XIX

Le scapulaire, le secret, le trésor

Tous les verres restaient pleins, excepté celui de Lecoq, qu'il avait déjà vidé trois fois. Au début de la réunion, ses compagnons croyaient le tenir sur la sellette; mais les choses avaient tourné au cours de l'entretien, et maintenant Lecoq était le seul qui ne montrât ni embarras ni défiance.

—Chacun est ici pour soi, dit-il en remplissant pour la quatrième fois son verre; en nous pilant dans un mortier, le docteur, qui est pourtant un habile chimiste, ne trouverait pas un atome de préjugé. On nous appelle des coquins, je connais assez mon Paris pour savoir que les dix-neuf vingtièmes de ceux qui s'intitulent honnêtes gens sont exactement dans la même position que nous.

«Je ne cache pas que j'avais une frayeur; l'homme est un animal vaniteux et ambitieux, je me disais: Ce vieux farceur de colonel a glissé à l'oreille de Portai-Girard: «Tu seras mon successeur»; à l'oreille de M. de Saint-Louis aussi, à l'oreille de ce bon Samuel de même; si cette idée a germé dans leur cervelle, comme elle aurait pu germer dans la mienne, le gâchis est complet, et notre vénérable papa n'aura qu'à nous enfermer ensemble pour que nous nous entredévorions.

«Or, nous étions ici enfermés ensemble et j'ai cru que la dînette allait commencer, mais pas du tout! au lieu d'enfants gourmands, je trouve des gens raisonnables.

«À ma question nettement posée: Qui sera le maître, on m'a nettement répondu: Il n'y aura plus de maître.

«À cette autre demande: Que deviendra l'association? Réponse: Nous nous en moquons comme du roi de Prusse! L'association était destinée à gagner de l'argent, il y a de l'argent, nous nous partageons le magot entre quatre, et puis nous nous souhaitons mutuellement bonne chance. Est-ce bien cela?

—C'est bien cela, répondirent en même temps les trois autres associés.

—Mes braves amis, reprit Lecoq, car nous sommes véritablement des amis, depuis cinq minutes, le magot est assez lourd pour contenter l'appétit de chacun de nous, et le monde est assez vaste pour que nous y puissions trouver un endroit où nos anciens camarades ne viendront point nous chercher. Parlons donc sérieusement, désormais, et mettons de côté les petites découvertes que chacun de vous a cru faire. Le colonel laisse traîner comme cela des mystères mignons pour éveiller la curiosité de ceux qui l'entourent; mais moi je suis de sa maison, il y a vingt ans que je suis de sa maison. Vous connaissez le proverbe qui dit: «Il n'est point de grand homme pour son valet de chambre»? Le proverbe a menti cette fois; j'ai été le valet, puis le secrétaire du colonel Bozzo-Corona, et je déclare que c'est un grand homme, un très grand homme, un plus grand homme que les grands hommes qui découvrent par hasard l'imprimerie, l'Amérique ou la vapeur: il a trouvé par le calcul des probabilités un truc qui garantit le meurtre et le vol contre les chances du châtiment, il a inventé l'assurance en cas de scélératesse.

—Nous savons tous cela, murmura Portai-Girard avec impatience.

—Savez-vous aussi le secret des Habits Noirs? demanda Lecoq, dont les lèvres se relevèrent en un sourire ironique.

Tous les regards exprimèrent une avide curiosité.

—Non, n'est-ce pas? poursuivit Lecoq. Le colonel Bozzo n'avait pas seulement à défendre son œuvre contre les chiens myopes et enrhumés du cerveau que nos gouvernements paient très cher sous le nom de justice, de police, etc., il avait à défendre son œuvre contre ses propres ouvriers. L'univers a bien vieilli depuis quatre mille ans, mais l'homme est resté enfant, et les solennelles momeries qui étaient le fond des mystères de l'antiquité se sont perpétuées à travers les âges, de telle sorte que les mauvais plaisants du sanctuaire d'Eleusis et des temples d'Isis ont eu des héritiers directs au fond des forteresses où radotaient les francs juges d'Allemagne, comme dans les cavernes où les Camorre de l'Italie du Sud bourraient leurs trabuccos en aiguisant leurs poignards. Le colonel n'est pas encore assez vieux pour avoir fréquenté les saintes Wehme, mais il a commandé en chef des bandes calabraises à la fin du siècle dernier, et l'Europe entière l'a connu sous le nom de Fra Diavolo.

—Fra Diavolo! répétèrent avec le même accent d'incrédulité les trois maîtres. Quel conte!

—On dit cela, poursuivit Lecoq froidement, moi je ne connais que le Fra Diavolo de l'Opéra-Comique, et les biographies prétendent que ce célèbre chef des Camorre fut exécuté à Naples, en 1799; mais en Corse, où j'ai passé ma jeunesse, il y avait de vieux bandits qui frottaient encore leur chapelet contre la manche du colonel, quand ils voulaient avoir une amulette bénie par le démon, et ils l'appelaient entre eux Michel Pozza, qui est le nom historique de Fra Diavolo.

Quoi qu'il en soit, il apporta parmi les Habits Noirs le secret, le grand secret des prêtres égyptiens, des hiérophantes, des druides, des francs-chevaliers et des libres-soldats de l'Apennin.

Ce fut pendant de longues années son prestige qui dure encore. Il était le seul à connaître le secret gravé à l'intérieur des deux médaillons qui forment le scapulaire des maîtres de la Merci.

Je l'ai eu entre les mains, le scapulaire de la Merci. Je suis curieux, je l'ai ouvert, et je connais le secret. Je ne demande pas mieux que de vous le dire.

C'est un mot, un seul mot, répété en une très grande quantité de langues dont la plupart me sont inconnues, et quand mes yeux tombèrent sur les lettres hébraïques qui commençaient la série, je crus qu'elles exprimaient le nom de Dieu.

Cependant les lettres arabes qui suivaient ne disaient point Allah; je me souviens des caractères grecs disposés ainsi: ouôev; le latin que je compris déjà disait nihil; puis venait l'allemand nichts; l'anglais nothing, l'italien niente, l'espagnol nada, et pour vous épargner les autres langues, le français rien!

—Et c'est là le secret des Habits Noirs! s'écria M. de Saint-Louis.

—Néant est le contraire de Dieu, murmura Samuel; je ne déteste pas cette idée-là, mais elle ne nous rapportera pas grand-chose!

—Je le pensai ainsi, répliqua M. Lecoq, puisque je remis fidèlement le scapulaire à sa place; mais n'ayant plus de secret à chercher, tout mon flair se reporta sur le trésor. Ici je vais vous intéresser davantage: le trésor n'est pas, comme vous l'avez cru, un amas d'or et d'argent déposé ici ou là, et probablement, selon mon opinion première, dans les caves du couvent de Sartène, où le maître fait son pèlerinage une fois l'an; le trésor est dans une petite cassette que chacun de vous pourrait porter sous son bras.

—Ce sont des diamants! dit Samuel, dont les yeux brillèrent.

—Non, répliqua Lecoq.

—Ce sont des titres de dépôt? demanda Portai-Girard.

—Non, répliqua encore Lecoq.

—Un pareil coffret, objecta M. de Saint-Louis, ne peut pourtant contenir une bien grosse somme en billets de banque.

—Le Royal-Exchange d'Angleterre, repartit Lecoq, a des bank-notes depuis cinq livres jusqu'à un million sterling. On en connaît trois de cette somme, et feu le prince de Galles, qui possédait, dit-on, un exemplaire de cette glorieuse estampe, pouvait emporter avec lui vingt-cinq millions de francs dans le tuyau de plume qui lui servait de cure-dent.

—Ces Anglais! dit Portai-Girard, quel grand peuple!

—Je ne pense pas, poursuivit Lecoq, que notre cassette, car elle est bien à nous, contienne des billets de banque de vingt-cinq millions, mais je sais qu'elle renferme des valeurs anglaises pour une somme énorme. À supposer même que le Père ait fait plusieurs parts du trésor, ce qui est assez dans son caractère, tous les œufs d'un finaud tel que lui ne pouvant pas être mis dans le même panier, c'est encore ici que doit être le bon tas. Je vais vous en dire la raison. J'ai cru longtemps que le colonel était au-dessus de la nature humaine par ce seul fait qu'il n'avait point en lui cette chose agréable mais compromettante qu'on appelle un cœur.

—Il n'en a pas! s'écria Samuel.

—Il n'en a jamais eu! appuyèrent les deux autres.

—Vous vous trompez, nul n'est parfait ici-bas. Depuis près de cent ans, notre vénéré maître a trahi tous ses amis, dévalisé toutes ses connaissances, et envoyé dans un monde meilleur la plupart de ceux qui l'ont servi; mais il y a néanmoins, dans un petit coin de son antique carcasse, un objet quelconque qui lui tient lieu de cœur. Je l'ai vu pleurer une fois qu'il se croyait seul, pleurer de vraies larmes au chevet d'une enfant que les médecins avaient condamnée.

—Fanchette, parbleu! fit le docteur en droit, qui haussa les épaules; il aime sa Fanchette comme ma portière caresse son chat!

—Et il l'a donnée au plus lâche coquin de la bande! ajouta Samuel.

—C'est elle qui le voulut, repartit Lecoq. En ce temps, le comte Corona était beau comme un astre, et il chantait le rôle d'Almaviva dans Le Barbier avec une voix qui valait cent mille écus de rente. Mais ne nous égarons pas dans les détails. Que le père aime sa Fanchette comme une perruche ou comme un bichon, peu importe, le fait est qu'il l'aime et qu'il lui a préparé un splendide avenir. Moi, qu'il n'aime pas, mais dont il a besoin sans cesse, je suis un peu l'esprit familier de sa maison; il hésite à m'étrangler, parce que je le tiens comme une habitude, et il en est venu à ne pas faire plus attention à moi qu'aux meubles de son hôtel. J'ai en outre quelques petites intelligences dans la place, et la femme de chambre de ma belle ennemie, la comtesse Corona, me fait son rapport quotidien.

Voici ce que j'ai appris avant-hier. La veille, vers huit heures du soir, le Père avait eu une crise terrible. Son médecin, appelé en toute hâte...

—Comment! son médecin? interrompit Samuel.

—Ah ça, bonhomme, répliqua Lecoq, as-tu jamais cru que le Père avalait tes drogues?

—Je l'ai toujours soigné en toute honnêteté, répondit sérieusement Samuel.

—Mais tu as toujours nourri l'espoir que, dans un cas pressant, il te suffirait d'une bonne potion pour en finir, et tu as fait partager ton espoir aux autres: il faut rayer cela de tes papiers.

Je continue. Le médecin a eu toutes les peines du monde à dominer la crise, et je crois qu'il a conseillé à son malade de mettre ordre à ses affaires.

Quand le médecin a été parti, on a renvoyé tout le monde, et le Père est resté seul avec Fanchette.

Vous savez qu'elle couche, depuis quelque temps, dans le grand cabinet voisin de la chambre du colonel.

Vous ne tenez pas absolument, n'est-ce pas, à savoir par quelle fente de boiserie ou par quel trou de serrure j'ai surpris ce qui va suivre? L'important, c'est que je l'aie surpris et que j'en garantisse l'exacte vérité.


XX

Le roman du colonel

Lecoq avala son cinquième verre de punch et reprit:

—L'idée que vous avez d'ouvrir la succession de notre bien-aimé maître, je l'avais avant vous, mes chers collègues. Je ne vous accuse pas de me l'avoir volée, les beaux esprits se rencontrent, voilà tout!

Le Père est bien éloigné d'avoir baissé autant que vous le croyez; mais il y a en lui de l'enfant, c'est certain, comme chez tous les hommes de génie.

Il a toujours été enfant, cherchant le roman dans ses combinaisons les plus sérieuses, et j'ajoute que ses combinaisons ont presque toujours réussi par leur côté enfantin.

C'est la loi du succès. Les imaginations trop ingénieuses sont comme les livres trop bien faits: elles ne réussissent pas.

Le dernier roman du Père-à-tous, ou plutôt sa dernière affaire, pour parler son langage, a dû être l'objet de tous ses soins. Il y avait en lui deux mobiles également passionnés: l'envie d'assurer à sa Fanchette un brillant, un paisible avenir, et le besoin de nous jouer un tour suprême.

C'était arrangé depuis des mois, depuis des années peut-être.

Donc, il y a trois jours, le colonel fit asseoir la comtesse Corona auprès de son lit et lui traça, comme on raconte une anecdote, le tableau de son existence future.

Il existe à la Nouvelle-Orléans une famille, française d'origine, qui occupe une position énorme; le fils aîné de cette maison faisait, l'an dernier, son tour d'Europe. Le colonel Bozzo et sa petite fille Francesca Corona passaient à Rome le mois le plus rude de l'hiver. Le colonel a des précautions à garder en Italie, non seulement par suite de son passé, mais encore à cause de certains hauts faits, plus modernes, accomplis par le comte Corona, son gendre. Sous prétexte d'incognito, il était à Rome M. le marquis de Saint-Pierre, et Fanchette était Mlle de Saint-Pierre.

L'Américain la vit et en devint éperdument amoureux. Fanchette a le cœur sensible, elle allait voguer à pleines voiles sur le fleuve de Tendre, lorsque le Maître, qui avait son dessein, l'arrêta net et l'enleva pour la ramener en France.

Avant de partir néanmoins, il avait eu, lui, le colonel, une conférence avec le jeune Américain, qui s'était déclaré et avait demandé la main de Mlle de Saint-Pierre.

Depuis lors, le colonel et lui sont en correspondance. C'est un mariage arrêté entre les deux familles.

—Du vivant de Corona? demanda Samuel.

—Sous la main du Père, répondit Lecoq, Corona est comme nous tous un brin de paille qu'on peut briser au premier caprice.

Ce que je viens de vous dire est de l'histoire; passons au roman.

Dans le petit poème récité à Fanchette, il y a trois jours, Corona était mort d'une fièvre cérébrale ou d'une fluxion de poitrine.

Le colonel n'a même pas pris la peine de choisir la maladie qui tuera ce comparse.

Faites comme le colonel, supposez que Fanchette est veuve, puisqu'elle le sera quand le colonel voudra.

Il y a une dame anglaise, toute prête, convenable au plus haut point, joli nom, possédant les façons du meilleur monde et qui conduirait Fanchette à la Nouvelle-Orléans avec tous les papiers constatant l'état civil de Mlle de Saint-Pierre, y compris l'acte de décès de son vénérable aïeul.

Le reste va de soi: le mariage fait, voile impénétrable jeté sur le passé, existence princière au sein d'une des plus riches et des plus honorables familles du monde entier.

Avez-vous quelque chose à dire contre cette combinaison?

Quand le Père eut achevé de raconter cette anecdote, que j'appellerai préventive, il remit entre les mains de la comtesse le fameux coffret et lui ordonna de le serrer dans sa chambre.

—Et cet ange de Fanchette accepta? demandèrent à la fois les trois Habits Noirs.

—Le rôle virginal de Mlle de Saint-Pierre? je n'en sais rien, répondit Lecoq, mais le coffret, assurément oui. Et c'est là, veuillez le remarquer, le seul côté de la question qui nous intéresse. Vous savez désormais où trouver le trésor de la Merci, qui est notre patrimoine. Laissons à l'écart tout le reste, et délibérons sur la question de savoir comment nous nous emparerons du trésor de la Merci.

Le docteur en droit se frotta les mains et dit:

—Pour la première fois, depuis bien longtemps, nous voilà en face d'une opération nette et claire. L'Amitié vient de nous rendre un grand service, je propose qu'il ait sa part, plus une prime.

—Accordé! firent les deux autres. L'Amitié salua.

—J'accepte la prime, dit-il, mais ce que je voudrais surtout, c'est ma part. Ne vendons pas trop vite la peau de l'ours; l'affaire est nette et claire, c'est vrai, mais elle n'est pas encore dans le sac. Cette fois, songez-y bien, il ne faut rien laisser derrière nous.

—C'est un compte à établir, dit tranquillement M. de Saint-Louis; du moment que nous ne nous embarrasserons plus dans les subtilités dont abusait le Maître, on verra ce qu'il faut et on taillera dans le vif. Le lieutenant mourra en prison, Valentine mourra dans son lit, et cette maman Léo, comme on l'appelle, au coin d'une borne.

—Restent nos quatre associés, dit Samuel.

—Chacun de nous se chargera de l'un d'eux, répliqua le docteur en droit. Je prends Corona, choisissez les vôtres.

—Et Fanchette? demanda Lecoq.

—Je prends Fanchette par-dessus le marché! dit Portai-Girard en proie à une fiévreuse exaltation. C'est un dernier coup de collier à donner, après quoi nous sommes riches, puissants... et honnêtes!

—Et le colonel? demanda encore Lecoq, qui baissa la voix malgré lui.

Personne ne répondit.

Aucun bruit ne montait plus de l'étage inférieur.

Au milieu du silence, qui avait quelque chose de solennel, on put entendre trois petits coups frappés avec précaution, mais distinctement, à la double porte qui défendait l'entrée du cabinet dit confessionnal.

Les quatre conjurés se regardèrent; ils étaient pâles et des gouttes de sueur perlaient à leurs fronts.

Portai-Girard dit le premier:

—C'est un maître!

On frappa encore, et cette fois d'une façon plus distincte.

Involontairement, M. de Saint-Louis, Samuel et le docteur en droit se mirent debout.

Lecoq seul resta assis et rectifia de cette sorte la dernière parole de Portai-Girard.

—Ce n'est pas un maître, dit-il d'une voix basse mais ferme: c'est le Maître!

—N'ouvrons pas! opina Samuel.

M. de Saint-Louis et le docteur en droit répétèrent:

—N'ouvrons pas!

Mais Lecoq, se levant à son tour, fit un pas vers la porte et dit:

—Tous ceux qui sont en bas appartiennent au Père avant de nous appartenir. Nous sommes pris au piège, mes camarades; si le Maître a un doute, aucun de nous ne sortira d'ici!

Pour la troisième fois on frappa à la porte extérieure avec une certaine impatience. Les trois Habits Noirs retombèrent sur leurs sièges.

—Vous avez donc bien peur de lui? demanda Lecoq en se redressant. Vous avez raison, et moi aussi, j'ai peur. Mais nous nous demandions tout à l'heure: «Qui se chargera de lui?» Nous sommes quatre et il est seul; il est mourant, nous sommes forts... allons, souriez mes frères, si vous pouvez; l'occasion est belle, il s'agit de bien jouer notre jeu!


XXI

Où il est parlé pour la première fois de la noce

Les trois Habits Noirs ne prenaient point la peine de cacher leur trouble et les regards qu'ils échangeaient témoignaient de leur profonde indécision.

Pendant que Lecoq ouvrait la première porte, Samuel dit à voix basse:

—Lecoq doit être de son bord.

—Non, répondit Portai, car Lecoq vient de trahir un trop gros secret.

—Lecoq a-t-il dit la vérité? murmura M. de Saint-Louis.

La main de Portai-Girard s'était glissée sous le revers de sa redingote.

—À vous deux, murmura-t-il rapidement, tenez l'Amitié, mais tenez ferme! et nous allons voir un peu à jouer le jeu qu'il conseille.

—Hé bien! hé bien! disait cependant au-dehors la voix frêle et flûtée du colonel Bozzo, vous me laissez prendre froid et je suis capable d'y gagner la coqueluche.

—C'est donc bien vous, papa? repartit Lecoq; du diable si on avait l'idée de vous attendre! il est plus de minuit, et vous vous couchez toujours avec les poules.

—Je suis allé te chercher chez toi, dit le vieillard, au moment où la seconde porte tournait sur ses gonds, mais j'ai trouvé nez de bois, et comme j'avais besoin de causer affaires, je suis venu te relancer jusqu'ici.

Lecoq s'effaça pour livrer passage. Ce fut en vérité un spectre qui entra: quelque chose de si tremblant et de si cassé qu'on eût dit le squelette même de la caducité, grelottant sous les plis à demi vides de la douillette ouatée.

Cela faisait pitié, mais c'était drôle à cause des efforts qu'essayait le spectre pour paraître ingambe et guilleret.

Mais cela était terrible aussi, car Portai-Girard baissa les yeux en serrant le manche de son couteau.

Il y avait au milieu de ce visage hâve et couleur de terre deux prunelles qui roulaient étrangement, laissant sourdre par intervalles des rayons verts comme ceux qui passent entre les paupières demi-closes des chats.

D'un seul regard, le fantôme avait vu et traduit le geste du docteur en droit. À cette sorte d'escrime, il n'avait jamais trouvé son maître, et avant même d'avoir franchi le seuil, il dit:

—Cette grosse coquine de Lampion n'est donc pas encore montée, hé?

Ces mots, prononcés avec la mauvaise humeur d'un enfant maussade, étaient le résultat d'un calcul précis.

Ces mots lui sauvèrent la vie comme aurait pu faire la plus vigoureuse et la plus adroite de toutes les parades.

En effet, Portai-Girard, poussé par l'excès même de sa terreur, allait l'abattre d'un seul coup.

Au lieu de cela, il retira sa main vide et dit d'un air bourru:

—Salut, père! vous avez donc averti en bas?

Les deux autres se levèrent disant comme lui:

—Salut, père!

Le colonel eut son sourire de casse-noisette agréable, et entra appuyé sur l'épaule de Lecoq.

Vous eussiez cherché en vain sur ses traits l'ombre d'une inquiétude. Chez lui, tout restait toujours en dedans.

—Bonsoir, bonsoir; mes mignons bien-aimés, dit-il en leur adressant à chacun le même signe de caresse paternelle; j'ai eu ma grosse fièvre ce soir, cent dix pulsations, Samuel, ma chatte! Mais il ne faut pas s'écouter; si je restais tranquille, je m'engourdirais. Quand je suis arrivé en bas, l'estaminet était déjà fermé; j'ai fait toc-toc à la fenêtre de la cuisine, et Lampion a voulu m'ouvrir, mais je lui ai dit: «Bobonne, je crois que tu as du monde, quoiqu'on n'entende rien; je vais à l'entresol; monte-moi de la limonade à l'anis, car j'étrangle de soif...»

Il s'interrompit pour ajouter du ton le plus naturel:

—Timbre donc, l'Amitié, cette Lampion va me laisser étouffer.

Lecoq toucha le timbre, mais il pensa:

—Le vieux drôle nous a roulés encore une fois. Lampion n'était pas prévenue.

—Ah! mes pauvres bibis, soupira le colonel en se laissant tomber dans le siège que Samuel et le prince lui avancèrent, ne devenez jamais si vieux que moi! C'est honteux de mourir ainsi par petits morceaux! Je suis bien content de te voir, Portai; j'ai justement une contrariété de chicane qui m'a agacé les nerfs au moment où j'allais me mettre au lit, en quittant cette bonne marquise. Elle ne veut pas en démordre, vous savez? Elle ne consentira jamais à laisser partir les deux enfants sans qu'ils soient bel et bien mariés. La morale, la religion... enfin, vous comprenez, je lui ai promis tout ce qu'elle a voulu. On les mariera, et je vous invite à la noce. Mais chut! voici Lampion, nous allons recauser de tout cela.

La face rubiconde de la dame de comptoir parut, en effet, à la porte entrebâillée.

Elle ne vit rien, selon la coutume, sinon cinq voiles noirs sur autant de visages.

—On a appelé? dit-elle.

—Ne m'apportes-tu pas ma limonade à l'anis? demanda le colonel, qui souriait narquoisement.

La grosse femme répéta d'un air idiot:

—Votre limonade à l'anis?

—Sac à l'absinthe! s'écria le colonel, feignant une colère soudaine, je te mettrai à pied, tu bois trop, l'eau-de-vie te sort par les yeux! Va-t'en, je ne veux rien de toi, je n'ai plus soif. Que personne ne bouge en bas! Il fait jour, à nouvel ordre.

La grosse femme s'enfuit.

Il n'y avait personne désormais dans le Confessionnal pour ne point comprendre la ruse du vieillard, qui venait d'élever une muraille solide entre lui et toute tentative de violence.

Le colonel, du reste, ne se gêna pas pour triompher ouvertement. Il se frotta les mains en regardant Lecoq, qui lui adressa un sourire de flatterie.

Les trois autres, malgré leurs efforts, ne réussissaient point à dissimuler leur embarras.

—Eh bien! oui! eh bien! oui! reprit le colonel après un silence, vous avez deviné juste, mes trésors; j'ai eu un petit peu défiance de vous, dans le premier moment, parce qu'on serait très bien ici pour assassiner le vieux père. Certes, personne ne viendrait chercher au fond de ce bouge les quelques gouttes de sang refroidi qui se trouvent peut-être encore dans les veines du colonel Bozzo-Corona. J'ai eu tort d'avoir peur, je vous connais, vous me défendriez tous au péril de votre vie; mais je ne me repens pas du petit tour que je vous ai joué, parce que cela entretient la main. Il n'est jamais mauvais d'avoir peur quand la peur n'empêche pas de combattre.

Je disais donc, poursuivit-il en changeant de ton, que je comptais trouver l'Amitié tout seul et causer avec lui de notre situation, car les choses s'embrouillent, voyez-vous, mes chéris. Je ne me souviens plus très bien de l'histoire de ce Cadmus, roi de Thèbes, qui tua un dragon dont les dents piquées en terre produisaient d'autres monstres, comme les glands font pousser des chênes, mais il nous arrive quelque chose de semblable. Chaque fois que nous tuons un ennemi, trois ou quatre ennemis nouveaux surgissent; cela me donne du tintouin, je pense, je rêvasse, je me creuse la cervelle et ma pauvre santé s'en ressent.

Il avait courbé sa tête sur sa poitrine et ses pouces tournaient lentement.

—Et mes locataires qui s'en mêlent! s'écria-t-il tout à coup avec un vif sentiment de colère; tire-moi de là, Portai, si tu veux que nous restions bons amis. Tu vas me dire que ce sont des misères? Il n'y a pas de misères dans une maison bien tenue, et je suis sûr que cette histoire-là va me coûter encore dans les trois ou quatre cents francs.

Il parlait désormais d'un ton saccadé, avec une extrême volubilité. On pouvait voir que le sujet l'intéressait puissamment et qu'il ne jouait plus la comédie. Les regards curieux de ses compagnons étaient fixés sur lui.

—Y a-t-il une loi? continua-t-il en frappant contre le bras de son fauteuil sa main qui rendit un bruit sec; la loi est-elle la même pour tout le monde? et parce qu'on a le malheur d'avoir fait sa pelote, doit-on être à la merci du premier va-nu-pieds qui monte sur les toits pour crier contre les riches et contre les propriétaires? Voilà le fait: j'ai acheté la maison voisine de mon hôtel, et, entre parenthèses, je l'ai payée trop cher; mon notaire est un filou que nous réglerons un jour ou l'autre, il en vaut la peine. Au cinquième étage de cette maison, il y a un ménage d'employés, mauvaise engeance, toujours en retard pour leur loyer et en avance pour demander des réparations. Ce soir, à l'instant où j'allais me coucher, j'ai reçu une lettre de la femme, qui dépense au moins six mille francs pour sa toilette avec les cent louis d'appointements de son mari. Ah! le siècle va bien! et ceux qui sont jeunes en verront de drôles! Ce que je veux savoir, c'est si je suis forcé de remettre à neuf le fourneau que ces gens-là ont brûlé à force d'y cuisiner toute sorte de friandises.

—Le fourneau est-il d'attache? demanda le docteur en droit.

—Sangodémi! s'écria le colonel, jamais il ne répondrait oui ou non du premier coup! Il y a toujours des si, toujours des mais! La raison dit cependant que dans un logement de six cents francs, on ne doit pas faire pour mille écus de cuisine! Les fourneaux sont en rapport avec le taux de la location, quand le diable y serait! Mais laissons cela, tu me donnerais tort, et je veux avoir raison; je plaiderai, et j'ai bien assez d'aisance, n'est-ce pas, pour flanquer mon locataire sur la paille avec les frais de procédure! moi, d'abord, l'injustice me met hors des gonds.

Ses paupières baissées battirent, pendant qu'il faisait effort pour reprendre son calme. Autour de lui, personne ne parlait plus.

Il reprit en baissant la voix comme s'il avait eu honte de son émotion:

—Les personnes trop vieilles sont comme les enfants, elles s'imaginent toujours que leurs amis font attention à ce qui les intéresse.

Il eut un petit rire court et sec, puis il reprit d'un ton dégagé:

—Excusez-moi, bijoux, nous allons parler de vos propres affaires. Nous allons en parler pour la dernière fois, moi du moins, car aussitôt que je vous aurai tirés du guêpier où le diable vous a mis, je donnerai ma démission, cette fois, irrévocablement. N'essayez pas d'aller contre cela, ce serait inutile...

«Et d'ailleurs, ajouta-t-il avec mélancolie, mes heures sont comptées. Mes chéris, si je ne consulte plus notre bon Samuel, c'est que je n'ai plus besoin de lui pour connaître mon sort.

«Allons! vous voilà tout attristés! Mais soyez tranquilles: je laisserai derrière moi quelque chose qui vous consolera.

«L'arme invisible est une jolie machinette, et d'ailleurs nous n'avions pas le choix pour ce bon Remy d'Arx; les autres armes ne pouvaient rien contre lui; mais l'arme invisible comme tout ce qui est de ce monde a ses inconvénients et ses défauts: elle ne tue pas raide comme un coup de couteau piqué en plein cœur. Remy d'Arx a traîné deux jours, et c'est beaucoup trop. Ce qui s'est passé pendant ces deux jours, je crois le savoir, mais il se peut que j'ignore encore quelque chose.

«Voyons, trésors, voulez-vous être bien gentils, et m'obéir encore une fois aveuglément?

Il n'y eut qu'une seule voix pour répondre:

—Nous vous obéirons toujours aveuglément.

Les yeux vitreux du maître eurent cet éclat bizarre que nous avons déjà dépeint tant de fois.

—C'est une idée que j'ai, reprit-il, je la trouve charmante, mais il suffirait d'un faux mouvement, d'une maladresse grosse comme le doigt, pour me la gâter de fond en comble! C'est pourquoi je vous demande de rester complètement passifs. Je dis: complètement.

«Vous savez, avant de s'éteindre, on dit que les lampes jettent une flamme plus brillante. J'ai vraiment eu un grain de génie ce soir.

«Cela m'est venu par l'insistance même que cette bonne marquise mettait à exiger le mariage préalable de nos deux jeunes gens.

«Étant donné cette nécessité absolue où la connaissance qu'ils ont de notre secret nous place vis-à-vis d'eux, ma première idée de les faire disparaître dans une tentative d'évasion était simple comme bonjour.

«Mais voici qu'il y a maintenant sous jeu cette bonne femme, la veuve Samayoux, qui en sait plus long que je ne voudrais. Notre ami Lecoq n'a pas entendu, ce soir, tout ce qui s'est dit entre elle et Mlle de Villanove. Elle joue serré, la chère enfant! Prenons garde à elle.

«Il y a, en outre, le marchef qui a refusé tout net d'aller prendre le vert dans nos pâturages de Sartène.

«Il y a enfin un certain Germain, le vieux domestique de Remy d'Arx, qui ne l'a pas abandonné un seul instant pendant son agonie. Ah! mais cela fait bien du monde, dites donc?

«La noce aura lieu, mes mignons, elle aura lieu chez moi; la cérémonie religieuse, bien entendu, car je ne peux pas procurer aux deux fiancés la bénédiction de monsieur le maire... Commencez-vous à me comprendre?

Il s'était redressé dans son fauteuil, et sa respiration devenait haletante.

Le Dr Samuel fit un mouvement pour s'approcher de lui, mais il l'écarta du geste.

—Je me vois finir, dit-il, en se retenant des deux mains au bras de son fauteuil; je n'ai aucune illusion et je pourrais faire le compte exact des heures qui me restent, ce ne sera pas encore pour cette nuit. Je vous promets d'ailleurs de vous avertir; soyez tranquilles, je serai de la noce.

Il ajouta avec un sourire véritablement diabolique:

—Mme la marquise d'Ornans en sera aussi pour me remercier d'avoir accompli ma promesse; nous y inviterons également la veuve Samayoux, notre bon serviteur le marchef, et même le vieux Germain, domestique de Remy d'Arx..., et vous y viendrez vous-mêmes, mes enfants, pour voir votre maître expirant gagner sa dernière bataille!


XXII

Maman Léo entre en campagne

Il était environ deux heures de nuit quand ce prodigieux comédien, le colonel Bozzo-Corona, sortit sain et sauf du coupe-gorge où il s'était engagé avec une intrépidité si hasardeuse.

Certes, on ne peut pas dire qu'il réussissait à tromper ses compagnons, mais entre gens qui se livrent la bataille de la vie, il ne s'agit pas toujours de se tromper mutuellement; il est vrai de dire même que les cas où l'on parvient à tromper dans toute la rigueur du mot sont assez rares: les habiles dédaignent ce but, juché trop haut; toute leur ambition est d'imposer le rôle effronté qu'ils ont choisi à leurs amis comme à leurs ennemis.

Ne connaissons-nous pas, dans d'autres sphères et très loin des ténébreux ateliers où les Habits Noirs travaillent, nombre de probités avérées appartenant à d'illustres escrocs? quantité de vaillances dites notoires, mais masquant la colique des trembleurs émérites? et jusqu'à des talents même, ce qui semble impossible, des talents très adulés, très tapageurs, très exigeants, qui crèveraient comme des vessies gonflées de vent si la critique complice ne se promenait pas l'arme au bras devant la porte de leur salle à manger?

Tous ceux-là ont le don ou la force de se cramponner à la place qu'ils ont conquise, de manière ou d'autre, avec de l'argent, avec de l'amour, avec de la ruse, avec de la cuisine ou tout uniment par hasard.

Ils ne trompent ni vous, ni moi, ni personne, mais pour ne pas faire monter trop de rouge au front des naïfs et par pure décence, ils continuent de jouer la comédie qui fit leur succès.

Ainsi en était-il du colonel Bozzo-Corona vis-à-vis de ceux qui le haïssaient mortellement et pourtant qui lui obéissaient en esclaves.

Sa main était sur eux, sa main tremblante, mais si lourde! La diplomatie qu'il employait à leur égard, usée jusqu'à la corde, était, comme toutes les diplomaties du reste, une simple mise en scène destinée à pallier le fait brutal.

À savoir, la force de l'un et la faiblesse des autres.

Il y avait cependant un atome de vérité parmi cet amas de vieux mensonges qui avaient tant et tant servi.

Le colonel avait été sincère en parlant du chagrin que lui causait la réparation de fourneau demandée par son locataire.

Cela est si vrai qu'au lieu de prendre avec lui, comme d'habitude, Lecoq, son inséparable, il avait fait monter Portai-Girard dans son coupé.

Il y a loin du boulevard des Filles-du-Calvaire à la rue Thérèse.

Pendant tout le temps que dura le voyage, le colonel Bozzo, parlant avec une animation extraordinaire, traita la question du fourneau, se faisant expliquer plutôt dix fois qu'une la théorie des immeubles par destination et taxant d'absurdité la loi qu'on n'avait pas faite à sa fantaisie.

—Si j'étais plus jeune, dit-il, je serais capable, moi, de faire des barricades contre une énormité pareille! Je ne suis pas maître de cela, l'injustice m'exaspère! Comment! pour un misérable loyer de 600 francs, cent écus de dépense! le législateur n'a jamais eu d'autre but que de caresser le prolétariat, c'est évident.

Ce fut seulement aux environs du Palais-Royal que, son caractère sarcastique reprenant le dessus, il dit en frappant sur le genou de Portai:

—Figure-toi que quand je suis entré tout à l'heure là-bas, à l'entresol, tu avais ta main sous ton gilet, il m'a passé une idée ridicule. Ah! dame, je n'ai plus la cervelle bien solide, et si j'ai fait semblant d'avoir prévenu Lampion...

—C'est donc que vous aviez défiance de moi! interrompit Portai d'un ton pénétré.

—C'est idiot! dit le colonel. Tu n'aurais pas eu besoin d'un couteau, il eût suffi d'une chiquenaude.

En ce moment le coupé s'arrêta et le cocher demanda la porte.

—À te revoir, ma brebis, reprit le colonel, et merci de tes bons conseils. La noce dont je vous ai parlé aura lieu plus tôt que vous ne croyez, car je n'ai plus le temps de traiter mes affaires à long terme. Je n'ai jamais rien imaginé de si curieux; tu sais, ce sera mon chef-d'œuvre. Vous recevrez des invitations.

Son domestique le prit sur le marchepied et l'emporta comme un enfant.

—Encore un mot, dit-il avant de passer la porte cochère, si tu trouves un biais pour le fourneau, viens me voir. C'est une question de principe; je ne regarderais pas à une centaine de louis pour souffler ces 300 francs-là à mon scélérat de locataire.

La porte cochère se referma et le docteur en droit descendit la rue la tête basse.

Vers le même moment, dans cette ruelle tortueuse qui conduisait de la Galiotte au faubourg du Temple et qu'on appelait le chemin des Amoureux, trois hommes allaient, la tête basse aussi, et les mains derrière le dos. Vous eussiez dit des joueurs décavés, tant leur contenance était morne.

On eût pu les suivre pendant plus de cent pas sans surprendre deux paroles échangées.

—Je vais me coucher, dit enfin Lecoq, qui s'arrêta tout à coup. Voulez-vous un conseil? faites les morts et ne bougez plus!

—Savais-tu qu'il devait venir, l'Amitié? demanda M. de Saint-Louis d'un ton plaintif.

—Es-tu avec lui? demanda en même temps Samuel.

—Je ne savais rien, répondit Lecoq, mais quand il s'agit de papa, je m'attends à tout.

—Penses-tu qu'il nous ait devinés? demanda encore le prince.

Lecoq eut son gros rire.

—Il n'a rien deviné ce soir, répliqua-t-il, parce qu'il savait tout d'avance, et c'est ce qui vous sauve, mes bien bons. Il n'a pas plus de raison pour vous supprimer aujourd'hui qu'il n'en avait hier.

—Quand le diable y serait, s'écria Samuel en frappant du pied, c'est un cadavre ambulant, il n'a plus que le souffle!

—N'a-t-il plus que le souffle? murmura Lecoq. La première fois que je le vis, c'était en Corse, dans les souterrains du monastère de la Merci. Écoutez cette histoire-là, elle est drôle. Il y avait révolte, car il y a toujours eu révolte chez nous; on avait garrotté le Père, qui était déjà vieux comme Hérode, et les Maîtres jouaient aux cartes pour savoir qui le poignarderait. Le sort tomba au médecin, un habile homme, comme toi, Samuel, et le médecin dit:

—À quoi bon frapper un agonisant? Laissez-le garrotté sur sa paille et je vous garantis que demain matin, il n'y aura plus personne.

On le crut, et, par le fait, sa prédiction se réalisa: le lendemain matin, il n'y avait plus personne sur la paille. L'agonisant avait brisé ses liens et s'était échappé par le trou de la serrure.

Et pendant que les sept Maîtres étaient là, s'étonnant d'une aventure si bizarre, il y eut un grand fracas à la porte, quelque chose comme un feu de peloton.

Et les sept Maîtres ne s'étonnèrent plus, à moins qu'on ne s'étonne encore dans l'autre monde.

—On les avait assassinés! balbutia M. de Saint-Louis.

—Tous les sept! ajouta Samuel.

—Il y a juste trente-cinq ans de cela, reprit Lecoq; qui sait si dans trente-cinq autres années le Maître ne continuera pas d'agoniser? Qui vivra verra; je vous souhaite une bonne nuit.

Plus d'une heure avant le jour, maman Léo sauta hors de son lit et alluma sa chandelle. Elle avait passé toute sa nuit à se tourner et à se retourner entre ses draps, dormant quelques minutes d'un sommeil fiévreux et plein de rêves; puis s'éveillant en sursaut, la poitrine oppressée par une indicible terreur.

Elle voyait toujours la même chose dès que ses yeux se fermaient; son bien-aimé Maurice aux prises avec les Habits Noirs, c'est-à-dire un pauvre beau jeune homme sans armes, entouré de démons qui brandissaient des poignards.

—Ce n'est pas tout ça, dit-elle en commençant sa toilette, qui n'était jamais bien longue; quand on rêve, la peur vous prend, et il n'y a pas de mal; mais dès qu'on est éveillé, défense de trembler: Il s'agit d'avoir des idées, et des bonnes; de se manier en double et de ne pas aller comme une corneille qui abat les noix!

Par prévision des démarches qu'elle allait être obligée de faire dans cette journée solennelle, maman Léo chercha parmi ses nippes ce qu'il y avait de plus décent et de moins voyant.

À cet égard, le choix n'était pas très grand, car la veuve de Jean-Paul Samayoux avait un goût terrible. En musique, elle aimait la grosse caisse et le fifre; en fait de couleurs, elle adorait ces mariages hardis qui fiancent l'écarlate au vert tendre et le jaune d'or au bleu de Prusse.

Elle parvint pourtant à se composer un costume de coupe à peu près raisonnable et de nuances relativement neutres qui ne devaient pas convier les gamins des divers quartiers de Paris à lui faire dans la rue une escorte triomphale.

Quand elle eut regardé dans son miroir cassé l'ensemble de cette toilette sévère, elle se dit avec complaisance:

—Ça n'avantage pas une femme jeune encore, mais ça lui fiche l'air d'une ouvreuse des grands théâtres ou de la dame d'un président!

Il y avait sous son lit une boîte de sapin assez épaisse et cerclée de fer qu'elle retira pour l'ouvrir à l'aide d'une petite clef pendue à son cou.

Cette boîte contenait à la fois les archives et la fortune de Mme veuve Samayoux, première dompteuse des capitales de l'Europe. Il lui arrivait assez souvent d'en étaler le contenu sur son lit à ses heures de loisirs, car ceux qui ont acquis en ce monde quelque gloire aiment à feuilleter les pages de leur passé.

Maman Léo se croyait de bonne foi une personne célèbre, et peut-être ne se trompait-elle pas tout à fait. Aux Loges, à la fête de Saint-Cloud et à la foire au pain d'épices, peu de réputations pouvaient contrebalancer la sienne.

Vous souvenez-vous que nous la comparâmes une fois à la Sémiramis du Nord? On dit que la grande Catherine faisait collection des portraits de ses favoris, et cela devait encombrer tout un Louvre! Maman Léo, moins bien placée pour jeter le mouchoir aux princes et aux feld-maréchaux, avait une douzaine de miniatures à quinze francs auxquelles la boîte de sapin servait de galerie.

Pour donner une idée de la bonté de son cœur, nous dirons que le portrait de feu Samayoux était là comme les autres et avait le plus beau cadre.

Celui de maman Léo elle-même ne manquait point à la collection, mais il était sur une affiche enluminée que la dompteuse ne dépliait jamais sans un sentiment mélangé de fierté et de mélancolie.

—On ne peut pas être et avoir été, se disait-elle en regardant l'estampe qui la montrait à elle-même dans un maillot collant couleur orange et entourée de ses bêtes féroces, lesquelles semblaient admirer sa pose à la fois gracieuse et intrépide.

Sous l'affiche se trouvait un brevet d'armes, délivré, par galanterie peut-être, à Léocadie, «l'amour des braves», par les maîtres et prévôts de la ville de Strasbourg.

Il y avait encore des feuilles volantes nombreuses chargées d'une écriture lourde et incorrecte qui formaient le recueil complet des poésies fugitives de la dompteuse.

Vous eussiez retrouvé là l'ode si vigoureusement imprégnée de sensibilité que Mme Samayoux, en s'accompagnant sur la guitare, avait chantée à Maurice, le soir de leur première entrevue.

Ce fut celle-là que son regard chercha d'abord, et ses yeux se mouillèrent pendant qu'elle lisait cette strophe exprimant si bien les angoisses de sa pauvre âme: