De chez miss Pinkerton, l'infatigable mistress Bute suivit la trace de Sharp et de sa fille dans les mansardes de Greek-Street, occupées par le peintre jusqu'au jour de sa mort. Les portraits de l'hôtesse en robe de satin blanc et de son mari en veste à boutons de cuivre, chefs-d'œuvre de Sharp, donnés en payement de loyers, décoraient encore les murs du salon. Mistress Stokes était une personne communicative; elle raconta sans se faire prier tout ce qu'elle savait de M. Sharp, de sa vie de débauche et de misère; de sa bonne humeur et de son entrain, des chasses que lui donnaient baillis et créanciers; et à la grande indignation de l'hôtesse scandalisée, de son mariage avec sa femme, retardé jusqu'aux derniers moments de la malheureuse, que l'hôtesse ne pouvait même pas voir en peinture; des manières vives et délurées de sa fille; de l'hilarité qu'elle excitait par son talent à tourner tout le monde en caricature; c'était elle qu'on envoyait chercher le genièvre au cabaret, et on la connaissait dans tous les ateliers du quartier. En somme, mistress Bute recueillit les détails les plus complets sur la parenté, l'éducation et le caractère de sa nouvelle nièce. Rebecca n'eût peut être pas été fort aise d'apprendre le résultat de l'enquête dont elle était l'objet.

Ces recherches si habilement dirigées profitaient ensuite à l'instruction de miss Crawley. On lui disait que mistress Rawdon Crawley était la fille d'une danseuse d'Opéra; qu'elle-même avait exercé cette profession; qu'elle avait servi de modèle chez les peintres; qu'elle avait été élevée de manière à devenir la digne fille de sa mère; qu'elle buvait le petit verre avec son père, etc., etc.; qu'enfin c'était une femme perdue qui avait épousé un homme non moins perdu. Et la moralité de la fable était, d'après mistress Bute, qu'il n'y avait plus rien de bon à faire de ces deux êtres, et qu'une personne respectable ne pouvait consentir à voir de tels fripons.

Telles étaient les pièces de campagne dont mistress Bute s'entourait à Park-Lane, les provisions et les munitions de guerre qu'elle amassait dans la place, en prévision du siége que Rawdon et sa femme ne manqueraient pas de faire subir à miss Crawley.

S'il y avait un reproche à adresser à mistress Bute, c'était d'apporter trop d'ardeur dans l'exécution de ses plans. Ses soins étaient peut-être excessifs; elle faisait miss Crawley plus malade qu'elle n'était en réalité. Bien que sa parente courbât la tête sous le joug, elle ne demandait pas mieux que d'échapper le plus tôt possible à une servitude si rigoureuse et si assommante. Ces femmes à l'esprit dominateur, qui prétendent mieux savoir que les parties intéressées ce qui convient à leurs voisins, ont le grand tort de compter sans les éventualités d'une révolte domestique ou les fâcheux résultats d'un abus d'autorité.

Nous donnons comme exemple mistress Bute, animée des meilleures intentions, compromettant sa santé à force de veilles, négligeant repos et promenades pour le plus grand bien de sa belle-sœur souffrante, et si pénétrée de la gravité du malaise de la vieille dame que, pour un peu, elle eût été commander son cercueil.

Un jour, en tête à tête avec M. Clump, le fidèle apothicaire, elle entra dans quelques détails sur le dévouement dont elle faisait preuve, sur les résultats qu'elle en espérait pour cette santé si précieuse et si chère.

«Mon cher monsieur Clump, disait-elle, je puis me donner ce témoignage de n'avoir négligé aucune tentative pour rendre la santé à notre chère malade, que l'ingratitude de son neveu a conduite à ce lit de souffrance. Aucune fatigue ne m'effrayera, aucun sacrifice ne me fera reculer.

—Votre dévouement, il faut l'avouer, est admirable, dit M. Clump avec un profond salut, mais....

—Je n'ai pas fermé l'œil depuis mon arrivée. Sommeil, santé, bien-être personnel, j'ai tout mis de côté en présence d'un seul sentiment, celui du devoir. Quand mon pauvre James a eu la petite vérole, je n'ai point confié à des mains mercenaires le soin de ce cher enfant, oh non!

—Vous êtes une bien bonne mère, chère madame, la meilleure des mères, mais....

—Comme mère de famille, comme femme d'un ministre de l'Église anglaise, j'ai l'humble confiance de suivre la bonne voie, dit mistress Bute avec un ton béat et pénétré. Tant que le moindre souffle animera mon être, jamais, Monsieur Clump, jamais je n'abandonnerai le poste du devoir. D'autres ont pu conduire à ce lit de souffrance cette vénérable femme et chagriner ses cheveux blancs....»

En même temps par un mouvement oratoire, mistress Bute indiquait du geste le devant de cheveux couleur café accroché à un clou du cabinet de toilette.

«Mais moi on me trouvera toujours assise à ce chevet. Ah! monsieur Clump, je ne le sais que trop, cette couche a autant besoin des secours spirituels que de ceux du médecin.

—J'allais vous faire remarquer, ma chère madame, se décida à dire M. Clump d'une voix doucereuse, j'allais vous faire observer, quand vous avez donné un libre cours à des sentiments qui vous font honneur, que précisément vous vous alarmez à tort pour cette excellente amie, et que vous faites à cause d'elle trop bon marché de votre santé.

—C'est que, voyez-vous, je donnerais ma vie pour mon devoir, pour les membres de la famille de mon mari, répliqua mistress Bute.

—Fort bien, madame, si cela était nécessaire; mais nous ne voulons rien moins que le martyre de mistress Bute Crawley, reprit Clump avec galanterie. Le docteur Squills et moi avons examiné l'état de miss Crawley avec le plus grand soin, la plus vive sollicitude, comme vous devez le penser. Nous l'avons trouvée dans un état de faiblesse et de surexcitation nerveuse. Ces affaires de famille l'avaient mise tout en émoi....

—Son neveu finira par la potence, fit mistress Bute d'un ton prophétique.

—L'avaient mise tout en émoi; alors vous êtes arrivée comme un ange gardien; oui, ma chère madame, vous êtes venue, je le répète, comme son ange gardien, pour la soulager dans l'accablement du malheur. Mais le docteur Squills et moi nous pensons que l'état de notre aimable cliente n'exige pas qu'elle garde le lit d'une façon aussi rigoureuse. L'hypocondrie de son humeur ne peut qu'augmenter dans cet isolement, il lui faut du changement; le grand air, de la gaieté. Ce sont les meilleurs remèdes de ma pharmacie, dit M. Clump en riant et en laissant voir une rangée de dents parfaitement conservées. Conseillez-lui de se lever, chère madame; faites-la sortir de son lit, secouez sa torpeur par des promenades en voiture, et bientôt vous verrez aussi renaître les roses de vos joues, si je puis parler ainsi sans manquer au respect que je dois à mistress Bute Crawley.

—C'est qu'au parc, elle pourrait voir son abominable neveu, où l'on m'a dit que l'infâme allait souvent se promener avec l'impudente complice de ses crimes, répliqua mistress Bute laissant percer son égoïste cupidité; il y en aurait assez pour lui donner une rechute qui l'obligerait à reprendre le lit. Il ne faut pas qu'elle sorte, monsieur Clump; elle ne sortira pas tant que je serai là pour veiller sur elle. Et quant à ma santé, peu m'importe! j'en fais le sacrifice avec joie, monsieur. C'est mon offrande sur l'autel du devoir.

—Eh bien! sur ma parole, madame, reprit brusquement M. Clump, je ne réponds point de sa vie si elle reste plus longtemps enfermée dans l'air épais de sa chambre. Une attaque de nerfs pourra venir nous l'enlever quelque jour, et, si vous voulez voir hériter le capitaine Crawley, je vous le dis en toute sincérité, madame, vous en prenez tout à fait le chemin.

—Dieu du ciel! est-elle donc en danger de mort? s'écria mistress Bute; pourquoi ne m'en avoir pas informée plus tôt?»

La veille au soir, M. Clump et le docteur Squills avaient eu une consultation sur miss Crawley et sa maladie, tout en vidant une bouteille de vin chez sir Lapin Warren, dont la femme, pour la treizième fois, allait lui décerner le titre de père.

«Clump, disait le docteur Squills, c'est une véritable harpie sous forme de femme, vomie par Hampshire pour agripper la vieille Tilly Crawley. Excellent madère, ma foi!

—Quelle folie aussi, répliqua Clump, à ce Rawdon Crawley, d'aller épouser une gouvernante! Il est vrai qu'il y a du sang dans cette fille.

—Des yeux bleus, une jolie peau, une figure chiffonnée, un front hardiment dessiné, continua Squills, c'est bien quelque chose, sans compter que Crawley est un fou, Clump.

—Oh! oui, et un fameux, repartit l'apothicaire.

—Cette vieille fille va l'oublier, ajouta le médecin; puis après une pause il ajouta: C'est un bon revenu pour vous, Clump, et vous lui faites avaler des drogues pour de l'argent.

—Un fameux, et que je ne céderais pas pour deux cents livres sterling par an.

—Prenez garde alors; car cette naturelle de l'Hampshire l'expédiera en deux mois, Clump, mon garçon, si vous la laissez faire, dit le docteur Squills. La vieillesse, les indigestions, les palpitations de cœur, une congestion cérébrale, une attaque d'apoplexie, elle n'a qu'à choisir, et son affaire est bonne. Remettez-la sur pied, Clump, faites-la sortir, ou sans cela vous pourrez bien voir arrêter votre revenu annuel.»

Sous l'empire de cette pensée, le digne apothicaire s'était adressé à mistress Bute Crawley, avec toute la candeur de son âme.

Celle-ci faisant peser sa main de fer sur la vieille dame, la consignait au lit, et, ne laissant approcher d'elle personne, redoublait d'efforts pour lui faire changer son testament. Mais les terreurs de miss Crawley à l'idée de la mort la reprenaient toutes les fois qu'on venait à lui faire de ces funèbres propositions. Mistress Bute avait donc à remettre sa patiente en belle humeur et en bonne santé avant de poursuivre le but sérieux qu'elle se proposait. Mais en quel lieu la conduire? Le seul endroit où il n'y eût pas chance de rencontrer l'odieux couple des Rawdons était l'église, et la vieille dame n'y aurait trouvé aucun plaisir; mistress Bute le savait.

«Nous irons visiter les magnifiques faubourgs de Londres, pensait-elle alors; rien n'est plus pittoresque, à ce qu'on dit.»

Elle s'allumait ainsi d'une soudaine et belle passion pour Hampstead et Hornsey: Dulwich ne lui avait jamais paru si féerique. Elle chargeait sa victime sur la voiture, et lui faisait visiter ces sites champêtres; elle avait soin d'assaisonner ces petits voyages de conversations irritantes sur Rawdon et sa femme; elle n'épargnait à la vieille dame aucune des histoires qui pouvaient provoquer son indignation contre ce couple de réprouvés.

Mais mistress Bute, pour vouloir trop bien faire, finissait par tendre la corde trop roide. Tandis qu'elle s'efforçait d'inspirer à miss Crawley l'aversion de son neveu rebelle, la malade sentait naître en elle au contraire une haine profonde, une terreur secrète pour son bourreau, et n'aspirait plus qu'à sortir de ses mains. Au bout de quelque temps, elle leva l'étendard de l'insurrection contre Highgate et Hornsey. Elle voulait aller au Parc. Mistress Bute craignait d'y rencontrer l'abominable Rawdon, et ne se trompait pas. Un jour on vit poindre à l'horizon le phaéton de Rawdon, où Rebecca était assise à côté de lui. Dans le carrosse de l'ennemi, miss Crawley occupait sa place ordinaire, mistress Bute était à sa gauche. Sur la banquette de devant se trouvait miss Briggs avec le toutou.

Le moment critique était donc enfin arrivé. Le cœur de Rebecca battait avec violence quand elle reconnut la voiture; les deux équipages s'avançaient l'un vers l'autre, et Rebecca, la tête penchée, jeta sur la vieille demoiselle un regard où se peignaient la tendresse et le dévouement. Rawdon lui-même tremblait, et sa figure rougit sous ses épaisses moustaches. Le chapeau de miss Crawley était imperturbablement tourné du côté de la petite rivière. Mistress Bute redoublait de prévenances à l'égard du toutou, qu'elle appelait son petit doggy, son petit bichon, son petit amour d'argent. Les voitures roulaient toujours chacune dans son sens.

«C'est une affaire toisée, dit Rawdon à sa femme.

—Essayez encore une fois, Rawdon, répondit Rebecca, accrochez leur voiture s'il le faut, cher ami.»

Le cœur manqua à Rawdon pour exécuter cette dernière manœuvre. Quand les voitures se rencontrèrent de nouveau, il se leva debout dans son phaéton, porta la main à son chapeau, tout prêt à saluer et regardant de tous ses yeux. Cette fois la figure de miss Crawley n'était pas tournée de l'autre côté; elle et mistress Bute jetèrent sur leur neveu un coup d'œil inexorable. Le malheureux retomba sur son siége, en proférant un énorme juron, enfila une allée de côté et rentra chez lui le désespoir dans l'âme.

Ce fut pour mistress Bute un brillant et décisif triomphe; mais elle comprit le danger qu'il y aurait à s'exposer à de nouvelles rencontres, en voyant la surexcitation nerveuse où se trouvait miss Crawley. Elle parvint à convaincre sa chère amie que, pour le bien de sa santé, elle devait quitter la ville pour quelque temps, et elle appuya fortement auprès d'elle en faveur de Brighton.

CHAPITRE XX.

Le capitaine Dobbin négociateur de mariage.

Le capitaine Dobbin se trouva, sans savoir comment, ministre plénipotentiaire pour la conclusion du mariage entre George Osborne et Amélia. Sans lui cette union n'eût jamais eu lieu; il ne pouvait trop se l'avouer à lui-même, et il lui venait sur les lèvres un amer sourire, à la pensée que, parmi tant d'autres, le sort l'avait précisément chargé du soin de faire réussir ce mariage. La conduite de cette affaire était peut-être la plus pénible tâche qui pût lui être imposée; mais, toutes les fois que le capitaine Dobbin se trouvait en face d'un devoir, il marchait droit au but, sans beaucoup de paroles ni d'hésitation. Ayant donc mis dans sa tête que, si miss Sedley n'épousait pas George Osborne, elle en mourrait de douleur, il résolut de mettre tout en œuvre pour la conserver à la vie.

Nous n'entrerons point dans des détails trop minutieux sur l'entretien de George Osborne et d'Amélia, lorsque le jeune capitaine fut ramené aux pieds, ou pour mieux dire dans les bras de sa jeune maîtresse, grâce à l'amicale intervention de l'honnête William. Un cœur même plus dur que celui de George n'aurait pu résister à la vue de cette douce figure si douloureusement ravagée par le chagrin et le désespoir, à ces simples et tendres accents avec lesquels elle lui retraçait l'histoire de ses peines. Les forces ne lui avaient point manqué lorsque sa mère avait conduit Osborne auprès d'elle; elle avait seulement soulagé l'excès de sa tristesse en reposant sa tête sur l'épaule de son amant et en y versant des larmes tendres, abondantes et douces. Aussi la vieille mistress Sedley, toute joyeuse de cette scène, voulut assurer à ces jeunes amants les joies et le mystère d'un entretien secret. Elle laissa Emmy, qui couvrait les mains de George de larmes et de baisers, comme celles de son maître et seigneur, et semblait réclamer son indulgence et son pardon, comme si elle se fût rendue par ses crimes indigne de ses bontés.

Cette tendre et humble soumission pénétrait George Osborne d'une douce et flatteuse émotion. Il trouvait une esclave prosternée et obéissante dans cette simple et fidèle créature, et le sentiment de sa toute-puissance faisait tressaillir agréablement son âme. Monarque souverain, il se sentait enclin à la générosité, et daignait relever cette Esther agenouillée pour lui faire prendre place à ses côtés sur le trône. En outre, cette suave et mélancolique beauté avait pour lui autant de charme que ces marques de soumission. En conséquence, il rassura, encouragea la pauvre petite, et lui pardonna pour ainsi dire.

Quant à elle, ses espérances, ses pensées, qui s'étaient flétries à l'ombre en l'absence de leur soleil, retrouvèrent leur fraîcheur et leur sève, grâce au retour de l'astre tout-puissant. Dans cette petite figure rayonnante qui s'épanouissait désormais sur l'oreiller d'Amélia, vous n'auriez pas reconnu celle qui était si pale, si défaite, si indifférente à tout ce qui l'environnait. L'honnête Irlandaise se réjouissait du changement, et demandait à déposer un baiser sur cette figure qui avait subitement retrouvé toutes ses roses. Amélia entourait de ses bras le cou de la jeune fille et l'embrassait de tout cœur, comme aurait fait un enfant. Elle goûta ce soir-là un sommeil calme et rafraîchissant. Une joie ineffable resplendissait dans ses traits quand elle s'éveilla aux rayons de l'aurore.

«Je le verrai encore aujourd'hui, se disait tout bas Amélia; c'est le plus noble et le meilleur des hommes.»

Le fait est que George se tenait pour l'être le plus généreux de la terre, et pensait faire un grand sacrifice en épousant cette jeune fille.

Tandis qu'elle avait avec Osborne un délicieux tête-à-tête dans la salle du haut, la vieille mistress Sedley et le capitaine Dobbin s'entretenaient en bas sur la situation des jeunes amants et avisaient aux arrangements à prendre. Mistress Sedley, en épouse qui connaît son mari, prévoyait déjà qu'aucun pouvoir humain ne pourrait faire consentir M. Sedley au mariage de sa fille avec le fils de l'homme qui l'avait traité d'une manière si outrageante et si inexorable. Elle fit à Dobbin l'histoire détaillée du passé, alors qu'Osborne le père menait une vie plus que modeste dans New-Road, et que sa femme se montrait enchantée des petits jouets d'enfants dont Joe ne voulait plus, et que mistress Sedley donnait aux enfants Osborne le jour de leur naissance. L'ingratitude diabolique de cet homme avait, suivant elle, fait une profonde blessure au cœur de M. Sedley, et, quant au mariage, il n'y consentirait jamais, jamais, au grand jamais.

«Il se fera alors par enlèvement, madame, dit Dobbin en riant, à l'instar de celui du capitaine Rawdon avec la petite gouvernante, l'amie de miss Emmy.»

Mistress Sedley ne pouvait en croire ses oreilles; elle n'en revenait pas. Enfin, tout absorbée de cette nouvelle, elle appela Blenkinsop pour lui en faire part.

Blenkinsop s'était toujours défiée de cette miss Sharp; Joe l'avait échappé belle! et elle retraça tout au long les scènes sentimentales qui s'étaient passées entre Rebecca et le receveur de Boggley-Wollah.

Quant à Dobbin, ce n'étaient pas les fureurs de M. Sedley qui l'effrayaient le plus. Il avouait que ses doutes et ses inquiétudes les plus vives lui venaient au sujet des dispositions d'une espèce d'autocrate russe aux épais sourcils, séant à Russell-Square, et qui avait mis un veto absolu au mariage médité par Dobbin. Il connaissait l'entêtement et la brutalité du père Osborne, il savait combien il était tenace dans ses résolutions une fois prises.

«Le seul moyen pour George de sortir d'embarras, disait son ami, c'est de se distinguer dans la campagne qui va s'ouvrir. S'il est tué, la mort ne tardera pas à réunir ces deux âmes; s'il se distingue, eh bien! alors, comme il lui revient quelque argent de sa mère, à ce que j'ai entendu dire, il pourra acheter un grade de major ou se défaire de celui de capitaine, et aller s'occuper de défrichement au Canada, ou encore se livrer à l'agriculture dans une petite habitation à la campagne.»

Avec une telle compagne, Dobbin trouvait que l'on aurait pu défier les glaces de la Sibérie. Ce naïf et imprévoyant jeune homme ne fut pas même arrêté un moment par la pensée que le manque d'espèces pour acheter un bel équipage avec des chevaux, et l'absence d'un revenu suffisant pour en mettre les propriétaires à même de faire bonne chère à leurs amis, pussent devenir un obstacle à l'union de George et de miss Sedley.

Toutefois, sous l'influence de ces graves considérations, il pensa qu'il fallait presser autant que possible ce mariage. Était-il donc lui-même bien désireux d'en voir la conclusion? à peu près à la façon de gens qui, après un décès, hâtent les cérémonies funèbres ou avancent l'heure fixée pour une séparation inévitable. M. Dobbin s'étant chargé de cette affaire avait grand désir de la terminer. Il faisait sentir à George la nécessité d'une exécution immédiate; il lui montrait les chances de réconciliation avec son père, si son nom était porté à l'ordre du jour dans la Gazette. Dobbin consentait même, s'il en était besoin, à affronter le courroux des deux pères. En tout cas, il priait George d'en finir avant l'ordre de départ attendu de jour en jour, et qui devait forcer le régiment à quitter l'Angleterre pour aller guerroyer sur le continent.

Tout dévoué à ces projets matrimoniaux, M. Dobbin, suivi de l'approbation et des vœux de mistress Sedley, qui n'avait nulle envie de traiter directement cette affaire avec son mari, se rendit auprès de John Sedley, dans la maison où il descendait dans la Cité, au café du Tapioca. C'était là que, depuis la fermeture de ses bureaux et les rigueurs de sa destinée, le pauvre vieillard ruiné allait chaque jour écrire et recevoir sa correspondance, réunissant ses lettres en liasses mystérieuses qu'il fourrait dans les poches de ses habits. Rien de plus triste que ce mystère, ces soucis, ces démarches où en est réduit tout homme ruiné, ces lettres qu'il étale sous vos regards, et où se lit la signature de quelque richard connu; ces papiers gras et déchirés renfermant des promesses de secours et des compliments de condoléances; fragile espoir sur lequel on se fonde pour un retour à la fortune.

Dobbin trouva au milieu de ces illusions de la misère celui qui avait été jadis l'épanoui, le joyeux, l'opulent John Sedley. Ses habits, autrefois coquets, étaient blancs sur les coutures. Le cuivre des boutons commençait à percer. L'infortuné avait les traits pâles et défaits. Sa cravate et son jabot chiffonnés tombaient en désordre sur son gilet devenu trop large. Dans ses beaux jours, quand il avait traité George et Dobbin au restaurant, personne n'y parlait et n'y riait plus haut; tous les garçons se heurtaient autour de lui. On éprouvait un sentiment de peine à voir maintenant l'humble et triste figure de John au café du Tapioca. Un vieux garçon aux yeux éraillés, aux bas crasseux, aux souliers pesants, avait pour office d'apporter aux habitués de ce triste repaire des pains à cacheter dans des verres, de l'encre dans des godets de plomb, et des morceaux de papier qui semblaient être dans ce lieu l'unique objet de consommation.

En apercevant William Dobbin qui lui avait servi de plastron en mille occasions, le vieux Sedley lui tendit la main d'un air humble et indécis; il l'appela monsieur. Un sentiment de tristesse et de peine s'empara de William Dobbin, et il fut affecté de l'accueil et des paroles de l'infortuné vieillard, comme si lui-même avait été coupable du malheur qui le réduisait à cette piteuse situation.

«Je suis aise de vous voir, capitaine Dobbin.... monsieur...,» dit-il en jetant un œil attristé sur son visiteur.

La figure allongée et la tournure militaire du capitaine firent briller de curiosité les yeux éraillés du garçon et tirèrent de son assoupissement la vieille dame qui ronflait au comptoir au milieu de ses tasses ébréchées.

«Comment vont le digne alderman et milady votre excellente mère, monsieur?»

Il jetait un coup d'œil au garçon en prononçant ce mot de milady, comme s'il avait voulu dire: «Vous voyez, j'ai encore des amis, et parmi les personnes de rang et de distinction.»

«Venez-vous me demander quelque service, monsieur? Mes jeunes amis Dale et Spiggot conduisent maintenant mes affaires jusqu'à l'installation de mes nouveaux bureaux; car je ne suis ici que très-provisoirement, vous savez, capitaine. Voyons, qu'y a-t-il pour votre service? Voulez-vous accepter quelque chose?»

Dobbin, plein d'hésitation, lui protesta en bredouillant qu'il n'avait ni faim ni soif, qu'il ne venait point parler d'affaires avec lui, qu'il venait seulement prendre des nouvelles de M. Sedley et serrer la main à un vieil ami. Puis il ajouta en donnant la plus effroyable entorse à la vérité:

«Ma mère va assez bien... c'est-à-dire qu'elle a été très-souffrante; elle attend le premier beau jour pour sortir et pour aller voir mistress Sedley. Comment va mistress Sedley, monsieur? J'espère que sa santé est toujours bonne.»

Il s'arrêta, réfléchissant à l'excès de son hypocrisie. Le jour était des plus beaux, le soleil n'avait jamais versé autant de lumière sur Coffin-Court, où était situé le café du Tapioca. Dobbin se rappelait en outre qu'il venait de quitter mistress Sedley il y avait au plus une heure, lorsqu'il avait conduit Osborne en fiacre à Fulham, où il l'avait laissé en tête-à-tête avec miss Amélia.

«Ma femme sera très-heureuse de voir madame votre mère, dit Sedley en sortant ses papiers de sa poche. Votre père m'a écrit une bien excellente lettre, monsieur, et je vous charge pour lui de mes respectueux compliments. Lady Dobbin trouvera notre maison bien plus petite que celle où nous avions coutume de recevoir nos amis, mais elle est fort commode, et le changement d'air a fait grand bien à ma fille, à qui les brouillards de la ville n'allaient pas du tout. Vous rappelez-vous la petite Emmy, monsieur? Eh bien! elle se sentait fort mal ici.»

Le vieillard promenait ses yeux de côté et d'autre, tandis qu'il parlait avec un air distrait, et en même temps ses doigts jouaient avec ses papiers et tortillaient maladroitement le fil rouge qui leur servait de lien.

«Vous êtes soldat, continua-t-il; eh bien! je vous le demande, Will Dobbin, qui se serait attendu au retour de ce Corse, à son évasion de l'île d'Elbe? Quand les souverains alliés étaient l'année dernière ici, quand nous leur avons donné ce dîner dans la Cité, quand nous avons vu ce temple à la Concorde, ces feux d'artifice, ce pont chinois de Saint-James Park, un homme sensé pouvait-il supposer que la paix ne tiendrait pas, surtout après un Te Deum chanté en son honneur, monsieur? Je dis, monsieur, que c'est par un tour de passe-passe que Bonaparte s'est échappé de l'île d'Elbe. C'était une conspiration de toutes les puissances de l'Europe pour faire baisser les fonds et ruiner ce pays. C'est à cela que je dois d'être ici, William. Voilà comment mon nom se trouve dans la gazette. Oui, monsieur, voilà où m'a mené mon excès de confiance dans l'empereur de Russie et le prince régent. Tenez, regardez ici, sur ces papiers. Voyez les fonds au 1er mars, lorsque j'ai acheté du cinq pour cent français au comptant. Voyez où cela est descendu maintenant.... Qu'est devenu le commissaire anglais qui l'a laissé partir? On devrait le fusiller, ce commissaire! monsieur, on devrait le faire passer à un conseil de guerre et le fusiller, morbleu!

—Nous ne tarderons pas, monsieur, à donner la chasse à Bonaparte, dit Dobbin, un peu tourmenté des fureurs du vieillard, en voyant les veines de son front s'injecter de sang et ses poings retomber à coups redoublés sur ses paperasses. Oui, nous allons lui donner une chasse, monsieur. Le duc est déjà en Belgique, et nous attendons chaque jour les ordres de départ.

—Ne lui faites point de quartier. Rapportez la tête de ce scélérat, fusillez ce misérable! hurlait Sedley. J'avais des engagements à.... Enfin me voilà ruiné, entendez-vous, ruiné par ce damné brigand et par des escrocs sans pudeur dont j'ai fait la fortune, monsieur, et qui roulent carrosse maintenant,» ajouta-il d'une voix enrouée.

Dobbin se sentait vivement ému à la vue de ce vieux et excellent ami, égaré par le malheur et se livrant à des colères inutiles.

«Oui, continuait-il, ce sont des vipères que l'on s'amuse à réchauffer dans son sein, et elles ne piquent ensuite que plus fort. Ce sont des meurt-de-faim que vous mettez en voiture et qui sont les premiers à vous écraser. Vous savez de qui je parle, William Dobbin, mon garçon. Je parle de ce sac à écus de Russell-Square, si fier de sa dorure, lui que j'ai connu sans un schelling. Je ne désire plus qu'une chose, c'est de le revoir dans l'état de misère où il était quand nous nous sommes liés ensemble.

—Mon ami George, monsieur, m'en a touché quelques mots, dit Dobbin, préoccupé d'en venir à ses fins. Ce débat l'a fort chagriné, monsieur, et je viens vous apporter un message de sa part.

—Et voilà le but de votre visite, sans doute? s'écria le vieillard bondissant sur son siége. Heuh! il m'envoie ses compliments de condoléance, n'est-ce pas? Il est vraiment trop bon ce beau monsieur; qui veut répandre une odeur aristocratique et se roidit comme s'il avait un bâton dans le dos. Qu'il vienne un peu rôder autour de ma maison? si mon fils avait le courage d'un homme, il lui aurait déjà logé une balle dans la tête. C'est un coquin tout comme son père. Je ne veux pas qu'on prononce son nom chez moi; j'ai maudit le jour où je lui ai ouvert ma maison, et j'aimerais cent fois mieux voir ma fille morte que mariée à cet homme-là.

—Il ne faut pas imputer à George les mauvais procédés de son père. L'amour de votre fille pour son fils est autant votre ouvrage que le sien. Avez-vous donc pensé vous jouer avec les affections de deux jeunes gens pour les étouffer ensuite à votre gré?

—Mettez-vous bien dans l'esprit, s'écria le vieux Sedley, que ce n'est point le père de George qui rompt ce mariage, c'est moi qui le défends. Il y a une barrière éternelle entre cette famille et la mienne. Je suis tombé bien bas, mais pas encore à ce degré de honte. Non! non! Vous pouvez le répéter à toute cette clique, père, fils, sœurs et tout le reste.

—Moi, je pense, monsieur, répondit Dobbin à voix basse, que vous n'avez ni le pouvoir ni le droit de séparer ces deux cœurs, et que, si vous ne donnez pas votre consentement à votre fille, elle fera bien de s'en passer. Parce que vous avez la tête à l'envers, ce n'est pas une raison pour qu'elle meure ou mène une vie malheureuse. À mon sens, elle se trouve déjà aussi bien mariée que si tous les bans avaient été publiés dans les églises de Londres. Et quelle meilleure réponse à faire à toutes ces attaques d'Osborne contre vous, que de montrer son fils entrant dans votre famille et épousant votre fille?»

Un éclair de satisfaction parut briller sur le front du vieux Sedley à cette dernière remarque, mais il n'en continuait pas moins à déclarer que jamais on n'aurait son consentement pour le mariage d'Amélia et de George.

«Eh bien! on s'en passera,» dit Dobbin en souriant.

Et il raconta à M. Sedley, comme il l'avait fait un peu auparavant à sa femme, l'histoire de l'enlèvement de Rebecca par le capitaine Crawley. Le vieillard s'en amusa beaucoup.

«Vous êtes de terribles gaillards, vous autres capitaines,» dit-il en ramassant ses papiers.

Sa figure prenait presque en même temps une expression souriante, à la grande surprise du garçon, qui n'avait jamais rien vu de semblable sur les traits de Sedley depuis que l'infortuné fréquentait ce maussade café.

L'idée de jouer un pareil tour à son ennemi, à ce Richard d'Osborne, avait un vif attrait pour le vieillard. Ils se quittèrent, Dobbin et lui, les meilleurs amis du monde.


«Mes sœurs prétendent qu'elle a des diamants gros comme des œufs de pigeon, disait George en riant; cela doit bien faire avec sa tournure! Avec ces brillants à son cou, elle doit ressembler tout à fait à une illumination publique. Ses cheveux noirs sont aussi laineux que ceux de Sambo. Elle mettrait presque un anneau à son nez pour le jour de la présentation à la cour. Avec un panache de plumes sur le chignon, elle aura tout à fait l'air de la belle sauvage.»

C'est ainsi que George plaisantait, en tête-à-tête avec Amélia, de l'extérieur d'une jeune demoiselle dont son père et ses sœurs venaient de faire la connaissance, et qui était, à Russell-Square, l'objet des hommages de toute la famille. La rumeur publique lui attribuait je ne sais combien de plantations aux Indes-Occidentales, beaucoup d'argent placé sur les fonds publics et une grosse part dans les actions de la Compagnie des Indes. Elle a une maison dans le Surrey et une autre à Portland-Place. Le Morning-Post avait retenti de formules admiratives sur cette riche héritière, Mrs. Haggistoun, veuve du colonel Haggistoun, lui servait de chaperon et avait la haute main dans la maison. Elle venait de quitter la pension, et George et ses sœurs l'avaient rencontrée dans une soirée chez le vieux Hulker, Devonshire-Place. Hulker, Bullock et Comp, étaient depuis longtemps les correspondants de la maison.

Les demoiselles Osborne lui avaient fait toutes les chères possibles, et l'héritière y avait répondu avec un grand laisser-aller. Les demoiselles Osborne trouvaient qu'une orpheline dans sa position, avec tant d'argent surtout, était quelque chose de bien intéressant. Elles avaient la tête et la bouche pleines de leur nouvelle amie, quand elles revinrent de Hulker-Hall, auprès de miss Wirt, leur demoiselle de compagnie. Dès le lendemain, leur voiture les conduisit chez elle.

Mrs. Haggistoun, veuve du colonel Haggistoun, parente de lord Binkie, dont elle ramenait toujours le nom dans la conversation, avait tourné la tête à ces simples ou plutôt à ces orgueilleuses jeunes filles trop disposées à parler de leurs illustres connaissances. Quant à Rhoda, elle avait toutes les qualités désirables, de la franchise, de la bonté, de l'amabilité; elle n'était pas encore bien au courant du monde, mais elle avait un si bon caractère! Dès la première entrevue, ces demoiselles s'appelèrent de leur nom de baptême.

«J'aurais voulu que vous vissiez sa robe de cour, Emmy, disait Osborne se pâmant de rire; elle est venue la montrer à mes sœurs avant sa présentation par milady Binkie, parente d'Haggistoun. Ses diamants brillaient comme l'éclairage du Vauxhall, la nuit que nous y avons passé ensemble. Vous rappelez-vous le Vauxhall et la voix passionnée de Jos et: Ma chère petite Louloute?... Diamants et acajou, ma chère! Quel heureux contraste! Et des plumes blanches dans les cheveux, c'est-à-dire dans la toison. Ses boucles d'oreille ressemblaient à des lustres, et, pour achever cette toilette, une robe à queue de satin jaune qui traînait derrière elle comme la chevelure lumineuse d'une comète.

—Quel âge a-t-elle? demanda Emmy, lorsque George eut fini de débiter, avec une volubilité sans égale, cette belle tirade sur son enchanteresse d'ébène.

—Cette reine de Congo, bien qu'elle vienne de quitter la pension, doit avoir environ vingt-deux ou vingt-trois ans. Je voudrais que vissiez son orthographe. Mistress la colonelle Haggistoun écrit ordinairement ses lettres, mais sa tendresse pour mes sœurs l'a emportée trop loin; elle s'est risquée à prendre la plume, et elle a écrit çatain et Sain-Geams pour satin et Saint-James.

—Ce ne peut être que miss Swartz, la pensionnaire en chambre, dit Emmy, se rappelant la bonne et excellente mulâtresse qui avait eu des attaques de nerfs le jour où Amélia avait quitté la maison de miss Pinkerton.

—C'est bien ce nom-là, dit George; son père était un Juif allemand qui faisait la traite des nègres, à ce qu'on dit; enfin, je ne sais comment, mais il était en rapport avec les cannibales et les anthropophages. Il est mort l'année dernière, et miss Pinkerton a présidé à l'éducation de sa fille: elle joue deux airs sur le piano et sait trois romances; elle met l'orthographe quand Mrs. Haggistoun est là pour lui dire les lettres. Jane et Maria se sont mises à l'aimer comme une sœur.

—Pourquoi ne m'ont-elles pas aimée aussi? dit Emmy avec tristesse; elles m'ont toujours témoigné beaucoup de froideur.

—Ma chère âme, elles vous auraient aimée si vous aviez eu à vous deux cent mille livres, répliqua George; ainsi le veut l'éducation qu'elles ont reçue. Dans notre société, on ne connaît que l'argent comptant. Nous vivons au milieu des banquiers, des financiers de la Cité, et chacun d'eux, en vous parlant, a besoin de faire sonner ses guinées dans sa poche. Ils sont fiers de posséder dans leurs rangs ce lourdaud de Frédérick Bullock qui va épouser Maria, Goldmore, le directeur de la compagnie des Indes, Dipley, qui est dans le commerce des suifs, notre commerce à nous, dit George avec un rire forcé et en rougissant. Au diable ce troupeau de rogneurs d'écus! Je m'endors toujours à leurs assommants et cérémonieux dîners. Je ne fais que rougir dans ces fêtes ridicules données par mon père. Moi, j'ai l'habitude de vivre avec des gentilshommes, des gens du monde, Emmy, et non point avec ces grossiers commerçants. Chère petite femme, vous êtes la seule personne de notre classe qui ait la tournure, les pensées et le langage d'une grande dame. C'est qu'aussi vous êtes un ange, et vous avez beau faire, il n'en sera ni plus ni moins. On dirait, en vous voyant, une grande dame. Miss Crawley, qui a fréquenté les meilleures sociétés de l'Europe, ne l'avait-elle pas remarqué? Et, quant à Crawley des gardes-du-corps, vrai Dieu! voilà un fameux gaillard. Il me plaît pour avoir épousé la femme qu'il aimait.»

Amélia admirait beaucoup M. Crawley à cause de son équipée, trop peut-être. Rebecca ne pouvait manquer d'être heureuse avec lui, et elle disait en riant que Jos finirait bien par en prendre son parti.

C'est ainsi que le couple amoureux était revenu aux épanchements des premiers jours. Amélia avait repris toute sa confiance, tout en se disant très-jalouse de miss Swartz et en témoignant, la petite hypocrite, la plus vive terreur de se voir oubliée par George pour l'héritière de Saint-Kitts aux immenses richesses et aux vastes domaines. Mais, en fait, elle était trop heureuse pour ressentir des craintes ou des doutes; elle voyait George à ses côtés; aucune héritière, aucune beauté ne pouvait plus maintenant lui causer de terreur.

Quand le capitaine Dobbin revint dans l'après-midi pour rendre compte de ses négociations, son cœur s'épanouit en voyant Amélia reprendre la fraîcheur de la jeunesse, en l'entendant rire, badiner et chanter au piano ses vieilles romances, jusqu'au moment où retentit la sonnette de la porte. C'était M. Sedley qui rentrait, et George dut battre en retraite devant lui.

Après le premier sourire d'arrivée, miss Sedley ne s'était pas plus inquiétée de Dobbin que s'il n'y était pas. Pour lui, il se sentait heureux du bonheur de la jeune fille, et s'applaudissait de pouvoir s'en faire l'instrument.

CHAPITRE XXI.

Querelle à propos d'une héritière.

Les mérites incontestables que possédait miss Swartz avaient assurément de quoi inspirer une violente passion, et l'âme du vieil Osborne se berçait déjà de mille rêves ambitieux qu'il espérait bientôt, grâce à cette héritière, voir passer à l'état de réalités. Il était ravi des avances et des cajoleries que ses filles faisaient à leur nouvelle amie, et il déclarait que sa plus grande joie comme père était de voir ses enfants placer si bien leurs affections.

«Il ne faut point chercher, disait-il à miss Rhoda, dans notre humble retraite de Russell-Square, la splendeur et le luxe que vous offrent les salons aristocratiques. Chère demoiselle, mes filles sont toutes simples, tout ouvertes. Ce qu'on peut dire pour elles, c'est qu'elles ont le cœur bien placé et ressentent pour vous une tendresse qui prouve en leur faveur. Quant à moi, je ne suis qu'un négociant tout uni et tout rond dans les affaires, et sans prétention, comme pourront vous le dire Hulker et Bullock, les correspondants de feu votre père, de si respectable mémoire. Vous trouverez chez nous cette cordialité et cette franchise qui font le bonheur, et, pour tout dire en un mot, une famille respectée, une table simple, des mœurs honnêtes, un accueil affectueux. Ah! chère miss Rhoda, chère Rhoda, laissez-moi vous appeler ainsi, car mon cœur, je vous le jure, s'épanouit de joie à votre approche. Je vous le dis du fond du cœur, je ne sais quel instinct me pousse vers vous. Vite, un verre de Champagne! Hicks, du Champagne pour miss Swartz.»

Pourquoi douter de la véracité du vieil Osborne, de la sincérité de ses filles dans leurs protestations de tendresse pour miss Swartz? Combien de gens y a-t-il ici-bas dont les affections savent aller ainsi au-devant des écus et les saluent de loin! Leurs plus tendres sympathies sont toujours prêtes pour ceux qui ont le bon esprit d'avoir beaucoup d'argent et qui justifient l'amitié qu'on leur accorde par leur rang dans le monde. Pendant quinze ans, les Osborne n'avaient manifesté qu'une très-mince tendresse à la pauvre Amélia, tandis qu'une seule soirée suffit pour les enflammer d'une belle passion en faveur de miss Swartz, de manière à persuader les plus incrédules sur la sympathie mystérieuse des cœurs.

«Quel magnifique parti ce serait là pour George, disaient ses sœurs avec miss Wirt, et qui lui vaudrait bien mieux que cette petite niaise d'Amélia!»

Un joli garçon comme lui, avec sa tournure, son grade, ses qualités, était le mari qu'il fallait à la riche héritière.

Les demoiselles Osborne avaient soin de parsemer l'horizon de bals à Portland-Place, de présentations à la cour, d'invitations chez les plus hauts personnages. Il n'était plus question que de George et de ses brillantes connaissances auprès de leur nouvelle et bien chère amie.

Le vieil Osborne, de son côté, voyait là pour son fils une excellente occasion. George laisserait l'armée pour le parlement, et prendrait sa place dans les salons et la politique. Le sang du vieillard bouillait dans ses veines quand il pensait que le nom des Osborne pourrait être anobli dans la personne de son fils, et pour lui il se voyait déjà le tronc d'une glorieuse lignée de baronnets. Dans la Cité et à la Bourse, il se mit en quête des renseignements les plus complets sur la fortune de l'héritière, sur la nature de ses biens, sur la situation de ses immeubles. Le jeune Fred Bullock, qui lui avait fourni les indications les plus détaillées aurait bien pris l'affaire pour son propre compte (ce sont les expressions même du jeune banquier), si déjà il n'avait pas été fiancé à Maria Osborne. Ne pouvant donc faire sa femme de miss Swartz, ce désintéressé jeune homme aurait bien voulu en faire tout au moins sa belle-sœur.

«Que George marche à l'assaut franchement, continua-t-il sur le ton de la plaisanterie, et l'enlève à la pointe de l'épée; il faut frapper le fer pendant qu'il est rouge, comme on dit, et la prendre au débotté. Dans une semaine ou deux, quelque petit freluquet de nos quartiers aristocratiques viendra lui offrir son titre avec une fortune à refaire, et nous autres gens de la Cité, nous en serons pour nos frais, comme c'est arrivé l'année dernière pour lord Fitzrufus, et miss Grogram, jusqu'alors fiancée à Podder de la maison Podder et Brown. Le plus tôt, c'est le mieux, M. Osborne, tel est mon sentiment.»

Quand M. Osborne fut parti, M. Bullock se souvint alors d'Amélia, de la grâce aimable de cette jeune fille si attachée à George Osborne, et il préleva bien sur son temps dix précieuses secondes pour déplorer le malheur qui avait frappé cette innocente enfant.

Ainsi, pendant que l'inconstant George Osborne revenait aux pieds d'Amélia, sous l'inspiration de son bon génie personnifié dans l'excellent Dobbin, son père et ses sœurs préparaient pour lui un brillant mariage, sans croire à aucun obstacle possible de sa part.

Lorsque le vieil Osborne faisait ce qu'il appelait une ouverture, il ne laissait point de place au doute par rapport à ses intentions. Lorsque d'un coup de pied il précipitait un de ses valets du haut de son escalier, c'était une ouverture pour engager celui-ci à quitter son service. Avec sa rondeur, son tact ordinaires, il promit à mistress Haggistoun de lui souscrire un billet à vue de dix mille livres, le jour où son fils épouserait sa pupille: il appelait cela une ouverture, et pensait avoir agi en diplomate consommé touchant la susdite héritière. Il fit aussi une ouverture à George; il lui ordonna de l'épouser sur-le-champ, tout comme il aurait dit à son sommelier de déboucher une bouteille, ou à son secrétaire d'écrire une lettre.

Cette ouverture du genre impératif fut accueillie par George avec une vive contrariété. Il était alors dans le premier enthousiasme, dans le premier feu de sa réconciliation avec Amélia, et jamais ses chaînes ne lui avaient paru si douces. La comparaison de ses manières, de sa tournure avec celles de miss Swartz, lui montrait une union avec celle-ci sous des traits doublement burlesques et odieux.

«Des voitures et des loges à l'Opéra, se disait-il, où l'on me verra à côté de mon enchanteresse couleur acajou! J'en ai assez!»

Il faut dire que le jeune Osborne était bien aussi entêté que le vieux. Quand il voulait quelque chose, rien ne pouvait l'ébranler dans sa résolution, et, si les fureurs du père étaient terribles, celles du fils ne valaient guère mieux.

La première fois que son père lui signifia d'un ton impératif qu'il aurait à déposer ses hommages aux pieds de miss Swartz, Georges songea à opposer la temporisation à l'ouverture du vieillard.

«Vous auriez dû y penser plus tôt, mon père, lui dit-il; cela est impossible maintenant: d'un moment à l'autre nous allons recevoir nos ordres de départ. Ce sera pour mon retour, si tant est que j'en revienne; et il s'efforçait pour lui faire sentir que c'était fort mal prendre son temps pour conclure un mariage que de choisir précisément celui où le régiment était menacé à chaque instant de quitter l'Angleterre. Le peu de jours qui restaient devaient être consacrés aux préparatifs de campagne, et non à des serments d'amour. Il songerait tout à son aise à se marier quand il aurait son brevet de major. Car, je vous le jure, continuait-il d'un air joyeux et déterminé, vous verrez un de ces jours le nom de George Osborne tout au long sur la Gazette.»

Suivait la réplique du père, qui mettait en avant les renseignements qu'il avait pris dans la cité: Mais le père avait à cœur d'empêcher que quelque freluquet aristocratique ne fît main basse sur l'héritière, dans le cas d'un plus long retard, et on pouvait au moins par précaution procéder aux fiançailles, pour célébrer ensuite le mariage au retour de George en Angleterre. D'ailleurs, c'était une folie d'aller exposer sa vie sur le continent, lorsqu'on avait sous la main une fortune de dix mille livres sterling de rente.

«Vous voulez donc, monsieur, que je passe pour un lâche, répliqua George, et que notre nom soit déshonoré, par tendresse pour les écus de miss Swartz?»

Cette objection jeta quelque incertitude dans l'esprit du vieillard; mais, dominé par son entêtement naturel, il répondit:

«Demain, vous dînerez ici, monsieur, et, toutes les fois que miss Swartz y viendra, j'entends que vous soyez là pour lui faire votre cour. Si vous avez besoin d'argent, vous pouvez passer chez M. Chopper.»

Un nouvel obstacle s'élevait donc à la traverse des projets de George au sujet d'Amélia. Plus d'une conférence intime eut lieu à cette occasion entre lui et Dobbin. L'opinion de ce dernier nous est déjà connue; et quant à George, une fois qu'il s'était mis une chose en tête, il ne s'arrêtait pas devant une difficulté de plus ou de moins.

La négrillonne restait tout à fait étrangère à cette conspiration tramée entre les principaux membres de la famille Osborne, et dont elle était l'objet. Bien plus, sa tutrice et amie ne lui avait rien laissé pénétrer, et l'héritière de Saint-Kitts prenait pour très-sincères les flatteries de ses jeunes compagnes. Sa nature impétueuse et ardente, comme nous avons eu occasion de le voir précédemment, répondait à ces démonstrations multipliées avec une chaleur toute tropicale. Et puis, il faut en convenir, elle trouvait une jouissance personnelle dans ses visites à Russell-Square; elle y rencontrait un charmant garçon, George Osborne, en un mot. Les moustaches du jeune lieutenant avaient fait sur elle une vive impression le soir où elle les avait vues au bal de MM. Hulker, et comme nous le savons, elle n'était pas la première victime de leur puissance séductrice.

George savait prendre à la fois un air vaniteux et mélancolique, langoureux et hautain, derrière lequel il affectait de laisser entrevoir des passions, des secrets et tout un enchaînement mystérieux de peines de cœur et d'aventures. Sa voix avait des notes douces et sonores. Il disait: «Il fait chaud ce soir,» ou offrait une glace avec cet accent triste et sentimental qu'il aurait mis à annoncer à la même dame la mort de sa mère ou à lui faire une déclaration d'amour. Il regardait du haut de sa grandeur les jeunes lions de la société de son père et posait en héros parmi ces élégants de troisième ordre. Les uns riaient de lui et le détestaient, les autres, comme Dobbin, concevaient une admiration poussée jusqu'au fanatisme. Toujours est-il que ses moustaches commençaient à produire leur effet sur le petit cœur de miss Swartz et à l'enrouler de leurs vrilles capricieuses.

Toutes les fois qu'il y avait chance de voir George Osborne à Russell Square, cette naïve et excellente jeune fille n'avait point de paix qu'elle ne fût auprès de ses chères amies. C'était une dépense et un luxe de robes neuves, de bracelets et de chapeaux sur lesquels on ne ménageait pas les plumes. Elle donnait à sa parure tous les soins imaginables pour assurer son triomphe sur le conquérant, et avait recours à toutes ses séductions pour obtenir ses bonnes grâces. Quand les demoiselles Osborne lui demandaient de leur air le plus grave de faire un peu de musique, elle chantait ses trois romances et jouait ses deux morceaux avec un courage infatigable et un plaisir toujours croissant. Pendant que les demoiselles Osborne se livraient à ces délicieuses distractions, miss Wirt et la tutrice, se retirant dans un coin de la pièce, se mettaient à étudier le Dictionnaire de la Pairie et à parler noblesse.

Le lendemain du jour où George reçut l'ouverture de son père quelques instants avant le dîner, il s'étendit sur le sofa du salon, dans la pose la plus naturelle à un homme mélancolique et rêveur. D'après l'avis de son père, il avait passé, dans la journée, au bureau de M. Chopper. Le vieux commerçant donnait de grosses sommes à son fils, sans consulter, dans ses largesses, d'autre règle que son caprice. Ensuite, George s'était rendu à Fulham, où il était resté trois heures avec Amélia, sa chère petite Amélia, et enfin il était venu retrouver ses sœurs, aussi empesées dans leur maintien que leurs robes de mousseline. La société était réunie dans le salon; les duègnes bavardaient dans leur coin, et l'honnête Swartz portait sa robe favorite de satin jaune, des bracelets de turquoise, des bagues à n'en plus finir, des fleurs, des plumes, et une collection de breloques et de brimborions qui la faisaient ressembler à la boutique d'une revendeuse à la toilette.

Les demoiselles de la maison, après des efforts inutiles pour tirer une parole de leur frère, se mirent sur le chapitre des modes et parlèrent de la dernière réception à la cour. George ne tarda pas à trouver ce babillage insupportable. Et puis ces tournures étaient-elles à comparer à celle de la petite Emmy? Dans ces voix brusques et saccadées, ces jupes roides d'empois, qu'y avait-il de semblable à la douceur angélique, aux grâces modestes de sa bien-aimée? La pauvre Swartz était justement assise à la place que prenait autrefois Emmy; ses mains, couvertes de joyaux, s'étalaient en éventail sur sa robe de satin jaune; ses broches et ses boucles d'oreille lançaient des lueurs rutilantes, et ses gros yeux semblaient vouloir se précipiter de leurs orbites. Elle exprimait dans toute sa personne la parfaite satisfaction du désœuvrement, avec un air qui disait à tout le monde: «Admirez-moi!» Les deux sœurs trouvaient, du reste, que le satin lui allait à ravir.

«Le diable m'emporte, dit George en retrouvant le confident de son cœur, si elle n'avait pas l'air d'un mandarin chinois qui n'a rien à faire toute la journée qu'à branler la tête. Vrai Dieu, Will, j'étais démangé de l'envie de lui jeter le coussin du sofa.»

Il était parvenu toutefois à réprimer la pétulance de sa mauvaise humeur.

Ses sœurs se mirent à jouer la Bataille de Prague.

«Encore cet infernal refrain! hurla George exaspéré, du sofa où il était couché. Vous voulez donc me rendre fou! A la bonne heure si miss Swartz nous jouait quelque chose; chantez-nous quelque chose, miss Swartz, ce que vous voudrez, à l'exception toutefois de la Bataille de Prague.

—Que désirez-vous? Marie aux yeux bleus ou l'air de la Corbeille? demanda miss Swartz.

—Il est fort joli, l'air de la Corbeille, reprirent en chœur les deux demoiselles Osborne.

—Connu! cria de son sofa le misanthrope.

—Je puis vous chanter encore Fleuve du Tage, dit Swartz d'une voix doucereuse; il ne me manque que les paroles.»

Là s'arrêtait le répertoire de la jeune fille.

«Oh! oui, Fleuve du Tage, s'écria miss Maria; nous avons la romance.»

Et elle alla chercher bien vite le recueil où elle se trouvait.

Or, cette romance, qui jouissait de la vogue du moment, avait été donnée aux deux sœurs par une de leurs amies, dont le nom était écrit sur la première page. Miss Swartz reçut de George les plus vifs applaudissements. C'était, en effet, une des romances favorites d'Amélia, et il ne l'avait pas oublié. L'héritière de Saint-Kitts, espérant sans doute qu'on la prierait de recommencer, jouait négligemment avec les feuillets de la musique, lorsque son œil rencontra le nom d'Amélia Sedley, écrit au haut du premier feuillet.

«Dites donc, s'écria miss Swartz en tournant vivement sur le tabouret, est-ce là mon Amélia? l'Amélia qui était chez miss Pinkerton, à Hammersmith? C'est elle, n'est-ce pas? Comment va-t-elle? où est-elle?

—Ne répétez pas ce nom, s'empressa de dire Maria Osborne. Sa famille est bien coupable. Son père a abusé de la confiance du nôtre, et, quant à elle, son nom n'est plus prononcé ici.»

Maria Osborne se vengeait ainsi de la sortie de George au sujet de la Bataille de Prague.

«Êtes-vous l'amie d'Amélia? demanda George en se redressant. Dieu vous le rende alors, miss Swartz. Ne croyez pas un mot de tout le bavardage de ces femmes. On n'a pas le moindre reproche à lui adresser. C'est la meilleur....

—Vous savez bien, George, que vous ne devez point parler ainsi, s'écria Jane tout effarée; papa le défend.

—Je voudrais bien voir qu'on m'en empêchât, cria George en fureur; je veux parler d'elle; je dis que c'est la plus accomplie, la plus douce, la plus charmante des filles d'Angleterre. Que son père soit banqueroutier ou non, mes sœurs ne sont pas dignes de délier les cordons de ses souliers. Si vous l'aimez, allez la voir, miss Swartz, elle n'a plus beaucoup d'amis maintenant, et, je le répète, Dieu bénira ceux qui lui conservent quelque affection. Qui parle bien d'elle est mon ami; qui en dit du mal est mon ennemi. Merci encore une fois, miss Swartz.»

Et, se levant, il alla lui serrer la main.

«Ah! George fit une de ses sœurs d'une voix suppliante, ah! George, que dites-vous là?

—Je dis, répéta George d'un air de défi, que je remercie tous ceux qui aiment Amélia Sed....»

Il laissa son mot inachevé. Le vieil Osborne était dans la pièce, la face livide de colère; ses yeux injectés de sang brillaient comme des charbons ardents.

Bien que George se fut arrêté tout court, le sang lui bouillonnait dans les veines, et tous les Osborne de la terre ne l'auraient pas fait reculer d'un pas. Maîtrisant bientôt son émotion, il répondit au regard menaçant du vieillard par un coup d'œil où se peignaient si bien la résolution et le défi, que celui-ci, tout interdit à son tour, porta les yeux d'un autre côté: il avait senti la résistance, et comprenait que la lutte était désormais inévitable.

«Mistress Haggistoun, votre bras pour aller à table; donnez le vôtre à miss Swartz, George,» dit-il à son fils.

Et l'on se mit en marche.

«Miss Swartz, disait George à la riche héritière, j'aime Amélia, et nous sommes fiancés l'un à l'autre depuis nos plus jeunes années.»

Pendant le repas, George parla avec une volubilité qui le surprenait lui-même et irritait de plus en plus les nerfs de son père. On eût dit qu'il trouvait du plaisir à amonceler les nuages pour l'orage qui allait éclater après le départ des dames.

Mais il existait cette différence entre les deux champions, que le père écumait de rage et était tout hors de lui, tandis que le fils conservait le sang-froid et la clarté de pensées qui manquaient au vieillard, et se trouvait armé ainsi, non-seulement pour l'attaque, mais encore pour la riposte. Il ne se préoccupait point de la bataille, trouvant qu'il serait assez tôt d'y penser quand le moment serait enfin venu; il mangea donc avec le plus grand calme et du meilleur appétit, attendant le signal pour commencer la mêlée.

Le vieil Osborne, au contraire, était en proie à une agitation nerveuse, vidant les verres les uns après les autres. Plus d'une fois il perdit le fil de ses idées dans sa conversation avec ses voisines, et le sang-froid de George redoublait encore sa colère. Il était presque fou de voir l'impassibilité de son fils à jouer avec sa serviette, à s'incliner profondément devant les dames qui se levaient pour partir, à leur ouvrir la porte, à remplir son verre, à en déguster à loisir le contenu, puis enfin à regarder son père entre les deux yeux, en ayant l'air de lui dire: «Messieurs de la garde, tirez les premiers.» Le vieillard voulut prendre du renfort, mais le carafon heurtait son verre dans un choc convulsif, sans arriver à le remplir.

Après avoir poussé un gros soupir, et avec la figure d'un homme qui suffoque, M. Osborne commença la charge.

«Vous êtes bien osé, monsieur, de venir prononcer devant miss Swartz, et dans mon salon, le nom de cette personne. Voyons, monsieur, pouvez-vous m'expliquer une pareille audace?

—Prenez garde aux termes que vous employez, dit George; votre mot d'oser sonne mal aux oreilles d'un capitaine de l'armée anglaise.

—Mon fils ne me dictera peut-être pas le choix des mots, monsieur. Quand je le voudrai, il n'aura pas dans sa poche un schelling vaillant; quand je le voudrai, il sera aussi pauvre que le dernier des mendiants. Je parlerai comme il me plaît, poursuivit le vieillard.

—Bien que votre fils, je suis gentilhomme, monsieur, répondit George avec hauteur. Quelques avis que vous ayez à me donner, quelques ordres que vous vouliez me transmettre, je vous prie de me parler avec la politesse à laquelle j'ai droit de prétendre.»

Toutes les fois qu'il s'élevait à ce ton d'arrogance, le jeune officier portait son père au comble de la colère ou de la terreur. Le vieil Osborne redoutait chez son fils l'usage du grand monde et des belles manières, qui lui faisait complétement défaut; car rien, en général, ne met plus mal à l'aise un manant que de sentir à côté de lui un homme de bon ton.

«Mon père n'a pas dépensé pour mon éducation tout ce que m'a coûté la vôtre, il n'a pas fait les mêmes sacrifices, et je ne lui ai pas coûté aussi cher. Si j'avais fréquenté la société où certains êtres peuvent vivre, grâce à moi, mon fils n'aurait peut-être pas tant de motifs de faire le fier, monsieur, et de tirer supériorité de ses airs de grand seigneur.»

Le vieil Osborne appuya en prononçant ces mots avec une intention ironique.

«De mon temps, on ne croyait pas qu'il fût d'un gentilhomme d'insulter son père. Si j'avais rien fait de pareil, monsieur, le mien m'aurait jeté à coups de pied à la porte, monsieur.

—Je ne vous ai point insulté, monsieur. Je vous ai seulement prié de vous souvenir que j'étais aussi gentilhomme que vous. Je sais très-bien que vous me donnez de l'argent à discrétion, continua George en serrant dans ses doigts un paquet de bank-notes que M. Chopper lui avait délivré le matin même. Mais vous en êtes fastidieux avec vos répétitions. Craignez-vous donc que je ne l'oublie?

—Vous devriez avoir autant de mémoire pour tout le reste, monsieur, répliqua le père de plus en plus irrité; vous devriez vous rappeler que dans cette maison, aussi longtemps que vous daignerez l'honorer de votre présence, je suis le maître, moi, que ce nom.... et que vous.... et je veux....

—Quoi, monsieur? dit George avec un sourire moqueur; et il remplit de nouveau son verre.

—Mille tonnerres!... s'écria son père avec un effroyable jurement, que ce nom des Sedley ne soit plus prononcé ici, monsieur; non, je ne veux rien qui me rappelle cette damnée engeance!

—Ce n'est pas moi, monsieur, qui le premier ai mis en avant le nom de miss Sedley; mes sœurs en disaient du mal à miss Swartz, et je me suis promis de la défendre en toute rencontre. Personne ne traitera légèrement ce nom en ma présence. Notre famille lui a déjà fait assez d'affronts, il est temps d'arrêter la calomnie devant la ruine de ces malheureux: le premier qui s'avisera de parler contre elle sentira le poids de ma main.

—Allez donc, monsieur, allez donc, dit le vieux père dont les yeux sortaient de leurs orbites.

—Oui, certes, monsieur! Je prétends persévérer dans mes sentiments pour cette angélique jeune fille. Si je l'aime, vous n'avez qu'à vous en prendre à vous. J'aurais peut-être adressé mes hommages d'un autre côté, élevé mes vœux plus haut, en dehors de notre cercle étroit, mais je n'ai fait que vous obéir. Et maintenant que son cœur est à moi, vous me dites de l'abandonner, de la punir d'un crime dont elle est innocente, de causer sa mort peut-être, et tout cela pour les fautes d'autrui! Voilà où seraient la lâcheté et la bassesse, voilà où serait l'infamie, dit George cédant à l'exaltation de son enthousiasme. Se jouer ainsi du cœur d'une jeune fille, d'un ange descendu du ciel au milieu de ce monde dont ses vertus exciteraient l'admiration, si sa douceur et son aménité ne réduisaient au silence les accusations de la haine! Enfin, si je la délaissais, monsieur, croyez-vous qu'elle m'oublierait?

—Il ne me convient point, monsieur, de prêter l'oreille à ce galimatias d'absurdités sentimentales, s'écria le père de George. Je ne donnerai point la main à un mariage qui ferait entrer des gueux dans ma famille. Du reste, à votre aise, monsieur, il ne tient qu'à vous de laisser envoler huit mille livres sterling de rentes quand vous n'avez qu'à vous baisser pour les avoir; mais alors songez, à faire votre paquet. Une fois pour toutes, voulez-vous faire ce que je vous dis, monsieur?

—Épouser cette mulâtresse? dit George en redressant les pointes de son faux-col; je n'aime pas la teinture, monsieur. Vous ferez mieux d'envoyer chercher le nègre qui balaye à Fleet-Market; pour moi, monsieur, je ne veux pas m'allier à la Vénus hottentote.»

M. Osborne s'élança furieux vers la sonnette qui d'ordinaire servait à faire venir le sommelier pour le bordeaux, et, d'une voix à moitié étouffée par la colère, il lui donna l'ordre de faire avancer un fiacre pour le capitaine Osborne.


«C'est une affaire faite! dit George entrant une heure après chez Slaughter avec une figure pâle et défaite.

—Quelle affaire, mon garçon?» dit Dobbin.

George lui exposa tout au long ce qui s'était passé entre lui et son père.

«Je l'épouserai demain, dit-il avec un jurement. Ah! Dobbin, Dobbin, chaque jour je sens mon amour grandir pour elle.»