C'était un grand et bel établissement, fondé depuis peu, mais auquel la vogue était venue tout de suite.

On pouvait attribuer sans doute ce succès rapidement fait au talent du Dr Samuel; les jaloux, cependant, ajoutaient que ce succès était dû, pour la plus grande part, aux nombreuses et puissantes relations du savant médecin.

Les jaloux disaient encore, mais tout bas et sans pouvoir appuyer leurs affirmations sur des preuves positives, que le Dr Samuel, parti d'une position infime, avait grandi tout à coup en poussant au-delà des bornes permises les complaisances professionnelles.

Il s'était concilié ainsi de hautes gratitudes et ses protecteurs étaient en quelque sorte des complices.

Mais personne n'ignore que Paris, tout en méprisant la province, partage abondamment les vices étroits et les petitesses envieuses attribués aux provinciaux. Paris regarde presque toujours d'un œil mauvais les fortunes trop rapides et les réussites trop éclatantes.

On a supprimé, il est vrai, le bûcher qui brûlait au Moyen Age les sorciers, c'est-à-dire les forts, pour le plus grand contentement de ceux qui jamais ne peuvent être accusés d'inventer la poudre.

On ne lapide plus les penseurs victorieux sous prétexte du pacte qu'ils ont pu signer avec Satan, mais pierres et fagots ont été avantageusement remplacés par la calomnie, hydre qui ne semble avoir perdu aucun croc de sa mâchoire, aucune goutte de son venin depuis le temps de Beaumarchais.

Aussi les honnêtes gens fuient-ils à son approche en se bouchant les oreilles, et il arrive cette chose douloureuse que nombre de coquins se faufilent dans le monde à la faveur du discrédit où est tombé le cri de haro.

La maison du Dr Samuel se composait de trois parties distinctes, sans compter le pavillon tout neuf et fort bien entendu comme confort où il faisait son domicile privé.

Il y avait le quartier des aliénés, le quartier des malades ordinaires et le quartier des pauvres, appelé l'hospice.

Tout était gratuit dans ce dernier asile où le colonel Bozzo-Corona, si célèbre par sa philanthropie éclairée, et M. de Saint-Louis (Louis XVII), son illustre ami, avaient fondé chacun quatre lits qu'ils entretenaient de leurs deniers personnels.

La principale entrée de la maison Samuel se trouvait obstruée par de grands travaux de reconstruction. La voiture, contenant M. Constant et sa compagne, s'arrêta devant la porte de l'hospice, qui s'ouvrait sur le bouquet d'arbres longeant le chemin des Batailles.

Pendant toute la route, l'officier de santé s'était montré galant, bon enfant et presque facétieux; l'esprit qu'il avait était tout à fait à la portée des goûts et des habitudes de la veuve.

Quand la voiture s'arrêta, il y avait entre eux un certain degré de familiarité amicale.

La brave femme gardait bien pour un peu sa tristesse, ses craintes et même une certaine défiance, inspirée par l'aventure dans laquelle on l'engageait; elle était en effet d'un monde où l'imagination pousse au noir tout de suite, nourrie qu'elle est de drames violents et de sanglantes légendes.

Mais, d'un autre côté, rien ne console, rien n'encourage comme l'action.

Toute créature humaine aime à jouer un rôle, et chez les femmes ce goût grandit volontiers jusqu'à la passion.

Léocadie était femme, malgré sa formidable carrure et le talent qu'elle avait de porter des poids de cent livres à bout de bras.

Elle se disait, tout en écoutant les verbeuses explications de son compagnon, qui ne tarissait pas:

—C'est un fier numéro qui est sorti aujourd'hui pour moi de la roue! Le bandeau que j'avais sur les yeux est déchiré et je vois clair à choisir ma route. Je voulais savoir, je sais; si je veux en apprendre davantage, je n'ai qu'à parler, on me répondra, et de plus, au lieu de me fatiguer toute seule au fond d'un trou, sans protections ni connaissances, je vais avoir pour moi toute une société de gens calés qu'on écoute quand ils parlent et qui ont le bras long!

—Eh bien! quoi, ajoutait-elle en elle-même, répondant à quelque vague objection de son bon sens naturel, c'est drôle qu'ils sont venus à moi, je ne dis pas non, mais ça dépend du caprice de ma pauvre Fleurette, qui s'est souvenue du temps où elle n'était pas encore mademoiselle Valentine et qui a confiance dans le bon cœur de maman Léo. Elle sait bien, celle-là, que je ne reculerais pas devant mille morts quand il s'agit de notre Maurice! et puis, je n'ai pas mes yeux dans ma poche, peut-être! Si je vois quelque chose de louche dans tout ça, c'est à moi de regarder où je mettrai le pied.

Le concierge de l'hospice les reçut à la porte et dit à M. Constant:

—On est déjà venu bien des fois du grand pavillon voir si vous étiez arrivés.

—Je ne me suis pourtant pas amusé en chemin, répondit l'officier de santé. La demoiselle n'est pas plus mal?

—Toujours la même.

M. Constant fit entrer sa compagne sous une voûte longue et d'aspect triste, quoiqu'elle fût évidemment toute neuve.

En passant devant la loge, la veuve y jeta un regard.

Dans la loge il y avait trois ou quatre personnes, infirmiers peut-être ou domestiques, qui se chauffaient autour d'un grand poêle de fonte.

Un seul homme était assis au milieu de la chambre, les coudes sur la table, juste au-dessous de la lampe qui pendait au plafond.

Sa casquette, d'où s'échappaient des cheveux hérissés, cachait à demi son visage, mais la lumière éclairait vivement ses membres athlétiques et l'énorme envergure de ses épaules.

À la vue de cet homme, Mme Samayoux fit un mouvement, et M. Constant le sentit, car il tourna la tête avec vivacité.

—Bonsoir, Roblot! dit-il en continuant son chemin.

Roblot était sans doute le nom de l'athlète qui ne bougea ni ne répondit.

—Est-ce l'homme à la casquette que vous appelez Roblot? demanda la dompteuse.

—Oui, répondit M. Constant, est-ce que vous le connaissez? J'ai toujours eu l'idée qu'il avait bien pu être hercule en foire. C'est un taureau que ce chrétien-là!

—Je ne connais pas ce nom de Roblot, répondit la veuve, et j'avais cru remettre un homme qui s'appelle autrement que cela.

Ils avaient traversé la voûte et pénétraient dans une cour entourée de bâtiments tout neufs comme la voûte elle-même.

—C'est ennuyeux, les réparations, reprit l'officier de santé; si la grande entrée avait été libre, vous auriez vu qu'on arrive au pavillon de M. le docteur par un chemin aussi beau que le vestibule des Tuileries, mais nous allons être forcés de marcher dans la neige.

—Oh! fit la veuve, je ne suis pas douillette. Est-ce que ce Roblot est un des employés de la maison?

—Non, c'est un de nos convalescents de l'hospice. Quand ils commencent à aller mieux, on leur laisse beaucoup de liberté et ils en profitent pour fréquenter la conciergerie. Vous concevrez qu'à l'hospice nous n'avons pas des ducs et des marquis. À l'établissement payant, c'est différent; quand il fait beau et que notre société se promène dans les jardins, on dirait un coin du bois de Boulogne.

Une porte située en face de la première entrée fut ouverte et donna accès dans un vestibule que M. Constant traversa sans s'arrêter.

Au-delà, c'était un jardin assez vaste et tout plein de grands arbres couverts de neige.

—Voilà l'établissement, dit M. Constant, qui montra, à droite et à gauche, deux corps de logis éclairés. Ici les malades ordinaires et là les aliénés; nous n'allons ni ici, ni là; vous savez, la demoiselle est au bout, dans le grand pavillon.

Ils suivirent un chemin où la neige était balayée avec soin et parvinrent à une maison de belle apparence, dont le perron, tourné vers le midi, dominait tout le paysage parisien.

M. Constant sonna et ce fut Victoire, la femme de chambre de Valentine, qui ouvrit.

—Dieu merci! dit-elle, voici assez longtemps qu'on s'impatiente!

Puis elle ajouta avec une curiosité qui n'était pas exempte d'impertinence:

—C'est là la personne?

—Oui, ma fille, répondit l'officier de santé, c'est une personne qui n'a besoin ni de vous ni de moi et qui a droit à votre politesse. Allez nous annoncer tout de suite.

Victoire fit une révérence moqueuse et disparut. Mme Samayoux s'étonna de rester toute déconcertée.

—Qu'est-ce que ça va donc être quand je serai en présence des dames et des messieurs, murmura-t-elle naïvement, puisque la chambrière me fait peur?

—Il n'y a pas insolent comme les valets, répondit M. Constant, qui jouait supérieurement l'indignation. Pour un peu, je la ferais flanquer à la porte. Avec les maîtres ça ne se ressemblera plus, et vous allez voir comme on va vous mettre à votre aise.

—Mme veuve Samayoux peut entrer, dit en ce moment Victoire, qui revenait.

Maman Léo se sentit prise d'un véritable tremblement.

Son négligé de première dompteuse, élégant et cossu, lui semblait, à cette heure, quelque chose de monstrueux et la brûlait comme si c'eût été la robe de Nessus.

Elle fit cependant sur elle-même un effort vaillant et marcha la première, suivie de près par M. Constant, qui échangea avec la soubrette un regard de railleuse intelligence.


X

La folie de Valentine

C'était une grande et belle chambre meublée d'une façon sévère comme doit l'être la retraite d'un savant médecin. Un bon feu brillait dans la cheminée, dont la tablette supportait deux lampes recouvertes de leurs abat-jour.

Il ne faut pas trop de lumière dans la chambre d'une malade; Valentine était couchée, dans le propre lit du docteur, au fond d'une alcôve défendue par des draperies qu'on avait laissé tomber à demi.

Au moment où Victoire avait annoncé l'arrivée de Mme Samayoux, tout le monde était réuni autour du foyer; j'entends tous ceux qui portaient à Mlle de Villanove un intérêt si vif et si constant. Il y avait là les hôtes principaux de l'hôtel d'Ornans: Mme la marquise, le prince qu'on appelait M. de Saint-Louis et même le colonel Bozzo, malgré l'état précaire de sa santé, sérieusement attaquée depuis quelques semaines.

La belle comtesse Francesca Corona, qui ne le quittait jamais et lui servait d'Antigone, était assise auprès de lui sur la causeuse la plus rapprochée du foyer.

L'autre coin du feu était occupé par le prince et la marquise.

Cette dernière causait tout bas avec le Dr Samuel, assisté d'un autre personnage qui n'avait point ses entrées jadis à l'hôtel d'Ornans, mais qu'on avait admis depuis peu dans l'intimité de la famille sur sa grande réputation de jurisconsulte, certifiée à la fois par le colonel Bozzo, par M. de Saint-Louis et par le Dr Samuel.

Il ne faut point oublier que les amis de Valentine avaient besoin d'un conseil judiciaire compétent presque autant que d'un habile médecin. Deux menaces étaient suspendues sur la tête de cette chère jeune fille, entourée d'amis si dévoués, et la plus cruelle des deux menaces n'était peut-être pas la maladie.

Le Dr Samuel, en qui tout le monde avait confiance, avait dit en effet: «Si elle perd celui qu'elle aime, elle mourra.»

C'était précis comme un arrêt.

Le personnage dont nous parlons n'est pas tout à fait un inconnu pour le docteur; il nous fut présenté jadis à l'hôtel de la rue Thérèse, chez le colonel Bozzo-Corona, sous le nom du «docteur en droit».

Il s'appelait M. Portai-Girard, et c'était lui qui, après un examen approfondi de la situation de Maurice, avait prononcé en quelque sorte une sentence prophétique en déclarant que le jeune lieutenant de spahis ne pouvait pas être acquitté.

C'était lui, en outre, qui avait ouvert l'avis d'une évasion à tenter. Cet expédient, qui est le plus extra-judiciaire de tous, n'est pas mis en avant d'ordinaire par les jurisconsultes, mais de même que les médecins trop savants deviennent fréquemment sceptiques à l'endroit de la médecine, de même les adeptes qui sont descendus tout au fond des secrets de la jurisprudence se sentent pris souvent d'un douloureux et terrible dédain pour la justice humaine.

On dirait qu'en toutes choses la science est l'ennemie de la foi.

Ici, d'ailleurs, à vrai dire, la loi n'était pas en cause, non plus que la valeur morale de ceux qui sont chargés de l'appliquer.

M. Portai-Girard, consulté par une famille en détresse qui lui disait: «Nous voulons sauver le lieutenant Maurice et nous ne voulons que cela», ne prenait point la peine d'avoir un avis sur le fond même de la question, c'est-à-dire sur la culpabilité ou sur l'innocence de l'accusé.

Il raisonnait au point de vue du problème qu'on lui avait donné à résoudre, le salut de Maurice, et il disait avec une grande apparence de vérité: «Qu'il soit innocent ou coupable, la situation est la même puisque les apparences l'écrasent; les juges le condamneront, les juges ne peuvent pas ne point le condamner; il n'y a personne ici qui ne le condamnât s'il était juge. En conséquence, puisque votre nécessité est de le sauver, il faut agir en dehors des juges et même contre les juges.»

La logique de ce docteur en droit en valait bien une autre.

Nous avons dit que maman Léo avait repris toute sa vaillance au moment d'affronter pour la première fois de sa vie l'entrée d'un salon du grand monde. Malgré l'habitude qu'elle avait, selon le dire de son enseigne, d'être accueillie avec la plus haute distinction par les principales cours de l'Europe, il lui avait fallu un grand effort sur elle-même pour dompter son embarras préalable, et nous devons ajouter que son audace factice était plutôt une réaction contre l'insolence de Mlle Victoire.

En traversant l'antichambre, elle achevait de s'aguerrir et se représentait toutes ces vieilles et nobles têtes, rangées en demi-cercle autour du lit de Valentine, immobile et raide entre ses draps, comme une princesse des salons de cire.

—Je ne baisserai pas les yeux devant eux, pensait-elle, je ne leur dois rien, pas vrai? et il y en a au moins deux que je connais pour les avoir vus à la baraque. J'irai tout droit à la chérie et je l'embrasserai en disant: «La voilà, maman Léo, elle est là pour un coup, et ceux qui voudraient te faire du chagrin trouveront désormais à qui causer!»

Comme elle arrivait à la porte, M. Constant la dépassa vivement, ouvrit et dit à voix basse:

—Madame veuve Samayoux!

Puis il s'effaça, et la dompteuse se trouva sur le seuil, non point en face d'un orgueilleux cénacle, composé de gens assis et fixant sur elle des regards hautains, mais bien vis-à-vis d'une vieille dame en cheveux blancs, à l'air doux et triste, qui avait fait plusieurs pas à sa rencontre.

Derrière cette bonne dame, les autres membres de la famille étaient debout, dans l'attitude qu'on garde quand on vient de se lever pour faire honneur à un nouvel arrivant.

Personne n'était resté assis, pas même le colonel Bozzo, que la veuve reconnut, blême et presque tremblant, appuyé sur l'épaule de la comtesse Corona, pas même le prince, que la veuve devina du premier coup d'œil et à qui son imagination prêta tout de suite un aspect auguste.

Elle ne s'attendait pas à cela, et toute son audace tomba devant la simplicité solennelle de cet accueil.

—Nous vous remercions d'être venue, madame, lui dit la marquise. Quand je vous vis autrefois, nous étions tous bien joyeux, et je croyais emporter de chez vous le bonheur de ma maison. Il en a été ainsi pendant près de deux années, la chère enfant que nous vous devons nous a donné bien des jours de consolation et de joie; mais à présent, le malheur a frappé à notre porte, un malheur horrible dont vous avez entendu parler sans doute, et nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.

—Tout ce que je pourrai faire..., balbutia la dompteuse en essayant une maladroite révérence.

Tout le monde répondit aussitôt à son salut, ce qui mit le comble au malaise qu'elle éprouvait.

—Constant, dit le colonel, approchez un fauteuil à Mme Samayoux, car je suis obligé de m'asseoir. Mes pauvres jambes sont bien faibles.

M. Constant, qui avait ici presque l'air d'un domestique, se hâta d'obéir, pendant que la comtesse Corona aidait son aïeul à reprendre position dans sa bergère.

—Nous vous attendions avec grande impatience, poursuivit la marquise; la pauvre chère enfant prononce bien souvent votre nom, et c'est le seul... avec un autre...

Elle s'arrêta; ses yeux étaient mouillés.

La veuve sentit que ses paupières la brillaient, car elle était profondément attendrie, et ses soupçons, si jamais elle avait éprouvé rien qu'on puisse appeler soupçon, s'évanouissaient comme des rêves.

—On dirait, acheva la marquise en essuyant ses paupières rougies par les larmes, qu'elle a oublié tout le reste, et pourtant ceux qui sont ici l'aiment bien, allez, ma bonne madame Samayoux!

Au lieu de s'asseoir, la dompteuse demanda, en désignant du doigt l'alcôve:

—Est-ce qu'elle est là?

Ce ne fut point la marquise qui répondit.

Une voix se fit entendre derrière les rideaux et appela:

—Léo! ma chère maman Léo!

La dompteuse bondit aussitôt vers l'alcôve, où elle pénétra, et l'instant d'après Valentine était dans ses bras.

La marquise avait repris son siège en levant les yeux au ciel.

Le colonel Bozzo eut une petite quinte de toux pendant laquelle la comtesse Corona lui frappa doucement dans le dos, comme on fait aux enfants qui ont la coqueluche.

Derrière les rideaux de l'alcôve, on entendait la forte voix de la dompteuse, adoucie jusqu'au murmure et qui disait:

—Fleurette, ma petite Fleurette chérie, nous le sauverons ou j'y laisserai ma peau!

Le colonel ouvrit sa bonbonnière pour y prendre une tablette de pâte Regnault et dit au docteur:

—Ce rhume est tenace et me fatigue, il faudra que nous prenions une consultation sérieuse, car je ne voudrais pas m'en aller à près de cent ans comme une petite Anglaise poitrinaire, ah! mais non!

—Ce n'est rien, répliqua Samuel, je garantis vos poumons, ils sont d'acier.

Un sourire vint aux lèvres de M. Constant, qui restait debout près de la porte, parce que personne ne lui avait dit de s'asseoir.

—Mme Samayoux, demanda la marquise en s'adressant à lui justement, sait-elle ce que nous attendons de son obligeance?

—À peu près, répondit l'officier de santé, je lui ai expliqué la chose de mon mieux.

La marquise se pencha vers M. de Saint-Louis et ajouta tout bas:

—Pour une chose aussi délicate, j'aurais préféré M. le baron de la Périère, mais on ne le voit plus.

—C'est vrai, dit le prince, que devient-il donc, ce cher baron?

M. Constant avait les yeux fixés sur le colonel, qui lui envoya un regard souriant.

—M. de la Périère s'occupe de vous, chère bonne amie, dit-il; vous le verrez peut-être ce soir, peut-être demain, et vous regretterez d'avoir pu penser qu'il abandonnait ses amis dans le malheur.

Il fit en même temps un signe imperceptible pour les autres, mais que M. Constant sut traduire sans doute, car M. Constant disparut aussitôt.

Le silence régna autour du foyer.

Il est permis de penser que chacun dans le cercle désirait entendre ce qui se disait au fond de l'alcôve.

Mais aucun bruit de voix ne dépassait plus les rideaux.

Mme Samayoux avait les lèvres appuyées sur le front de Valentine, qui murmurait à son oreille:

—Ce Constant est-il encore là?

—Non, répondit la veuve après s'être penchée pour regarder dans le salon.

—Taisons-nous! fit Valentine.

Son doigt montra le fond de l'alcôve, tandis qu'elle ajoutait:

—Il doit être là aux écoutes.

—Comment! fit la veuve, là ce n'est donc pas un mur, derrière les rideaux?

—Chère mère, dit-elle, en élevant la voix, venez!

Mme la marquise d'Ornans se leva aussitôt et traversa la chambre, leste comme une jeune fille.

—Il y avait bien longtemps que tu ne m'avais appelée, chérie, fit-elle avec émotion.

Sa voix tremblait de plaisir. Elle ajouta en se tournant vers la veuve, dont elle serra les deux mains avec effusion:

—C'est à vous que je dois cela. Du fond du cœur, je vous remercie.

—Comme elle est aimée! murmura la comtesse Corona.

Le colonel lui prit la tête et la baisa au front.

Pendant qu'elle était en quelque sorte aveuglée par cette caresse, les quatre hommes qui restaient seuls autour du foyer échangèrent un étrange et rapide regard.

Les yeux du prince, ceux du docteur en droit, et ceux de Samuel exprimaient de l'inquiétude. Dans ceux du colonel, il y avait un froid dédain.

Valentine avait attiré la marquise jusqu'à son chevet. La veuve, qui s'était retirée un peu de côté et dont les yeux s'habituaient à l'obscurité relative produite par les draperies de l'alcôve, se mit à regarder la jeune fille.

C'était peut-être la fièvre, mais il y avait des couleurs aux joues de Valentine; son regard brillait extraordinairement; elle était si belle, que la pauvre Léocadie pensait:

—Il n'y a qu'elle pour lui comme il n'y a que lui pour elle, et ce n'est pas possible que Dieu ait le cœur de séparer ces deux amours-là!

—Je voudrais vous demander une chose, bonne mère, dit en ce moment Valentine à la marquise.

—Tu as donc des secrets, méchante? fit la vieille dame d'un ton plein de caresse.

—Dites-leur de s'en aller, répliqua Valentine avec une impatience soudaine que rien ne motivait, ils me gênent! je ne les aime pas! je n'aime que vous et maman Léo.

Cette dernière éprouva une espèce de choc en écoutant ces paroles, qui étaient d'une enfant ou d'une folle.

La marquise embrassa Valentine sans répondre et dit en passant près de la veuve:

—Elle est bien mieux qu'hier; si vous l'aviez entendue dans les commencements! sa raison se remet à vue d'œil.

—Allons, messieurs, reprit-elle en rentrant dans la chambre, nous sommes de trop ici et nous n'aurions pas dû attendre qu'on nous priât de sortir. Donnez-moi votre bras, prince, et allons prendre le thé au salon.

Il n'y eut pas une seule objection. Tout le monde se leva en souriant, et le colonel, qui sortait le dernier, appuyé au bras de Francesca Corona, dit:

—Savez-vous que ma petite Fanchette a raison d'être jalouse? Nous l'aimons trop, cette enfant-là!

—Et je l'aime comme tout le monde, ajouta la comtesse.

—Venez, fit la marquise; quand elles vont avoir fini, nous reprendrons la bonne Mme Samayoux en sous-œuvre, et je suis bien sûre qu'elle fera tout ce que nous voudrons.

—Nous voilà seules, dit la veuve au moment où la porte se fermait. Elle allait parler encore, mais Valentine lui mit la main sur la bouche.

Puis, tout à coup, elle rejeta sa couverture d'un mouvement violent, et sauta hors du lit en riant à gorge déployée.

La dompteuse, stupéfaite, voulut la saisir dans ses bras, mais Valentine s'échappa vers le foyer en disant:

—J'ai froid et mon frère est mort, il faut que j'aille à son enterrement.

Elle s'accroupit près du feu et chauffa ses pieds nus.

Mme Samayoux resta un instant immobile sous le coup de son angoisse. Toute idée de folie s'était en effet effacée dans son esprit au premier aspect de Valentine si calme; maintenant elle se souvint de ce que lui avait dit M. Constant.

Valentine, en se retournant à demi, secoua les beaux cheveux qui tombaient sur ses épaules.

—Viens, dit-elle, avec un sourire d'enfant, viens te chauffer aussi, nous parlerons de mes noces.


XI

En dormant

Mme Samayoux avait enveloppé Valentine dans un manteau de nuit pour l'asseoir à la place même occupée naguère par le colonel.

Les petits pieds de la jeune fille sortaient seuls des plis de l'étoffe et semblaient chercher la chaleur du foyer.

—Tu es comme les autres, disait-elle d'un ton insouciant et doux, tu ne veux pas croire que j'avais un frère, mais moi je me souviens bien d'une nuit terrible... et quand je pense à cette nuit-là, c'est comme si on me racontait une histoire de brigands!

Elle baissa la voix tout à coup pour ajouter rapidement:

—Ils sont difficiles à tromper, prends garde!

La dompteuse ouvrit de grands yeux; elle ne savait que croire.

—Qu'est-ce que Maurice t'a dit pour moi? demanda tout haut Valentine.

—Je n'ai pas vu Maurice, répondit Mme Samayoux.

—Quoi! vraiment! tu l'aimais pourtant bien autrefois!

—Ce matin encore, j'ignorais tout, reprit la veuve, et je me demande à moi-même comment cela se fait. C'est seulement ce matin qu'on a raconté devant moi cette horrible aventure.

Valentine l'interrompit pour dire d'un ton important:

—Mon frère était riche, et j'aurai une très belle fortune.

Leurs regards se rencontrèrent, et certes, c'était dans les yeux de la veuve qu'on aurait pu découvrir des symptômes de folie. Elle passa la main sur son front où il y avait de la sueur. Valentine reprit:

—Embrasse-moi, maman Léo, nous irons le voir ensemble. Est-ce qu'on peut se marier dans une prison?

La dompteuse sentit qu'on glissait un papier dans sa main. En même temps la voix de la jeune fille murmura à son oreille:

—Dans l'alcôve, si bas que j'eusse parlé, on m'aurait entendue. Ils sont là derrière le rideau.

—Qui donc? balbutia la veuve.

—Ceux qui ont tué Remy d'Arx: les Habits Noirs!

La veuve tressaillit de la tête aux pieds; mais Valentine lui jeta ses bras autour du cou en riant bruyamment.

Et comme la pauvre maman Léo restait toute bouleversée, la jeune fille ajouta dans un baiser:

—Vous oubliez votre rôle, parlez-moi donc de l'évasion; ils vous guettent!

La dompteuse n'aurait pas été plus complètement étourdie si on lui eût rendu sur le crâne le coup de boulet ramé qui avait fait la fin de Jean-Paul Samayoux, son mari.

Elle essaya pourtant et dit comme au hasard, répétant à son insu les propres paroles de M. Constant:

—Il n'y a pas de serrure dont on n'achète la clef avec de l'argent; tout le monde est riche ici et tout le monde a bonne volonté de mettre la main à la poche. On m'a dit comme ça qu'il n'y avait que toi, fillette, pour s'opposer à la délivrance de Maurice.

Valentine se renversa en arrière et prit une attitude de profonde réflexion.

—Penses-tu qu'on puisse condamner un innocent? murmura-t-elle; et tu sais bien qu'il est innocent, n'est-ce pas?

—Si je le sais! répliqua Mme Samayoux: quand il y aurait cent millions de juges pour dire le contraire, je crierais encore qu'il est innocent! Mais ça n'empêcherait pas un malheur, vois-tu, fillette? parce que les juges sont les maîtres. Et on en a tant vu qui étaient blancs comme neige, porter leur pauvre tête sur l'échafaud! Voyons, il faut te faire une raison: quand Maurice sera libre, vous irez en Angleterre ou en Espagne, ou même plus loin, et vous vous marierez ensemble.

—Et viendras-tu avec nous, toi, maman? demanda la jeune fille.

—Certes, si vous voulez de moi.

Valentine se leva d'un mouvement plein de pétulance et fit quelques pas dans la chambre.

—Je suis bien faible! dit-elle.

Puis s'arrêtant devant la glace qui était sur la cheminée, elle ajouta:

—Je suis bien pâle!

Puis encore, avec un frisson qui secoua ses membres, en mettant un cercle noir autour de ses yeux:

—Maurice est peut-être plus pâle que moi!

Elle revint s'asseoir, mais au lieu de s'appuyer désormais au dossier du fauteuil, elle mit sa tête sur l'épaule de la veuve, de façon à ce que son visage fût masqué pour un regard venant de l'alcôve.

—Je vais dormir ainsi, dit-elle, veux-tu?

—Je veux bien, répondit la veuve, qui reprenait quelque sang-froid et entrait peu à peu dans son rôle, mais pourquoi ne pas te remettre au lit?

—Ceci est bien, murmura Valentine tout bas, continue.

Elle ajouta tout haut:

—Parce que je suis mieux comme cela; il me semble que tu me gardes.

—Tu as donc peur, chérie?

—Quelquefois, oui... je revois mon frère... Oh! comme je l'aurais aimé!... et mon père... tous deux livides, tous deux morts... J'ai sommeil, bonsoir!

Dans la position qu'elle avait prise, sa bouche était tout contre l'oreille de Mme Samayoux.

—Maintenant, ne me répondez plus, dit-elle, si bas que la dompteuse avait peine à l'entendre. Si vous restez bien immobile, comme il faut faire pour ne point éveiller une pauvre folle qui dort, cet homme ne se doutera même pas que je vous parle à l'oreille. Avez-vous bien serré le papier que je vous ai donné? Vous le lirez quand vous serez seule. Je ne suis pas folle, vous l'avez déjà deviné, et ce ne sont pas les juges qui menacent notre Maurice le plus terriblement. J'ai vu Maurice dans sa prison.

Ici la dompteuse laissa échapper un si brusque mouvement, que Valentine fit comme si elle s'éveillait en sursaut.

—Qu'as-tu donc? demanda-t-elle, à voix haute. J'étais déjà embarquée dans un beau rêve, le rêve que j'ai toujours dès que je m'endors.

—Moi, répliqua la veuve avec à-propos cette fois, c'était tout le contraire, je m'étais endormie aussi et j'avais un mauvais rêve.

—Si le mien pouvait seulement revenir! murmura Valentine reposant de nouveau sa tête charmante sur l'épaule de Mme Samayoux.

—Vous voyez, reprit-elle bien bas, tandis que son attitude abandonnée feignait encore une fois le sommeil, vous ne m'avez pas obéi. Quoi que je dise, désormais gardez votre calme; il est nécessaire que vous sachiez tout. Maurice m'avait écrit pour me demander du poison, car la mort infamante lui fait peur, et j'ai été le voir pour lui porter le poison qu'il m'avait demandé.

Elle s'interrompit, ajoutant d'un ton paresseux et de manière à être entendue par l'espion qui, selon elle, était aux écoutes:

—J'ai de la peine à me rendormir, parce que tu m'as éveillée en frayeur.

—Vous le voyez, poursuivit-elle de cette voix murmurante qui certes ne pouvait aller jusqu'à l'alcôve, j'ai toute ma présence d'esprit, et Dieu sait qu'elle n'est pas de trop pour combattre l'épouvantable danger qui nous entoure! Si j'ai pu quitter cette demeure et pénétrer dans la prison de la Force, où Maurice a été transféré depuis quelques jours, c'est que mes geôliers, à moi qui suis aussi prisonnière, ont favorisé mon dessein. Je ne pourrais prouver cela, mais j'en suis sûre. Nous jouons, eux et moi, une partie étrange, une partie mortelle; ils sont nombreux, ils sont rusés comme des démons, et moi je suis toute seule, et moi je ne suis qu'une pauvre enfant ignorante de la vie. Mais Dieu peut-il être pour le mal contre le bien? L'espoir me reste, je garde mon courage, parce que j'ai confiance en la bonté de Dieu.

Elle se sentit pressée contre le cœur de la dompteuse qui battait à se rompre.

—Oui, reprit-elle, je vous comprends, bonne Léo, j'ai tort de parler d'abandon puisque vous êtes là; mais c'est précisément la bonté de Dieu qui vous envoie, et jusqu'à l'heure où nous sommes, je peux bien dire que j'étais seule. Ne m'interrogez pas, je sais ce que vous voulez me demander: les gens qui m'entourent sont de deux sortes, et certes, Mme la marquise d'Ornans, qui pendant deux années m'a servi de mère, a pour moi l'affection la plus dévouée. Elle n'est pas complice, elle est victime, car le fils unique qui devait perpétuer son nom est couché au fond d'une tombe. Il y a une autre personne encore qui ne sait rien de leurs secrets, c'est cette pauvre belle créature: Francesca Corona. Je ne sais pas quel délai on leur donnera, ni combien de jours leur seront accordés, mais croyez-moi, elles sont toutes les deux condamnées comme moi, comme Maurice, comme vous-même.

Cette fois la veuve n'eut point de frisson. Elle ne tremblait jamais quand la menace ne s'adressait qu'à elle.

À son tour, elle put sentir l'étreinte du bras frêle et gracieux qui entourait son cou.

Elle sourit sans parler.

—Oh! vous êtes brave, bonne Léo, continua Valentine, et c'est vous qui nous sauverez, s'il est possible de lutter contre l'infernale puissance de ces hommes! Je vais vous dire maintenant comment je reçus la lettre de Maurice et comment il me fut possible, non seulement de sortir de ma prison, mais encore de pénétrer dans la sienne.


XII

Aux écoutes

Valentine ne se trompait point. Derrière les rideaux de l'alcôve, il y avait une porte ouverte; près de cette porte, qui donnait dans un cabinet obscur, un homme était debout et se penchait en avant pour approcher ses yeux de quelques trous imperceptibles qui perçaient la draperie à différentes hauteurs.

À la lueur vague que les lampes envoyaient à travers l'étoffe, nous aurions pu distinguer les traits et la tournure de cet homme, et notre première pensée eût été d'hésiter entre deux noms: il était en effet dans la position d'un comédien qu'on surprendrait à l'heure de la métamorphose quand il quitte un travestissement pour en revêtir un autre.

L'homme gardait le costume que M. Constant portait tout à l'heure; mais il avait déjà le visage et les cheveux de ce Protée bourgeois que nous vîmes un soir changer de peau dans le coupé conduit par Giovan-Battista, ce coupé où Toulonnais-l'Amitié était entré avec sa houppelande à larges manches et ses bottes fourrées, mais d'où sortit un élégant cavalier en escarpins vernis, en habit noir et en gants blancs, qui se fit annoncer à l'hôtel d'Ornans sous le nom du baron de la Périère.

De l'endroit où il était, notre homme voyait parfaitement le groupe formé par la dompteuse et Valentine, auprès du foyer; seulement il ne pouvait plus rien entendre. Il se disait, dans sa mauvaise humeur:

—Le vieux baisse! il baisse à faire pitié! le plaisir qu'il éprouve à tendre des toiles d'araignée devient une maladie, et nous nous réveillerons un matin avec le cou pris dans nos propres lacets. À quoi bon tout cela, puisque le lieutenant demandait du poison et que personne ne crie gare quand on trouve le corps d'une folle qui a profité du sommeil de ses gardiens pour se jeter tête première par la fenêtre? J'ai encore obéi aujourd'hui, j'ai été chercher cette bonne femme dont la présence est un danger de plus, parce que désobéir, chez nous, c'est risquer sa vie; mais ce soir, j'ai idée que tout sera fini, les autres sont du même avis que moi, le vieux a fait son temps, place aux jeunes!

Ce fut en ce moment que la veuve tressaillit pour la première fois en apprenant que Valentine avait vu Maurice.

La jeune fille, à la vérité, pallia ce mouvement en faisant semblant de s'éveiller en sursaut, mais Lecoq était un terrible observateur.

—J'en étais sûr! pensa-t-il, on se moque de nous, et nous y aidons tant que nous pouvons. La petite n'est pas plus folle que moi, elle joue son rôle en perfection, et la voilà commodément établie là-bas à raconter une histoire qui nous force à tordre un cou de plus, car la bonne femme, en sortant d'ici, saura notre secret.

Son regard se fixa plus aigu sur le groupe, qui avait repris son immobilité.

Il guetta ainsi longtemps.

On peut dire que la veuve et Valentine ne donnaient plus signe de vie. Lecoq, qui voyait par-derrière les belles masses des cheveux de Valentine éparses sur l'épaule de la dompteuse, en vint à douter de sa première impression.

—La grosse est bonne comme du gâteau, se dit-il, et après tout, l'enfant a reçu un fier coup de maillet! En tout cas, le plus sûr est d'ouvrir l'œil. Qui vivra verra, et j'ai idée que ce ne sera pas le colonel.

Valentine, cependant, continuait de parler à l'oreille de maman Léo, et disait:

—Ce fut un matin, en m'éveillant, que je sentis quelque chose dans mon sein. J'y portai la main et j'en retirai la lettre de Maurice. J'étais seule, je pus la lire tout de suite.

«Ce fut ce jour-là aussi que je crus entendre pour la première fois une respiration humaine derrière le rideau qui est au fond de mon alcôve.

«J'ai tâté plus d'une fois pour tâcher de reconnaître ce qu'il y a derrière la draperie, qui n'a point d'ouverture. J'ai eu beau repousser le rideau et allonger le bras, je n'ai jamais pu rencontrer de muraille.

«Qui avait apporté la lettre? Je songeai d'abord à Francesca, dont l'affection pour moi ne s'est jamais démentie et qui aimait tendrement Remy, mon frère...

«Je ne peux pas tout dire en une fois, bonne Léo, dit-elle ici en s'interrompant, vous saurez l'histoire de Remy en même temps que la mienne.

«Ce n'était pas Francesca Corona qui avait apporté la lettre, car elle me croit, comme les autres, privée de ma raison. Je n'ai pas osé me confier à elle. Ce n'était pas non plus Victoire, ma femme de chambre, qui était à vendre et qu'ils ont achetée.

«J'allai jusqu'à penser que la marquise elle-même...

«Pauvre femme! elle serait bien près de sa perte si elle donnait une pareille marque de clairvoyance. Elle n'est protégée que par son aveuglement.

«Ce n'était pas la marquise, ce ne pouvait être elle.

«Du premier coup d'œil, j'avais reconnu l'écriture de Maurice. La lettre disait: «En dehors de toi il n'y a au monde pour m'aimer que l'excellente maman Léo. Ma famille ignore peut-être où je suis, et que Dieu le veuille! mais si mon père et ma mère m'ont oublié, moi, je pense à eux sans cesse. Je ne veux pas que le nom de mes frères et sœurs soit déshonoré. Cherche maman Léo, trouve-la, et fais qu'elle m'apporte du poison. Je ne suis pas au secret, on peut me voir...»

«On pouvait le voir! dès lors il n'y eut plus en moi qu'une seule pensée.

«Mais à qui me fier dans cette maison?

«À tout le monde, sans doute, et au premier venu, car la lettre n'était pas tombée du ciel à mon chevet, et tout le monde, excepté la marquise, m'eût aidé à faire ce que la lettre me demandait.

«Cependant je partageai en deux ma confiance; je manifestai publiquement le désir de vous voir, et en secret j'essayai d'agir par moi-même.

«Ils vous ont cherchée, ils avaient intérêt à vous trouver; ils comptent sur vous pour me convertir au projet d'évasion, et ils comptent sur moi pour décider Maurice à se laisser faire.

«Je n'essayerai même pas de concilier cela avec la croyance où ils sont par rapport à ma prétendue folie. J'ignore si j'ai réussi à les tromper; en tout cas, leur chemin est tracé, ils en suivent les détours avec un implacable sang-froid.

«La chose certaine, c'est que Maurice ne paraîtra pas devant la cour d'assises. Ils l'ont décidé ainsi. Fallût-il le poignarder dans les escaliers du palais, il ne franchira pas le seuil de la salle des séances.

«Quant à moi, je suis encore bien plus redoutable que Maurice. Ils ne sauraient point dire, en effet, à quel degré Maurice a été instruit soit par moi, soit par Remy d'Arx, dans l'interrogatoire qui précéda l'ordonnance de non-lieu; mais ils ont la certitude absolue que je connais tout.

«Je ne serai ni accusée ni témoin.

«Ce n'est pas un bâillon, c'est un linceul qu'il faut mettre sur une bouche comme la mienne.

«Et s'ils n'avaient pas besoin de moi pour tuer Maurice dans sa prison, où la loi le protège comme une cuirasse, vous auriez trouvé ici non pas une folle, mais une morte.

«Une autre circonstance encore, cependant, doit me protéger contre eux; je ne puis bien la définir, mais j'en ai conscience: il y a de l'hésitation, peut-être de la dissension; le colonel est vieux et semble très malade.

«Il ne faut pas croire que je sois sans cesse entourée comme je l'étais tout à l'heure, lors de votre venue. On vous attendait, et en outre, on joue cette comédie pour la marquise. Quand la marquise est là, tout le monde se rassemble autour de mon lit, et il semble que je sois l'enfant chérie d'une nombreuse famille; mais dès que la marquise est partie, je reste seule, bien souvent et bien longtemps, Dieu merci! Il n'y a guère que Francesca Corona pour me tenir compagnie le soir; dans la journée, je n'ai personne.

«Vous ne pouvez avoir oublié cela: le jour même où je devins la plus misérable des créatures, le jour où Maurice fut dénoncé par moi, arrêté devant moi, j'avais donné rendez-vous à celui que nous appelions le marchef. Vous m'aviez appris ce que vous saviez de Coyatier et vous m'aviez dit: «Prends garde!»

«Mais en ce qui me concernait, je ne croyais pas au danger. Tout cela me paraissait impossible comme les mensonges des légendes, et je me reprochais presque d'avoir frayeur pour ceux que j'aimais.

«Cependant il y avait eu des entrevues entre ce Coyatier et Remy d'Arx, pour qui je m'étonnais de ressentir une tendresse croissante. Je l'admirais, celui-là, poursuivant dans l'ombre et toute seule un juste châtiment, une grande et légitime vengeance.

«Je me disais: Je suis forte précisément parce que ce drame est étranger à moi.

«Je voulais voir Coyatier pour me mettre entre lui et Remy; mon idée était que je ne risquais rien, moi, en m'approchant d'un pareil homme, tandis qu'à ce même jeu Remy d'Arx risquait sa vie.

«La mort lui est venue par une autre voie; c'est moi qui ai été son malheur.

«Mon frère! mon pauvre noble frère!

Valentine s'arrêta un instant, suffoquée par un spasme. Ses yeux restaient secs, mais maman Léo pleurait pour deux.

—Quand on m'a amenée ici, reprit la jeune fille après un silence, c'était le surlendemain de la catastrophe. J'étais bien malade et ma raison chancelait réellement, car j'avais toujours devant les yeux le pâle visage de Remy, apparaissant entre Maurice et moi. Je m'évanouis en descendant de voiture.

«Ce fut Coyatier qui me porta jusqu'ici dans ses bras.

«J'ai su depuis que cette maison lui sert de refuge.

«Il resta seul à me garder au salon, pendant qu'on préparait mon lit; j'avais repris mes sens, mais il croyait que je dormais, et à travers mes paupières demi-closes je voyais son rude visage penché jusque sur moi.


XIII

Coyatier dit le marchef

—Je n'ai jamais vu de visage plus effrayant que celui de cet homme; son regard parle de sang, on dirait qu'il y a du sang sur sa joue, du sang sur ses lèvres! et pourtant je croyais deviner en lui je ne sais quelle douloureuse compassion.

Il disait, croyant sans doute que je ne pouvais l'entendre:

—C'est un beau gaillard, et tout jeune, et déjà lieutenant après deux ans d'Afrique! Ils s'aiment bien ces deux enfants-là, puisqu'ils voulaient mourir ensemble...

Sa main rude fit bruire ses cheveux hérissés comme les crins d'une brosse.

—Moi aussi j'étais un soldat, murmura-t-il d'une voix sourde, un brave soldat, et les journaux parlaient de moi comme de lui, et peut-être qu'on se souvient encore de mon nom en Afrique. C'est une femme qui a fait de moi un assassin: Je hais les femmes!

Dans sa prunelle un feu sinistre s'alluma.

Mais, tandis qu'il me regardait, sa paupière battit tout à coup et il reprit comme malgré lui:

—Celle-ci est bien belle, et je lui ai fait tant de mal!

Il s'agenouilla pour border ma robe autour de mes jambes qui frissonnaient.

—Un mot, un seul mot, dit-il encore, et je pourrais lui rendre celui qu'elle aime!

Il haussa les épaules en riant lugubrement.

J'avais compris, et vous comprenez aussi, n'est-ce pas?

Quand on aime bien, on devine. Je savais ce qu'était Coyatier, je devinais que Coyatier avait commis le crime dont Maurice est accusé; j'entends le premier crime, le meurtre de Hans Spiegel...

La dompteuse poussa un soupir grand de détresse, arraché par l'effort épuisant qu'elle faisait pour garder son calme.

—Ne bougez pas, maman Léo, murmura Valentine, qui n'avait pas quitté un seul instant son attitude de dormeuse: toutes ces choses, il faut que vous les sachiez. J'ouvris les yeux, et comme le marchef me demanda en fronçant le sourcil: «Avez-vous entendu?», je lui répondis: «Oui», et j'ajoutai: «J'ai fait plus que vous entendre, j'ai deviné.»

Nos regards se croisèrent. Ni lui ni moi nous ne baissâmes les yeux.

—Ah! ah! fit-il, et à quoi ça vous servira-t-il de m'avoir deviné?

—Je ne sais, répondis-je, mais j'ai deviné aussi que vous aviez pitié de moi.

Il secoua sa tête farouche et fit un mouvement comme pour s'éloigner.

Cependant il resta. Et après un instant de silence il gronda entre ses dents serrées:

—Il y avait une femme dans tout cela, une femme qui voulait une robe neuve, un châle, des plumes et des fleurs. Elle m'avait dit le matin: «Si tu ne m'apportes pas cinquante louis, je te chasse!»

Il me regarda, frémissante que j'étais, et un sourire terrible vint à ses lèvres.

—Je lui apportai les mille francs, ajouta-t-il tout bas; mais c'est moi qui l'ai chassée.

—Ah! reprit-il en s'interrompant, ma vie ne vaut pas cher! Je sais bien que je mourrai par une femme. Autant par vous que par une autre, j'ai fantaisie de vous entendre dire: «Merci, marchef!» C'est drôle. Demandez, on vous répondra.

Je demandai, il me répondit.

Quand on vint me chercher pour me porter dans mon lit... tenez-vous ferme, Léo!... je savais que cette maison appartenait aux Habits Noirs.

—Ma fille, prononça tout bas la dompteuse sans bouger ni presque remuer les lèvres, ce n'est pas pour moi que j'ai peur.

—Je le sais bien, répliqua Valentine, et comme je voudrais me jeter à votre cou pour vous serrer bien fort sur mon cœur! C'est pour moi que vous craignez, c'est pour lui, et vous voudriez me crier encore: «Prends garde!» Hélas! bonne Léo, il n'est plus temps de prendre garde, il fallait risquer le tout pour le tout. J'ai tout risqué. Coyatier jusqu'ici a tenu sa parole; non seulement il ne m'a rien caché, mais encore je n'ai eu qu'à parler pour être aussitôt obéie.

«C'est par lui que j'ai vu Maurice; il m'a fait sortir d'ici en plein jour par la porte qui est en reconstruction; grâce à lui, j'ai pu être introduite à la prison de la Force, grâce à lui encore j'ai pu me procurer du poison.

«Dans la maison, en apparence du moins, personne ne s'est aperçu de ma sortie, ni de mon absence, qui a duré deux grandes heures, ni de ma rentrée.

«Est-ce là une chose possible? Coyatier avait-il prévenu ses maîtres et ceux-ci ont-ils favorisé eux-mêmes mon entreprise?

«En d'autres termes, Coyatier a-t-il trahi les Habits Noirs pour moi, ou Coyatier m'a-t-il trahie pour les Habits Noirs? Je ne sais, et que m'importe? Maurice a le poison, Maurice m'a juré sur notre amour qu'il m'attendrait pour en faire usage.

«En entrant dans sa cellule et quand mon regard a rencontré le sien, j'ai cru que mon pauvre cœur allait se briser. C'était à la fois trop de douleur et trop de joie. Il m'a tendu sa main qui brûlait, je me suis jetée à son cou et j'ai voulu lui dire: «Maurice, Maurice, je te sauverai!»

«Mais ses lèvres m'ont fermé la bouche, et je crois l'entendre encore prononcer cette parole qui me poursuit partout: «L'espoir fait mal, n'espère pas, Fleurette, fais comme moi, résigne-toi.»

La veuve luttait contre les sanglots qui l'étouffaient.

—Il m'a demandé, poursuivit Valentine: «Pourquoi maman Léo n'est-elle pas venue?»

—Oh! le cher enfant a-t-il douté de moi?

—Non, pas plus que moi; nous avons cherché ensemble les raisons de votre absence.

—Je ne savais pas, balbutia la veuve. Comment dire cela, moi qui vous aime tant! je fermais les yeux pour ne pas vous voir trop heureux...

—Trop heureux! répéta Valentine, dont le regard se leva vers le ciel. Mais le temps passe et je n'ai plus beaucoup de force. Ce n'est pas moi qui m'oppose à tout projet d'évasion, c'est lui. Il m'a dit: «Je n'ai fui qu'une fois en ma vie, c'est trop, je subirai mon sort.»

«Et tout ce que Maurice veut, je le veux... Elle s'arrêta encore.

—Est-il bien changé? demanda la veuve.

—Non, il est très pâle; mais il y a dans son regard une sérénité presque divine, et j'ai retrouvé son beau sourire quand il m'a dit: «Si tu étais ma femme, je mourrais content.»

«J'ai répondu: «Quoi qu'il arrive, je serai ta femme.»

Le regard de la dompteuse exprima son étonnement. Valentine reprit avec un calme étrange:

—Ils ne s'opposeront pas à cela, j'en suis sûre. Ce qu'il leur faut, c'est notre mort prochaine, car si nous vivions, la main de fer qui étouffe notre voix finirait par se relâcher; nos paroles, que personne ne voudrait entendre aujourd'hui, seraient écoutées demain peut-être; pourvu que nous disparaissions tous les deux, ils seront cléments comme les bourreaux qui se prêtent au dernier caprice des condamnés...

Sa tête pesa plus lourde sur l'épaule de la veuve, qui sentit en même temps sa main devenir froide et qui dit:

—Il faut te remettre au lit, fillette!

—Oui, répliqua Valentine, désormais vous en savez assez, bonne Léo. Le papier que je vous ai remis et que vous lirez attentivement vous dira ce qui vous reste à faire... Encore un mot, pourtant: quand vous me quitterez, ils vont vous reprendre en sous-œuvre pour l'évasion de Maurice. Promettez tout ce qu'on vous demandera, dites que vous m'avez à demi persuadée et que vous êtes bien sûre de persuader tout à fait le pauvre prisonnier; ajoutez que vous voulez aller à la Force dès demain. Je ne vous cache pas que nous entamons ici la plus terrible de toutes les parties. Leur intérêt est de mener à bien cette évasion, mais je n'ai pas besoin de vous expliquer à quoi, dans leur pensée, cette évasion doit aboutir. Ne craignez rien, allez droit votre route; vous ne resterez jamais sans instructions, et vous me verrez désormais plus souvent que vous ne croyez.

Elle s'interrompit presque gaiement pour ajouter:

—Maintenant, Léo, nous n'avons plus qu'à tromper l'espion qui nous guette. Vous êtes juste ce qu'il faut pour cela, et, en vérité, quand même aucun regard ne serait fixé sur vous, je suis morte de fatigue; et je ne sais pas si je pourrais regagner mon lit sans votre aide.

Elle sourit et ajouta encore:

—Vous avez vu les nourrices endormir les petits enfants entre leurs bras. Quand le sommeil est enfin venu, elles emportent doucement le nourrisson dans son berceau, et quelles précautions elles prennent! Faites comme elles, bonne Léo, emportez-moi, et surtout prenez garde de m'éveiller!

Son sourire était contagieux; il y eut comme un reflet sur le visage désolé de la dompteuse, qui avait compris.

Ce fut une scène si bien jouée que Lecoq y fut aux trois quarts pris, derrière son rideau.

Avec une délicatesse infinie, maman Léo dégagea son épaule qui soutenait la tête de la jeune fille, puis elle se pencha sur elle comme pour bien constater qu'elle était endormie, puis encore elle la souleva aussi aisément que si c'eût été en effet une enfant et la reporta sur le lit, où Valentine demeura immobile.

Mme Samayoux s'essuya les yeux avant de border la couverture; quand la couverture fut bordée, elle joignit les mains et dit avec tristesse:

—Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu, pour cette pauvre biche-là, rester chez moi à la baraque!

—Ah ça! ah ça! se dit Lecoq en quittant sa cachette, j'ai perdu une grosse demi-heure ici, moi. Est-ce qu'elles se mettent à jouer la comédie, en foire, aussi parfaitement qu'au Théâtre-Français?

Au moment où il s'éloignait sans bruit, mais pas assez légèrement, pourtant, pour que l'oreille aux aguets de la dompteuse ne perçût vaguement l'écho de son pas, la porte par où Mme la marquise d'Ornans et son cercle étaient sortis s'ouvrit.

—Eh bien! demanda la comtesse Corona sur le seuil, avons-nous dit tous nos grands secrets?

—Chut! fit Mme Samayoux, qui se retourna, elle s'est endormie en parlant de lui.

La comtesse traversa la chambre sur la pointe des pieds et vint jusqu'au lit.

Elle baisa la main de Valentine, qui était glacée, et fixa sur la dompteuse un regard triste et doux.

—Ils s'aiment bien, murmura-t-elle, et celui qui est mort l'adorait. Sa folie est de penser que Remy d'Arx était son frère: vous a-t-elle parlé de cela?

—Oui, répondit la dompteuse.

—Vous qui la connaissez depuis longtemps, pensez-vous qu'elle puisse être vraiment la sœur de Remy d'Arx?

—Quand je la connaissais, repartit la dompteuse, elle s'appelait Fleurette. Je ne me doutais pas qu'elle eût un frère, mais je ne me doutais pas non plus qu'elle fût la parente d'une noble marquise et d'un colonel.

—C'est juste, fit la comtesse.

Elle ajouta comme malgré elle:

—On vous a payée, n'est-ce pas, en ce temps-là?

La veuve lui saisit les deux mains brusquement; ses joues étaient en feu.

—Elle a confiance en vous, dit-elle, et c'est une belle âme qui est dans vos yeux. Écoutez, je suis une pauvre femme, une misérable créature qui a peut-être fait le mal: oui, on m'a donné de l'argent, et je ne l'avais pas gagné! oui, on est venu la chercher chez moi et j'ai peut-être eu tort de croire trop vite... mais elle avait si bien l'air de la fille d'une grande maison! et comment penser que des gens comme cela auraient voulu me tromper? Si vous savez quelque chose qui puisse m'aider à réparer ma faute, je vous en prie, je vous en prie, dites-le moi!

La comtesse avait baissé les yeux; elle répondit froidement:

—Je ne sais rien, bonne dame; quand Valentine vint à la maison, voici deux ans, on me dit qu'elle était ma cousine et je l'aimai comme une sœur. Remy d'Arx était pour moi un ami, presque un frère; il y a une énigme au fond du deuil que nous portons, je n'en ai pas le mot. Il y a une énigme aussi, une énigme inexplicable dans la position de ce jeune homme auquel tous nos amis semblent s'intéresser, malgré son crime.

—Oh! s'écria la dompteuse, celui-là est innocent, je vous le jure devant Dieu.

—C'est ainsi que parla Valentine, dit la comtesse d'un air pensif, le jour même où on arrêta Maurice Pagès, tout sanglant encore, à quelques pas de la maison où le meurtre avait été commis. Je ne suis pas juge, madame, et, depuis mon enfance, je vis au milieu de mystères encore plus insondables que celui-là.

—Au nom du ciel! commença la veuve, qui la regardait avidement, dites-moi...

Francesca Corona secoua sa tête charmante avec lenteur.

—Ne m'interrogez pas, répliqua-t-elle, ce serait inutile. Je n'ai rien compris, je n'ai rien deviné, sinon mon propre malheur, qui m'accable et dont je ne dois compte à personne. Si ce jeune homme est innocent, que Dieu le sauve; puisqu'ils s'aiment, qu'ils soient heureux! Venez, madame, on vous attend au salon, et chacun semble espérer en votre entremise pour atteindre un résultat favorable. Je vais vous conduire, et je reviendrai garder Valentine, que j'aime mieux depuis qu'elle souffre.

Elle se dirigea vers la porte.

Un mot vint jusqu'aux lèvres de la dompteuse, qui allait parler, lorsqu'elle sentit une main glacée qui touchait la sienne.

Elle se retourna vers le lit et rencontra les yeux grands ouverts de Valentine qui avait un doigt sur ses lèvres.


XIV

Le salon

Maman Léo n'eut garde de désobéir à l'ordre muet que lui donnait Valentine; elle suivit la comtesse Corona sans ajouter une parole.

Celle-ci la conduisit jusqu'à la porte du salon situé à l'étage inférieur.

Maman Léo aurait voulu la route plus longue, car elle avait grand besoin de se recueillir.

Pour comprendre ce qui était en elle, il faut entrer dans sa situation morale, et ne point oublier le milieu où se passait sa vie ordinaire.

Elle venait d'éprouver, sans secousse apparente, puisqu'elle avait été forcée de supprimer toute marque extérieure d'émotion, un des chocs les plus violents que puisse subir une créature humaine.

D'autres à sa place auraient eu pour sauvegarde, dans le premier moment du moins, le doute ou l'incrédulité; mais nous l'avons dit bien souvent, au fond de cette pauvre bohème de la foire où Mme veuve Samayoux tenait un rang considérable, les légendes du crime sont connues et en quelque sorte honorées comme pouvaient l'être chez les païens les légendes de la mythologie.

Ces sombres poèmes du crime impossible courent non seulement les établissements forains, mais encore toutes les mansardes et toutes les masures d'où sort le public qui fait vivre la foire.

Dans les veillées de ces campagnes bizarres qui sont dans Paris, mais qui sont en même temps si loin et si fort au-dessous de Paris, il y a des bardes comme en Irlande, des improvisateurs comme à Naples, des troubadours comme il y en avait dans toute l'Europe au Moyen Age.

Et de même que les bardes chantent l'épée, les trouvères la lance, c'est toujours le couteau qui est au fond de la sauvage Iliade des rhapsodes de la misère.

En Basse-Bretagne, vous pouvez parler des korigans sans expliquer le mot, en Irlande, des âmes-doubles, et par tout le pays Scandinave des elfes et des goblins; sous le règne de Louis-Philippe, dans aucun hallier de la forêt parisienne, on ne vous aurait fait répéter deux fois le nom des Habits Noirs.

Chacun savait ce que cette alliance de mots voulait dire, chacun du moins croyait le savoir, car il y avait ici de nombreuses variantes comme dans toutes les mythologies.

Mais au-dessus des variantes une chose surnageait, qui était le fond de la superstition populaire: chacun croyait à une sorte de franc-maçonnerie, constituée selon l'échelle même de la société humaine, c'est-à-dire ayant sa noblesse, sa bourgeoisie, son peuple.

Chacun croyait que les soldats de cette fantastique armée étaient innombrables, que les officiers en étaient nombreux, et que les généraux s'asseyaient, paisibles, aux plus hauts sommets de nos inégalités sociales, abrités qu'ils étaient contre les clairvoyances de la loi par je ne sais quel nuage magique.

Voilà pourquoi Valentine, s'adressant à maman Léo, avait parlé des Habits Noirs sans souligner l'expression et avec la certitude d'être comprise.

Voilà pourquoi aussi maman Léo, par-dessus la grande émotion provoquée en elle par la scène qui venait d'avoir lieu et dans laquelle son pauvre bon cœur avait été remué dans ses fibres les plus profondes, gardait cependant un trouble qui n'avait trait immédiatement ni à sa chère Fleurette ni à son adoré Maurice.

Les Habits Noirs! les hommes de la puissance inconnue et du crime éternellement impuni! Les Habits Noirs, ces fantômes homicides que tant de récits à faire peur lui avaient montrés rôdant parmi le silence des nuits parisiennes!

Elle avait vu les Habits Noirs! elle était dans la maison des Habits Noirs!

La foi est une étrange chose! il est certain qu'on peut croire et ne pas croire en même temps, puisque les plus crédules sont stupéfaits souvent quand ils se trouvent, à l'improviste, en face de l'objet de leur crédulité.

En descendant l'escalier qui menait de la chambre occupée par Valentine au salon du Dr Samuel, maman Léo se disait:

—M. Constant en est, et ça ne m'étonne pas, car il a une figure qui ressemble à un masque, mais ces vieux messieurs qui ont l'air si respectable! un colonel! un prince! et que penser de Mme la marquise elle-même? car Fleurette a beau dire, qui se ressemble s'assemble et je me méfie de tout le monde ici!

Elle essayait de se faire une règle de conduite; mais tout tournait dans son cerveau.

Et voyez le trait caractéristique! à un certain moment, ne sachant à quel saint se vouer, elle eut l'idée de s'adresser à la justice.

Mais ce fut pour elle le symptôme du découragement poussé jusqu'à la folie; elle haussa les épaules avec colère et se dit:

—Puisque je patauge comme cela, nous sommes donc perdus tout à fait!

Car ils ne croient pas à la justice, et de lugubres exceptions que leur ignorance érige en règles leur font craindre les juges.

Quand ils regardent en haut, le bien leur échappe, ils ne voient que le mal grandir outre mesure.

C'est la vengeance des vaincus.

On doit leur savoir gré peut-être de ne pas écraser sous le poids de leur multitude cette infime minorité d'heureux à laquelle ils attribuent, faussement il est vrai, l'incurable maladie de leur misère.

La comtesse Corona ouvrit la porte du salon et dit:

—Voici la bonne Mme Samayoux. Notre Valentine dort.

Maman Léo passa le seuil et entendit qu'on refermait la porte. Elle était comme ivre. Autour d'elle tous les objets dansaient en tournoyant.

Mais ce fut l'affaire d'un instant, car elle était la vaillance même, et malgré la simplicité de sa nature elle avait, à l'heure du péril, le sang-froid, l'adresse, la présence d'esprit d'une vraie femme.

Elle reconnut autour de la cheminée du salon toutes les figures qui naguère étaient rassemblées dans la chambre de la malade.

Il y avait en plus un personnage qui lui était inconnu et qui causait tout bas avec le colonel Bozzo.

En entrant, elle put entendre la marquise reprocher un retard ou une absence à ce nouveau venu, qu'elle appela: M. le baron de la Périère.

À cet instant, maman Léo avait déjà dompté en grande partie son horreur et sa frayeur; comme il arrive à tout bon soldat, la présence de l'ennemi lui rendait son courage.

En outre, le sentiment de curiosité si vif dans les classes populaires, où il y a toujours de l'enfant, s'éveilla en elle brusquement; aussitôt qu'elle cessa d'avoir peur, elle eut envie de voir et de savoir.

Son regard fit le tour de l'assemblée, et certes, chaque visage fut jugé par elle tout autrement que la première fois.

Rien ne perçait au-dehors de ce qui l'agitait intérieurement; il y avait un pied de rouge sur ses bonnes grosses joues, mais c'était assez l'habitude, et d'ailleurs, chacun pouvait faire la part du trouble tout naturel éprouvé par une femme de sa sorte, admise dans ce monde si fort au-dessus d'elle.

Un peu de crainte et beaucoup de respect étaient assurément de mise.

Mme la marquise d'Ornans vint la prendre par la main et tout le monde l'entoura, excepté le colonel Bozzo, qui garda sa place, continuant de causer à voix basse avec M. le baron de la Périère.

Mais s'il ne se dérangea pas, il envoya du moins un signe protecteur et amical à la veuve, qui se dit:

—C'est bon, vieux gredin, fais tes manières! Si on peut te servir comme tu le mérites, n'aie pas d'inquiétude, ce sera de bon cœur!

—Nous pouvons causer ici librement, bonne madame, dit la marquise; vous savez l'épouvantable malheur qui est tombé sur ma maison; tout le monde dans ce salon m'est dévoué, tout le monde chérit la pauvre enfant qui est en haut.

—Dans son uniforme, répondit la veuve, la petite est encore bien heureuse d'avoir tant de puissants protecteurs.

—Elle s'exprime très bien, murmura M. de Saint-Louis, trouvez donc ailleurs qu'en France un pareil niveau intellectuel dans les rangs du peuple!

—Ah! fit la marquise, si ce peuple dont vous parlez si bien pouvait vous connaître et vous entendre!

Samuel, le maître de la maison, et M. Portai-Girard, le docteur en droit, approuvèrent du bonnet et se rapprochèrent du groupe, formé par le colonel causant avec M. de la Périère.

En les regardant s'éloigner, maman Léo pensait: