Il se laissa choir la face contre terre.
Médor le considéra un instant d'un air découragé.
—C'est sûr qu'il s'est laissé glisser bien bas, pensa-t-il. Jamais ça ne redeviendra l'homme d'autrefois; mais si on pouvait retrouver seulement un petit coin de lui-même!
Il se remit à genoux auprès du chiffonnier et fit mine de le relever encore une fois, mais ses mains s'arrêtèrent avant de le toucher et il se dit:
—Ça n'en finirait plus. Vaut mieux s'asseoir sur le même canapé et se mettre à son niveau pour le remonter à la douce.
Médor ne craignait pas beaucoup la poussière. Il se coucha à son tour sur le carreau poudreux, de façon à placer sa tête tout contre celle de Justin, dont le front touchait la terre et disparaissait dans ses grands cheveux blancs.
Ils étaient posés ainsi comme deux voyageurs fatigués qui font halte, étendus tout de leur long sur la marge de la route.
—Je savais bien que ça vous ferait de l'effet, papa, reprit-il en donnant à sa voix des inflexions persuasives; moi, je suis comme vous, les jambes me flageolent parce que je sens bien qu'il va falloir donner un terrible coup de collier... et je ne sais pas si j'aurai la force.
Justin restait insensible et sourd. Médor approcha sa bouche tout auprès de son oreille et dit tout bas en détachant chacune de ses paroles:
—Si je suis seul, que voulez-vous que je fasse pour elle?
Justin eut un tressaillement faible qui parcourut tout son corps.
—Vous étiez un vaillant luron, un temps qui fut, reprit Médor. Si je n'avais qu'à marcher derrière vous, on pourrait encore venir à son aide.
Justin ramena son bras sous son front, et, ainsi soutenu, il répéta avec une fatigue profonde:
—À son aide?
Il ajouta presque aussitôt après:
—Elle est donc en danger?
—Voilà que ça va mieux, papa Justin! s'écria Médor. Je ne vous ai pas tout dit, ou plutôt je ne vous ai encore rien dit. Quand je vous aurai parlé de son mari...
—Son mari! répéta encore Justin.
Sa tête se retourna lentement et ses yeux mornes se fixèrent sur ceux de son compagnon.
—J'écoute, dit-il.
—Vous faites bien, papa. La pauvre femme a peut-être grand besoin de nous.
Justin le regarda toujours.
—Je ne sais pas si j'ai bien compris, balbutia-t-il; j'ai compris que Lily était mariée.
—Oui, fit Médor, mariée à un homme qui est un scélérat et qui me fait peur.
Justin appuya ses deux mains sur le carreau et se releva ainsi à demi.
Une flamme brilla dans ses yeux, puis s'éteignit, mais il prononça d'une voix distincte:
—Parle haut et clair. Je ne suis mort qu'à moitié: j'écoute.
La figure du bon Médor exprimait le contentement et l'espoir.
—C'est vrai que vous n'êtes mort qu'à moitié, papa, dit-il, et encore parce que vous le voulez bien. Si on pouvait vous éveiller une bonne fois, tout irait sur des roulettes.
—J'écoute, répéta Justin gravement.
—Ah! ah! s'écria Médor, j'en ai long à vous dérouler. Je n'ai jamais jeté le manche après la cognée, moi; pendant que vous dormiez je cherchais. Voilà quatorze ans que je cherche sans m'arrêter. Je ne vous ai rien dit depuis tout ce temps, parce que ça n'aurait pas servi. Vous ne vouliez pas, quoi! mais aujourd'hui vous allez marcher, c'est mon idée, fi n'y a plus à reculer. D'abord et pour commencer, cet homme-là a dû être pour quelque chose dans le vol de l'enfant. Je me souviens. Je vois encore sa figure, et ça m'est toujours resté qu'il aurait pu arrêter la voleuse.
—De qui parles-tu? demanda Justin qui depuis bien des années n'avait pas eu ce regard lucide.
—Je parle du mari de la Gloriette, répondit Médor. Les yeux de Justin se baissèrent.
—Qui est cet homme? demanda-t-il encore.
—Un grand seigneur étranger, monsieur le duc de Chaves.
—Ah! fit Justin, un duc!
—Un vrai duc! et c'était à lui la voiture qui emmena madame Lily, le jour où vous revîntes à Paris.
—Pour trouver la chambre vide, pensa tout haut Justin. Ma mère avait dit: «J'en mourrai.»
—Ce n'est pas tout, reprit Médor.
—J'ai froid, interrompit le chiffonnier, aide-moi à me remettre sur ma paille. Ma mère en est morte.
—À votre service, répondit Médor qui lui tendit aussitôt les deux mains; mais n'allez pas vous rendormir, savez-vous!
Justin, avec le secours de son compagnon, parvint à regagner sa couche. Il ne s'y étendit point; il s'accroupit sur la paille, le menton dans les genoux, et dit d'un accent résolu:
—Non, non, je ne m'endormirai pas.
Médor prit auprès de lui une posture pareille.
—On va causer comme des amis, dit-il; ça va bien, pourvu que je puisse dénier mon rouleau. De parler, ça n'est pas mon fort, et pourtant il faut que vous sachiez tout, car il m'a passé des idées, quoi! des idées qui figent le sang. Cette grande maison fermée qu'elle habite est auprès de l'hôtel où ce duc, du temps de Louis-Philippe, tua sa duchesse à coups de hache, une nuit, sans que les quinze ou vingt domestiques entendissent les cris de la bête féroce ou les plaintes de la victime. J'ai peur. Le duc avait une autre femme, une belle. Monsieur Picard me dit dans le temps que cette autre femme-là mourrait bien vite, et ça n'a pas tardé, puisque le duc a épousé la Gloriette. Mais vous ne savez pas ce que c'est que monsieur Picard, papa, et moi j'ai de la peine à commencer par le commencement. Voyons! s'interrompit-il en heurtant son front d'un coup de poing, je veux pourtant tâcher d'être clair!
—Oui, tâche, murmura Justin qui essuya la sueur de ses tempes; ma tête est bien faible et j'essaye en vain de te suivre.
—Il y a donc, reprit Médor, que pendant quinze jours je couchai dans le bûcher de la Gloriette, vous savez ça. Je passais mon temps à courir du commissariat de police à la préfecture. On ne connaissait que moi là-dedans, et j'étais à charge à tout ce monde qui se sentait en défaut et qui ne trouvait rien. Je me disais en moi-même: il faut qu'il y ait quelque chose pour qu'on ne rencontre pas seulement une pauvre trace.
«On avait le signalement exact de la voleuse, et ce signalement était fièrement reconnaissable; les agents qui avait commencé la battue étaient arrivés tout de suite sur le lieu du crime et avaient pu recueillir tous les témoignages. Tout à coup, voilà ce qui arriva, et ça me fit rudement penser: les deux agents s'appelaient monsieur Rioux et monsieur Picard; l'un d'eux disparut et lâcha le métier, comme s'il avait fait une succession capable de le mettre dans l'aisance. C'était monsieur Picard. Quand il fut parti, la chose ne battit plus que d'une aile, et monsieur Rioux disait à qui voulait l'entendre: c'était Picard qui tenait le fil de tout.
«M. Rioux disait aussi: ce duc a eu tort de lui donner tant d'argent; il ne faut pas bourrer les chiens de chasse, si on veut qu'ils détalent.
«Voilà donc qui est sûr et certain: l'affaire tomba dans l'eau tout à fait, et quand on en parlait les gens de la préfecture haussaient les épaules. Écoutez bien.
«Un matin, dans une rue de Versailles où j'avalais pour la fête du pays,! je me trouvai nez à nez avec monsieur Picard, habillé en bon bourgeois et la trogne rouge comme quelqu'un qui a rudement déjeuné.
«Il y avait déjà du temps que tout était fini, et l'histoire était vieille pour tout le monde, mais pas pour moi.
«J'abordai monsieur Picard comme ça, tout doucement, et je lui dis:
«—Salut, monsieur Picard; vous avez bien meilleure mine qu'à l'époque.
«—Vous me connaissez donc, l'ami? qu'il me fit.
«Je lui remémorai les circonstances où j'avais eu l'honneur de le fréquenter dans l'occasion du malheur de la Gloriette.
«—Ah! qu'il s'écria, bon, bon! ça date du déluge... et vous étiez un peu tannant, mon brave, voulant toujours que les aiguilles aillent plus vite que l'heure. Et qu'est-ce qu'elle est devenue, cette jolie petite femme-là?
«Tout en lui racontant ce que je savais, je lui fis la politesse de lui offrir quelque chose.
«—Quoique établi maintenant, me répondit-il, je n'ai pas la fierté du parvenu. Payez une tournée, je paierai l'autre; j'aime à causer avec les anciens de Paris.
«Nous entrâmes au cabaret, et il commença à me dire du mal de la police, comme quoi s'il avait voulu publier ses mémoires secrets, ça ferait dresser les cheveux des populations, et comme quoi il avait quitté la préfecture pour ne pas s'encanailler plus longtemps avec une racaille, composée de l'écume de la lie des boues de la société moderne. Ils sont tous comme ça, quand ils s'en vont des bureaux; moi, je ne sais pas ce qu'il y a de vrai dans ce qu'ils disent, et ça m'est égal.
«Mais en bavardant, il buvait; cet homme-là est encore plus soifeur que bavard.
«Et moi, je le poussais, consommant tournée sur tournée, parce que je voyais bien qu'il en sortirait quelque chose.
«Quand il fut tout à fait bien, je me mis à le contredire, sachant que ça fait mousser les ivrognes.
«—Vous ne me ferez pas croire, m'écriai-je, qu'un duc et millionnaire soit capable de voler des petits enfants.
«—Je n'ai pas dit qu'il a volé la fillette, repartit monsieur Picard, quoiqu'il en aurait été bien susceptible; j'ai dit qu'il avait profité de la chose et qu'il voulait la belle blonde à tout prix. À tout prix, quoi! répéta-t-il en donnant un grand coup de poing sur la table. Pour avoir la belle blonde, il aurait mis le feu aux quatre coins de Paris! Il est fait comme ça, ce sauvage-là; c'est un troubadour qui a les griffes d'un tigre.
«—Et tenez, s'interrompit-il, je ne donnerais pas une pipe de tabac de l'autre duchesse qu'il avait à Paris en ce temps-là, la première: une belle brune, pourtant! Tonnerre! quand il me parlait de la Gloriette, j'entendais le glas de son épouse légitime... Ah mais! il s'en passe de drôles aussi dans les maisons des riches!
«—Vous parliez donc avec lui de la Gloriette? demandai-je.
«Il eut un petit peu de défiance pendant un moment. C'était mal engagé; dame! je n'ai pas beaucoup d'adresse.
«Mais il avait tant de bleu dans la tête que la défiance passa vite; il reprit:
«—Vois-tu, vieux, l'occasion se trouve une fois, mais pas deux; quand on la rencontre, faut l'empoigner. Je n'ai fait de mal à personne... et puis d'ailleurs j'ai donné ma démission, quoi! On ne peut pas demander à un bourgeois jouissant de sa liberté d'être esclave d'une administration. Nous sommes des Français, dis donc, tous égaux devant la loi. Comme je croyais que le duc voulait retrouver l'enfant, j'y allais comme un lion, parce qu'il payait; en outre, il y avait la chose de passer sur le corps de monsieur Rioux: un incapable. Voilà donc qu'un matin, j'arrive chez monsieur le duc avec un rapport fait à l'œuf, un bijou de rapport qui établissait comme quoi, ayant passé à l'inspection tous les cochers de place, j'avais trouvé enfin un numéro qui avait connaissance de la vieille femme au béguin et au voile bleu...
—C'est long, s'interrompit Médor, mais tout ça est nécessaire.
—J'écoute et je comprends, répondit Justin qui n'avait pas fait un mouvement depuis le commencement du récit.
«—Vous jugez, papa, continua Médor, si j'étais tout oreilles. Je suais sang et eau à faire semblant d'être calme.
«Monsieur Picard était en colère et trouvait que je ne m'intéressais pas assez à son histoire. Vieille éponge, va! je la dévorais, son histoire!
«Et plus il allait, plus ça chauffait. Le cocher avait conduit la vieille au béguin sur la grande route, entre Charenton et Maisons-Alfort; c'était justement ça qui lui avait donné des soupçons, parce qu'elle avait dit halte à un endroit où il n'y avait pas de bâtisses.
«—Qu'est-ce que je fis? continua monsieur Picard. Ah! ils ne me remplaceront pas à l'administration! Je me rendis sur les lieux avec deux leveurs de première qualité et le cocher. Le cocher nous arrêta à la place même où la vieille était descendue avec le petit enfant un petit garçon, qu'elle disait, mais ces frimes-là sont connues. On visita les environs; pas une maison! et le sentier qu'elle avait pris en quittant la voiture ne menait nulle part, sinon à un champ de betteraves. Bien sûr qu'elle n'avait pas volé l'enfant pour l'enterrer dans les betteraves. Il y avait au coin d'un champ un grand tas de fumier.—Fouille! que je dis à mes leveurs. Au bout de dix minutes, nous avions le béguin, le voile bleu, un petit toquet à plumes, une petite crinoline et des bottines qui étaient des joujoux...
—Cette fois, s'interrompit encore Médor, n'y aurait pas eu moyen de cacher mon émotion. Je m'écriai franchement:
«—Ah! dame! ah! dame! monsieur Picard, voilà un joli rapport! et monsieur le duc dut être fièrement content de vous!
«Monsieur Picard but une tournée, puis se rengorgea et me répondit:
«—Par ainsi, mon gros, il fut si content qu'il m'a fait ma fortune.
«—Mais alors, demandai-je, pourquoi la petiote ne fut-elle pas retrouvée?
«—Voilà! répondit monsieur Picard en clignant de l'œil; tu n'es pas fort, bonhomme!
«Je pris mon air le plus innocent.
«—Tu n'es pas fort, répéta-t-il; il faudra te mettre les points sur les «i», je vois bien cela. Monsieur le duc me fit ma fortune pour que je supprime le rapport, dont il était si fièrement content.
«Je ne pus retenir un cri.
«Monsieur Picard me regarda d'un air inquiet.
«—Ah! ah! fis-je aussitôt en me tenant les côtes, je comprends! Elle est bonne, tout de même! Monsieur le duc ne voulait plus qu'on trouve l'enfant.
«—Juste! il ne voulait que la mère. Et il me fit faire un autre rapport avant de donner ma démission, le rapport d'une troupe de saltimbanques qui s'était embarquée au Havre pour l'Amérique emmenant une petite fille jolie, jolie...
«—De l'âge de Petite-Reine! m'écriai-je.
«—Juste. Tu y es!
«—Et le duc vint raconter la chose à la Gloriette?
«—Et la Gloriette, acheva monsieur Picard, suivit le duc comme un pauvre agneau.
Médor s'arrêta. Il regarda le chiffonnier toujours immobile et demanda en homme qui n'est pas bien sûr de son fait:
—M'avez-vous compris un petit peu, papa Justin?
Celui-ci fit un signe de tête affirmatif.
—C'est cet homme-là, prononça lentement Médor, qui est le mari de la Gloriette.
—Oui, répéta Justin, c'est cet homme-là qui est son mari. Puis il reprit:
—Qu'est devenue l'autre duchesse?
—Pour ça, je n'en sais rien, repartit Médor, mais je m'en doute.
—Tu penses qu'elle est morte?
—Dame! puisque le duc est remarié.
Les deux mains de Justin se relevèrent pour faire un voile à ses yeux.
—Ce n'est pas tout, dit Médor.
—Ah! fit Justin dont la voix vibrait sourdement, ce n'est pas encore tout!
—Cet homme-là n'a pas changé, papa, quoique ses cheveux soient gris maintenant, car voici la vraie menace, le grand danger qui m'a fait vous dire: «J'ai peur.» En face de ma cachette, il y a sur l'esplanade des Invalides un grand théâtre, et dans le théâtre une fille qui est sans mentir plus belle que les anges. Il vient des grands seigneurs pour la voir, mais ils perdent leur peine, je le garantis bien, car elle est aussi sage que jolie. Mais la Gloriette aussi était sage. Avant-hier soir, j'ai reconnu notre homme, notre duc. Sa figure est là, voyez-vous, je ne l'oublierai jamais. J'ai reconnu notre duc qui entrait au théâtre avec un de ses compagnons. Quand des gens pareils viennent en foire, on sait ce que ça veut dire.
«J'avais l'idée d'entrer derrière eux, car mon voisin ne me refuserait pas la porte de son théâtre, mais c'est juste à ce moment-là que la Gloriette a passé devant moi, et il m'a bien fallu la suivre pour savoir où elle demeure.
—Pourquoi ne lui as-tu pas parlé? demanda Justin.
—Ça me fait plaisir de voir comme vous écoutez bien, papa, repartit le bon Médor. Je ne lui ai pas parlé parce qu'elle était avec un beau jeune homme et qu'ils avaient leurs chevaux rue Saint-Dominique. Je n'ai pu les suivre que de loin.
Justin songeait.
—Mais quand je suis revenu de ma course, continua Médor, on sortait du théâtre; j'ai revu monsieur le duc et son compagnon; ils causaient tous deux et j'ai compris ceci en les écoutant: Monsieur le duc mettrait le feu aux quatre coins de Paris, comme disait M. Picard, non pas pour la Gloriette, mais pour mademoiselle Saphir!
À ce nom, Justin se mit sur ses jambes d'un seul temps, et secoua sa grande chevelure blanche comme une crinière de lion.
Ce n'était plus le même homme. Ses yeux vivaient, sa taille avait toute sa hauteur.
Pendant que Médor le regardait avec étonnement, il essaya, mais en vain, de répéter ce nom: Mademoiselle Saphir.
Ce nom restait obstinément dans sa gorge.
Il remit ses mains lourdes sur les épaules de Médor, et parvint à prononcer d'une voix étranglée:
—Elle!... elle!... c'est elle! c'est ma fille!
Médor resta comme accablé sous la stupéfaction. Il doutait. C'était peut-être la folie qui prenait ce pauvre homme.
—C'est ma fille! répéta Justin avec éclat. Ma fille! ma fille!
Il saisit les papiers d'Échalot et les feuilleta, cherchant le nom qui le fuyait.
Il marchait en même temps à grands pas solides.
Puis il s'arrêta devant Médor, confondu, pour dire avec un accent profond comme sa colère:
—Ah! il veut aussi ma fille!
«Mène-moi à l'hôtel de cet homme, ajouta-t-il en faisant un pas vers la porte et d'une voix subitement calmée.
—C'est que..., balbutia Médor.
—Eh bien! quoi? mène-moi, je le veux!
—C'est bon de vouloir, murmura Médor, mais on n'entre pas dans cette maison-là; les gens comme nous du moins.
Justin abaissa son regard sur les haillons qui le couvraient, et une rougeur épaisse vint à son visage. Il s'arrêta et sa tête se courba.
—J'ai déjà essayé, reprit Médor et même... c'est une idée qui m'était venue: j'ai mis le portrait de la Gloriette dans une lettre et je l'ai portée à l'hôtel.
—Ah! c'est toi? fit Justin. J'ai bien cherché ce portrait.
Il lui tendit la main en ajoutant:
—Il était à toi aussi bien qu'à moi.
—Porte close, continua Médor, impossible d'entrer. J'y suis retourné trois fois et j'ai pensé que peut-être c'était cet homme-là qui avait reçu la lettre.
—Il faut entrer, pourtant! pensa tout haut Justin.
Le travail inusité de la réflexion fronça violemment ses sourcils.
—Viens! dit-il tout à coup.
Il sortit comme il était, pieds nus et la tête découverte.
Il descendit l'escalier, traversa le terrain et s'arrêta à la porte d'une masure un peu plus grande que les autres et distinguée par cette enseigne:
«Mme Barbe Mahaleur, propriétaire, bureau des locations».
—Attends-moi, dit-il à Médor. Et il entra.
Barbe Mahaleur, dite l'Amour-et-la-Chance, mère des chiffonniers, était assise dans son bureau devant un registre couvert d'écritures impossibles. À côté d'elle, il y avait une bouteille d'eau-de-vie et un verre à demi plein.
Mais l'alcool qui empoisonne les uns engraisse les autres. Barbe Mahaleur avait considérablement gagné en grosseur et n'avait rien perdu des teintes écarlates qui embellissaient autrefois son énorme visage.
—Viens-tu payer ton loyer? demanda-t-elle en reconnaissant Justin. Ça fait pitié de te voir mourir de la pépie, quand tu pourrais lever le coude ici du matin au soir... comme moi, tiens, ma chatte.
Elle lampa le restant de son verre avec ostentation.
—Et c'est de la bonne, ajouta-t-elle, en faisant claquer sa langue, qui fortifie l'estomac au lieu de creuser le monde comme la mauvaise marchandise que tu bois, squelette!
—Je viens vous dire, répondit le chiffonnier, que j'ai besoin de vingt louis.
La grosse femme bondit sur son fauteuil de paille.
—Vingt louis! répéta-t-elle, rien que ça! on te pilerait dans un mortier qu'on ne retirerait pas de toi vingt francs, ma poule.
—J'ai besoin de vingt louis, dit pour la seconde fois Justin, et je viens voir à vous les emprunter.
—Vois, vois, mon bonhomme, s'écria Barbe en riant de tout son cœur, tu verras longtemps.
—Vous m'avez souvent demandé, reprit Justin froidement, si je voulais tenir vos écritures.
—Certes, mais tu n'as pas voulu, et te voilà bien bas maintenant.
—Pour vingt louis, je tiendrai vos écritures pendant le temps que vous voudrez.
La grosse femme versa de l'eau-de-vie dans son verre.
—En ferais-tu un acte, ma vieille? demanda-t-elle.
—Oui, répondit Justin, je ferais un acte.
Il y eut un éclair de malice triomphante dans les petits yeux de Barbe Mahaleur.
Là-bas, dans ces fantastiques pays où l'on peut aller pour six sous en omnibus, mais qui sont plus éloignés de la civilisation que les savanes de l'Amérique, ils ont sur la valeur des contrats des idées toutes particulières et professent pour le papier timbré un superstitieux respect.
Pour eux, ce qui est signé est sacré. La signature, si follement appliquée qu'elle soit, est la garantie robuste, la vérité authentique, par opposition à la parole qui n'est généralement que mensonge.
—Assieds-toi là, mon mignon, dit Barbe en poussant du pied une chaise, et écris, je vais te dicter.
Justin s'assit.
—On n'est pas manchote, reprit Barbe, on sait dresser un sous-seing. Prends du timbre, là dans le tiroir à gauche, et ne fais pas de pâtés.
Elle dicta:
—Je soussigné, Justin..., tu as un autre nom mets-le..., je m'engage à servir madame Barbe Mahaleur, propriétaire, en qualité de commis aux écritures, et généralement pour tout faire, pendant l'espace de quatre années, aux appointements de six cents francs par an, sans nourriture ni droit au logement, et je déclare avoir reçu ce jourd'hui 19 août 1866, la totalité de mes appointements desdites quatre années, comptant, sans escompte.
—Escompte, dit Justin en achevant.
—Relis-moi ça, ma poule.
Justin relut.
—Veux-tu signer pour vingt louis? demanda Barbe Mahaleur. L'argent est cher et je ne te retiens que deux mille francs.
Elle riait. Justin signa.
—Est-ce bête, les philosophes! dit Barbe, enchantée de son marché. Après ça, c'est peut-être moi qui perds. Jamais tu ne dureras tout ce temps-là.
Elle prit dans sa caisse quatre cents francs qu'elle mit dans la main de Justin.
—Tu commences demain, six heures du matin, dit-elle.
—Non, répondit le chiffonnier, dans trois jours.
—C'est juste, fit-elle, il faut le temps de boire tes quatre ans. Dans trois jours soit, va-t'en.
Justin sortit.
Sur le seuil il retrouva Médor à qui il serra les deux mains en disant ces seuls mots:
—Nous entrerons.
Le matin de ce jour, vers huit heures, mademoiselle Saphir, mise très simplement et même très modestement, selon son habitude, était agenouillée dans la chapelle de la Vierge à l'église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Ses beaux cheveux blonds, coiffés en bandeaux, dissimulaient leur prodigue abondance sous un petit chapeau de taffetas noir, sans fleurs; elle avait une robe de mousseline de laine noire et un mantelet de la même étoffe.
Ceux qui parcourent aux heures matinales les rues du faubourg Saint-Germain y rencontrent beaucoup de jeunes filles et même de jeunes femmes vêtues avec cette simplicité, surtout autour des églises. C'est en quelque sorte l'uniforme de la messe.
Le soir, le tableau change, et vous rencontreriez ces mêmes charmantes chrysalides, débarrassées de leurs coques, pourvues de leurs ailes de papillons, dans ces corbeilles fleuries et doucement balancées que les nobles attelages emportent au bois.
Seulement, à défaut d'une mère, chaque jeune dévote du faubourg a sa duègne pour la conduire, tandis que mademoiselle Saphir n'avait personne.
Depuis un peu plus d'une semaine qu'elle venait ainsi tous les jours, accomplir ses devoirs religieux à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, les habitués de la paroisse la connaissaient déjà. On avait admiré la parfaite distinction de sa tenue, sa beauté incomparable et la convenance si digne de sa mise.
On s'étonnait de la voir mariée si jeune, car, là-bas, il n'y a pas d'autre explication à la solitude d'une jeune personne.
Et certes nul n'avait pensé, malgré la charité qui s'égare parfois dans le hardi pays des hypothèses, que cette jeune inconnue à l'air si admirablement décent pût avoir conquis son émancipation par des moyens excentriques.
On s'occupait d'elle beaucoup, et tout le monde confessait, ce qui est une note excellente, qu'elle ne semblait point s'occuper des autres.
Elle écoutait la messe pieusement, sans grimaces dévotes, mais sans distraction, et, la messe finie, elle se retirait à pied comme elle était venue.
On est curieux à la paroisse. Quelques bonnes âmes avaient peut-être essayé de savoir où demeurait cette charmante étrangère. Je crois bien qu'on l'avait suivie, mais ceux ou celles qui la suivaient, arrivés à la place de l'esplanade, l'avaient toujours perdue au milieu des baraques rassemblées là pour la fête.
Impossible de deviner où elle allait, à moins qu'elle n'eût son domicile dans une de ces maisons roulantes affectées aux saltimbanques, ce qui était, en vérité, complètement inadmissible.
Ce matin, ceux qui avaient la bonté de faire attention à elle la trouvèrent plus pâle. Sur son joli visage il y avait quelque chose de languissant.
Après la messe finie, elle resta un instant absorbée dans sa prière d'action de grâces, puis elle rabattit son voile et gagna le bénitier.
Auprès du bénitier, un jeune homme très beau et très élégamment vêtu se tenait debout. Il n'y avait presque plus personne à l'église, mais, parmi les rares fidèles qui restaient, ceux qui étaient coutumiers du mignon péché de curiosité purent voir la jeune étrangère rougir, sous son voile, à l'aspect du brillant cavalier.
Rougir—et sourire.
Le cavalier trempa le bout de ses doigts dans la conque et offrit de l'eau bénite, en rougissant plus fort que l'inconnue elle-même, mais en souriant aussi. Leurs mains se touchèrent et ils firent ensemble le signe de la croix.
Ensemble ils sortirent.
Comme toujours, mademoiselle Saphir prit le chemin de l'esplanade et le cavalier marcha à ses côtés.
Les curieux, s'il y en avait aujourd'hui, durent s'étonner de ce fait: ils ne se parlaient point.
La jeune fille avait gardé son beau sourire, le jeune homme semblait souffrir d'un insurmontable embarras.
La route se fit ainsi jusqu'au bout de la rue Saint-Dominique. Là, mademoiselle Saphir s'arrêta et se tourna vers Hector de Sabran qui murmura, plus confus, plus timide que le jour où il l'avait vue pour la première fois, au théâtre, en compagnie de ses camarades du collège ecclésiastique du Mans:
—Allons-nous donc nous séparer déjà?
Au lieu de répondre, mademoiselle Saphir lui dit en lui tendant la main:
—Il y avait bien longtemps que je vous attendais.
Une expression de ravissement se répandit sur les traits d'Hector. Il cherchait encore des paroles et n'en trouvait point; il avait dans le cœur un vrai, un grand amour.
—Nous allons nous quitter, reprit Saphir sans lui retirer sa main, n'avez-vous rien à me dire?
—Vous êtes pâle, balbutia Hector, je vous trouve changée.
—C'est que je suis un peu malade, répondit-elle, depuis deux jours je ne danse pas.
Hector détourna les yeux.
—Je n'aurais pas de vous parler de cela, fit-elle avec son charmant sourire, je pense bien que vous avez honte...
Mais Hector l'interrompit; la passion rompait la digue qui avait arrêté sa parole:
—Vous savez que je vous aime, prononça-t-il à voix basse. Les instants trop courts que j'ai passés près de vous à Fontainebleau sont toute ma vie. Je vous aime telle que vous êtes, et je ne respecte rien au monde autant que vous.
Saphir retira sa main. Il y eut dans son sourire une nuance de sarcasme.
—Pas même..., commença-t-elle.
Mais elle n'acheva pas sa phrase et dit doucement:
—C'est que je suis jalouse.
Hector aurait voulu s'agenouiller. Ce n'était pas le lieu. Saphir lui adressa un petit signe de tête comme pour prendre congé.
—Vous reverrai-je? demanda-t-il en tremblant.
—Je viens à la paroisse tous les matins à la même heure.
—Je voudrais causer avec vous, dit-il.
—Tous deux tout seuls, interrompit Saphir, comme là-bas, sous les grands arbres?
Il resta muet; elle ajouta en souriant:
—Moi aussi, je le voudrais.
Puis après une seconde de réflexion:
—Ce soir, dit-elle, à dix heures, derrière le théâtre, ma fenêtre s'ouvre à droite; venez, je vous attendrai.
Elle s'éloigna d'un pas gracieux.
Hector resta comme étourdi de son bonheur.
Ce fut leur seconde entrevue. Hector s'était senti moins timide, lors de la première, et il s'en étonnait.
Leur troisième entrevue, je vais la raconter.
Dix heures du soir venaient de sonner à l'horloge des Invalides. Sur l'esplanade presque déserte, quelques baraques s'obstinaient à faire tapage, appelant en vain les curieux clairsemés.
Le théâtre Canada, au contraire, était clos et muet. Une large bande, collée à la devanture, annonçait relâche par indisposition de mademoiselle Saphir.
Derrière le théâtre, il y avait un espace solitaire, encombré par les équipages de l'établissement Canada, et à droite duquel stationnait l'immense voiture qui servait de maison à la famille. Au centre de la voiture s'ouvrait une petite fenêtre carrée, au-delà de laquelle on voyait la lumière.
Hector parut au bout du passage étroit qui contournait la baraque et communiquait avec l'esplanade. Au moment où il se montrait, deux ombres qui étaient restées jusqu'alors immobiles, collées, pour ainsi dire, à l'une des roues de la maison Canada, se baissèrent et glissèrent sous la voiture, de l'autre côté de laquelle un homme attendait.
—Nous ne sommes pas seuls, ce soir, en chasse, dit une des ombres.
Une autre répondit:
—Pas d'imprudence! attendons et profitons.
Hector de Sabran avait traversé l'espace désert. Il n'eut pas besoin d'appeler. Au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de jeune fille se détacha en silhouette sur le fond clair de la fenêtre.
—Est-ce vous? demanda la jeune fille d'une voix contenue, mais qui ne tremblait pas.
—C'est moi, répondit Hector.
—Avez-vous bien vu s'il ne venait personne?
Le regard d'Hector interrogea tout ce qui l'entourait. Pendant qu'il avait le dos tourné, Saphir toucha le sol auprès de lui. Plus leste qu'un oiseau, elle avait sauté par la fenêtre.
—Venez, dit-elle en mettant un doigt sur sa bouche.
Elle se faufila entre les baraques et les voitures jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un autre passage. Hector la suivait.
Mais une des ombres s'était détachée de la maison Canada et suivait à son tour Hector.
Sans s'arrêter, Saphir gagna le bosquet latéral qui est à gauche de l'esplanade, en descendant des Invalides. Elle le traversa dans toute sa longueur jusqu'au quai.
Les promeneurs étaient rares. La nuit très noire sentait l'orage et le ciel menaçait.
Saphir avait son costume sombre de ce matin; c'est à peine si on l'apercevait entre les arbres.
Arrivée à l'extrémité du bosquet, elle prit à gauche pour gagner l'allée tournante qui va de l'esplanade au Champs-de-Mars, en suivant le quai Billy.
Ce fut aux premiers arbres de cette allée qu'elle s'arrêta seulement. Elle jeta un long regard derrière elle et elle ne vit qu'Hector.
—Ordinairement, lui dit-elle, je suis brave, mais aujourd'hui je ne sais pourquoi j'ai peur.
—Même avec moi? demanda Hector.
—Surtout avec vous, répondit Saphir, et surtout pour vous. Oh! comprenez-moi bien, s'interrompit-elle, j'ai confiance en votre courage, en votre force, je vous ai choisi entre tous pour vous admirer et pour vous aimer... Mais si je vous perdais...
—Chère, chère enfant! murmura Hector attendri.
—Je ne suis pas une enfant, dit-elle, j'ai essayé de vous fuir. Au lieu de venir au rendez-vous que je vous avais donné là-bas, j'allai loin, bien loin, mais votre souvenir me suivait; je vous cherchais, je relisais vos lettres. Et quand je voyais dans les livres, car je ne sais rien que par les livres, la distance qui nous sépare tous deux, moi, pauvre fille d'une caste méprisée... et ridiculisée, ce qui est plus cruel!—et vous si fier, si beau, noble, riche...
—Oui, dit Hector, je suis riche, et que Dieu en soit loué, puisque ma fortune est à vous!
—Je pensais, poursuivit Saphir comme si elle n'eût point pris garde à l'interruption, que vos paroles étaient celles de tous les jeunes gens, que vos lettres... Ah! c'est vous qui étiez un enfant quand vous écrivîtes ces lettres!
Hector voulut protester. Saphir poursuivit:
—Les livres n'apprennent pas tout, les livres frivoles que j'ai lus, mais ils enseignent du moins le gros de la vie. Non, non, moi, je ne suis plus une enfant; j'ai plus médité peut-être que les jeunes filles de mon âge appartenant au monde, je me disais souvent, très souvent: J'ai bien fait de fuir. Tout est contre moi. Ce serait folie à lui de me chercher, et comment me retrouverait-il? Nous sommes séparés à jamais.
«Et pourtant, je vous attendais tous les jours, s'interrompit-elle. Elle souriait, appuyée qu'elle était des deux mains au bras d'Hector.
Celui-ci contemplait en extase sa délicieuse beauté que l'ombre de la nuit faisait plus suave et presque divine.
Ils allaient lentement, serrés l'un contre l'autre. Les paroles se pressaient sur les lèvres d'Hector, mais il les retenait, écoutant avec ivresse cette voix qui descendait jusqu'au fond de son cœur.
—N'est-ce pas que vous avez toujours pensé à moi un peu? demanda-t-elle soudain avec une gaieté enfantine.
—Vous avez été le rêve de toute ma vie, répondit Hector.
—Si vous m'aviez oubliée tout à fait, murmura-t-elle, je l'aurais su, quelque chose me l'aurait dit. J'étais avec vous sans cesse, avec vous autrement que par la pensée... et tenez, j'ai été malade une fois, bien malade; ces bonnes gens qui m'aiment tant et que je continuerais d'aimer, quand même je deviendrais une princesse, crurent que j'allais mourir. J'avais vu par la fenêtre de ma chambre une fois que nous étions en voyage...
Elle s'arrêta pour le regarder fixement et reprit:
—Il n'y a pas bien longtemps de cela, c'était en venant à Paris, et depuis lors je ne me suis jamais bien guérie.
—Mais qu'aviez-vous donc vu? demanda le jeune comte.
—Vous le saurez, et il faudra me répondre franchement. Elle sentit sa main pressée contre le cœur d'Hector.
—Franchement, répéta-t-elle avec gravité; quand on me trompe, moi je devine, et j'aime trop pour ne pas être jalouse.
Hector cessa de marcher.
—Je suis encore bien jeune, dit-il, mais voilà deux ans déjà que je passe dans le monde, et les plaisirs de Paris ne me sont pas inconnus. Je n'ai jamais aimé que vous, et je n'aimerai jamais que vous. Je vous en prie, dites-moi ce qui causa votre chagrin.
—Pas maintenant, répliqua Saphir qui semblait toute rêveuse. Puis avec pétulance:
—J'ai fait ma première communion, dit-elle, on m'a donné un nom de sainte. Je songe à cela parce que je vois bien que vous hésitez à m'appeler Saphir.
—C'est vrai, balbutia Hector; mais n'en soyez pas offensée. Si vous saviez comme votre malheur ajoute à ma tendresse et grandit mon respect pour vous!
Quand il se tut, Saphir l'écouta encore.
—Chaque fois que je rêvais de vous, pensa-t-elle tout haut, vous me parliez ainsi. Pour ma première communion, ils me donnèrent le nom de la Vierge Marie: voulez-vous m'appeler Marie? Les lèvres d'Hector s'appuyèrent sur sa main.
—Marie! murmura-t-il, mon adorée Marie!
—Vous faites bien de me plaindre, reprit-elle, et pourtant ces bonnes gens ne m'ont pas rendue malheureuse, allez; je suis reine dans cette humble famille, et ce sont eux qui m'ont donné la première idée de ma naissance.
—Votre naissance? répéta Hector timidement.
—Oh! vous êtes bon, dit-elle d'un ton pénétré, vous ne riez pas, merci!
Puis, riant elle-même, mais avec une singulière tristesse, elle ajouta:
—Monsieur le comte Hector de Sabran, vous savez bien que toutes les filles trouvées comme moi se croient les enfants d'un prince et d'une princesse.
—Marie, chère Marie, s'écria Hector, pourquoi me parlez-vous avec cette amertume?
—Parce que, répondit-elle en baissant la voix, il y a un moment où mon rêve s'arrête. Je n'ai jamais pu aller au-delà. Je sais bien que vous m'aimez; pour le savoir, je n'ai pas eu besoin de l'entendre de votre bouche... mais vous êtes le comte de Sabran, et je suis mademoiselle Saphir.
Elle sentit sur sa main les lèvres d'Hector.
—Vous êtes mon amour, dit-il d'un accent plein de passion, vous êtes mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous appelez votre rêve, c'est la réalité de notre vie. Rien ne l'arrêtera, ce rêve, je suis libre; mon père et ma mère sont morts.
—Ah!..., fit la jeune fille qui releva sur lui ses grands yeux pleins de larmes.
—Je suis libre, répéta Hector dont la voix s'animait; le monde est grand et il y a autre chose que l'Europe. Si vous craignez le passé de mademoiselle Saphir, Marie, un passé bien pur, mais qui, pour le vulgaire, pourrait être matière à raillerie, les biens de ma famille sont au Brésil. Dites un mot, je vous emmènerai, et nous creuserons ainsi l'abîme entre madame la comtesse de Sabran et celle que l'injustice du sort égara un instant si loin des brillants sentiers qui lui appartiennent.
Saphir ne répondit pas tout de suite; sa respiration était courte et pénible.
Dans le silence qui suivit et vers la partie de l'avenue qui tournait du côté de l'esplanade, ils entendirent tous deux un vague bruit.
Tous deux regardèrent. Ce pouvait être le vent, car les premières rafales d'un orage soulevaient en tourbillons la poussière et les feuilles sèches.
La nuit était de plus en plus sombre. On voyait seulement de distance en distance, sous les arbres, les pâles échappées de clarté qui venaient des becs de gaz.
Aussi loin que le regard de nos deux amants pouvait se porter, l'avenue était déserte.
—Vous ne me répondez pas, Marie? dit Hector au bout d'un moment.
—Je ne peux pas vous répondre, répliqua la jeune fille.
—Pourquoi?
—C'est mon secret, dit-elle avec un sourire mélancolique. Mais est-ce que j'ai un secret pour vous? Il y a deux choses dans mon existence, rien que deux, qui ont occupé uniquement ma pensée. Je devrais commencer par la première, mais vous êtes la seconde, Hector, et je ne sais plus laquelle tient en moi la plus grande place. Je ne vis que pour vous et pour ma mère.
—Votre mère! s'écria Hector, sauriez-vous!...
—Je ne sais rien, rien absolument, interrompit-elle. Il y a plus, ce que je prends pour de vagues souvenirs m'a été suggéré, sans doute après coup, par la seule personne qui se soit occupée de mon intelligence et de mon instruction. Écoutez-moi, Hector, je vous dois cela comme tout ce qui est à moi, puisque je me donne à vous sans réserve.
Il la serra dans ses bras, et ce fut elle qui tendit son front au premier baiser.
La lueur fugitive du réverbère voisin éclairait ses beaux yeux pleins d'amour et de fière pudeur.
—Il n'y a rien de certain, reprit-elle, sinon une seule circonstance, c'est que je ne suis pas née dans la maison de ceux qui m'ont tenu lieu de parents. J'essayerais en vain de rendre avec clarté ces impressions, confuses comme un brouillard; il me semble que je me souviens de m'être souvenue: c'est le reflet d'un reflet; je crois que ma pensée, sans cesse tournée vers cette brume, s'égare elle-même et prend l'imagination pour la mémoire. D'où venais-je! je l'ignore, mais je venais de quelque part dans Paris, j'en suis sûre. Je savais parler quand j'ai quitté ma mère, et la terreur indéfinissable qui reste encore en moi me dit que je fus enlevée par la violence. Le résultat de cette violence fut de me faire perdre la parole pour longtemps, et peut-être aussi la pensée. Je sens tout cela mieux que je ne l'exprime et pourtant je le sens très imparfaitement... La personne dont je vous parlais, qui m'a appris à lire, à écrire et le peu que je sais, était alors un saltimbanque qui avalait des sabres. J'ignore ce qu'il est maintenant. Je l'ai revu ces jours derniers et j'ai refusé de l'écouter, parce que ses paroles étaient de celles qu'on ne doit point entendre. Je ne pourrais donner aucune preuve à l'appui de ce que je vais vous dire, ma mémoire elle-même est vide à cet égard; je n'ai qu'un indice, c'est la frayeur indéfinissable qu'il m'inspirait à de certains moments. Cet homme a dû être mêlé au drame qui me sépara de ma mère, j'en ai la conviction; d'ailleurs il me parlait de ma mère, il est le seul qui m'ait parlé de ma mère en ce temps-là; il la plaçait dans un noble hôtel ou dans un château, et moi j'aurais juré que ses paroles se rapportaient aux fugitives impressions qui restaient en moi. Je n'ai pas toujours bien compris sa pensée, mais j'ai compris une fois, voici de cela plus de deux ans, qu'il voulait subjuguer ma jeunesse en la flétrissant, m'enchaîner à lui, me faire son esclave, et je l'ai chassé.
Malgré la nuit, on pouvait voir la pâleur qui était répandue sur le visage d'Hector.
—Et où est-il, ce misérable! prononça-t-il d'une voix étouffée.
—Il est à Paris, répondit Saphir. Je lui dois beaucoup; et cependant je ne saurais lui pardonner. Il est au monde la seule créature que je déteste.
—Malheur à lui! dit Hector.
Elle l'entraîna vers un banc de pierre et s'y assit en disant:
—Je suis bien lasse. J'ai la fièvre quand je parle de ces choses. Me comprendrez-vous, Hector, quand j'ajouterai que je n'ai aucun moyen de reconnaître ma mère, et que cependant je dois rester en France! À mes yeux, c'est un devoir sacré. Mon cœur me disait que vous viendriez, vous voyez bien qu'il ne m'a pas trompée. Mon cœur me dit aussi que je retrouverai ma mère.
Elle se tut. Hector restait pensif à ses côtés.
—Vous ne dites rien, murmura-t-elle. Puis changeant d'idée tout à coup:
—Moi, s'écria-t-elle, j'aurais un moyen de me faire reconnaître par ma mère, et c'est en songeant à cela, à cela qui prouve si bien la bonté de Dieu, que j'ai voulu un jour me rapprocher de Dieu. Je suis pieuse, Hector, parce que Dieu m'a marquée d'un signe visible qui me rendra tôt ou tard les baisers de ma mère.
Hector, depuis quelques instants, était en proie à une singulière agitation. Il se souvenait de l'entretien qu'il avait eu l'avant-veille dans cette solitaire avenue du bois de Boulogne avec Mme la duchesse de Chaves.
Les amoureux croient aux miracles; il était ému jusqu'à la fièvre; il pensait:
—Si c'était elle!
À son insu, ces mots vinrent jusqu'à ses lèvres.
—Que dites-vous? demanda Saphir avec reproche, vous ne m'écoutez plus.
Hector se laissa glisser à genoux et prit deux belles petites mains qui frémirent entre les siennes.
—Je ne sais pas si je suis fou, murmura-t-il, je vous aime tant, Marie, et il m'a été si doux, si consolant de causer de vous avec elle!
—Avec qui? demanda Saphir, qui essaya un mouvement pour retirer ses mains.
—Avec quelqu'un qui vous aime déjà, répondit le jeune comte, parce que je vous aime, avec ma seule amie, avec une femme si bonne, si belle...
—Si belle! répéta Saphir. Elle ajouta tout bas:
—Je la connais, je l'ai vue; c'est elle qui était dans la calèche. Vous suiviez à cheval; vous vous penchiez, souriant et heureux, à la portière.
—Route de Maintenon à Paris! s'écria Hector, c'est vrai... n'est-ce pas qu'elle est belle?
—Trop belle! répliqua Saphir d'une voix changée. Je ne vous ai pas encore dit de qui j'étais jalouse...
—Vous! jalouse d'elle!
—Dites-moi son nom.
—Madame la duchesse de Chaves.
—Ah! murmura la jeune fille, une duchesse! et vous songiez à elle auprès de moi!
—Je songeais à elle et c'était songer à vous, Marie, ma bien-aimée, Marie! De même que vous me dites aujourd'hui: je cherche ma mère, hier elle me disait: je cherche ma fille...
—Sa fille! s'écria Saphir; elle! si jeune!
—Sa fille qui aurait votre âge, sa fille qui fut enlevée, comme vous, à Paris, et à la même époque que vous.
La tête de Saphir tomba sur l'épaule d'Hector.
—Mon Dieu! murmura-t-elle. La duchesse de Chaves! ce nom n'éveille rien en moi... et pourtant, voyez comme mon cœur bat! S'il se pouvait que ma mère me fût rendue par vous! Si Dieu voulait.... Ah! au secours!
Ces derniers mots furent un cri déchirant.
Elle avait vu une forme sombre qui se détachait de l'arbre voisin; une main s'était levée au-dessus de la tête d'Hector qui rendit un râle et tomba foudroyé.
Saphir ne put jeter qu'un cri.
Un bâillon fut noué par-derrière sur sa bouche.
Une voiture arrivait au galop par le quai Billy, du côté de l'esplanade.
Trois hommes, qui jusqu'alors avaient été cachés par les arbres, entouraient maintenant le banc au pied duquel Hector gisait sans mouvement.
La voiture s'arrêta juste en face des trois hommes. Deux d'entre eux soulevèrent Saphir, qui se débattait, et l'introduisirent dans la voiture dont ils refermèrent la portière.
Elle voulut s'élancer dehors; elle n'était pas seule dans la voiture, où deux robustes mains comprimèrent ses mouvements.
—Allez! dit-on sur le quai.
—Où ça? demanda le cocher.
—À l'hôtel, lui fut-il répondu avec impatience.
Le cocher ne savait rien sans doute, car il demanda encore:
—Quel hôtel?
—L'hôtel de Chaves, parbleu!
Saphir entendit ces derniers mots comme en un rêve. Au moment où la voiture s'ébranlait, elle cessa de se débattre et s'affaissa, évanouie.
Il y avait quelque chose d'extraordinaire, ce soir, dans le petit salon du café Massenet qui servait de lieu de réunion aux membres du Club des Bonnets de soie noire. Ces messieurs étaient venus assez tard; les garçons avaient pu remarquer chez eux de l'agitation et du souci; ils étaient pâles, inquiets; tout, jusqu'à leur costume, sentait le trouble, et il y eut au billard des mauvaises langues pour dire:
—Ça va mal! on jurerait une volée de banqueroutiers qui va partir pour la Belgique.
La poésie et l'histoire ont consacré chèrement la gaieté de nos soldats aux heures qui précèdent la bataille. Tant qu'il y aura des maîtres pour tenir le pinceau, on éclairera des lueurs rougeâtres du bivouac le sommeil paisible de Napoléon, à la veille d'Austerlitz. Il y a des anecdotes légendaires sur la tranquillité un peu bourgeoise de Turenne, sur la splendide confiance de Condé et sur la soif héroïque de Vendôme. Henri IV seul fut accusé de coliques, dont il se guérissait à grand renfort de bons mots et d'estocades.
Nous sommes le peuple rieur, insouciant; notre vaillance est dans notre gaieté, et nos bandits eux-mêmes furent de tout temps d'excellents personnages de comédie.
Et pourtant, dit-on, un vent de tristesse passa sur nos camps vers les derniers jours de l'empire. La veille de Waterloo fut mélancolique.
Ces messieurs étaient là, mornes et de mauvaise humeur, autour de la table où brûlait le punch au kirsch. Les habitués du billard avaient raison: aucun d'eux ne portait son costume de tous les jours. Malgré la saison d'été, ils avaient tous un double vêtement, et leurs poches gonflées parlaient de déménagement.
—Il va faire un temps abominable, dit Comayrol d'un accent méridional baissé de plusieurs tons.
—Un temps affreux! répétèrent toutes les voix à la ronde avec des inflexions diverses et plaintives.
Le bon Jaffret ajouta:
—C'est à ne pas jeter un chien dehors.
Par le fait, l'orage que nous avons vu menacer tout à l'heure sur le quai commençait à se déchaîner; on entendait la pluie tomber à torrents, et le vent secouait les volets fermés de la fenêtre.
—Nous avons tous nos parapluies, dit le fils de Louis XVII, qui était le moins lugubre des assistants.
On lui jeta des regards de travers.
—Quand on n'a rien à perdre..., commença le bon Jaffret.
—Vayadious! interrompit Comayrol, ce n'est pas que je me plaigne du trop de foin qu'il y a dans mes bottes, mais on aime à connaître ses chefs, et ce marquis-là me déplaît!
—Messieurs, je l'ai vu à l'œuvre, dit le Dr Samuel dont la néfaste figure ne pouvait pas beaucoup s'assombrir. Ce garçon n'est pas le premier venu. Il a monté en ma présence une mécanique qui me semblait d'abord grossière et puérile, mais qui a réussi complètement. Cette fille dont je vous ai parlé, la fille à la cerise, est installée à l'hôtel de Chaves et madame la duchesse l'a bel et bien reconnue.
—Ça, c'est joli! dit Jaffret, qui eut malgré lui un sourire, on a beau être de l'opposition, il faut de la justice: c'est joli!
—Qui a les instructions? demanda Comayrol.
—Ce n'est pas moi, répondit Jaffret, et je ne suis pas trop fâché que monsieur le marquis ne m'ait pas honoré de sa confiance. Est-ce vous, docteur?
Samuel répondit négativement.
—Alors, nous en sommes au même point qu'hier au soir, dit Comayrol; ce ne sera peut-être pas encore pour cette nuit.
Un soulagement visible éclaira toutes les physionomies.
—Ah! mes pigeons, murmura Jaffret avec un soupir, où est notre ardeur d'autrefois?
—La tienne est dans ta caisse, bonhomme, répliqua l'ancien clerc de notaire.
Il ajouta:
—Je parie que le prudent Annibal a trouvé moyen de faire une petite absence.
—Tant pis pour lui! s'écria le fils de Louis XVII. Le Maître n'a pas l'air d'aimer la plaisanterie... Voyons, buvons un peu, que diable!
Il versa du punch dans les verres, mais personne, excepté lui, n'y toucha.
Comayrol se leva et alla ouvrir la double porte du corridor qu'il referma ensuite avec soin.
—J'ai déjà examiné les contrevents, dit-il en reprenant sa place, personne ne peut nous voir ni nous entendre, cette fois. Parlons à cœur ouvert. Nous nous sommes fait rouler, mes bons, rouler en grand, il n'y a pas à marchander. Nous avions une affaire magnifique, arrangée industriellement, le duc était à nous, comme le joueur est au croupier, et c'est tout au plus si nous risquions quelque petite brouille avec la police correctionnelle. Tout à coup, cet oiseau-là est tombé au milieu de nous par le tuyau de la cheminée, avec tout notre attirail du temps jadis: des couteaux, des fausses clefs: la misère! Nous n'avons plus vingt ans; il nous ramène tout droit à la cour d'assises. Moi, ça ne me va plus.
—Ça ne va à personne, fit observer le bon Jaffret.
—J'ai déjà vu quelque chose de pareil, continua l'ancien clerc de notaire, quand Marguerite de Bourgogne prit de force la maîtrise; mais Marguerite de Bourgogne était comtesse, comtesse de Clare[*], et nous avions vingt ans de moins.
—Vingt-cinq ans, rectifia le bon Jaffret.
—Où voulez-vous en venir? demanda Samuel, qui tournait ses pouces avec une apparence de tranquillité.
Comayrol baissa la voix pour dire:
—Si on lui brûlait la politesse?
—Ou la cervelle? traduisit le docteur. Qui se chargera de cela? Il y eut un silence pendant lequel on entendit marcher dans le corridor.
—On vient de la part de monsieur le marquis de Rosenthal, dit monsieur Massenet au travers de la porte.
—Faites entrer! s'écria Comayrol, reprenant son ton de joyeux vivant. Nous étions en train de boire à sa santé.
Similor, en grande livrée, passa le seuil. Il salua en maître à danser et marcha vers la table, le jarret tendu, les pieds en dehors. À la différence des convives, la bonne humeur fleurissait son teint. Il avait rajeuni de quatre lustres.
Il attendit le bruit que devait faire la seconde porte en se refermant à l'autre bout du corridor, et salua de nouveau de l'air le plus agréable.
—C'est pour avoir l'honneur de vous annoncer qu'il fait jour, dit-il, grand jour, plein soleil, quoi! et que le diable en va prendre les armes. Il m'est agréable de revoir des chefs à qui j'ai obéi dans le temps avec fidélité, et dont je suis devenu presque l'égal par le lien de parenté qui m'unit à mon fils, lequel m'a chargé de vous communiquer que c'est décidément pour cette nuit la danse.
—Nous sommes prêts à obéir au Maître, répondit le bon Jaffret.
—Vous, s'écria Similor avec admiration, vous n'avez pas vieilli d'une semelle: vous êtes aussi ratatiné qu'autrefois. Par exemple, le Louis XVII a été changé en nourrice et monsieur Comayrol n'a plus si bonne mine... Je boirais un verre de punch avec plaisir.
Samuel lui tendit son verre plein.
Similor le lampa d'un trait et prit dans sa poche un pli qu'il ouvrit.
—Ordre du Maître, dit-il en s'approchant de la lumière pour lire: «Nos amis doivent se tenir en permanence au lieu ordinaire de la réunion, et m'attendre fût-ce jusqu'au jour...»
—C'est fait, s'interrompit Similor, vous n'avez pas envie d'aller vous coucher, pas vrai, mes vénérables?
Il reprit:
«Les simples doivent être réunis chez le marchand de vin de la place Saint-Michel, prêts à partir au premier signal.»
—C'est fait, dit à son tour Comayrol, ils sont là-bas douze hommes de premier choix et dont le Maître sera content.
—Nous avons encore un assez joli personnel, ajouta le bon Jaffret, par-ci par-là, dans les coins.
—Je suis chargé, poursuivit Similor, de porter moi-même le signal à ces braves. C'est moi qui ai l'honneur de mener l'expédition.
Samuel traça une ligne de chiffres sur une page arrachée à son calepin et la lui remit.
—Le chef des simples est le vieux Coyatier, dit-il. Vous lui donnerez cela et vous direz: «Marchef, au galop!»
—Bon! fit Similor avec importance. Compris. Je suis chargé encore de vous faire savoir, dans le cas où ça vous plairait, de vous mêler à la polka, que le signal pour ouvrir la grille, là-bas, avenue Gabrielle, est d'allumer sa pipe avec une allumette chimique, et que les mots de passe sont tempête—tant mieux.
Tout le monde s'inclina.
—Je suis chargé enfin, acheva Similor, de rapporter au Maître les noms de ceux qui manquent à la réunion de ce soir.
—Il ne manque que notre cher Annibal, répondit Jaffret, et il va peut-être venir.
—Quant à ça, non, répliqua vivement Similor. Y a-t-il longtemps qu'on n'a coupé la branche chez vous?
Il y eut dans le cercle des Habits Noirs un moment de singulier malaise.
—Très longtemps, répondit Samuel sèchement.
—Eh bien! dit Similor en acceptant un second verre de punch qu'on ne lui offrait point, ça vous paraîtra comme si c'était du fruit nouveau. À vous revoir, mes vénérables, et soyez bien sages!
Il remit son chapeau sur sa tête, gagna la porte d'un pas théâtral et sortit.
Quand il fut dehors, Jaffret enfla ses maigres joues et regarda tour à tour ses compagnons. L'effroi était peint sur tous les visages.
—Oui, oui, grommela-t-il avec abattement, nous sommes des vénérables!
—Vayadious! s'écria Comayrol, s'il ne s'agit que de casser quelque chose ou quelqu'un...
—Annibal a désobéi, prononça froidement le Dr Samuel. Jaffret glissa vers lui un regard aigu et murmura de sa voix la plus douce:
—Le fait est qu'il a désobéi.
Le sang monta aux joues de Comayrol, mais il ne parla plus, défiance était née au sein même du cénacle.
Ils restèrent tous désormais silencieux et immobiles, à l'exception du fils de Louis XVII, nature heureuse, qui buvait de temps en temps un verre de punch.
On entendait la pluie et le vent faire rage au-dehors.
Ils attendirent ainsi longtemps. Minuit sonnait à la pendule quand le bruit sec et vif du talon de monsieur le marquis de Rosenthal attaqua le carreau du corridor.
Le vieux sanhédrin s'éveilla et toutes les têtes se dressèrent plus pâles.
—Messieurs, dit Saladin en entrant et d'un ton très leste, l'heure est avancée, mais je ne suis point en retard: on ne dort pas encore à l'hôtel de Chaves.
Il alla s'asseoir sur le divan, assez loin du cercle qui entourait la table.
—Je suis très las, dit-il, j'ai considérablement travaillé aujourd'hui. Les mesures à prendre étaient fort compliquées, je les ai prises, et désormais nous sommes absolument certains du succès.
—Bravo, Maître! fit le prince tandis que les autres se taisaient. Saladin continua comme s'il eût reçu l'accueil plus sympathique.
—Les deux millions de la commandite vous regardent, messieurs; vous êtes bien sûrs qu'ils sont en caisse?
—Nous en sommes sûrs, répondit Jaffret.
—Moi, reprit Saladin, je puis vous annoncer officiellement que monsieur le duc lui-même a été toucher aujourd'hui les quinze cent mille francs envoyés du Brésil chez messieurs de Rothschild.
—C'est bien de l'argent, fit Comayrol à voix basse.
—Trouvez-vous qu'il y en ait trop? demanda le marquis d'un ton sévère.
«Messieurs, s'interrompit-il, je n'ai jamais beaucoup compté sur vous, je veux que vous sachiez bien cela. J'avais besoin de votre organisation et de vos hommes qui sont de bons instruments; je suis venu vous les demander. Mais quant à vous, votre âge et votre prudence (il appuya sur ce dernier mot) vous classent naturellement dans la réserve.
Jaffret et le docteur approuvèrent d'un signe de tête. Comayrol grommela:
—Nous n'avons pas encore perdu toutes nos dents!
—Moi, dit le Prince, si on avait voulu, j'aurais été au feu comme un jeune homme.
Saladin continua:
—Il est dans mes intentions de ne pas vous compromettre plus que moi-même; mais comme je n'ai pas plus confiance en vous que vous n'avez confiance en moi, vous devez être compromis juste autant que moi-même.
—Nous voudrions savoir..., commença Jaffret.
—Ceci est hors de discussion, interrompit Saladin d'un ton péremptoire; j'ai dit: je le veux. Maintenant, je désire vous mettre rapidement au fait de ce qui va avoir lieu. J'ai passé la plus grande partie de la journée à l'hôtel de Chaves, où je suis un peu comme chez moi; le Dr Samuel a pu vous en dire la raison: je connais les êtres de l'hôtel aussi bien que si je l'avais habité dix ans. Je n'ai pas à vous apprendre que les bureaux et la caisse sont dans l'aile droite, au rez-de-chaussée, gardés par deux employés que monsieur le duc a amenés du Brésil et qui couchent dans les bureaux mêmes. Ils sont tous les deux très bien armés, mais ils ne s'éveilleront pas cette nuit. J'y ai mis ordre.
—Hein! fit le Prince avec une velléité d'enthousiasme, nous avons enfin un homme à notre tête.
—Ne m'interrompez pas, dit Saladin, sans perdre sa froideur. Monsieur le duc de Chaves habite le premier étage à gauche, en entrant par l'avenue Gabrielle, tandis que madame la duchesse occupe l'aile droite. J'ai fait en sorte que mademoiselle de Chaves, dont il a été question entre nous sommairement, l'autre soir, ait pris pour logement particulier un très joli pavillon en retour sur le jardin. Vos hommes, les simples, comme vous les appelez, ont à l'heure qu'il est la carte exacte de ces diverses distributions, et mon valet de chambre, ou si mieux vous aimez mon père, qui les conduit, a pu, grâce à moi, visiter les lieux au jour. Mlle de Chaves, qui n'a rien à me refuser, attendra à la grille...
—Par le temps qu'il fait! murmura le bon Jaffret, toujours compatissant. Pauvre chère jeune personne!
—C'est un beau temps, répliqua Saladin. Le feu d'une allumette chimique lui donnera le signal d'ouvrir. Elle échangera le mot de passe avec nos hommes et les conduira elle-même aux bureaux dont elle a la clef.
—Quel ange que cette jeune demoiselle! s'écria le Prince attendri. Les autres, malgré eux, écoutaient avec intérêt.
Ils ne pouvaient refuser à ce Maître qui s'imposait à eux la précision du coup d'œil et la netteté de l'exécution.
—Autre chose, poursuivit Saladin. L'ancien Maître Annibal Gioja est en ce moment même à l'hôtel de Chaves où il a introduit une jeune fille que je lui avais ordonné de respecter. Ce n'est pas à vous, messieurs, que j'ai à rappeler les lois de notre institution. Vous allez, s'il vous plaît, décider à l'instant même du sort d'Annibal Gioja. Suivant mon opinion c'est le cas de couper la branche.
Cette expression, que nous avons déjà employée et qui a son explication dramatique dans un autre récit[*], faisait partie du vocabulaire secret des anciens Habits Noirs ou Frères de la Merci.
C'était un peu, et dans une acception plus terrible, ce que les boursiers appellent «exécuter» un homme.
Il n'y eut qu'une seule voix pour prendre la défense du malheureux Napolitain. Comayrol prononça quelques paroles timides en sa faveur.
—Je n'ai ni haine ni colère contre Annibal Gioja, répondit Saladin. Il n'a fait que son métier en vendant cette fille. Mais en faisant son métier, il nous a nui; cela suffit pour qu'il doive être châtié.
—Maître, demanda Jaffret, puis-je faire une observation?
Saladin répondit par un signe de tête affirmatif.
—Annibal est un fin matois, dit le bonhomme, et il connaît aussi bien que nous. Les oreilles doivent lui tinter, en ce moment, comme s'il entendait ce que vous venez de nous dire.