—En voilà deux que je reconnaîtrai! Mais où donc est passé le Constant?
—Voyons, fit la marquise, qui lui présenta un siège, racontez-nous tout ce que vous avez fait.
Maman Léo avait eu le temps de réfléchir, et son instinct lui disait qu'il fallait se rapprocher le plus possible de la vérité, à cause de l'espion caché derrière le rideau et qui pouvait bien être M. le baron de la Périère.
—J'ai d'abord été dans tous mes états, répondit-elle, et vous allez juger pourquoi. N'a-t-elle pas eu fantaisie de se lever aussitôt que vous avez été partis! J'ai voulu vous rappeler, mais pas moyen; elle m'a mis ses deux petites mains sur la bouche comme un démon, et il a fallu l'envelopper pour l'emporter vers le foyer. Elle disait: «J'ai froid, j'ai froid!»
Son regard glissa vers l'autre coin de la cheminée et se rencontra avec celui de M. le baron.
—Tiens, tiens, pensa-t-elle, j'ai déjà vu ces yeux-là! Mais c'est pire qu'au théâtre, ici, ils doivent se grimer à volonté.
—Est-ce vrai, ce qu'elle dit là, monsieur Lecoq? demanda tout bas le colonel au baron.
—Vrai de point en point, papa, répondit M. de la Périère. Si la petite n'a pas parlé, je vous garantis que la bonne femme marchera droit, car je n'ai pas perdu mon temps avec elle à la baraque. Vous savez si j'endoctrine mon monde comme il faut, quand je m'y mets!
—Tu es une perle, l'Amitié, murmura le vieillard, et quand je vais te laisser mon héritage, je n'aurai pas d'inquiétude sur l'avenir de l'association.
Il eut une quinte de toux pénible à entendre.
Le docteur, qui arrivait justement, lui tapota le dos en disant:
—Cela sonne mieux, nous n'en avons pas désormais pour une semaine.
Pendant que le vieillard essuyait son front en sueur, les deux docteurs et Lecoq échangèrent un sourire d'intelligence, qui donnait à ces mots: «Nous n'en avons pas pour une semaine», une signification très accentuée.
Maman Léo cependant continuait, parlant à la marquise et à M. de Saint-Louis:
—Elle m'embrassait comme pour du pain, et le nom de Maurice venait à chaque instant sur ses lèvres; moi, je ne savais plus où j'en étais; car ça me déchire le cœur de voir ces deux enfants-là dans la peine.
—Vous a-t-elle parlé de Remy d'Arx? interrompit la marquise.
—Ah! je crois bien! son frère, comme elle l'appelle maintenant! Pour folle, c'est bien certain qu'elle est folle.
—Non, pas tout à fait, rectifia M. de Saint-Louis; le Dr Samuel nous a expliqué les différents degrés de l'aliénation mentale, et à cet égard, il est la première autorité de Paris; il y a chez notre chère enfant un trouble cérébral dont la cause est connue et déterminée.
—Et la cause cessant, ajouta la marquise avec vivacité, le trouble disparaîtra de même.
—Que Dieu vous entende, madame! dit maman Léo, et ça me console bien de voir comme elle est aimée. Aussi, il n'y a plus de métier qui tienne, allez! je suis désormais à vos ordres du matin jusqu'au soir et du soir au matin.
Mme d'Ornans lui prit la main de nouveau.
—Vous serez récompensée..., voulut-elle dire.
—Ah! pas de ça, Lisette! s'écria la veuve. Si vous parlez latin, je ne vous comprends plus.
—Excellente femme! murmura la marquise.
—Magnifique peuple! soupira M. de Saint-Louis.
—Il y a donc, reprit maman Léo, en vous demandant bien pardon de ce qui vient de m'échapper, que je voulais la prêcher comme vous me l'aviez ordonné et que je ne savais pas par où commencer mon sermon. Elle était si gentille entre mes bras! Je perdais mon temps à l'admirer, comme un vieil enfant que je suis, et je me disais: Si Dieu avait voulu, comme ils seraient heureux!
«Et vous pensez bien que ça m'a ramenée à mon ouvrage, car il faut que Dieu le veuille, pas vrai? il faut qu'ils soient heureux.
«J'ai donc pris la chose de longueur, disant que la liberté est le premier de tous les biens sur la terre et que si on laisse les juges faire leur boniment, numéroter leurs paperasses, entortiller leur jury, bernique! le diable lui-même ne peut pas y revenir.
«Et tous les exemples à l'appui, qui sont nombreux et où je n'avais qu'à choisir.
«Elle m'écoutait en fixant sur moi ses grands yeux mouillés.
«Elle répétait toujours: «Il est innocent, il est innocent!»
«Parbleure! ai-je fait, Jésus aussi était innocent, et il a été pas moins crucifié entre les deux larrons.
—Bonne âme! dit encore la marquise sincèrement émue.
Et M. de Saint-Louis:
—L'éloquence populaire, en France, a de ces ressources-là!
—En un mot comme en mille, poursuivit la dompteuse, ça ne lui faisait pas autant d'effet que je l'aurais voulu. La pauvre Minette est comme engourdie à force d'avoir souffert et pleuré toutes les larmes de son corps.
Alors l'idée m'est venue d'aller dans le sens de la fêlure et je lui ai dit:
—S'il meurt, tu mourras, pas vrai?
—Ah! qu'elle m'a répondu, j'en suis bien sûre et c'est là mon seul espoir!
—Eh bien! alors, qui vengera ton frère?
Ses yeux se sont allumés pendant qu'elle disait:
«Remy, mon pauvre cher Remy!»
La marquise écoutait avec une attention passionnée; M. de Saint-Louis hocha la tête en manière d'approbation, mais une nuance de pâleur éteignit le vermillon de son teint.
Les deux docteurs, le colonel et M. de la Périère, qui étaient toujours à l'autre coin de la cheminée, cessèrent tout à coup de causer pour prêter l'oreille.
—Elle était prise, poursuivit la dompteuse, je l'ai vu tout de suite; quand je suis revenue à son Maurice, elle a pleuré à chaudes larmes, et moi aussi, comme vous pensez.
—Je veux être pendu, dit tout bas Lecoq à ses voisins, si j'ai rien vu, rien entendu de tout cela.
La veuve continuait:
—Elle est si faible et si brisée! De pleurer ça l'a endormie tout de suite. Elle a renversé sa chère belle tête sur mon épaule...
—Voilà le vrai, dit encore Lecoq.
—... Et ses paupières ont battu, acheva maman Léo, mais avant de fermer les yeux, elle m'a dit: «J'ai confiance en toi, tu as été ma mère, et tu l'aimes comme s'il était ton fils. Si je lui dis: «Je veux que tu vives», il se laissera sauver... et il faut qu'il vive pour notre amour comme pour notre vengeance.»
La voix faible et douce du colonel Bozzo se fit entendre à l'autre bout de la cheminée disant:
—Drôle de fillette!
Ce fut un regard de colère que la bonne marquise lui jeta.
Mais le vieillard lui renvoya un sourire.
Il était assis commodément dans sa bergère, caressant de sa main blanchette et ridée une petite boîte d'or sur laquelle était le portrait émaillé de l'empereur de Russie.
—Bonne amie, murmura-t-il, en adressant à la marquise un signe de tête caressant, vous vous fâchiez déjà autrefois quand je radotais ce mot «drôle de fillette», mais sous mon radotage, il y a souvent bien des choses. Cette enfant-là a trompé des calculs supérieurement faits, et dès qu'il s'agit d'elle, je dis cela pour nos amis comme pour vous, il ne faut pas se fier aux apparences.
Il s'interrompit pour ajouter en regardant paternellement ses trois voisins, qui éprouvèrent une sorte de malaise:
—C'est comme moi, mes enfants, je suis aussi un drôle de bonhomme.
Il ouvrit sa boîte d'or, prit quelques grains de tabac au bout de son index et les flaira à distance d'un air content.
La dompteuse n'était pas très forte en diplomatie et pourtant ce petit bout de scène ne passa point inaperçu pour elle.
—Monsieur le colonel a bien raison, dit-elle, d'autant qu'il n'a rien voulu dire contre l'enfant, j'en suis bien sûre. Elle a toujours eu un drôle de caractère, et il m'est arrivé plus d'une fois dans le temps de jeter ma langue aux chiens quand j'essayais de la comprendre.
«Pour revenir à nos moutons, elle s'est donc endormie comme un bel ange du bon Dieu, et à mesure qu'elle s'endormait, un sourire de chérubin naissait sur ses lèvres, qui se mirent à remuer et qui dirent comme en rêve: «Nous serons heureux, nous nous marierons tout de suite... tout de suite!...»
Maman Léo s'arrêta et regarda la marquise en face.
—Voilà, ma bonne dame, acheva-t-elle, j'ai fait ce que j'ai pu.
—Et vous avez bien fait, répondit la marquise, vous nous avez rendu l'espoir, et tous ceux qui sont ici vous remercient.
—Alors, demanda la veuve en baissant la voix, le rêve de la chérie pourrait se réaliser? Ils seraient heureux ensemble? Vous consentirez à ce mariage?
La marquise hésita, puis elle répondit avec gravité:
—Je n'ai plus d'enfant, elle est tout mon cœur, je ne sais pas jusqu'où peut descendre ma faiblesse pour elle, mais je crois que, si elle l'exige, j'irai jusqu'à ne point m'opposer à ce mariage.
—Ah! saquédié! s'écria maman Léo, qui sauta sur ses pieds, les nobles ne passent pas pour des braves gens chez nous, mais vous êtes un cœur, vous, ou que le diable m'emporte!
Elle avait jeté ses deux bras autour du cou de la marquise un peu effrayée pour planter sur ses joues deux retentissants baisers.
—Bien des pardons, murmura-t-elle en se reculant confuse, mais il a fallu que ça parte; je n'ai pas pu m'en empêcher.
Mme la marquise d'Ornans riait en rajustant sa coiffure.
Samuel, le docteur en droit, et M. le baron de la Périère s'étaient rapprochés du prince, qui regardait cette scène avec attendrissement et murmurait:
—Le peuple! ah! le peuple français!
Le colonel Bozzo restait seul au coin de la cheminée.
—Il y a donc, reprit maman Léo, que je suis à vous, quoi! corps et âme, et que je me jetterai au feu, s'il le faut, pour vous être agréable.
Comme elle achevait, son regard, en quittant la marquise, rencontra les quatre paires d'yeux des Habits Noirs qui la guettaient fixement.
Elle ne broncha pas et fit la révérence en ajoutant:
—Comme de juste, je suis aussi toute au service de la compagnie. Voyons, usez de moi, que faut-il faire?
On entendit derrière le cercle la petite toux du bon vieux colonel et ceux qui le masquaient s'écartèrent aussitôt avec respect.
—Merci, mes amis, dit-il, j'aime à voir ceux à qui je parle, et vous me gêniez, car je n'ai plus ma voix de vingt ans. C'est moi qui ai eu la première idée de faire venir cette excellente Mme Samayoux, c'est moi, si vous le permettez, qui lui donnerai ses instructions.
Tous les hommes s'inclinèrent en silence, et la marquise dit dans la sincérité de sa foi:
—J'allais vous en prier, bon ami, car vous êtes notre meilleur conseil.
—Désormais, reprit le colonel Bozzo, il faut que les choses marchent vite, car la session des assises va s'ouvrir cette semaine. Pouvez-vous être à notre disposition toute la journée de demain, chère madame?
—Toute la journée de demain, répliqua la veuve, et toutes les autres journées, tant qu'on aura besoin de moi.
—C'est parfait, et nous trouverons bien moyen de vous témoigner notre reconnaissance sans blesser votre honorable fierté... Demain donc, à la première heure, vous vous rendrez au cabinet de M. le juge d'instruction, Perrin-Champein, qui est très matinal, et vous lui demanderez un permis pour voir le lieutenant Maurice Pagès, à la prison de la Force.
—Mais si le juge d'instruction me refuse...
—Soyez tranquille, on aura fait le nécessaire pour que le juge d'instruction ne vous refuse pas. Il passe pour un homme singulièrement habile, et je m'étonne que vous n'ayez pas encore été interrogée.
—Je ferais bien des lieues en temps ordinaire, dit la dompteuse, pour éviter cette opération-là; je n'aime ni les juges ni les huissiers, moi, c'est pas ma faute; mais j'irai tout de même, et si on m'interroge, je parlerai la bouche ouverte; quand j'aurai le permis, bien entendu, j'irai voir Maurice. Que faudra-t-il faire chez Maurice?
—À peu près ce que vous venez de faire chez Valentine. Vous parlerez au nom de Valentine, vous direz... Mais pourquoi vous faire la leçon? Nous avons pu vous apprécier; nous savons quelle affection délicate et profonde vous portez à ce malheureux jeune homme. Vous ne nous croiriez pas, madame, si nous prétendions partager cette tendresse; c'est un inconnu pour nous et un indifférent; il y a plus, s'il ne nous était pas nécessaire comme moyen de salut pour Mlle de Villanove, notre intérêt, notre devoir peut-être serait de l'écarter; mais nous aimons Valentine comme vous aimez Maurice; Valentine est le dernier espoir de notre bien-aimée marquise, cela suffit pour que rien ne nous coûte.
La dompteuse le regarda bonnement et dit:
—Ça fait plaisir de voir la franchise que vous avez, et le pauvre gars doit tout de même une belle chandelle au bon Dieu, qui lui a laissé des protections pareilles dans son malheur.
—Vous serez éloquente, poursuivit le colonel, nous n'avons aucune crainte à cet égard; mais appuyez bien sur cet argument tiré de l'arrêt prononcé par le Dr Samuel: «La vie de Valentine est entre les mains de Maurice; il peut à son gré la ressusciter ou la tuer.»
—Je l'ai dit, déclara solennellement Samuel, et je le répète, c'est ma conviction intime.
—Soyez tranquille, dit la veuve, je n'oublierai pas votre argument, mais il y en a un autre que je préfère pour ma part, c'est celui qui m'a été fourni par Mme la marquise. Quand Maurice va savoir qu'il peut espérer la main de Valentine...
Elle s'interrompit, et son regard interrogea Mme d'Ornans, qui murmura:
—Quand je devrais quitter la France et m'établir en pays étranger, je ne me dédis pas: je n'ai plus qu'elle sur la terre.
—Alors, s'écria maman Léo, tout est convenu; vous savez où me trouver pour que je vous rende compte de ma mission. À demain! et bonsoir la compagnie!
La marquise se leva et lui tendit la main.
—Où donc est M. Constant? demanda-t-elle.
—Il a repris son service, répondit le Dr Samuel.
—Je puis très bien, dit le baron de la Périère en s'avançant, reconduire la bonne Mme Samayoux.
—Bah! bah! fit la veuve, M. Constant, encore passe, mais un baron! Craignez-vous que je me perde! Voilà! si vous voulez que nous soyons tout à fait amis, il faut garder chacun notre place. Menez-moi seulement jusqu'à la porte du dehors, parce que je ne saurais pas retrouver ma route, mais une fois dans le chemin des Batailles, ne vous inquiétez pas de moi. Quand les rôdeurs et moi nous nous rencontrons, c'est moi qui fais peur aux rôdeurs.
Elle refusa le bras que le baron lui offrit galamment et sortit la première.
—Bonne amie, dit le colonel quand elle fut dehors, je crois que nous avons fait ce soir d'excellente besogne. Voulez-vous que je vous remette à votre hôtel en passant? Je tombe de sommeil.
Mme d'Ornans avait appuyé sa tête sur sa main.
—Vous êtes un des hommes les plus véritablement sages que j'aie rencontrés en ma vie, murmura-t-elle d'un air pensif; si vous n'étiez pas là, si je ne vous voyais mêlé à toutes ces aventures impossibles, je croirais que je rêve.
—Il me semble, dit M. de Saint-Louis, que je ne suis pas non plus un petit fou, madame...
—C'est vrai... pardonnez-moi, cher prince... Venez-vous avec nous?
—Non, répondit M. de Saint-Louis, qui évita le regard du colonel, j'ai à causer avec M. de la Périère.
—Moi, dit Portai-Girard, le docteur en droit, je suis comme un médecin qui, à bout de remèdes, aurait conseillé une fontaine miraculeuse ou des reliques: Mme la marquise ne me regarde plus depuis que j'ai ouvert l'avis de l'évasion.
—Puisque c'est l'unique ressource..., commença Mme d'Ornans.
Le colonel l'interrompit pour dire avec dignité:
—Le médecin qui avoue son impuissance est un honnête homme, monsieur Portai-Girard; on ne peut jamais rien reprocher de pareil aux charlatans. Vous nous avez mis dans la vérité de la situation et Mme la marquise vous en remercie.
Il voulut offrir son bras à cette dernière, mais comme ses pauvres jambes flageolaient terriblement, ce fut la marquise elle-même qui le soutint pour gagner la porte.
—Je vous recommande bien la chère enfant, dit-elle avant de passer le seuil.
—Et gare à vous, prince, ajouta le colonel avec l'espièglerie d'un enfant. M. de la Périère me dira les petits secrets que vous avez ensemble.
Ils sortirent tous deux.
M. de Saint-Louis, Portai-Girard et le Dr Samuel se regardèrent.
Ils étaient pâles tous les trois.
—Lecoq est-il convoqué? demanda M. de Saint-Louis.
—Oui, répondit Portai-Girard, pour ce soir, dans une heure, au boulevard du Temple.
—C'est chanceux! murmura Samuel.
—Comme toutes les parties, répliqua le docteur en droit d'un ton calme et résolu. C'est un coup de dés, il s'agit de savoir si nous mourrons misérables comme des mendiants ou si nous vivrons plus riches que des rois!
Pendant cela, Mme veuve Samayoux, prenant à rebours le chemin qu'elle avait suivi pour arriver au pavillon, traversait de nouveau tout l'établissement du Dr Samuel.
Si elle n'avait pas su à qui elle avait affaire, elle aurait très certainement jugé M. le baron pour un des hommes les plus aimables du monde; celui-ci, en effet, employant un tout autre style que M. Constant, mais également communicatif, reprit en sous-œuvre le thème de reconnaissance et d'affection qu'on avait déjà développé au salon, et déclara très franchement que la dompteuse était une providence pour le groupe de parents et d'amis intéressés au bonheur de Valentine.
Nous devons avouer que M. le baron perdait un peu sa peine.
Maman Léo subissait avec énergie le contrecoup des émotions qu'elle venait d'éprouver.
Pendant qu'elle traversait les cours, blanches de neige, il y avait un mot qui tintait dans sa cervelle comme un son de cloche.
Tout son corps frémissait à la pensée de ces hommes en apparence semblables aux autres hommes, supérieurs même à la plupart des hommes que la dompteuse avait pu voir en sa vie, et qui étaient de vils, d'implacables assassins.
Elle avait été là au milieu d'eux, elle avait touché la main d'une créature humaine, désignée d'avance à leurs coups, car c'est ainsi qu'elle jugeait la position de Mme la marquise d'Ornans, elle avait laissé dans leur caverne une jeune fille qu'elle affectionnait tendrement.
Et elle savait que d'eux seuls dépendait le sort d'un jeune homme qu'elle aimait plus qu'une mère.
M. le baron pouvait causer et se rendre agréable, elle écoutait peu et son esprit s'efforçait laborieusement.
En passant devant la loge du concierge, elle y jeta un regard pour chercher ce Roblot dont la vue avait excité ses premiers soupçons lors de son arrivée.
La loge était vide.
Mais après avoir demandé le cordon et au moment même où il allait prendre congé, M. le baron s'écria:
—Voici justement notre affaire! Roblot, mon vieux, tu vas conduire cette dame jusqu'à l'omnibus.
Maman Léo venait de reconnaître les larges épaules et la tête hérissée du marchef, qui se promenait de long en large, les mains dans ses poches, en fumant sa pipe devant la porte.
Maman Léo voulut refuser, mais le baron dit en riant:
—Pas de compliment, c'est un dogue et il est de bonne garde. Bonsoir, chère madame! à demain!
La porte donnant sur le chemin des Batailles se referma brusquement.
Désormais, la veuve se trouvait seule avec Coyatier, qui resta d'abord immobile à la regarder par-dessous la visière de sa casquette.
Entre la maison de santé et la grande usine qui bordait le quai, il n'y avait qu'un terrain vague. Un réverbère unique brillait tout en bas de la descente, comme ces phares qu'on voit de loin, mais qui n'éclairent pas.
Il pouvait être dix heures du soir.
La solitude la plus complète régnait dans la promenade de Chaillot et aux alentours. Les seuls bruits qu'on entendît dénonçant la vie de Paris venaient d'en bas, où de rares passants et quelques voitures suivaient le quai pour gagner la barrière de Passy ou en revenir.
Or, la route que maman Léo avait à prendre ne tournait point de ce côté, et quand le marchef s'ébranla, ce fut pour monter la rampe abrupte et déserte aboutissant au chemin qui allait d'une part à la rue de Chaillot, de l'autre à la barrière des Batailles.
Nous avons dit que maman Léo était la vaillance même, mais nous devons avouer qu'en ce moment sa première idée fut de dévaler la côte et de se sauver à toutes jambes.
Elle avait, pour le coup, véritablement peur, et la chair de poule passa comme un frisson sur tout son corps.
Coyatier était l'épouvantail qu'il fallait pour secouer cette nature sans nerfs, épaisse et solide comme du bois de chêne, parce que Coyatier était fait comme elle.
Les Habits Noirs, si redoutables qu'elle les vit dans les brouillards de sa pensée, menaçaient surtout son imagination; ils tuaient par la ruse et de loin; leurs mains blanches, qu'elle venait de voir, répugnaient à la besogne rouge.
Coyatier, au contraire, en fait de crime, était un manœuvre et travaillait de ses bras.
Les autres pouvaient passer pour les juges prononçant l'arrêt; Coyatier était le bourreau, Coyatier était le couteau.
Les jambes de maman Léo, pour la première fois de sa vie peut-être, flageolèrent franchement sous le poids de son robuste corps.
Quand le marchef eut monté une douzaine de pas, il se retourna, et voyant que la veuve restait immobile comme une borne, il dit:
—Allons-nous coucher ici?
Maman Léo se mit à marcher vers lui péniblement. En voyant sa répugnance, le marchef ajouta avec un gros rire qui sonnait d'une façon lugubre:
—On ne vous mangera pas, la vieille!
Il reprit sa route.
Maman Léo le suivait de loin. En tournant l'angle de la maison de santé, elle reconnut le coupé qui l'avait amenée, stationnant auprès de la muraille avec son cocher endormi.
Elle avait déjà honte de sa faiblesse et se gourmandait elle-même pensant:
—Cette bête-là n'est pas plus forte qu'un ours, et je ne craindrais pas un ours, c'est sûr! et mon défunt Jean-Paul Samayoux avait des épaules encore plus carrées. D'ailleurs, à quoi ça leur servirait-il de faire la fin de moi ce soir, puisqu'ils m'ont commandé de l'ouvrage pour demain!... et puis, si l'animal s'est vraiment intéressé à la petite, il doit bien savoir que je suis du même bord.
—Holà! l'homme! cria-t-elle, j'aurais idée de causer avec vous un petit peu.
Ils longeaient la façade principale de la maison de santé, garnie de ses échafaudages à cause des réparations. Au lieu de répondre, Coyatier pressa le pas.
—Sauvage! grommela la veuve, c'est pourtant certain qu'on raconte de toi des histoires où il y a du cœur, du moins ça paraît comme ça; mais je connais trop bien les lions et les tigres pour me laisser prendre à de pareilles couleurs.
Une centaine de pas plus loin, le marchef s'arrêta court, dans un endroit découvert qui séparait l'établissement du docteur des premières maisons de la rue de Chaillot.
De là on apercevait la station des voitures à lanternes jaunes, connues sous le nom de Constantines, et qui allaient au faubourg Saint-Martin.
Coyatier attendit la veuve en secouant les cendres de sa pipe, qu'il rechargea, toute brûlante qu'elle était.
—Je n'irai pas plus loin, dit-il; là-bas, il y a trop de monde et trop de lanternes.
—Pourquoi n'avez-vous pas voulu me parler, demanda la veuve, qui avait maintenant la voix gaillarde.
—Vous, répondit Coyatier, la lumière et les gens vous rassurent, tant mieux pour vous. Je n'ai pas voulu parler à cause des murailles. Partout où il y a des murailles, il y a des oreilles.
La veuve se rapprocha de lui tout à fait.
—Personne n'écoute ici, dit-elle à voix basse, avez-vous à me causer?
—Causer! répéta le marchef, qui haussa les épaules en battant le briquet, c'est pour avoir causé avec les femmes que je crains les hommes et la chandelle. J'en ai gros contre les femmes. N'empêche qu'elles auront ma peau, c'est certain. J'en ai déjà sauvé comme ça plus d'une, et ça me fait rire quand j'y pense. Chacun a ses manies, pas vrai? On a beau se faire une raison, quand le pli est pris, c'est fini...
—Est-ce que vous seriez tout de même un brave scélérat? balbutia la veuve, comme qui dirait l'Honnête Criminel que j'ai pleuré en le disant toutes les larmes de mes yeux?
—Une manie, que je vous dis! gronda Coyatier, une chienne d'habitude, quoi, des bêtises! Ça m'a mis dans l'embarras plutôt dix fois qu'une, mais je pense à la petite demoiselle quand je suis tout seul, j'ai eu sa main douce comme de la soie entre mes pattes, et c'est moi qui suis cause qu'elle pleure.
—C'est donc bien vrai! s'écria la veuve, le coupable, c'est vous!
—La paix, vieille folle! gronda le marchef, qui leva la main comme pour l'écraser.
Mais changeant de ton tout à coup, il ajouta:
—Assez bavardé! si vous connaissiez celui qui vous tuera, vous ne l'aimeriez pas, je pense? Moi, c'est les femmes qui me tueront et je les abomine. La demoiselle n'est pas dans de beaux draps, ni son amoureux non plus. Tout ce qu'il faudra faire pour eux, je le ferai, entendez-vous, et c'est déjà commencé. S'il faut que la mécanique du Fera-t-il jour demain saute, elle sautera et moi avec, c'est décidé. Vous, regardez bien où vous mettrez le pied! ils sont malins, ouvrez l'œil, bonsoir!
Sa pipe était allumée, il tourna le dos et redescendit la rue lentement.
La veuve, qui était restée tout étourdie, gagna la station en essayant de remettre de l'ordre parmi ses pensées.
Au moment où elle s'asseyait dans la voiture en partance, elle vit passer au grand trot l'équipage qui emportait Mme la marquise d'Ornans et le colonel.
Ce fut longtemps seulement après le départ de l'omnibus, et quand la confusion de son esprit fut un peu calmée, qu'elle songea au papier qui avait été glissé dans sa main par Valentine.
Elle prit le papier, qu'elle déplia, et se rapprocha du fond de l'omnibus, où la lumière de la lanterne lui permit de lire:
Le papier ne contenait que ces mots:
«Vous demanderez au juge d'instruction, qui vous l'accordera, la permission d'amener avec vous votre fils pour rendre visite à Maurice.»
Maman Léo crut avoir mal lu et se demanda dans l'excès de sa surprise si quelque chose n'était point dérangé au fond de sa cervelle. Elle se frotta les yeux et lut de nouveau.
—Mon fils, dit-elle; il y a bien «mon fils». Ces gens-là diraient-ils vrai? et la pauvre chère créature aurait-elle un coup de marteau? Je n'ai pas d'autre fils que Maurice, et je ne peux pas mener Maurice rendre visite à Maurice!
Elle quitta la voiture à la station de l'église Saint-Laurent et descendit à pied le faubourg Saint-Martin. La marche lui fit du bien, mais ne lui fournit point le mot de l'énigme.
Elle allait toujours répétant:
—Mon fils! mon fils! où diable la minette prend-elle ce fils-là? Il est sûr pourtant qu'elle m'a parlé bien raisonnablement, mais les toqués sont ainsi, et quand ils ne touchent pas à l'endroit de leur fêlure, on dirait des philosophes. Sa fêlure, à ce qu'il paraît, est de me donner un garçon et de se croire la sœur de son ancien promis. Son frère et mon fils se valent, les deux font la paire.
Plus de dix fois en chemin, elle s'approcha des boutiques pour lire encore le mystérieux papier.
Elle le tourna, elle le retourna, cherchant une indication qui pût lui donner le mot de la charade.
Car derrière la pensée que Valentine était folle, une autre pensée s'obstinait qui lui montrait, au bout de tout cela, je ne sais quel espoir confus.
Comme elle arrivait aux démolitions qui masquaient la percée de la rue Rambuteau, une idée lui traversa l'esprit tout à coup et l'arrêta comme un choc.
—Mon fils! répéta-t-elle pour la vingtième fois, mais sur un tout autre ton et en frappant ses mains l'une contre l'autre, saquédié! c'est cela! il faut que je sois bien bête pour ne pas l'avoir deviné tout de suite, quoique la minette aurait bien pu me mettre un mot d'explication.
Dans son triomphe et malgré le superbe poids marqué par sa dernière pesée à la foire de Saint-Cloud, elle fit un saut de cabri et s'élança en courant vers sa baraque, qui était désormais toute proche.
—Avec ce fils-là! disait-elle, je suis sûre d'être bien reçue. Ah! le cher cœur va-t-il être content!
À la porte de la baraque, elle trouva le fidèle Échalot qui dormait en dépit du froid, adossé contre le montant et échauffant le petit Saladin dans son giron.
—Pourquoi ne t'es-tu pas couché, toi, l'enflé? demanda-t-elle.
Échalot s'éveilla en sursaut et répondit:
—Ah! patronne, vous voilà! Dieu soit loué! je n'espérais plus guère vous revoir en vie.
—Pourquoi ça, ma vieille?
—Parce que, dans l'homme qui est venu tantôt, j'ai reconnu Toulonnais-l'Amitié.
—Bah! fit la dompteuse, moi qui croyais que c'était M. de la Périère!
—Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, répondit Échalot.
—Pourquoi ne m'avoir pas avertie tout de suite?
—Parce que, patronne, quand ils se voient découverts c'est là le plus dur du danger.
La dompteuse lui tapa sur l'épaule amicalement.
—Tu as plus de jugeotte que je ne croyais, dit-elle, et tu as agi comme un garçon qui voit plus loin que le bout de son nez.
—Ah! fit Échalot, quand il s'agit de vous, patronne... mais vous pensez, l'idée de vous voir partie avec un pareil bandit...
—J'en ai vu des bandits, ma vieille! s'écria la dompteuse, chez qui la réaction se faisait, amenant une sorte de fièvre. Ah! tonnerre de Brest! comme ils disent à Saint-Brieuc, il y en avait de toutes les couleurs. Si je deviens vieille, je pourrai raconter jusqu'à la fin de mes jours que j'ai pénétré au fond de la caverne des Habits Noirs, toute seule, comme Daniel dans la fosse aux lions! Échalot l'écoutait bouche béante.
—Des princes, des colonels, des barons, poursuivit la dompteuse, qu'on les prendrait pour la crème de l'aristocratie, quoi! des avocats, des médecins...
—Et vous avez pu vous échapper de leurs griffes, balbutia Échalot.
La dompteuse mit ses deux poings sur ses hanches.
—Nous sommes des camarades, moi et eux, dit-elle, je les ai trompés en grand par l'adresse de ma ruse, quoiqu'ils soient plus astucieux que des démons. Ferme la porte et va te coucher, ma vieille! Il fera jour demain, puisque c'est leur mot d'ordre, et j'ai idée que nous en verrons de grises!
Ce même soir, vers onze heures, deux coupés de maîtres qui se suivaient montèrent le boulevard du Temple au milieu de la bruyante cohue qui encombrait les abords des théâtres.
Les deux coupés s'arrêtèrent à l'endroit dit «la Galliote», non loin des terrains, alors couverts de masures, où s'élève maintenant le Cirque Napoléon.
De chaque coupé, deux hommes descendirent; ils traversèrent le trottoir, puis la rue Basse, pour aller dans la ruelle connue sous le nom du «Chemin des Amoureux», qui conduisait à l'estaminet de L'Épi-Scié.
Ces quatre hommes, cependant, n'allaient point jouer la poule, car ils passèrent franc devant les rideaux de cotonnade rouge qui masquaient la porte vitrée du café borgne, et continuèrent de suivre la ruelle dans le coude qu'elle faisait sur la gauche.
Tout de suite après le coude, il y avait une porte basse, donnant accès dans une allée plus noire qu'un four. Ce fut dans cette allée que nos quatre compagnons disparurent, en hommes qui connaissent les localités.
Pendant cela, il se faisait joyeux tapage dans la salle basse de L'Épi-Scié, où les habitués étaient nombreux.
La reine Lampion, rouge et rogue, sommeillait à son comptoir, auprès d'un grand verre vide et troublé par l'eau-de-vie sucrée.
Autour du billard à blouses dont le tapis luisant comme une toile cirée avait quelques taches de plus que lors de notre dernière visite, les joueurs étaient en belle humeur.
Cocotte, le radieux gamin de Paris, monté en graine, toujours gagnant, toujours vainqueur et comparable aux ténors les plus célèbres par ses succès auprès des dames, avait fait des blocs superbes; Piquepuce, son ami, plus grave par l'âge, plus distingué par l'éducation, tenait le dé dans un groupe de causeurs où quelques lionnes, favorites de la mode, buvaient en fumant du caporal comme des duchesses.
Ces demoiselles étaient un peu comme leurs cavaliers, parmi lesquels le paletot fraternisait volontiers avec le bourgeron; il y avait parmi elles des élégances prétentieuses et fanées et des toilettes franchement sans gêne; il y avait de la soie et de l'indienne, des chapeaux flambants et des bonnets sales.
Quelques-unes étaient jeunes et jolies, malgré l'effronterie uniforme qui déparait ici tous les visages; mais la plupart avaient derrière elles tout un long passé de cabrioles, et la série des aventures qui les avaient plongées de chutes en décadences jusqu'à ces ténébreuses profondeurs, était écrite sur leurs fronts en lisibles caractères.
Peut-être y a-t-il dans Paris des caves plus profondes encore, car nous aurions pu reconnaître, dans le groupe présidé par Piquepuce, un brave garçon à la laideur naïve et vaniteuse, coiffant ses cheveux jaunes d'un chapeau gris pelé qui semblait être là en cérémonie, comme un petit bourgeois qu'on introduisait par hasard dans le plus pur salon du faubourg Saint-Germain.
Amédée Similor, entraîné par sa nature frivole et son goût pour les plaisirs, oubliait ainsi ses devoirs de famille. Il avait réussi à se faufiler dans ce grand monde, où il se tenait sur la réserve, choisissant ses paroles avec soin et ne se départant jamais des règles du beau langage.
Les deux rougeaudes de l'établissement Samayoux l'avaient abandonné, sans doute, ou bien il les avait lâchées, car nous le retrouvons lancé dans une nouvelle intrigue d'amour avec une énorme gaillarde qui n'avait qu'un bras et qui portait un emplâtre sur l'œil.
—J'en ai tous les brevets, lui disait-il, depuis ma plus tendre jeunesse: danse des salons, pointe, contre-pointe et caractères, dont M. Piquepuce, par suite de nos relations d'amitié, m'a dit qu'un jeune homme comme moi ne pouvait pas moisir dans la débine, malgré ses talents et ses connaissances, au moyen desquels s'il y a une affaire, je peux m'y distinguer et monter au premier rang pour faire le bonheur de celle qui a su attirer mon regard.
Il scandait ces phrases fleuries avec le respect qu'on met à déclamer de beaux vers.
—Ce qu'il y a, je n'en sais rien, répondit en ce moment Piquepuce à la question d'un paletot tout neuf qui n'avait pas de chemise: l'ordre est venu, je l'ai exécuté. Si c'est cette nuit ou demain qu'il fera jour, on vous le dira, mais la chose sûre, c'est que nous ne couperons pas dans le drap noir cette fois-ci, car le Coyatier n'est pas à sa place.
Chacun tourna les yeux vers le coin où le marchef s'asseyait d'ordinaire, sombre et seul. Sa table était vide.
—Je vends ma bille quatre francs, s'écria Cocotte, et c'est à moi la main: personne n'en veut? adjugé!
Il se pencha sur le billard et fit son adversaire au doublé en allant coller sa propre bille sous bande, à égale distance de deux blouses.
La galerie applaudit.
Cocotte prit cette pose du billardier triomphant qui rappelle vaguement l'attitude des chevaliers appuyés sur leur lance.
—Vous ne savez donc pas, dit-il, que le marchef a été envoyé là-bas, au vert, après l'affaire de la canne à pomme d'ivoire? C'était monté un peu joliment cette histoire-là, et le camarade qui avait démoli la serrure de Hans Spiegel savait son état. L'imbécile qui paie la loi en ce moment demeurait de l'autre côté de la serrure, et le marchef se chauffe au soleil maintenant dans les propriétés de la compagnie, pendant que nous avons l'onglée à Paris.
—La loi n'est pas encore payée, répliqua Piquepuce, et je connais quelqu'un qui voudrait bien trouver un bâton pour le jeter dans nos roues.
Il montra du doigt Similor et ajouta:
—Voilà un bon garçon que j'ai embauché pour savoir un peu ce qui se passe chez Mme veuve Samayoux, qui vendrait sa baraque et mettrait par-dessus le marché le feu aux quatre coins de Paris pour sauver le petit lieutenant.
Similor remonta le lambeau qui lui servait de cravate et mouilla son doigt pour lisser ses cheveux.
—Ce n'est pas mon habitude, dit-il, de fréquenter la basse classe, mais par suite de circonstances et pour utiliser dans le malheur des brevets, acquis lorsque je fréquentais une autre catégorie d'artistes, Porte-Saint-Martin, Opéra et autres, j'ai pu abaisser mon orgueil jusqu'à un théâtre en plein vent. Il n'y a pas de sot métier, mais on ne s'affectionne qu'avec les gens de son propre rang, et la veuve Samayoux ne m'étant de rien, je dévoilerai ses mystères avec plaisir.
Certes Échalot était une douce créature, mais s'il avait entendu son Pylade parler ainsi, il y aurait eu une tête cassée, et pour le coup Saladin aurait été orphelin.
Personne ne répondit à Similor, parce qu'un timbre placé derrière le comptoir tinta un coup unique et retentissant. La reine Lampion, éveillée en sursaut, ouvrit ses yeux sanglants, qui clignotèrent, blessés par le gaz.
Les joueurs de billard arrêtèrent leur partie, et un grand silence régna dans l'estaminet.
Un garçon, la serviette sur le bras, s'était élancé vers l'escalier en colimaçon qui conduisait au cabinet particulier, situé à l'entresol, et connu sous le nom du confessionnal, mais il fut arrêté au passage par Cocotte, qui se tourna vers la dame de comptoir et lui dit:
—À vous, maman Rogome, et plus vite que ça!
On vit alors la reine Lampion quitter le siège où elle semblait rivée depuis le matin jusqu'au soir et gagner l'escalier à vis, qu'elle monta en geignant.
Quand elle était hors de son trône, la reine Lampion perdait cent pour cent. C'était un hideux paquet de graisse rhumatisée, et nous ne saurions mieux la comparer qu'au vieux lion de Léocadie Samayoux.
Elle parvint enfin au haut de l'escalier, et disparut derrière la porte fermée.
—C'est drôle que M. l'Amitié n'a pas passé par l'estaminet comme à son ordinaire, dit Cocotte.
—Ça veut dire qu'il est venu avec des gens qui ne sont pas pressés de se montrer, répliqua Piquepuce en baissant la voix: on va savoir la chose tout de suite, attendons.
Similor était impressionné profondément. Il murmura:
—Ça fait quelque chose de se trouver sous le même toit que les grands de la terre.
La reine Lampion reparut au haut de l'escalier. L'écarlate de sa joue passait au violet.
Ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle commanda:
—Du punch en haut et en bas, allume Polyte!
Polyte était le garçon de confiance qui tirait les numéros à la poule.
—Bravo! cria Similor dont l'enthousiasme n'eut point d'écho. Vive le punch!
Cocotte avait monté trois ou quatre marches de l'escalier à la rencontre de la grosse femme.
—Il y a du tabac? demanda-t-il.
—Oui, et prends garde d'éternuer! répliqua la reine Lampion d'un air rogue.
Piquepuce s'approcha pour demander à son tour:
—Combien sont-ils?
—Ils sont quatre.
—Les connais-tu?
—Ils ont le voile.
La reine Lampion ajouta tout à haut:
—Quatre verres pour le confessionnal, Polyte!
L'aspect général de l'estaminet avait entièrement changé: hommes et femmes semblaient pris d'une anxiété pareille, et l'on entendait dans les groupes ces mots qui couraient:
—Quatre voiles à la fois! à quelle diable de besogne va-t-on nous envoyer cette nuit?
Similor seul avait pris une pose de matamore pour dire à sa voisine:
—Le punch est la boisson que je préfère, bien chaud et pas trop baptisé. Si l'occasion est venue d'affronter les bourgeois ou la force armée, vous pourrez voir le caractère de celui qui se propose de vous fréquenter, et dont rien n'est capable d'étonner son courage ni son amour!
La reine Lampion n'avait pas regagné son comptoir; elle s'était assise sur la dernière marche de l'escalier pour attendre Polyte, qui lui remit en main le plateau supportant le bol et les quatre verres.
Elle prit le tout et remonta. Quand elle revint pour la seconde fois, on trinquait déjà autour de deux énormes bassins qui flambaient.
Elle fit signe à Polyte. Le garçon vint à elle et lui dit:
—Il n'y a d'étranger que l'oiseau, là-bas, avec son chapeau gris; c'est M. Piquepuce qui l'a amené.
Similor, en proie à l'exaltation du zèle, levait justement son verre et s'écriait:
—À la santé de mes supérieurs! pour leur être agréable, je marcherais jusqu'à la mort!
La manchotte de ses rêves lui répondit:
—C'est permis d'être bêtasse, mais pas tant que ça, à moins que vous ne soyez ici de la part du gouvernement.
La reine Lampion, à cet instant, se replongeait tout au fond de son trône avec un grognement voluptueux et tendait son grand verre à Polyte, qui l'emplissait jusqu'au bord.
—On va éteindre et fermer, dit-elle; tout un chacun aura la bonté de rester jusqu'à ce qu'on lui donne la clef des champs. Il fait jour!
—Vive la ligne! s'écria Similor, les ténèbres sont favorables à la sensibilité, je vais taquiner les dames!
Il en aurait dit plus long, sans le poing de Cocotte qui, d'un seul coup, lui enfonça son chapeau gris jusqu'au menton.
Quand il parvint à se débarrasser de son couvre-chef, bandeau et bâillon à la fois, la scène avait encore changé, Polyte achevait de barrer la devanture, le gaz était éteint partout; la flamme du punch seule éclairait de ses lueurs livides toutes ces faces de bandits, anxieuses et sombres.
À l'étage supérieur, autour d'un autre bol de punch, les quatre voiles, comme la reine Lampion les appelait, étaient réunis.
Chacun d'eux avait encore devant soi, sur la table, le carré de soie noire qui naguère couvrait son visage.
Les verres étaient remplis, mais nul n'y avait encore porté les lèvres.
Ils étaient tous les quatre de notre vieille connaissance et nous les nommerons par rang d'âge; M. de Saint-Louis, le médecin Samuel, le docteur en droit Portai-Girard et M. Lecoq dans son costume de Toulonnais-l'Amitié.
Le confessionnal était exactement tel que nous le vîmes, le soir où fut réglée la lugubre comédie qui se termina par l'assassinat de Hans Spiegel dans son garni de la rue de l'Oratoire, et par l'arrestation de Maurice Pagès à l'hôtel d'Ornans.
Au moment où nous entrons, nos quatre compagnons avaient dû causer déjà de leurs affaires, car la discussion était fort animée.
La présidence semblait appartenir au prince, mais Portai-Girard tenait le haut bout comme orateur, et M. Lecoq, contre son habitude, affectait une sorte de modération indifférente.
Le Dr Samuel, encore plus calme, se bornait à juger les coups.
La parole était à Lecoq, qui disait en haussant les épaules:
—Que voulez-vous, c'est peut-être la superstition, mais voilà vingt ans que je regarde ce bonhomme-là dans le blanc des yeux: chaque matin je crois enfin le connaître, et chaque soir je m'aperçois que je ne suis pas seulement au milieu du rouleau.
—Quand les rouleaux sont trop longs, dit sèchement Portai-Girard, il y a moyen: on les coupe.
—Pour couper celui-là, murmura Lecoq, faites bien attention à ce que je vous dis, il faudra de fameux ciseaux.
—Combien de temps lui donnez-vous encore à vivre, Samuel? demanda le prince dans un but évident de conciliation.
—Je ne sais plus, répliqua le médecin, ces corps où il n'y a pas de sang et dont la chair s'est transformée en parchemin peuvent végéter des mois et des années.
—S'il dure seulement deux semaines, s'écria le docteur en droit, dont le poing fermé frappa la table avec violence, nous sommes tordus, mes camarades! Cette affaire du petit lieutenant est mauvaise, mal prise, absurdement conduite...
—Ta, ta, ta! fit Lecoq, ce qui était vraiment dangereux, c'était l'histoire de Remy d'Arx. Ne soyons pas injustes non plus, le père a débrouillé cet écheveau-là comme un ange et nous lui devons une belle chandelle.
—Ma parole, fit Portai-Girard, c'est curieux comme il vous tient, ce vieux coquin-là! toutes ses vessies vous les prenez pour des lanternes! Remy d'Arx est fini, c'est vrai, mais il reste une queue à cette affaire-là. Notre ami Samuel est un savant praticien qui mérite toute notre confiance, et cependant le Remy d'Arx, après avoir été déclaré mort par notre ami Samuel, a encore vécu deux fois vingt-quatre heures.
—Entendons-nous! riposta le médecin; son agonie a duré deux jours, c'est vrai, mais il n'a recouvré ni le mouvement ni la parole.
—Qu'en savez-vous? êtes-vous resté près de son lit? la justice n'a rien pu obtenir, voilà tout ce que vous pouvez affirmer. Mais il y avait à son chevet un vieux serviteur...
—Parbleu! si le bonhomme Germain vous gêne..., interrompit Lecoq.
Il n'acheva pas, mais son geste fut suffisamment expressif. Le docteur en droit fixa sur lui son regard clair et tout brillant d'intelligence.
—Voilà ce que vous appelez débrouiller un écheveau, mon bon, c'est mettre à la place d'un écheveau brouillé, deux, trois, quatre écheveaux. Comptons sur nos doigts, car les pires sourds sont ceux qui ne veulent pas entendre, et je m'étonne beaucoup, mais beaucoup, que vous ayez besoin de tant d'arguments pour vous rendre à l'évidence:
«À la place de l'écheveau qui s'appelait Remy d'Arx, nous avons Valentine de Villanove, ou plutôt Valentine d'Arx, car mieux que personne vous savez qu'elle est véritablement la sœur du mort; nous avons Maurice Pagès, et il y a cent à parier contre un que ces deux-là connaissent notre secret.
«Nous avons, en outre, Mme veuve Samayoux, qui connaîtra notre secret demain si on ne le lui a pas dit aujourd'hui.
«Nous avons enfin le vieux Germain, dont vous parlez fort à votre aise et que vous m'engagez à supprimer, s'il me gêne.
«Ce n'est pas moi qu'il gêne, mon bon, c'est vous, c'est nous, c'est l'association tout entière. À force de jouer au fin, cet esprit, qui était véritablement fort autrefois, et lucide, et plein de ressources, je n'ai pas l'intention de le rabaisser, en est arrivé à des subtilités enfantines, à des complications séniles. Il s'amuse, ce vieux diable, avec le crime, comme un calculateur hors d'âge se donne encore la migraine à tourmenter les jeux de casse-tête. La ligne droite lui déplaît; il fait mille tours et mille détours futiles, sous prétexte de cacher la piste de ses pas, sans comprendre que chaque tour et chaque détour produit une piste nouvelle.
«Écoutez un apologue: J'avais un oncle qui était voiturier dans le Quercy, un pays terrible pour les essieux.
«Mon oncle avait commandé un essieu très longtemps, malgré les roches et les ornières; mais un beau jour, son valet lui dit: «L'essieu! s'en va, il faudrait le changer.»
«Mon oncle se fâcha. Un si bon essieu! qui avait résisté à tant de cahots! Je crois même que mon oncle renvoya son valet.
«Mais un beau jour, l'essieu, qui avait trop servi, se rompit et mon oncle eut les reins brisés.
«Vous pouvez me renvoyer si vous voulez, comme le valet de mon oncle, mais je vous dis que votre colonel, fût-il en acier fondu, a servi de trop et qu'il est temps de le remplacer.
—Par qui? demanda Lecoq.
Il regarda tour à tour ses trois compagnons, qui détournèrent les yeux.
—Si c'est par moi, reprit-il avec la rondeur effrontée qu'il affectait en certaines occasions, je veux bien; si c'est par l'un de vous, je demande le temps de la réflexion.
Le premier qui releva les yeux sur lui fut Portai-Girard.
—L'Amitié, dit-il, mon brave, réfléchis d'abord sur ceci: tu n'es pas en force contre nous.
—Ah! ah! fit Lecoq, vous m'avez donc appelé à donner mon avis quand vous étiez décidés d'avance?
—Pour ce qui me regarde, oui, répliqua Portai-Girard; tu vois que je te parle franchement. Pour ce qui regarde nos amis, interroge-les et ils te répondront.
—À vous, sire, dit Lecoq sans rien perdre de sa bonne humeur ironique, je serai heureux de connaître à fond l'opinion de votre majesté.
—Il y a du bon dans ce qu'a dit Portai-Girard, repartit M. de Saint-Louis, le colonel cherche beaucoup la petite bête, et je penche à croire que la parabole de l'essieu vient à point, mais ce n'est pas cela qui me détermine.
—Ah! ah! fit encore Lecoq, alors vous êtes déterminé?
—À peu près, et voici pourquoi. Le Père a plus d'esprit dans son petit doigt que nous dans toutes nos personnes, mais enfin nous ne sommes pas des cruches non plus, et s'il nous espionne depuis le matin jusqu'au soir, avec un soin qui fait son éloge, nous avons bien le droit aussi de regarder un petit peu, de temps en temps, par le trou de la serrure. J'ai regardé ou j'ai fait regarder, cela importe peu, et j'ai acquis la conviction que la dernière marotte de notre bien-aimé maître, qui a promis à chacun de nous en particulier sa succession entière, plutôt dix fois qu'une...
—Pas mal, pas mal! interrompit Lecoq en souriant, le prince est plus observateur que je ne le croyais.
—Voyons! fit Samuel, cette misérable comédie de son héritage n'est-elle pas une preuve manifeste de décadence?
—Vous en êtes donc aussi, docteur? demanda Lecoq visiblement ébranlé.
—Nous en sommes tous! s'écria Portai-Girard; nous avons assez de ce bric-à-brac! Si ce n'était qu'un vieux coquin, à la bonne heure! mais c'est un vieil idiot. Nous voulons un autre essieu.
—Bigre! bigre! murmura Lecoq, les choses me paraissent fort avancées. Seulement le prince ne nous a pas dit ce qu'il a vu par la serrure de notre vénéré père.
—J'ai vu, répondit M. de Saint-Louis, que notre vénéré père, soit qu'il compte vivre éternellement, soit qu'il s'abonne à mourir comme tout le monde, veut emporter avec lui le trésor des Habits Noirs, que j'évalue à plus de vingt millions, en nous laissant nus comme des petits saints Jean, en face de la justice charitablement avertie.
—Il doit y avoir en effet plus de vingt millions, dit Samuel.
—Pourquoi pas un milliard, pendant que nous y sommes? grommela Lecoq.
Le docteur en droit fit un geste de colère, mais M. de Saint-Louis prit la parole tranquillement et dit:
—Toulonnais, mon vieux, tu es le plus ancien dans la maison et nous aurions voulu t'avoir avec nous. Tu peux bien remarquer qu'on ne s'est embarrassé ici ni de Corona, ni de l'abbé, ni de la comtesse de Clare. Toi seul as été convoqué. Mais il ne faudrait pas te mettre en tête que tu es un homme nécessaire: nous nous passerons de toi parfaitement. Voilà trois semaines que nous travaillons l'association comme on brasse de la pâte; nous nous sommes mis en rapport avec ceux du second degré, et nous tenons les simples dans notre main.
—Pas possible! gronda Lecoq, alors ça brûle?
—Tu peux en juger: il fait jour en bas, cette nuit; est-ce toi qui as battu le rappel?
—Non... Mais êtes-vous bien sûrs que le Père n'a pas entendu le tambour?
Personne ne répondit, et il y eut comme un malaise parmi les membres du conseil, tout à l'heure si résolus.
Lecoq avait une figure à peindre. On eut dit d'un inventeur qui, au moment de prendre son brevet, trouve son concurrent arrivé avant lui au ministère.
—La première fois que j'ai eu cette idée-là, prononça-t-il enfin à voix basse, j'entends l'idée que vous avez, il n'était pas encore question de vous, mes braves, et cette idée-là, d'autres l'avaient eue avant moi. On rit quand on parle de la corde de pendu que le bonhomme a dans sa poche; on rit quand on dit que le bonhomme est le diable, moi tout comme les autres, mais à l'exception de moi, qui n'ai jamais dit mon secret à personne, tous ceux qui ont eu cette idée-là sont morts!
—Bah! fit Portai-Girard, ceux qui sont morts s'étaient attaqués à un homme plein de force, et il n'y a plus qu'un agonisant en face de nous.
—Alors, pourquoi ne pas attendre?
—Parce qu'il mourra comme il a vécu, et que sa dernière plaisanterie sera de faire sauter l'association comme une poudrière.
Lecoq avait pris un air sérieux et ses sourcils étaient froncés profondément.
—S'il a eu cette fantaisie-là, dit-il, et je l'en crois bien capable, l'association sautera, j'en réponds. Il ne reste pas grand-chose de lui, j'en conviens, mais tant qu'il y aura de lui un petit morceau gros comme le doigt, prenez garde!...
Vous souriez? les autres souriaient aussi... ceux qui sont morts.
Si j'étais avec vous contre lui, ce serait une curieuse bataille, car je sais peut-être où est le défaut de sa cuirasse; si je suis avec lui contre vous, ou seulement neutre, je ne donne pas deux sous de votre peau. Nos intérêts sont communs, voilà le vrai; ne nous fâchons donc pas, si c'est possible, et discutons amicalement.
Le vrai, c'est encore qu'il y a beaucoup d'argent, non point en caisse, mais dans quelque trou; dix millions, vingt millions, trente millions; je n'en sais pas le compte.
Le vrai, c'est enfin que le Père a pu avoir l'intention d'enterrer le trésor et l'association du même coup. Il est de ceux qui disent:
«Après moi, la fin du monde!»
—Vous avouez cela et vous hésitez! s'écria Portai-Girard.
—J'hésite parce que je ne sais pas.
—Nous savons, nous...
—Alors parlez au lieu de menacer, parlez, je vous écoute. Portai-Girard et le prince regardèrent Samuel, qui dit avec une répugnance visible:
—Entre gens comme nous, il n'y a pas d'écrit possible. À quoi servent les pactes, quand même ils sont signés avec du sang? Je ne connais pas le moyen de lier l'Amitié, et si l'Amitié ne joue pas franc jeu, nous sommes perdus!
Lecoq se mit à rire et lui tendit la main au travers de la table.
—Toi, docteur, dit-il, tu commences à comprendre le néant des pilules, comme nos braves amis reconnaissent l'inutilité du couteau.... vis-à-vis de certains gaillards, bien entendu, car le commun des mortels restera toujours vulnérable. Je joue franc jeu, puisque je discute. N'aurais-je pas pu, dès le premier coup, vous dire: «Tope! je suis avec vous»? Je joue franc jeu, puisque j'ajoute: Ne comptez pas trop, mes bons frères, sur le troupeau qui s'abreuve de punch en bas, car ni vous ni moi nous ne savons pour qui il fait jour en ce moment sous nos pieds.
Son talon frappa le carreau, et comme si c'eût été un signal, une sourde clameur monta de l'étage inférieur.