par le nez. J'aurais dispensé mistress Bute de sa protection et M. Pitt de ses airs de supériorité. J'aurais eu maison de ville meublée à neuf et fraîchement décorée, je me serais promenée dans le plus bel équipage de Londres, j'aurais eu ma loge à l'Opéra, et, l'année prochaine, j'aurais été présentée à la cour. Voilà quelle aurait pu être la réalité, tandis que l'avenir maintenant n'est plus que doute et mystère.»
Mais Rebecca était une jeune dame d'une résolution et d'un courage trop énergiques pour se permettre longtemps ces lamentations superflues sur un passé irrévocable. Après avoir fait à ces préoccupations une part de regrets convenable, elle tourna toute son attention vers l'avenir qui, par son importance, fixait bien davantage ses méditations. Elle calcula donc quels étaient, dans sa situation, ses espérances, ses doutes et ses chances de succès.
D'abord elle était mariée, c'était là le point capital. Sir Pitt le savait. Cet aveu de sa part était moins l'effet d'une surprise que d'une décision prise sur-le-champ. Il aurait fallu tôt ou tard en venir à cette déclaration. Pourquoi remettre ce qu'on peut faire tout de suite? Lui qui aurait voulu l'épouser, garderait certainement le silence sur son mariage. Mais comment miss Crawley recevrait-elle cette nouvelle? C'était là la grande question. Rebecca flottait dans le doute; et cependant elle ne pouvait oublier les opinions manifestées par miss Crawley, son mépris déclaré pour la naissance, ses opinions d'un libéralisme avancé, ses dispositions romanesques, son vif attachement pour son neveu, enfin ses protestations, sans cesse répétées, de tendresse pour Rebecca.
«Elle est si éprise de moi, se dit Rebecca, qu'elle me pardonnera tout. Elle est si habituée à moi, que je ne crois pas qu'elle puisse se trouver bien en mon absence. Quand l'éclaircissement viendra, il y aura encore une scène, des attaques de nerfs, des querelles, et une réconciliation finale. En somme, pourquoi retarder encore? Le sort l'avait voulu; aujourd'hui ou demain, tout cela revenait au même.»
Ainsi donc, décidée à annoncer à miss Crawley la grande nouvelle, la jeune personne interrogea son esprit sur la meilleure manière de la lui présenter. Devait-elle faire face à l'orage, ou bien fuir et éviter les premières fureurs de son déchaînement? C'est en proie à ces méditations qu'elle écrivit la lettre suivante:
Très-cher ami,
La grande crise dont nous avons si souvent parlé va enfin éclater. La moitié de mon secret est connue et de mûres réflexions m'ont persuadée que le temps était enfin arrivé de révéler tout ce mystère. Sir Pitt est venu me voir ce matin, et pourquoi? devinez.... Pour me faire une déclaration en forme. Qu'en pensez-vous? Quel malheur! j'aurais pu devenir lady Crawley. Qu'aurait dit mistress Bute, qu'aurait dit cette bonne tante, surtout en me voyant prendre le pas sur elle? Je me serais trouvée la maman de certaine personne au lieu d'être sa.... Oh! je tremble, je tremble quand je pense que bientôt il faudra tout dire.
Sir Pitt sait que je suis mariée; mais à qui? il l'ignore, et, grâce à cela, n'en est pas autrement fâché. Actuellement ma tante n'est pas contente de mon refus aux propositions du baronnet, mais cependant elle est toute bonté et toute tendresse. Elle veut bien reconnaître que j'eusse été pour lui une excellente femme et déclare qu'elle tiendra lieu de mère à votre petite Rebecca. Quel coup pour elle à la première ouverture qui va lui être faite! Mais qu'avons-nous à craindre, sinon une colère d'un moment? C'est mon avis, c'est ma conviction; elle raffole trop de vous, mauvais sujet et grand vaurien, pour ne pas tout vous pardonner; et, en vérité, je crois qu'après vous, je tiens la première place dans son cœur, et qu'elle serait très-malheureuse sans moi. Très-cher ami, une voix me dit que nous en sortirons victorieux. Vous laisserez là cet affreux régiment, le jeu, les courses, et vous deviendrez un honnête garçon; nous vivrons tous ensemble à Park-Lane, et nous hériterons un jour de tout l'argent de ma tante.
Je tâcherai d'aller me promener demain à la place ordinaire. Si miss Briggs m'accompagne, venez dîner et apportez-moi la réponse que vous mettrez dans le troisième volume des Sermons de Porteus. Mais, de toute manière, venez voir celle qui est toute à vous.
R...
À miss Élisa Styles, chez M. Barnet, sellier, Knightsbridge.
Nous sommes sûrs qu'il n'y a pas un lecteur de cette petite histoire qui ne possède assez de pénétration pour avoir déjà découvert que cette miss Styles, ancienne amie de pension, à ce que disait Rebecca, avec laquelle elle avait dernièrement repris une active correspondance, et qui allait chercher ses lettres chez le sellier, portait des éperons en cuivre et de grandes moustaches retroussées, et n'était autre que le capitaine Rawdon Crawley.
Comment se fit ce mariage? Voilà un problème qui ne saurait embarrasser personne. Comment empêcher un capitaine arrivé à sa majorité d'épouser une jeune personne également majeure, d'acheter une licence et de s'unir à elle dans l'une des églises de la ville? Personne n'en est encore à apprendre que, lorsqu'une femme a une volonté, elle trouve toujours moyen de l'accomplir. Voici ma version. Un jour où miss Sharp était allée passer l'après-midi chez sa chère amie miss Amélia Sedley, de Russell-Square, on avait pu voir une dame fort semblable à elle entrer dans une église de la Cité en compagnie d'un monsieur aux moustaches bien cirées, ressortir un quart d'heure après cette entrée avec le même monsieur, qui l'avait conduite à un fiacre stationnant à la porte; et ainsi s'était célébrée la cérémonie du mariage.
Personne au monde, après tant d'exemples quotidiens, n'ira, je pense, mettre en doute qu'on puisse se marier avec la première venue? N'a-t-on pas vu des gens sensés et instruits épouser leurs cuisinières. Lord Elden lui-même, le plus sérieux des hommes, n'a-t-il pas procédé à son mariage par enlèvement? Achille et Ajax n'ont-ils pas fait l'amour avec leurs belles esclaves? Pouvait-on demander à un robuste dragon, qui jamais dans sa vie n'avait cherché à régler ses passions, d'aller subitement se métamorphoser en sage et résister aux entraînements de ses caprices? Si l'on ne se mariait qu'avec poids et mesure, le monde serait bien vite dépeuplé.
Il me semble, pour ma part, que le mariage de M. Rawdon est l'une des plus honnêtes actions que nous ayons trouvées sur notre route, dans la biographie du susdit personnage. Qui songerait à lui faire un crime de s'être laissé captiver par une femme, et, après s'être laissé captiver, de l'avoir épousée en noces légitimes? L'admiration, le plaisir, l'amour, l'étonnement, la confiance illimitée, l'adoration frénétique qu'avait éprouvés par degrés ce brave et gras guerrier à l'égard de la petite Rebecca étaient des sentiments qui, aux yeux des dames, ne sauraient tourner qu'à son avantage. Si elle chantait, chaque roulade de son gosier électrisait cette âme épaisse et vibrait à travers cette masse de matière. Si elle causait, il disposait de toutes les forces de son intelligence pour l'écouter et l'admirer. Disait-elle une plaisanterie, il ruminait ce bon mot dans son esprit, et, une demi-heure après, dans la rue, finissait par éclater de rire, à la grande surprise de son groom, quand il était en tilbury, ou de son camarade qui montait à cheval à côté de lui à Rotten-Row. Pour lui, les paroles de Rebecca étaient des oracles, ses moindres actions portaient l'empreinte de la grâce et de la sagesse.
«Comme elle chante! comme elle peint! se disait-il à lui-même; comme elle monte bien la jument qui me mène à Crawley-la-Reine!» Il allait même jusqu'à lui dire dans ses moments d'épanchements: «Mon Dieu, Becky, vous pourriez fort bien vous faire général en chef ou archevêque de Cantorbéry.»
Ces sentiments sont-ils donc si rares, et combien ne voit-on pas chaque jour d'honnêtes Hercules dans les jupons de leur Omphale, et de Samsons aux épaisses moustaches prosternés aux genoux de leur Dalila!
Lors donc que Becky lui annonça l'approche de la grande crise et lui dit que le temps de l'action était venu, Rawdon lui déclara qu'il était prêt à agir sous ses ordres, et à faire charger ses troupes dès le signal du colonel. Il ne fut pas nécessaire de mettre sa lettre dans le troisième volume de Porteus. Rebecca trouva le moyen de se débarrasser de Briggs, sa compagne, et rencontra le jour suivant sa fidèle amie au rendez-vous ordinaire. Elle avait mûri son plan pendant la nuit et fit part à Rawdon du résultat de ses déterminations. Celui-ci approuva tout, comme c'était son devoir. Comment n'aurait-ce pas été pour le mieux, puisque c'était elle qui avait tout réglé? Miss Crawley ne pouvait manquer de donner à la fin son consentement ou tout au moins de s'apprivoiser, suivant l'expression de Rawdon, au bout de quelque temps. Quant aux résolutions de Rebecca, elles eussent été dans le sens opposé qu'il les eût suivies aussi aveuglément.
«Vous avez de la cervelle pour deux, Becky, lui disait-il, vous nous tirerez de ce précipice; je n'ai jamais vu personne qui vous vaille, et cependant je me suis trouvé avec des gens bien habiles, moi aussi.»
Après cette profession de foi, le dragon au cœur brûlant s'en remit à elle du soin de conduire l'exécution de son projet, conçu dans l'intérêt commun, et il exécuta ponctuellement ses ordres sans même en demander les raisons. Son rôle, dans l'affaire, se bornait tout simplement à louer pour le capitaine et mistress Crawley un logement retiré dans le voisinage de la caserne; car Rebecca s'était décidée, et avec beaucoup de sagesse, selon nous, à se faire enlever. Rawdon était ravi de cette résolution; depuis plusieurs semaines déjà il la suppliait de prendre ce parti. Il se mettait en campagne pour retenir les logements avec cette activité que l'amour seul peut donner: il avait fait si peu de difficultés sur les deux guinées par semaine demandées par la maîtresse d'hôtel, que celle-ci se reprocha de n'en avoir pas exigé davantage. Il fit apporter un piano et assez de fleurs pour remplir la moitié d'une serre. Tout était à l'avenant. Quant aux châles, aux gants, aux bas de soie, aux montres en or, aux bracelets et à la parfumerie, il en fit emplette avec toute la profusion d'un amour aveugle et d'un crédit illimité. Après avoir soulagé son esprit par ce débordement de générosité, ne sachant plus que faire de ses nerfs, il alla au club attendre, en buvant, l'heure qui devait décider de la félicité de sa vie.
Les événements du jour précédent, l'admirable conduite de Rebecca refusant de si brillantes propositions, le malheur mystérieux qui planait sur elle, et la résignation silencieuse avec laquelle elle supportait son affliction, ajoutèrent encore à la tendresse ordinaire de miss Crawley.
Dès qu'il s'agit de mariage, soit pour un refus, soit pour une demande, c'en est assez pour mettre en branle des légions de femmes, et donner du mouvement aux fibres nerveuses de chacune d'elles. Comme observateur de la nature humaine, je fréquente régulièrement l'église Saint-George pendant la saison des mariages dans le grand monde. Jamais je n'ai vu les amis du fiancé fondre en larmes, jamais je n'ai remarqué la moindre émotion dans le bedeau et le clergé qui officie. Il n'est pas rare, au contraire, de voir des femmes qui n'ont plus aucun intérêt à ce qui se passe, de vieilles ladies qui sont depuis longtemps au delà de la limite où l'on se marie, d'honnêtes mères de famille, entourées d'un cortége d'enfants, de voir, dis-je, ce troupeau de femmes pleurer, sangloter, souffler, cacher leur figure dans leur mouchoir de poche, s'abandonner aux transports de la plus farouche émotion.
En un mot, miss Crawley et miss Briggs, après la démarche de sir Pitt, se livraient à une dépense immodérée de sentiments; Rebecca était devenue l'objet du plus tendre intérêt pour miss Crawley, et, tandis que Rebecca était retirée dans sa chambre, sa vieille amie se consolait par la lecture des histoires les plus romanesques. La petite Sharp était l'héroïne du jour, grâce au mystère de ses pensées de cœur.
Jamais Rebecca n'avait trouvé un chant si doux, une conversation si séduisante que le soir qui suivit tous les préparatifs que nous venons de raconter. Elle tenait dans sa main le cœur de miss Crawley. Elle parlait d'un ton dédaigneux et moqueur de la proposition de sir Pitt, en riait comme d'un caprice extravagant de vieillard. Ses yeux se remplissaient de larmes, tandis que le cœur de Briggs débordait de l'inexprimable douleur de se voir évincée par sa rivale, quand celle-ci disait que son seul désir était de rester toujours auprès de sa chère bienfaitrice.
«Chère petite amie! disait la vieille dame; vous ne me quitterez pas de longtemps, voilà qui est convenu. Quant à retourner chez mon abominable frère, après ce qui s'est passé, il ne faut plus en parler. Vous resterez ici avec moi et avec Briggs. Briggs fait très-souvent visite à ses parents. Il ne tiendra qu'à elle d'aller les voir tant qu'elle voudra. Mais vous, ma chère, vous serez là pour avoir soin de la pauvre vieille.»
Que Rawdon Crawley se fût trouvé là, au lieu d'être à boire à son club pour endormir ses nerfs, le jeune couple, tombant aux pieds de la vieille demoiselle, aurait, par un aveu complet obtenu son pardon en un clin d'œil. Mais ce coup de fortune fut refusé à nos jeunes gens, sans doute pour le plus grand bonheur de cette histoire. Nombre d'aventures merveilleuses auxquelles ils vont se trouver mêlés, les auraient laissés bien tranquilles au coin de leur feu, sous un toit confortable, avec l'intervention dès le début du pardon consolant, mais peu dramatique de miss Crawley.
Dans la maison de Park-Lane se trouvait, sous les ordres de mistress Firkin, une jeune servante de l'Hampshire, qui, entre autres fonctions, avait celle de frapper tous les matins à la porte de miss Sharp avec la cruche d'eau chaude que Firkin ne lui aurait pas portée elle-même, eût-il dû lui en coûter la tête. Cette fille avait été élevée autrefois aux frais de la famille; elle avait un frère dans la compagnie du capitaine Crawley, et, sans blesser la vérité, on pouvait affirmer qu'elle était instruite de certains arrangements qui entrent pour beaucoup dans les combinaisons de cette histoire. Toujours on ne pourra nous contester qu'elle avait acheté un châle jaune, une paire de bottines vertes, un chapeau bleu clair ombragé d'une plume rouge, avec trois guinées provenant de Rebecca. Comme avec miss Sharp l'argent était toujours placé à intérêt, c'était sans doute les services de Betty Martin qui lui avaient valu cette largesse toute royale.
Le surlendemain des propositions de sir Pitt Crawley à miss Sharp, le soleil se leva comme à son ordinaire, et à son ordinaire aussi Betty Martin, chargée du service de l'étage supérieur, frappa à la porte de la chambre à coucher de la gouvernante.
Point de réponse. Nouveau coup à la porte: même silence. Sa cruche d'eau chaude à la main, elle ouvrit et entra dans la chambre.
La petite couchette, bien blanche, était aussi en ordre et aussi peu froissée que la veille, après que Betty avait aidé Rebecca à faire le lit. Dans un coin de la chambre se trouvaient deux petites malles ficelées, et sur la table, devant la fenêtre, piquée à la pelote, bien grosse et bien grasse, quoique doublée de satin rose, une lettre attirait les regards; il est probable qu'elle avait passé là toute la nuit.
Betty se dirigea de ce côté sur la pointe du pied comme si elle eût craint de la faire envoler, jeta autour d'elle un coup d'œil de surprise et de satisfaction, prit la lettre du bout des doigts, puis se mit à rire de bon cœur en la retournant dans tous les sens, et enfin la descendit à l'étage inférieur, chez miss Briggs.
Comment Betty reconnut-elle que la lettre était à l'adresse de miss Briggs? j'aimerais à l'apprendre! Elle avait eu beau suivre l'école du dimanche faite par mistress Bute Crawley, elle ne savait pas plus lire l'écriture que l'hébreu.
«Holà! miss Briggs, s'écria cette grosse fille; ohé! miss, quelle drôle de chose vient d'arriver! Il n'y a personne dans la chambre de miss Sharp; le lit n'a pas été défait, et elle est partie en laissant cette lettre pour vous, miss.
—Qu'est-ce que cela? s'écria Briggs laissant tomber son peigne et flotter sur ses épaules une petite corde de cheveux fanés; un enlèvement! miss Sharp en fuite! Qu'est-ce à dire que cela?»
En même temps elle rompait brusquement le cachet et, comme on dit, dévorait le contenu de la lettre à elle adressée.
«Chère miss Briggs (écrivait la fugitive), dans l'excellent cœur que je vous connais, vous trouverez pitié, sympathie et excuse pour votre pauvre amie. C'est en répandant mes larmes, mes prières, mes bénédictions que je m'éloigne de cette maison, de cette maison où la pauvre orpheline a toujours trouvé des trésors inépuisables de bonté et d'affection. J'obéis à des droits supérieurs à ceux que ma bienfaitrice peut avoir sur moi. Je me rends au devoir qui m'appelle près de mon mari. Oui, je suis mariée, et mon mari m'ordonne de le suivre sous l'humble toit qui doit désormais nous servir de demeure. Très-chère miss Briggs, annoncez cette nouvelle, en vous inspirant de votre excellent cœur, à ma chère, à ma bien-aimée amie et protectrice. Dites-lui qu'avant de partir j'ai été verser des larmes sur son oreiller, sur cet oreiller où j'ai si souvent calmé ses souffrances, et sur lequel je désire veiller encore. Oh! avec quelle joie je rentrerai à mon cher Park-Lane! Que je tremble en attendant cette réponse qui va décider de mon sort! Quand sir Pitt a daigné m'offrir sa main, honneur dont m'a trouvée digne ma bien-aimée miss Crawley (et ce sera pour moi un sujet de la bénir éternellement, puisqu'elle n'aurait pas dédaigné d'avoir la pauvre orpheline pour sœur), j'ai dit alors à sir Pitt que j'étais déjà mariée et il m'a pardonné; mais le courage m'a manqué sur le point de lui faire un aveu complet, alors que j'allais lui dire que je ne pouvais devenir sa femme, parce que j'étais déjà sa fille! J'ai épousé le meilleur, le plus généreux des hommes: le Rawdon de miss Crawley est mon Rawdon! Il ordonne, et j'incline la tête; il m'appelle dans notre humble demeure, et je le suivrai par tout l'univers. Excellente et bonne amie, intercédez auprès de la bien-aimée tante de mon Rawdon, pour lui et pour la pauvre fille à laquelle sa noble race a montré une affection sans égale. Suppliez miss Crawley de recevoir ses affectionnés enfants; et, pour terminer, mille bénédictions sans fin sur la chère maison que je quitte.