«Votre dévouée et reconnaissante,
«Rebecca Crawley.
Minuit!
Au moment où Briggs terminait la lecture de cette pièce intéressante et pathétique, grâce à laquelle elle se voyait réintégrée dans sa position de première confidente auprès de miss Crawley, mistress Firkin entra dans la chambre.
«Mistress Bute Crawley, lui dit-elle, vient d'arriver par la malle de l'Hampshire et demande du thé; voulez-vous descendre pour lui préparer à déjeuner, miss?»
À la grande surprise de Firkin, Briggs, sa robe de chambre ramenée devant elle, sa petite corde de cheveux flottant toujours à l'aventure derrière sa tête, ses papillotes suspendues en grappes autour de son front, Briggs descendit précipitamment vers mistress Bute, tenant à la main la lettre où elle avait lu ces prodigieuses nouvelles.
«Oh! mistress Firkin, s'écriait de son côté Betty, quelle affaire! miss Sharp s'est enfuie avec le capitaine; ils sont en route pour Gretna-Green.»
Il y aurait un chapitre à écrire sur les émotions de mistress Firkin, si la peinture des passions qui agitaient ses maîtresses n'était pas une plus digne occupation pour notre aimable muse.
Quand mistress Bute Crawley, transie d'un voyage nocturne et se réchauffant à l'âtre pétillant de la salle à manger, apprit de miss Briggs la nouvelle de ce mariage clandestin, elle répéta que son arrivée dans un pareil moment, où il faudrait aider cette pauvre miss Crawley à supporter un si terrible coup, était tout à fait providentielle. Rebecca n'était plus qu'une petite scélérate pétrie d'artifice et de fourberie; elle s'en était toujours défiée, et, quant à Rawdon Crawley, elle cherchait en vain à s'expliquer la folle tendresse de sa tante à son endroit. Depuis longtemps, elle ne voyait en lui qu'un débauché, un dissipateur, un être abandonné de Dieu. «Cette détestable équipée, ajoutait mistress Bute, aura du moins pour utile résultat d'ouvrir les yeux à miss Crawley sur le véritable caractère de ce misérable.»
Mistress Bute prit alors son thé avec renfort de grillades beurrées. Comme désormais il se trouvait une chambre vacante dans la maison, rien ne la forçant plus à rester à l'hôtel Gloster, où l'avait descendue la malle de Portsmouth, elle dépêcha M. Bowls avec commission d'en rapporter ses bagages.
Miss Crawley ne sortait jamais de sa chambre avant midi. Elle prenait le matin son chocolat dans son lit, tandis que Becky Sharp lui lisait le Morning-Post, faisait mille allées et venues ou la distrayait d'autre manière. Les coryphées de l'étage inférieur convinrent qu'on ménagerait la sensibilité de la chère dame jusqu'à son apparition dans le salon; on lui avait cependant annoncé que la malle de l'Hampshire avait déposé mistress Bute Crawley à l'hôtel Gloster, qu'elle envoyait ses politesses à miss Crawley et lui demandait l'autorisation de déjeuner avec miss Briggs. L'arrivée de mistress Bute, qui en tout autre temps ne lui aurait fait aucun plaisir, lui causa alors une certaine satisfaction. Miss Crawley n'était pas fâchée de parler avec sa belle-sœur de feu lady Crawley, des préparatifs pour les funérailles et des brusques propositions de sir Pitt à Rebecca.
On laissa d'abord la vieille demoiselle s'installer à son aise dans son grand fauteuil favori, échanger les embrassements et les questions d'usage avec la nouvelle arrivée; alors enfin les conjurés jugèrent le moment favorable pour lui faire subir l'opération. Qui n'a pas eu occasion d'admirer les artifices et les ménagements délicats employés par les femmes pour préparer leurs amis aux mauvaises nouvelles? Les deux acolytes de miss Crawley s'entourèrent d'un tel appareil de mystère que, sans lui avoir dit encore le premier mot de la fatale nouvelle, elles avaient pourtant éveillé chez elle, dans une proportion convenable, le doute et l'inquiétude.
«Elle a refusé sir Pitt, ma chère miss Crawley, disait mistress Bute.... voyons, du courage.... parce que.... parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement.
—Il faut toujours un parce que, répondait miss Crawley, et c'est parce qu'elle en aime un autre. Je l'ai dit hier à Briggs.
—Oui, elle en aime un autre! reprenait Briggs à son tour; hélas! ma chère et respectable amie, elle est déjà mariée!
—Oui, déjà mariée,» reprenait mistress Bute, en appuyant sur la chanterelle.
Et toutes deux, les mains croisées, se regardaient l'une l'autre, puis reportaient les yeux sur leur patiente.
«Qu'elle vienne me trouver dès son retour, cette petite astucieuse! ne me rien dire! s'écriait miss Crawley.
—Ah! elle ne reviendra pas de sitôt; montrez ici tout votre courage, ma chère amie; elle est partie, mais pour longtemps; elle.... elle est partie pour tout à fait.
—Dieux du ciel! et qui me fera mon chocolat! Vite, qu'on aille la chercher et qu'elle revienne. Je veux qu'elle revienne! hurlait la vieille fille.
—Pour l'amour du ciel, qu'elle prenne son courage à deux mains, et ne la torturez pas ainsi, miss Briggs.
—Elle est mariée à qui? s'écria la vieille fille dans une exaspération nerveuse.
—À.... à un parent de....
—Allons, parlez; c'est de quoi me rendre folle, s'écria miss Crawley à bout de patience.
—Oh! ma chère dame..., miss Briggs soutenez-la, elle a épousé Rawdon Crawley.
—Rawdon marié.... à Rebecca.... une gouvernante.... non, non.... Sortez de ma maison, vieille folle, vieille idiote! Que vous êtes stupide, Briggs.... et vous osez?... vous êtes du complot.... c'est de votre faute s'il s'est marié.... vous avez cru que je le dépouillerais alors pour vous.... je vois bien ce que c'est, Martha!»
Et la fureur de la vieille s'exhalait en phrases entrecoupées.
«Ah! quelle affliction, madame! une personne de votre rang épouser la fille d'un maître de dessin!
—Sa mère était une Montmorency, s'écria la vieille dame arrachant presque la sonnette.
—Sa mère était une fille d'Opéra, une plancheuse, peut-être pis encore,» repartit mistress Bute.
Miss Crawley poussa un dernier cri et tomba sans connaissance. On la remonta dans sa chambre, d'où elle venait de descendre. Les crises nerveuses se succédaient sans interruption. On fit venir le docteur, et l'apothicaire ne tarda pas à suivre ses pas. Mistress Bute s'installa à son chevet comme garde-malade.
«C'est le devoir de ses parents de veiller sur elle,» disait la charitable Bute.
À peine avait-on remonté miss Crawley dans sa chambre, que survint un nouveau personnage qu'il fallut mettre au courant des faits. C'était le baronnet.
«Où est Becky? dit sir Pitt; où sont ses bagages? Je viens la chercher pour partir avec moi pour Crawley-la-Reine.
—Ne connaissez-vous donc point l'étonnante nouvelle de son mariage clandestin? demanda Briggs.
—Quéque ça me fait? fit sir Pitt. Eh bien! elle est mariée, et voilà tout. Dites-lui de descendre sans plus de retard.
—Vous ne savez donc pas, monsieur, lui demanda miss Briggs, qu'elle n'est plus dans la maison, au grand désespoir de miss Crawley? La pauvre femme a bien manqué mourir lorsque nous lui avons appris l'union de la gouvernante avec le capitaine Rawdon.»
Quand sir Pitt Crawley entendit annoncer que Rebecca était la femme de son fils, il sortit de sa bouche une avalanche de jurons qui sonneraient assez mal ici, et qui firent que la pauvre Briggs, toute tremblante, s'élança de la chambre où il écumait. Nous pousserons avec elle la porte sur cette figure décomposée par la colère, enflammée par la haine et le désir.
Le lendemain de son arrivée à Crawley-la-Reine, sir Pitt se livra aux excès du délire le plus effréné, et, dans la chambre qu'avait occupée miss Sharp, il enfonça les caisses à coups de pied et mit en pièces ses papiers, ses robes et tous ses chiffons. Miss Horrocks, la fille du sommelier, prit une partie de ces débris; les enfants s'affublèrent du reste pour jouer la comédie.
Il y avait à peine quelques jours que leur pauvre mère avait été conduite à sa dernière demeure. Pas une larme, pas un regret n'avait accompagné ses cendres déposées parmi tant d'autres, toutes étrangères pour elles.
«Mais si la vieille ne s'apaise pas, disait Rawdon à sa petite femme dans leur élégante maison de Brompton, où celle-ci avait passé sa matinée à essayer un nouveau piano, ses nouveaux gants qui lui allaient à merveille, ses nouveaux châles qui lui seyaient on ne peut mieux, ses nouvelles bagues qui brillaient à ses petits doigts, et sa nouvelle montre qui faisait tic tac à son côté. Eh bien! Becky, si la vieille femme s'entête?
—Je me charge de votre fortune, reprit-elle; et Dalila caressait Samson.
—Vous pouvez tout, dit-il en déposant un baiser sur sa main mignonne; aussi, mordieu! je m'en rapporte à vous!»
S'il est au monde un endroit où la satire et le sentiment puissent se donner rendez-vous, où le risible et le larmoyant se présentent avec le plus bizarre contraste, où l'on ait le droit de se montrer mordant et pathétique avec un parfait à propos, c'est dans une de ces assemblées publiques dont l'annonce remplit chaque jour les dernières colonnes du Times, et où chacun, pour son argent, est appelé à prendre sa part de la bibliothèque, du mobilier, de la vaisselle, de la garde-robe et des vins fins d'Épicure trépassé.
Les restes de mylord Plutus reposent maintenant dans le caveau de la famille. Les statuaires taillent dans le marbre une inscription commémorative et véridique, comme on le sait, de ses vertus et de la douleur de son héritier, désormais en possession de ses biens. Quel convive de la table de Plutus peut passer devant sa maison jadis si hospitalière pour lui, sans laisser échapper un soupir, devant cette maison qui s'illuminait de si joyeuses clartés vers les sept heures du soir, dont les portes étaient toujours toutes grandes ouvertes, et dont les domestiques, tandis qu'on montait l'escalier garni de moelleux tapis, faisaient retentir le nom du visiteur de palier en palier jusqu'à ce qu'il eût pénétré dans l'élégant sanctuaire où le vieux Plutus recevait ses amis! Il en comptait beaucoup! Il les traitait si bien! Combien de gens voyait-on chez lui, spirituels sous ses vaste portiques, moroses dès qu'ils en franchissaient le seuil. Combien de gens aimables et prévenants à l'envi, qui partout ailleurs se détestaient et se seraient égorgés l'un l'autre! Il avait une certaine arrogance, mais sa cuisine aurait fait avaler bien pis encore. Il était lourd et épais, mais le feu de son vin pétillait dans toutes les conversations.
«À tout prix nous aurons quelques bouteilles de son bourgogne, disent à son cercle ses amis éplorés.
—J'ai acheté cette tabatière à la vente du vieux Plutus, reprend l'un d'eux en la faisant circuler; c'est le portrait d'une des maîtresses de Louis XV; joli bijou, n'est-ce pas? charmante miniature?»
Puis on se met à causer de la manière dont Plutus le jeune va dissiper l'héritage.
Dans l'hôtel, quelle métamorphose! la façade a disparu sous une enveloppe d'affiches; tous les articles y sont inventoriés en lettres majuscules. Un tapis est pendu comme échantillon à l'un des étages supérieurs. Une demi-douzaine de commissionnaires sont échelonnés sur les marches boueuses. La cour est envahie d'hôtes basanés à la figure plus ou moins grecque, qui vous distribuent des cartes imprimées et se proposent pour enchérir à votre compte. De vieilles femmes et des amateurs indécis encombrent les étages du haut, tâtant les couvre-pieds, fourrant les doigts dans la plume, retournant les matelas, ouvrant les tiroirs des chiffonniers. De jeunes et entreprenantes maîtresses de maison viennent mesurer la dimension des rideaux et les miroirs, pour s'assurer qu'ils conviendront à leur nouveau ménage.
M. Martofrap, assis sur une grande table d'acajou dans la salle à manger du bas, agite son marteau d'ivoire et emploie tous les artifices de l'éloquence, de l'enthousiasme, de la prière, de la raison, du désespoir pour allumer les acheteurs. Il décoche un trait satirique à M. Juda sur son engourdissement, provoque du geste M. Lévi. Il implore, commande et beugle jusqu'au moment où il laisse tomber le fatal marteau et passe au lot suivant.
Ô Plutus, qui aurait jamais pensé, lorsque nous étions en cercle autour de votre large table étincelante de vaisselle et de linge damassé, qu'on y verrait un jour figurer, en guise de plat, cet étourdissant brocanteur?
La vente tirait à sa fin. Déjà on avait vendu le magnifique ameublement du salon, sorti des meilleurs ateliers; les vins rares, qui avaient coûté des prix fabuleux et avaient été choisis avec le goût que l'on connaissait à leur possesseur; les services d'argenterie, d'une richesse et d'une ciselure remarquables. Quelques-unes des meilleures bouteilles, renommées parmi tous les amateurs du voisinage, avaient été achetées pour la cave de son maître par le sommelier de notre ami Osborne, esquire de Russell-Square. Un petit lot d'argenterie consistant en objets les plus indispensables, avait été acquis pour le compte de jeunes agents de change de la Cité. Il ne restait plus maintenant pour exciter la tentation du public que des objets de moindre valeur. L'orateur, juché sur la table, s'extasiait sur les mérites d'un tableau qu'il recommandait à l'admiration des assistants. La foule des acheteurs était loin d'être aussi choisie, aussi nombreuse qu'aux vacations précédentes.
«Numéro 369! hurlait M. Martofrap. Portrait d'un monsieur sur un éléphant. Qui parle pour le monsieur sur l'éléphant? Faites voir aux amateurs, monsieur Criarson, qu'ils puissent examiner le chef-d'œuvre.»
Un monsieur grand, pâle, à la tournure militaire, assis tranquillement sur la table d'acajou, ne put s'empêcher de rire quand M. Criarson promena ce précieux morceau sous les yeux du public.
«Montrez l'éléphant au capitaine, Criarson. Eh bien! monsieur, que disons-nous pour l'éléphant?»
Le capitaine, au lieu de répondre, rougit, se troubla et détourna la tête pendant que le vendeur renouvelait ses provocations.
«Vingt guinées pour cet objet d'art? quinze.... cinq.... qu'on dise un mot; le monsieur sans l'éléphant vaut à lui seul cinq livres.
—Je m'étonne que l'éléphant ne plie pas sous un pareil fardeau, dit un loustic de profession; son cavalier est assez gros pour cela.»
En effet le monsieur placé sur l'éléphant faisait l'effet d'un gros et grand gaillard. Un rire universel accueillit cette plaisanterie.
«Ne dépréciez pas la valeur de mon lot, maître Lévi, dit Martofrap; laissez la compagnie examiner cet objet d'art. La pose de cet intelligent animal est tout à fait conforme à sa nature. Le monsieur en veste de nankin, son fusil à l'épaule, s'en va à la chasse; dans le lointain, on voit un bananier et une pagode; c'est probablement quelque endroit célèbre dans nos fameuses possessions des Indes orientales. Combien met-on sur ce lot? Allons, messieurs, ne restons pas à coucher ici.»
Une personne offrit cinq schellings; le militaire regarda du côté d'où partait cette offre brillante; il aperçut alors un autre officier et une jeune dame lui donnant le bras, qui paraissaient se divertir beaucoup de cette scène, et à qui, en définitive, le lot fut adjugé pour une demi-guinée. L'autre amateur fut plus surpris et plus décontenancé que jamais à la vue du couple qui lui faisait face; il enfonça tout à fait sa tête dans son col d'uniforme et tourna le dos pour ne plus rencontrer cette vision désagréable.
Nous n'avons nulle envie d'entretenir nos lecteurs des autres objets que M. Martofrap eut en ce jour l'honneur d'offrir à l'avidité du public, à l'exception d'un seul toutefois: c'était un petit piano droit qu'on avait descendu des régions élevées de la maison; le grand piano à queue était déjà vendu. La jeune dame dont nous avons parlé le fit retentir sous ses doigts agiles et déliés, et l'officier, à l'autre bout de la table, se mit à rougir et à tressaillir.
La jeune dame fit pousser par un tiers les enchères du piano. Mais il y avait concurrence. Le juif de l'officier du bout de la table poussait contre le juif des acquéreurs de l'éléphant. Le petit piano fut chaudement disputé; M. Martofrap stimulait encore l'ardeur des combattants. La lutte se prolongea ainsi quelque temps, mais le capitaine et à la dame à l'éléphant finirent par quitter la lice. Le marteau tomba et le crieur fit entendre ces mots:
«Pour M. Lévi, vingt-cinq quinées.»
Le client de M. Lévi se trouva ainsi propriétaire du petit piano droit. Après cette victoire il reprit sa position normale, et, ses compétiteurs évincés jetant un coup d'œil de son côté, la dame dit à son cavalier:
«Eh mais! Rawdon, c'est le capitaine Dobbin.»
Peut-être Becky était-elle mécontente du nouveau piano que son mari avait loué pour elle; peut-être les propriétaires de l'instrument l'avaient-ils fait reprendre, refusant un plus gros crédit; peut-être enfin attachait-elle un prix tout particulier à celui dont elle avait voulu faire l'emplette, se souvenant du temps où elle en avait joué dans la petite chambre de notre chère Amélia Sedley.
La vente avait lieu dans la vieille maison de Russell-Square, où nous avons passé quelques soirées au commencement de ce récit. Le bon vieux John Sedley était ruiné, sa banqueroute affichée à la Bourse, et par suite il avait fallu procéder à son exécution commerciale.
Le sommelier de M. Osborne était venu acheter le fameux vin de Porto, pour le transporter de l'autre côté de la place. Quant à la boîte de petites cuillers de dessert, à la douzaine de couverts artistement travaillés et vendus au poids, trois jeunes agents de change, MM. Dale, Spiggot et Dale de Treadneedle-Street, qui avaient été en rapports d'affaires avec le vieillard et l'avaient trouvé bon et affable comme tous ceux qui traitaient avec lui, envoyèrent à sa demeure actuelle ce petit débris arraché du naufrage, avec leurs compliments pour la bonne mistress Sedley. Pour le piano d'Amélia, comme elle allait en avoir incessamment besoin et que le capitaine Dobbin ne savait pas plus en jouer que danser sur la corde roide, il est probable qu'il n'avait pas fait là une acquisition pour son usage personnel.
Le soir même il fut porté dans une charmante maisonnette de l'une de ces rues baptisées des noms les plus romantiques, où les habitations ressemblent à de petites maisons de poupées, et où, lorsqu'on regarde des fenêtres du premier étage, on a l'air, pour le passant, d'avoir les pieds au rez-de-chaussée. Les arbres des petits jardins qui s'étalent devant la façade de ces demeures sont couverts d'une éternelle végétation de tabliers d'enfant, de petites chaussettes rouges, de bonnets, etc. (Polyandrie, polygynie.) Malheur à l'oreille qui s'aventure dans ces lieux écartés! elle sera écorchée par les notes aiguës sortant de mauvaises épinettes et du gosier de femmes qui font gémir les échos d'alentour. Tous les soirs on voit les commis de la Cité aller dans ces réduits coquets se reposer des fatigues du jour. C'était là que M. Clapp, le commis de M. Sedley, avait son domicile, et c'était là que le bon vieillard avait trouvé un asile pour lui, sa femme et sa fille, au moment de la catastrophe.
Joe Sedley, en apprenant le malheur qui frappait sa famille, avait agi comme on devait s'y attendre de la part d'un homme de son tempérament. Il ne vint pas à Londres, mais il écrivit à sa mère de prendre chez ses banquiers tout ce dont elle aurait besoin. Ainsi il était tranquille sur le sort de ses parents; ils n'avaient plus rien à craindre du côté de la pauvreté! Ces dispositions prises, Joe Sedley alla à son restaurant de Cheltenham aussi gai que de coutume, à sa promenade en voiture, buvant son bordeaux, jouant son whist, disant ses histoires indiennes; et sa veuve irlandaise l'amadouait et le flattait comme si de rien n'était.
Ses offres d'argent, malgré le besoin qu'on en avait, firent peu d'impression sur ses parents. Amélia racontait que, la première fois qu'elle vit son père relever la tête depuis son malheur, fut le jour où il reçut de la part du jeune agent de change le paquet de couverts, accompagné de ses compliments. Alors il éclata en sanglots, alors il se mit à pleurer comme un enfant, et parut plus touché que sa femme elle-même, à qui le présent était destiné. Édouard Dale, le plus jeune des associés qui avaient acheté ces couverts en commun, se montrait toujours plein d'égards pour Amélia, et, en dépit du malheur de son père, s'offrait encore pour l'épouser. En 1820, il se maria à miss Louisa Cutts, fille de Cutts, un de nos plus grands facteurs en grains, et sa femme lui apporta une belle fortune. Maintenant il vit retiré dans l'opulence, au milieu d'une nombreuse famille, à son élégante villa de Muswell-Hill. Mais la rencontre d'un excellent cœur ne doit pas nous emporter trop loin du principal sujet de notre histoire.
Nous supposons que le lecteur s'est formé une trop haute idée du bon sens du capitaine et de mistress Rebecca, pour leur jamais attribuer la pensée de faire une visite dans un quartier aussi éloigné que Bloomsbury, s'ils eussent pu soupçonner qu'ils allaient y trouver des personnes non-seulement passées de mode, mais encore ruinées, et dont la connaissance devait être sans profit pour eux. Rebecca fut toute surprise de voir cette opulente demeure où elle avait jadis rencontré si bon accueil, mise au pillage par les acheteurs et les marchands, de trouver à chaque pas de précieux souvenirs de famille livrés à la rapacité et à l'indifférence du public. Un mois après sa fuite, elle s'était souvenue d'Amélia, et Rawdon, accueillant sa proposition avec un rire sournois, s'était montré tout disposé à visiter George Osborne.
«Excellente connaissance, Beck! disait-il en se donnant un air narquois; il faudra que je lui vende encore un cheval. Nous ferons aussi quelques parties de billard. C'est ce que j'appelle une amitié utile, madame Crawley, ah! ah!»
On aurait tort peut-être de se hâter de conclure d'après ces paroles que Rawdon Crawley trichait de propos délibéré en jouant avec M. Osborne; il voulait simplement conserver sur lui cette supériorité que chacun est bien aise de faire sentir à son voisin.
La vieille tante n'avait pas l'air très-pressée de se radoucir. Un mois s'était écoulé et M. Bowls continuait à refuser la porte à Rawdon avec la même rigueur. Ses domestiques ne pouvaient pénétrer dans la maison de Park-Lane, ses lettres lui étaient renvoyées sans qu'on eût pris la peine de les ouvrir. Miss Crawley ne sortait point, elle se sentait toujours indisposée. Mistress Bute veillait toujours sur elle et ne la quittait pas d'un instant. Crawley et sa femme auguraient mal de la présence assidue de mistress Bute.
«Eh bien! je commence à comprendre pourquoi vous vouliez que je fusse toujours avec elle à Crawley-la-Reine, dit Rawdon.
—C'est une femme bien adroite et bien fourbe, fit Rebecca avec un soupir.
—Bah, laissez là les regrets, et je serai tout consolé,» s'écria le capitaine dans un transport amoureux pour sa femme.
Celle-ci pour récompense lui donna un baiser. Elle éprouvait un certain plaisir de la généreuse confiance de son mari.
«Avec un peu de cervelle dans cette tête-là, pensa-t-elle, j'en aurais fait quelque chose.»
Mais elle ne lui laissait jamais entrevoir sa manière de penser sur son compte; elle écoutait avec une complaisance infatigable ses histoires d'écurie et de régiment; elle riait de tous ses bons mots; elle prenait le plus vif intérêt à Jack Spatterdash, dont le cheval s'était abattu; à Bob Martingale, surpris dans une maison de jeu; à Tom Cinq-Bars, qui devait courir dans un steeple-chase. Rawdon rentrait-il à la maison, il trouvait Rebecca toujours vive et joyeuse; voulait-il sortir, elle ne le retenait jamais; restait-il au logis, elle jouait du piano, chantait pour lui plaire, faisait des sirops qu'il aimait fort, veillait à son dîner, chauffait ses pantoufles et inondait son âme de mille sons empressés. Une femme, suivant ma grand'mère, ne peut être bonne si elle n'est hypocrite. Nous ne savons jamais tout ce que l'autre sexe nous dissimule; quelle adresse et quels artifices se cachent sous ce masque de franchise et de confiance; combien de manœuvres sont mises en jeu pour nous plaire, nous tromper, nous désarmer à l'aide de ces sourires en apparence si ouverts. Je ne parle point ici des grandes coquettes, mais de ces modèles domestiques, de ces prodiges de vertu féminine. On voit tous les jours des femmes couvrir avec habileté les sottises d'un mari imbécile, ou apaiser les transports d'un furibond. Une bonne ménagère commencera toujours par être une excellente diplomate.
Ces prévenances avaient métamorphosé Rawdon Crawley; de vétéran de la débauche il était devenu mari très-soumis et très-heureux. Il était complétement brouillé avec ses anciennes habitudes. À son club, on avait demandé une ou deux fois ce qu'il devenait, puis on avait fini par ne plus s'apercevoir de son absence. Pour lui, ses soirées au coin du feu, avec une femme joyeuse et souriante, une table bien servie, avaient tout le mérite de la nouveauté et du mystère. Il avait eu soin de faire son mariage sans l'annoncer dans le Morning-Post; autrement il eût été assailli des réclamations étourdissantes de ses créanciers, s'ils avaient su qu'il avait épousé une femme sans fortune.
«Je ne crains point les reproches de mes parents,» disait Becky en riant du bout des lèvres.
Elle était résolue à ne point faire connaître au monde le nouveau rang qu'elle y prenait, tant qu'il n'y aurait pas eu réconciliation avec la vieille tante. Elle vivait ainsi à Brompton sans voir personne, si ce n'est les amis de son mari, admis à l'intimité du petit couvert. Elle les enchantait tous dans ces dîners en petit comité: une conversation pleine d'entrain, puis les jouissances de la musique, charmaient les privilégiés qui avaient part à ces plaisirs. Le major Martingale n'aurait jamais demandé à voir leur acte de mariage. Le capitaine Cinq-Bars ne tarissait pas sur le talent que la maîtresse du logis déployait dans la confection du punch; le jeune lieutenant Spatterdash, joueur enragé de piquet et fort souvent invité par Crawley, était complétement sous le charme de mistress Crawley: mais la modestie et la prudence n'abandonnaient jamais la nouvelle épouse, et la réputation de Crawley comme brave à trois poils et comme jaloux achevait de protéger complétement sa chère petite femme.
Il existe dans cette ville des hommes de très-bonne race et fort à la mode, qui jamais ne hasardent le pied dans un salon de femmes. Cela explique comment le mariage de Crawley pouvait faire grand bruit dans son comté, où mistress Bute se chargeait d'en répandre la nouvelle, sans être le moins du monde l'objet des préoccupations et des entretiens de la capitale. Quant à Rawdon, il vivait très-largement, mais toujours à crédit. Il avait un actif de dettes fort respectable qui, habilement exploité, pouvait mener un homme pendant encore assez longtemps; avec des dettes, certains industriels des grandes villes savent couler une vie cent fois plus agréable que beaucoup d'autres avec de l'argent comptant.
Un jour en lisant la gazette, Rawdon trouva l'indication suivante: «Le lieutenant G. Osborne vient d'acheter le brevet de capitaine à Smith, démissionnaire;» aussitôt il exprima sur l'amant d'Amélia des sentiments d'estime dont la conséquence fut une visite à Russell-Square.
Rawdon et sa femme auraient bien voulu à la vente se rapprocher du capitaine Dobbin et apprendre quelques détails sur la catastrophe qui avait frappé les anciens amis de Rebecca; mais le capitaine avait disparu dans la foule, et ils ne purent obtenir de renseignements que de l'un des crieurs publics.
«Voyez tous ces museaux crochus, disait Becky, son tableau sous le bras et rentrant dans le buggy d'un pas assez allègre; ne dirait-on pas des vautours après la bataille?
—Je ne saurais vous dire, je n'ai jamais assisté à aucune bataille; demandez à Martingale, qui était en Espagne aide de camp du général Blazes.
—C'était un honnête vieillard que ce M. Sedley, reprit Rebecca. Je suis bien fâché du malheur qui lui arrive.
—Peuh! agents de change.... banqueroutiers... C'est tout un, vous savez, reprit Rawdon en chassant avec son fouet une mouche posée sur l'oreille de son cheval.
—J'aurais aimé à racheter, pour le leur offrir, quelque peu d'argenterie, Rawdon, continua sa femme d'une voix sentimentale; mais vingt-cinq guinées pour ce petit piano, c'est monstrueusement cher; nous l'avions choisi avec Amélia au sortir de la pension, chez Broadwood, il en a coûté alors trente-cinq.
—Et votre.... comment l'appelez-vous?... Osborne, je crois.... Il va tirer, je suppose, sa révérence à cette fille, maintenant que la famille est ruinée. Ça va chagriner votre petite amie, miss Becky?
—Bah! on se console,» dit Becky avec un sourire.
Puis, pendant le reste de la promenade, ils parlèrent de tout autre chose.
Notre récit, pour un temps, se trouve mêlé à des événements et à des noms fameux, et marche presque sur les brisées de l'histoire. Lorsque les aigles de Napoléon Bonaparte prirent leur vol de la Provence, où elles s'étaient abattues après un court séjour dans l'île d'Elbe, et, de clochers en clochers, atteignirent les tours de Notre-Dame, les aigles impériales firent sans doute peu d'attention à un petit coin de la paroisse de Bloomsbury, à Londres, où l'on était aussi préoccupé de bien autre chose que du battement de ces ailes puissantes!
«Napoléon est débarqué à Cannes!» Une pareille nouvelle pouvait répandre la panique à Vienne, renverser les plans de la Russie, menacer l'intégrité de la Prusse, faire secouer la tête à Metternich et à Talleyrand, et enfin abasourdir le prince Hardemberg et le marquis de Londonderry; mais qui aurait jamais cru que la fatale secousse de la grande lutte impériale dût faire ressentir son contre-coup jusque sur les destinées d'une malheureuse enfant de dix-huit ans, dont l'âme tout entière s'épanouissait en des pensées d'amour? Pauvre et aimable fleur du toit domestique!... le souffle impétueux de la guerre va aussi vous emporter dans ses tourbillons impitoyables. Oui, Napoléon tente un coup suprême, et le dé fatal qui roule porte avec lui le bonheur de la petite Amélia Sedley.
La fortune de son père fut balayée sans espoir au souffle de ces fatales nouvelles. Tout avait mal tourné pour le pauvre vieillard; ses dernières opérations avaient échoué; ses banquiers avaient fait faillite. Les fonds avaient monté quand il pensait les voir baisser. Si le succès est rare et vient lentement, tout le monde sait que les désastres sont rapides et toujours menaçants.
Toutefois, le vieux Sedley avait renfermé sa tristesse en lui-même, et tout semblait marcher comme d'habitude dans cette opulente et paisible demeure. L'excellente mistress Sedley continuait chaque jour à se livrer sans le moindre soupçon à son active oisiveté et à ses futiles occupations. Sa fille s'absorbait de plus en plus dans une tendre et égoïste pensée, en s'isolant du monde qui l'entourait, lorsque la fatale secousse vint ébranler cette digne famille.
Un soir, mistress Sedley préparait des lettres d'invitation pour une fête qu'elle devait donner: les Osborne avait eu la leur; elle ne pouvait rester en arrière. John Sedley, rentrant très-tard, s'assit sans dire mot au coin du feu, pendant que sa femme bavardait à ses côtés. Quant à Emmy, elle était remontée dans sa chambre, toute triste et tout abattue.
«Notre enfant n'est pas heureuse, hasarda la mère; Osborne la néglige. Je ne puis souffrir les grands airs de cette famille. Les filles n'ont pas mis le pied ici depuis trois semaines, et George est venu deux fois à la ville sans nous rendre visite. Édouard Dale l'a vu à l'Opéra. Édouard épouserait bien cette chère enfant, j'en suis sûre. Il y a encore le capitaine Dobbin qui ne demanderait pas mieux; mais j'ai horreur de tous ces militaires. Voyez comme George fait le beau fils et le matamore! Il faudra apprendre à tous ces gens-là que nous les valons bien. Encouragez le moins du monde Édouard Dale, et vous verrez. Nous aurons une soirée, monsieur Sedley. Mais pourquoi ne répondez-vous pas? Mon Dieu, qu'est-il arrivé?»
John Sedley quitta sa chaise pour aller au-devant de sa femme qui accourait vers lui. La serrant alors dans ses bras, il lui dit d'une voix entrecoupée:
«Nous sommes ruinés, Marie; il faut recommencer notre vie, ma chère! J'aime mieux vous dire tout, tout sans restriction.»
En parlant ainsi il frissonnait de tous ses membres et se sentait défaillir; c'est qu'il craignait que sa femme ne pût supporter ces nouvelles, sa femme à qui auparavant il n'avait jamais dit un mot capable de la chagriner. Mais il était plus accablé qu'elle, malgré la soudaineté du coup qui frappait sa chère compagne. Après cet effort il retomba sur son siége, et ce fut sa femme qui s'empressa de le consoler. Elle prit la main de cet honnête et excellent homme, l'embrassa, la passa autour de son cou; puis, l'appelant son John, son cher John, son vieux mari, son bon vieux, elle lui adressa mille paroles inspirées par la tendresse et l'amour. Cette voix fidèle et dévouée, ces simples caresses tenaient suspendu le cœur du pauvre homme entre un bonheur et une tristesse inexprimables, et pénétraient dans cette âme souffrante comme un rayon de joie et de consolation.
Une fois seulement dans le cours de cette longue soirée, où, assis à côté de sa femme, le vieux Sedley épancha dans son sein les douleurs concentrées au fond de son âme et lui dit l'histoire de ses pertes et de ses embarras, les trahisons de ses plus vieux amis, la noble délicatesse de quelques personnes dont il ne croyait avoir rien à attendre; une fois seulement, au milieu de ce retour douloureux sur le passé, sa fidèle épouse donna un libre cours à son émotion.
«Mon Dieu! s'écria-t-elle, cela va briser le cœur d'Emmy!»
Le père n'avait plus pensé à la pauvre enfant. Elle était là-haut en proie à l'insomnie et à la douleur, seule au milieu de ses amis, seule dans la maison paternelle, auprès de bons et excellents parents. Y a-t-il donc tant de personnes à qui l'on puisse tout avouer? Pourquoi s'ouvrir à des âmes froides, insensibles, ou à des gens qui ne peuvent comprendre? Notre chère petite Amélia se trouvait ainsi reléguée dans sa solitude. Elle n'avait plus, pour ainsi dire, de confidente, depuis le moment où elle avait des secrets à confier. Comment dire à sa chère maman ses doutes et ses inquiétudes? Ses futures sœurs semblaient chaque jour la mettre de plus en plus à l'écart. Et même ses doutes et ses craintes, elle n'osait se les avouer à elle-même, bien qu'elle en fît toujours l'objet de ses secrètes méditations.
Son cœur faisait effort pour se rattacher à la conviction que George Osborne était fidèle et digne de son amour, en dépit de toutes les preuves contraires. Que de paroles d'amour lui avait-elle dites cependant sans faire tressaillir ses fibres sensibles! combien de soupçons trop justifiés d'égoïsme et d'indifférence n'avait-elle pas eu à chasser de son cœur? À qui cette pauvre victime pouvait-elle raconter ces luttes et ces tortures de chaque jour? Son héros même ne comprenait pas son dévouement. Ah! le courage lui manquait pour s'avouer combien l'homme qu'elle aimait lui était inférieur, combien elle s'était trop pressée de donner son cœur. Mais il était donné, et la pure et chaste jeune fille était trop modeste, trop tendre, trop fidèle, trop faible, trop femme enfin pour le reprendre.
Ce pauvre petit cœur était bien froissé, bien meurtri, lorsque, au mois de mars de l'an du Seigneur 1815, Napoléon débarqua à Cannes et Louis XVIII prit la fuite. Une panique générale s'empara de l'Europe; les fonds baissèrent, et le vieux Sedley fut ruiné.
Nous ne suivrons pas le digne agent de change à travers les souffrances et l'agonie de son désastre, qui aboutit à sa mort commerciale. On afficha son nom à la Bourse, il abandonna ses bureaux, ses billets furent protestés; la banqueroute était flagrante. La maison et l'ameublement de Russell-Square furent saisis et vendus à la criée, et la famille mise à la porte, ainsi que nous l'avons vu, se vit obligée de chercher un gîte dans le premier endroit venu.
John Sedley, obligé par son indigence de se séparer de ses domestiques, ne se sentit pas le courage de leur adresser ses derniers adieux. Ces honnêtes gens se montrèrent surtout chagrins de perdre de si bonnes places, et en somme ils se consolèrent assez vite du départ de leurs maîtres bien-aimés. La femme de chambre d'Amélia se livra à de longues doléances, mais elle s'en alla enfin toute résignée, en pensant qu'il pourrait s'offrir à elle une place bien plus avantageuse dans un des quartiers aristocratiques de la ville. Le noir Sambo, avec son caractère avantageux et sûr de lui, résolut d'entrer dans un hôtel. Quant à l'honnête et vieille mistress Blenkinsop, qui avait vu naître Joe et Amélia, dont les services dataient même du mariage de John Sedley et de sa femme, elle resta auprès d'eux gratuitement, car elle avait amassé une somme assez ronde depuis son entrée dans la maison. Elle suivit ses maîtres ruinés dans leur nouvel et modeste asile, où elle leur prodigua toujours ses soins, et ses grognements de temps à autre.
Parmi les poursuites qui firent à l'âme de ce bon et excellent Sedley la blessure la plus douloureuse et la plus profonde, et qui en six semaines blanchirent plus ses cheveux que les soucis des quinze années précédentes, celles de John Osborne se distinguèrent par leur acharnement et leur âpreté. John Osborne avait été son ami et son voisin; John Osborne avait, à ses débuts, trouvé appui et assistance et lui avait mille obligations; John Osborne devait marier son fils à la fille de Sedley. N'en était-ce pas assez pour expliquer ses rigueurs et son animosité?
Un homme a de très-grandes obligations à un autre: survient une brouille entre eux. L'obligé doit alors, par égard pour les convenances, se montrer bien plus exigeant que le premier venu; car cet excès d'ingratitude ne devient légitime qu'en prouvant le crime du bienfaiteur. Égoïste, brutal intéressé! vous ne l'êtes pas, vous ne l'avez jamais été, mais vous êtes victime de la trahison la plus honteuse, accompagnée de circonstances aggravantes.
Règle générale dont s'accommodent fort les créanciers durs et revêches: les hommes gênés dans leurs affaires sont tous des coquins. Ils ont dissimulé leur situation, ils ont exagéré leurs chances de gain, ils ont voulu en imposer, faire croire que tout allait bien quand tout était perdu; ils promenaient partout une face souriante, sourire bien douloureux alors qu'on se trouve sous le coup d'une banqueroute! Ils étaient toujours prêts à saisir toutes les occasions de remise, afin de retarder quelques jours de plus une ruine inévitable.
«C'est leur déloyauté qui est cause de tout, dit le créancier triomphant, et il insulte à son ennemi dans la détresse.
—C'est folie de s'accrocher à une paille,» dit la froide raison à l'homme qui se noie.
—Vous êtes un infâme, puisqu'on voit votre nom couché sur les colonnes de la gazette,» dit toujours la prospérité au pauvre diable qui se débat dans le gouffre de la misère.
Qui n'a remarqué la promptitude des amis les plus intimes et des hommes les plus honorables à se soupçonner, à s'accuser l'un l'autre de mauvaise foi, pour peu qu'il s'agisse d'une question d'argent et qu'elle tourne mal? Chacun en est là, chacun se trouve honnête, à charge que tous les autres soient des gueux. Afin d'être justifié, le bourreau a besoin de montrer un scélérat dans l'homme qu'il attache au pilori; autrement, il ne serait lui-même qu'un misérable.
Quant à Osborne, il se sentait blessé, aigri par le souvenir des bienfaits qu'il avait reçus: c'est toujours là le grand motif de haine et d'hostilité. Enfin il avait rompu le mariage projeté entre la fille de Sedley et son fils. Comme on avait été fort loin, et comme le bonheur et peut-être l'honneur de la pauvre fille se trouvaient compromis, il fallait, pour arriver à une rupture, mettre en jeu les raisons les plus fortes; John Osborne avait besoin de faire savoir à tous que la réputation de John Sedley était des plus pitoyables.
À toutes les réunions de créanciers, il affectait, à l'endroit de Sedley, une brutalité et un mépris qui achevaient de briser le cœur de ce malheureux, accablé déjà par sa ruine. Il s'opposa absolument à toute entrevue entre George et Amélia, menaçant le jeune homme de sa malédiction s'il contrevenait à ses ordres, et traitant cette pauvre et innocente jeune fille comme la plus infâme et la plus artificieuse des créatures. La colère et la haine jettent toujours le venin de leurs calomnies sur l'objet détesté: c'est, comme on dit, une manière d'être conséquent.
La nouvelle du désastre de son père, le départ de Russell-Square, furent pour Amélia comme la déclaration que tout était désormais fini entre elle et George, entre elle et son amour, entre elle et son bonheur, entre elle et sa foi en ce monde. Une lettre grossière et insultante de John Osborne l'informa que la conduite de son père renversait tous les engagements pris entre les deux familles.
Amélia reçut cette nouvelle avec beaucoup plus de calme et de résignation que sa mère ne l'avait espéré. Elle n'y voyait que la confirmation des tristes pressentiments qui l'agitaient depuis si longtemps. C'était la sentence portée contre le crime dont elle était coupable depuis plusieurs années, d'aimer trop aveuglément, trop passionnément, sans consulter la froide raison. Comme par le passé, elle renferma en elle-même ses pensées intimes. Elle n'était guère plus malheureuse maintenant, avec la certitude de ses espérances déçues, qu'au temps où, sans vouloir la regarder, elle avait devant les yeux la triste réalité. Elle passait ainsi d'un vaste hôtel à un petit réduit sans se plaindre, sans être émue. Elle se renfermait moins longtemps dans sa petite chambre, mais elle languissait en silence, et chaque jour on pouvait signaler les progrès de son affaiblissement.
L'animosité que M. Osborne avait témoignée à l'occasion du projet de mariage entre George et Amélia ne pouvait être comparée qu'au ressentiment que manifestait le vieux Sedley toutes les fois qu'il était question devant lui du même sujet. Il maudissait Osborne et sa famille comme des êtres sans cœur, sans foi, sans gratitude; il protestait qu'aucune force humaine ne l'amènerait à donner sa fille au fils d'un tel misérable; il ordonnait à Emmy de bannir George de son esprit et de lui renvoyer toutes les lettres et tous les présents qu'elle avait reçus de lui.
Elle promit d'obéir et se disposa à le faire. Elle enveloppa les quelques bagatelles qui lui venaient de George, tira ses lettres de l'endroit où elle les serrait et les relut d'un bout à l'autre, comme si elle ne les savait pas encore par cœur. Mais elle n'avait pas le courage de s'en séparer; cet effort était au-dessus de ses forces: elle cacha ce paquet de lettres dans son sein, comme on voit une mère éplorée y cacher son enfant mort. Il semblait à Amélia qu'elle mourrait ou qu'elle deviendrait folle si on lui enlevait cette suprême consolation. Quel rayonnement de joie s'épanouissait autrefois sur sa figure, à l'arrivée de ces lettres! comme elle s'éloignait avec un battement de cœur pour pouvoir les lire sans être vue! Si le style en était glacial et froid, comme elle savait y trouver au contraire toute la chaleur de la passion! Étaient-elles courtes et égoïstes, les excuses ne lui manquaient pas en faveur de l'auteur.
En relisant ces lettres, si peu dignes de tant d'amour, elle s'abandonnait au cours de ses rêveries; elle revivait dans le passé. Chaque lettre marquait pour elle un souvenir. Tout le passé se pressait dans son esprit. Elle se rappelait son regard, sa voix, sa tournure, ce qu'il avait dit et comme il l'avait dit. Hélas! de toute cette affection éteinte il ne lui restait plus au monde que ces tristes débris, et sa vie devait se passer désormais à enfouir sa tristesse dans le silence.
Soyez prudentes, jeunes demoiselles. Regardez-y à deux fois en engageant votre cœur. Prenez garde de vous abandonner à un amour bien sincère. Ne dites jamais tout ce que vous éprouvez, et mieux encore n'éprouvez jamais grand'chose. Voyez où conduit une passion trop loyale et trop confiante; ne vous fiez à personne. Mariez-vous comme en France, où M. le maire sert de confident, où les registres de l'état civil remplacent les billets amoureux. Enfin, n'ayez jamais de ces sentiments qui puissent devenir pour vous une source de chagrin. Ne faites jamais de ces promesses que vous ne puissiez pas retirer, en cas de besoin, sans qu'il vous en coûte. Suivez cette méthode, si vous voulez faire votre chemin et passer pour vertueuse dans la Foire aux Vanités.
Si Amélia avait entendu les commentaires dont elle était l'objet dans la société dont la ruine de son père la retirait brusquement, elle aurait appris la nature de ses crimes et en quoi elle avait compromis sa réputation. Suivant mistress Smith, on n'avait pas l'exemple d'une légèreté aussi criminelle; mistress Brown avait toujours condamné ces scandaleuses familiarités, et c'était une leçon qui devait profiter à ses filles.
«Le capitaine Osborne ne peut pas épouser la fille d'un banqueroutier, disait miss Dobbin; c'est bien assez déjà d'être victime des escroqueries du père. Quant à cette petite Amélia, sa folie dépassait tout....
—Tout quoi? demandait le capitaine Dobbin avec humeur. Ne sont-ils pas promis l'un à l'autre depuis leur enfance? Cette promesse n'est-elle pas aussi valable que le mariage? Qui ose proférer le moindre mot contre la plus pure, la plus tendre, la plus angélique des jeunes filles?
—Tout beau, William! répondait miss Jane; il ne faut pas monter ainsi avec nous sur votre cheval de bataille. Nous ne pouvons vous rendre raison et nous battre avec vous. Nous ne disons rien contre miss Sedley, si ce n'est que sa conduite a été des plus imprudentes, et c'est le moins qu'on puisse en dire. Ce malheur, du reste, vient bien à ses parents.
—Allons, William, reprit miss Anne d'un ton moqueur, miss Sedley est libre maintenant; c'est affaire à vous de vous mettre sur les rangs; c'est un bien bon parti, ma foi: qu'en dites-vous?
—Que je l'épouse! dit Dobbin tout rouge et précipitant ses paroles; si vous aimez le changement, mesdemoiselles, croyez-vous qu'elle vous ressemble? Moquez-vous de cette angélique jeune fille; elle ne peut se défendre. Son malheur et sa peine doivent suffire, en effet, pour la livrer à vos railleries. Courage, Anne! vous êtes le bel esprit de la famille, et vos sottises y font florès.
—Je vous ai déjà dit que nous n'étions pas au régiment! reprit miss Anne.
—Au régiment! morbleu, je voudrais bien entendre quelqu'un parler comme vous au régiment, s'écria le digne Dobbin avec un enthousiasme chevaleresque. Oui, je voudrais, morbleu! qu'un homme s'avisât de dire quelque chose contre elle. Mais les hommes ne bavardent pas de cette façon, Anne; il n'y a que des femmes pour s'ameuter de la sorte, pour confondre ainsi leurs hurlements et leurs clabaudages. Eh bien! vous allez vous mettre à pleurer pour cela. Vous n'êtes que des oies.» Et William Dobbin s'apercevant que les yeux rouges de miss Anne commençaient comme à l'ordinaire à se gonfler de larmes, dit aussitôt: «Eh bien! vous n'êtes pas des oies, vous êtes des cygnes ou tout ce que vous voudrez, seulement laissez tranquille miss Sedley.
—Rien ne peut se comparer à l'ardeur chevaleresque de William au sujet de cette petite effrontée coquette,» se disaient entre elles la mère et les sœurs de Dobbin.
Elles redoutaient fort que, son mariage avec Osborne n'ayant pas de suite, elle ne trouvât sur-le-champ un autre admirateur dans le capitaine. Ces honnêtes femmes réglaient sans doute leurs prévisions d'après leur propre expérience, ou plutôt, car les occasions de mariage et de coquetterie n'étaient pas fort communes pour elles, selon leur manière de comprendre le bien et le mal, le juste et l'injuste.
«Il est fort heureux, ma chère maman, disaient ces jeunes filles, que le régiment ait reçu son ordre de départ; au moins voilà un danger auquel échappe notre frère.»
Le régiment était en effet désigné pour partir, et c'est ainsi que l'empereur des Français se trouve mêlé à notre histoire, qui, sans l'auguste intervention de ce personnage muet, n'aurait point mérité les honneurs de la publicité. C'était lui qui avait causé la ruine des Bourbons et celle de M. John Sedley. C'était lui dont l'arrivée à Paris faisait, en France, reprendre les armes pour le soutenir, et dans toute l'Europe pour le chasser. Pendant que la nation française et l'armée lui juraient fidélité autour des aigles, dans le champ de Mai, les quatre plus puissantes armées de l'Europe se réunissaient pour faire la chasse à l'aigle, et l'une d'elles, l'armée anglaise, comptait dans ses rangs deux de nos héros; le capitaine Dobbin et le capitaine Osborne.
La nouvelle de l'évasion de Napoléon et de son débarquement en France fut accueillie par le valeureux ***e avec cette joie belliqueuse et enthousiaste que comprendront sans peine tous ceux qui connaissent ce fameux régiment. Depuis le colonel jusqu'au moindre tambour, chacun était rempli d'ambition, d'espoir et d'ardeur patriotique, chacun savait gré à l'empereur des Français d'être ainsi venu troubler la paix de l'Europe comme d'une faveur toute particulière. Il arrivait enfin, ce temps si désiré par le ***e, où il pourrait aller montrer à ses compagnons d'armes qu'il se comportait aussi bien sur le champ de bataille que les vétérans de la Péninsule, et qu'il n'avait point perdu sa valeur guerrière dans les Indes occidentales, au milieu des ravages de la fièvre jaune. Stubble et Spooney pensaient obtenir une compagnie sans avoir besoin de l'acheter. Avant la fin de la campagne, dont elle était bien résolue à partager les fatigues, mistress la major O'Dowd, espérait pouvoir signer: Mistress la colonel O'Dowd, chev. du Bain. Nos deux amis, Dobbin et Osborne, partageaient, chacun à sa manière, la fièvre générale: M. Dobbin, avec beaucoup de calme, M. Osborne, avec une exaltation bruyante, se montraient décidés à faire leur devoir et à obtenir leur part de gloire et de distinctions.
La commotion que ressentit le pays à cette nouvelle avait quelque chose de si national, que toute question d'intérêt privé disparut. C'est sans doute pour ce motif que George Osborne, tout récemment promu à son nouveau grade, et songeant déjà à un nouvel avancement, ne prit pas garde à d'autres événements qui eussent sans doute attiré son attention dans des temps plus calmes.
La catastrophe du bon M. Sedley ne l'attrista pas autrement. Il essayait son nouvel uniforme, qui lui allait à merveille, le jour où se tint la première réunion des créanciers de l'infortuné vieillard. Son père lui avait dit que la frauduleuse et abominable conduite de ce banqueroutier le forçait à lui renouveler ses injonctions au sujet d'Amélia, et que c'en était fini pour toujours des projets de mariage. Il lui compta ce soir-là une somme assez ronde pour payer son uniforme et ses épaulettes, qui lui donnaient si bonne mine. Ce jeune homme, peut-être trop libéral, faisait toujours bon accueil à l'argent, et il accepta sans plus de cérémonie la généreuse gratification de son père. Les affiches de vente tapissaient déjà la maison Sedley, où il avait passé tant de journées heureuses. Il put les apercevoir en sortant le soir de chez son père pour se rendre chez le vieux Slaughter, où il descendait quand il venait à la ville; la lune les éclairait de ses pâles rayons. Cette maison, où avait régné jadis le bien-être, était fermée pour Amélia et ses parents. Où cette malheureuse famille avait-elle trouvé un asile? La pensée de leur désastre fit sur lui une impression profonde; il fut très-sombre ce soir-là au café de Slaughter. Il but beaucoup, et ses camarades en firent la remarque.
Dobbin, étant survenu, voulut l'empêcher de boire. Mais Osborne lui dit qu'il buvait ainsi à cause de son excessive tristesse. Son ami le pressa alors de maladroites questions, et lui demanda s'il avait des nouvelles. Osborne refusa d'entrer dans aucun détail, disant seulement qu'il avait l'esprit tout bouleversé et qu'il était bien malheureux.
Trois jours après, Dobbin vint voir Osborne dans sa chambre, à la caserne. Il avait la tête appuyée sur la table; des papiers étaient jetés pêle-mêle autour de lui. Le jeune capitaine semblait en proie au plus grand abattement.
«Elle m'a renvoyé tout ce que je lui ai donné, tous ces petits souvenirs; voyez un peu!»
Il lui montra du doigt un paquet de lettres d'une écriture bien connue du capitaine Dobbin, et puis plusieurs petits objets jetés au hasard; une bague, un couteau d'argent qu'il avait achetés pour elle à une foire, quand ils étaient enfants; une chaîne d'or et un médaillon renfermant de ses cheveux.
«Tout est là, disait-il d'une voix traînante et éteinte. Tenez cette lettre, Will: vous pouvez lire, si vous voulez.»
Il lui présentait en même temps une lettre contenant les lignes suivantes:
«D'après la volonté de mon père, je vous renvoie tous les présents que vous m'avez faits dans des temps plus heureux. Cette lettre est la dernière que je vous écris. Vous sentez, je pense, autant que moi, le coup qui vient de nous frapper. Nos infortunes rendent impossible l'union projetée entre nous; désormais vous êtes libre, je vous rends votre parole. Vous ne partagerez point, j'en suis sûre, à notre endroit, les cruels soupçons de M. Osborne qui viennent s'ajouter à notre malheur comme un surcroît d'affliction. Adieu, je prie le ciel de me donner la force de supporter cette épreuve et toutes les autres qu'il lui plaira de m'envoyer; puisse-t-il faire descendre sur vous ses bénédictions!
«Je jouerai souvent sur le piano.... sur votre piano. À cet envoi, j'ai reconnu la délicatesse de votre cœur. A.»
Dobbin avait l'âme très-sensible. Les pleurs et les sanglots des femmes et des enfants faisaient sur lui une très-vive impression. L'idée d'Amélia, dans la solitude de sa douleur, mettait à la torture cette âme dévouée. Il y avait chez lui un luxe d'émotion peut-être excessif pour un homme. Il jurait qu'Amélia était un ange, et qu'Osborne devait lui conserver son cœur pour toujours. Osborne avait, lui aussi, fait un retour sur leurs deux existences si unies: cette jeune fille lui apparaissait enfin telle qu'il l'avait vue depuis son enfance, douce, innocente, charmante dans sa simplicité, passionnée et tendre avec toute la franchise de son âme.
Quelle affliction de perdre un pareil trésor, de n'avoir pas su apprécier son bonheur alors qu'il en jouissait! Mille scènes de famille se pressaient maintenant dans son esprit, et, au milieu de tous ses souvenirs, il la revoyait toujours bonne et belle. Le remords saisissait son âme et la honte lui montait au front, quand il se rappelait son égoïsme et son indifférence contrastant avec cette ravissante candeur. Les espérances de gloire, les chances de la guerre, le monde entier avaient disparu pour un moment, et les deux amis ne parlaient plus que d'elle et d'elle seule.
«Où sont-ils? demanda Osborne après un long entretien, et non toutefois sans éprouver quelque honte à la pensée de son peu d'empressement à suivre sa fiancée; où sont-ils? Il n'y a point d'adresse sur ce billet.»
Dobbin savait l'adresse, lui. Non content d'envoyer le piano, il avait écrit une lettre à mistress Sedley pour lui demander la permission d'aller la voir. Et il l'avait vue la veille, ainsi qu'Amélia, avant son retour à Chatham; bien plus, c'était lui qui avait apporté cette lettre d'adieu, ce paquet qui causait aux deux amis une si vive émotion.
L'excellent garçon avait reçu de mistress Sedley le meilleur accueil. Elle avait été fort touchée de l'arrivée du piano, qui, suivant ses conjectures, était envoyé par George comme marque de dévouement et d'amitié. Le capitaine Dobbin ne chercha point à détromper cette honnête femme; mais il écouta tous ses malheurs, toutes ses plaintes avec la plus vive sympathie. Il lui exprima la part qu'il prenait à ses peines et à ses privations; d'accord avec elle, il blâma la dureté de M. Osborne pour son ancien bienfaiteur. Puis, après avoir reçu les épanchements de son cœur, les confidences de ses chagrins, Dobbin se sentit assez de courage pour demander à voir Amélia, retirée comme d'ordinaire dans sa chambre; sa mère amena la pauvre fille toute tremblante.
On eût dit un fantôme; sur son visage le désespoir se peignait en traits si éloquents que l'honnête Dobbin frissonna à son aspect, et lut les plus sinistres présages sur cette figure décolorée et immobile. Au bout d'une ou deux minutes, elle lui remit le paquet et lui dit:
«Voici pour le capitaine Osborne, s'il vous plaît.... J'espère qu'il va bien.... C'est très-bon à vous d'être venu nous voir.... Nous aimons beaucoup notre nouvelle habitation.... Je crois, maman, que je puis remonter, car je me sens un peu faible.»
La pauvre enfant fit un salut accompagné d'un sourire et se retira. La mère, en la reconduisant à sa chambre, jeta vers Dobbin un regard désolé. Le pauvre garçon se sentait très-ému. Il éprouvait déjà pour cette jeune fille une vive tendresse; car, lorsqu'il se retira, son âme était en proie à la douleur, à la compassion, à la crainte, comme s'il eût été coupable, comme si un remords poignant se fût glissé dans son âme.
Osborne, apprenant que son ami avait vu Amélia, lui fit les questions les plus pressantes, les plus inquiètes, au sujet de la pauvre enfant. Comment allait-elle? comment l'avait-il trouvée? que disait-elle? Alors son ami lui prit la main, et, le regardant en face:
«George, elle se meurt!» dit-il sans pouvoir ajouter un mot de plus....
Dans la petite maison où la famille Sedley avait trouvé asile, il y avait une bonne grosse fille irlandaise qui était là pour tout faire. Cette fille tentait, en vain, depuis plusieurs jours, de donner aide et consolation à Amélia. Emmy était trop triste pour lui répondre ou même pour s'apercevoir de ses soins prévenants.
Quatre heures s'étaient écoulées depuis la conversation que nous venons de rapporter entre Dobbin et Osborne, lorsque cette servante entra dans la chambre où Amélia était silencieuse comme à son ordinaire et pensait à ses lettres, ses chers trésors. Cette fille, toute souriante et avec un air espiègle et joyeux, fit ses efforts pour attirer l'attention de la pauvre Emmy, sans pouvoir y parvenir.
«Miss Emmy! dit-elle.
—Me voilà, dit Emmy sans se détourner.
—Un message, reprit la servante, c'est quelque chose.... quelqu'un.... Enfin, voilà une nouvelle lettre pour vous; ne lisez donc plus les vieilles.»
Elle lui remit alors une lettre qu'Emmy prit et lut:
«Il faut absolument que je vous voie, disait la lettre, chère Emmy, cher amour, chère femme! Ne me repoussez pas.»
Sa mère et George étaient sur le seuil de la porte, attendant qu'elle eût terminé la lecture de la lettre.
Nous avons vu avec quelle ponctualité mistress Firkin, la femme de chambre de miss Crawley, s'empressait de notifier à mistress Bute Crawley les événements de quelque importance pour la famille, dès qu'ils arrivaient à sa connaissance. Nous avons aussi indiqué de quels bons procédés, de quelles attentions particulières cette excellente dame honorait la femme de confiance de miss Crawley. Elle témoignait enfin à miss Briggs, la demoiselle de compagnie, l'amitié la plus cordiale. Les bonnes dispositions de cette dernière lui étaient assurées par mille de ces petits soins et promesses qui coûtent si peu et sont cependant d'une si grande influence sur la personne qui en est l'objet.
Une habile ménagère qui s'entend à son métier, sait combien ces paroles aimables sont faciles à dire et quel prix elles donnent aux faits les plus insignifiants de la vie. C'est un sot que celui qui a dit que les belles paroles ne sauraient remplacer le beurre dans les épinards. La moitié du temps, les épinards de la société ne seraient pas mangeables si on ne les accommodait avec cette sauce oratoire. Une douce parole, adroitement placée, aura de plus grands résultats que des espèces sonnantes offertes par un imbécile. Les espèces sonnantes pèsent sur certains estomacs, qui digèrent mieux les belles paroles sans éprouver jamais la satiété. Mistress Bute avait si souvent parlé à Briggs et à Firkin de la vivacité de son affection à leur endroit, de ce qu'elle ferait pour des amis si dévoués dans le cas où la fortune de miss Crawley lui arriverait, que les susdites personnes nourrissaient pour elle la plus haute considération. Elles lui étaient aussi dévouées, leur gratitude était aussi profonde que si mistress Bute les eût comblées des plus magnifiques faveurs.
Rawdon Crawley, sous son épaisse et égoïste enveloppe de soldat ne s'était jamais préoccupé de mettre dans ses intérêts les aides de camp de sa tante. Il témoignait au contraire pour ce couple féminin le mépris le plus prononcé. Tantôt il faisait tirer ses bottes par Firkin, et tantôt, malgré une pluie battante, il la chargeait des commissions les plus puériles. Lui donnait-il une guinée, il la lui jetait à la face ni plus ni moins qu'un soufflet. À l'imitation de sa tante, le capitaine se servait de Briggs comme d'un plastron; il l'accablait de plaisanteries à peu près aussi délicates et aussi légères qu'un bon coup de pied de cheval.
Mistress Bute, au contraire, la consultait sur toutes les questions de goût, dans toutes les affaires difficiles; elle admirait son talent poétique, et par ses politesses et ses prévenances témoignait en quelle estime elle tenait miss Briggs. Faisait-elle à Firkin un présent de six liards, elle l'accompagnait de tant de compliments que dans le cœur reconnaissant de la femme de chambre les six liards se changeaient en or; sans compter qu'elle caressait pour l'avenir les plus magnifiques espérances. Il fallait seulement pour cela voir mistress Bute à la tête de la fortune à laquelle elle avait tant de droits.
Ayez des louanges pour tout le monde, c'est un conseil à ceux qui débutent dans la vie. Ne faites jamais les incorruptibles, mais donnez de l'encensoir aux gens, quand vous devriez leur casser le nez; louez-les encore par derrière, s'il y a chance qu'ils vous entendent; ne laissez jamais échapper l'occasion de dire un mot aimable. Faites enfin comme ce propriétaire qui ne voyait jamais un coin inoccupé de ses terres sans prendre aussitôt dans sa poche un gland pour l'y planter; semez ainsi vos compliments dans la vie. Un gland, c'est peu de chose; mais il pourra quelque jour produire une grosse pièce de bois.
Pendant la durée de sa faveur, Rawdon Crawley n'obtenait qu'une soumission forcée; après sa disgrâce, il ne trouva personne pour le plaindre ou l'assister. Bien au contraire, quand mistress Bute prit le commandement chez miss Crawley, la garnison fut charmée de se trouver sous un pareil chef, attendant tout l'avancement possible de ses promesses, de ses générosités et de ses paroles doucereuses.
Mistress Bute Crawley était loin de se bercer d'illusions sur les projets de l'ennemi; elle s'attendait à un assaut de sa part pour reconquérir la position perdue. Elle connaissait toute l'habileté et toute la ruse de Rebecca; elle la croyait capable de tout risquer avant d'accepter son sort. Elle devait donc faire ses préparatifs de combat et redoubler de surveillance, dans la crainte des tranchées, des mines et des surprises de l'ennemi.
D'abord, bien que maîtresse de la place, pouvait-elle compter sur la principale habitante? Miss Crawley ferait-elle bonne résistance? N'avait-elle pas un secret désir d'ouvrir les portes à l'ennemi vaincu? La vieille dame aimait Rawdon, et surtout Rebecca, qui savait la distraire. Mistress Bute ne pouvait se dissimuler qu'il n'y avait aucun des gens de son parti capable, comme cette dernière, de réjouir cette vieille mondaine.
«La voix de mes filles, se disait avec candeur la femme du ministre, n'est pas tolérable après celle de cette odieuse petite gouvernante. Miss Crawley ne manquait jamais d'aller se coucher quand Martha et Louisa exécutaient leurs duos. Les manières roides et pédantesques de Jim, les tirades de ce pauvre Bute sur ses chiens et ses chevaux l'ont toujours ennuyée. Que je la conduise au presbytère, elle nous prendra tous en grippe, et nous la verrons bien vite partir, j'en suis sûre; et pourquoi, pour aller retomber dans les filets de ce mécréant de Rawdon, pour devenir la proie de cette petite vipère de Rebecca. Bien qu'elle ne battît plus que d'une aile et qu'elle n'eût plus à aller bien loin, encore fallait-il aviser à la mettre pendant ce temps à l'abri des entreprises de ces gens sans foi ni loi.
Lorsque miss Crawley était dans ses bons jours de santé, si on lui disait qu'elle était malade ou qu'elle en avait l'air, la vieille dame toute tremblante envoyait chercher le docteur. Après cette évasion si soudaine, ce coup imprévu, bien capables du reste d'agiter des nerfs plus solides que ceux de la vieille dame, mistress Bute pensa qu'il était de son devoir de dire au médecin et à l'apothicaire, à la dame de compagnie et aux domestiques, que miss Crawley était dans une situation déplorable, et que chacun devait agir en conséquence. Dans la rue, elle avait fait répandre de la paille jusqu'à la hauteur du genou, et le marteau, par mesure de précaution, avait été soigneusement enveloppé. Elle avait de plus exigé que le médecin vînt deux fois par jour, et toutes les deux heures elle inondait sa patiente de tisanes et de potions. Quand on pénétrait dans la chambre, elle faisait entendre un chut! chut! si redoutable et si perçant, que la pauvre vieille en bondissait dans son lit. Miss Crawley ne pouvait faire un mouvement sans apercevoir les yeux saillants de mistress Bute s'abaissant sur elle avec une immobilité sépulcrale, et ils semblaient briller au milieu des ténèbres, quand elle remuait dans la chambre avec la souplesse et la légèreté d'un chat.
Miss Crawley resta longtemps, bien longtemps dans son lit, et mistress Bute lui lisait des livres de dévotion. Pendant ses longues insomnies, elle n'entendait pour toute distraction que la voix du garde de nuit et les pétillements de sa veilleuse. A minuit, elle recevait la visite de l'apothicaire, qui s'approchait d'elle à pas comptés; puis il ne lui restait plus qu'à contempler les yeux fantastiques de mistress Bute et les reflets jaunes de la lumière projetée sur le plafond dans une demi-obscurité qui avait quelque chose d'effrayant. Hygie elle-même serait tombée malade avec un tel régime, et à plus forte raison cette vieille femme nerveuse et affaiblie.
Nous avons dit qu'en bonne société, et lorsqu'elle avait toute sa belle humeur, cette vieille dissipée professait, sur la morale et la religion, des idées aussi dégagées de préjugés qu'aurait pu le désirer M. de Voltaire lui-même. Mais, aux premières atteintes de la maladie, cette vieille pécheresse, aussi lâche qu'incrédule, était assaillie par les plus affreuses terreurs de la mort.
«Si seulement mon pauvre mari avait la tête un peu plus solide sur ses épaules, pensait en elle-même mistress Bute Crawley, de quelle utilité ne pourrait-il pas être en ce moment à son infortunée parente? Il la ferait repentir de ses égarements passés, il la ferait rentrer dans la bonne voie et déshériter cet infâme débauché qui s'est brouillé avec toute sa famille; il pourrait enfin l'amener aux sentiments qu'elle doit avoir pour mes chères filles et mes deux garçons, qui réclament et méritent à tous égards l'appui qu'ils peuvent trouver dans leurs proches.»
Et, comme la haine du vice est toujours un progrès vers la vertu, mistress Bute Crawley s'efforçait d'inspirer à sa belle-sœur une légitime horreur des innombrables péchés de Rawdon Crawley. Cette charitable dame en présentait un total suffisant pour faire à lui seul condamner tous les jeunes officiers d'un régiment. Qu'un homme fasse un faux pas en ce monde, il ne trouvera point devant le public de censeurs plus inexorables que les membres de sa famille.
Mistress Bute faisait preuve d'un intérêt touchant et d'une science approfondie en ce qui concernait l'histoire de Rawdon. Elle savait les menus détails de sa déplorable querelle avec le capitaine Longfeu, où Rawdon, après avoir eu, dès le principe, les torts de son côté, avait fini par tuer le capitaine. Elle savait comment le malheureux lord Dovedale, dont la mère avait été s'établir à Oxford pour y suivre l'éducation de son fils, et qui n'avait jamais touché une carte de sa vie avant son arrivée à Londres, avait été perverti par la fréquentation de Rawdon au Cocotier, plongé dans la plus complète ivresse par cet abominable corrupteur de la jeunesse, et finalement dépouillé au jeu de plus de quatre mille livres.
Elle lui peignait, avec les couleurs les plus vives, le désespoir de toutes les familles de province qu'il avait ruinées, dont il avait précipité les fils dans le déshonneur et la pauvreté, et poussé les filles à la honte et à l'infamie. Elle connaissait tous les malheureux marchands que ses extravagances avaient conduits à la banqueroute; elle dévoilait à miss Crawley les escroqueries et les honteuses manœuvres de son neveu, les mensonges révoltants à l'aide desquels il en imposait à la plus généreuse des tantes, son ingratitude pour elle et le ridicule dont il la couvrait en retour de tant de sacrifices. Elle administrait à petites doses ces histoires à miss Crawley, sans passer sur un seul article de cette litanie. En cela elle pensait accomplir son devoir de chrétienne et de mère de famille, et sa langue frappait sa victime sans le moindre remords ni le plus léger scrupule. Bien au contraire, elle s'imaginait faire œuvre pie et méritoire, et se montrait glorieuse de son courage à l'accomplir. Oui, vous aurez beau dire, il n'y a rien de tel que les gens de votre famille pour se charger de vous mettre en morceaux. À dire vrai, en présence des méfaits de Rawdon Crawley, la vérité seule aurait suffi pour sa condamnation, et ces raffinements de la médisance étaient du superflu de la part de sa charitable parente.
Rebecca, comptant désormais dans la famille, devint aussi l'objet des recherches minutieuses de l'excellente mistress Bute. S'étant assurée par une rigoureuse consigne que la porte resterait close aux envoyés et aux lettres de Rawdon, elle se mettait en quête de la vérité avec un courage infatigable; elle se rendait dans la voiture de miss Crawley chez sa vieille amie Pinkerton, à Minerva-House, Chiswick-Mall, lui annonçait l'incroyable nouvelle de la séduction du capitaine Rawdon par miss Sharp, et obtenait d'elle tous les renseignements possibles sur la naissance de l'ex-gouvernante et l'histoire de ses premières années. L'amie du lexicographe en avait long à lui dire. On faisait apporter par miss Jemima les reçus et les lettres du maître de dessin. L'une était écrite d'une prison de dettes et réclamait humblement une avance. Dans une autre, le soussigné ne trouvait pas de termes assez expressifs pour témoigner sa reconnaissance aux dames de Chiswick à propos de l'admission de Rebecca dans leur maison; enfin le dernier écrit sorti de la plume de ce malheureux artiste était une lettre où de son lit de mort il recommandait l'orpheline à la charité de miss Pinkerton.
On retrouva aussi des lettres de l'enfance de Rebecca, où celle-ci priait ces bonnes dames de venir en aide à son père, et les assurait de sa propre reconnaissance. Prenez vos lettres qui remontent à dix ans, vous ne trouverez peut-être rien qui prête plus à la satire: vœux, amour, promesses, serments, reconnaissance, tout cela n'est plus qu'un rêve bizarre au bout d'un certain temps! Il devrait y avoir une loi prescrivant la destruction de toute pièce écrite, excepté les notes acquittées des fournisseurs, et encore devraient-elles être détruites après un bref délai déterminé. On devrait vouer à l'extermination tous ces charlatans et ces misanthropes qui débitent l'encre indélébile de la petite vertu, et faire des auto-da-fé de leurs funestes marchandises. La meilleure encre serait celle qui s'effacerait au bout d'un ou deux jours et laisserait le papier net et blanc, de manière à ce qu'il pût encore servir à écrire comme la première fois.