XXXII

L'agonie d'un roi

Il faisait nuit. Paris opulent achevait de dîner, Paris pauvre était en train de souper; les gargotes, à bon droit célèbres parmi les ouvriers, et qui, en ce temps-là surtout, foisonnaient aux environs des halles, regorgeaient de chalands.

Il m'est arrivé souvent de glisser mon regard à travers les carreaux troublés de ces réfectoires du travail. La gargote n'est pas le cabaret, tant s'en faut; on voit là en majorité les bonnes, les naïves figures; chacun y semble franchement content devant la portion abondante qui fume.

Là, les défaillances d'appétit ne sont pas connues; on a gagné rudement le plaisir de manger, et l'odorat des convives n'a point ces gênantes délicatesses qui pourraient s'offenser de certains parfums répandus trop abondamment dans l'atmosphère.

L'ail et l'oignon ne déplaisent à personne, l'échalote et le beurre noir ne comptent que des amis.

Il fait chaud, et cela semble bon, quand le froid humide sévit au-dehors.

On voit des convives qui ménagent avec sensualité le demi-litre de bleu pour avoir le plein coup du dessert, le verre qu'on boit avec les pruneaux, pris dans le grand saladier de la devanture, ou après la compote qui nage dans le jus de pommes aigrelet.

J'ai ouï dire que la toilette si coûteuse faite à la grande ville, depuis quelque temps, par le chef de ses édiles a diminué de beaucoup le nombre de ces gargotes, situées à proximité du marché et qui donnaient à ceux qui travaillent une nourriture à peu près saine et sincère.

J'ai ouï dire que les restaurants de l'ouvrier se sont embellis comme le quartier lui-même et que les consommateurs y payent désormais non seulement le bœuf avec légumes, mais encore le loyer, les glaces et le gaz.

Tout cela est très cher et ne restaure point.

Duval, ce boucher intelligent qui est devenu riche comme un roi rien qu'en prouvant au public l'authenticité de sa viande, ne vend pas sa viande aux ouvriers. Je serai heureux quand je verrai dans Paris la vieille gargote renaissante, mais appropriée au progrès de nos mœurs.

Il faudra peut-être encore beaucoup de temps pour cela, car les industriels aiment mieux spéculer sur les vices de l'ouvrier que de songer à ses besoins.

Au lieu du réfectoire modèle que je demande, ce sont des cafés splendides qui s'élèvent, fondés sur ce principe trop connu que rien n'est plus facile à dévaliser que l'indigence.

On voit là tout un peuple qui vient s'enivrer d'absinthe frelatée et de luxe moqueur.

Ce sont de bonnes affaires. Les Lombards qui dirigent ces Eldorados scandaleux font fortune et ne s'embarrassent point de la sueur ni des larmes qui mouillent leur recette quotidienne.

Mais quand le travailleur, encore tout ébloui par tant d'illuminations et tant de dorures, rentre dans sa mansarde noire, sa gaieté persiste-t-elle?

Il y a là souvent une femme qui pleure entre plusieurs berceaux.

Il faut bien l'avouer, certaines industries parisiennes, quand on les examine de près, donnent le frisson tout comme le ténébreux métier exercé par Coyatier, dit le marchef.

Les temps du mélodrame sont passés, c'est possible, mais il y a encore chez nous des alchimistes qui savent faire de l'or très légalement avec de la douleur et de la honte.

Paris s'habitue vite au froid comme à tout; malgré la brume glacée qui s'épaississait dans les rues, on voyait nombre de flâneurs circuler sur le trottoir et les vieux bonshommes curieux qui regardent aux vitres des merceries étaient à leur poste tout le long de la rue Saint-Denis.

Vers sept heures du soir, il y eut un bruit singulier, indéfinissable, que personne n'avait jamais entendu et qui propagea dans tout le quartier un écho à la fois terrible et lugubre.

Chacun s'arrêta dans les rues pour écouter; les sergents de ville dressèrent l'oreille, se demandant si ce n'était pas la clameur lointaine d'une jeune révolution qui vagissait. On s'étonna dans les ménages et toutes les fenêtres bien closes s'entrouvrirent aux divers étages des maisons. Dans les gargotes, les verres levés restèrent à mi-chemin des lèvres et les fourchettes cessèrent de grincer sur l'épaisse faïence des assiettes.

Quel était ce bruit qui dominait le grand murmure de Paris? ce bruit qui était sourd et grave comme un tonnerre et qui pourtant perçait toutes les murailles, distinct des autres fracas, et entrait dans les maisons à travers les portes fermées?

Jules Gérard, le dernier paladin, a fait un livre sur ses adversaires vaincus. Dans ce livre, empreint d'un sentiment épique, Jules Gérard raconte la vie et la mort des lions qu'il a tués.

Il y a là une page, pleine d'une prodigieuse émotion, où l'on entend le lion agoniser dans le désert.

C'est une voix qui s'éteint, mais qui est gigantesque encore. À l'écouter, hommes et femmes frémissent sous la tente; dans les douars, les chevaux tremblent sur leurs quatre pieds paralysés, et le long de l'oued qui va, desséché à demi, entre les pierres et les palmiers, les autres habitants du désert, saisis d'une terreur profonde, écoutent.

C'est le roi qui meurt, le seigneur, le Sidi-Lion. La nature entière prend part à son agonie et porte un deuil épouvanté.

C'était ici encore le Sidi-Lion, le seigneur, le roi des déserts, dont la plainte suprême ébranlait tout un coin de la civilisation parisienne.

Il avait beau être esclave, vaincu, déshonoré, son cri funèbre montait et s'élargissait presque aussi grand que la grande voix de la foudre.

Il avait beau être humilié, et depuis combien de temps? sous l'outrage grotesque de la servitude, subissant la médecine ignorante d'Échalot, grimé comme une courtisane hors d'âge, rapiécé comme un vieux manchon qui perd son poil, il avait beau être criblé d'emplâtres, et porter perruque, la mort le redressait dans son inaliénable grandeur.

Paris ne savait pas. Les lions sont rares à Paris. Paris qui parle toutes les langues était inhabile à reconnaître la dernière parole du lion.

Car c'était bien M. Daniel, le prisonnier valétudinaire de maman Samayoux, qui poussait son rugissement suprême dans la baraque abandonnée.

Loin du mont Atlas, dont la cime soutient les cieux, loin, bien loin des sables sans limites tourmentés par le simoun, où le soleil brûle le regard des hommes en réjouissant l'œil des lions, à Paris, le paradis des lionnes, des chiens bichons et du chat de la mère Michel, il mourait à Paris, lui, le roi du désert, dépouillé même de son nom comme tous les rois exilés.

Sic transit gloria mundi: Ainsi passe la gloire du monde! Le seigneur Lion décédait sans pompe ni crinière dans la peau chauve de M. Daniel.

Par le temps affreux qu'il faisait, il n'y avait personne dans les terrains de la percée nouvelle. Les rugissements du moribond s'élevaient à intervalles presque égaux, entrecoupés de profonds silences, comme éclataient, dit la légende, les appels du cor de Roland dans les gorges de Roncevaux.

Nul ne répondait, car il y a de ces bruits dont on cherche en vain l'origine et le point de départ. Chacun se demandait où naissait ce tonnerre; personne n'avait songé à la maison de planches de Mme Samayoux.

Sous la neige qui recommençait à tomber, une silhouette noire se détacha, éclairée à contre-jour par les réverbères de la rue Saint-Denis. L'homme qui marchait ainsi vers la baraque n'avait point les vêtements amples nécessités par la saison; il allait grelottant et boutonné dans un mince paletot, serrant les coudes et fourrant ses deux mains jusqu'au fond de ses poches.

Sur sa route, il y avait un tas de pierres marqué par un lumignon municipal; la hauteur du lampion glissa sur le paletot râpé jusqu'à la corde pour mettre en lumière un chapeau gris pelé, coiffant dans les cheveux jaunes.

Il y a des hauts et des bas dans la vie de don Juan. Ce soir Amédée Similor n'était pas en bonne fortune. Il revenait la tête basse, le gousset vide, l'estomac affamé; la réunion de la veille à l'estaminet de l'Épi-Scié n'ayant été suivie d'aucun résultat, on avait renvoyé les simples soldats de l'armée des Habits Noirs sans autre bénéfice qu'une abondante distribution de punch.

Similor, après avoir couché je ne sais où, avait fait un tour de chasse dans Paris et rentrait bredouille au bercail, sans avoir rien mis sous sa dent depuis la veille.

Vous jugez s'il était de joyeuse humeur.

—Les dames, se disait-il en montant l'escalier de planches qui menait à la principale porte de la baraque, ça grouille autour de vous dans les moments de la prospérité; quand vient la circonstance de la débine, plus rien, bernique!

Il essaya d'ouvrir la porte, et au bruit qu'il fit, M. Daniel poussa un sourd rugissement.

—Nom de nom! gronda Similor, nez de bois! Il n'y a là que la vilaine bête. La veuve est à licher quelque part avec ses connaissances.... avec ce gredin d'Échalot peut-être!

Il redescendit le perron et fit le tour de la baraque pour gagner la porte de derrière, dite «entrée des artistes», qui s'ouvrait au moyen d'un truc, connu par tous les habitués de la maison.

Il entra cette fois et se trouva dans l'intérieur de la cabane, qui n'avait pas été ouverte depuis le matin, et où l'agonie de M. Daniel mettait une épouvantable odeur de fauve.

—Sent-il mauvais à lui tout seul ce paroissien-là! gronda Similor. Ho! hé! Échalot, où donc que tu es, ma vieille? Ça me fait toujours quelque chose quand je suis du temps sans vous voir, toi et mon bibi de Saladin.

Il était tendre parce qu'il connaissait le bon cœur de son Pylade, et qu'il comptait avoir à souper.

Mais à ses avances personne ne répondit.

Il appela encore, et cette fois le lion poussa un rugissement qui retentit dans la baraque avec un éclat terrible.

Similor eut froid dans les veines. Il avait refermé la porte en entrant; l'intérieur de la baraque était plongé dans une obscurité complète. Son regard, qui s'était tourné d'instinct vers le lion, distingua deux lueurs rougeâtres, semblables à des charbons prêts à s'éteindre.

En même temps un pas pesant et mou sonna sur le sol et il parut à Similor que les deux charbons approchaient.

Les Parisiens sont rarement poltrons. Similor, ce misérable amalgame de tous les défauts, de tous les vices et de tous les ridicules de la basse bohème, avait du moins une sorte de bravoure.

—Toi, dit-il, tu ne vaux pas cher, bonhomme. Si tu étais cuit, je mangerais bien tout de même une tranche de ton filet, car j'ai une faim de Patagon, mais je ne veux pas que tu me manges.

Tout en parlant, il s'était baissé, cherchant autour de lui un bout de bois qui pût lui servir d'arme.

Le lion approchait toujours, lourdement et selon toute apparence paisiblement, car l'instinct de tous les animaux est le même à l'heure de la souffrance: ils cherchent du secours.

La main de Similor venait de rencontrer un fragment du balancier ayant jadis servi à la danseuse de corde et qui formait une excellente massue.

—À la niche, dit-il, vieux Rodrigue! allez coucher ou je tape!

Comme il se retournait en ce moment, il vit les deux charbons tout auprès de lui et sentit le vent d'une haleine fétide.

—Crénom! s'écria-t-il en reculant d'un pas, est-ce que M. Daniel aurait faim, lui aussi?

Dans sa frayeur irréfléchie, il brandit le fragment de balancier, qui tournoya et vint tomber sur la tête du lion.

Le lion s'affaissa en poussant un rauquement plaintif et les deux charbons ne brillèrent plus.

—Nom d'un nom! fit Similor, la bourgeoise ne va pas être contente; mais on n'aura pas besoin de lui raconter cette histoire-là en détail.

—C'est égal, ajouta-t-il en se redressant dans toute l'enfantine naïveté de son orgueil, on n'en trouverait pas beaucoup, depuis l'Hercule de l'Antiquité, pour abattre un lion furieux avec un bout de bois et d'un seul coup!

Il marcha en tâtonnant vers le coin où se faisait la cuisine, car la faim le talonnait. Le fourneau de fonte était froid et sur la planche où Échalot mettait d'ordinaire ses pauvres provisions, il n'y avait pas même une croûte de pain sec.

—Est-ce qu'il se dérange, ce gredin-là? pensa Similor. Où donc peut-il être allé avec le môme? Quand le diable y serait, il va revenir coucher, toujours? Qui dort dîne; en l'attendant, je vais tâcher de faire un petit somme!

Il traversa la baraque dans toute sa longueur pour gagner l'endroit où était la paille du lion.

—C'est encore chaud, fit-il en se couchant à la place occupée naguère par sa victime, mais ça ne sent pas la rose.

Au moment où il fermait les yeux, quelqu'un tira au-dehors le loquet de l'entrée des artistes. Similor se souleva sur le coude et pensa:

—Allons, j'ai de la chance, je n'aurai pas attendu trop longtemps mon souper.


XXXIII

La tentation de Similor

Le nouvel arrivant était encore un habitué de la baraque, car il ouvrit la porte sans effort et entra comme chez lui.

Similor, désormais, attendait. Le sauvage parisien a des prudences d'Iroquois; il guette toujours un peu avant d'agir ou de parler.

Le nouveau venu eut à peine fait quelques pas dans la baraque qu'il buta contre le corps du lion.

—Je m'en avais douté, dit-il avec mélancolie, mes soins ont manqué à la pauvre bête et elle a rendu l'âme.

—C'est Échalot! pensa Similor; motus! on va savoir d'où il arrive et la vie qu'il mène.

Échalot, en effet, comme presque toutes les pauvres créatures qui n'ont pas beaucoup d'amis, parlait volontiers tout seul.

De profundis! murmura-t-il. Un peu plus tôt, un peu plus tard, nous finirons tous comme ça. C'est une perte pour la patronne; mais elle n'a pas le cœur à s'occuper de ses affaires d'intérêt.

—Où l'a-t-elle donc, le cœur? se demanda Similor; est-ce qu'elle va se faire chartreuse pour pleurer son lieutenant d'Alger?

Échalot, cependant, gagna le coin où était son fourneau et se mit à battre le briquet. Similor avait la bouche ouverte pour parler enfin, lorsqu'il entendit ces paroles remarquables:

—Ça me gêne, moi, disait Échalot, d'avoir tant d'argent sur moi. On ne sait pas ce qui peut arriver; je cherche la patronne depuis midi, et il me semble toujours que ma poche coule, laissant filtrer les billets de banque.

Les oreilles de Similor s'ouvrirent comme deux pavillons de trompe de chasse.

—Des billets de banque! répéta-t-il.

Et il s'incrusta plus avant dans la paille, flairant un énorme coup à tenter.

—Faut tout de même que madame Léocadie ait une jolie confiance en moi, continua Échalot en approchant une allumette de l'amadou qui avait pris feu; j'avais peine à croire que ses paperasses avaient la valeur qu'elle disait, mais je n'ai eu qu'à les mettre sur la planchette au guichet du changeur pour avoir des mille et des cents.

Similor se pinçait le bras du doigt pour être bien sûr qu'il ne rêvait point.

—En voilà un changeur, pensait-il, qui a de la confiance de reste! Au vis-à-vis de la mauvaise tenue de ce canard, il n'a donc pas seulement eu l'idée que les papiers devaient être volés?

C'était là une observation plausible et pleine de justesse, mais la chandelle d'Échalot en s'allumant y fit une triomphante réponse.

Les yeux de Similor battirent, frappés par un éblouissement; il n'aurait pas été plus étonné s'il avait vu son humble ami revêtu d'un manteau d'hermine et coiffé de la couronne royale.

C'était en effet une métamorphose presque féerique. Échalot avait des souliers neufs bien cirés, un pantalon noir, le tout en beau drap fin et tout battant neuf. Il avait en outre un chapeau de soie dont le lustre était vierge et qui, par la neige qui tombait, avait dû voyager en voiture. Il portait enfin une chemise d'une entière blancheur sur laquelle se nouait une cravate de satin.

De plus, ses cheveux étaient peignés à fond et sa barbe était faite.

Nous ne voulons point dire qu'il fût très beau comme cela, mais sa laideur était transfigurée à ce point que Similor eut vraiment peine à le reconnaître: d'autant que la gibecière, asile habituel de Saladin, n'était plus suspendue au cou d'Échalot.

Similor pensa trop de choses pour prendre le temps de les exprimer; il dit seulement en lui-même: «Nom de nom!» et cette simple interjection valait tout un long discours.

Échalot apporta son flambeau sur la table où Mme Samayoux avait trinqué la veille au matin avec Gondrequin-Militaire et M. Baruque. Il s'assit sur la chaise même de la veuve et tira de sa poche un paquet de papiers que du premier coup d'œil Similor reconnut pour des billets de banque.

C'était le produit de la négociation confiée par maman Léo à son page Échalot. Nous savons que cette journée avait été employée par elle à d'autres besognes et qu'elle n'avait pas quitté Valentine.

Son dévouement était de ceux qui ne marchandent pas. Elle s'était mis dans la tête ou plutôt dans le cœur de sauver Maurice Pagès à n'importe quel prix.

Les moyens à employer lui échappaient encore ce matin, mais elle savait que l'argent était le nerf nécessaire de cette guerre qu'elle allait entreprendre.

Elle avait fait ce qu'il fallait pour se procurer de l'argent.

Malgré la défiance si naturelle à ceux qui ont travaillé beaucoup pour gagner peu et qui, en outre, se sentent entourés de gens sujets à caution, elle n'avait pas hésité à remettre sa fortune entière entre les mains d'Échalot.

Elle s'était dit, pour excuser à ses yeux cette hardiesse: «J'ai de l'œil; j'ai jugé cette créature-là du premier coup; je crois en lui bien plus qu'en un notaire.»

Et elle avait ajouté:

«Quant à mon saint-frusquin, j'en dois les trois quarts aux talents réunis de mon Maurice et de Fleurette, qui faisaient tomber des pluies de pièces de cent sous dans mon comptoir. C'est bien le moins que je rende à ces enfants-là ce qu'ils m'ont donné.»

Enfin, car les pauvres gens ont une idée très précise et très développée des obstacles que la pauvreté oppose à chaque pas dans la vie, maman Samayoux avait songé tout de suite à transformer Échalot pour lui rendre possible l'accomplissement de sa mission.

Elle avait eu exactement la même pensée que Similor; elle s'était dit:

—Avec sa tenue chez l'agent de change, on l'appellera voleur et on est capable de l'arrêter.

Préalablement à toute autre chose, elle avait donc donné à notre ami de quoi s'acheter une garde-robe complète, et c'était pour aller chez le tailleur qu'Échalot l'avait quittée dans la rue Pavée, au Marais, devant l'entrée principale de la Force.

Le paquet de billets de banque était ficelé avec soin; néanmoins, la préoccupation d'Échalot était si grande, il avait à tel point conscience de sa responsabilité qu'il voulut compter mille francs par mille francs pour être bien sûr que quelques-uns de ces précieux chiffons ne s'étaient point envolés en route.

—Ça tient dans la main, se disait-il en défaisant le nœud de la ficelle, et si on changeait ça en pièces de deux sous, il y en aurait gros comme une baraque. Quelle capacité faut-il qu'elle ait, Léocadie, sous l'apparence d'une femme agréable et sans souci, pour avoir amassé une pareille opulence!

Il mouilla son pouce et les billets froissés rendirent un petit bruit. Similor ne respirait plus.

Choisissez parmi les poètes dont la gloire emplit le monde et chargez le plus puissant d'entre eux d'exprimer la fiévreuse envie que Similor avait de mettre le grappin sur les économies de maman Samayoux, je vous affirme que votre poète de choix restera au-dessous de sa tâche.

On peint l'amour, la haine, l'avidité, toutes les passions humaines, mais la fringale sans nom d'un mohican comme Similor en face de soixante ou quatre-vingts billets de banque, voilà ce qui défie toute habileté de plume ou de parole, voilà ce qui est véritablement surhumain.

Il avait vu des billets de banque aux devantures des changeurs, il les avait caressés du regard souvent et longtemps; depuis son adolescence, l'idée d'avoir un billet de banque était pour lui un rêve plein d'attendrissement et de folie.

Il n'était pas avare, mon Dieu, au contraire, il était prodigue au même degré que ces fils de famille qui viennent manger à Paris, en compagnie des dames rousses, le capital du papa décédé.

C'est l'esprit français, dit-on; Similor avait l'esprit français.

Les imbéciles dont je parle, quand ils ont dévoré le patrimoine du vicomte ou du coutelier qui fut leur père, deviennent coquins ou mendiants selon le sort de leur tempérament.

Similor était l'un et l'autre d'avance, et dans quelle splendide mesure!

Il était poète, lui aussi, il voulait mener la vie à grandes guides, ce don Juan de la boue; il voulait éblouir le ruisseau.

Il voulait boire des océans de volupté dans son tombereau triomphal, traîné par toutes les Vénus éraillées, par tous les Cupidons galeux grouillant au fond de ces bosquets où Armide-à-la-Hotte tient sa cour galante à cent pieds au-dessous des égouts de Paris.

Ah! c'est une grande figure que ce laid gredin, marchant sur ses tiges! Et j'espère que son portrait séculaire, si faiblement ébauché qu'il soit par mon insuffisance, me tiendra lieu de génie auprès de la postérité.

Il s'était retourné sans bruit dans sa paille humide et fatiguée qui n'avait plus de sonorité.

Il s'appuyait déjà sur ses mains, le cou tendu, l'œil injecté, la poitrine au ras du sol, dans l'attitude d'un sauvage qui s'apprête à ramper pour surprendre son ennemi.

Échalot était encore sans défiance; il se croyait seul et retournait ses billets de banque un à un en prononçant à haute voix les chiffres de son compte.

Mais tout en comptant, il réfléchissait.

—Dix-huit, disait-il, dix-neuf et vingt. Quand on songe que tout cela va passer peut-être pour le lieutenant! Vingt et un, vingt-deux, et vingt-trois. Ils étaient collés ces deux-là! c'est doux comme du coton et ça fait plaisir à manier. La patronne l'a dit, vingt-neuf et trente, ça lui est égal de recommencer sa carrière sur nouveaux frais. Est-ce un beau trait de dévouement, ça? trente-sept. Au fait, c'est une circonstance qui peut me donner l'opportunité de parvenir au comble de mes désirs, puisque sa fortune était un obstacle, quarante, quarante et un, à l'obtention de sa main.

En ce moment, un bruit imperceptible arriva jusqu'à lui; mais il ne leva pas les yeux, parce qu'il regardait avec inquiétude un des billets de banque qui avait une déchirure.

—Celui-là est-il bon tout de même? se demandait-il.

Similor ne bougeait plus, tant il était effrayé du bruit qu'il venait de faire. Il n'avait pas encore quitté le lit du lion; le hasard avait entortillé un de ses pieds dans le lien d'une botte de paille, et chaque fois qu'il cherchait à se dégager, la botte remuait, la paille bruissait.

Quel était cependant son dessein, en dehors de ce fait principal, de cette aspiration enivrante: la volonté de s'emparer des billets de banque? Il connaissait Échalot des pieds à la tête, il savait que le digne garçon défendrait jusqu'à la mort le dépôt qu'on lui avait confié.

Qui veut la fin veut les moyens. Ne fouillons pas trop avant dans les profondeurs de ce caractère.

Avec certains seigneurs bien couverts portant gants blancs et bottes vernies, nous serions en vérité plus à l'aise.

Et après tout, Similor n'avait peut-être pas songé à cette nécessité où il allait être d'assommer Échalot, son meilleur ami.

Au moment où ce dernier retournait le cinquantième billet, un bruit distinct lui fit dresser l'oreille.

Il regarda du côté de la paille et vit deux yeux qui brillaient en vérité plus rouges que ceux du lion lui-même.

C'est à peine si la chandelle posée sur la table jetait une vague lueur jusqu'au tas de paille. Échalot ne reconnut point Similor, mais à la vue d'une forme humaine, il saisit les billets à poignées, les fourra vivement dans sa poche et boutonna sa redingote.

Similor, se voyant découvert, sauta sur ses pieds.

—C'est toi, Amédée? dit Échalot avec un soupir de soulagement, tu peux te vanter de m'avoir fait peur.

Similor avança de quelques pas et croisa ses bras sur sa poitrine.

—Quelqu'un qui n'a pas la conscience tranquille, dit-il, parlant un peu au hasard, mais de sa voix la plus emphatique, est toujours facile comme ça à avoir peur. Qu'as-tu fait du petit confié à tes soins?

—On va t'expliquer ça, répondit Échalot, il s'est passé des choses...

Il s'arrêta tout à coup et reprit:

—Au fait, ces choses-là, ça ne m'est pas permis de te les communiquer. Tout ce que je peux te dire, c'est que notre enfant est en lieu sûr, bien nourri, bien soigné et plus heureux qu'à la baraque, entre les mains d'une personne de l'autre sexe, habituée à l'éducation du jeune âge.

Similor le laissait parler sans l'interrompre, parce qu'il faisait appel à toute sa rouerie, se demandant s'il fallait essayer des négociations ou entamer la bataille tout de suite.

Il était assez brave, nous l'avons dit, et il avait grande idée de ses talents comme boxeur français.

Mais d'un autre côté, il savait qu'Échalot n'était point un adversaire à dédaigner, malgré son apparence timide.

—Est-on des frères ou n'en est-on pas? demanda-t-il brusquement. J'ai vu le temps où l'on partageait en deux le moindre petit morceau de pain, et pourtant tu as présentement un bon dîner dans le ventre, tandis que moi je suis à jeun depuis hier soir.

—Je te paye à souper si tu veux, s'écria Échalot.

—Tu es habillé d'Elbeuf depuis la semelle de tes bottes jusqu'au rond de ton chapeau, reprit Similor avec plus d'amertume, et moi, ton associé, j'ai sur le corps des vêtements qui tombent en guenille.

—Ça, murmura le père nourricier de Saladin, c'est une portion du secret que je ne peux pas dévoiler.

—Parce que tu es fautif et même criminel, s'écria Similor en jouant tout à coup le désordre d'une indignation qui éclate, je t'ai vu compter les billets de banque dont tu as tes doublures toutes pleines! Tu es un trahisseur et un mauvais frère, tu as fait un coup pour toi tout seul et tu complotes secrètement de gagner l'étranger en nous laissant, Saladin et moi, dans la misère!

—Je te jure... voulut commencer Échalot.

—Tais-toi! pas de faux serments! je les dédaigne. S'il n'y avait que moi, je te laisserais pour ce que tu es dans ta vilenie, mais je suis père, je songe à l'innocente créature que tu abandonnes et je ne fais ni une ni deux. Je te dis dans le blanc de l'œil: partageons, mais là, tout de suite sur le coin de la table, un chiffon d'un côté, un chiffon de l'autre, ou sans quoi, dans mon sentiment paternel, je vas prendre tout en faisant la fin de toi!


XXXIV

Le combat

Échalot, dans la bonté de son cœur, aurait volontiers parlementé, car il avait une véritable affection pour le père de Saladin; mais celui-ci n'était point en état d'écouter la raison et on le voyait bien.

Ce n'était plus le même homme; son aspect vous eût fait peur: il avait le teint terreux des malades, il avait ce regard tout noir du taureau furieux qui laboure la terre avec ses cornes.

Le bouffon grotesque des bas-fonds parisiens tournait au tragique; la fièvre d'argent le tenait, et la fièvre de sang.

Échalot pensa:

—Ça va être dur! Quand on pense qu'il a le toupet de parler du petit et que, s'il avait les chiffons, il les avalerait littéralement en noces et festins de consommation personnelle, sans acheter un sou de lait à l'innocente créature!

Il fit le tour de la table, mais ce fut seulement pour avoir le temps de relever ses manches et achever de boutonner sa redingote jusqu'au menton.

Aussitôt après cette toilette préparatoire et rapide, il sauta galamment dans l'espace libre, où il prit position d'un air à la fois mélancolique et résolu.

—Censément, dit-il, ça m'agace un tantinet de m'aligner avec l'ami de mon adolescence, mais si je renaudais tu aurais des doutes sur mon honneur.

Ce n'est certes pas en souvenir de l'aîné des quatre fils Aymon que ce verbe renauder est devenu classique dans le langage des sans-gêne.

Quant au mot honneur, pris dans son sens chevaleresque, nous affirmons que, chez les sans-gêne, il est employé désormais plus sérieusement et plus fréquemment qu'en aucun autre monde.

Similor n'avait peut-être pas lu l'Iliade, et pourtant il répondit comme Ajax:

—À toi, à moi, racaille au tas! ça ne va pas peser lourd!

Il s'était campé selon la garde élégante des professeurs de boxe et adresse françaises; ses jambes, entretenues par la pratique de la danse des salons et qu'il avait vendues tant de fois aux peintres en qualité de modèle «pour le bas», placèrent leurs pieds en équerre et eurent deux ou trois flexions élastiques avant que le corps s'assît carrément sur leur base élargie. En même temps, il se décoiffa d'un geste fanfaron et mit ses deux poings fermés à la hauteur de l'œil.

Il était très beau, et les maréchaux de la savate n'eussent pu que l'admirer.

Échalot, doué d'une cassure moins brillante, obéit à la vieille tradition et passa préalablement ses mains dans la poussière du sol. Il négligea les fioritures du métier et prit tout bonnement la pose de l'humble combattant qui défend ses yeux à la Courtille, un soir de bal-habillé.

Jambes écartées, tête en arrière, mains étendues et prêtes surtout à la parade.

—Vas-y, Amédée, dit-il avec gravité, tu vas chercher à me détruire, c'est dans ton caractère; moi je n'essayerai que de te casser une patte, comme étant gardien des trésors de la bourgeoise.

Ce dernier mot fut coupé par une ruade lancée de pied de maître. Similor avait fait comme ces tireurs de régiment qui débutent par le coup droit, avant que la main de l'adversaire ait acquis toute sa vitesse de parade.

Mais Échalot, qui connaissait le jeu de son Pylade, rabattit le coup nettement et ne riposta pas.

Un ricanement passa entre les dents serrées de Similor.

En retombant d'aplomb, il porta le double coup de boxe anglaise, et la poitrine du pauvre Échalot sonna deux fois comme un tambour.

—Touché! dit-il paisiblement. Tu as du talent, Amédée, et comme tu n'as pas l'estomac fort, ces deux taloches-là t'auraient défoncé, mais moi je pose pour «le haut», et c'est solide. Je te préviens que je vais taper désormais.

Un coup de pied fauché circulairement lui arriva au flanc, raide comme balle, en guise de réponse. Similor n'avait garde de parler.

Échalot, au lieu de venir à la parade, fit un pas en avant, uniquement pour amortir le choc, et détacha son poing droit, qui toucha Similor au front à l'instant même où celui-ci se relevait.

Similor chancela comme s'il eût donné de la tête contre une muraille et tomba sur ses genoux.

Échalot demanda, sans même songer à profiter de son avantage:

—Ça t'a fait du mal, Amédée?

Il avait presque retrouvé la douce voix que nous lui connaissons et avec laquelle il disait de si raisonnables choses pour l'éducation du petit Saladin.

Probablement que ça n'avait pas fait du bien à Similor; car il ne se releva point, et pour réponse il ne donna qu'un sourd gémissement.

Sa tête pendait sur sa poitrine.

—C'est sûr, dit Échalot étonné, que tu t'es laissé bien ramollir depuis le temps par toutes les voluptés que tu t'y livres au café et chez les dames, car je n'ai pas tapé de toute ma force. Au lieu de continuer, je te laisse souffrir ne désirant pas abuser de ma victoire.

Il se rapprocha de la table pour regarder de près, à la lumière, la place où le pied de Similor avait touché sa redingote.

—Jeux de main, jeux de vilain, grommela-t-il d'un ton de sérieuse contrariété, et encore plus les jeux de souliers crottés. Le vêtement est marqué dès son premier jour d'étrenne. Je vas toujours l'ôter et le plier proprement pour le cas où Amédée aurait l'idée de rejouer.

Il déboutonna la redingote.

Similor se tenait la tête à deux mains et ne bougeait pas plus qu'une pierre. Au moment de dépouiller la première manche, Échalot se ravisa:

—Il est filou comme un singe, pensa-t-il, et tricheur, et plus roué que Robert Macaire; peut-être qu'il fait le mort pour me prendre en traître. Si j'ôte ma lévite, je n'aurai plus les économies de Léocadie sur mon cœur, prêt à les défendre jusqu'au trépas. Mais, d'un autre côté, quand aurai-je l'occasion de me payer une pareille pelure? C'est moelleux, c'est cossu, c'est plein la main!

Il tâtait amoureusement l'étoffe du vêtement confectionné, qui ne méritait assurément aucun de ces éloges.

Le désir de sauvegarder cette toilette si chère l'emporta; il dépouilla une manche en ajoutant tout haut:

—Hé! vieux! j'ai donc tapé un petit peu trop fort?

—Assassin! prononça d'une voix sourde Similor, qui versa de côté et se laissa tomber dans la poussière sans lâcher son front.

—Ça a l'air qu'il a son compte, pensa Échalot, dont le cœur se serra, mais il m'a déjà pris si souvent à ses grimaces et manières.

Il ôta la seconde manche.

—On s'avait juré mutuellement dans les temps, murmura-t-il, une amitié réciproque et fidèle qui ne devait finir qu'avec l'existence de toi et de moi. J'y ai tenu, pour ma part, du mieux que j'ai pu, et l'attache qui nous unissait fut encore raccourcie par la naissance de notre Saladin, de qui la maman me faisait éprouver les mêmes émotions pures que j'ai ressenties par la suite pour Léocadie. C'est bête de s'aligner ensemble quand on partage les devoirs du père vis-à-vis du même môme que, si le malheur arrivait d'un double accident, il resterait seul au biberon ici-bas.

Il étala sa redingote sur la table et la brossa d'une main caressante, tout en poursuivant:

—Voilà les fruits de ta conduite inconséquente et dissolue, Amédée. Je ne voudrais pas te gronder sévèrement puisque le coup a été mauvais, mais c'est toi qui as commencé, et je n'ai fait que défendre la chose sacrée du dépôt qui n'est pas à moi... Tu ne réponds pas?... T'es donc bien malade?... Attends voir que je mette ma lévite dans un endroit propre et je vas revenir te prodiguer les soins compatibles avec mon apprentissage de pharmacien. Ah! tu m'en as fait des crasses depuis qu'on est ensemble; mais c'est plus fort que moi, et je te pardonnerai celle-là comme les autres.

Il avait plié la redingote avec beaucoup de soin et regardé plutôt dix fois qu'une la place froissée par le coup de pied.

Il hésita un instant sur la question à savoir s'il laisserait le trésor de la dompteuse dans le paquet, mais son bon sens lui dit que mieux valait ne point s'en séparer et il glissa les billets de banque entre sa chemise et son gilet, boutonné du haut en bas.

Après quoi, il gagna le coin où il faisait bouillir d'ordinaire le lait de Saladin et déposa le cher vêtement sur la planchette qui était son armoire.

Puis il revint, l'âme pleine de miséricorde, et disant déjà:

—Maintenant, me voilà tout aux soins de l'amitié. Aie pas peur, Amédée; s'il le faut, je te ferai chauffer du tilleul et de la camomille.

Mais sa phrase s'acheva en un cri d'étonnement.

Il n'y avait plus personne à l'endroit où il avait laissé Similor.

—Où donc es-tu passé, Amédée? demanda-t-il en regardant sous la table.

Dès ce premier moment, il y avait en lui de la défiance, tant il connaissait bien son ami de cœur.

—Voilà de l'ouvrage, pensa-t-il avec une sérieuse inquiétude; j'aurais dû le démonter d'une patte comme je l'avais spécifié tout d'abord.

La chandelle posée sur la table projetait sa lumière à quelques pas seulement; le reste de la baraque était plongé dans un clair-obscur qui trompait l'œil et où les objets se distinguaient à peine.

Le regard d'Échalot allait de tous côtés, interrogeant cette ombre, mais il n'apercevait rien.

Et à mesure que le temps passait, son inquiétude s'aggravait, parce qu'il se doutait bien qu'on allait le prendre par surprise.

Au moment où il ouvrait la bouche pour interroger encore, sans beaucoup d'espoir d'obtenir une réponse, un bruit de ferraille frappa ses oreilles.

—Les sabres, balbutia-t-il d'une voix altérée: je suis un homme mort!

En ce moment, un reflet s'alluma dans la nuit et la voix de Similor, qui avait recouvré tout son éclat, dit:

—Je ne veux plus partager, il me faut toute la tirelire de maman Putiphar. Si tu ne me jettes pas le paquet de chiffons, je te coupe en deux comme une pomme!


XXXV

Le dernier rugissement

Voici ce qui s'était passé: Similor avait reçu en effet entre les deux yeux une sévère taloche, mais il en avait vu bien d'autres, en sa vie, et après le premier étourdissement, il aurait pu se relever, puisque la clémence imprudente d'Échalot lui en laissait le loisir. Mais ce n'est pas sans raison que nous avons prononcé tant de fois dans ce récit le mot «sauvage».

Rien ne ressemble si bien aux héros de Cooper que nos mohicans de la savane parisienne.

Même ruse, même adresse, même convoitise, même férocité.

Là-bas, chez les rouges combattants de la forêt, la vaillance la plus intrépide n'exclut jamais l'astuce, et souvenez-vous que parmi les deux demi-dieux chantés par le vieil Homère, il y en avait un au moins qui était diplomate.

Sans établir aucune analogie entre Échalot et le bouillant Achille, nous retrouvons dans Similor quelques-unes des qualités qui distinguaient le sage Ulysse.

Seulement, Similor n'eût point résisté au chant de la sirène.

Il n'y avait dans sa chute aucune feinte, le coup de poing d'Échalot l'avait jeté bas irrésistiblement; la feinte était dans la durée de son étourdissement, prolongé à plaisir.

Il ne s'agissait point pour lui d'un tournoi, d'un assaut où la gloriole seule est le prix du vainqueur; la pensée des billets de banque mettait le feu à son sang et dominait son être tout entier.

Il était fanfaron comme tous ses pareils et se regardait comme bien plus fort qu'Échalot; mais la question n'était pas là; il y a du hasard dans toute bataille, Similor ne voulait ni bataille ni hasard.

Pendant qu'il jouait la comédie de l'homme foudroyé, son esprit avait travaillé. Au moment où Échalot tournait le dos pour gagner son armoire, Similor s'était relevé vivement et avait marché sur la pointe des pieds jusqu'à la muraille.

Une fois là et se sentant protégé par l'ombre, il avait rampé comme un lézard, sans produire aucun bruit, vers l'endroit où nous le vîmes naguère donner des leçons de danse aux deux rougeaudes.

Cet endroit était situé tout près de l'armoire d'Échalot, et pour y arriver Similor dut côtoyer presque toute une moitié des clôtures de la cabane.

Échalot, du reste, lui fit la place libre en revenant vers la table.

Juste à l'instant où le pauvre Échalot s'apercevait de l'absence de Similor, celui-ci refoulait dans sa poitrine un cri de joie en arrivant à son but.

Son but, c'était un misérable trophée, composé des accessoires, comme on dit au théâtre, qui lui servaient quand il travaillait en public.

Il y avait là deux fleurets, deux cannes, deux sabres et deux gants fourrés, suspendus aux planches.

Ce n'étaient pas de bonnes armes, mais toute arme est bonne contre un bras désarmé.

Le bruit de ferraille avait averti Échalot; le malheureux avait deviné que Similor décrochait un des sabres.

—Moi, je les aurais décrochés tous les deux, pensa-t-il, et je lui aurais donné à choisir.

Il ajouta avec amertume:

—Mais je ne suis qu'un imbécile, et Amédée est un homme de talent!

Amédée se sentait si bien le maître que toute son insolence lui était revenue.

Il prit le temps de dépouiller son paletot en guenilles et de passer la redingote toute neuve d'Échalot qu'il avait sous la main.

Ainsi vêtu, la tête haute, et le sourire aux lèvres, il arriva disant:

—Je vas y ajouter le gilet et la culotte, si tu n'obéis pas incontinent à mes ordres!

—Tu peux me tuer, répliqua Échalot, qui n'essaya point de fuir et croisa ses bras sur sa poitrine, la faiblesse que j'ai eue pour ma redingote est une faute et j'en suis puni, mais quant à te livrer ce qui est à la patronne, raye ça de tes papiers. Avance, et viens percer le cœur de ton frère qui a été en même temps la mère de ton enfant!

On dit que le ridicule tue l'émotion; ce n'est pas toujours vrai, car il y avait dans le calme de ce pauvre diable une véritable grandeur.

Et Similor, le coquin sans âme, s'irritait contre la défaillance qui lui faisait trembler la main.

Il avançait toujours, pourtant, car la fièvre de sa convoitise était de beaucoup la plus forte, et la pensée du tas d'or représenté par les billets de banque lui montait au cerveau comme un transport.

—Une fois, deux fois, dit-il, ça m'agace, l'idée de te tuer; tu étais une bonne bête de somme: mais ne me laisse pas dire trois fois, ou je pique!

Quelque chose qui ressemblait à de la beauté vint à l'intrépide visage d'Échalot, tandis que le nom de Léocadie montait de son cœur à ses lèvres.

—Trois fois! dit Similor en levant le bras.

Le sabre brandi jeta des étincelles.

Mais Similor, au lieu de frapper, recula parce qu'un bruit sinistre, profond, immense, ébranla les planches de la baraque.

Ce bruit ne fut suivi d'aucun autre.

C'était le dernier rugissement du grand vieux lion qui s'éveillait de son étourdissement pour mourir.

On put le voir un instant dressé sur ses pattes de derrière comme un ours et plus haut qu'un géant.

Puis il retomba, rendant un soupir énorme, et au choc de son vaste cadavre la terre trembla.

Tout cela fut rapide comme la pensée, et pourtant, quand Similor leva son arme de nouveau, les choses avaient complètement changé de face.

En mourant, le lion avait arraché la victoire aux griffes du chacal.

Échalot, en effet, à la voix du lion, avait fait lui aussi un pas en arrière, et son talon avait heurté contre le fragment de balancier dont Similor s'était servi tout à l'heure.

Il n'eut qu'à se baisser pour avoir en main une arme terrible contre laquelle le mauvais sabre de Similor n'était plus qu'une défense dérisoire.

Celui-ci mesura la situation nouvelle d'un coup d'œil et devint tout blême.

Échalot lui dit tranquillement:

—Amédée, tu peux t'en aller si tu veux, je continuerai de servir de père à l'enfant, et si j'entends dire que tu as faim, la moitié du pain que j'aurai sera pour toi.

Similor courba la tête et fit un pas vers la porte.

Mais c'était une feinte encore; il se retourna tout à coup, croyant qu'Échalot n'était plus sur ses gardes, et bondissant comme un tigre, il lui planta son sabre en pleine poitrine.

Le coup était assené terriblement et aurait mis fin d'une fois à l'histoire; mais Échalot était sur ses gardes et Similor avait compté sans le balancier, qui fit voler le sabre en éclats.

—Assassin! balbutia pour la seconde fois Similor, dont la langue bredouillait comme celle d'un homme ivre.

Ceci n'est point une erreur de l'écrivain, ni une faute de l'imprimeur: Similor dit: «Assassin!» au moment même où il tentait un assassinat.

Et il ajouta, car vis-à-vis du pauvre diable qui avait été si longtemps son esclave, il avait la perfidie effrontée de certaines femmes en face de certains maris, plus trompés encore que battus:

—Lâche! vas-tu m'assommer, maintenant que je suis sans arme?

Il tenait à la main, d'un air piteux, le tronçon de son sabre. Échalot, qui déjà brandissait sa massue, s'arrêta.

C'était un véritable preux que ce mouton, fort et vaillant comme un taureau: un preux panaché d'ange.

—Jette ton morceau de fer-blanc, dit-il, et terminons ça, rien dans les mains, rien dans les poches.

Aussitôt Similor, réprimant un sourire de triomphe, lança au loin la poignée de son sabre. Échalot abandonna sa massue et tous deux, sans parler cette fois, se ruèrent l'un sur l'autre avec tant de violence que le choc de leurs poitrines sonna bruyamment.

Tous les mauvais instincts de Similor étaient surexcités jusqu'à la rage et le sang d'Échalot lui-même avait fini par bouillir.

Ce fut une terrible joute.

À les voir enlacés corps à corps, tantôt debout, tantôt à genoux, tantôt roulant comme un seul paquet dans la poussière et semblables à deux serpents qui câblent leurs anneaux, un profane aurait cru qu'ils avaient mis de côté toutes les ressources de l'escrime populaire pour s'attaquer comme les loups affamés se mangent.

Il n'en était rien, le nageur qui tombe à l'eau fait les mouvements voulus, d'instinct et sans savoir.

Sans savoir et d'instinct, ils se battaient avec une redoutable adresse. Il y avait, jusque dans la bestialité de leur accolade, la science de la lutte, la maîtrise du pugilat.

Seulement, Échalot restait loyal dans le paroxysme de sa colère, tandis que Similor, au plus furieux de son enragée démence, essayait de tricher et de trahir.

Il n'y avait pas de témoins pour voir ce combat hideux, mais curieux, qui se prolongeait en silence. On n'entendait que les respirations de plus en plus oppressées et qui sifflaient comme des râles.

De temps en temps un coup retentissait, mais pas souvent, car leurs mains étaient étroitement engagées.

Échalot était le plus fort; en un moment où il tenait Similor sous lui, il poussa un cri étranglé.

—Ne mords pas, Amédée, dit-il, ou je t'écrase!

—Assassin! gronda celui-ci, qui parvint à rejeter sa tête de côté.

Il avait la bouche rouge et humide comme un chien qui vient de faire curée.

À l'endroit où l'épaule s'attache au cou, la chemise d'Échalot montrait une large tache écarlate.

Il ressaisit la tête de Similor, qui se laissa faire, mais qui dégagea sa main droite tout doucement pour la plonger dans la poche de son pantalon.

—Rends-toi, dit Échalot; ça me monte, ça me monte au cerveau, et je vois rouge!

—Assassin! grinça Similor.

Sa main ressortit de sa poche avec un couteau qu'il parvint à ouvrir.

—Rends-toi, Amédée! dit pour la seconde fois Échalot.

La main de Similor qui tenait le couteau lui tâtait le dos pour chercher l'envers du cœur.

Ces gens-là connaissent mieux que les chirurgiens la place précise où il faut frapper pour être sûr de tuer.

Il trouva la place et tout en écartant sa main pour poignarder de plus haut, il dit encore:

—Assassin!

Mais la lutte avait désormais un témoin, quoique ni l'un ni l'autre des deux combattants n'eût entendu la porte s'ouvrir.

Le poignet de Similor fut arrêté par une main solide comme un étau de fer, et une bonne grosse voix s'éleva qui dit sans trop d'émotion:

—Hé! l'enflé, ce n'est pas de jeu!

En même temps Échalot fut écarté par une irrésistible poussée.

—Maman Léo! dirent-ils tous les deux en même temps. Échalot se releva, mais non point Similor, qui avait le talon de la dompteuse sur la gorge.

—Alors, dit celle-ci en s'adressant à Échalot, tu as eu l'argent de mes papiers chez le changeur.

—Oui, patronne, l'argent est là, répondit le bon garçon en mettant sa main sur sa poitrine.

—Il n'y a pas besoin d'être une somnambule et devineresse, reprit la veuve, pour calculer ce qui s'est passé. Le gredin ici présent avait l'idée de faire la noce avec ma caisse d'épargne.

—Ayez pitié de lui, patronne, supplia Échalot, c'est le père de mon petit.

Similor était comme foudroyé et ne trouvait pas une parole. La robuste main de la dompteuse lui tordit le poignet et le couteau tomba.

Échalot n'avait pas encore vu le couteau; il murmura:

—Et il m'appelait assassin! Ce fut tout.

—C'était pour toi, l'eustache, dit la dompteuse; mais, sois tranquille, je n'ai pas idée d'endommager la bête. Mes occupations ne me permettent pas de perdre mon temps avec une pareille racaille. Regarde voir s'il ne t'a rien volé.

Échalot déboutonna son gilet: le paquet était intact.

Maman Léo lâcha le poignet de Similor et le prit par la nuque, de sorte que, sa tête seule étant soulevée, ses pieds restaient à terre; elle le traîna ainsi sans qu'il fit aucune résistance jusqu'à la porte principale, qu'elle ouvrit.

Échalot voulut implorer encore, elle lui ordonna rudement de se taire et sortit sur la galerie, d'où elle jeta Similor en bas du perron comme un chien mort.

Après quoi, elle rentra et ferma la porte tranquillement.

—Ça m'a fait du bien cette histoire-là, dit-elle en regagnant la table, j'étais énervée, quoi! ni plus ni moins qu'une marquise qui a sa migraine. Toi, tu voudrais bien aller voir s'il s'est fait une bosse au front en tombant, pas vrai? Reste là! J'aime bien qu'un homme ait bon cœur, mais les imbéciles ça me dégoûte.

—Patronne..., voulut dire Échalot.

—La paix! il y a encore de l'eau-de-vie dans la bouteille qui est là-bas derrière les cordes, va me la chercher avec deux verres. C'est certain que si je n'étais pas arrivée, tu allais te laisser larder par ce polisson-là, et que mon argent serait maintenant à tous les diables.

Échalot courba la tête et s'en alla en murmurant:

—C'est vrai qu'ayant sur moi du bien qui ne m'appartenait pas, j'aurais dû montrer plus de férocité, mais la prochaine fois gare à lui!

Maman Léo se laissa tomber dans son fauteuil de paille et mit ses deux coudes sur la table.

En revenant avec la bouteille et les deux verres, Échalot la retrouva la tête entre ses mains et plongée dans de profondes réflexions.

—Est-ce qu'il est arrivé malheur, patronne? demanda-t-il timidement.

—Verse à boire, répliqua la veuve, qui ne bougea pas.

Échalot emplit un des verres.

—Dans l'autre aussi, dit maman Léo; je ne connais pas beaucoup d'âmes meilleures que la tienne, et tu peux maintenant trinquer avec moi, puisque je t'ai distingué par mon amitié.

—Ah! patronne..., fit Échalot étourdi par un si grand honneur.

—Tais-toi! je te dis que je suis énervée.

Elle but une gorgée d'eau-de-vie et replaça son verre sur la table brusquement.

—Qu'est-ce que ça aurait fait s'il avait volé mon argent? reprit-elle en regardant Échalot en face: à quoi mon argent peut-il me servir? tu ne comprends pas, toi, n'est-ce pas? ni moi non plus, je ne comprends pas, et quand je suis dans les rébus et charades, ça ne va pas, je ne sais plus s'il faut aller à droite ou à gauche, je ne sais plus rien! rien de rien! la petite n'en sait pas plus long que moi, la marquise n'en sait pas plus long que la petite, monsieur Germain jette sa langue aux chiens, les autres... Ah! les autres savent. Ils ne savent que trop, et j'ai peur!

Échalot l'écoutait bouche béante.

—Bois, dit-elle, tu es tout pâle.

—C'est l'effet du malheur d'Amédée... les passions le tyrannisent, mais il n'a pas mauvais cœur. À votre santé, patronne!

—J'ai peur, répéta maman Léo, dont la physionomie accusait un désordre d'esprit extraordinaire; je croyais que ça m'avait calmée, la chose de cette laide bête, mais non, j'ai la fièvre.

—Si vous me disiez..., commença Échalot.

—Tais-toi! le colonel a l'air d'un mort, et il y a des morts qui ne sont pas si blêmes que lui. Il ne se tient plus; sa peau est collée à ses os, et je suis bien sûr qu'il n'y a pas une chopine de sang dans ses veines. Je parie qu'il ne passera pas la journée de demain. Tu me diras: tant mieux, c'est un scélérat. Es-tu sûr? Il y a des moments, moi, où je le prendrais pour un brave homme, car enfin, c'est lui qui l'a voulu, nous serons tous de la noce.

—Quelle noce, patronne? demanda Échalot, que l'inquiétude prenait.

Car il y avait de l'égarement dans les yeux de maman Léo.

—Tais-toi, fit-elle encore, je te dis que le colonel nous a invités au mariage, et je te réponds bien qu'on ne s'embarquera pas là-dedans sans biscuit. Nous serons tous armés, saquédié! J'en vaux un autre, et mon Maurice aura une bonne paire de pistolets dans sa poche pour prendre part à la conversation, si on cause comme j'en ai peur.

Sa main tourmentait ses cheveux, dont la racine était baignée de sueur.

—Quoique, reprit-elle, je ne sais rien de rien! j'ai fait tout ce que j'ai pu pour savoir; mais faudrait plus fin que moi, à ce qu'il paraît. Le marchef était déguisé en commissionnaire, il a causé avec la petite plus d'une grande heure dans le salon où est le portrait du juge. Nous attendions, monsieur Germain et moi, et nous nous regardions comme deux événements. On a froid dans cette maison-là, qui sent le deuil à plein nez.

«Quand le marchef a repassé pour s'en aller, il m'a fait un signe d'amitié. On n'est pas maîtresse de ça; j'ai eu la chair de poule.

«Fleurette était plus pâle encore qu'à l'ordinaire, mais ses grands yeux brillaient. Elle ne m'a rien dit le long du chemin, en revenant, pas seulement un mot! Ah! c'est maintenant qu'elle a l'air d'une pauvre folle!

«Ce n'est pas faute que je l'interrogeais, non! mais je parlais à une pierre. Pourtant, quand la voiture s'est arrêtée devant la maison de santé, à la porte où il y a des maçons, j'ai cru l'entendre qui soupirait comme ça tout bas: «C'est un coup de dés!...»

Il y avait sur la bonne grosse figure de maman Léo une expression de véritable angoisse. Elle releva les yeux sur Échalot, qui faisait pour la comprendre des efforts surhumains.

—Qu'en dis-tu, toi? demanda-t-elle brusquement.

Échalot ferma les poings avec désespoir. Il était aussi rouge que la dompteuse, tant sa pauvre tête travaillait.

—Je dis, répliqua-t-il, que je voudrais bien avoir la capacité d'Amédée. Paraît que je suis bouché à fond, car ça me fait l'effet comme si j'écoutais du latin de bas breton.

—Tu le connais pourtant bien, ce jeu-là, murmura la veuve, dont le regard était fixe et sombre: un sou d'un côté, un sou de l'autre, et pile ou face! Mais au lieu d'un sou, c'est la mort qui est ici, du côté où l'on perd, et veux-tu mon idée? Pair ou non, c'est trop peu dire; il y a cent à parier contre un, et mille aussi, pour le côté où est la mort!


XXXVI

La récompense d'Échalot

Maman Léo parlait avec fièvre, et, comme il arrive dans le trouble mental où elle était, elle parlait pour elle-même bien plus que pour le bon garçon qui l'écoutait de toutes ses oreilles, dévorant chaque mot et se cassant la tête à y chercher un sens.

Maman Léo ne se rendait pas compte, de ce fait, qu'elle sous-entendait nombre d'événements dont Échalot n'avait pas la connaissance. Elle était si pleine de son sujet, qu'il lui semblait impossible de n'être pas comprise.

Nous serons bien forcés de dire aux lecteurs brièvement ce que, dans sa préoccupation, maman Léo jugeait inutile d'expliquer.

Elle revenait de la maison de santé du Dr Samuel, où elle avait reconduit Valentine.

Là elle avait revu encore une fois cette étrange parodie de la famille: les Habits Noirs entourant le lit de la prétendue folle.

Valentine était rentrée à la brune, sous son costume d'emprunt, sans éveiller aucun soupçon apparent; nul ne s'était aperçu de sa longue absence, excepté Victoire, la femme de chambre, qui était nécessairement complice.

C'était comme dans les contes de fées où les princesses ont des anneaux qui les rendent invisibles.

Maman Léo ne péchait pas par excès de défiance ni de prudence, elle appartenait à un monde où l'on entre volontiers dans le merveilleux, mais ceci dépassait tellement les bornes du vraisemblable que maman Léo se refusait à y croire.

Au salon, tout en rendant compte de sa mission, elle ne put retenir une parole trahissant le doute qui la tourmentait.

Elle se vit aussitôt entourée de sourires bienveillants et approbateurs.

On échangea des regards d'intelligence et le colonel secoua sa tête blêmie en murmurant:

—Mme Samayoux n'est pas de celles qu'on peut tromper.

M. de Saint-Louis ajouta:

—Si Dieu mettait sur mon front la couronne de mes pères, sans écarter systématiquement la noblesse et la bourgeoisie, je m'entourerais de gens du peuple.

Le colonel eut sa toux qui faisait mal; il avait terriblement baissé depuis la veille: quand il ouvrait la bouche, on était obligé de faire un grand silence pour saisir les mots qui venaient littéralement expirer sur ses lèvres.

Mais il avait gardé toute la sérénité de son regard.

—Ne vous inquiétez pas, bonne dame, dit-il en adressant à la veuve un geste d'amicale protection, nous ne jouerons pas à cache-cache avec vous. J'ai bien de l'âge et c'est lourd à porter. La coquetterie que j'aurais, ce serait d'atteindre mes cent ans, et j'y touche. Pour prix d'une si longue vie, bien modeste à la vérité et bien paisible, mais qui n'est pas sans contenir quelques bonnes actions dont le souvenir embellit mes derniers jours, j'ai l'expérience et j'ai aussi la confiance de mes amis... Venez çà, chère madame, car il me fatigue d'élever la voix.

Maman Léo s'approcha et le colonel poursuivit avec une bonté croissante:

—Ce que nous voulions tous, c'était le salut de ce jeune homme, Maurice Pagès, puisqu'à son existence est attachée celle de Valentine, notre chère enfant. Il fallait le convertir à nos projets de fuite. Je connais si bien le cœur humain! Nous aurions eu beau supplier notre bien-aimée fillette, elle se serait entêtée dans son refus, tandis que la pensée d'une escapade, d'une petite révolte, traversant cette pauvre chère cervelle ébranlée, a suffi pour la rendre complice de nos efforts. Nous n'avons eu qu'à fermer les yeux, elle s'est cachée de nous pour obtenir votre concours, et elle a travaillé pour nous, c'est-à-dire pour elle.

Maman Léo respirait comme si on l'eût soulagé du poids qui écrasait sa poitrine.

Ceci était manifestement la vérité, car tous les regards attendris confirmaient le dire du colonel, et la marquise elle-même murmura en essuyant une larme:

—Le bon ami a de l'esprit plein le cœur!

Désormais maman Léo était aux trois quarts trompée.

Il ne faut pas que le lecteur s'irrite contre la simplicité de cette vaillante femme, qui était en ce moment l'unique champion d'une cause presque perdue.

Les plus habiles auraient fait comme elle, et peut-être moins bien qu'elle, car le jeu de l'homme qui tenait le principal rôle dans cette comédie atteignait à la perfection.

D'autres n'auraient pas gardé le doute qui tourmentait encore la conscience de maman Léo.

La famille quitta le salon pour rentrer dans la chambre de Valentine: le cercle de Mme la marquise d'Ornans s'établit selon la coutume autour du foyer, et le colonel alla s'asseoir tout seul auprès du lit.

Pendant que Valentine et lui s'entretenaient tous les deux à voix basse, la marquise se chargea d'annoncer officiellement à maman Léo que le grand jour était fixé au lendemain.

—Mieux que personne, chère madame, lui dit-elle, vous savez que la santé de notre Valentine ne sera pas un obstacle; son expédition d'aujourd'hui, qui nous remplit de joie, en est la preuve. Voici une heure à peine, j'étais aussi ignorante que vous, et votre surprise ne pourra dépasser la mienne: tout est prêt, le providentiel dévouement de notre ami le colonel Bozzo avait pris ses mesures d'avance; rien ne lui a coûté, et Dieu savait ce qu'il faisait quand il a mis une grande fortune à la disposition de cet admirable cœur. Ce ne sera pas une évasion comme les autres, il n'y aura aucun danger, aucune violence; l'argent répandu à pleines mains a su aplanir toutes les difficultés. Seulement, nous avons encore besoin de vous, et M. de la Périère va vous expliquer ce que nous attendons de votre affection pour le jeune Maurice Pagès.

M. de la Périère prit alors la parole. C'était un homme discret et sachant exprimer toutes les nuances du langage; il fit comprendre à la veuve que toutes les personnes présentes étaient assises sur un degré de l'échelle sociale qui n'admettait point certaines relations, et qu'elle seule, Mme Samayoux, était bien placée pour choisir la cheville ouvrière de toute l'opération: c'est-à-dire l'homme qui, pour un prix fait, consentirait à remplacer Maurice dans sa prison.

Nous verrons tout à l'heure le détail de cette partie de l'entreprise qui était, comme tout le reste, admirablement combinée.

—En un mot, comme en mille, s'écria M. de Saint-Louis, quand le baron eut achevé, dès qu'il s'agit d'arriver à l'action, dès qu'on cherche le point laborieux, utile et brave d'une entreprise quelconque, il faut toujours s'adresser au peuple.

Maman Léo n'avait pas encore eu le temps de répondre, lorsque le colonel Bozzo, qui était auprès du lit de Valentine se leva.

—Voilà donc qui est entendu, ma mignonne chérie, dit-il, nous avons fini avec nos petites ruses, et nous marchons désormais d'accord. Il faut cela, croyez-le bien, si nous tardions d'un jour à jouer notre va-tout, je ne répondrais plus de la partie... Viens me donner le bras, Francesca, je vais céder ma place à cette bonne Mme Samayoux pour que notre Valentine lui donne ses dernières instructions. Tout dépend d'elles deux; je n'y mets point de solennité intempestive, je dis les choses comme elles sont: la vie du lieutenant Maurice Pagès est désormais entre leurs mains.

Il s'éloigna, presque porté par la comtesse Corona, à laquelle vint s'adjoindre M. de la Périère. Samuel glissa à l'oreille de M. de Saint-Louis:

—Je déchire mon diplôme si cet homme n'est pas à bout, tout à fait à bout. Il n'y a plus d'huile dans la lampe, chacune des minutes qu'il vit encore est un miracle du diable.

Maman Léo s'assit dans le fauteuil que venait de quitter le colonel, au chevet du lit de Valentine.

—Que faut-il faire? demanda-t-elle.

—Il faut trouver l'homme, répondit Valentine.

—As-tu confiance? demanda encore la veuve.

La jeune fille frissonna entre ses draps.

—Je ne sais, murmura-t-elle, je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de tant souffrir sans mourir.

Il y eut un silence.

La veuve était retombée tout au fond de ses terreurs.

Valentine reprit:

—Il faut trouver l'homme. Choisis bien. Tu es notre vraie mère, et je trouve tout simple que tu meures avec nous.

Maman Léo prit la main, qui pendait hors du lit, et l'appuya contre ses lèvres.

—C'est vrai, murmura-t-elle, je suis ta mère. J'ai prié Dieu, qui m'a exaucée; ma tendresse pour toi est la même que ma tendresse pour lui... mais, je t'en prie, parle-moi... explique-moi.

Valentine eut un sourire navré.

—Demain, dit-elle, j'attendrai dans la voiture à la porte de la prison, et puis nous ne nous quitterons plus tous les trois. Voilà tout ce que je sais, le reste est dans la main de Dieu... Va-t'en, trouve l'homme, et à demain!

C'était en sortant de cette entrevue que maman Léo était rentrée dans la baraque. L'homme était trouvé, car la dompteuse avait songé à Échalot tout de suite.

Elle arrivait avec le trouble poignant que les dernières paroles de Valentine avaient fait naître en elle. Elle ne s'occupait point de la question de savoir si Échalot accepterait, elle était tout entière au travail impossible de sa pensée qui cherchait une lueur au milieu de cette profonde nuit.