XIII

Mademoiselle Guite ronfle

Le système de Saladin pouvait passer pour adroit, non pas peut-être d'une manière absolue, mais, à tout le moins, dans une mesure assez considérable.

Il est certain que l'ignorance vaut toutes les préparations du monde, dans certains cas et vis-à-vis de certaines personnes.

On peut dire que la préparation la plus parfaite possible ne sait jamais tout prévoir et fait un danger de tout ce qui n'est pas prévu. Elle n'est bonne d'ailleurs, qu'en face des gens de sang-froid.

Saladin n'avait dans l'esprit ni largeur ni hauteur, mais il possédait le don des cerveaux étroits: la subtilité.

Le premier venu ne serait pas arrivé à ce résultat de supprimer tout calcul par calcul; le premier venu n'aurait pas non plus deviné que la suprême habileté, dans la circonstance présente, était de se tenir à l'écart.

Saladin s'était retiré de parti pris, par réflexion, après avoir agité le pour et le contre et s'être dit: «Il n'y a pas là matière à l'avalage du moindre sabre.»

Or, dans son opinion, quand nul sabre ne pouvait être avalé utilement, c'était le signal du départ.

Chose singulière et prouvant assurément combien Saladin avait deviné juste: ce fut mademoiselle Guite qui rompit la première le silence par un mot qui exprimait son inquiétude involontaire et qui, dans la situation, était d'une profonde vérité.

—Est-ce bien vrai, murmura-t-elle pendant que la duchesse l'étouffait de baisers, est-ce bien vrai que j'ai une mère!

Elle ne pleurait pas, mais il y a des natures ainsi faites, et sur son visage bouleversé la pâleur remplaçait les larmes.

Elle souffrait. Ce n'était pas une méchante fille et, dans son étourderie, elle n'avait pas deviné l'angoisse de ce moment.

La vue de cette pauvre femme trompée qui se mourait lui serrait un peu le cœur.

Elle souffrait moralement; elle souffrait aussi physiquement d'un mal que nous ne tarderons pas à dire.

—C'est bien vrai, oui, oui, c'est bien vrai! répondit madame de Chaves sans savoir qu'elle parlait. Tu as une mère! oh! et comme elle t'aime, ta mère, si tu savais, si tu savais!

Les pleurs l'aveuglaient, elle essuya ses yeux d'un grand geste, pour regarder sa fille qu'elle n'avait pas encore vue.

Mais les larmes revenaient à flots. Elle était là, tout échevelée, et semblable à une folle, disant:

—Tu es là, et je ne peux pas te regarder. Je ne te vois pas. Est-ce qu'on peut devenir aveugle comme cela tout d'un coup?

Guite cette fois ne répondit pas. Instinctivement et par pitié, elle appuya son mouchoir sur les yeux de la duchesse et en même temps elle la baisa au front.

Madame de Chaves l'enleva dans ses bras, ivre qu'elle était.

—J'ai senti tes lèvres, dit-elle, les lèvres de ma fille! Tu es là, toi, que j'ai tant pleurée! Dieu n'est pas assez cruel pour me défendre de te voir! Viens au jour, viens, mène-moi! que je te voie! Je veux te voir!

Guite, obéissante, mais presque aussi pâle qu'elle, la guida en chancelant vers la croisée.

Madame de Chaves aperçut enfin son visage comme au travers d'une brume. Elle eut un éclat de rire spasmodique.

—Ah! ah! fit-elle, tu es belle! mais tu es autrement belle que je le croyais... plus belle! Certes, je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que toi! Tiens, voilà que mes yeux s'éclairent. Oh! le bon Dieu! le bon Dieu! Tu avais les yeux plus noirs, autrefois... mais tes cheveux, comme ce sont bien tes cheveux! si doux, si doux! ont-ils assez souvent caressé mon front quand je dormais!

«Et figure-toi, Justine, ma Justine, je les revoyais toujours avec une petite couronne que nous avions été chercher ensemble dans les blés, une couronne de bluets qui te faisait si jolie! Mais tu ne te souviens pas de tout cela, toi, n'est-ce pas ma Petite-Reine.

—Non, répondit Guite en baissant les yeux sous l'ardent regard de la pauvre femme, je ne me souviens pas.

—Tu as tout oublié, même ce nom de Petite-Reine?

—Même ce nom, répéta Guite avec une sorte de fatigue qui semblait n'avoir plus, pour cause unique, l'émotion du moment.

—C'est singulier, murmura la duchesse, tu étais bien petite, mais on a dû te dire... cet homme... Monsieur le marquis de Rosenthal...

—Mon mari, crut devoir interrompre la modiste.

—Ton mari, prononça madame de Chaves, comme si ce mot eût blessé ses lèvres, tu es mariée! je ne peux pas m'habituer à cela, chérie!

—Et moi, s'écria mademoiselle Guite, heureuse de trouver quelque chose à dire, je ne peux pas m'habituer à vous appeler ma mère. Vous êtes si jeune et si belle, madame!

La duchesse sourit: elle ne pleurait plus. Son grand trouble semblait se calmer.

—Embrasse-moi, dit-elle, bien comme il faut, et apprends vite à m'aimer!

—Je vous aime déjà, madame, prononça Guite avec effort.

—Tu ne dis pas bien cela... je ne sais... tu es sans doute trop étonnée; tu ne sais pas encore ni ce que tu sens ni ce que tu penses. Oh! chère enfant! chère enfant! allons-nous être heureuses!

Elle s'assit sur le divan et attira sa fille auprès d'elle.

—J'étais plus vieille que tu n'es maintenant quand je t'ai eue, reprit-elle; tiens! voilà un petit bracelet que tu portais, la veille du jour où tu me fus volée.

Elle lui montrait le bracelet rapporté par Saladin.

—Tu vois, continua-t-elle, car il n'y avait qu'elle à parler, et mademoiselle Guite restait là, de plus en plus embarrassée; tu vois, nous étions bien pauvres: il n'y a que les enfants des pauvres à porter des objets comme ceux-là. Mais maintenant, je suis riche! et si heureuse d'être riche à cause de toi! Hier soir, il faut que je te dise cela, je t'ai peut-être gagné une grande fortune... M'écoutes-tu?

—Oh! oui, madame, dit Guite, je vous écoute.

Les sourcils de la duchesse se froncèrent, exprimant une véritable colère.

—Tu mets bien du temps à m'appeler ta mère! prononça-t-elle presque durement.

Elle n'aurait point su expliquer d'où lui venait cette impatience qui agitait ses nerfs et qui ressemblait à du courroux.

—Je vous appellerai ma mère, murmura Guite machinalement.

—Bon! s'écria la pauvre femme, remarquant pour la première fois la pâleur qui couvrait le visage de sa fille, voilà que je t'ai fait peur! On dirait que tu souffres?

—C'est la joie..., commença Guite.

—Oui, oui! s'écria madame de Chaves, c'est la joie! ce doit être la joie! et comment ne m'aimerais-tu pas! est-ce que ce sont là des choses possibles! Mais où en étais-je! ma pauvre tête est si faible! ah! j'en étais à te dire que je t'avais gagné une fortune. Figure-toi que c'était une maison triste, ici, avant ta venue; le malheur m'avait rendue méchante, et l'homme à qui je dois pourtant beaucoup de reconnaissance, mon mari, souffrait de ma dureté, de ma froideur.

—Mon père..., dit mademoiselle Guite.

—Non! s'écria vivement madame de Chaves, pas ton père. Comment ignores-tu cela! monsieur de Rosenthal ne t'a donc pas appris!...

—Il ne m'a rien appris, madame, c'est-à-dire ma mère, interrompit la modiste. Il m'a dit: tu sauras tout par ta mère.

—Cette nuit, dit la duchesse tout bas et comme en se parlant à elle-même, j'ai pensé à lui longtemps. Je crois que je pourrai l'aimer, puisque tu l'aimes. Il y a en lui bien des choses que je ne comprends pas, mais les gens de sa nation ont parfois le caractère étrange. Laisse-moi poursuivre.

Certes, Guite ne faisait rien pour s'y opposer. Elle se tenait languissante sur les coussins et avait l'air d'une jolie statue.

Parfois la duchesse la regardait à la dérobée, et un nuage soucieux se répandait sur son beau front.

—Je te disais que nous étions malheureux ici, reprit-elle, cela venait de moi et j'ai peut-être fait beaucoup de mal à mon mari. Hier, songeant que tu allais venir et qu'il te fallait tout, chez nous, son affection comme ma tendresse, la fortune, la noblesse, le bonheur, tout enfin, je l'ai dit, j'ai fait prier monsieur de Chaves de venir dans mon appartement. Il y avait bien longtemps qu'il n'y était entré. Il est venu pourtant, surpris, mais moins joyeux que je ne l'espérais. Je l'ai trouvé bien sombre et bien changé. Mais il m'aime, vois-tu, malgré lui, et comme je t'adore; il n'a pas su me résister; j'ai vu renaître sa passion qui m'épouvantait naguère... et c'est à genoux qu'il m'a promis que tu serais sa fille, me jurant qu'il n'y aurait désormais pour lui aucune joie en dehors de notre maison...

—Il vous trompait donc avant cela, ma mère! demanda mademoiselle Guite avec une petite pointe de curiosité.

Il y eut de l'étonnement dans le regard de la duchesse.

—Tu es mariée, c'est vrai, murmura-t-elle, mais tu es bien jeune pour parler ainsi. Qu'il te suffise de savoir que j'ai fait pour toi un sacrifice auquel je me serais refusée, quand il se fût agi de mon existence même! Et remercie-moi par un bon baiser, ma fille, va, je l'ai bien mérité!

Mademoiselle Guite lui tendit son front que la duchesse attira jusqu'à ses lèvres.

—Et toi, dit-elle, tu ne m'embrasses pas! Mademoiselle Guite, obéissante, l'embrassa.

—Petite-Reine était comme cela, pensa tout haut madame de Chaves, on les rend cruelles à force de les adorer.

Et elle reposa les yeux sur son cher trésor, pour se bien repaître de sa vue.

Mais l'émotion avait été en diminuant, de telle sorte que la pauvre mère resta comme effrayée en ne trouvant dans son cœur aucun reste de la béatitude qui en débordait naguère.

Elle se sentait froide, à ce point que sa colère se tourna contre elle-même.

—Je t'aime! je t'aime! je t'aime! dit-elle par trois fois, je veux t'aimer pour toutes les larmes que tu m'as coûtées, pour toutes les caresses que je n'ai pu te prodiguer. Mais aide-moi un peu, je t'en prie; je n'ai pas encore vu tes yeux se mouiller; ta bouche ne s'est pas même entrouverte dans un sourire!

—Ma mère, murmura Guite qui eut une vraie larme, je vous jure que vous ne me voyez pas telle que je suis.

La duchesse se précipita sur elle et but, dans un baiser passionné, cette larme unique qui déjà se desséchait.

—On demande trop à Dieu, dit-elle. Le cœur devient ingrat à force d'être insatiable. Hier, j'aurais donné tout mon sang, jusqu'à la dernière goutte, pour le bonheur qui m'appartient aujourd'hui, et je me plains! et je désire autre chose encore, et mon bonheur ressemble presque à une souffrance!

—C'est comme moi, mère, balbutia Guite d'un ton bien naturel cette fois, il ne faut pas vous effrayer, mais je ne me sens pas bien... je souffre.

Sa pâleur augmentait, en effet; ses beaux yeux demi-clos s'entouraient d'un cercle bleuâtre. Il y avait en elle tous les signes d'un grand malaise, et il semblait que, selon l'expression populaire, son cœur allait tourner.

Mme de Chaves la regardait, effrayée; ces symptômes l'épouvantaient et provoquaient en elle un trouble qu'elle prenait pour un élan de tendresse.

—Pauvre enfant! se disait-elle, c'est l'excès de son émotion qui la faisait ainsi paraître insensible...

Elle courut au guéridon et versa de l'eau fraîche dans un verre en répétant:

—Ce ne sera rien, ma fille. La grande joie fait du mal comme la grande douleur.

Elle approcha le verre des lèvres de Guite qui le repoussa, après l'avoir flairé.

—Oui, dit-elle d'une voix qui avait déjà peine à sortir, la joie... la joie fait mal.

Une idée terrible traversa le cerveau de madame de Chaves: une idée de mort.

À ses yeux, qui peut-être n'avaient pas recouvré toute la sûreté de leur regard, les traits de sa fille allaient se décomposant rapidement.

—C'est de l'air qu'il lui faut! pensa-t-elle, bouleversée du premier coup par cette nouvelle angoisse.

Elle ouvrit la fenêtre.

Quand elle revint à l'ottomane, la pose de mademoiselle Guite s'était affaissée, et sa joue presque livide pendait sur son épaule.

La duchesse s'agenouilla, défaillante; elle perdait le souffle et ne songeait pas même à demander du secours.

Il est bon de noter ici une circonstance qui pourra sembler frivole, au premier aspect, mais qui a son importance, sous le rapport historique.

Le lecteur serait capable, en vérité, d'imputer à l'imprudence de Saladin la façon pitoyable dont marchait cette reconnaissance entre mère et fille. Rien n'allait; c'était une scène lamentablement estropiée. Pourquoi?

Parce que Saladin n'avait pas fait la leçon suffisante à mademoiselle Guite et que la pauvre modiste, à bout de ressources, s'en tirait comme elle pouvait, par un évanouissement vrai ou feint.

Eh bien! le lecteur se tromperait. Saladin n'était pas coupable. Il y avait autre chose, et voilà ce qu'il faut constater:

La veille au soir, on était venu chercher mademoiselle Guite pour la conduire à Asnières, où le Rowing Club fraternisait avec la Société des régates parisiennes. C'était une très belle fête, dont les dames du sport nautique devaient se souvenir longtemps.

Après le bal on s'était séparé par équipes pour déjeuner çà et là au gré des préférences de chacun.

Mademoiselle Guite avait déjeuné, à Bois-Colombes, avec six jeunes loups de mer qui manœuvraient la yole favorite Miss Adah.

Cela faisait une nuit complète et très laborieuse, agitée par la danse, le punch, les glaces, et couronnée par ce diable de déjeuner, après lequel vinrent encore le punch, les glaces et la danse.

Il y avait à peu près un demi-heure que mademoiselle Guite était revenue de Bois-Colombes, quand Saladin avait frappé à sa porte ce matin.

Quoi qu'on ait pu écrire et dire sur le tempérament mémorable des modistes parisiennes, elles ne sont pas de fer. Nous n'irions point jusqu'à affirmer que l'émotion produite sur notre grisette par les événements de cette matinée ne fût pas pour quelque chose dans son état, mais son état était, avant tout, celui d'une jeune personne qui a trop dansé, trop bu, trop mangé et qui n'a pas assez dormi.

Puisse la candeur de cet aveu en faire pardonner la désolante platitude: c'était de l'estomac que souffrait mademoiselle Guite, et son prétendu évanouissement était une attaque de ce lourd sommeil qui suit ce que mesdames les canotières appellent une noce.

Mme de Chaves était à cent lieues de ces mœurs et ne savait probablement même pas que Paris est une puissance maritime, dont le principal port a nom Asnières.

Elle restait haletante devant cette enfant dont les yeux se fermaient, tandis que sa bouche entrouverte, avec une expression de souffrance, semblait chercher sa respiration prête à se perdre.

Cette erreur grandissait chez madame la duchesse, en même temps que mille pensées confuses naissaient en elle. Elle avait oublié déjà cette folie de tendresse qui l'avait tour à tour exaltée et brisée, aux premiers instants de l'entrevue. Comme il ne restait plus dans son âme trace de ces transports, elle se reprochait d'avoir été froide et d'avoir effrayé par sa froideur cette pauvre enfant qui, sans doute, avait rêvé si différent l'accueil d'une mère!

Elle ne savait plus qu'elle avait failli mourir de joie quelques minutes auparavant. La joie était si loin! Il y avait, en vérité, un siècle entre la minute présente et le premier baiser.

—Je ne l'ai pas assez chérie, pensait Mme de Chaves. De même que je la trouvais glacée, elle devait se dire: est-ce que c'est là le cœur d'une mère? j'aurais dû la réchauffer, j'aurais dû l'embrasser de mon amour, j'aurais dû...

Elle s'arrêta et pressa sa poitrine à deux mains.

—Mais qu'est-ce qu'il y a donc là! fit-elle avec une expression tragique. Est-ce que je n'aime pas mon enfant? Moi! moi! s'écria-t-elle, prise d'un véritable vertige, ne pas aimer ma fille, mon tout, ma vie! Mais qu'ai-je fait depuis quatorze ans, sinon pleurer mon âme goutte à goutte!... Justine! s'interrompit-elle d'une voix douce comme un chant, ma petite Justine, reviens à toi, je t'aime, va! c'est à force d'aimer qu'on ne peut plus bien dire tout ce qu'on a dans le cœur!

Elle essaya de la soulever dans ses bras. Mademoiselle Guite était lourde et glissa sur le divan dans une position plus commode.

La duchesse baisa ses cheveux dont la racine était baignée de sueur.

—Elle respire, se dit-elle; ce n'est pas une syncope... c'est une crise de nerfs, et bientôt, elle va s'éveiller.

Mademoiselle Guite respirait, en effet, et même, de seconde en seconde, sa respiration devenait plus robuste.

Mme de Chaves passa un coussin sous sa tête et se mit à côté d'elle, bien près, pour la regarder mieux.

Elle croyait encore, de bonne foi, qu'elle avait besoin de la contempler et de l'adorer. Aucun doute, si faible qu'il pût être, n'était né dans son esprit.

Bien au contraire, tout l'effort de sa pensée se portait vers le désir d'expier son crime imaginaire, son crime de dureté et de froideur.

—J'aurais dû l'interroger tout de suite, se disait-elle, ne lui parler que d'elle-même et de sa chère petite histoire, qu'elle m'aurait dite alors tout en prenant confiance en moi. Il semblait que le nom de son mari me blessait la bouche; elle a bien dû voir cela. Et que m'a-t-il fait, cet homme, sinon m'apporter le plus grand bonheur que j'aie éprouvé depuis que j'existe!

Elle étouffa un soupir.

—Oui, répéta-t-elle tristement, un bonheur... un bien grand bonheur!

Elle frappa dans les mains de Guite et appela doucement:

—Justine, Justine...

Puis, prise d'une idée, elle se leva. Elle était dans un de ces moments où la pensée subit une sorte de paralysie et où la moindre idée qui vient semble une découverte énorme.

—Mon flacon! s'écria-t-elle, mon flacon de sel! et je n'y ai pas songé!

Le flacon était pourtant à la portée de sa main, sur l'étagère voisine. Elle le saisit, et le présenta tout ouvert aux narines de mademoiselle Guite.

Mademoiselle Guite fit un soubresaut, se retourna et continua de dormir.

La duchesse lui tâta le pouls et le cœur.

—Elle est calme, dit-elle avec une surprise où il y avait du contentement; ce ne sera rien. Et comme nous allons causer, cette fois, car je ne retomberai plus dans la même faute. Je vais me faire aimer autant que j'aime...

Elle se leva sur ce dernier mot, et comme s'il eût éveillé en elle un nouveau remords. Elle marcha dans la chambre. Ses yeux étaient fixes.

—Autant que j'aime! répéta-t-elle lentement, après une longue minute de silence.

Elle revint à l'ottomane et resta là, debout, les mains croisées sur sa poitrine.

La langue ne possède pas deux mots pour exprimer cela: mademoiselle Guite ronflait.

Il y a des choses innocentes et à la fois obscènes. Je ne saurais analyser l'effet produit par le ronflement de mademoiselle Guite sur Mme la duchesse de Chaves.

C'est ici peut-être qu'elle aurait dû avoir quelques remords, car elle ignorait l'origine de ce lourd sommeil et rien n'excusait la puérile colère qui contractait violemment la ligne, tout à l'heure si pure, de ses sourcils.

Elle se détourna avec une répugnance qui allait jusqu'au dégoût.

Puis, la réaction se faisant, elle se dit:

—Qu'ai-je donc? mon Dieu! Seigneur, qu'y a-t-il donc en moi? dormir lui fait du bien...

Elle avait été s'asseoir tout à l'autre bout de la chambre, où le ronflement sonore de mademoiselle Guite la poursuivait.

C'est que mademoiselle Guite ronflait en conscience et comme une personne qui n'en est pas à ses débuts.

La duchesse s'irrita contre elle-même, haussa les épaules, sourit de pitié—mais les larmes lui vinrent aux yeux.

Des larmes qui brûlaient sa paupière.

Elle alla jusqu'à son prie-Dieu et joignit les mains douloureusement. Elle pria avec désespoir.

Mademoiselle Guite ronflait.

Et quand la duchesse se retourna, mademoiselle Guite avait changé de posture.

Elle était en quelque sorte vautrée sur le divan. Sa tête avait perdu le coussin et se renversait dans les masses de ses cheveux épars. Ses deux bras relevés s'arrondissaient derrière sa tête comme on représente ceux de bacchantes endormies. Une de ses jambes pendait à terre, tandis que l'autre était allée accrocher le talon mignon de sa chaussure jusque sur le dossier de l'ottomane.

La fièvre donne ces mouvements désordonnés, mais je ne sais pourquoi cette pose, où la pudeur n'était point respectée, semblait cadrer avec la nature même de mademoiselle Guite.

Il y avait là une sorte de révélation. Madame de Chaves le sentit ainsi.

Cette pose la blessa comme un outrage.

Elle eut honte dans chacune des fibres de son être.

Elle baissa les yeux. Elle resta droite et immobile, le rouge au front, comme une personne qui vient d'être insultée.

—Ma fille! dit-elle, et tout son corps tremblait; c'est là ma fille.

Ses paupières battirent, mais restèrent sèches, comme si la colère y eût brûlé les larmes au passage.

—Est-ce ma fille?... murmura-t-elle entre ses dents serrées.

Ses deux mains frémissantes touchèrent son front avec le geste des égarées; elle dit encore, si bas qu'une personne présente ne l'eût pas entendue:

—Ce n'est pas ma fille!

Sa propre voix l'effraya, bruyante comme une explosion, quoique le mot eût été prononcé, en quelque sorte, à l'intérieur de sa gorge.

Ses cheveux remuèrent sur son crâne, agités par un vent de mystérieuse horreur.

Sa taille avait grandi. La beauté de ses traits semblait rigide comme ces marbres qui représentent l'inflexibilité de la Justice antique.

Elle releva les yeux vers la jeune fille. Son regard désormais était de glace.

—Non, répéta-t-elle d'une voix changée, ce n'est pas ma fille, je le sais, j'en suis sûre, mon cœur me l'a dit! Si elle était ma fille...

Ceci fut un cri d'angoisse.

Elle se mit à marcher vers l'ottomane et ajouta d'une voix stridente qui blessait ses lèvres au passage:

—Je veux le savoir, dussé-je en mourir!

Elle s'arrêta auprès du divan et prit, l'une après l'autre, les deux jambes de mademoiselle Guite pour les réunir dans la position ordinaire que donne le sommeil.

À la toucher ses mains frémissaient douloureusement.

Et plus douloureusement encore frémissait son cœur, car une voix disait en elle sans cesse:

—Si c'était, si c'était ta fille!

Elle déboutonna lentement le corsage de la modiste, qui emprisonnait une taille avenante et charmante.

Mademoiselle Guite se plaignait dans son sommeil.

Cela n'arrêta pas madame de Chaves qui souleva le corsage et s'en prit au fichu.

Mademoiselle Guite fronça le sourcil en grondant.

Madame de Chaves, dont les mains maladroites tremblaient de plus en plus, voulut dénouer le cordon de la chemise.

Un mot vint sur les lèvres de mademoiselle Guite, un mot que nous n'écrirons pas et qui mit une teinte écarlate, à la place de la pâleur, sur la joue de madame de Chaves.

Elle sourit et leva au ciel ses yeux chargés de pleurs reconnaissants.

—Oh! fit-elle en une ardente prière qui remerciait avec tout son cœur, je savais bien que c'était impossible!

Désormais la certitude était faite en elle, et ce fut comme par manière d'acquit qu'elle continua de dénouer la chemise.

Son regard glissa entre la toile et la poitrine de mademoiselle Guite; un nuage passa sur ses yeux, elle crut avoir mal vu.

Sans prendre désormais aucune précaution, elle écarta la chemise et se courba en deux pour regarder:

Puis elle recula frappée de stupeur, tandis qu'un cri s'étranglait dans sa gorge.

Ses deux bras étendus cherchèrent un appui; ces deux mots vinrent à ses lèvres:

—C'est elle!

En même temps elle roula sur le plancher, foudroyée.


XIV

La consultation

C'était au commencement de cette même matinée, quelques minutes avant neuf heures, au troisième étage d'une chancelante maison, bâtie en torchis et en planches vermoulues par l'architecte de madame Barbe Mahaleur, toujours mère des chiffonniers, mais de plus propriétaire de plusieurs immeubles, groupés en cité, vers les confins du quartier des Invalides.

Le père Justin, l'homme de loi le plus célèbre de Paris parmi les porteurs de hottes, les artistes en foire et autres industriels sans prétention, dormait sur un mince tas de paille dans le coin d'une chambre qui n'avait pas de mobilier.

Il y a des pauvretés sombres comme la nuit des cachots, qui reportent l'esprit aux ténébreuses misères du Moyen Age ou à ces misères mille fois plus horribles que Londres cache derrière le mensonge insolent de sa richesse.

Cette misère tend à disparaître chez nous. Une main opère de vastes trouées dans Paris, rejetant au loin les fourmilières indigentes et faisant pénétrer le jour là où il n'y avait que ténèbres.

Cela ne détruit pas la misère, je ne sais pas même si la misère s'en trouve diminuée, ne fût-ce qu'un peu, mais cela supprime du moins la pestilence proverbiale et séculaire de certains quartiers qui rivalisaient de honte avec les ulcères les plus repoussants de Londres la lépreuse.

La misère s'en va plus loin et, en s'expatriant, elle change d'aspect.

C'est maintenant cette misère blanchâtre, saupoudrée, en quelque sorte, de plâtras, qui s'étale et ne se cache plus.

Nous la voyons campée partout, autour de Paris, construisant avec une hâte prestigieuse ces cahutes provisoires qui semblent être faites exprès pour être démolies et reportées plus loin, quand Paris, sans cesse grandissant, vient les refouler du pied.

C'est moins affreux, c'est peut-être plus laid. La nuit avait sa poésie. Ces masures blêmes et nues n'ont rien.

On dirait qu'elles sont là par tolérance, comme un mendiant sur un seuil; elles n'ont pas osé prendre racine, attendant toujours le balai qui va en nettoyer le sol.

De la chambre habitée par Justin on voyait un terrain nu, couleur de cendre, sur lequel s'alignaient, dans un certain ordre, les immeubles créés par Barbe Mahaleur.

Le mot immeuble est ici tout à fait impropre, car les maisons de ce genre sont comme les champignons qui ne tiennent à rien.

Barbe Mahaleur, spéculatrice intelligente, avait tout uniment affermé à vil prix, pour trois ans, un terrain vague, et s'y faisait quatre ou cinq mille livres de rentes en louant à l'aristocratie des chiffonniers des chambres qui coûtaient cent sous par mois.

Le loyer allait à six francs, quand la chambre était garnie.

La chambre était garnie quand Barbe y mettait un escabeau et une paillasse.

La chambre du père Justin n'était pas garnie. Il n'y avait dedans que le petit tas de paille qu'il avait ramassé brin à brin et le pauvre berceau dont nous avons parlé si souvent: l'autel où, pendant quelques semaines, Lily avait pleuré sa fille.

À part ces deux objets, vous n'auriez rien trouvé chez le père Justin, sinon sa bouteille, sa chandelle et sa bibliothèque qui n'était pas pour peu dans la réputation de science possédée par lui.

Sa bibliothèque consistait en une petite planche clouée à la muraille et supportant une douzaine de livres terriblement souillés, parmi lesquels on pouvait remarquer Les Cinq Codes, deux volumes de Virgile et une très belle édition des œuvres complètes d'Horace qui s'en allait en lambeaux.

Le père Justin dormait tout habillé sur sa paille. Son costume était celui des plus pauvres chiffonniers. Le soleil du matin, pénétrant par une petite fenêtre où plusieurs carreaux manquaient, tombait d'aplomb sur sa figure hâve, couverte d'une barbe épaisse, et encadrée dans des cheveux blancs hérissés.

Rien ne restait du beau jeune homme qui avait été le lion du quartier des Écoles, quelque vingt ans auparavant.

Cette face fatiguée et inerte aurait semblé de pierre, si le sommeil fiévreux n'eût amené un point écarlate au sommet des pommettes.

Le père Justin était étendu comme un mort, sur le dos, les bras allongés le long des flancs. Auprès de lui il y avait une bouteille vide, un bout de chandelle collé au carreau et le volume d'Horace ouvert.

On frappa à sa porte, il ne s'éveilla pas; on frappa plus fort, il demeura immobile.

Alors on entendit des voix sur le carré.

—Est-ce que monsieur Justin serait déjà parti? demanda une de ces voix qui appartenait à une femme.

—Le père Justin ne sort plus guère, fut-il répondu. Il gagne sa goutte à faire par-ci par-là des écritures pour la patronne qui donnerait gros pour l'avoir chez elle, mais le père Justin veut sa liberté.

—Alors pourquoi ne répond-il pas, s'il est là? demanda la voix de femme.

—Le père Justin fait ce qu'il veut, répliqua-t-on encore. Ce n'est pas un homme comme les autres et ceux qui s'y connaissent disent qu'il n'y a pas son pareil dans Paris. La Mahaleur lui a offert un francs cinquante par jour et la goutte pour tenir ses livres comme il faut, mais je t'en souhaite! Il vit de rien; un oiseau n'aurait pas assez du pain qu'il mange, et pour avoir l'air plus saoul que la bourrique du diable, il lui suffit d'un petit verre de n'importe quoi... Ah! ah! j'ai vu le temps où il vous sifflait une demi-bouteille d'absinthe comme une cuillerée de soupe, mais c'est passé.

—Et donne-t-il encore ses consultations?

—Quand ça lui fait plaisir... pas souvent. La plupart du temps il renvoie le monde en disant que ça l'ennuie. Dame, il est si usé, si usé! quoique, des fois, on l'a vu se redresser, ah! mais, haut comme un prince!

La voix de femme conclut:

—Nous avons pourtant bien besoin de ses conseils.

Et on frappa de nouveau.

Comme le père Justin ne bougeait pas plus qu'un Terme, la voix du voisin obligeant s'éleva.

—Holà hé! papa! cria-t-elle à travers la porte, c'est des bourgeois cossus qui viennent pour vous demander comme ça d'où vient le vent.

Toujours le même silence.

C'était seulement la bonne foi publique qui servait de serrure à la porte du père Justin. Le voisin dit à ceux qui attendaient:

—Vous avez l'air de deux personnes respectablement calées, je vas tenter un effort en votre faveur, pensant bien que vous ferez un joli cadeau au brave homme.

Il tira la ficelle du loquet en ajoutant:

—Arrivera ce qui pourra, donnez-vous la peine d'entrer.

Les deux personnes respectablement calées, passèrent le seuil, et il nous est impossible de les peindre mieux que ces deux mots ne le faisaient.

C'était d'abord, et par rang de sexe, Échalot, directeur adjoint du théâtre de mademoiselle Saphir habillé de bleu barbeau des pieds à la tête, sauf la cravate, qui était orange; c'était ensuite madame Canada, directrice en titre du même établissement, avec une robe de soie jaune, un châle tapis, des gants noirs, des bottines à glands et un bonnet habillé, chargé de feuillage.

Un vrai bonnet «pour les soirées du commerce» qu'elle avait acheté dans le passage du Saumon, grotte de la nymphe qui coiffe les comptoirs élégants, mais économes.

Grâce à Dieu on ne se refusait plus rien chez les Canada. Il y avait sept ans que le passage du Saumon cherchait à placer les branchages de ce bonnet.

Nous devons dire qu'Échalot et sa compagne, déguisés ainsi, étaient bien plus effrayants à voir que dans leurs costumes naturels.

La veuve Canada portait haut; elle avait conscience de la plus-value apportée en elle par son costume. Au contraire, le sensible Échalot ne semblait pas être bien sûr de la convenance de sa toilette. Il avait l'œil inquiet et la tête un peu basse, quoique toutes les glaces, rencontrées sur sa route, lui eussent déclaré à l'unanimité qu'il était charmant.

Le voisin obligeant avait refermé la porte derrière eux, les laissant se débrouiller comme ils l'entendraient.

—Le voilà, dit tout bas Échalot en montrant du doigt le père Justin endormi. Que faut-il faire?

—Tire ton chapeau, répondit madame Canada, d'abord et d'un!

Échalot obéit.

—Après? demanda-t-il. Ça n'a pas l'air qu'il ait envie de s'éveiller.

—Des fois, répondit madame Canada, il peut faire semblant. Les hommes qui ont son éducation, c'est toujours original. Approche.

Échalot la regarda d'un air indécis.

—C'est que, murmura-t-il, on a convenu que c'était toi qui devait porter la parole officielle pour nous deux.

—Approche! répéta impérieusement la veuve Canada. Échalot approcha.

—On n'en est pas plus avancé, tu vois bien, Amandine, grommela-t-il en tournant son chapeau entre ses doigts.

—Savoir, répondit la bonne femme, je connais les particularités de ses habitudes et faiblesses. Penche-toi, comme ça, au-dessus du lit poliment, et dis-lui: «Monsieur Justin, on est venu de bonne heure, insensiblement, pour vous offrir la politesse de la première goutte, avant les autres.»

Échalot trouva sans doute le moyen ingénieux, il obéit de point en point, saluant les yeux fermés du chiffonnier et répétant textuellement la phrase de sa compagne.

Au moment où il prononçait ces mots: «la première goutte», le père Justin ouvrit ses yeux tout grands d'un mouvement si brusque qu'Échalot recula, effrayé.

—Pas peur! dit madame Canada qui s'avança bravement et prit sa place. Le plus fort est accompli.

«Bonjour, tout de même, monsieur Justin, reprit-elle de sa voix la plus agréable, c'est pour avoir l'avantage de nous présenter devant vous comme étant des anciennes connaissances d'autrefois, au temps jadis de l'époque, prêts à aller remplir votre bouteille chez qui de droit, s'il y en a dans le quartier, comme c'est supposable.

Justin fixa sur elle son œil atone et ne broncha pas.

—Par la même occasion, reprit madame Canada, qui ne se montra pas trop déconcertée, nourrissant tous deux, moi et mon homme, le projet de vous consulter à fond sur des circonstances et délicatesses où on est plongé jusqu'au cou, avec l'espoir légitime d'en sortir par l'entremise de vos connaissances.

Au fond de son cœur, Échalot applaudissait, s'avouant à lui-même que pour l'éloquence, Amandine était un phénomène vivant.

Le père Justin, cependant, referma les yeux et leva une de ses mains pour montrer la porte.

C'était éloquent aussi, et surtout clair.

Amandine drapa son châle avec majesté, dans l'intention évidente de protester énergiquement.

—En douceur! fit Échalot qui lui toucha le bras par-derrière. Ne le chatouillons pas! j'ai idée qu'il doit être devenu méchant.

—Méchant ou non, s'écria madame Canada, je m'en moque! Ça n'est pas une manière de recevoir le monde bien élevé, quand on s'est mis sur son trente-et-un, avec fiacre à l'heure, pour venir voir un arlequin pareil, qui n'a pas seulement de souliers dans ses pieds!

C'était trop vrai. Le pantalon frangé du père Justin laissait voir l'extrémité de ses jambes nues, qui n'avaient ni chaussettes ni savates.

—Si ça ne fait pas pitié! reprit la veuve Canada, emportée par la richesse de son tempérament sanguin, nu comme un ver, quoi! pas un coin de chemise sous sa vareuse! Il y a de l'incohérence à repousser des clients à leur aise, venant de loin pour lui offrir d'étrenner, en récompense d'un renseignement de deux sous, qu'on payerait au poids de l'or par la circonstance qu'on se trouve avoir besoin de son grimoire!

—Amandine, Amandine! fit Échalot.

—Toi, la paix! tous les hommes s'entre-soutiennent, commença Mme Canada.

Mais elle n'acheva pas.

—Hors d'ici! prononça tout à coup la voix rude et pleine du chiffonnier. Je n'ai pas encore soif et j'ai sommeil.

—Dame! fit Échalot, charbonnier est maître chez soi. Tu as peut-être été trop loin, Amandine.

—Allons chez un avocat, dit celle-ci, furieuse, chez un vrai!

—Tu sais bien que tu n'as confiance qu'en monsieur Justin, objecta Échalot. Laisse-moi essayer les voies de l'aménité.

«Pardon, excuse, père Justin, continua-t-il en s'avançant jusqu'au tas de paille, on n'a pas l'idée ni l'ombre de vous mépriser parce que vous allez pieds nus. Ma compagne est vive comme le sexe dont elle fait partie. Elle a oublié de vous spécifier qu'on n'est pas ici sans recommandation, se présentant l'un et l'autre, tous deux, moi et madame Canada, sous les auspices de votre ami Médor.

—Ah! fit le père Justin, Médor..., vous connaissez Médor?

—Dans l'intimité la plus douce, répondit Échalot.

Le père Justin se souleva sur le coude et les regarda fixement.

—Médor ne m'a jamais rien demandé, dit-il. Allez chercher à boire, je vas voir à vous écouter.

Échalot prit aussitôt la bouteille et sortit.

—Apporte du bon! ordonna madame Canada.

—Non, dit Justin, du mauvais. C'est meilleur.

Il laissa retomber sa tête sur la paille. Madame Canada chercha du regard un siège et, n'en trouvant pas, elle releva proprement sa belle robe pour s'asseoir par terre, contre la muraille.

Une fois installée, elle poussa un gros soupir et dit d'un air important:

—Vous êtes un homme qui comprenez, vous, monsieur Justin; je ne suis pas fâchée de vous parler entre quat'z-yeux, pendant qu'Échalot n'est pas là. C'est une affaire, voyez-vous, qui est tout à notre honneur, désirant terminer notre carrière par la régularité et la bienfaisance réunies: comme quoi le zeste de la question principale, qui enfonce toutes les autres dans notre perplexité, c'est de savoir si on peut légitimer l'enfant, qui n'est pas à vous naturellement, par un mariage... comment disent-ils ça? ce n'est pas conséquent... par un mariage... subséquent, j'y suis! fomenté entre deux personnes qui n'est ni son père ni sa mère: j'entends de la demoiselle en question, précitée... saisissez-vous?

Elle s'arrêta pour reprendre haleine et jeta un regard triomphant vers l'étrange avocat, vautré dans sa paille; pour jouir de l'effet produit par ce remarquable discours.

Le père Justin avait refermé les yeux et semblait dormir profondément.

—Tous les hommes de talent ont un grain, grommela madame Canada, c'est sûr! N'empêche que je lui avais proprement expliqué le cas.

Échalot revenait avec la bouteille pleine.

—Voilà, papa! cria-t-il dès le seuil.

Justin étendit sa main sèche et prit la bouteille. Il se souleva à demi, sans ouvrir les yeux, et mit dans sa bouche le goulot qui résonna entre ses dents.

Il avala une gorgée, une seule, puis il dit d'un ton de fatigue attristée:

—La vieille a parlé, je ne sais pas ce qu'elle a dit. Recommence, bonhomme, je vais faire attention à cause de Médor.

Madame Canada haussa les épaules et eut le rire d'Oreste, remerciant ironiquement les dieux.

—À la bonne heure, dit-elle, la vieille! Par alors, tu vas donc parler à mon lieu et place, bibi, c'est le monde renversé, marche!

Échalot tourna vers elle un regard plein d'amour et se toucha le front comme pour dire: «Le pauvre homme a un coup de marteau.»

Puis il se campa droit devant le tas de paille et commença:

—Quoique n'ayant pas l'intelligence d'Amandine, qu'est madame Canada ici présente, je vais m'efforcer d'exposer les circonstances avec volubilité. Au cas où je m'embourberais, d'ailleurs, j'ai apporté sur moi les papiers de mes mémoires, rédigés par moi seul, dans le but qu'un homme de loi tel que vous pourrait les consulter avec avantage.

Il tira de sa poche un large cahier qu'il passa sous son bras. Justin était plus immobile qu'une pierre.

—Voilà, reprit Échalot, malgré que ça n'encourage pas beaucoup d'avoir en face un homme couché comme à la morgue. Notre idée est que la petite est la fille d'une grande dame ou princesse, qu'on l'arracha jadis à son amour maternel dès le berceau.

—Explique donc..., voulut interrompre madame Canada.

—La paix! commanda Justin durement.

—Tu vois bien qu'il écoute, chérie, dit tout bas Échalot, ne l'hérisse pas... L'ayant élevée avec tout le soin dont on était capable, poursuivit-il en s'adressant à Justin, qu'elle est actuellement une des principales danseuses de corde contemporaines et au-dessus d'un état qui ne peut pas toujours convenir à ses vertus. Madame Canada et moi, dans l'intention de faire d'une pierre deux coups, nous avons dit: marions-nous, et par ce moyen, donnons à l'enfant le nom d'un état civil légitime.

Il y eut sur le visage pétrifié de Justin quelque chose qui ressemblait à un sourire.

—Vous êtes de bonnes gens, dit-il dans sa barbe grise.

—Pour quant à ça, oui, s'écria madame Canada, le cœur sur la main, quoi! et dépassant par notre générosité bien des gens dont la position sociale est au-dessus de la baraque!

Le doigt sec de Justin se leva pour lui imposer silence. Sans le respect fantastique qu'elle avait pour lui, madame Canada lui en eût dit de belles! Justin avala une seconde gorgée.

—L'ami, reprit-il en s'adressant à Échalot, vous êtes-vous demandé, cette bonne femme et vous, si la jeune personne à laquelle vous portez un si grand intérêt serait bien flattée, un jour venant, d'être votre fille?

—Comment! bien flattée! s'écria madame Canada qui bondit sur place.

—Vous, la paix! dit Justin.

—Insensiblement, répondit Échalot, la chose ne paraît pas faire l'ombre d'un doute. Ça m'étonne même que vous ne connaissiez pas la célébrité de madame Canada qui n'a pas sa pareille en foire.

—Je la connais, murmura Justin.

—Et pour ce qui regarde mon illustration particulière, poursuivit Échalot, quoique inférieure, elle ne laisse rien à désirer, ayant des antécédents d'agents d'affaires et même parmi les Habits Noirs avec lesquels j'ai su conserver mon honneur. Mademoiselle Saphir aurait donc le choix entre la qualité de mademoiselle Canada et celle de mademoiselle Échalot, selon son goût, nous étant égal à moi et à Amandine de nous appeler comme ci ou comme ça dans l'acte de mariage.

—Vous ne lui connaissez pas d'autre nom que celui de Saphir? demanda Justin.

—On l'appelait mademoiselle Cerise à ses débuts, répondit le bon paillasse, tout ça est dans mes mémoires ci-joints. Mais Cerise sembla trop léger pour l'affiche.

—Et vous n'avez aucun indice au sujet de sa naissance? interrogea encore Justin.

Échalot cligna de l'œil, tandis que madame Canada soufflait et s'agitait sur le carreau qui lui servait de fauteuil. Son éloquence rentrée l'étouffait.

—Avant d'arriver aux preuves de sa filiation, reprit Échalot, il est bon de compléter la liste des avantages que l'enfant récoltera dans la chose d'être légitimée par moi et Amandine. On n'est pas des artistes ordinaires, réputés comme la pierre qui roule pour ne pas amasser de mousse; on a roulé, mais nonobstant, la mousse y est. Moi et madame Canada, on possède cinq mille quatre cents livres de rentes, en obligations de divers chemins de fer, toutes garanties par l'empereur, de quoi l'enfant serait la seule et unique héritière.

Les yeux de Justin étaient ouverts à demi. Sa physionomie de marbre exprimait quelque chose qui ressemblait vaguement à de l'attention.

—Vous êtes de braves gens, répéta-t-il. Parlez-moi de la mère.

—Quelle mère? demanda madame Canada.

—La princesse, dit Justin avec son sourire triste et fatigué.

Il but en même temps une troisième gorgée, et une teinte rouge monta aux pommettes de ses maigres joues.

Échalot prit à la main son cahier de papier et frappa dessus bruyamment.

—Ni vu ni connu, la maman, répondit-il, et néanmoins le truc pour la retrouver est consigné là, tout au long, dans mes mémoires, écrits par moi-même et de ma propre main. Vous les lirez avec plaisir j'en suis sûr, à cause de ma sensibilité qui s'y épanche, et que tout ce qui regarde la jeune personne a l'intérêt d'un roman de Victor Ducange.

Échalot ouvrit le cahier.

Madame Canada avait croisé ses bras sur sa vaste poitrine, dans une attitude de résignation.

—Dans tout ce que je vous ai dit, papa, comme dans mes mémoires eux-mêmes, reprit Échalot, j'ai gardé pour la bonne boucle le moyen qui doit servir à la reconnaissance. Avez-vous remarqué ce détail que le premier nom de l'enfant chez nous avait été mademoiselle Cerise?

Pour la quatrième fois Justin avança la main et prit le goulot de la bouteille, mais il la repoussa sans boire, et, s'appuyant des deux mains aux carreaux, il essaya péniblement de se lever.

En tout, c'est à peine s'il avait bu la valeur de deux petits verres d'eau-de-vie. Il avait néanmoins depuis quelques instants tous les signes de l'ivresse naissante. Ses bras tremblaient en soutenant le poids de son corps, la sueur était à ses tempes et ses yeux roulaient sous ses paupières à demi fermées.

—Cerise? répéta-t-il d'une voix énervée, je ne comprends plus guère, vous avez parlé trop longtemps.

Dans l'effort qu'il fit, la tête faillit emporter le corps. Échalot fut obligé de le soutenir.

—C'est la bourrique du diable, gronda madame Canada. Justin, qui se levait en ce moment sur ses pieds, fixa sur elle son œil morne.

—Cerise? dit-il encore; pourquoi me parlez-vous de Cerise?

—Parce que..., voulut répondre Amandine.

—La paix! interrompit Justin. Vous êtes de bonnes gens; je vous ai écoutés tant que j'ai pu. Il y a fille et fille... pour certaines, votre nom et vos rentes seraient un bienfait, mais pour d'autres...

Il eut encore son rire plein de lassitude, puis il dit:

—Laissez vos papiers, vous êtes de bonnes gens, lorsque je les aurais examinés je vous ferai deux consultations, une pour vous, une pour l'enfant. Allez-vous-en, je suis ivre.

Il prit le cahier des mains d'Échalot qui le regardait avec un respect mêlé de compassion.

—Quand faudra-t-il revenir? demanda Amandine qui se leva bien plus lestement qu'on n'eût pu l'espérer de sa corpulence.

—Jamais, répondit Justin; je n'aime pas qu'on vienne ici. J'irai chez vous. Il faut que je voie la jeune personne, pour savoir si vos bonnes intentions à son égard lui feraient du bien ou du mal.

Il les poussa dehors.

En descendant l'escalier, Échalot et madame Canada échangèrent un coup d'œil dans lequel dominait la vénération superstitieuse à eux inspirée par ce philosophe en haillons.

Un fois remontés dans le fiacre, ils lâchèrent la bride à leur besoin de parler.

—Pour étonnant, c'est étonnant! dit madame Canada. Il vous commande comme si c'était un archevêque; mais il n'a pas dit grand, chose de bon, à prendre et à laisser.

—Il a dit..., commença Échalot.

—Ah! toi, s'écria la brave femme, tu as eu la parole tout le temps, c'est mon tour! À mon idée ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'il se met comme cela en ribote avec ce qui me tiendrait dans l'œil. Moi, j'aurais bu la moitié de sa bouteille sans rien perdre de ma dignité... et toi aussi, bibi, il faut te rendre cette justice, tu portes la voile aussi bien que moi. Mais enfin, nous n'en savons pas plus long qu'avant de sortir de chez nous.

—Si fait, répondit Échalot qui était tout triste, nous en savons plus long.

—Que donc savons-nous?

—Nous savons quelque chose que je n'aurais jamais deviné.

—Explique-toi, bibi, fit la bonne femme avec impatience.

—Nous savons, prononça lentement le paillasse, que nous ne sommes peut-être pas dignes d'être le père et la mère de notre belle chérie.

—Par exemple! se récria madame Canada qui devint rouge comme un pavot: pas dignes!

—Voilà, fit Échalot avec abattement, moi, ça ne me serait pas venu à l'idée.

Madame Canada resta un instant la bouche ouverte, comme si elle allait répliquer vertement, mais elle ne parla point.

Et de rouge qu'elle était sa joue devint toute pâle.

Quand ils arrivèrent à la baraque et que mademoiselle Saphir vint à eux, selon l'habitude, pour tendre son beau front à leurs baisers, ils la serrèrent sur leur cœur plus tendrement que les autres jours.

Puis ils se retirèrent dans la cabine où ils dormaient tous deux. Ils avaient les yeux pleins de larmes.

—Moi non plus, dit Mme Canada qui pressa la main d'Échalot, ça ne me serait pas venu à l'idée.


XV

Le père Justin

Le père Justin, quand il fut seul, se mit à parcourir sa chambre d'un pas lent et mal assuré.

Il allait, les mains derrière le dos, revenant sans cesse à la petite fenêtre par où entrait un rayon de soleil et jetant au-dehors son regard vague.

De temps en temps, sa taille déjetée se redressait comme malgré lui, et il y avait alors dans sa pose je ne sais quoi de majestueux.

La misère a aussi son emphase, et le pinceau des maîtres drape parfois plus noblement les haillons que le velours.

Ainsi placé en face de la lumière, avec ses cheveux blancs mêlés et sa barbe grise, pleine de brins de paille, Justin prenait cette beauté que cherchent les peintres. Maintenant que nul regard ne pesait sur lui, son front avait un étrange reflet de pensées, et l'on comprenait mieux la défaite qui laissait cet homme terrassé tout au fond de son morne malheur.

Deux ou trois fois il prit, en passant, sa bouteille et l'approcha de ses lèvres sans boire.

En ces moments, il y avait sur son visage quelque chose du dégoût qui saisit le malade à la vue du médicament amer.

La dernière fois qu'il prit ainsi la bouteille, il dit en jetant autour de lui son regard découragé:

—Ce sont de bonnes gens... l'enfant aura un père et une mère. Il jeta la bouteille sur la paille au risque de la briser et murmura:

—Je déteste cela et je ne vis que de cela!

Il s'approcha brusquement du berceau, seul meuble de son misérable taudis.

—Je déteste cela aussi, reprit-il avec un mouvement soudain de fièvre, c'est le passé, c'est le reproche... je mourrai de cela!

Son pas s'était assuré, il fit un tour dans la chambre, la taille droite et le jarret tendu.

—Cerise! pensa-t-il tout haut; pourquoi ce nom? J'aimerais bien mieux devenir fou tout de suite.

Il prit le cahier laissé par Échalot, l'ouvrit et en parcourut les premières lignes.

—À quoi bon? continua-t-il en laissant retomber ses deux bras. Je sais leur histoire aussi bien qu'eux-mêmes. Ils ont raison, ces gens; avec l'argent qu'ils ont gagné loyalement et durement, ils ont le droit d'acheter le bonheur... L'enfant sera bien à eux puisqu'ils l'auront payée.

Il y avait dans ces dernières paroles une amertume railleuse, un besoin de frapper qui ne savait à quoi se prendre.

Justin laissa échapper le cahier d'Échalot dont les feuilles s'éparpillèrent sur la paille.

—Ils l'ont appelée Cerise, dit-il encore, comme ils l'auraient nommée Rosette ou Réséda. Ah! c'est dormir que je voudrais, dormir toujours!

Il revint au berceau et remua les pauvres petits débris qui le couvraient.

—J'avais une fille, pensa-t-il à haute voix, j'avais une femme... j'avais de quoi leur donner noblesse et fortune... et ma mère, qui me prenait tout cela, mourut à l'heure où je n'avais plus qu'elle pour me consoler! Voici quatorze ans que je vis pour oublier et que je me souviens toujours. Justine aurait seize ans... Mais c'est une chose bien singulière, s'interrompit-il, qu'on m'ait volé ce portrait! Entre misérables on ne se vole guère, et d'ailleurs le portrait n'avait point de valeur. Non! il y a des gens qui sont condamnés plus sévèrement que les autres! Moi, je n'avais plus rien qu'un portrait de femme avec un nuage dans les bras: l'image de mon cœur, ce portrait, le symbole de ma vie! J'aimais cette femme aussi ardemment que le premier jour, mille fois plus ardemment qu'au temps de notre bonheur... et le nuage, l'enfant que je ne connais pas, je l'aimais, pour sa mère surtout... entre sa mère et moi l'enfant est le suprême lien... un nuage, un nuage!

Il se couvrit le visage de ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.

—Ils m'ont volé ce portrait, mon pauvre bonheur, mon dernier souvenir! Je ne la vois plus là, si belle que mon cœur se fondait à la regarder. Ils ne pourront pas effacer son image de ma mémoire, mais il y avait cela dans ma chambre, et maintenant, il n'y a plus rien. J'ai jeté l'héritage de ma mère au vent, sans rire, sans jouir et en grinçant des dents. Mais cela, je voulais le garder; c'était à moi, c'était moi, Dieu n'aurait pas dû me le prendre.

Il continuait de chercher machinalement parmi les jouets poudreux et les petites hardes qui couvraient le berceau, mais à la différence de Lily qui, en présence des mêmes reliques, était tout entière à l'enfant, c'était vers la mère que le cœur endolori de Justin s'élançait.

Il aimait, cet homme; au fond de son abrutissement apparent, il vivait et se mourait d'un grand, d'un terrible amour.

En cherchant, sa main rencontra un objet qui fixa tout à coup son attention. C'était un tout petit carré de canevas comme ceux que l'on sacrifie pour les premiers essais de l'enfant dont le caprice est d'apprendre à broder.

Justin s'accroupit auprès du berceau, tenant le canevas à la main et le considérant avec une attention attendrie.

C'était une relique de la mère, ceci, bien plus encore que de la fille.

On distinguait si bien les points réguliers que la jeune mère avait ajoutés au travail imparfait de l'enfant!

Le carré de canevas n'était pas entièrement recouvert. Ç'avait dû être un des derniers amusements de Petite-Reine, une des dernières complaisances de Lily. On avait fait cela, peut-être la veille du jour où le malheur était entré dans la maison.

Le fond de la tapisserie était d'un blanc rose—couleur de chair—et sur ce fond, rempli par un gros point, ressortit une cerise au petit point qui devait être entièrement de la main de Lily.

Justin comprenait ce jeu; il entendit presque les paroles échangées entre l'enfant et la mère, pendant que s'accomplissait ce souriant travail qui était une allusion à la secrète beauté dont Petite-Reine était si fière.

Quand Justin se releva, ce fut d'un mouvement violent et plein d'une colère qui n'avait point de motifs apparents. Il rejeta le canevas loin de lui; il courut à son lit de paille et saisit la bouteille dont il mit le goulot dans sa bouche pour boire, cette fois, une large lampée.

Il ne s'arrêta que pour reprendre haleine.

—Ah! ah! fit-il tandis qu'une lueur s'allumait dans ses yeux, du feu là-dedans et deux heures de folie!

Il frappa d'un coup de poing sa poitrine, qui rendit un son rauque, et, se plaçant au milieu de sa chambre avec le volume d'Horace ouvert à la main, il le feuilleta d'un air grave.

Sa joue s'animait à mesure qu'il lisait, et bientôt, cédant à un besoin irrésistible, il se mit à déclamer à haute voix avec une diction latine admirable.

Puis lâchant le livre, il récita de mémoire l'ode entière:

Pindarum quisquis—studet oemulari...

avec des gestes d'énergumène et des éclats de voix qui dénonçaient la démence.

—Ma jeunesse! ma jeunesse! s'écria-t-il ensuite, le collège! ma mère! Ah! pourquoi suis-je venu à Paris!...

Et sans transition, d'une voix ennuyée, il se mit à chanter un refrain d'étudiant. Sa joue était pourpre, mais ses yeux s'éteignaient.

—Il y a des sorts, murmura-t-il, revenant au tas de paille où il prit encore la bouteille. Les haillons étaient dans ma destinée. Moi, le comte Justin de Vibray, je suivis cette fille qui avait des haillons... et je l'aimai... et dans toute mon existence je n'ai pu aimer qu'elle!

Il but, mais le brusque effet de la précédente rasade ne se reproduisit point. Il alla vers la planchette qui supportait sa bibliothèque et y prit Les Cinq Codes qu'il ouvrit pour les rejeter aussitôt avec humeur.

Il essaya de chanter encore; sa voix s'arrêta dans son gosier.

Il repoussa du pied,-en passant, le volume d'Horace qui gisait dans la poussière.

—Allons! dit-il tout à coup, ce sont de bonnes gens: je ne dormirai pas, voyons leur affaire!

Il se coucha à plat ventre sur la paille, mit sa tête entre ses deux mains relevées sur les coudes, et commença à lire le manuscrit d'Échalot.

Il n'avait pas parcouru la première page que son attention, violemment excitée, le clouait à la lecture de ces pauvres mémoires que le lecteur a suivis peut-être avec un sourire de pitié.

Nul chef-d'œuvre de l'esprit humain n'eût intéressé le père Justin à un si puissant degré.

La lecture dura deux heures, pendant lesquelles Justin demeura immobile et comme enchaîné par son ardente curiosité.

Il n'avait pas été longtemps à deviner. Depuis ce matin, sa pensée était préparée, mais le long de ces pages où la verbeuse inexpérience du saltimbanque déroulait les faits avec lenteur, Justin cueillait les indices, cherchait avec passion la certitude.

La certitude était dans ce détail qu'Échalot, selon sa propre expression, avait gardé pour la bonne bouche.

Quand Justin fut arrivé au signe porté par mademoiselle Saphir que le bon Échalot avait décrit et nommé tout naïvement la Cerise, il laissa aller le manuscrit et resta longtemps absorbé dans son émotion trop forte pour le misérable état de sa cervelle.

L'ivresse était en lui combattue par son grand trouble, mais, plus forte que son trouble, l'ivresse inerte et lourde le gagnait.

L'heure du transport était passée.

C'était la réaction maintenant, l'abrutissement qui envahissait son esprit comme un épais brouillard.

Il disait tout bas d'une voix monotone:

—Ma fille... c'est ma fille!

Et il restait là, enchaîné par l'engourdissement vainqueur.

Il luttait en dedans.

C'était une lassitude inutile et son dernier signe de vie fut une grosse larme qui coula sur la paille au travers de ses doigts.

Ses bras se détendirent enfin et sa tête tomba pesamment sur ses deux mains croisées.

Le temps passa. Le soleil avait presque fait le tour de la maison, quand on frappa doucement à la porte.

Justin n'eut garde de répondre, mais celui qui frappait était habitué, sans doute, à ses manières, car la ficelle du loquet joua sans bruit et la porte fut ouverte.

Médor entra d'un air timide et respectueux. Son regard alla tout de suite au tas de paille et rencontra en chemin la bouteille à demi vide.

—Ivre mort! murmura-t-il. Reste à savoir à quelle heure il a bu. Il marcha dans la chambre en étouffant le bruit de ses pas et vint s'agenouiller auprès du lit.

—Justin, dit-il doucement, père Justin... monsieur Justin!

Le chiffonnier resta immobile et silencieux.

—Faudrait pourtant vous réveiller, reprit Médor avec un accent de prière impatiente. Je suis venu hier, je suis venu cette nuit, je vous ai trouvé endormi toujours, toujours... Voyons, père Justin, éveillez-vous.

Il avait prononcé ces derniers mots en affermissant sa voix. Le chiffonnier fit un mouvement faible.

—Éveillez-vous, répéta Médor qui poussa le courage jusqu'à lui secouer le bras.

Justin gronda d'une voix harassée:

—Je ne dors pas. C'est comme si j'étais mort.

—Oui, oui, parbleu! murmura Médor, c'est comme ça, en effet, et ça finira par y être tout de bon. Enfin, vous pouvez m'écouter, c'est déjà quelque chose; j'en ai long à vous dire, père Justin.

—J'en sais plus long que toi, balbutia celui-ci; mais qu'importe? Je ne peux plus rien... rien! Et d'ailleurs, continua-t-il en faisant un effort désespéré pour relever la tête, j'ai bien réfléchi... ah! j'ai réfléchi tant que j'ai pu. Je disais à ces bonnes gens, car ce sont de bonnes gens: l'enfant ne peut pas être votre fille...

—Quel enfant? demanda Médor étonné.

—Elle, répondit Justin; mais c'est vrai, tu ne sais pas... leur fille... c'est terrible à penser! leur fille! et pourtant, ils sont autant au-dessus de moi que j'étais au-dessus d'eux il y a quinze ans. Moi, moi, je suis le dernier degré de la misère et de la honte. Moi, rien ne peut me racheter... il vaut mieux qu'elle soit leur fille, puisque je ne peux pas avoir de fille!

Médor écoutait, bouche béante, et comprenait à demi.

—Votre fille! dit-il, étouffé par son grand trouble; parlez-vous vraiment de votre fille, papa Justin?

—Oui, répliqua le malheureux, je parle de celle qui mourrait de honte et de douleur si quelqu'un lui disait en me montrant au doigt: tiens, regarde, voilà ton père. Ah! je me suis laissé vivre trop longtemps!

Médor l'aidait à se relever. En l'écoutant, il riait et il pleurait tout à la fois.

—Et, dit-il, respirant à chaque mot, vous savez où elle est, votre fille?

Il soutenait la tête de Justin à deux mains, de façon à bien voir sa figure.

—Oui, balbutia celui-ci, je sais où elle est.

—Mais regardez-moi donc, père Justin! s'écria Médor. J'ai peur de vous tuer, vous voyez bien... de vous tuer par trop de joie! Regardez-moi rire et pleurer! devinez un petit peu, pour que ça ne vous tombe pas comme un coup de massue...

Justin ouvrit les yeux tout grands.

—Quoi... Quoi? fit-il éperdu, haletant; est-ce que tu vas me parler d'elle?

—Oui, répondit Médor, je vas vous parler d'elle. Voyons, tenez-vous bien! Vous n'avez que quarante ans, que diable! vous êtes un homme!

—Parle, balbutia Justin qui défaillait, parle vite!

—Eh bien! dit Médor, vous n'avez pas besoin de chercher des parents pour l'enfant, allez. Si vous savez où est votre fille, tout est fini, car moi je sais où est sa mère.

Justin s'échappa de ses bras et se tint debout, dressé de toute sa hauteur pendant une seconde.

Puis il chancela et Médor s'élança pour le soutenir, croyant qu'il allait tomber à la renverse.

Mais Justin le repoussa encore une fois. Ses jarrets fléchirent; il s'agenouilla et mit sa tête entre ses mains.

—Lily! prononça-t-il d'une voix que Médor n'avait jamais entendue. Elle n'est donc pas morte! Est-ce que Dieu me donnerait cette joie de la revoir?

—Mais oui, mais oui, répondait toujours Médor, et vous avez supporté ça mieux que je ne pensais, papa!

Justin pleurait silencieusement pendant que Médor continuait:

—Elle est toujours belle, elle est toujours jeune; elle a un hôtel qui est un palais.

Les mains de Justin glissèrent, découvrant son visage livide. Il regarda Médor en face.

—Ah! fit-il, elle est belle, jeune, riche... et moi... moi! Si je la revoyais elle me verrait, cela ne se peut pas... j'aime mieux mourir avant.