—Tu veux toujours faire à ta tête, blanc-bec, dit madame Canada à Saladin qui rentrait dans la coulisse les sourcils froncés et la tête basse.
—L'avalage du sabre, ajouta Similor sentencieusement, est une mécanique qui plaisait à nos ancêtres, ça passe au troubadour démodé comme la guitare et la comédie.
—Toi, Amédée! s'écria le miséricordieux Échalot, tu ne saurais jamais dire un mot agréable à l'enfant. Il est fautif d'avoir ostiné madame Canada, qu'est ici l'image de l'autorité, mais pour du talent, n'y a pas beaucoup d'artistes en foire qu'en soient comblés davantage par la Providence, ajoutée à l'éducation!
Saladin regarda du même œil rond, effronté et hautement dédaigneux ceux qui l'attaquaient et celui qui le défendait.
Il remit sa jaquette, alluma sa pipe et sortit sans répondre un seul mot.
Une fois dehors, il fit le tour de la baraque, jusqu'à ce qu'il eût trouvé une large fente entre les planches. Il mit l'œil à cette fente, et regarda Petite-Reine. La pluie qui commençait à tomber ne le chassa point.
—Ah! fit-il au bout de plusieurs minutes, je suis laid!... La drôle de petite marionnette! Je lui fais peur! La voilà qui rit, maintenant qu'elle ne me voit plus. C'est bon.
La représentation, cependant, s'achevait. En conscience, il y en avait largement pour deux sous. Cologne, la clarinette, parut en géant, Atlas, le bossu, dansa la polichinelle, et madame Canada fit la mère gigogne. La séance se termina par les prestiges hydrauliques qui étaient des ombres chinoises.
Quand Lily emmena Petite-Reine enchantée, la pluie tombait à torrents. Le pair de France étranger allait peut-être enfin proposer ses services, mais il fut prévenu.
—Vous faut-il une citadine, ma belle dame? demanda, sur la plate-forme même, un jeune gars en jaquette, qui toucha son bonnet grec élégamment.
Lily jeta un regard désolé sur la toilette de Petite-Reine qui dit:
—Par exemple celui-là est bien gentil!
Sur un geste de Lily, le jeune garçon sauta en bas des marches, c'était l'intrigant Saladin.
Deux minutes après, il revenait avec une voiture.
Lily le remercia et monta dans la voiture. Petite-Reine lui sourit par la portière.
—Vous allez? demanda Saladin.
—Rue Lacuée, 5, place Mazas.
Saladin répéta au cocher:
—Rue Lacuée, 5, place Mazas.
Il rentra tout pensif dans la baraque, où madame Canada disposait déjà, au beau milieu de la scène, une vieille porte sur deux tréteaux.
C'était la table où fut servie la soupe aux choux.
Chacun s'assit autour de la table, savoir, la directrice et son état-major sur des chaises, les autres comme ils purent, qui par terre, qui sur le tambour, qui sur quatre bouteilles, supportant une ardoise.
Chacun eut une bonne assiette de soupe.
La soupe formait le repas réglementaire fourni par le gouvernement. Après la soupe, l'administration ne devait rien, mais tout pensionnaire gardait le droit imprescriptible de se procurer à lui-même n'importe quelle douceur à l'aide de ses économies.
Ainsi le bossu grignota deux sous d'arlequins qu'il était allé acheter de grand matin, à pied, rue de Sèvres, où les arlequins sont bons et pas chers; Cologne dévora un demi-pain de munition, beurré de graisse à friture, et mademoiselle Freluche mangea une vaste brioche en mordant un oignon cru.
Il y a toujours de l'élégance dans l'appétit des dames.
L'état-major, composé de madame Canada, d'Échalot, de Similor et de Saladin, qui passait pour l'héritier présomptif de l'établissement, avait à partager le fond de la marmite: savoir un petit morceau de lard, quatre queues de mouton, une saucisse et des choux.
Similor, nature brillante, mais égoïste, avait du vin dans un cruchon de Vichy. Il n'en offrit à personne. Échalot, au contraire, muni d'une bouteille de cidre à quatre sous en versa à madame Canada, puis à Saladin, qui ne le remercia pas.
Le Théâtre Français et Hydraulique était un établissement considérable. Outre la baraque en planches vermoulues qui laissaient passer fidèlement le vent et la pluie, il y avait les bancs qui ne tenaient plus, le tambour, la caisse, la clarinette, le trombone, les ombres chinoises et autres meubles industriels, plus les sabres de Saladin et la corde de mademoiselle Freluche. Il y avait, en outre, une énorme voiture, sorte de maison roulante chargée de faire voyager tout cela et un cheval mourant qui traînait la voiture. Il se nommait Sapajou.
Encore ne parlons-nous point du tableau, troué comme une écumoire, qui portait l'illustre signature de Cœur-d'Acier. Madame Canada faisait volontiers ce raisonnement:
—Je ne retirerais pas cent écus du tout, mais s'il me fallait l'acheter je n'en serais pas quitte pour trois mille francs.
Les ruines ont ainsi leur valeur mélancolique. La pluie mettait un terme aux représentations pour ce soir. Quand le repas fut achevé, madame Canada dit:
—Campo! chacun a ses habitudes, pas vrai? Rentrez seulement de bonne heure, rapport à ce que demain matin on commence le déménagement au petit jour.
—Où va-t-on aller? demanda Cologne.
—Si quelqu'un veut te tirer les vers du nez à ce sujet, répliqua fièrement la directrice, tu répondras que tu l'ignores, imbécile!
Les pensionnaires de madame Canada se dispersèrent aussitôt, et allèrent chacun à ses habitudes.
Le vice est hors de prix, à Paris; ils sont plus pauvres que Job, et pourtant ils ont des vices. Comprenez-vous cela? Ils boivent, ils jouent, ils mènent des intrigues d'amour. Comment! Cologne? oui certes et Atlas aussi, Poquet, dit Atlas, le bossu! Le trombone! qui vous donnerait une palette de son sang pour vingt sous!
Poquet entretient une dame!
Quelque part, tout au fond de l'inconnu, il est des trous enfumés pleins de moite chaleur et bourrés d'asphyxies, où vous tomberiez morte au bout de dix secondes, madame, mais où l'on s'amuse autant et mieux que chez vous.
Il y a là des élégances relatives, des raffinements qui font peur, des galanteries, des comédies.
On vit, on pêche, on aime, on trahit comme chez votre voisine; c'est un monde, un vrai monde. Et tenez! l'amante du trombone bossu lance sous la table des coups de pied à écorcher les grandes jambes de Cologne qui est idiot, mais géant.
Vous voyez bien que c'est le monde!
Similor eût rougi de descendre jusque-là. Il gagnait régulièrement la poule à un petit estaminet de la barrière et y faisait des dettes.
Personne ne savait où allait Saladin.
Mademoiselle Freluche se promenait comme Diogène, mais sans lanterne.
Aujourd'hui, mademoiselle Freluche et Saladin restèrent à la baraque.
Saladin était toujours songeur, mademoiselle Freluche avait sommeil.
Madame Canada et son Échalot, personnes rangées, se retirèrent dans leurs appartements. Ils couchaient dans la grande voiture, ainsi que Similor et Saladin. Leur chambre, large et longue comme deux cercueils, à peu près, pouvait se clore. Ils s'enfermèrent.
Ils vous avaient là-dedans des airs heureux. C'étaient de bonnes gens, et ils s'aimaient.
—Amandine, dit Échalot, nous avons à compter et à causer; si nous nous lâchions le café noir, en qualité d'extra, et sans en prendre l'habitude?
—Gros gourmand! répondit madame Canada, qui avait déjà l'eau à la bouche. Va pour le café noir.
C'est ici un art éminemment parisien que de préparer le café. On a pour cela des ustensiles ingénieux et charmants, des bijoux qui laissent voir l'eau en ébullition au moment où elle saisit les parfums de la poudre favorite. J'ai vu des mains savantes et des mains charmantes toucher à la cafetière.
Je vais vous dire comment madame Canada faisait son café.
Pendant qu'Échalot comptait des sous et des pièces blanches dans un boursicot de cuir et traçait des chiffres sur un papier gras, Amandine ouvrit sa malle et y prit une feuille de chou contenant un bon tas de ce mortier compact qu'on appelle du marc, et que les garçons de café revendent aux viveurs peu favorisés par la fortune.
Ce marc, soit dit en passant, a déjà servi deux fois. Aussi madame Canada en prit-elle à pleines mains comme si elle eût voulu gâcher du plâtre.
Elle le mit dans un poêlon avec un oignon brûlé, une pincée de poivre, et une gousse d'ail. Sous le poêlon, elle alluma du feu dans un réchaud qui boitait. Puis, ayant versé deux verres d'eau sur ce ragoût, elle se mit à remuer le tout avec une cuiller de bois, qui avait écume la soupe.
Les Spartiates n'auraient certes pas voulu de ce brouet, mais, aussitôt que la chaleur du feu en dégagea les premiers effluves, les narines d'Échalot se dilatèrent énergiquement.
Il cessa de manier ses gros sous et dit avec émotion:
—Ça n'a pas cette odeur-là dans les établissements publics. Tout est meilleur et moins cher dans le sein de la famille. Dieu m'avait créé pour les plaisirs purs et l'agrément du chez soi, adouci par une honnête aisance. Ah! que de belles années perdues, mon Amandine! si on s'avait rencontré plus tôt avec la sympathie qu'on nourrit mutuellement l'un pour l'autre, on aurait semé dès sa jeunesse une situation assurée pour plus tard, à se récolter dans la maturité de l'âge.
Madame Canada laissa tomber dans le poêlon un bout de cervelas et un bon petit morceau de gruyère qu'elle avait retrouvés sous sa main. Un vaste soupir souleva sa poitrine.
—J'en ai prodigué des ressources avec feu Canada! murmura-t-elle. Toutes les voluptés n'étaient pas assez pour nous. Égaux par le physique, on y mélangeait l'inconstance réciproque, à droite, à gauche, lui avec les bourgeoises les plus huppées de l'aristocratie et du commerce, moi avec des militaires gradés et des chefs d'établissement, mais sans jamais manquer à l'honneur! C'est l'existence de l'artiste, emporté par ce tourbillon déréglé de ne jamais penser qu'à sa bouche, bals, fêtes et cafés-concerts! Rien qu'en tabac on aurait nourri un enfant. Et des raisons, quand on revenait à la baraque, un peu lancés tous deux! Et des coups aussi, que feu Canada n'avait pas honte de frapper une pauvre femme comme moi dans sa faiblesse!
Échalot la regardait avec admiration.
—J'ai fréquenté les salons de la noblesse, dit-il, avec Similor, du temps des Habits Noirs où nous avons trempé, quoique toujours délicats, mais pour avoir trouvé une comtesse qui s'exprime avec ta facilité, Amandine, jamais! Si ce Canada t'avait affrontée devant moi...
—Oh! fit la directrice, qui eut un pacifique sourire, pas besoin, merci. À ces époques-là, je faisais le travail des poids. Canada était bel homme, mais il n'a pas duré contre moi... Que trouves-tu à la balance?
—Soixante-trois francs quatre-vingts centimes pour les vingt et un jours, répondit Échalot, c'est maigre.
La bouillie de marc était chaude. Madame Canada la versa dans un mouchoir à carreaux qui lui servait de coiffure quand elle n'avait pas sa perruque d'étoupe.
—Le temps n'est plus à faire de l'or dans la capitale, dit-elle. Faut s'y montrer pour ne pas perdre son rang, mais c'est la province qui sustente les artistes... Tords-moi ça, Bibi!... En plus que des particuliers comme ton Similor et ton Saladin, c'est la ruine d'une entreprise honnête.
Échalot prit un des côtés du mouchoir sans répondre.
On tordit. Quelque chose de visqueux et de noir tomba dans une grande tasse ébréchée.
Cela vous eût fait fuir à l'autre bout du monde, mais Échalot et sa compagne se penchaient tous deux en avant pour ne rien perdre de la fumée odorante qui montait. Leurs visages souriants et avides se rencontrèrent. Ils échangèrent un baiser qui n'avait rien de sensuel, sinon à l'endroit du café.
—Parole! il embaume, dit Échalot. Le poêlon gardait un petit goût de chou...
—C'est là le truc! interrompit madame Canada avec triomphe. Faut toujours quelque chose pour donner du bouquet... Mets le couvert, Bibi.
Échalot se hâta d'obéir. Le boursicot et le livre de comptes furent serrés et remplacés par deux petites écuelles de terre brune, un carafon d'eau-de-vie et un cornet de papier gris contenant de la cassonade.
Le carafon, hélas! était presque vide.
Le contenu de la tasse ébréchée remplit les petites écuelles jusqu'aux bords.
—C'est le sec qui est court! fit Échalot en regardant le carafon.
Madame Canada eut un sourire.
—On va curer le puits! dit-elle. C'est le dernier jour. Voyons voir ce qu'il y a au fond des bouteilles.
Cinq bouteilles étaient couchées sous le lit, reliques de bombances passées: une de cassis, une de parfait-amour, une d'élixir-des-braves, une de crème de Vénus, une de bière. On passa de l'eau dans toutes, on rinça, on décanta dans le carafon, et le niveau de «la goutte» monta sensiblement.
Philémon Échalot et Baucis Canada s'assirent alors en face l'un de l'autre, le cœur content, la conscience légère, et firent deux parts de la cassonade terreuse qui descendit en bouillonnant dans les écuelles.
Le café, savouré à petites gorgées, fut proclamé délicieux. Quand les tasses furent à moitié, on y versa les rinçures, qui, à leur tour, méritèrent un éloge sincère et attendri.
La pluie faisait rage au-dehors. Le poète Lucrèce l'a dit en beaux vers bien dogmatiquement égoïstes: «Qu'il est doux, quand la grande mer est agitée par la tempête, qu'il est doux d'être au port, et de suivre le danger des malheureux ballottés par la tourmente!»
Ah! le philosophe!
Philémon et Baucis écoutaient les tapages de l'averse et traduisaient à leur manière le distique du poète bourgeois.
—Nous sommes bien clos, disait la Canada.
—Bien couverts, ajoutait Échalot.
—Tant pis pour les gens qui se mouillent!
Ensemble ils imprimèrent à leurs tasses ce mouvement de rotation qui permet de boire la dernière goutte.
—Amandine, soupira Échalot, j'ai une idée qui me trotte dans la tête.
—Moi de même, répliqua vivement madame Canada. Depuis quand, la tienne?
—Depuis ce soir.
—La mienne aussi.
La boîte qui servait de chambre au jeune Saladin était contiguë à l'armoire habitée par Philémon et Baucis.
Saladin était brûlé à son estaminet dont le maître lui avait présenté sa note. Il passait forcément dans son trou cette dernière soirée et n'avait pas sommeil. L'odeur du gloria pénétrant à travers les fentes de la cloison lui inspira quelques jalouses pensées qu'on trouverait aussi dans Lucrèce, puis il se mit à écouter pour tuer le temps. Voici ce qu'il entendit:
—Mon idée, reprenait Échalot, c'est que Saladin était un amour quand il avait cinq ans. Il faisait recette.
—Et Freluche au même âge! s'écria madame Canada. Quel chérubin! Elle valait cent sous par jour à la moyenne!
—Nous partons pour une tournée de province.
—En province, les enfants font toujours de l'argent.
—Quand ils sont jolis...
—Comme la minette de ce soir, hé?
Ce fut madame Canada qui dit cela. Échalot lui prit les deux mains et les serra en murmurant:
—Tu es supérieure à ton sexe par la capacité, Amandine!
—Je donnerais cinquante francs, s'écria la directrice, à qui m'apporterait un ange pareil!
Saladin se redressa de l'autre côté de la cloison.
—Bah! fit Échalot, c'est des rêves... personne ne nous apportera cela.
—Il y a quelquefois des mères dénaturées..., fit Amandine. Allons nous coucher, la chandelle s'use.
Saladin passait ses mains maigres dans les grandes masses de ses cheveux. Lui aussi avait son idée. Il s'assit sur le pied de son lit.
—Bonne nuit, Bibi, dit la Canada.
—On pourrait aller jusqu'à cent francs, repartit Échalot. Dors bien, mon Amandine.
—Cent francs, répéta Saladin, c'est une affaire... Ah! je suis laid!... Perruche!
Il réfléchit et un sourire méchant vint à sa lèvre pendant qu'il ajoutait:
—Gagner cent francs... et se venger? ça serait drôle!
Le lendemain matin, à l'heure où tout dormait encore dans l'établissement de madame Canada, Saladin quitta son lit et se glissa hors de la maison roulante pour pénétrer dans la baraque. En passant près du matelas de Similor, il tâta un peu les poches de cet homme aimable mais débauché. Elles étaient vides.
Dans la baraque, à gauche, mademoiselle Freluche était couchée sur un sac de paille, à droite Cologne et Poquet, dit Atlas, s'étendaient tout habillés sur deux tas de rubans de menuisier.
Tous les trois ronflaient.
Saladin savait ramper comme une couleuvre. Il s'approcha sans bruit du trombone et de la clarinette et profita des premiers rayons du jour pour inspecter les poches de leurs pantalons. Poquet, malgré les folies qu'il faisait pour les dames, avait la prudence des bossus. Dans le gousset, où d'autres mettent leur montre, il cachait trois pièces de vingt sous, ressource amassée pour les jours difficiles.
Saladin les lui emprunta sans remords.
Cologne ne possédait que soixante-dix centimes. C'était peu. Saladin les préleva tout de même.
Après quoi, toujours rampant, il traversa la scène et se rendit auprès de mademoiselle Freluche.
Dieu a permis que les jeunes filles eussent le sommeil léger, afin de les garder des mille dangers qui menacent leur innocence. Au moment où Saladin éprouvait d'un doigt délicat la poche ménagée dans les plis du jupon de Freluche, elle ouvrit ses beaux yeux languissants et lui dit:
—À la fin te voilà donc un homme, petite drogue! Saladin, malgré son audace, resta déconcerté.
—As-tu toujours ta pièce de deux francs percée? demanda-t-il.
Le front de mademoiselle Freluche se rembrunit.
—Ça ne te regarde pas, répondit-elle. File, ou je vais appeler! Saladin lui caressa les deux mains qu'elle avait grandes et rouges.
—Ma petite Freluche, murmura-t-il en donnant à sa voix des inflexions plus douces que les sons même de la clarinette de Cologne, quant à la chose de t'idolâtrer, ça y est, tu le sais bien, mais j'ai besoin de ta pièce pour une affaire.
—Nix! répliqua formellement la danseuse de corde. Elle ajouta d'un ton solennel:
—Je ne donnerais pas ma pièce de deux francs pour cinquante sous!
Il faut une religion: Voltaire lui-même a bien voulu en convenir. Freluche ne s'inquiétait pas de Dieu, mais elle croyait aux pièces percées. Saladin croyait à toutes les pièces.
—Écoute, reprit-il, papa Échalot ne me refuserait pas une avance sur mes appointements du mois prochain, mais j'ai voulu te faire profiter de l'affaire. C'est superbe, quoi!
Saladin avait le don de persuader. Malgré sa prudence, mademoiselle Freluche était déjà ébranlée.
—Qu'est-ce qui est superbe? demanda-t-elle pourtant.
—La combinaison de gagner cent francs avec tes quarante sous.
—Et combien j'aurai?
—Dix francs.
—Je veux vingt francs.
—Tope!
Saladin sortit de la baraque avec cinq francs quatorze sous.
Il arpenta la place du Trône d'un air important et qui sentait d'une lieue son capitaliste.
Déjà quelques-uns de messieurs les artistes en foire commençaient leurs préparatifs de départ. Saladin passa derrière les tentes et alla frapper à la porte d'une maison roulante qui desservait le grand théâtre de La Pie voleuse, situé à l'autre bout du rond-point.
N'ayant point reçu de réponse, il prit la rue des Ormeaux, qui mène au boulevard de Montreuil, et entra dans l'échoppe d'un marchand de bric-à-brac, au lieu dit «La Petite-Allemagne».
C'est là, sans contredit, un des plus curieux coins du Paris indigent.
Sur une longueur de cinq cents pas, depuis le Trône jusqu'au centre de Charonne, tous les chignons sont blonds, tous les jupons courts, tous les corsages lacés à l'alsacienne. On n'y parle point français. J'y ai vu des barbes pointues et des houppelandes pelées qui eussent fait honneur à la Judengasse de Francfort.
Le marchand de bric-à-brac était juif, jaune et maigre; sa femme était grasse, courte, blonde et juive. Il y avait dans la poussière, jonchée de débris, six ou huit enfants bien dodus qui grouillaient.
Saladin expliqua qu'il avait une vieille mère, dont il était le seul soutien. Fils pieux, mais peu favorisé sous le rapport de la fortune, il voulait remonter à peu de frais la garde-robe maternelle.
Ces juifs allemands sont très souvent de braves gens. L'homme maigre et la femme grasse furent touchés par la piété filiale de Saladin. Pour cinq francs, ils trouvèrent moyen de lui composer un trousseau complet qui ne valait rien, mais qui avait une sorte d'apparence. Il y avait surtout un béguin à voile bleu (la vieille mère de Saladin s'en allait aveugle) qui était une véritable trouvaille. Saladin fit du tout un paquet qu'il emporta sous son bras.
Il était dix heures quand il acheva son marché. Il faisait jour enfin chez ces sybarites de La Pie voleuse. Saladin entra dans la voiture et demanda monsieur Languedoc, grand premier rôle, ophicléide, régisseur et peintureur.
Ce dernier métier est double: il consiste à rechampir les décors et à faire des têtes aux artistes.
À l'aide de tous ces talents réunis, M. Languedoc gagnait de quoi maigrir, et depuis dix ans, il n'avait pas pu saisir l'opportunité de boucher les trous de sa redingote. Il était gai comme un pinson et plus généreux que Guzman.
—Ça va au Français et Hydraulique! s'écria-t-il en apercevant Saladin. La Canada a une chance de raté. Vous aviez six francs passés à la dernière d'hier, et nous n'avons eu que vingt-huit sous. La grêle! Je paye à déjeuner, si tu avances les capitaux, jeune homme.
Saladin jeta son paquet sur la table et répondit:
—Voici des effets qui m'ont coûté trente francs comptant. J'en ai besoin seulement pour aujourd'hui, qu'ils doivent me servir à pénétrer chez celle que j'adore, malgré la jalousie de son bourgeois qui me poignarderait s'il connaissait mon sexe. Demain, le tour sera joué. Je mettrai les hardes au clou et nous irons déjeuner à la Râpée. Fais-moi une tête analogue au costume.
Languedoc le regarda avec admiration.
—N'y a plus d'enfant! dit-il. C'est gredin avant d'avoir fait sa crue! est-elle calée, ta chacune?
—Mieux que ça! répliqua Saladin. Elle est nourrie dans le faste, linge fin, chaussure vernie, fiacre à l'heure et prisant du tabac à la rose!
—Alors, soupira Languedoc, elle va t'en payer un repas de corps, ce matin, petite racaille!
Tout en parlant, il avait atteint une boîte carrée et plate dont l'intérieur était divisé en une quantité de petits compartiments. Saladin s'assit sur le pied du lit et l'opération commença aussitôt.
La tête demandée était celle d'une brave femme de 45 à 50 ans.
Saladin fut d'abord coiffé avec la maladresse voulue; un œil de poudre grisonna ses cheveux; puis le pinceau joua, et l'estompe, et le pouce, et la houppe. Ce Languedoc n'était pas de l'école de Meissonier, il peignait à grands traits.
—Si c'était pour le soir, à la lumière, dit-il en se mettant au point pour juger l'effet, on pousserait à la couleur; mais pas de bêtise! Le jour, il faut ménager sa marchandise... Regarde voir si ça te va, petit.
Il mit dans la main de Saladin un tesson de miroir.
—Ça y est! s'écria celui-ci. Je reconnais ma tendre mère! aide-moi à m'habiller; le bourgeois de mon idole n'y verra que du feu!
Dix minutes après, madame Saladin, la mère, descendait le boulevard Mazas d'un pas tranquille et discret. Similor et Échalot l'auraient croisée sur le trottoir sans reconnaître en elle leur coupable fils qui se disait:
—Je vas manger deux sous de pain, et il me restera 60 centimes pour acheter du sucre d'orge à la petite. Ah! elle me trouve laid! Va bien! l'affaire mitonne.
C'était une maison de chétive apparence, située à une trentaine de mètres de l'angle formé par la rue Lacuée et la place Mazas. Tout ce quartier était alors en voie de reconstruction et l'angle lui-même, entouré d'une barrière en planches, attendait une bâtisse nouvelle.
Au troisième étage de la maison, il y avait une petite chambre, éclairée par deux fenêtres dont l'une s'ouvrait au levant, l'autre au midi. Comme aucun obstacle ne masquait ces croisées, la seconde regardait le Jardin des Plantes et toute une part du vieux Paris, la première voyait, par-dessus Bercy et Ivry, les campagnes riveraines de la Seine.
Tout était clair, net et propre dans cette chambrette où la pauvreté avait je ne sais quel air d'élégance. Petite-Reine dormait dans un berceau d'osier, entouré de rideaux blancs comme neige et qui cachait à demi la couchette de sa mère: un de ces lits en fer qui ont atteint, ce semble, le dernier degré du bon marché.
Une commode, une table de couturière et quelques chaises formaient l'ameublement. Tout cela souriait, inondé de gai soleil. Il n'y avait de triste qu'un meuble en bois de rose qui restait là, parlant d'un luxe évanoui, et faisant contraste avec tout ce qui l'entourait.
La Gloriette était levée depuis longtemps déjà. On le voyait à l'ordre établi dans le modeste ménage. Elle avait savonné des chemises, des collerettes, des bas mignons appartenant à Petite-Reine; les souliers de Petite-Reine étaient cirés et sa gentille toilette attendait, bien brossée.
Que disions-nous qu'il était triste le meuble en bois de rose! Il était joyeux plutôt et, certes, Lily ne regrettait rien en le regardant. C'était l'armoire de Petite-Reine, il contenait tous les objets à l'usage de l'enfant adoré qui était l'âme de cette demeure.
Ah! qui pourrait dire comme on la chérissait, comme on était follement fière d'elle, et heureuse, et facile à glisser sur la pente d'or des beaux rêves d'avenir!
Il y avait un deuil dans le passé, un grand amour brisé, une douleur que rien ne devait éteindre.
Mais supposez le cœur le mieux doué, vous y trouverez un battement qui domine. Chaque femme surtout a une corde qui vibre plus passionnément, un attrait, un élan supérieur à tous autres: une vocation dans la passion.
Celle-là est mère avant tout, celle-ci, avant tout, est amante.
La Gloriette était mère jusqu'au culte, jusqu'au délire.
Elle avait aimé Justin, elle avait pleuré Justin, son premier, son unique ami, mais ce berceau, cette allégresse, cette idolâtrie!
J'en ai vu qui restaient inconsolables et mornes à regarder l'enfant dont le père n'était plus; j'en ai vu qui regrettaient le père avec assez d'emportement furieux pour prendre l'enfant en horreur.
La Gloriette avait souri parmi ses larmes, dès le premier jour de son veuvage, penchée qu'elle était en un recueillement dévot au-dessus du sommeil de Petite-Reine.
Elle s'était dit peut-être après le départ de Justin, tant il peut y avoir de joie jalouse dans le spasme de cette folie maternelle: Petite-Reine sera à moi toute seule.
Elle n'aura que moi au monde. Je lui donnerai ma vie. Elle me payera avec tout son amour.
Elle aimait encore Justin, surtout parce que Justin était le père de Petite-Reine; elle le regrettait, parce qu'il eût si bien admiré la chère enfant du matin au soir; mais son cœur était plein, et quand elle parlait à Dieu, c'était un long cantique d'actions de grâces. Elle remerciait la bonté de Dieu qui faisait sourire sa fille, si jolie dans ce pauvre berceau: elle s'agenouillait, ne sachant plus si elle adorait Dieu ou la frêle créature endormie, calme, rose, et dont les lèvres fraîches, entrouvertes pour laisser passer le souffle si doux des petits, semblaient appeler le baiser en murmurant: Maman chérie!
Elle se trouvait heureuse: il n'y avait pas au monde une créature humaine dont elle enviât le sort, car la pauvreté est légère à supporter quand une grande joie soutient l'âme, ou un grand orgueil, et la Gloriette avait pour exalter sa jeune âme la plus grande de toutes les joies, le plus grand de tous les orgueils.
La Gloriette avait appris à Petite-Reine une prière bien courte, mais si belle! pour demander à la bonne Vierge, qui est mère aussi, le retour de son papa. Elle était sûre que Justin reviendrait, non point pour elle peut-être, mais pour Petite-Reine. Elle avait un moyen sûr, infaillible!
Encore quelques semaines d'amour sans partage; puis, quand l'enfant grandissant devait avoir des besoins que le travail acharné de ses mains ne pourrait plus satisfaire, elle comptait se rendre chez un de ces photographes qui font si beaux les amours dans les bras de leur mère.
Si vous saviez combien de fois elle s'était arrêtée à regarder tous ces chérubins qui rient aux vitrines de Nadar et de Carjat, jolis comme des anges, mais moins jolis que Petite-Reine.
Elle comptait donc aller chez Carjat ou chez Nadar avec Petite-Reine habillée comme l'enfant Jésus; elle comptait enlever le filet qui tenait captifs ces cheveux blonds où elle baignait, le matin et le soir, ses baisers affolés.—Et alors, sur la vitre miraculeuse le rayon de soleil devait fixer un sourire d'ange, suave et doux, encadré dans les boucles d'or de cette chevelure, glorieuse comme une auréole.
Et, fût-il au bout de l'univers, que vouliez-vous que fit Justin, ouvrant la lettre et voyant ce portrait, sinon revenir, revenir bien vite pour s'agenouiller de l'autre côté du berceau?
Vous souriez? mais Lily savait mieux que vous comment était fait ce pauvre beau Justin de Vibray, le roi des étudiants, noble intelligence, faible volonté. On devait le retenir prisonnier quelque part, et Lily ne maudissait point le geôlier de cette prison, qui était encore une mère.
D'ailleurs, Lily, cette belle petite dame que nous vîmes hier, si discrète et si sage dans le rôle de maman, était un enfant aussi.
Ce matin, à l'heure où l'âge des femmes saute aux yeux, vous lui auriez donné dix-huit ou dix-neuf ans à toute peine.
Elle avait son déshabillé de travail: une jupe de bazin, une camisole de percale; ses cheveux, plus riches et plus doux que ceux de l'enfant, allaient où ils voulaient en un désordre charmant et lui faisaient une coiffure que nulle ne pourrait acheter, fût-ce au prix d'un trône.
Elle avait bien quelque pâleur aux joues, mais vous l'en eussiez mieux aimée, tant cette pâleur, délicate et douce, se mariait heureusement aux lumières de sa chevelure et à cette profonde étincelle qui jaillissait de ses grands yeux noirs.
Lily était belle, bien plus qu'autrefois; plus belle même que Petite-Reine n'était jolie. Un peintre connaisseur vous eût dit qu'elle devait devenir encore plus belle.
Mais je ne sais comment exprimer cela. Ce n'était point son exquise beauté qui frappait le cœur ni le regard, c'était sa gentillesse de jeune mère, active à la besogne. En elle la mère emportait tout. Les grâces enchantées de sa taille, la splendeur de ses traits n'étaient en une sorte que des charmes accessoires auprès de la séduction attendrie qui s'épandait autour de son travail.
Elle allait, elle venait, leste comme un oiseau, et gaie, et commençant un doux chant, interrompu par une distraction maternelle.
C'était une petite chemise, raide de savon, qu'il fallait retourner sur la corde où elle séchait, le manteau à brosser, le chapeau dont la plume coquette demandait un coup de doigt, puis les brillantes bottines, mignonnes comme des jouets—puis un regard au berceau, et après chaque regard, vous pensez, l'irrésistible besoin d'un baiser, puis, que sais-je?
Le soleil reluisait si joyeusement! On s'accoudait une minute à la fenêtre... Psst! La laitière! Et le déjeuner de Petite-Reine! Paresseuse!
La laitière, figurez-vous cela, montait chaque matin les trois étages pour quatre sous, ou plutôt pour madame Lily et pour la petite.
En bas, la laitière avait la voix rauque et mettait je ne sais quoi dans ses pots de fer-blanc; mais en haut, elle apportait de la vraie crème, et sa voix changeait.
Y avait-il quelque chose d'assez bon, d'assez doux pour ces deux chères créatures! Tout le quartier était comme la laitière. On les aimait, on les respectait.
—Madame Hureau, dit la Gloriette quand la paysanne entra, vous nous trompez, je m'aperçois bien de cela: vous faites trop bonne mesure.
Madame Hureau était déjà à regarder Petite-Reine dans son berceau.
Elle rabattit la corne de son tablier et l'enfant s'éveilla, inondée de lilas tout frais, tout mouillés, de bons gros lilas de campagne, qui réjouissent l'œil, protégés par de robustes feuillées.
Les lilas de Paris sont chauves.
Le réveil de l'enfant fut un cri d'allégresse. Tant de fleurs! tant de feuilles! et toute la chambre embaumée!
La paysanne se sauva, riant de sa niche et la larme à l'œil.
Sur le réchaud, près de la porte, il y eut un petit poêlon d'argent. J'ai dit d'argent: c'était pour l'adorée. Le lait chauffa pendant que la mère et la fille jouaient avec les lilas. On s'embrassait à travers les feuillages humides qui secouaient leurs perles sur ces fronts d'anges.
—Mère, le lait monte!
Et le gros bouquet presque achevé fut jeté à la diable pour sauver le lait.
Se peut-il que deux choses soient si dissemblables? Nous avons vu la brave Canada faire dans une marmite l'effrayante cuisine qu'elle appelait «son café». Ici, le contenu d'un mince cornet de papier blanc fut versé dans un joujou de verre sous lequel l'esprit-de-vin s'alluma.
L'arôme se dégagea, pur et pénétrant, de cette mignonne cornue. La crème sucrée prit une nuance presque aussi fine que celle des lilas épars sur le berceau, et Petite-Reine déjeuna de grand appétit avec ce mélange dont Échalot n'aurait pas voulu, le sybarite.
Il y manquait l'oignon et l'arrière-goût de chou.
Notre pensée est revenue vers ce digne couple de la foire, à cause de Petite-Reine, si délicieusement gentille en grignotant son pain rôti. C'était en prenant leur café noir que madame Canada et Échalot avaient émis ce souhait de posséder une jolie fillette pour leur tournée de province.
Et, en vérité, imaginez-vous les recettes que pourrait faire un amour comme Petite-Reine, si elle savait danser sur la corde moitié si bien seulement que mademoiselle Freluche?
Cent francs! La direction du Théâtre Français et Hydraulique aurait donné cent francs pour réaliser ce rêve. C'est beaucoup d'argent. Proportions gardées, le Théâtre-Italien ne paye pas plus cher Adelina Patti.
Mais, Seigneur Dieu! vous figurez-vous aussi Petite-Reine, le bijou qui toujours avait dormi dans son ouate parfumée, vous la figurez-vous s'éveillant au milieu de ce peuple? La voyez-vous au fond de cette misère assombrie par le vice? entre Cologne, le géant, et Atlas, le bossu?
Il faut les battre, vous n'ignorez pas cela, les enfants à qui on enseigne la danse sur la corde.
Oh! certes, de pareilles pensées ne viennent point aux mères amoureuses. Ce serait folie que de nourrir des craintes si horribles.
Parfois, quand on aime passionnément, l'âme est prise tout à coup d'une terreur vague, et les yeux de la Gloriette se mouillaient bien souvent à regarder son trésor. Elle redoutait la misère, une maladie, peut-être, tout ce qui effraie les mères, mais cette honte extravagante, ce malheur invraisemblable, sa fille volée, sa fille battue, pâlie, changée par les larmes et dansant sur la corde comme la petite du pont d'Austerlitz, oh! certes, certes, la Gloriette n'y avait songé jamais!
Il y a un tableau de sir Thomas Lawrence, peintre de Sa Très Gracieuse Majesté George III, qui représente l'honorable lady Hamilton de Hamilton place en train de tremper des mouillettes dans une tasse de chocolat.
L'honorable lady peut être âgée de trois ans. Sa petite figure fière, d'un blanc rose et transparent, s'inonde de plus de cheveux perlés, qu'il n'en faudrait pour coiffer l'illustre tête de Louis XIV. Elle est jolie cette poupée-duchesse, comme tout le talent de Lawrence dont le pinceau aurait peuplé un paradis d'anges anglais; mais elle ne sourit pas ou plutôt elle sourit à l'anglaise.
Petite-Reine souriait comme à Paris; à la voir, Thomas Lawrence eût brisé ses pinceaux, aujourd'hui surtout que ce gai soleil des derniers jours d'avril envoyait des reflets nacrés à ses joues.
Quand elle eut bien déjeuné, sa mère la mit à genoux, sa mère, dévote à force de tendresse. Petite-Reine joignit ses douces mains et dit, sans s'arrêter ni se tromper, cette belle prière dont j'ai parlé, qui avait deux lignes, ni plus ni moins:
«Mon Dieu, je vous donne mon cœur. Bonne Vierge, mère de Dieu, je vous aime bien, rendez-moi mon petit père.»
En bas madame Hureau, la laitière, faisait son commerce sous la porte et racontait aux voisins le réveil du petit ange.
—C'est trop joli, quoi, disait-elle, la fille et la mère, ça fait peur!
À trente pas de là, au milieu des décombres d'une maison démolie, une femme, pauvrement habillée, et coiffée d'un béguin à voile bleu, vint s'asseoir sur une pièce de bois. La laitière la montra aux voisines en disant:
—Depuis ce matin, voilà deux fois qu'elle vient rôder, c'te paroissienne-là. Elle regarde la maison. Une drôle de touche, pas vrai? ça doit s'avoir échappé de la Salpêtrière. Je parie qu'on ne lui donne pas quinze cents livres de rentes à chaque fois qu'elle éternue!
Saladin, grimé et costumé en vieille femme, faisait pourtant de son mieux pour prendre une tournure décente sous son déguisement. Il regardait en effet la maison, il avait déjà reconnu la jolie petite dame de la veille à la fenêtre du troisième étage.
Il attendait. L'affaire marchait.
Après la prière, ce fut la toilette. Petite-Reine aurait mieux aimé jouer avec les belles branches de lilas, mais déjà, sur le pied du lit, toutes les diverses pièces de son costume mignon étaient rangées.
—Mère, pourquoi m'habiller de si bonne heure?
Elle parlait comme une femme et la Gloriette lui expliquait tout.
—Parce que, chérie, tu vas aller toute la journée au Jardin des Plantes.
—Avec toi? quel bonheur!
—Non, avec madame Noblet qui mène les enfants.
Ici, une moue. Lily sourit. Les mères aiment tant qu'on les regrette.
Lily mit les pieds de l'enfant dans une large cuvette et commença les ablutions à grande eau.
—Et toi, dit Petite-Reine, tu vas rester ici?
—Moi, je vais aller reporter de l'ouvrage. Et nous aurons de l'argent. Et je te mènerai où tu sais bien, faire faire ton portrait pour l'envoyer à petit père.
On y avait été déjà une fois, chez le photographe, mais Petite-Reine, trop enfant, avait bougé. Et dans l'épreuve, c'était un nuage que la Gloriette tenait entre ses bras.
Seulement, on n'avait pas jeté l'épreuve parce que, je ne sais comment, le nuage souriait.
Petite-Reine demanda:
—Y aura-t-il ma cerise sur le portrait?
Elle fut embrassée, toute mouillée qu'elle était, et la jeune mère répondit:
—Je voudrais bien, mais je n'oserais pas.
—Puisque tu dis que petit père riait toujours en regardant ma cerise!
Lily passa son mouchoir sur ses yeux pour essuyer l'eau du baiser et peut-être une larme. Il y a des mots qui font revivre tout un bonheur passé.
Nous sommes dans les enfantillages jusqu'au cou avec cette Gloriette et Petite-Reine. Un de plus, un de moins, le lecteur nous pardonnera.
Petite-Reine avait une cerise, mais si bien faite! une cerise rouge, brillante, avec un peu de jaune d'or au milieu, comme si elle eût pendu encore à l'arbre sous un rayon de soleil.
C'était un fruit de ce travail bizarre et mystérieux que la nature accomplit en se jouant chez celles qui vont être mères. Elles ont des désirs fougueux, impossibles parfois et l'enfant vient, portant quelque part le témoignage du caprice qui ne fut pas satisfait. Il arrive ainsi que la postérité de madame Canada puisse apporter en naissant une goutte de café sous l'œil ou un bon verre de vin bleu répandu sur la moitié du visage. C'est hideux.
Et c'est charmant quand, au lieu des brutales fantaisies de la misère, la jeune femme a souhaité ce que rêvent les heureuses: des fleurs, par exemple.
Dumas fils, qui écrivit ce beau livre: La Dame aux camélias, trouverait dans telle noble demeure du faubourg Saint-Germain le titre d'un autre livre aussi gracieux, mais plus chaste.
La dame aux roses ne se coiffe point comme les autres marquises; elle laisse tomber ses cheveux noirs en larges boucles sur ses épaules. Assurément, il n'y eut jamais que la main d'un époux ou le souffle du vent pour soulever ce riche voile et découvrir les deux roses pâles, divin pastel qu'une envie de sa mère estompa sur le vélin de sa nuque.
J'ai dit le mot, ce sont des envies.
Et Lily, la sauvage, avait eu tout bonnement envie de cerises.
Au temps où Justin, bel étudiant, était fou de Lily et de sa petite, il jouait des heures entières auprès du berceau et c'étaient de longues joies quand on découvrait la cerise.
Seulement la cerise ne pouvait pas être sur le portrait. Le hasard l'avait placée en un lieu qui se voile: entre l'épaule droite et le sein, tout près de l'aisselle.
Avant de passer une petite chemise plus blanche que la neige, Lily baisa la cerise avec un gros soupir.
—Tu dis toujours que père nous aime, reprit Justine, pourquoi a-t-il besoin d'un portrait pour venir nous voir?
—Il ne fait pas ce qu'il veut, répliqua Lily. Donne tes jambes.
C'était pour le pantalon festonné qui tombait sur les bas blancs, rayés d'azur. Puis vinrent les bottines, une paire de joyaux.
—Père est donc malheureux? demanda encore la fillette.
—Oui, puisqu'il est loin de toi... Au corset!
C'était Lily qui avait fait le corset, calculé pour ne point gêner cette chère et frêle taille; c'était Lily qui avait brodé le fichu et la collerette.
—Il faut l'aimer, bien l'aimer, le pauvre père!
—Pas tant que toi, maman?
—Si, autant que moi... passe tes manches.
Elle pensait, la pauvre Gloriette:
—S'il la voyait, mon Dieu!
Et c'était vrai, il eût suffi d'un regard jeté sur cette adorable enfant pour ramener le plus indifférent des pères.
Et Justin autrefois avait si bon cœur!
La robe fut agrafée: une étoffe bien simple, mais choisie avec un goût! et qui vous avait une tournure sur le jupon bouffant! Puis le petit manteau, évasé comme une cape espagnole, puis la toque d'où les cheveux ruisselants s'échappaient.
Un instant la Gloriette resta en extase. Elle n'avait jamais vu Petite-Reine si jolie.
Petite-Reine elle-même, bien qu'il n'y eût point de glace dans la chambrette, avait conscience de sa parure. Elle se tenait droite; on devinait en elle une vague tentation d'être raide.
Mais les lilas de la laitière étaient encore épars sur le berceau. Après avoir hésité pendant la moitié d'une minute, Petite-Reine fut vaincue, et, prenant son élan franchement, elle se roula parmi les fleurs.
En ce moment, un bruit monta de la rue, un bruit plaintif de clochette.
—Mère Noblet! s'écria Lily. Nous sommes donc en retard!
Il y avait eu une montre et même une pendule, mais c'était de l'histoire.
Lily s'élança vers la croisée, d'où elle vit, sur la place Mazas, une bonne femme coiffée d'un large chapeau de paille, couleur tabac, qui conduisait un troupeau de petits enfants, diversement habillés.
C'était madame Noblet, dite la Promeneuse et aussi la Bergère.
En marchant, elle agitait une clochette, comme celle qui pend au cou des moutons, et les mères sortaient des maisons, à ce signal connu, pour lui amener leurs enfants.
—Attendez-moi, mère Noblet, dit Lily par la fenêtre, nous descendons tout de suite.
La Bergère souleva son grand chapeau pour regarder en l'air et fit un signe de tête caressant.
—À votre aise, madame Lily, répondit-elle. Les petits vont s'amuser un peu dans les terrains.
Le troupeau se précipita aussitôt vers un chantier ouvert où s'amassaient des matériaux et où restaient quelques arbres poudreux qui attendaient la hache. On caquetait, on riait, on se disait: «Nous allons avoir Petite-Reine!»
Et la Bergère suivait gravement, tricotant un bas de laine.
Saladin, derrière son voile bleu, attaché au béguin d'apparence monastique, lorgnait tout cela. Les choses se présentaient mieux encore qu'il n'eût osé l'espérer. La Bergère avait l'air d'une momie, sous son vaste abat-jour; le troupeau était nombreux; il ne s'agissait que d'un peu d'adresse.
—J'en ai avalé d'une autre longueur, des sabres! se dit Saladin. Si on avait le placement de la marchandise, j'emporterais la moitié de ce petit monde-là dans ma poche.
Ne perdez jamais aucune parole de ce Saladin qui devait être, avec le temps, un homme considérable. Sous sa chétive enveloppe, il possédait déjà ce grand esprit d'entreprise qui est un don de Dieu. En province, il avait volé à l'américaine avec succès. Le choix du vol à l'américaine indique une intelligence à la fois hardie et pratique. Tout le monde ne peut avoir une boutique de changeur sur le boulevard.
Il y avait même, dans le talent précoce de notre jeune Saladin comme avaleur de sabres, une promesse morale et une garantie. Je ne sais pas si les populations seront de mon avis: pour moi il y a quelque chose de chevaleresque dans le travail de ces mangeurs de fer. Personne plus que moi ne respecte l'armée, cette vaillante gloire de la France. Mais l'imagination est une folle et je me suis laissé parfois bercer par cette pensée pacifique: un Saladin dévorant, quelque beau jour, tous les sabres de l'univers.
On garderait, bien entendu, les panaches et les épaulettes qui ne font de mal à personne pour embellir les fêtes publiques.
Nous ferons, une fois ou l'autre, la biographie de Saladin, dont l'enfance avait été un poème.
Dès à présent, veuillez remarquer en lui, outre l'initiative, la décision et le courage à la besogne, cette tendance heureuse à généraliser les opérations. S'il avait eu le placement de la marchandise, il eût détourné la moitié de la clientèle de madame Noblet.
C'est, à l'état élémentaire, le dialogue sublime de la production et du débouché.
Évidemment, cet adolescent, dont l'éducation avait été négligée et qui n'avait même pas été employé dans le commerce, possédait en lui le germe des grandes combinaisons industrielles.
Il quitta sa pièce de bois où on aurait pu le remarquer et tourna l'angle du boulevard Mazas.
Un seul détail contrariait dans ce qu'il avait vu: c'était la présence d'un gros garçon portant l'uniforme du gamin de Paris, plus un tablier de bonne d'enfant. Ce joufflu semblait innocent mais très robuste. Il avait au bras un immense panier et faisait manifestement partie du troupeau de la Bergère en qualité de chien.
Il n'est pas hors de propos de constater ici que madame Noblet avait une administration fort bien montée, et méritant à tous égards la confiance des familles. Outre le joufflu, qu'on appelait familièrement Médor, elle employait une sous-bergère, bossue et puissamment laide, qui n'offrait aucun danger au point de vue de messieurs les militaires.
La Gloriette fut juste trois minutes à faire sa toilette. Au bout de ce temps, Saladin, qui allait à pas tremblants, courbé en deux comme une pauvre vieille, la vit sortir de la maison, tenant Petite-Reine par la main. Elle traversa la place, récoltant partout sur son passage des sourires et de caressants bonjours.
Justine, la petite coquette, se tenait cambrée déjà et jouissait de son succès.
L'œil rond de Saladin brilla sous son voile, pendant qu'il se disait:
—Elle fait sa sucrée... ah! tu me trouves laid, toi? Patience!
La Gloriette, habillée comme la veille et si jolie que madame Noblet poussa un grand soupir en songeant à ses vingt ans, avait sous le bras un paquet assez volumineux.
—Je vais reporter de l'ouvrage jusqu'à Versailles, dit-elle, un voile de mariée qu'on attend; je ne serai pas revenue avant quatre heures. Je vous recommande bien Justine, ma bonne madame Noblet... mais où donc est votre gardienne?
—Madame, répondit la Bergère, mais j'ai Médor, et puis, je n'aurai qu'à choisir au Jardin des Plantes. Il y en a assez qui tournent autour de chez moi; la place est bonne... D'ailleurs vous savez bien que tous mes enfants mettent Petite-Reine dans du coton... Est-elle assez mignonne, ce trésor-là!
Lily enleva sa fille dans ses bras et lui donna un dernier baiser.
L'omnibus passait.
Mais l'omnibus fut obligé d'attendre, parce que Lily donna encore des recommandations et une pièce blanche pour le cas où Petite-Reine aurait envie de quelque chose, et d'autres baisers après le dernier, et des promesses de bientôt revenir.
Eh bien, dans l'omnibus, personne ne se fâcha. Quand Lily monta enfin, le conducteur lui prit galamment son paquet, et un sourire général salua son entrée.
Au moment où l'omnibus repartait, un coupé qui stationnait de l'autre côté de la place s'ébranla. L'homme au teint de mulâtre que nous avons vu entrer au théâtre de madame Canada sur les pas de la Gloriette, le «pair de France étranger», montra sa figure bronzée à la portière et dit au cocher:
—Suivez!
Le cocher mit aussitôt son attelage au trot.
Madame Noblet et son troupeau prenaient en même temps le chemin du Jardin des Plantes, par le pont d'Austerlitz.
Il y avait un ordre établi. Ordinairement la sous-bergère bossue marchait en avant, suivie des plus petites allant trois par trois. La bergère en chef cheminait sur le flanc de la colonne, et Médor fermait la marche, derrière les grandes.
Aujourd'hui, Médor était en avant et madame Noblet avait le poste d'honneur à l'arrière-garde.
Saladin s'ébranla quand toute la petite armée fut engagée sur le pont, et suivit le même chemin d'un air pensif. Il se demandait ce qu'il allait faire de ses 100 francs, car le doute ne lui venait même pas sur le succès de son entreprise.
Si Boileau écrivait de nos jours une épître sur les inconvénients de Paris, les militaires y auraient une place considérable. Promenant par la ville leur appétit proverbial, leur soif qui jamais ne s'éteint et leur incessant besoin d'aimer, ils encombrent et gênent tout naturellement, comme les voitures de blanchisseuses.
Comme ils n'ont rien à faire, ils marchent à pas lents, regardant tout et désirant tout ce qu'ils regardent; ils font partie intégrante de tous les embarras et n'en savent rien. Leur cœur est un incendie menaçant la voie publique. Supérieurs à don Juan, qui n'aimait que l'amour, ils ont appris, dans les casernes de Quimper ou de Béziers, la féerique légende de Paris, plein de cuisinières distribuant des bouillons et de bourgeoises âgées offrant des petits verres à la jeunesse.
Sur le champ de bataille, ce sont des héros; en temps de paix, on ne sait vraiment où les mettre. Il y a cette lugubre histoire de Versailles, dépeuplé par le prestige de l'uniforme. Ce n'est pas loin, allez-y voir.
Le foin y pousse dans les rues, les duchesses y font la soupe, en l'absence du dernier cordon bleu, mangé par les cuirassiers. Entre dix et soixante-douze ans, nulle personne du sexe n'ose sortir sans l'appui d'un brigadier corroboré de quatre gendarmes.
Tel est l'état actuel et vraiment malheureux de la ville fondée par le grand roi. Que Paris tremble!
À gauche en entrant par la grille du Jardin des Plantes qui ouvre sur la place Valhubert, on trouve un bosquet très vaste, dévolu aux jeux des enfants et aux galanteries entre bonnes et militaires. J'ai entendu de vieilles gens appeler ce lieu le bois de la Reine; madame Noblet y prétendait un vague droit de propriété; quand les collèges y venaient, elle se plaignait à un fossile de ses amis, nourri dans une pension de la rue Copeau et remarquable par l'immensité de son garde-vue vert.
Le fossile n'était pas éloigné non plus de considérer comme des usurpateurs ceux qui venaient s'asseoir sur son banc, en face des plates-bandes contenant la série des plantes alimentaires.
Ce fut vers le bosquet que madame Noblet dirigea son troupeau, en bon ordre. Elle le parqua, selon la coutume, dans un carré délimité par un certain nombre d'arbres connus, et comprenant le banc du fossile. Madame Noblet prit position sur le banc où elle garda une place à son ami, et Médor, avec le panier, fut placé à l'autre extrémité du carré.
Il était matin, les bonnes n'arrivaient pas encore. C'est à peine si quelques uniformes impatients se montraient déjà dans les parties sombres du bosquet, où l'on voyait aussi une demi-douzaine d'étudiants assis par terre sans façon au pied des arbres et lisant qui Ducaurroy et Touillier, qui un traité de matière médicale.
C'est ici un autre Pays latin peu connu. Presque toutes les pensions bourgeoises du quartier Saint-Victor nourrissent à prix réduit des étudiants pauvres et laborieux dont le Jardin des Plantes est l'académie.
La Bergère s'étant installée commodément, le petit peuple se mit à jouer, gardant une excellente discipline. Il y avait bien une vingtaine d'enfants de différents âges. Personne ne dépassait jamais les limites imaginaires, tracées par la volonté de madame Noblet. Médor, assis auprès du panier, se mit à dévorer un petit tas de desserts acheté à l'«Arlequin» de la rue Moreau, avec un demi-pain de munition.
On jouait à la dame, et bien entendu, malgré son jeune âge, Petite-Reine était la dame. Elle épandait autour d'elle un charme; on l'enviait, mais on l'aimait.
Saladin fit le tour de la grille et entra par la porte de la rue Buffon. Il se tint longtemps à l'écart, regardant le jeu comme un renard qui guette des poules et combinant sans doute son plan.
Tous les jeunes soldats, épars dans le bosquet, vinrent tour à tour lui faire des yeux tendres. Quelques-uns même se risquèrent jusqu'à glisser sous sa coiffe des paroles passionnées. Son déguisement avait beau faire de lui une vieille très laide, don Juan, non gradé, ne s'arrête pas pour si peu. Ce sont des volcans que nos conscrits.
Madame Saladin les repoussait avec fierté, mais sans rudesse, les priant de ne pas outrager une mère de famille. Elle devinait vaguement que ces acharnés chercheurs d'aventures pouvaient, à leur insu, devenir ses auxiliaires.
Elle en avait besoin, car les choses n'allaient pas comme elle l'avait espéré. Le petit troupeau, parqué sous l'œil de ses gardiens, se défendait de lui-même, et madame Saladin avait déjà considéré en elle-même que la grosse main de Médor devait lancer, à l'occasion, de formidables coups de poing.
Ce qu'il eût fallu, ce que Saladin avait rêvé, c'était la promenade autour des parcs où sont les animaux; des allées, des venues, l'attention des enfants sans cesse excitée, Médor courant après les traînards, et madame Noblet ne sachant plus lequel entendre.
Saladin se disait:
—Ça sera dur. Elle est rusée, la vieille rodriguesse! Elle aime mieux tricoter son bas tranquillement que de courir, et puis, je parie qu'elle fréquente une antiquaille qui va venir s'asseoir sur son banc... Là! j'ai gagné!
Le fossile arrivait en effet, descendant l'allée Buffon à petits pas comptés. Il portait une lévite à gigot du temps de la Restauration, des souliers à boucles et une casquette à auvent.
C'était un beau sujet, bien desséché, avec une canne en corbin et le calendrier de 1819 imprimé sur sa tabatière.
Il avait tué en duel autrefois, lors de l'invasion, deux officiers russes, un Prussien et un Autrichien. On l'appelait alors, au café Lamblin, le «mangeur de cosaques».
Il racontait cela.
Ce que c'est que de nous!
Maintenant, on lui avait donné le nom de fossile à cause de son état très avancé de pétrification et parce que le quartier est plein de la gloire du Cuvier. Il était courtois, mais irritable. Quand il se fâchait, il avait la même voix que les trois pygargues, logés entre les aigles et les vautours, au bout de la hutte des oiseaux.
Dès que les pygargues l'entendaient de loin ils criaient.
Le fossile vint s'asseoir à sa place, sur son banc; madame Noblet et lui se firent les politesses d'usage, après quoi l'ancien mangeur de cosaques appela Petite-Reine pour lui donner trois pastilles de chocolat, apportées dans du papier.
Il détestait les enfants, mais il aimait Petite-Reine.
Ces choses étant faites, il croisa ses deux mains sur sa canne, plantée entre ses deux jambes, et se laissa aller au sommeil en disant:
—Si elle saute à la corde, vous m'éveillerez, chère madame.
Elle, c'était Petite-Reine.
En vérité, jusqu'à présent, le déguisement du pauvre Saladin n'avait pas produit de résultats bien appréciables. L'arrivée du fossile marquait l'heure de midi aussi sûrement que le canon du Palais-Royal.
Après tout, c'est un dur métier que celui de loup. Ils rôdent parfois terriblement longtemps, le ventre creux, autour des bergeries. Personne n'a pitié d'eux, parce que personne n'en mange; mais comme nous plaignons ces doux agneaux, à cause des côtelettes!
Vers une heure, sur un signe de la Bergère, Médor ouvrit le panier aux provisions et tous les enfants vinrent reconnaître leur déjeuner. Saladin commençait à avoir faim, ce qui engendre la tristesse. Il se demanda pour la première fois:
—Est-ce que tu vas te casser une jambe de cent sous, ma fille?
Il s'éloigna, craignant d'exciter l'attention en pure perte. L'heure passait. De la façon dont les choses allaient, il était aussi impossible de «faire ses frais» que de prendre la lune avec les dents.
Saladin, soucieux et se creusant la tête, atteignit la grande grille, où il déjeuna d'un de ces petits pains qu'on jette aux ours. Avec le reste de son argent, il acheta un sucre de pomme, une demi-douzaine de biscuits et un bonhomme de pain d'épice; puis il revint par l'allée Buffon.
Le jardin s'emplissait, les provinciaux arrivaient; malheureusement les neuf dixièmes des promeneurs tournaient à droite pour rendre leurs devoirs aux lions, à l'éléphant, à la girafe et à l'hippopotame.
Il y avait une place libre sur le banc le plus rapproché de celui où madame Noblet et son mangeur de cosaques poursuivaient leur silencieuse entrevue. Saladin s'y assit à tout hasard, les mains croisées sous son châle et si doucement humble que chacun pensa: Voilà une bonne vieille qui n'a pas l'air heureuse!
—À la corde! à la corde! fit-on dans le troupeau.
Aussitôt et comme par enchantement, un cercle de curieux se forma.
—Que personne ne se mette devant moi! cria le fossile sous son énorme visière, en levant sa canne d'un geste tremblant et menaçant.
On obéit en riant et il y eut une ouverture au cercle, en face du banc.
Médor prit un bout de la corde; ordinairement, c'était la sous-bergère qui tenait l'autre bout. Son emploi fut donné à une «grande». Madame Saladin, sous prétexte de mieux voir, se glissa dans le cercle.
La grande tournait mal et fit manquer Petite-Reine au premier vinaigre. Or, depuis que le monde est monde, on n'avait jamais vu entrer, sauter et sortir aussi adroitement que Petite-Reine. Le mangeur de cosaques jeta son cri d'oiseau auquel les pygargues répondirent dans le lointain, et Médor chercha des yeux dans le cercle une figure connue.
Juste à ce moment, madame Saladin écartait son châle comme si la main lui démangeait.
—C'est ça, la mère, dit Médor qui vit le mouvement, prenez la corde! et attention!
Le cœur de madame Saladin battit, elle eut un bon sourire et prit la corde. Petite-Reine, bien secondée, récolta un tonnerre d'applaudissements.
—Remercie madame, trésor, lui cria la Bergère. Il faut de la politesse.
Justine, toute rose et toute gracieuse, vint tendre son front à madame Saladin, qui lui donna un sucre de pomme après l'avoir embrassée.