—C'est carré, dit Comayrol.
—Il est franc comme l'or, appuya le bon Jaffret.
—Qu'entendez-vous par la part du lion? demanda le Dr Samuel.
—S'il s'était agi seulement de mes quinze cent mille francs, répondit Saladin, j'aurais exigé moitié.
—À la bonne heure! s'écria l'assistance en chœur, moitié! ne nous gênons pas!
—Mais, poursuivit Saladin, puisqu'il y a en outre les deux millions, chacun de nous gardera sa part: vous aurez, vous, les deux millions et j'aurai, moi, les quinze cent mille francs.
Le bon Jaffret souffla dans ses joues.
—Diable! dit le Prince.
—Vous êtes fou, mon bon, décida Comayrol.
Gioja riait dans sa barbe teinte.
—C'est comme cela, dit tranquillement Saladin, à prendre ou à laisser.
—Avec quinze cent mille francs, fit observer Samuel, on achèterait toute la serrurerie de Paris.
—Vous n'y êtes pas! riposta Comayrol en riant, notre nouveau Maître veut nous faire payer ainsi le jeune et joli sang qu'il va infuser dans nos vieilles veines.
—Juste! fit Saladin. Je ne vous défends pas de trouver cela cher, mais c'est mon prix.
—Et si ce n'est pas le nôtre? dit Comayrol en le regardant fixement.
Ses joues étaient écarlates jusqu'aux oreilles. Saladin soutint son regard et répondit froidement:
—Ce serait fâcheux, monsieur Comayrol; j'ai mis dans ma tête que vous en passeriez ce soir par mon caprice, sinon je vous abandonne.
Les membres du club essayèrent de rire, mais Saladin répéta en scandant les mots:
—Je vous abandonne... d'abord; et puis je me fais une carrière dans l'administration en découvrant votre pot aux roses.
Il était assis, comme nous l'avons dit, vis-à-vis d'un groupe formé par le docteur, Jaffret, Comayrol et le Prince. En face de lui, au-dessus du divan qui servait de siège à ces messieurs, il y avait une grande glace.
Derrière lui, touchant le dossier de sa chaise, se trouvait une table qui soutenait un flambeau.
Au-delà de la table, se tenait Annibal Gioja tantôt immobile, tantôt se promenant de long en large.
Aux dernières paroles prononcées par Saladin, celui-ci vit les yeux de ses quatre interlocuteurs se fixer simultanément sur Gioja.
Saladin savait où était Gioja. La glace, fumeuse et tachée, lui renvoyait confusément l'image de l'Italien qu'il ne perdait pas un seul instant de vue.
Quelque chose brilla dans la main droite de ce dernier qui fit un pas vers la table. Les yeux des quatre membres du Club des Bonnets de soie noire se baissèrent en même temps, et le bon Jaffret eut un tout petit frisson.
—Tiens! dit Saladin, le vicomte Annibal n'a pas perdu l'habitude du stylet napolitain.
Il tourna la tête négligemment. L'Italien qui marchait sur lui s'arrêta court. Mais quand Saladin reprit sa position vis-à-vis de ses quatre interlocuteurs, la scène avait changé complètement. Chacun d'eux, même le bon Jaffret, avait le couteau à la main.
—Et que dirait monsieur Massenet? demanda Saladin en riant.
—Massenet ne dira rien, répondit Comayrol qui se mit sur ses pieds, il en mange. Tu es frit, mon petit!
Sans se retourner, Saladin prit sur la table le flambeau, qui était à portée de sa main, et l'éleva au-dessus de sa tête.
Au même instant trois petits coups furent frappés aux carreaux de la fenêtre qui donnait sur la ruelle.
Les couteaux disparurent comme par enchantement.
Et tout se tut, même le bruit des respirations.
—Les volets ne sont donc pas fermés aujourd'hui! dit tout bas Comayrol, au bout de quelques secondes, en ponctuant sa phrase avec un juron du Midi.
—Comment ne sont-ils pas fermés! ajouta le bon Jaffret.
—Ils étaient fermés, répondit Saladin, bien fermés, mais j'ai fait mon tour, avant d'entrer, avec papa. On a quelques bons amis ici près.
—Bonjour les vieux! cria une voix au-dehors, dans la ruelle, ça va-t-il comme vous voulez?
Comayrol se précipita à la fenêtre et l'ouvrit.
—Qui est là? demanda-t-il. Personne ne répondit.
Son regard interrogea la ruelle sombre qui semblait déserte.
Pendant cela, de cette main qui naguère tenait le couteau, le bon Jaffret prit les doigts de Saladin et les serra affectueusement en disant tout bas:
—Toute cette petite machinette est remarquablement intelligente, et je vous donne ma voix de tout mon cœur, mon biribi.
Le Prince, qui avait fait le tour de la table, vint toucher l'épaule du Dr Samuel:
—Vous demandiez un homme, dit-il, en voici un.
—On ne sait pas, répondit le docteur. On va voir. Saladin répondit au bon Jaffret:
—Ça n'était pas malaisé à exécuter, vous êtes des bandits âgés et mûrs pour la retraite. Je m'y serais pris autrement, si vous aviez eu vingt ans de moins. Fermez voir la fenêtre, papa Comayrol, ajouta-t-il; vous êtes encore le plus vert de la bande, et, en cherchant bien, on vous retrouvera du nerf sous la peau. Mais, parole d'honneur, vous aviez besoin d'être remontés; vos cinq couteaux étaient si drôles! je me suis cru au salon de cire.
Comayrol restait auprès de la fenêtre et ne cachait point sa mauvaise humeur.
—Tu dis vrai, petit, prononça-t-il, entre ses dents: voilà quinze ans, tu n'aurais pas eu le temps de lever la chandelle!
Saladin lui envoya un baiser.
—Mon bon, dit-il, nous ferons une paire d'amis, nous deux, quand tu m'auras juré obéissance. Voyons! ne nous endormons pas. Faites semblant de délibérer un petit peu, mes vénérables, pendant que je vais faire semblant de ne pas écouter, et puis vous me donnerez votre réponse officielle.
Il s'éloigna du divan et alla prendre Le Journal des villes et campagnes à l'autre bout de la chambre. Les membres du Club des Bonnets de soie noire se formèrent en groupe, et le bon Jaffret dit de sa voix la plus caressante:
—Annibal Gioja, respecté Maître, je vous demande la parole. Vous me l'accordez, merci. Vous êtes dégommé, mon garçon, et il n'y a pas grand mal.
Gioja répondit à voix basse quelque chose que Saladin ne put saisir.
La délibération dura juste deux minutes, après quoi l'éloquent Comayrol, rendu à toute sa belle humeur, s'avança vers lui à la tête du club et lui dit:
—Maître, le Scapulaire est à vous.
Gioja fit mine d'entrouvrir sa redingote.
—Garde, garde, mon garçon, lui dit Saladin, ce sont des formalités surannées. Nous ne détruirons rien de vos vieux usages, destinés à frapper l'imagination grossière de la populace, mais quant à nous autres, nous sommes au-dessus de tout cela. Est-il bien entendu que vous me nommez Père-à-tous et Habit-Noir en chef à l'unanimité? Levez la main!
Toutes les mains s'étendirent, même celle de Gioja.
—Bien! dit Saladin qui se redressa et les enveloppa d'un regard dur. Vous n'aimez pas les discours, je supprime le sabre que j'avais compté avaler pour ma bienvenue. C'est fini de rire. Asseyez-vous, nous allons causer.
On sonna le garçon pour renouveler les rafraîchissements. À l'exception de Gioja, tout le monde était, sinon joyeux, du moins émoustillé par une curiosité très vive. Le bon Jaffret voulait offrir à monsieur le marquis un petit ambigu fin, genre Pompadour, mais cet austère Saladin préféra un bock de bière. Chacun se fit donc servir à sa guise. Le Prince demanda un carafon de douceurs.
—Il fait jour, dit Saladin d'un ton cassant quand les portes furent refermées, attention! Je ne vous ai pas vanté ma marchandise, au contraire, cette maison-là m'appartient depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux mansardes, et pour ne pas vous faire languir, je vous expliquerai ma situation d'un seul mot: je suis l'amant heureux de mademoiselle de Chaves.
—Par exemple! s'écria Gioja, elle est forte! Le duc et la duchesse n'ont pas d'enfants.
—Le fait est, murmura le bon Jaffret, que je n'ai jamais entendu parler de mademoiselle de Chaves.
Comayrol dit:
—Le Maître ne peut pas se blouser comme cela du premier coup; il a son idée.
—Il a bien plus d'une idée, repartit Saladin, et commençons par établir une chose, c'est que je n'ai plus aucune espèce d'intérêt à vous tromper, puisque je n'attends rien de vous.
—C'est juste, fit-on à la ronde.
Et le Prince ajouta:
—Quel gaillard! écoutez!
—En conséquence, reprit Saladin, quand je vous dis une chose, c'est qu'elle est vraie, à moins que je ne fasse erreur moi-même. Tout homme est sujet à s'égarer. Mais ici, comme il s'agit d'une charmante personne qui m'a confié le soin de son bonheur, comme je suis d'accord avec madame la duchesse et comme madame la duchesse est d'accord avec monsieur le duc, je crois pouvoir vous affirmer, messieurs et chers subordonnés, que je ne suis pas le jouet d'un rêve. Mademoiselle de Chaves vous sera présentée demain.
—Elle n'est donc pas à l'hôtel? demanda Gioja.
—Mon brave, répondit Saladin, ouvrez vos deux oreilles, nous allons nous occuper de vous. Il n'y a pas de sot métier, je suis de cet avis-là; mais votre industrie particulière auprès de cet honnête sauvage qu'on nomme M. de Chaves est une gêne pour nous dans le présent, et peut devenir un danger dans l'avenir.
—Écoutez! fit le Prince qui avait dû habiter l'Angleterre et assister aux séances du Parlement.
—Le Maître, dit Gioja, ignore sans doute que cette industrie dont on parle a été le trait d'union entre le conseil et monsieur le duc.
—Je n'ignore rien, mon brave, et il y a du temps que je vous suis tous, à portée de voir et d'entendre. Les services d'un genre spécial que vous rendez à M. de Chaves ont pu entrouvrir une porte à nos respectables amis Jaffret et Comayrol; c'est parfait, je vous en remercie au nom de l'association; mais la porte est grande ouverte et je vous répète que vous nous gênez désormais. Vous marchez en aveugle le long d'une route où notre poule aux œufs d'or a coutume de pondre.
—Voyons, voyons, dit Comayrol, comprends pas!
—Le jeune maître est ami des métaphores, ajouta le bon Jaffret.
Mais le Dr Samuel murmura:
—Moi, je crois comprendre.
Le fil de Louis XVII ouvrait des yeux énormes.
—Il ne me plaît pas tout à fait, reprit Saladin, de mettre les points sur les «i». Je pense que je n'excède pas les bornes de mon autorité en donnant au vicomte Annibal Gioja un avis paternel. Toute cette histoire de mademoiselle Saphir est mauvaise pour nous.
—Mademoiselle Saphir! répétèrent quelques voix étonnées.
—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Comayrol.
Le bon Jaffret caressait Saladin du regard.
—Il monte ses petits coups en perfection! soupira-t-il. Quel joli jeune homme!
Gioja avait tressailli vivement.
—J'ignore qui a pu vous apprendre... commença-t-il.
—C'est peut-être le roi Louis XIX, répondit Saladin qui tendit la main en riant au Prince, enchanté de cet honneur. En tout cas, au nom du conseil qui m'écoute et qui m'approuve, je vous ordonne d'enrayer.
—Chacun de nous, objecta l'Italien, garde sa liberté d'action pour ses affaires particulières.
—Non pas! dit Comayrol.
—Cette doctrine, ajouta Jaffret, est complètement subversive du grand principe d'association!
—C'est mon avis, appuya le Dr Samuel.
—Et le Gioja, ajouta le Prince avec zèle, est expressément chargé de faire le mort!
—Il ferait le mort au naturel, reprit Saladin dont la voix baissa, si, par hasard, fantaisie lui venait de désobéir à son chef... Veuillez me regarder, Annibal Gioja, s'interrompit-il. De ce qui s'est dit ici, ce soir, un mot répété par vous aux oreilles de M. de Chaves pourrait non seulement faire manquer l'affaire, mais encore mettre en péril toute la confrérie. En conséquence, on pourrait présentement vous ficeler comme un paquet et vous placer par précaution en lieu sûr. Ce serait peut-être de la prudence.
—Je jure..., voulut interrompre Gioja.
—Taisez-vous! Je n'attache pas plus de prix que vous à vos serments. Ce qui m'arrête, c'est que, d'un autre côté, le duc, habitué à vous voir tous les jours, pourrait concevoir des soupçons ou des craintes, si vous disparaissiez ainsi subitement. Il y a une chose en laquelle je crois, c'est l'amour déréglé que vous avez pour votre peau. Cela vous sauve.
Il y eut un sourire sur toutes les lèvres. Gioja était livide.
—Vous êtes poltron, continua froidement Saladin, c'est là une garantie certaine et dont je me contente, en prenant soin de vous dire: il vous est enjoint par le conseil de laisser mademoiselle Saphir en repos, et je vous tuerai comme un chien si votre commerce nous barre la route!
Il y eut un silence. Le conseil approuvait évidemment, et le bon Jaffret exprima l'opinion générale en disant à ses deux voisins:
—Il a la sagesse précoce de Salomon, ce cher enfant. Comayrol hocha la tête et murmura:
—Vayadioux! il met de l'animation dans nos séances.
—C'est Dieu qui l'a envoyé, s'écria le Prince, pour régénérer une grande institution!
—Un point final! dit Saladin. Gioja est réglé, n'en parlons plus. Docteur Samuel, je vais vous adresser une question scientifique: connaissez-vous les envies?
—Il y en a de différentes sortes, en médecine, commença le praticien.
—Fort bien, interrompit Saladin, vous connaissez les envies. Je suppose, en effet, qu'il y en a de plus d'une sorte, car j'en ai vu, moi, de toutes les couleurs. La question scientifique est celle-ci: pensez-vous qu'il soit possible d'imiter une envie sur le corps d'une personne saine? Je m'explique: vous voudriez, par exemple, reproduire, sur le sein d'une jeune femme, un de ces signes qui sont les plus habituels, à cause de la gourmandise des filles d'Eve, une moitié de pêche, une prune de reine-claude, une grappe de groseilles, le pourriez-vous?
—Très certainement, répondit Samuel, nous avons des caustiques et des réactifs.
—Parfait! et la légère différence de plan qui existe à la surface de ces envies?
—Eh! eh! dit le docteur en souriant, vous êtes décidément un observateur. Ceci est peut-être plus difficile, mais néanmoins je puis affirmer que le moyen de produire cette légère extumescence, sans nuire à la santé, n'est pas introuvable.
—Et savez-vous un peu dessiner, docteur? demanda encore Saladin.
—Je crois deviner..., voulut dire le docteur.
—Devinez tant que vous voudrez, interrompit Saladin, je n'ai pas l'intention de vous parler en paraboles, mais répondez.
—Eh bien! oui, fit le docteur, s'il s'agit d'un fruit je le dessinerais, je le peindrais même, ayant cherché autrefois dans les arts une distraction et un délassement.
Saladin se leva.
—Messieurs, dit-il, je suis tout particulièrement satisfait d'avoir noué avec vous des relations qui ne peuvent manquer d'être fructueuses pour vous et pour moi. La séance est levée, à moins que vous n'ayez quelques communications à me faire.
—Mais, dit Comayrol, nous n'avons arrêté aucune mesure.
—En effet, soupira Jaffret, notre jeune Maître nous laisse dans un crépuscule un peu inquiétant.
Saladin leur tendit la main à tous les deux.
—Nous ne nous séparons pas pour longtemps, mes très chers, répondit-il; dormez bien seulement cette nuit, car je ne répondrais pas de votre sommeil pour la nuit qui viendra.
—Il fera jour? demanda le Prince.
—Vous ne sauriez croire, répondit Saladin, comme ces vieilles formules, reste d'un temps qui était l'enfance de l'art, me semblent puériles... mais enfin ne changeons rien: il est des traditions qui sont respectables. Je vous laisse. Chacun de vous entendra parler de moi demain avant midi. Si dans vos sagesses vous trouviez qu'il est bon d'attacher le Gioja ici présent par la patte, je vous laisse carte blanche. Docteur, préparez vos caustiques, vos réactifs et toute votre boîte à couleurs; demain, à la première heure, je serai chez vous. Et à propos de cela, s'interrompit-il, voulez-vous bien me donner votre adresse?
Le Dr Samuel lui tendit sa carte.
—Je me rendrai chez vous, poursuivit Saladin, avec une charmante jeune personne très douillette, je vous en préviens, et qu'il ne faudra pas faire crier, à laquelle vous aurez la bonté, remplaçant en ceci la Providence, d'appliquer sur le sein droit une cerise de l'espèce dite bigarreau, qui lui vient d'une envie de sa mère.
Il salua à la ronde et prit la porte.
Un grand silence régna, après sa sortie, dans le petit salon qui servait de sanctuaire aux membres du Club des Bonnets de soie noire. Le docteur tournait ses pouces, Jaffret buvait son punch à petites gorgées, et Comayrol allumait une forte pipe qu'il avait gardée jusqu'alors dans sa poche, peut-être par respect. Ce fut le fils de Louis XVII qui rompit le silence.
—Il paraît, dit-il, que nous allons être menés grand train!
—Peuh! fit Comayrol.
—Il a de l'acquit pour son âge, dit le bon Jaffret, mais si l'ami Gioja n'était pas une poule mouillée de qualité supérieure, l'affaire du flambeau n'était pas forte.
—J'attendais un regard pour frapper, dit l'Italien d'un air sombre.
—La force du petit, fit observer Samuel, est évidemment dans le mépris qu'il a pour nous. Je ne déteste pas cette façon de raisonner et, en définitive, nous avions besoin d'un homme.
—Est-ce un homme? demanda Gioja.
—Ma foi, répondit le docteur, je n'en sais rien, mais je sais que ce n'est pas tout à fait un ignoble poltron comme toi, ami Gioja.
—Qui vivra verra, gronda celui-ci.
Comayrol et Jaffret le regardèrent en même temps.
—Moi, dit Comayrol, je suis content que Gioja n'ait pas frappé.
—Moi de même, fit le bon Jaffret.
Samuel ajouta:
—Sans être décrépits, nous ne sommes plus de la première jeunesse, et il n'est pas mauvais d'avoir un gaillard qui se mette en avant.
Aucun d'eux évidemment ne disait ce qu'il avait sur le cœur.
—Voici vingt-cinq ans, reprit Jaffret en frappant doucement sur l'épaule de Comayrol, quand tu prononças ton discours à propos du portefeuille de l'homme assassiné, là-bas, au cabaret de la Tour de Nesle, derrière la Chaumière, tu avais un bagou dans ce genre-là, sais-tu?
—Un peu plus élégant, je suppose! répliqua l'ancien clerc de notaire, et je remuais des idées qui auraient de la peine à entrer dans la cervelle étroite de cet arlequin-là!
—Il faut dire pourtant, continua Jaffret, qu'il y eut là deux personnes pour te river ton clou: Toulonnais-l'Amitié et Marguerite de Bourgogne.
—On avait six pieds de plus en ce temps-là! s'écria Comayrol l'œil brillant et le sang aux joues.
—Ce qui n'empêche pas, poursuivit paisiblement Jaffret, qu'il s'agissait alors de vingt misérables billets de mille francs, et qu'aujourd'hui nous parlons de millions. Messieurs et chers amis, nous étions jeunes, ardents, nous avions toutes les illusions, tous les espoirs, tous les désirs. Avec vingt mille francs, on peut commencer une fortune à cet âge; à l'âge que nous avons, il faut la fortune faite, beaucoup d'argent et peu d'ouvrage. Ce jeune coquin est venu vers nous juste à son temps.
—Il coûte cher, fit observer Comayrol.
—C'est en ceci, répondit Jaffret, que nous pourrons avoir recours contre lui dans la question du partage. Il a eu raison de nous dire qu'il était le maître de la situation au point de vue du travail à faire; mais l'opération faite, les rôles changent. Le bas peuple de notre confrérie ne connaît que nous.
—J'y songeais, fit l'ancien clerc de notaire.
—Moi de même, appuya le Dr Samuel; nous sommes vieux, mais...
Il se prit à rire et les autres l'imitèrent.
—Pas si décrépits! acheva le bon Jaffret qui humait la dernière goutte de son punch.
Ainsi était attaqué le véritable état de la question.
—Ma parole! ma parole! dit le Prince, vous êtes encore plus futés que lui!
—Et puis, reprit Jaffret, je suppose qu'après le coup nous ayons ce qu'il faut de foin dans nos bottes, eh bien! il nous importe assez peu vraiment que le Père-à-tous de cette vieillerie, l'association des Habits Noirs, à laquelle nous n'appartiendrons plus...
—À laquelle nous n'avons jamais appartenu! intercala le Dr Samuel.
—C'est juste... Que le Père-à-tous, disais-je, s'appelle Annibal Gioja ou monsieur le marquis de Rosenthal. Voici dix heures qui sonnent à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mes petits, je vais aller me mettre au lit.
Il planta son chapeau à large bord sur son bonnet de soie noire et se dirigea vers la porte, en s'appuyant sur sa canne.
Ayant de passer le seuil il se tourna vers l'Italien et lui dit sans rien perdre de sa douceur ordinaire:
—Toi, mon fils, si tu m'en crois, marche droit!
La lourde main de Comayrol touchait en ce moment l'épaule de Gioja.
—Vayadioux! dit-il en le regardant fixement. Marche droit, mon bonhomme! S'il arrivait quelque chose au petit d'ici demain soir, tu serais haché menu comme chair à pâté.
Il sortit. Samuel l'imita et ne dit rien, mais son regard parla pour lui.
Vint enfin le fils de Louis XVII qui donna une poignée de main à l'Italien en lui disant:
—Il paraît que ta peau ne vaudrait pas deux sous si tu bougeais, ma vieille! Nous avons enfin un homme.
Annibal Gioja resté seul se laissa choir sur le divan et mit sa tête entre ses mains.
—Il y a une affaire pourtant! murmura-t-il, et ils n'iront pas me chercher jusqu'en Italie!
À cette même heure, on eût rencontré Similor et son fils Saladin marchant bras dessus, bras dessous dans les rues désertes qui sont au-delà du Luxembourg.
Saladin avait rejoint son honoré père en quittant le café Massenet, et avait bien voulu le féliciter sur la façon précise et adroite dont Similor venait de jouer son bout de rôle.
Ils causaient. Monsieur le marquis de Rosenthal, était, ce soir, d'une humeur expansive.
—Vois-tu, papa, dit-il en arrivant au bout de la rue de l'Ouest, je ne ferai qu'une seule affaire avec ces momies. Le vol n'est pas ma vocation. Ça peut servir de point de départ à un honnête homme, mais, en somme, il n'y a que le commerce. J'ai tout arrangé dans ma tête: trois mille livres de rentes suffisent à ton bonheur, pas vrai?
—Mais..., voulut dire Similor.
—Faisons ton compte, interrompit Saladin: avec six cents francs de loyer, tu as un petit paradis, douze cents francs pour ta nourriture, quatre cents francs pour ta toilette, il te reste six cents francs pour l'argent de poche et la blanchisseuse. Si tu veux, tu feras des économies.
—Quand, toi, tu auras un million et demi! s'écria Similor indigné.
—Moi, papa, c'est différent, répondit monsieur le marquis sans s'animer le moins du monde. Je pourrais avoir les deux autres millions et le reste, si je voulais, rien qu'en jouant le rôle de gendre. Je serais là comme un coq en pâte; j'y ai songé; ce qui m'arrête, c'est ma femme. Je suis né célibataire, vois-tu, on ne se fait pas... et d'ailleurs la situation ne peut pas se prolonger bien longtemps: cette Saphir nous jouera quelque méchant tour un de ces matins. Je ne parle pas du Gioja, mon pied est sur sa tête, mais il y a Échalot et la Canada qui se remuent. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud et enlever l'histoire d'un coup. Dans trois jours tout doit être fini, et alors mademoiselle Saphir pourra montrer sa cerise, la seule vraie et authentique, je m'en bats l'œil... Hé! cocher!
Un fiacre passait qui s'arrêta.
—Papa, dit Saladin en enjambant le marchepied, rentre en te promenant ou monte sur le siège; j'ai à causer avec moi-même.
Il s'installa au fond de la voiture et referma la portière sur le nez de l'auteur de ses jours.
La jeune modiste que Saladin avait montrée à son père Similor à travers les carreaux du magasin de modes de la rue de Richelieu s'appelait simplement Marguerite Baumspiegelnergarten (prononcez Bospigar), et avait reçu le jour quelque part en Germanie, d'où elles viennent par centaines, comme les clarinettes.
Nous savons que Similor lui avait trouvé un grand air de ressemblance avec mademoiselle Saphir. Il en était ainsi sauf la grâce et l'expression, et Marguerite Baumspiegelnergarten, plus connue sous le nom de Guite-à-tout-faire, était une fort jolie personne de dix-sept à dix-huit ans, qui en paraissait quinze.
Son nom de Guite-à-tout-faire n'avait pas absolument trait à ses mœurs, qui étaient celles d'une modiste; il se rapportait surtout au grand nombre de métiers qu'elle avait essayés, malgré son jeune âge. Elle était adroite comme une fée et réussissait à tout; mais, en même temps, elle était atteinte du péché de paresse à un tel degré qu'il lui était arrivé de se laisser souffrir de la faim pour ne point travailler.
Elle avait vendu des balais dans les rues, chanté aux carrefours, figuré dans les petits théâtres, cousu des chemises, piqué des bretelles et des bottines; elle avait en outre trouvé moyen, au dire de ses ennemis, de passer quelques mois à Saint-Lazare.
Néanmoins, elle trouvait toujours à se placer, même dans les maisons honorables, parce que personne à Paris ne savait chiffonner comme elle, en deux tours de pouce, un chapeau à la chien.
Depuis quelque temps, monsieur le marquis de Rosenthal passait, à l'atelier, pour être l'amant de Guite-à-tout-faire.
Ces demoiselles ne trouvaient pas qu'il eût la touche exacte des jeunes héritiers du faubourg Saint-Germain mais elles lui accordaient de beaux cheveux bien peignés, et, quand son état de coulissier amateur fut connu, Guite reçut les félicitations de ses compagnes.
La coulisse a des charmes étranges pour ces demoiselles.
Quand on félicitait Guite, elle souriait ou elle rougissait, suivant son humeur du moment, mais il semblait toujours qu'elle eût un secret suspendu aux lèvres.
Et ce secret, eu égard à l'expression du sourire, ne devait pas être à l'avantage de monsieur le marquis de Rosenthal.
Ces demoiselles en étaient venues à traduire ce sourire vaguement, mais tristement, et quand monsieur le marquis de Rosenthal passait, elles disaient:
—C'est ce pauvre jeune homme!
Un peu comme s'il lui eût manqué un bras ou un œil.
Le lendemain de cette soirée que nous avons passée en compagnie des membres du Club des Bonnets de soie noire, entre cinq et six heures du matin, Saladin frappa à la porte d'une petite chambrette, située au plus haut étage de la plus haute maison de la rue Vivienne, et qui était la retraite de mademoiselle Marguerite Baumspiegelnergarten.
On demanda: «Qui est là?» et monsieur le marquis de Rosenthal se nomma.
Aussitôt, il se fit un bruit dans la chambre, où mademoiselle Guite n'était évidemment pas seule. Il y eut des allées, des venues, un son flasque de pantoufles, un retentissement sec de talons de bottes; en même temps on causait et l'on ne se gênait vraiment pas pour rire.
Monsieur le marquis de Rosenthal n'avait pas l'air formalisé le moins du monde, seulement, comme il était pressé, il laissait de temps en temps échapper un geste d'impatience en se promenant sur le carré.
Au bout d'un quart d'heure, la porte de mademoiselle Guite s'ouvrit. Un jeune homme sortit qui ressemblait assez à un commis de nouveautés. Il salua monsieur le marquis de Rosenthal avec un sourire moqueur qui ne manquait pas d'une certaine impertinence. Monsieur le marquis lui rendit son salut gravement et entra.
La chambrette était fort en désordre. Guite, vêtue d'un peignoir de mousseline, avait commencé à se coiffer devant sa petite toilette. Ses cheveux magnifiques étaient épars; elle avait les épaules demi-nues.
Et ses épaules, en vérité, étaient remarquablement belles.
Saladin ne les regarda pas. Il s'assit sur une chaise et dit:
—Allons, allons, mignonne, nous sommes en retard.
Guite rejeta ses cheveux prodigues en arrière et lui envoya le plus coquet de ses sourires.
—Vous êtes donc bien avare de votre temps? dit-elle.
—Je n'en ai pas à perdre, répliqua Saladin.
—Ah ça, s'écria Guite en frappant du pied et avec un dépit qui devait avoir sa source dans le lointain d'autres entrevues, est-ce que vous ne me trouvez pas jolie, dites donc, à la fin?
—Si fait, répondit Saladin, je vous ai choisie parce que vous êtes jolie.
—Et vous n'êtes pas jaloux? demanda encore la fillette effrontée d'un accent où débordait le dédain.
—Ma foi non, repartit Saladin, dépêchons-nous, s'il vous plaît.
Mademoiselle Guite rougit de colère.
—Vous êtes..., commença-t-elle.
Mais elle s'arrêta et reprit en riant:
—Après tout, qu'est-ce que cela me fait!
Saladin s'approcha d'elle et lui toucha la joue d'une main que Guite trouva froide comme la peau d'un reptile. Elle se détourna à demi, curieuse de ce qu'il allait dire. Saladin répéta seulement:
—Voyons, minette, dépêchons.
Guite acheva de se coiffer, et, en un tour de main, elle eut lacé ses bottines.
—Voulez-vous être ma femme de chambre, monsieur le marquis? demanda-t-elle, essayant une dernière fois l'artillerie charmante de son regard.
Saladin s'y prêta de bonne grâce; il prit la robe, il la passa, il l'agrafa et puis il alla se rasseoir.
—Ma parole! ma parole! fit mademoiselle Guite émerveillée, il n'y a pas beaucoup de marquis comme vous, monsieur de Rosenthal!
—Dépêchons, trésor, répondit Saladin; la voiture attend en bas.
Mademoiselle Guite jeta son petit chapeau en équilibre sur ses cheveux crêpés à la diable et tous deux descendirent.
En bas il y avait, en effet, une voiture, et dans la voiture un homme, portant un costume râpé dont la coupe était puissamment hétéroclite, attendait, assis sur la banquette de devant. Près de lui était une grande boîte plate, ressemblant assez à la boutique d'un peintre en bâtiment.
Il ôta sa casquette d'un air gauche, quand Saladin et Guite prirent place sur la banquette de derrière.
Le fiacre s'ébranla aussitôt, descendit à la Seine, traversa le Pont-Neuf, et s'arrêta devant une maison de bonne apparence, dans la rue Guénégaud, non loin des bâtiments de la Monnaie.
Il y avait eu peu de paroles échangées pendant le trajet. Mademoiselle Guite ayant demandé:
—Enfin, qu'est-ce que nous allons faire?
Monsieur le marquis avait répondu simplement:
—On va bien voir.
Nos trois personnages montèrent deux étages d'un beau vieil escalier, et Saladin sonna à une porte sur laquelle un écusson de cuivre disait: «docteur-médecin».
Une servante vint ouvrir et introduisit les nouveaux arrivants, sans leur demander ni leurs noms ni ce qu'ils voulaient, dans un salon d'aspect sévère, et sentant le renfermé, qui était encombré d'objets disparates. Cela ressemblait un peu à la boutique d'un brocanteur.
Le Dr Samuel avait la réputation méritée de se payer volontiers en nature. Quand il visitait une famille trop pauvre pour solder sa note, il ne se fâchait point et emportait tout uniment une «bagatelle» dans ses poches.
Et lorsqu'il revenait ainsi avec une paire de flambeaux sous sa redingote, ou un coussin, ou une statuette, ou même un petit balai de cheminée, il disait, à l'exemple de l'empereur Titus, surnommé «les délices du genre humain»: «Je n'ai pas perdu ma journée.»
—Vous allez nous annoncer à votre maître, dit Saladin à la servante, il nous attend et sait que nous sommes pressés.
L'homme à la boîte plate et au costume hétéroclite alla prendre place, d'un air modeste, dans le coin le plus obscur du salon. Saladin et sa compagne s'assirent sur le canapé. Au bout de trois minutes, le Dr Samuel parut, précédé par sa servante, portant sur un vaste plateau une assez grande quantité de fioles et de verres.
Il y aurait eu de quoi servir des rafraîchissements à une douzaine d'invités. Seulement, les rafraîchissements n'avaient pas bonne mine.
La servante déposa son fardeau sur une table, et un geste de son maître la congédia.
—Voilà le sujet? dit le Dr Samuel en examinant Guite qui changea de couleur. Avant de commencer l'opération, je vous prie, mon cher monsieur, de me donner exactement la forme et la dimension de l'objet demandé.
Puis, se penchant à l'oreille de Saladin, il ajouta:
—Est-ce mademoiselle de Chaves, monsieur le marquis?
—En propre original, répondit Saladin.
À ce mot d'opération, Guite s'était prise à trembler de tous ses membres. La laideur de Samuel augmentait son épouvante.
—Pour tout l'or de la terre, déclara-t-elle franchement, je ne consentirais pas à me laisser faire du mal par ce docteur-là!
Saladin attira vers lui sa blonde tête et la baisa fort affectueusement, ce qu'il n'avait point fait quand ils étaient seuls.
—Petite chère folle, murmura-t-il avec tendresse, est-ce moi qui voudrais te faire du mal? Ne crains jamais rien de l'homme à qui tu as confié ta destinée.
Puis se retournant vers le docteur, il dit:
—J'ai grande confiance en votre habileté, mon savant ami, mais j'aime trop cette charmante enfant pour risquer la moindre des choses. Si vous le permettez, nous allons d'abord essayer l'expérience in anima vili.
—Sur vous? demanda Samuel.
—Non pas! je suis presque aussi douillet que ma ravissante compagne.
Il ajouta avec un sourire:
—J'ai apporté ce qu'il faut.
Le docteur chercha sous les meubles, croyant y trouver quelque quadrupède; mais, en ce moment, l'homme à la boîte plate se leva, sortit de son coin et dit:
—Sans vous commander, voilà l'affaire, monsieur le médecin. C'est moi qui suis l'anima vili: Languedoc, artiste en foire, peintureur et faiseur de têtes à la maquille, pour vous être agréable si l'occasion s'en présentait dans n'importe quelle circonstance.
Pendant que le Dr Samuel le regardait, étonné, Languedoc déboutonna sa vieille redingote, son gilet déjeté et sa chemise, qui n'était pas d'une blancheur exemplaire.
Mademoiselle Guite, rassurée, pour le moment du moins, le regardait faire en riant de tout son cœur.
Languedoc, ayant enlevé sa chemise d'un tour de main, resta vêtu de son seul pantalon. Il montra ainsi son torse noueux aux regards des assistants, non point tel que Dieu l'avait fait, mais couvert de tatouages et d'illustrations multipliées à l'infini.
Il marcha vers le docteur d'un pas grave, en faisant saillir ses pectoraux, et désigna au-dessous de son sein une place velue mais intacte, qui était bien large comme un écu de cent sous.
—Sans vous commander, dit-il, monsieur le médecin, voici un endroit où il n'y a encore rien eu. Nous allons voir comment vous entendez la besogne.
—En voilà un homme barbu! dit mademoiselle Guite en jetant un singulier regard sur la joue glabre de Saladin. Mazette!
—C'est la toison d'une bête fauve, murmura le docteur, on ne dessine pas sur une fourrure!
—Sans vous commander, répliqua Languedoc, les diverses estampes dont se trouve jonché mon personnage ont été exécutées nonobstant le poil. Le poil n'y fait rien du tout, parce qu'il est dans la nature de l'individu.
—Il pourrait en revendre, murmura Guite avec admiration.
Languedoc se redressa fièrement:
—On le doit tout entier à la Providence! répondit-il. La main des hommes n'y a rien ajouté.
Saladin, qui venait de se lever, traça sur une page de son carnet l'esquisse d'une cerise de grandeur ordinaire qu'il remit entre les mains du docteur en disant:
—Rouge ici, rose là, une nuance jaune dans cette partie, apparence veloutée sur le tout.
Le docteur avait l'air embarrassé.
—L'ami, dit-il à Languedoc, prenez quatre chaises, couchez-vous sur le dos et restez immobile; nous allons essayer l'opération.
—C'est bien des façons, monsieur le médecin, répondit Languedoc, mais du moment que votre idée est comme ça, allons-y; je suis ici pour obtempérer.
Il se coucha sur les quatre chaises, tout de son long, et demeura sans mouvement. Guite commençait à s'amuser beaucoup.
—Ce garçon-là est superbe! dit-elle à Saladin. Quand je serai princesse, je le prendrai chez moi. Pensez-vous qu'il se laisserait peindre aussi le dos?
Le docteur avança une cinquième chaise, puis une sixième pour y mettre le plateau. Il déboucha successivement plusieurs fioles, et, après les avoir flairées, il opéra divers mélanges dans les verres.
Les liquides qu'il mêlait ainsi répandaient dans l'air de ces bonnes odeurs pharmaceutiques qui font craindre le voisinage des apothicaires. Ils avaient de belles couleurs, bleue, rouge, orange, et produisaient quelquefois au fond du vase, au moment du contact, de soudaines effervescences.
Languedoc était immobile sur son lit improvisé.
Samuel, après avoir broyé ses couleurs, choisit deux ou trois pinceaux et quelques petits instruments de chirurgie, puis, à la place indiquée, la seule libre, entre un coq gaulois qui était bon teint, puisqu'il datait du temps de Louis-Philippe, et une aigle impériale déployant ses ailes au milieu des drapeaux, au-dessus d'un groupe de canons, au-dessous de deux colombes qui se becquetaient avec sensualité, il commença à pointiller, à racler, à peindre.
Languedoc ne bougeait pas, il disait seulement de temps à autre:
—Tout un chacun a sa méthode différente! C'est une branche des beaux-arts qui a bien gagné depuis le commencement de ce siècle.
Guite puis Saladin lui-même quittèrent le canapé pour venir regarder par-dessus le dossier des chaises.
Ce fut long. Le docteur travailla une bonne heure et mouilla sa chemise, comme le fit observer Languedoc.
Au bout de l'heure révolue, le docteur dit:
—Voici à peu près la chose. Au premier aspect, cela semble imparfait, mais, avant demain matin, la plaie aura pris l'aspect convenable.
Sur la poitrine du brave Languedoc, il y avait une tache noirâtre qui représentait assez bien une de ces merises que les gamins appellent des négresses—ou, mieux, un petit abcès menacé par la gangrène.
—Si on veut m'en faire autant, dit Guite avec résolution, je mordrai tout le monde et j'appellerai la garde.
—Le fait est, ajouta Saladin, que nous n'y sommes pas du tout!
—Attendez quelques heures..., voulut dire monsieur Samuel. Mais Languedoc, qui s'était levé pour aller se regarder dans un miroir, l'interrompit sans amertume ni rancune, et dit:
—Quant à ça, monsieur le médecin, vous m'avez gâté la seule place que j'avais de libre. Il n'y a qu'un moyen, c'est d'y mettre un emplâtre. Voyez-vous, chacun a son talent, et vous ne seriez pas reçu à l'examen du peintureur. Sans vous commander, c'est à votre tour de me prêter un bout de cuir pour que j'établisse un spécimen du signe de beauté qui doit orner l'estomac de la jeune personne. Si on lui flanquait un objet pareil sur la peau, les père et mère diraient malgré leur attendrissement: «Ça, ce n'est pas une cerise, c'est un vésicatoire!»
—Je vous avais prévenu, murmura le Dr Samuel un peu confus. C'est le poil qui s'oppose... On ferait une pelisse avec la peau de ce garçon-là!
—Montrez voir la vôtre! s'écria Languedoc qui avait remis sa chemise et qui releva gaillardement ses manches pour ouvrir sa boîte de peintre en bâtiment.
Mais le docteur se refusa avec énergie à prêter sa personne pour de semblables expériences.
—Alors, dit Languedoc, allez au marché m'acheter un autre anima vili, quand ce ne serait qu'une poule: la volaille étant la seule bête qui ait la peau analogue à l'humanité.
Mademoiselle Guite-à-tout-faire examinait déjà le contenu de la boîte plate.
—Je connais ça, dit-elle, complètement rassurée. Il n'y a point de mort-aux-rats là-dedans. Les comtesses en ont de toutes semblables, seulement elles sont en acajou.
Languedoc se mit au port d'armes pour répondre:
—La différence des fortunes... mais n'empêche que ces dames n'ont pas, si bien que moi, la manière de s'en servir!
Guite lui donna une petite tape sur la joue.
—Eh bien! papa, dit-elle, j'ai confiance en toi, moi, tu me chausses!
Si tu veux me promettre, mais là, parole sacrée, par exemple, de ne pas me faire du bobo, je vais me mettre entre tes mains et je ne crierai que si tu m'écorches.
Un attendrissement orgueilleux épanouit la face tannée de Languedoc.
—L'enfant a de l'instinct, murmura-t-il.
Puis, étendant la main:
—Je prononce le serment, ma cocotte, dit-il, que ça ne vous cuira pas plus qu'un petit verre de sec après le noir!
Mademoiselle Guite n'en demanda pas davantage, elle dégrafa sa robe lentement, et, comme Saladin ainsi que le Dr Samuel faisaient mine de s'écarter, par décence, elle leur dit bonnement:
—Ne vous dérangez pas, c'est des objets d'art.
Languedoc, qui fouillait déjà les recoins de sa boîte, murmura d'un ton pénétré:
—Quel Séraphin du ciel! et comme ça va faire naître le bonheur au sein du noble château de ses ancêtres!
—Faut-il me coucher? demanda Guite.
—Allons donc! repartit Languedoc, c'est bon pour les docteurs et officiers de santé, moi, je ne fais pas tant d'embarras. Asseyez-vous là, bijou, sur le coin de la table, une chaise sous vos petits pieds, et pensez à vos amours; Il est seulement interdit de bouger, pour que la guigne ait la rondeur désirable. Y sommes-nous?
—Nous y sommes, répondit la fillette assise commodément et montrant au grand jour le satin de sa poitrine où il n'y avait ni coq gaulois ni drapeaux balancés au-dessus de l'aigle impériale.
—Ma parole, fit Languedoc en prenant position, si on n'était pas de l'année 1807, comme la bataille d'Eylau, la main tremblerait; mais quand la maturité de l'âge s'ajoute à la pudeur de notre sexe, la distraction n'a plus de prise sur l'artiste.
Il se mit à travailler, demandant de temps à autre:
—L'enfant, vous fait-on mal?
La troisième fois, au lieu de répondre, Guite entonna à pleine voix une chanson de canotière.
—N, i, ni, fini! prononça gravement Languedoc, au bout d'un quart d'heure.
Guite bondit sur ses pieds et s'élança vers un miroir.
—Un amour de Montmorency! s'écria-t-elle, on a envie de la manger à l'eau-de-vie!
Elle se retourna vers le docteur et Saladin, leur montrant, entre son sein droit et son épaule, une cerise si brillante qu'elle avait l'air humide de rosée.
—Ce n'est pas un signe, cela, dit le docteur, c'est une lithographie coloriée.
—Jaloux! fit mademoiselle Guite avec une moue.
—La marque de l'autre, dit tout bas Saladin, ressemble beaucoup à ceci, seulement, elle est moins nette.
—Quel âge avait-elle quand vous avez vu le signe pour la dernière fois? demanda Languedoc.
—Six ou sept ans, répondit Saladin.
—Et bien! blanc-bec, ma chatte... pardon, excuse, je voulais dire monsieur le marquis, les signes sont comme tout le reste dans la nature humaine, ils s'usent. Voici une minette qui a l'âge de l'aurore, et quand les fruits de son espèce commencent à tourner pour mûrir, j'ai vu ça en foire, moi, plutôt dix fois qu'une, les signes s'effacent au moment où la mioche devient demoiselle, ou bien, à tout le moins, ils déteignent. J'ai prévu la chose dans mon ouvrage.
—Comment! s'écria le docteur, c'est rouge comme piment!
—Une carafe d'eau, sans vous commander, monsieur le médecin, mais de l'eau pure, où vous n'aurez mis aucune drogue! Et, pour être plus sûr, je vas aller la cueillir moi-même à la fontaine.
Il sortit.
—C'est son état, dit Saladin au docteur en manière de consolation.
—Moi, répondit Samuel, je vous offrais une chose indélébile.
—Elle était propre votre chose! ricana mademoiselle Guite.
Languedoc rentrait avec une carafe pleine. Saladin n'eut que le temps de glisser à l'oreille de Samuel:
—Changez de ton avec lui; il faut que vous soyez une paire d'amis..., vous savez qu'il fait jour!
—Rien dans les mains, rien dans les poches! dit Languedoc en s'approchant de la jeune fille. Un coin de votre joli mouchoir, ma bébelle, si c'est l'effet de votre complaisance.
Guite lui tendit son mouchoir parfumé que Languedoc approcha de ses narines avec gourmandise. Il le trempa dans l'eau et commença incontinent à laver, sans précaution aucune, l'espèce de pastel qu'il avait appliqué sur la poitrine de Guite.
—Vous allez tout enlever! dit-elle.
—Pas peur! répliqua Languedoc. Ça me connaît. Encore un petit bain!... là! regardez voir, s'il vous plaît, messieurs et dame!
—Parfait! s'écria Saladin.
—Ma foi, dit le docteur qui avait sa leçon faite, toute jalousie à part, c'est vraiment un chef-d'œuvre.
Languedoc le regarda, étonné.
—Vous êtes donc tout de même un brave homme, murmura-t-il, c'est drôle.
—Mais oui, fit Samuel en riant, je suis un assez brave homme.
—Seulement, ajouta-t-il, vous comprenez, j'ai été un peu humilié quand vous avez parlé de vésicatoire.
—Monsieur le docteur, dit Languedoc avec effusion, les ignorants comme moi, ça ne ménage pas ses expressions, mais puisque vous trouvez ma guigne bien faite, j'ai idée que vous devez faire un fameux médecin.
Pendant cela, Guite-à-tout-faire se regardait dans la glace et poussait de véritables cris de joie.
—Mais c'est mignon comme tout, cette petite machine-là, disait-elle, on n'a qu'à glisser un secret pareil à deux ou trois chroniqueurs et il faudra faire venir des pompiers chaque fois qu'on ira à Mabille... Dites donc, monsieur Languedoc... c'est Languedoc, votre nom? Il est aussi drôle que vous... est-ce que c'est bon teint, ce bijou-là?
—Ça n'est pas éternel comme les gravures en taille-douce, où la poudre à canon a passé sur le cuir, répondit le peintureur; mais c'est plus solide que la plupart des indiennes et jaconas. Ça peut aller à la lessive un nombre de fois indéterminé. Et quand il n'y en a plus, ajouta-t-il en frappant sur sa boîte, il y en a encore.
—C'est juste, dit Guite, vous êtes un vieil amour, papa Languedoc, embrassez-moi.
Puis se tournant vers Saladin, elle ajouta:
—Monsieur le marquis, déliez les cordons de votre bourse.
—Un instant! répondit Saladin. Languedoc et moi nous n'en avons pas fini pour aujourd'hui. Il y a quatorze ans que je lui dois un petit déjeuner fin.
—C'est pourtant vrai, fit le peintureur en riant, quatorze ans sonnés depuis la dernière foire au pain d'épice. Cette fois-là, monsieur le marquis, on t'avait dressé une assez jolie tête de portière, pas vrai?
—Ah ça! fit mademoiselle Guite étonnée, vous avez donc gardé quelque chose ensemble, vous deux?
—Ne faites pas attention, s'empressa de répondre Languedoc, en foire nous tutoyons tout le monde à tort et à travers, mais monsieur le marquis sait bien le respect que je lui porte.
Saladin avait entraîné le Dr Samuel dans l'embrasure d'une fenêtre.
—Il faut que je voie vous et ces messieurs dans la journée, lui dit-il tout bas. Les choses, désormais, vont marcher très vite. Je suppose que vous avez deviné la mécanique? Il s'agit maintenant de pousser la chère enfant dans les bras de sa tendre mère, de l'installer à l'hôtel, etc. C'est la moindre des bagatelles. Dans quelques heures, je fixerai l'ordre et la marche de notre travail; prévenez donc nos amis, et soyez ici en permanence, à dater de deux heures.
—Très bien, répondit le docteur qui ne demanda pas d'autre explication.
—Ce n'est pas tout, reprit Saladin en baissant la voix davantage, ce brave homme a notre secret.
Le docteur le regarda avec inquiétude.
—Jamais je ne me charge de rien de semblable..., murmura-t-il.
—Vous ne m'avez pas compris, poursuivit Saladin, il s'agit tout simplement de le faire déjeuner, bien déjeuner... déjeuner si bien qu'il s'endorme à la fin du repas.
—Cela se peut, mais rien que cela.
—Attendez. Comme il nous a rendu service, il ne serait pas généreux de le jeter ivre ou endormi sur le trottoir. Vous avez bien un trou, une décharge; vous le mettrez à cuver son vin dans un coin, et demain...
—C'est que nous serons terriblement occupés demain, dit le docteur.
—Certes, certes. Aussi, comme il aura la tête lourde, on lui donnera quelque potion qui le tiendra en repos. Après-demain, ou tout au plus tard le jour qui suivra, ne vous inquiétez pas, je me charge de lui.
—Eh bien! voilà qui est entendu, reprit-il tout haut en quittant l'embrasure, ce bon docteur se charge d'acquitter ma dette... ah! ah! maître Languedoc, s'il n'est pas peintureur comme toi, c'est du moins un fier gastronome! La petite et moi nous allons faire une course et nous revenons nous mettre à table. Vous pourrez grignoter les hors-d'œuvre en nous attendant. À bientôt! vieux, je suis content de toi et tu auras fait une bonne journée.
Sur ce, monsieur le marquis de Rosenthal offrit son bras à mademoiselle Guite, et tous deux sortirent.
Languedoc resta un peu déconcerté, mais le Dr Samuel, entrant franchement dans son rôle, lui offrit un cigare et lui demanda des explications sur son travail de tout à l'heure avec un empressement si bien joué que Languedoc, heureux de montrer sa science, perdit toute inquiétude.
Une demi-heure après, ils s'asseyaient à table, en face l'un de l'autre, pour grignoter les hors-d'œuvre. La glace était rompue, et vous les eussiez pris pour les meilleurs amis du monde.
Pendant cela, mademoiselle Guite et son compagnon roulaient au grand trot vers le faubourg Saint-Honoré et l'hôtel de Chaves.
Mademoiselle Guite ne savait absolument rien de ce dont il s'agissait, sinon des choses très vagues et qui ressemblaient à des lambeaux de contes de fées. Les petites ouvrières de Paris, surtout quand elles ressemblent à mademoiselle Guite, la charmante fille, croient aux fées bien plus qu'en Dieu.
Saladin, au début de leurs relations, s'était approché d'elle sous prétexte de lui faire la cour, mais cela n'avait pas duré, et il lui avait laissé entendre presque tout de suite qu'elle était destinée à jouer un rôle dans une féerie à grand spectacle qui ferait son bonheur et sa fortune.
Saladin n'étant pas mal de sa personne, mademoiselle Guite, qui ne demandait pas mieux que de jouer la pièce, n'importe quelle pièce, aurait consenti volontiers à avoir un amant par-dessus le marché.
Mais telle n'était pas la vocation de Saladin. Il avait entretenu de son mieux l'imagination de la fillette, donnant à entendre que les circonstances étaient trop graves pour s'attarder à des frivolités.
Mademoiselle Guite n'y comprenait rien. Elle avait assez d'éducation pour savoir que tous les intrigants d'opéra-comique mènent de front l'amour et les affaires, mais comme, en somme, Paris n'est pas une île déserte et qu'on y trouve d'autres galants que Saladin, mademoiselle Guite laissait aller et prenait patience.
Seulement, monsieur le marquis de Rosenthal, ce beau garçon blanc et imberbe, était pour elle un problème vivant qui excitait sans cesse sa curiosité et un peu son dédain.
Au moment même où ils montaient tous deux en voiture, en quittant la maison du docteur, Saladin lui dit en souriant:
—Ma chère enfant, nous approchons de la crise; vous vous rendez de ce pas chez votre maman.
Guite devint aussitôt sérieuse.
—Déjà! murmura-t-elle.
Puis, après un silence:
—Comme ça, sans préparation, sans rien savoir?
—Il faut se mettre dans le vrai des choses, répondit froidement Saladin. Plus vous serez déconcertée, troublée, ahurie, mieux cela vaudra, ma fille. C'est le vrai.
—Mais enfin..., voulut objecter la fillette.
—C'est le vrai, réfléchissez: vous avez bien deviné un peu ce qu'est notre drame, quoique je vous aie tenue dans une ignorance nécessaire, et qui fera votre succès à la première représentation. Vous avez été enlevée à votre noble famille, voici quatorze ans, et vous en avez seize, un peu plus, un peu moins. Hier, vous ne saviez même pas cela; hier, vous saviez seulement... écoutez-moi bien, car c'est votre rôle, qu'un homme généreux, moi, le marquis de Rosenthal, dont vous avez payé la générosité par l'amour le plus tendre, vous recueillit sur une grande route où des saltimbanques, vos maîtres, vous avaient perdue. Vous pouviez alors avoir de six à sept ans. L'homme généreux vous éleva très bien. Il n'était pas riche; mais vous n'êtes pas sans savoir confusément qu'il remua ciel et terre pour retrouver vos parents.
—Et puis? dit Guite, voyant que son compagnon s'arrêtait.
—C'est tout, répondit Saladin; il ne retrouva pas vos parents et vous épousa pour vous donner une situation dans le monde.
—Alors, je suis mariée! s'écria la modiste qui retrouva un instant sa gaieté, mariée avec vous!
Saladin fit un signe de tête affirmatif.
—C'est drôle, dit Guite.
Puis, revenant à l'embarras de sa situation, elle s'écria:
—Mais nous voici déjà aux Tuileries! Dans dix minutes je serai auprès de cette dame qui se croira ma mère... Que lui dire?
—Exactement ce que vous voudrez, répondit Saladin.
—Mais encore...
—Racontez-lui votre propre histoire si votre histoire peut être racontée, ou l'histoire d'une autre, c'est bien égal! dites que je vous ai mise en pension, puis en apprentissage; faites, comme vous l'entendrez, le roman de notre mutuel amour... ou bien encore taisez-vous, soyez timide jusqu'au mutisme... enfin, comprenez bien que tout cela sera bon. Le mauvais, ce serait un rôle appris à l'avance et récité avec trop d'aplomb.
Ils traversaient la rue Royale, et Guite frémit en voyant la façade de la Madeleine.
—Je n'ai plus que trois minutes! murmura-t-elle.
—Votre effroi m'enchante, répondit Saladin, vous êtes juste comme il faut que vous soyez... À propos! trouvez moyen de glisser que nous avons fait ensemble le voyage d'Amérique. C'est nécessaire.
—Mais, dit Guite qui, en vérité, rougit pour tout de bon, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien des années: la cerise...
—C'est une bague que vous avez au doigt, répliqua Saladin, et qui vaut tous les parchemins du monde; mais vous n'avez pas à vous en servir. La chose viendra d'elle-même en temps et lieu. La vérité, la vérité avant tout! Si vous aviez une marque semblable, naturellement et depuis le jour de votre naissance, que feriez-vous?
—Rien, répondit Guite, c'est pourtant vrai.
—Vous voyez bien. Votre rôle est simple comme bonjour. Le tout est de ne pas chercher la petite bête: c'est votre mère qui fera tout.
La voiture s'arrêtait devant la porte cochère de l'hôtel.
—Résumé, dit rapidement Saladin: trouvée sur la grande route à sept ans, souvenirs très vagues d'une vie de saltimbanque, et peut-être, dans les brouillards, l'image d'une femme penchée au-dessus de votre berceau... Élevée chez moi, dans du coton, adorée par moi et me le rendant avec usure; éducation ébauchée, métier appris, voyage au Brésil, coup de foudre quand on est venu vous dire: vous allez voir votre mère.
Il sauta sur le trottoir et tendit la main à Guite, qui dit, en descendant à son tour lestement:
—Après ça, au petit bonheur! on fera de son mieux pour être idolâtrée par la dame, et, si on ne parvient pas à lui plaire, on s'en frotte l'œil!
—Admirable! fit Saladin, qui mit en branle la sonnette de l'hôtel.
«Ah! diable! reprit-il au moment où la porte roulait sur ses gonds, un détail, mais très important. Vous aimez les arbres, la verdure, vous demanderez un petit réduit donnant sur les jardins. N'oubliez pas cela! c'est tout à fait indispensable.
La duchesse, qui attendait depuis le matin en proie à une impatience fiévreuse, vit enfin le ciel s'ouvrir, quand sa femme de chambre, qui était prévenue, annonça sans en avoir demandé la permission:
—Monsieur le marquis de Rosenthal et mademoiselle Justine.
—Mademoiselle Justine! répéta la duchesse qui se leva chancelante; il m'avait dit...
Elle fut interrompue par l'entrée de monsieur le marquis, dont la première parole répondit à sa pensée.
—Madame la duchesse, murmura-t-il en s'inclinant respectueusement, il n'y a ici que votre fille. Je n'abdique pas des droits qui me sont plus chers que la vie, mais je m'efface complètement, entendez-moi bien, complètement devant votre grande joie de mère, et je sens que je serais de trop ici aujourd'hui. Je reviendrai, madame, seulement quand vous me rappellerez.
La duchesse, pendant qu'il parlait, avait traversé toute la chambre en s'appuyant aux meubles. Elle était, violemment émue et ressentait dans son cœur une reconnaissance immense.
Ne trouvant point de paroles pour répondre, elle jeta ses deux bras autour du cou de Saladin et l'attira vers elle pour déposer un baiser sur son front.
Saladin balbutia, les larmes aux yeux, ou du moins en essuyant ostensiblement ses paupières:
—Merci, madame, du fond de mon cœur, merci!
Puis il s'effaça, et, prenant mademoiselle Guite par la main, il la présenta à la duchesse en ajoutant:
—Vous ne serez jamais si heureuse que je le souhaite!
Mme de Chaves s'empara de la jeune fille et la pressa contre sa poitrine en sanglotant. Saladin avait disparu. Elles étaient seules.