—Mademoiselle d'Arx désire-t-elle que je lui raconte le passé? elle a le droit de tout savoir, et parmi les dernières paroles de mon cher jeune maître, il y avait celle-ci: «Que ma sœur n'ignore rien...»
—Je sais tout, interrompit Valentine.
—Alors que Dieu vous donne le courage ou l'oubli! c'est une sanglante histoire et il y a bien des douleurs dans l'héritage que vous allez recueillir. Jusqu'à ces derniers temps, monsieur Remy vous cherchait encore, malgré le grand travail qui prenait toutes ses heures; j'entends: il cherchait toujours sa sœur, la pauvre enfant disparue lors de la terrible catastrophe de Toulouse. Quand il ne chercha plus, c'est que le hasard vous avait envoyée sur son chemin, trompant sa tendresse et le condamnant à ce supplice atroce dont il est mort... car ce n'est pas le poison qui l'a tué.
—C'est moi qui l'ai tué, murmura Valentine. Je sais aussi cela. Elle était plus pâle qu'une agonisante, mais elle se tenait ferme et droite sur son siège. Maman Léo suait à grosses gouttes. Germain courba la tête et dit tout bas:
—Il y a des familles qui sont condamnées.
«Monsieur Remy se cachait de moi, poursuivit-il, comme s'il eût craint un conseil; je ne connaissais la fiancée de mon maître que pour l'avoir entrevue à travers un voile, le soir où il revint du palais, évanoui, et ce n'est pas à cause de cette rencontre que je vous ai reconnue tout à l'heure. J'ignorais aussi la guerre implacable où mon maître était engagé. Je savais seulement, ou plutôt, je voyais qu'il devenait sombre, inquiet, malade d'esprit et de corps; il y avait un signe funeste sur son front, et je devinais peut-être la nature du péril qui le menaçait, car la fièvre de ses nuits parlait dans son sommeil. Mais que faire? Il était magistrat comme son père, et son père était tombé en faisant son devoir. Le jour même de la signature du contrat, vers quatre heures du soir, on le rapporta ici. Il n'était pas mort, mais il ne bougeait ni ne parlait, et ses yeux semblaient ne plus me voir.
«Il resta ainsi toute la soirée. J'avais fait appeler plusieurs médecins qui vinrent et se consultèrent longuement.
«Quand ils se retirèrent, l'un d'eux me dit:
«—Si les opinions que M. d'Arx professait ne s'y opposent pas, il faudrait lui avoir un prêtre.
«Jusqu'à ce moment-là, j'avais espéré en sa jeunesse et en la force de sa constitution.
«Un autre docteur me demanda:
«—N'a-t-il donc point de famille? Il faudrait prévenir ses parents ou du moins ses amis.
«J'envoyai chercher le curé de Notre-Dame-des-Victoires, l'abbé Desgenettes, ce vieux soldat qui porte la soutane comme une capote de grenadier. Il nous connaissait bien; il arrivait quelquefois dès le matin chez monsieur Remy, qu'on éveillait pour le recevoir, et il disait: «J'ai besoin de tant pour mes pauvres.»
«On lui payait son dû.
«Il vint, il interrogea mon pauvre malade, qui resta muet comme une pierre.
«M. le curé s'agenouilla auprès du lit et pria, mais tout cela ne dura pas longtemps parce que d'autres malheureux l'attendaient.
«—Garçon, me dit-il en s'en allant, si M. d'Arx recouvre sa connaissance à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, je serai prêt; mais s'il ne recouvre pas sa connaissance, il ne faut point craindre, car jamais il n'a rien refusé à ceux qui souffrent. Les âmes comme la sienne n'ont pas besoin de passeport pour s'en aller tout droit à Dieu.
«De la famille, monsieur Remy n'en avait plus; des amis, il n'en voulait point parce que les amis prennent du temps et qu'il avait sa tâche.
«Je songeai pourtant tout à coup à un homme de grand âge qu'il estimait fort au-dessus des autres hommes, et qui lui donnait des conseils pour son grand travail. J'envoyai rue Thérèse chez le colonel Bozzo-Corona.
À ce nom, Valentine et aussi la dompteuse firent un si brusque mouvement que le vieux valet s'arrêta.
—Vous le connaissez? demanda-t-il; moi je ne savais qu'une chose; c'est qu'il avait une figure bien vénérable et que monsieur Remy n'accueillait personne si affectueusement que lui.
«Il vint tout de suite et ne vint pas seul. Il y avait avec lui le Dr Samuel et un M. de Saint-Louis que j'avais vus l'un et l'autre quelquefois. Il y avait aussi une femme admirablement belle qui, dès son entrée, courut vers le lit et prit les deux mains de monsieur Remy en pleurant.
«Le colonel et ses compagnons avaient aussi l'air ému. Ce fut d'eux que j'appris dans ses détails la scène de la rue d'Anjou-Saint-Honoré.
«Le Dr Samuel examina monsieur Remy pendant que la jeune femme, qui était la comtesse Corona, demandait d'une voix tremblante:
«—N'y a-t-il donc aucun moyen de le sauver?
«Le Dr Samuel répondit:
«—La vie ne tient plus en lui que par un fil.
«Et quelques minutes après il ajouta:
«—Le voilà qui meurt... il est mort!
«—Était-ce vrai? interrompit Valentine, qui écoutait, la face livide, mais les yeux secs.
«—Non, répliqua Germain, ce n'était pas encore vrai; mais je le crus, car les yeux de mon maître étaient sans regard et ma main, que j'approchai de ses lèvres, ne sentit que du froid.
«Le colonel s'approcha de moi et me dit:
«—Germain, vous savez qu'il y avait entre mon malheureux ami et moi autre chose que de l'affection. Nous poursuivions en commun l'accomplissement d'une tâche qui a occupé son existence tout entière.
«C'était vrai, je le savais ou du moins monsieur Remy m'avait donné à entendre que le colonel Bozzo avait sa plus intime confiance, et qu'en cas de malheur, car M. d'Arx avait la pensée d'un malheur, c'était au colonel Bozzo que je devrais m'adresser en première ligne.
«Je savais aussi que le secrétaire de mon maître était plein de papiers ayant rapport à cette œuvre mystérieuse que je croyais commune entre lui et le colonel.
«La responsabilité qui pesait sur moi en ce moment terrible m'écrasait. Peut-être ne savais-je pas bien ce que je faisais, car le chagrin me rendait fou. Toujours est-il que j'allai vers l'endroit où M. d'Arx mettait la clef de son secrétaire, et je revenais déjà vers le colonel pour la lui donner, lorsque la comtesse Corona, qui était penchée sur mon cher maître, s'écria par trois fois:
«—Non, non, non! Remy d'Arx n'est pas mort!
«Le colonel Bozzo, à ce moment même, tendait la main pour prendre la clef du secrétaire.
«Je ne sais quel instinct me retint de la lui donner, et je masquai mon refus en m'élançant tout joyeux vers le lit.
«Le lit fut aussitôt entouré par le colonel et ses amis, qui semblaient, en vérité, aussi contents que moi.
«Les yeux de Remy d'Arx avaient repris, en effet, un vague rayon, et ma joue, que j'approchai tout contre ses lèvres, sentit un souffle.
«Mais si faible!
«—Voyons, docteur, dit le colonel, c'est peut-être le commencement d'une crise favorable; aidez le miracle à s'accomplir.
«—Nous vous en serons reconnaissants, ajouta M. de Saint-Louis, comme s'il s'agissait pour nous d'un cher enfant.
«Et moi je dis aussi quelque chose et j'implorai le médecin à mains jointes.
«Il répéta en prenant le poignet du malade pour lui tâter le pouls avec soin:
«—Ce serait en effet un miracle.
«Puis il alla vers la table autour de laquelle les autres médecins s'étaient consultés et il écrivit une ordonnance.
«On ne parla plus de la clef du secrétaire. Le colonel dit seulement en me prenant à part:
«—Si nous avons le bonheur de le sauver, mes intérêts sont aussi bien entre ses mains que dans les miennes propres; si au contraire... mais je reviendrai demain matin à la première heure.
«Ils s'en allèrent ensemble comme ils étaient venus. La comtesse Corona voulut rester, mais le colonel ne le permit point. La potion ordonnée par le Dr Samuel fut apportée; je ne sais quelle vague défiance était en moi contre ce médecin qui avait dit en parlant de mon maître vivant: «Il est mort.»
«Au moment où je voulus donner la potion, me disant en moi-même que c'était peut-être le salut, le bras de monsieur Remy eut un mouvement faible que je pris pour un refus, et je ne me trompais pas, comme vous allez le voir.
«Je n'insistai point; je roulai un fauteuil au chevet du malade, et je m'installai pour passer la nuit auprès de lui.
«Certes, je ne dormais pas, j'entendais les bruits du dehors qui allaient s'affaiblissant et la pendule sonnant les heures, mais une sorte de vague enveloppait ma pensée et je voyais comme au travers d'un voile les visages de ces trois hommes, qui maintenant me semblaient ennemis.
«Les douze coups de minuit venaient de sonner, lorsque je bondis sur mes pieds comme si une main m'eût soulevé. La voix de monsieur Remy, bien faible, mais très distincte, parlait à côté de moi.
«—Donne-moi à boire, disait-elle; pas de la potion, de l'eau pure.
«—Remy, mon cher maître, m'écriai-je croyant rêver, car je l'appelais souvent par son nom de baptême, pour l'avoir eu autrefois tout enfant sur mes genoux, ai-je donc eu le cœur de dormir et m'avez-vous appelé déjà?
«En même temps je m'approchais avec un verre d'eau.
«—Tu n'as pas dormi, me répondit-il, ma langue vient de recouvrer sa liberté comme si on eût brisé le lien qui l'attachait. Va chercher un verre dans le buffet et de l'eau à la fontaine: ces hommes ont été autour de la table.
«—Et vous croiriez?..., commençais-je.
«Il m'interrompit en disant:
«—Va, j'ai grand-soif!
«Je revins tout courant après avoir pris de l'eau fraîche à la fontaine, et il but avec avidité.
«—Ce sont ces hommes qui m'ont tué, me dit-il de sa pauvre belle voix tranquille et grave en me rendant le verre.
«Et comme je balbutiais dans ma stupéfaction les mots justice, tribunaux, il sourit d'un air découragé.
«—Dix ans d'existence ne suffiraient pas pour faire luire la vérité, murmura-t-il, et c'est à peine si j'ai quelques heures. À quoi bon essayer l'impossible? Il faut employer autrement le temps qui me reste.
«—Mais vous les avez donc vus! m'écriai-je, vous les avez entendus!
«—J'ai tout entendu et tout vu, répondit-il. Ma jeunesse et ma force n'ont rien pu contre eux, que pourrait désormais mon agonie? Allume du feu.
«Je crus avoir mal entendu, car les idées se brouillaient dans ma cervelle en fièvre. Monsieur Remy répéta d'un accent impérieux:
«—Allume du feu!
«J'obéis et la flamme brilla bientôt dans le foyer.
«—Tu as bien fait de ne pas donner la clef, Germain, reprit mon maître, dont la voix semblait déjà plus faible. Ouvre le secrétaire.
«J'ouvris le secrétaire.
«—Prends tous les papiers qui sont dans la tablette du milieu, tous, depuis le premier jusqu'au dernier, et brûle-les devant moi.
«Je n'avais jamais lu ces papiers, mais je les connaissais bien; c'étaient tous les brouillons d'un grand travail dont il s'occupait depuis des années, des pièces à l'appui, des documents, le produit d'une immensité d'efforts, de recherches et de fatigues.
«—Ma sœur viendra, pensa tout haut mon maître (et c'était la première fois que je l'entendais parler de sa sœur), elle trouverait tout cela, elle voudrait continuer l'œuvre fatale que je n'ai pu achever, et comme je vais mourir elle mourrait!
—Les papiers ne furent pas brûlés, je suppose! demanda ici Valentine, dont les yeux brillèrent.
—C'était sa volonté, répondit le vieux valet, les papiers furent brûlés comme il l'avait dit: tous, depuis le premier jusqu'au dernier.
—Alors, dit la jeune fille en baissant la tête, il ne me reste rien, je n'ai plus d'arme pour combattre!
—Il souhaitait justement cela, répondit encore Germain, il voulait rendre le combat impossible. Il vous aimait bien, mademoiselle; dans ses derniers moments, il n'y avait pas en lui d'autre pensée que celle de sa sœur. Mais à quoi bon parler? Vous allez voir tout à l'heure comment il vous aimait.
Depuis le commencement de cette scène, maman Léo n'avait pas prononcé une parole. Elle écoutait, dominée par une religieuse émotion.
Il y avait en Valentine une douleur profonde, mais le sang corse qui était dans ses veines bouillait.
On avait essayé de mettre l'impossible comme une barrière entre elle et l'idée de vengeance, rien n'y faisait: la soif de vengeance lui emplissait le cœur.
En ce moment, l'image de Maurice lui-même se voilait dans son souvenir.
Elle voyait Remy d'Arx pâle sur son lit d'agonie.
La première parole prononcée par Germain, qui reprenait son récit, fit bondir le cœur de la jeune fille. Le vieux valet continua ainsi:
—Pendant que les papiers flambaient dans le foyer, monsieur Remy se parlait à lui-même. Je ne comprenais pas, mais chacun des mots prononcés par lui est resté dans ma mémoire.
Il disait:
—L'arme invisible! l'arme dont nulle cuirasse ne peut parer le coup mortel! Ils savaient que cette passion était sans issue; ils l'ont fait naître; ils l'ont chauffée jusqu'au délire!... Y a-t-il quelque chose au-dessus du délire?... car j'ai fait ce que le transport lui-même excuserait à peine... Cet homme est venu froidement me montrer l'abîme ouvert et me dire que mon malheur était un crime!
Valentine se couvrit le visage de ses mains.
—J'ai compris plus tard, prononça tout bas le vieux valet, ce que mon maître entendait par ces mots: l'arme invisible. Il y a sur la terre des hommes plus noirs que le démon.
—Moi, dit maman Léo, je devine bien qu'il s'agit d'une infamie grosse comme la maison, mais si on voulait m'expliquer un petit peu.
Les deux mains de Mlle d'Arx tombèrent, découvrant son front rougissant.
—Pas un mot de plus! prononça-t-elle presque rudement. Je respecte la volonté de mon frère mort, mais ces hommes ont tué aussi mon père et ma mère, ma vengeance est à moi, je n'en dois compte qu'à Dieu!
La veuve et le vieux valet baissèrent à la fois les yeux devant sa beauté, qui avait des rayonnements tragiques.
—Vous plaît-il que j'achève mon récit? demanda Germain avec une sorte de timidité.
—Je le veux, répondit Valentine.
Germain reprit aussitôt:
—Le foyer était plein de flammes; monsieur Remy avait réussi à se soulever sur le coude pour voir flamber son travail de tant d'années, le travail de ses jours et de ses nuits. Il trouvait que l'œuvre de destruction n'allait pas encore assez vite et il me disait:
«—Brûle! brûle! c'est sa vie, c'est son repos, c'est son bonheur qui naîtront de ces cendres!
«À l'écouter je reprenais malgré moi de l'espoir, car sa voix devenait plus forte, et il y avait parfois des étincelles dans ses yeux.
«La fièvre trompe ainsi toujours.
«Quand les dernières fumerolles s'envolèrent, il laissa retomber sa tête sur l'oreiller et murmura:
«—Comment combattrait-elle désormais, puisqu'elle n'aura plus d'arme?
Valentine avait aux lèvres un sourire farouche.
—Saquédié! dit maman Léo, tu as un air que je n'aime pas, toi! tu me fais peur. Je suppose bien pourtant que tu n'iras pas agacer ces tigres tout exprès pour te faire avaler!
—Laissez parler Germain, répliqua seulement Valentine.
Le vieux valet poursuivit:
—Monsieur Remy resta un instant silencieux, car il était accablé de fatigue, puis il m'ordonna d'enlever un des deux grands tiroirs du secrétaire, celui de droite. Derrière ce tiroir, il y avait une cachette et dans la cachette une grande enveloppe portant ces noms comme une adresse: Marie-Amélie d'Arx.
La veuve rapprocha son siège, dominée par une curiosité nouvelle, et Valentine murmura d'une voix émue:
—C'est donc là mon véritable nom!
—C'est celui que vous reçûtes au baptistère de la cathédrale de Toulouse, le 30 octobre 1819, répondit Germain. J'étais là; feu ma bonne femme, votre nourrice, se trouva faible au commencement de la cérémonie, et ce fut moi qui vous portai dans mes bras.
«Regardez-moi, mademoiselle d'Arx, je suis ici comme un témoin, et je m'interroge moi-même avant de vous donner les actes qui vont faire de vous l'héritière légitime de mes maîtres.
«Vous étiez une toute petite enfant quand je vous vis pour la dernière fois; mais je vous reconnais, je le jure au fond de ma conscience!
«Ou plutôt je reconnais en vous votre sainte mère, dont vous êtes le vivant portrait.
«Quand mon maître eut le paquet entre les mains, il baisa votre nom sur l'enveloppe, pensant tout haut:
«—Elle va rester la dernière, elle va rester seule.
«Puis il me regarda en face et ajouta:
«—Germain, ceci est le nom de ma sœur; tu l'aimeras, tu la serviras, tu la défendras.
«Il ouvrit l'enveloppe.
«—Voici, reprit-il, l'acte de naissance de Mlle d'Arx; tu connais aussi bien que moi la catastrophe qui l'a mise jadis hors de la maison; elle se nomme aujourd'hui Mlle Valentine de Villanove.
La voix de Germain trembla pendant qu'il ajoutait:
—Ce fut seulement à cette heure que je compris tout.
«Je mis un genou en terre devant mon jeune maître et je lui dis:
«—Remy, mon cher enfant, ne vous laissez pas mourir; Dieu guérira la blessure de votre âme.
«Il secoua la tête lentement.
«—Dieu est bon, me répondit-il, il a eu compassion de moi; en mourant, je peux regarder le fond de mon cœur.
«Ses yeux étaient sur moi, ses yeux limpides et doux comme ceux d'un enfant.
«Il avait sa main dans la mienne; la résignation calme comme un sourire épanouissait ses lèvres décolorées.
«Sa paupière se ferma à demi parce que l'épuisement venait.
«Il m'envoya encore au secrétaire, où je trouvai, sur ses indications, les actes de décès de M. Mathieu d'Arx et de sa femme, votre père et votre mère.
«Quelques mois auparavant, à ma grande surprise, à ma grande inquiétude aussi, car cela prouvait bien qu'il redoutait un malheur, monsieur Remy avait réalisé à la hâte tous les biens immeubles de sa famille, et au lieu d'acheter, avec le prix considérable de cette vente, des valeurs françaises, il avait pris des consolidés d'Angleterre et des bons autrichiens. Tous les titres étaient dans le secrétaire. Il me dit:
«—Germain, je n'ai pas retiré des biens de mon père une somme égale à leur valeur parce que je me suis trop pressé. L'événement a prouvé que je n'avais pas de temps à perdre. Néanmoins, tu dois trouver dans la caisse qui est à gauche du secrétaire et dont voici la clef des titres au porteur constituant quatre-vingt mille francs de rente au capital de un million cinq cent mille francs environ. Cette fortune ne doit point rester ici. Aussitôt que je serai mort, tu la mettras en lieu sûr. Elle appartient tout entière à Marie-Amélie d'Arx, ma sœur, et c'est à toi que je la confie. Sa voix faiblissait de plus en plus; cependant il voulut se mettre sur son séant. Je l'y aidai. Je n'avais déjà plus d'espoir, car le signe de la mort prochaine était sur son front bien-aimé.
«Il me demanda du papier, une plume et de l'encre.
«J'hésitais à obéir, car sa tête vacillait sur ses épaules, mais il me regarda et ses yeux suppliants semblaient me dire: Dépêche-toi, Germain, ou je n'aurai pas le temps!
«Je lui apportai tout ce qu'il fallait pour écrire. D'une main je tenais le flambeau, car il disait déjà que la lumière faiblissait; de l'autre je lui présentais l'écritoire où sa main tremblante avait peine à tremper la plume.
«Il traça quelques mots bien lentement d'abord; je crus qu'il ne pourrait continuer, mais je l'entendis murmurer:
«—Il faut pourtant qu'elle ait ma dernière pensée; il faut que je lui parle en frère... en père, car j'ai remplacé celui qui n'est plus.
«Et ses doigts se raffermirent.
«Le jour naissait derrière les rideaux de la croisée.
«Il n'avait pas encore achevé, quand on sonna à la porte extérieure.
«—Ce sont eux, me dit-il, je ne veux pas les voir.
«Il avait deviné; c'étaient les trois hommes de la veille: le colonel Bozzo, M. de Saint-Louis et le Dr Samuel. Un quatrième s'était joint à eux, que j'entendis nommer M. de la Périère.
«Aucun d'eux n'insista pour entrer. Le docteur demanda seulement quel avait été l'effet de sa potion et dit:
«—Puisqu'il n'y a pas eu d'accident j'ai bon espoir, car les effets secondaires de la belladone sont aisés à combattre.
«M. de la Périère ajouta qu'il était envoyé personnellement par Mme la marquise d'Ornans pour que M. d'Arx n'ignorât point tout l'intérêt qu'elle portait à sa santé.
«Quand je revins dans la chambre, je trouvai mon maître fort agité. Il me demanda si l'on avait parlé de Mlle de Villanove, et sur ma réponse négative il m'ordonna de faire porter immédiatement chez un pharmacien qu'il me désigna la potion du Dr Samuel.
«Mais je n'étais pas encore à la porte, qu'il me rappelait, disant:
«—C'est folie, ma tête s'égare. Si l'on trouvait là-dedans ce que je crois, ce serait une arme, c'est-à-dire une tentation, c'est-à-dire un danger pour elle. Verse la potion dans les cendres, brise la fiole, je ne veux pas qu'elle ait d'arme, je ne veux pas qu'elle ait de tentation!
«Il fallut obéir, car sa voix était impérieuse et son regard commandait.
«Il allait reprendre son travail lorsqu'on sonna de nouveau.
«Cette fois, c'était la justice, un monsieur Perrin-Champein, qui depuis a remplacé mon maître comme juge d'instruction. Il arrivait, assisté de son greffier; il fut reçu, mais monsieur Remy avait reposé sa tête sur l'oreiller et s'était retourné du côté de la muraille.
«M. Perrin-Champein l'interrogea longuement, quoiqu'il n'obtînt aucune réponse à ses demandes concernant l'événement de la rue d'Anjou, auxquelles il mêlait des observations ayant trait au meurtre de la rue de l'Oratoire et à la propre conduite de M. d'Arx comme magistrat instructeur.
«Le greffier ricanait dans sa cravate et murmurait de temps en temps:
«—Le plus souvent qu'il répondra!
«—Monsieur et cher collègue, dit le Perrin-Champein en levant le siège, vous me voyez désolé du triste état où je vous laisse; une parole est bientôt dite, et la bonne volonté vous manque peut-être un peu; néanmoins j'aime à croire que votre silence, qui est en soi fort extraordinaire, n'indique pas que vous ayez rien fait contre votre conscience de juge.
«Sur le carré il me demanda:
«—Votre maître n'a-t-il point parlé de toute la nuit?... Mais vous ne me répondrez pas plus que lui. Allons, mon bonhomme, à vous revoir! Tout cela est fort extraordinaire, mais j'en ai débrouillé bien d'autres, et en thèse générale, les interrogatoires ne servent à rien. C'était un garçon fort instruit, assez capable et surtout terriblement protégé! Maintenant le voilà qui fait de la place aux autres, mon avis est qu'il ne l'a pas tout à fait volé.
«Je m'entendis appeler comme je refermais la porte.
«—Dépêchons, Germain, dépêchons, me dit mon maître qui faisait effort pour se relever, je n'ai pas fini. Tout ce que je demande à Dieu, c'est qu'il me donne le temps de finir.
«Je l'aidai encore à se mettre sur son séant, et il reprit sa tâche, qui devenait à chaque instant plus difficile.
«Sa figure changeait à vue d'œil, ses tempes étaient baignées d'une sueur froide.
«Au moment même où il achevait, on sonna pour la troisième et dernière fois.
«—Tu lui remettras ceci, me dit-il en pliant le papier, à elle, à elle seule, tu me comprends bien, et tu lui diras ce que m'a coûté ce suprême travail. Va ouvrir, c'est la prière qui vient.
«Les yeux de son corps allaient se voilant, mais il avait cette autre vue qui perce les murailles. C'était la prière. Le vieux curé Desgenettes entra et lui donna l'extrême-onction. Mon maître répondit jusqu'au bout les raisons latines, après quoi sa tête tomba sur l'oreiller. Le vieux prêtre l'embrassa en murmurant: «Priez, âme chrétienne!» et mon maître prononça votre nom.
«Je m'approchai. Il n'était plus. Je lui fermai les yeux...
Deux grosses larmes roulaient sur les joues du vieillard.
Il entrouvrit les revers de sa livrée et prit dans son sein un pli qu'il tendit à Mlle d'Arx en disant:
—J'accomplis l'ordre que j'ai reçu et vous remets le testament de votre frère.
Un sanglot avait essayé de soulever sa poitrine aux dernière paroles du vieux Germain, mais elle l'avait comprimé par un effort violent.
Il y avait sur son beau visage, exprimant une douleur sans bornes, quelque chose qui ressemblait à la sévérité d'un juge.
Elle prit le papier que Germain lui tendait et dit:
—Mes amis, je vous prie de vous retirer tous les deux. Il faut que je sois seule pour prendre connaissance de la dernière volonté de mon frère.
Germain et la veuve se levèrent aussitôt. Comme ils allaient sortir, Valentine ajouta:
—Quand cet homme, ce commissionnaire va revenir, vous l'introduirez près de moi.
—Et nous reviendrons avec lui, je suppose? demanda maman Léo.
—Non, vous reviendrez seulement quand je vous appellerai. Allez.
La dompteuse et Germain sortirent.
Maman Léo se laissa conduire jusque dans la salle à manger, où elle tomba sur un siège en murmurant:
—Saquédié! moi, je suis brisée comme si j'avais reçu une danse! Cette enfant-là va faire un malheur! Il n'y a pas à dire, le juge d'instruction était bon comme un ange, mais enfin il est mort, et la pauvre fillette avait bien assez à s'occuper de notre Maurice.
Le vieux valet se promenait lentement, les bras tombants et la tête inclinée. Il s'arrêta tout à coup devant maman Léo.
—Vous qui la connaissez, demanda-t-il, croyez-vous qu'elle obéisse à la dernière volonté de son frère?
—Je crois qu'ils sont tous les mêmes dans cette famille-là, répliqua la veuve, ils ont un diable dans le corps.
Germain se redressa, ses yeux brillaient.
—Est-elle assez belle! murmura-t-il avec un enthousiasme profond; et quel regard de princesse elle vous a! Oh! oui, c'est bien la fille de la bonne dame... la fille de Mathieu d'Arx que rien ne faisait trembler! la sœur de Remy, mon cher enfant, qui avait la douceur d'un agneau et le courage d'un lion!
Il se laissa choir lourdement à son tour sur un siège et mit sa tête entre ses mains.
Au bout de quelques minutes, maman Léo reprit la parole avec un certain embarras.
—Dites donc, l'ancien, fit-elle rougissant. J'ai un petit peu honte, parce que ça n'a pas l'air de concorder avec les circonstances; mais on ne se fait pas, c'est sûr et moi, la sensibilité me creuse. Sans vous commander, est-ce que vous pourriez me donner un morceau sous le pouce?
Germain releva d'abord sur elle un regard scandalisé, mais en voyant la bonne figure de la veuve qui avait repris ses couleurs enluminées, il eut presque un sourire et dit:
—Au besoin, vous en assommeriez bien un ou deux, la mère! Tout le monde ne peut pas être des duchesses et marquises; vous m'allez, à moi. Il faut vous dire que, dans l'occasion, je taperais encore tout comme un autre. Je vas vous servir un petit déjeuner, après quoi vous aurez du vif-argent dans les bras et dans les jambes s'il faut se trémousser contre ces coquins-là!
Pendant cela Valentine, que nous continuerons de nommer ainsi, puisque sous ce nom nous l'avons connue, nous l'avons aimée, Valentine était revenue vers le portrait.
Elle avait roulé un siège jusqu'auprès de la peinture, comme on fait quand les importuns s'en vont et qu'on peut enfin causer seul à seul avec un ami cher, après l'absence.
Ce n'était qu'un portrait immobile et muet, mais il y avait au bas de la toile le nom de ce peintre prodigieux dans sa sobre sagesse, qui avait le don de faire vivre les morts.
Le pinceau de Zeuxis trompait les oiseaux, le pinceau plus habile d'Apelle trompa Zeuxis lui-même. Ingres, ce peintre tant et si amèrement outragé, fit plus encore: il trompa une fois la douleur d'une mère.
Je n'ai pas vu cela, mais j'ai vu de mes yeux à une exposition particulière, ouverte voici déjà bien longtemps, au bazar Bonne-Nouvelle, un ami de la famille Bertin, du Journal des Débats, percer la foule et s'élancer les bras tremblants vers le portrait de Bertin l'ancien, qui semblait prêt à se lever, les mains appuyées sur les bras de son fauteuil.
Chez nous les querelles d'école, en musique, en peinture, en littérature aussi, sont aveugles jusqu'à la stupidité.
Ingres avait peint, un an auparavant, le portrait de Remy d'Arx, et la ressemblance était si poignante que Valentine restait là le cœur étreint, l'esprit frappé comme à l'aspect d'une vision évoquée.
C'était bien là ce jeune homme triste et doux, timide avec des audaces héroïques, grand par l'intelligence, grand aussi par la bonté, mais dont le front semblait marqué d'un signe fatal.
Ses yeux vivaient, sa bouche pensait, prête à parler, et parmi l'austère noblesse de ses traits on devinait ce sourire charmant sans s'épanouir jamais.
Valentine ne l'avait pas vu bien souvent, ce sourire, car Remy d'Arx était grave auprès d'elle. Remy d'Arx évitait Valentine comme on fuit instinctivement le malheur ou la destinée.
Et pourtant, elle l'avait vu parfois quand le jeune magistrat si brillant, si aimé, était loin d'elle et causait, par exemple, avec la belle comtesse Corona.
—Je croyais qu'il me détestait, murmura-t-elle, et ce fut sa première parole: il avait peur de moi, il me l'a dit lui-même. Il devinait le coup mortel que j'allais lui porter.
Elle baissa les yeux devant le regard calme et profond que du haut de la toile Remy laissait tomber sur elle.
—Il était jeune, murmura-t-elle, on le croyait heureux; ses rivaux le regardaient d'en bas et leur jalousie était presque de la haine. Les voilà bien vengés! Il est mort à force de souffrir! Il y a eu des hommes assez cruels pour le choisir entre tous, lui qui n'avait jamais fait que le bien, et pour lui infliger la plus effrayante de toutes les tortures. Ils l'ont tué à petit feu, prolongeant le supplice avec une abominable barbarie, et non contents de supplicier son corps, ils ont tenté de déshonorer son âme...
Elle resta un instant silencieuse, puis ses lèvres s'entrouvrirent pour exhaler ce nom et ces mots:
—Remy... mon frère!
Puis encore elle déchira l'enveloppe et déplia le papier que l'enveloppe contenait.
C'était une pauvre écriture, pénible et tremblée, dont le désordre lui arracha sa première larme. Elle lut tout bas:
«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ceci est mon testament. En présence de Dieu et sentant venir ma fin prochaine, j'adresse ma dernière pensée à Marie-Amélie d'Arx, ma sœur bien-aimée, malgré le nom de Valentine de Villanove qu'elle a porté pendant l'espace de deux ans, par suite d'une fraude ou d'une erreur.
«Les pièces à l'appui de cette assertion sont déposées entre les mains du plus fidèle ami qui me reste: Germain Lambert, serviteur de ma famille depuis plus de quarante ans.
«Marie-Amélie d'Arx est mon héritière unique et légitime; néanmoins, et pour le cas où son état civil lui serait contesté, je déclare lui donner et lui léguer soit sous le nom de Valentine de Villanove, soit même sous celui de Fleurette qu'elle portait depuis son enfance, la totalité de mes biens meubles et immeubles.
«Mourant comme je le fais dans la plénitude de ma raison, je signe et je date ce testament olographe pour qu'il ait la force voulue par la loi.»
Il y avait ici, en effet, le nom de Remy d'Arx signé lisiblement et d'une main assez ferme.
On voyait bien que l'agonisant avait dépensé là tout ce qui lui restait d'énergie.
Au-dessous de la signature, le texte continuait, mais devenait plus confus, parce que la main avait graduellement faibli.
Valentine put lire néanmoins à travers ses larmes:
«Ma sœur, ma Valentine, laisse-moi te garder ce nom que j'ai tant aimé.
«Mais laisse-moi te dire aussi tout de suite que le regard de notre mère peut descendre au fond de mon cœur, guéri de sa blessure.
«Je t'aime comme il m'est permis de t'aimer sous l'œil de Dieu qui m'appelle, je t'aime comme l'enfant chérie dont je contemplais jadis le berceau et dont je surveillais le souriant sommeil.
«Nous avons été bien malheureux, ma sœur, j'espère que ma mort achèvera de payer notre dette de misère.
«Il en sera ainsi, Valentine, si vous suivez mon conseil, si vous exaucez ma prière. Que ma fin douloureuse vous serve au moins d'exemple; n'essayez pas de combattre ces hommes qui possèdent un pouvoir surnaturel.
«Ce que je n'ai pu faire, moi qui étais armé de la loi comme un soldat porte l'épée, moi que ma fonction semblait rendre invulnérable, moi qui passais pour avoir la faveur des puissants de ce monde, il y aurait folie de votre part à le tenter.
«Folie inutile, coupable, presque suicide. Vous n'êtes qu'une pauvre enfant isolée, tous ceux qui vous entourent, tous ceux qui vous protègent en apparence ou du moins presque tous sont affiliés à la ténébreuse corporation que j'ai voulu vaincre et qui m'a tué.
«Je ne vous apprends rien en vous disant que vous êtes au milieu des Habits Noirs, dont le chef s'est servi de vous comme d'une arme infernale pour assassiner le seul homme peut-être qui pût combattre avec avantage la terrible association.
«Sauf Mme la marquise d'Ornans, pauvre victime désignée d'avance à leurs coups et qu'ils ont frappée dans son fils unique, sauf Francesca Corona (et je n'oserais répondre d'elle absolument), tous les autres sont des scélérats abrités derrière une sorte de rempart magique.
«Valentine, l'esprit s'éclaire à l'heure de mourir, la vengeance n'appartient qu'à Dieu. Si j'avais été seulement un juge, peut-être ne tomberais-je pas écrasé dans la lutte.
«Mais il y avait autre chose en moi que le zèle du magistrat, il y avait la passion de l'homme qui se venge.
«Valentine, ma sœur chérie, songe à toi, songe surtout à celui que tu aimes, à Maurice, qui ne m'ayant plus pour démêler son innocence au milieu des preuves mensongères accumulées par mes assassins, va retomber tout au fond de son malheur.
«Je viens de voir l'homme qui me remplacera; il est de ceux qu'on appelle des gens instruits, avisés, prudents; il a cette cruelle sagesse qui ne croit à rien en dehors des choses admises par le sens commun; tout ce qui sort de la vraisemblance acceptée lui semble fabuleux et indigne d'occuper un brave esprit.
«Son opinion est faite par mon opinion même, dont il prendra le contre-pied; j'étais à son sens un rêveur et il est un sage; là où j'ai dit non, il dira oui.
«Maurice sera renvoyé devant les assises, Maurice sera condamné; aucune éloquence d'avocat, aucune perspicacité de magistrat, nulle puissance humaine, en un mot, ne peut empêcher le jury en pareille circonstance de répondre: «Oui, l'accusé est coupable.»
«Ne nous venge pas, Valentine, laisse dormir ton père, ta mère, ton frère au fond de leur cercueil. Les morts ne connaissent plus la haine, laisse la haine, songe à l'amour, sauve Maurice!
«Pour le sauver, il n'y a qu'un moyen, l'évasion, la fuite sans espoir de retour, le changement de nom et la vie cachée loin, bien loin au-delà de la mer.
«Pour ouvrir toute grille, l'argent est une clef magique; tu es riche, tu peux répandre l'or à pleines mains, tu ne saurais acheter trop cher ton bonheur.
«Adieu, Valentine, j'ai tenu ma plume tant que j'ai pu. Ceci est la dernière ligne que ma main tracera. Si tu m'aimes, ne me venge pas et sois heureuse!»
Valentine resta un instant immobile, les yeux fixés sur le dernier mot, qui n'était pas achevé.
Elle porta le papier à ses lèvres et le baisa à la place même où la main du mourant s'était arrêtée.
Puis elle se laissa tomber à genoux, et ainsi prosternée, elle regarda le portrait de son frère, qui semblait vivre.
Qui semblait vivre et répéter encore la dernière pensée du vaillant et malheureux jeune homme: «Ma sœur, ne me venge pas!»
Ce fut au bout de plusieurs minutes seulement que les lèvres de Valentine s'entrouvrirent et qu'elle murmura:
—Pardonne-moi, pardonne-moi, mon frère, car je vais te désobéir!
—Ah! ah! dit une rude voix derrière elle, c'était pourtant un bon conseil qu'il vous donnait là, le défunt.
Elle se retourna en sursaut. Le commissionnaire dont Germain lui avait parlé et qui était venu la demander déjà dans la matinée était sur le seuil et refermait la porte.
Coyatier, car c'était bien lui, ne fit qu'un pas à l'intérieur de la chambre; il resta debout devant le seuil et ôta sa casquette, découvrant le poil crépu qui se hérissait sur son crâne.
Son costume de commissionnaire lui allait comme un gant, mais ne lui ôtait rien de sa terrible mine, et il aurait fallu avoir une confiance robuste pour mettre des objets de quelque valeur entre les mains d'un messager tel que lui.
—Alors, dit-il avec ce mélange d'effronterie et de timidité qui était le caractère le plus frappant de sa sauvage physionomie, nous n'avons pas l'idée d'obéir à ce pauvre M. d'Arx?
Valentine le regarda en face, et les yeux du bandit battirent comme s'ils eussent été éblouis.
—Avancez, dit-elle au lieu de répondre. Coyatier s'approcha.
—Nous avons à causer, dit-elle encore, asseyez-vous là.
Son doigt tendu montrait le propre fauteuil du jeune magistrat. Le marchef eut un mouvement d'hésitation.
—Au fait, murmura-t-il enfin, je peux bien m'asseoir où il s'asseyait, car je ne lui ai jamais fait de mal.
—Vous avez parlé de bon conseil, murmura Valentine, vous connaissez donc ceux qu'il me donne dans cet écrit?
—Non, répondit le marchef, mais je les devine. Il a voulu combattre, lui aussi, et moi, qui ne suis pas payé pour aimer les juges, je lui avais dit d'avance qu'il allait à la boucherie. Ce n'était pas le premier venu, ce juge-là, et je n'ai pas connu beaucoup de soldats plus braves que lui. Il savait que je lui disais la vérité; mais il continua de suivre son chemin, jusqu'au cimetière. Chat échaudé craint l'eau froide, je pense bien qu'avant de tourner l'œil, M. d'Arx vous aura défendu de jouer avec le feu.
—C'est vrai, prononça tout bas Valentine.
—Il m'avait payé pour savoir, reprit le marchef, et je lui avais dit fidèlement tout ce que je savais. Ce n'était pas de la trahison; ces gens-là ne me tiennent pas par une promesse ni par rien qui ressemble à du dévouement; ils ont mis un carcan autour de mon cou et ils serrent quand ils ont besoin de mon obéissance. Je me souviens de la première parole que je dis au juge Remy d'Arx quand il vint me trouver jusque dans mon galetas de la barrière d'Italie... Et il fallait un crâne ouvert de la part d'un magistrat pour venir chez Coyatier! Ça me plaît à moi, le courage, parce que j'ai été une manière de lion avant de tomber chien enragé. Je lui dis: «Monsieur le juge, si dans mon idée c'était possible d'assommer les Habits Noirs ou de les brûler, il y aurait du temps que la besogne serait faite, car ils se sont servis de moi comme d'un bourreau et m'ont forcé à tuer en m'étranglant. Mais rien ne peut contre eux, ni les coups de massue, ni le fer, ni le feu.»
«Cet homme-là n'était pas de ceux qui haussent les épaules quand on leur parle. Il savait qui j'étais et je ne veux pas dire qu'il me regardait sans répugnance; mais enfin, il m'écoutait. Sa première réponse fut celle-ci: «J'ai fait le sacrifice de ma vie.»
«C'était un Corse, ils sont tous comme cela quand la vengeance les tient, et vous avez le même sang que Remy d'Arx dans les veines.
—Moi, dit Valentine, qui roula un fauteuil jusqu'auprès de lui et s'assit, je vous regarde sans répugnance: vous êtes l'homme qu'il me faut.
Le marchef recula son siège. Il y avait sur son rude visage une expression de tristesse. J'allais dire de pudeur.
—N'en faites pas trop! murmura-t-il. Ne soyez pas femme avec moi, je hais les femmes, j'ai peur des femmes.
—Je ne suis pas femme, je suis lionne, murmura la jeune fille d'une voix contenue, mais si profondément vibrante que le marchef eut un frémissement: j'ai de quoi vous faire riche d'un seul coup.
—Ce serait le bouquet, grommela Coyatier, si, en fin de compte, je me laissais emballer pour l'autre monde par une demoiselle!... C'est vrai que vous êtes une lionne, dites donc! Non pas parce que vous bravez la mort pour vous venger, la moindre cadette de votre pays en fait autant, mais parce que vous causez là de bonne amitié avec le maudit qui fait horreur aux scélérats, qui se fait horreur à lui-même. Savez-vous bien que quand Coyatier, dit le marchef, entre dans la maison des Habits Noirs, les Habits Noirs, tout damnés qu'ils sont, n'ont plus ni faim ni soif? Ils se taisent s'ils sont en train de causer ou de rire, et parmi eux je n'en connais pas un seul pour oser toucher cette main qu'ils voient rouge de sang jusqu'au coude.
Il étendait sa main énorme, dont les veines gonflées semblaient prêtes à éclater.
Dans cette main, Valentine mit la sienne, qui était glacée, mais qui ne tremblait pas.
Le bandit la regarda avec une sorte d'étonnement attendri.
—Vous seriez une sainte, pensa-t-il tout haut, si vous faisiez cela pour sauver l'homme qui vous aime!
—L'homme à qui j'ai donné mon cœur, répliqua Valentine dans un élan de soudaine énergie, je ne le sépare pas de moi-même; lui et moi nous ne faisons qu'un. Tout ce que j'ai dans l'âme est à lui: ma vengeance, c'est sa vengeance.
Coyatier eut un gros rire qui sonna sinistrement.
—C'est un joli soldat d'Afrique, dit-il comme pour expliquer sa lugubre gaieté; je connais les lapins de son numéro, il aimerait mieux la clef des champs que toutes vos belles phrases!
Il ajouta en changeant de ton:
—J'étais venu pour régler la chose de son escampette; est-ce que vous auriez changé d'idée?
—Oui, repartit Valentine, qui fixait sur lui son regard brûlant.
—Ah! ah! fit le marchef, en cherchant à éviter le feu de ces prunelles qui l'éblouissaient, alors vous ne voulez plus le sauver?
—Non, répliqua encore Valentine d'un accent bref et dur.
—Tiens, tiens! dit Coyatier entre ses dents, vous en revenez donc à la première idée du colonel; un verre de poison partagé à deux?
—À quoi bon le sauver! s'écria impétueusement Valentine; tant que ces hommes vivront, la mort ne reste-t-elle pas suspendue sur sa tête?
—Ça, c'est la pure vérité.
—Est-ce que je sais, ami, poursuivit la jeune fille, dont les paroles jaillissaient maintenant comme un torrent de passion, est-ce que je sais, moi, si c'est la vengeance ou l'amour qui m'entraîne? Il y a des instants où, dans mon cœur qui déborde de tendresse, je ne trouve plus de place pour la haine; il y a des instants où je me vois entourée de trois spectres sanglants qui me crient: Pour la fille de Mathieu d'Arx, pour la sœur de Remy d'Arx, la pensée seule du bonheur est une impiété! Ah! ils m'ont crue folle, ou ils ont fait semblant de le croire, car nul ne sait le secret de cette redoutable comédie! Mais sais-je moi-même si je n'ai pas été, si je ne suis pas toujours folle? Mon père, ma mère, dont j'adore le souvenir sans avoir eu leurs caresses, mon frère, ce noble et cher ami, tous ceux-là ne sont plus!
«Il n'y a qu'un vivant dont l'existence chancelle en équilibre au bord d'un abîme, il n'y a que Maurice, mon dernier espoir, le premier, le seul amour de ma jeunesse, mon fiancé, mon mari, sur la tête de qui le même glaive meurtrier est suspendu par le même fil! Je suis Corse, c'est vrai, et toutes les fibres de mon être tressaillent à la pensée de punir les bourreaux de ma famille, mais je suis femme, je suis femme surtout, mais j'aime jusqu'à l'idolâtrie, et ce qui semble en moi démence, c'est la vérité même, la lumière faite par l'amour!
Elle s'interrompit, et son regard découragé s'arrêta sur Coyatier, tandis qu'elle murmurait:
—Mais comment pourriez-vous me comprendre?
Le grossier visage du bandit avait une expression étrange.
—Je ne comprends peut-être pas tout, fit-il d'un air pensif, mais peu s'en faut, en définitive. J'ai été un homme, il y a des heures où je m'en souviens. Calmez-vous un peu, si vous pouvez; parlez droit et net; que voulez-vous de moi?
Valentine fut un instant avant de répondre, et pendant toute une minute ils se regardèrent fixement.
Dans les yeux de la jeune fille, il y avait un espoir plein de trouble; dans les yeux du bandit, on pouvait lire l'envie qu'il avait de résister à un enthousiaste entraînement.
Ce fut Coyatier qui reprit le premier la parole:
—Il est bon que vous n'ignoriez rien, dit-il à voix basse; je suis ici par ordre du colonel, et le colonel a toujours eu connaissance de tout ce qui se passait entre nous.
—Je m'en doutais, fit Valentine, et malgré cela, quelque chose me disait que vous ne me trahissiez pas.
—Ce quelque chose là disait vrai, poursuivit le marchef, jusqu'à un certain point pourtant. Dans cet enfer, où ils régnent et où nous sommes tourmentés par le caprice de leur tyrannie, il n'y a rien de tout à fait vrai; les choses se passent autrement qu'ailleurs. Laissez-moi vous dire encore un mot, et puis vous répondrez à ma dernière question, car le temps presse et le colonel m'attend: je devais partir pour l'île de Corse, où est notre refuge, tout de suite après le meurtre de Hans Spiegel, pour lequel votre Maurice va être condamné; on avait surpris mes accointances avec M. d'Arx, et je pense bien qu'on devait se défaire de moi au couvent de la Merci. Au lieu de cela, j'ai reçu contrordre le jour même de mon départ, qui était le jour où vous fûtes amenée à la maison du Dr Samuel. On me déguisa en malade, et je fus mis à l'infirmerie, tout cela parce qu'on avait besoin de moi pour vous et pour Maurice, qui étiez alors les deux seules créatures humaines possédant le secret des Habits Noirs. Maintenant il y en a trois autres qui sont dans le même cas que vous: Maman Léo, le vieux Germain et moi. Allez, on vous écoute!
Les sourcils de Valentine étaient froncés par l'effort de son travail mental.
—Vous êtes condamné comme nous, dit-elle, et vous ne l'ignorez pas.
—Je suis toujours condamné, répondit Coyatier, mais je me rachète toujours. Le Père se connaît en hommes; ça ne l'embarrasserait pas de remplacer son Louis XVII ou n'importe lequel des membres de son conseil, mais il sait bien qu'il ne trouverait pas un autre marchef.
—Vous avez peur de lui? murmura la jeune fille.
—Ça, c'est bien sûr, dit le bandit, et il faudrait être fou pour n'avoir pas peur de lui.
—Vous ne consentiriez pas à le combattre? j'entends à le combattre bravement, comme un homme, un vrai homme, comme un soldat qui a déserté revient et se dresse de son haut pour mourir?
—Si c'était en Alger, grommela le marchef, où il y aurait des gens pour me regarder.
—Moi, je vous regarde, prononça tout bas la jeune fille.
—Vous m'avez touché la main, c'est vrai, dit le bandit; vous êtes une crâne jeune personne!
—Voulez-vous vous donner à moi tout entier? demanda brusquement Valentine.
—À quoi ça vous servirait-il? gronda le marchef au lieu de répondre.
—Je vais vous le dire: ils comptent sur vous; tout l'échafaudage de leur intrigue peut crouler si vous leur manquez.
—Quant à ça, fit Coyatier avec une étrange expression d'amertume, je vaux cher et ils ne me marchandent pas.
—Fixez votre prix, dit Valentine.
—La belle avance, pensa tout haut Coyatier, d'avoir cent mille francs dans sa poche une heure avant d'avaler sa langue!
—J'ai plus d'un million à moi, dit encore Valentine.
Le marchef haussa les épaules, mais il répéta:
—C'est sûr que vous êtes un crâne brin de fille! vous m'avez donné la main! voyons, mettez que je fasse la bêtise d'accepter vos propositions, avez-vous une idée?
—Oui, j'ai une idée.
—Si elle vaut quelque chose, on peut la dire en deux mots.
—On peut la dire en deux mots.
Les yeux de Valentine brillaient d'un sombre éclat.
—Dites les deux mots, fit Coyatier, dont les prunelles avaient comme un reflet de cette flamme.
—Qu'ils meurent! prononça Valentine d'une voix basse mais distincte.
—Eh! eh! la Corsesse! s'écria Coyatier presque joyeusement, vous n'y allez pas par quatre chemins, vous!
—Tous d'un seul coup! ajouta Valentine avec un calme extraordinaire. Sang pour sang! je les condamne à mort, moi, la fille et la sœur de ceux qu'ils ont assassinés!
Il y avait une franche admiration dans les yeux du bandit.
—Va bien! fit-il, tonnerre! quelle luronne! vous haïssez comme il faut, dites donc, la belle enfant! c'est dommage qu'il n'y a pas dans tout cela un seul mot pour le lieutenant prisonnier.
Le regard de la jeune fille ne se baissa point, mais il changea d'expression, et sa beauté tragique eut comme une auréole de belle et profonde tendresse.
—Maurice! murmura-t-elle d'une voix si douce que le bandit eut la poitrine serrée: le premier, le dernier battement de mon cœur! Vous avez mesuré ma haine, il n'y a que moi pour juger mon amour.
Elle reprit avec plus de calme:
—Avez-vous donc cru que j'oubliais Maurice? je ne pense qu'à lui, je ne travaille que pour lui. Dieu lui-même a serré nos liens; mon frère, que ma volonté ardente est de venger, n'était-il pas le bienfaiteur de Maurice? Si Maurice était libre, avec quelle joie il engagerait sa vie pour payer ma dette! La sentence que j'ai prononcée est la seule planche de salut qui puisse exister pour Maurice. Maurice sera sauvé, cette fois, bien sauvé, si ces hommes tombent, car il ne craindra plus que la loi, et la loi ne l'ira pas chercher à trois mille lieues d'ici où je l'entraînerai!
Autour des grosses lèvres de Coyatier, il y avait comme un sourire.
—Pourquoi riez-vous? demanda Valentine irritée.
—Parce que c'est cocasse, répliqua le bandit, de voir comme les beaux esprits se rencontrent. D'autres que vous ont eu une idée pareille... mais ne m'interrogez pas, ça nous mènerait trop loin. J'ai mon ouvrage et je vais prendre congé de vous.
—Sans me répondre? s'écria Valentine. Me suis-je donc trompée? N'avez-vous pas vous-même l'envie, le besoin de retrouver votre liberté?
—Ah! fit le marchef, ma liberté!... peut-être.
Ces mots, comme l'accent qu'il mit à les prononcer, ressemblaient à une énigme.
—N'avez-vous pas besoin, continua la jeune fille, qui mettait toute son âme éloquente en ses yeux, de redevenir homme, de laver une bonne fois vos mains ensanglantées?
—Ah! fit encore Coyatier de ce même accent dont l'expression ne se peut traduire, vous les avez touchées, ces mains-là, vous êtes une crâne jeune personne! Mais où les laver, mes mains, jeunesse, mes mains qui ont du sang? Dans le sang?
Le front et les joues de Valentine étaient de marbre.
—Dans le sang qui purifie! murmura-t-elle. Tout le monde a le droit d'abattre une bête féroce.
—Alors, tout le monde a le droit de m'abattre, dit Coyatier. En voilà assez. Vous savez que tout cela est stupide et impossible, mais il n'y a que ces choses-là pour réussir. Ouvrez la bouche, puisque vous voulez prendre la lune avec les dents; moi, je ne demande pas mieux que de vous tenir l'échelle.
—Dites-vous vrai? balbutia Valentine, qui ne s'attendait pas à cette brusque conclusion; consentez-vous?
—Pourquoi pas? Que mon cou soit cassé ici ou là, peu importe. La loterie est une bêtise aussi, et pourtant il y en a qui gagnent à la loterie. Je vous regardais tout à l'heure; vous devez avoir la veine... Seulement, je vais poser mes conditions: si je suis avec vous, vous n'irez pas à droite ou à gauche, selon votre volonté. Il y a un jeu tout fait, voulez-vous le prendre?
Il parlait d'un ton bref et précis. Valentine murmura:
—Je ne vous comprends pas.
—Je vais m'expliquer clairement: c'est demain que le colonel doit faire évader le lieutenant Maurice Pagès.
—Comment, demain? s'écria Valentine. Déjà si Maurice, que je viens de voir, n'en sait rien.
—Dans tout cela, répondit le marchef, Maurice est la cinquième roue d'un carrosse. Quant nous aimons une affaire, il n'y en a que pour nous. Et c'est demain aussi que Maurice et vous devrez être mariés.
Cette fois Valentine n'interrompit point; elle resta muette de stupéfaction. Le marchef reprit:
—Pendant que vous étiez à la prison de la Force, j'étais, moi, chez le colonel. Il ne se porte pas bien, et j'ai idée qu'il n'en a pas pour très longtemps. Si Toulonnais-l'Amitié, le prince et les autres savaient ce qu'il m'a dit... C'était drôle de le voir me caresser le menton en bavardant tout bas: «Je n'ai confiance qu'en toi, marchef, mon ami, tu es la plus forte tête de l'association, et mon testament, qui est tout fait, te nomme mon légataire universel...» Eh bien! après! Je serais capable de les mettre au pas aussi bien qu'un autre, dites donc. Et, si j'étais le Maître, ils viendraient me lécher les pattes comme des chiens couchants.
Il s'arrêta. Valentine dit:
—Tout cela ne m'explique pas vos paroles.
—L'explication la voici; le colonel a ajouté: «C'est ma dernière affaire, et je veux la régler avant de m'en aller; il faut que tout soit fini demain soir.»
—Mais les préparatifs de l'évasion..., murmura Valentine.
—Voilà huit jours que Toulonnais s'en occupe. Il avait carte blanche et des billets de banque à poignées. Quand il a été relancer la veuve Samayoux, la chose était arrangée.
—Mais pour le mariage... le prêtre?
—Il y a M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, qui croit à Louis XVII dur comme fer. Le mariage, vous le savez bien, est l'idée fixe de Mme la marquise; elle s'est résignée à tout, sauf au scandale de laisser monter deux tourtereaux comme vous en chaise de poste sans qu'on ait prononcé sur eux le conjungo. M. de Saint-Louis, qui n'a rien à refuser à la marquise, s'est chargé de l'abbé Hureau, et quoique un mariage secret soit une grosse affaire à l'archevêché, le bon vicaire du Roule n'a rien à refuser à son roi pour rire, qui prend la peccadille à son compte et qui écrira au pape si l'archevêque fait le méchant. Comme ça, pas vrai, les convenances seront respectées. Coyatier, en débitant cela, avait gardé son rire amer.
—Et après le mariage? demanda encore Valentine, dont la voix s'altéra.
—La lune de miel commence, parbleu! vous filez, Maurice et vous...
—Ce départ est aussi préparé?
—Ah! je crois bien! préparé à fond.
—Pour où partons-nous?
—Ne faites donc pas l'enfant! gronda Coyatier; vous le savez aussi bien que moi.
—Un double meurtre! prononça péniblement la jeune fille.
—Je n'ai pas encore reçu mes instructions complètes, repartit Coyatier; je vous l'ai dit, le colonel m'attend pour savoir un peu comment vous prenez les choses; mais j'ai idée qu'il y aura plus de deux meurtres, car tous ceux qui sont chez Remy d'Arx à l'heure qu'il est ont à régler avec l'association le même compte que Maurice et que vous.
—Le vieux Germain, fit Valentine, maman Léo...
—Et moi. Nous radotons, je vous l'ai déjà dit.
—Et pour que vous soyez avec nous, il faudrait?...
—Vous laisser crever les yeux, jeunesse, interrompit Coyatier d'un ton sérieux cette fois, et aller à tâtons partout où ça me plaira de vous conduire: j'entends non seulement vous, mais le lieutenant aussi. Pas une observation, pas une résistance. Quant au prix, nous compterons après; ça vous va-t-il?
Comme Valentine hésitait, il regarda la pendule et se leva.
—Le vieux va s'impatienter, dit-il, ne vous pressez pas, réfléchissez, vous me donnerez réponse demain matin. Car il y a un hic à tout cela, c'est que je ne vous promets rien. Le diable seul peut savoir si nous gagnerons la partie ou bien si nous serons tous écharpés à la dernière manche.
—Je n'attendrai pas jusqu'à demain! s'écria Valentine, à quoi bon réfléchir? la mort nous entoure de tous côtés, il n'y a pas d'autre issue, j'accepte! Tout ce que j'ai est à vous, les conditions que vous m'avez posées seront accomplies, aveuglément.
Le marchef, qui avait déjà fait un pas vers la porte, s'arrêta.
—Quant à être une crâne jeune personne, fit-il, ça y est en grand! Alors, il faut vous dépêcher de retourner à la maison. M. Samuel ne se sera pas aperçu de votre absence, c'est le mot d'ordre, et vous trouverez à la porte où sont les maçons quelqu'un qui vous fera rentrer, ni vu ni connu, dans votre chambre. Ce soir, si le colonel peut quitter son lit, car il est vraiment bien malade, il ira vous raconter tout ce qu'il a fait pour vous et pour votre bonheur. Vous serez surprise, émerveillée, attendrie, enfin vous jouerez votre petit bout de comédie, ça ne m'embarrasse pas. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est de dire que vous êtes toute ragaillardie et de faire comme si la raison rentrait dans votre cervelle toquée. Il y croira ou il n'y croira pas, ça ne fait rien du tout, car dans la partie qui se joue, chacun sait que son voisin triche: voilà le côté curieux. Pour ce qui est de moi, je ne sais pas si vous me reverrez avant la noce, mais regardez-moi bien entre les deux yeux; j'ai un petit peu d'espoir, pas beaucoup... la chose sûre, c'est que je ferai tout ce que je pourrai, je dis: tout, puisque vous m'avez donné votre main.
—Merci! merci! balbutia Valentine, émue jusqu'à ne point trouver de paroles.
Coyatier sortit précipitamment, mais il rentra presque aussitôt et dit:
—Un mot encore. Il nous manque un outil qu'on ne trouve pas facilement à l'estaminet de l'Épi-Scié, c'est pour l'évasion: un homme qui n'ait jamais été devant la justice. Il faut ça pour prendre la place du prisonnier sans risquer trop gros. Maman Léo vous trouvera la chose dans sa baraque ou ailleurs... À vous revoir, la belle, car nous nous reverrons au moins une fois, et après ça, à la garde du bon Dieu s'il y en a un!