—Vous craignez qu'il trahisse après avoir désobéi? demanda Saladin.
—Je crains que ce soit chose faite. La police est peut-être déjà à l'hôtel de Chaves.
Samuel, Comayrol et le Prince lui-même semblaient fort ébranlés par cette opinion.
—Mes frères, répondit Saladin, il se jouera plus d'un drame, cette nuit, à l'hôtel de Chaves; vous ne savez pas encore ce que je vaux. Monsieur le duc sera fort occupé, et l'on n'entendra guère au premier étage nos travailleurs du rez-de-chaussée. Quant au vicomte Annibal, il n'est pas homme à casser les vitres sans nécessité. Je l'ai vu aujourd'hui même et comme, par des motifs qui me regardent, j'avais complètement changé d'avis au sujet de la jeune fille dont il s'occupe, je lui ai donné à peu près carte blanche. En le jugeant d'après son caractère, il aura voulu gagner deux fois: d'abord le prix de l'enlèvement, ensuite sa part dans l'opération.
—Mais, dit Comayrol, si vous lui avez donné carte blanche, il n'a pas désobéi.
—Nous, de notre côté, poursuivit Saladin sans répondre, nous suivons l'antique usage de notre association. Pour tout crime, il faut un coupable. Annibal est tout rendu sur le théâtre du crime: je veux qu'il soit le coupable.
—Il parlera, s'écrièrent deux ou trois voix. Saladin repartit lentement:
—Il ne parlera pas!
À ces derniers mots, il se leva après avoir consulté sa montre.
—Messieurs, dit-il, vous êtes armés, je suppose?
Ils l'étaient, les malheureux, surabondamment. Ce qui gonflait leurs poches, c'étaient des armes, de toutes sortes: pistolets, casse-tête et couteaux. Ils avaient des épées dans les manches de leurs parapluies.
Jamais si mauvais soldats n'avaient porté à la fois plus d'engins de destruction.
Quand Saladin donna le signal du départ, chacun d'eux mit en ordre son arsenal. C'était à faire frémir. Dans les doublures du seul Jaffret, ce bon, ce pacifique propriétaire, on eût trouvé de quoi défendre une barricade.
Ils suivirent Saladin, leur général, et traversèrent la grande salle du café Massenet où il n'y avait plus personne. Les garçons avaient retardé la fermeture de l'établissement par respect pour eux.
—Nous avons fait une petite débauche, dit Jaffret en passant; nous dormirons demain la grasse matinée.
Ils sortirent faisant la tortue avec leurs parapluies, j'allais dire leurs boucliers, pour gagner deux fiacres qui les attendaient au-dehors.
Monsieur Massenet, qui les regardait monter en voiture, fit cette observation:
—Je ne sais pas s'ils se sont bien amusés ce soir, les braves messieurs, mais ils s'en vont comme des chiens qu'on fouette.
Vers deux heures du matin la pluie tombait par douches et le vent secouait les grands ormes des Champs-Elysées.
Certes, dans l'opinion des sergents de ville chargés de faire patrouille et qui avaient cherché un abri je ne sais où, pas une créature humaine ne devait être égarée sous ce déluge dans toute l'étendue de l'immense promenade.
Deux fiacres venaient au petit trot, en longeant le Garde-Meuble, conduits par des cochers que le poids de leurs carricks inondés écrasait.
Soit par suite de l'orage, soit que la main de l'homme y fût pour quelque chose, les deux becs de gaz qui étaient à droite et à gauche du jardin de l'hôtel de Chaves ne brûlaient plus. Il y avait là un espace d'une cinquantaine de pas qui semblait noir comme un four.
Au milieu de cet espace sombre et juste en face de la grille, une allumette chimique cria, puis flamba.
Ce fut tout. Personne ne se montra dans le jardin, au-delà duquel on voyait briller plusieurs fenêtres de l'hôtel, malgré l'heure avancée.
Une seconde tentative du même genre eut le même résultat.
C'était Similor en personne qui donnait ainsi le signal convenu, en protégeant l'allumette sous l'abri de son chapeau.
—La demoiselle aura eu peur de s'enrhumer, grommela-t-il. C'est pourtant une jolie nuit pour travailler!
Un œil habitué à l'obscurité aurait pu voir que Similor n'était pas seul. Autour des arbres voisins, il y avait des ombres qui se mouvaient, et un homme, courbé sous la pluie, marchait à pas de loup le long de la grille.
Du bout de l'avenue qui ouvre sur la place de la Concorde les deux fiacres venaient.
L'homme qui marchait le long de la grille s'arrêta en poussant une exclamation d'étonnement.
—La porte est grande ouverte! murmura-t-il.
—Bah! dit Similor. Entrez voir, Marchef, mais pas d'imprudence! Coyatier entra dans le jardin tout noir, et disparut au bout de quelques pas.
Les deux fiacres arrivaient. Similor alla vers la portière du premier et raconta ce qui venait de se passer.
—Il y a une heure que nous sommes ici, dit-il, et de cinq minutes en cinq minutes, j'ai donné le signal. Rien n'a bougé.
En ce moment, Coyatier revenait de son excursion. Il dit:
—La porte de la maison est grande ouverte aussi.
—Que faire? demanda Similor.
La portière du premier fiacre s'ouvrit, et Saladin sauta dans l'eau qui baignait l'allée.
—Venez, messieurs, ordonna-t-il à ceux qui restaient dans les voitures.
L'instant d'après, sous un toit formé par six parapluies, les membres du Club des Bonnets de soie noire délibéraient.
Les avis étaient partagés ainsi dans ce conclave: Comayrol, le bon Jaffret, le Dr Samuel et le Prince lui-même opinaient pour qu'on s'en allât.
Mais Saladin, seul de son bord, leur ordonna de rester, et ils restèrent.
Nous avons laissé mademoiselle Guite-à-tout-faire dormant paisiblement auprès de la duchesse évanouie. Mademoiselle Guite ronfla longtemps de tout son cœur. Quand elle eut cuvé sa nuit d'Asnières et son déjeuner de Bois-Colombes, elle s'éveilla dans un très joli boudoir qui était la dernière pièce du pavillon, en retour sur le jardin.
—Tiens! se dit-elle, voici une attention délicate de cette chère maman. Je crois que nous nous entendrons supérieurement ensemble!
Elle sonna. Deux femmes de chambre attendaient pour sa toilette. La veille, mademoiselle Guite avait savonné elle-même son col et ses manches, mais aujourd'hui elle se laissa faire avec une royale désinvolture.
Madame la duchesse de Chaves vint la chercher à l'heure du dîner, et Guite l'embrassa sur les deux joues. Ce n'était pas une méchante créature, elle ne demandait pas mieux qu'à faire le bonheur de sa nouvelle famille.
Elle ne s'aperçut même pas de la froideur qui avait remplacé chez madame de Chaves les premiers élans de l'amour maternel.
Elle s'assit à table entre le duc et la duchesse, aussi à son aise que si elle eût été à la Maison-d'or; en cabinet particulier. Madame de Chaves l'avait présentée en grande cérémonie.
Le duc lui sembla un homme froid, taciturne mais poli. Elle fit à peu de chose près tous les frais de la conversation, et mangea d'excellent appétit.
Le duc et la duchesse n'échangèrent entre eux que de rares paroles. La duchesse était souffrante.
Quand mademoiselle Guite fut seule après le dîner, car elle n'avait pas eu l'idée de suivre madame de Chaves dans ses appartements, elle tint conseil avec elle-même, et se dit:
—Ici, on doit mourir d'ennui, le plus sage est de se mettre du premier coup sur un bon pied. Ma chère maman est triste comme un bonnet de nuit, mon noble père ressemble à un jaloux Espagnol, et monsieur le marquis de Rosenthal est un des personnages les plus fatigants que je connaisse. On s'amusera comme on pourra.
Pour commencer, elle fit atteler et s'en alla au bois toute seule.
Le lendemain, madame de Chaves garda le lit. Mademoiselle Guite lui fit une jolie petite visite, le matin, et la prévint qu'elle était prise pour la journée.
Monsieur le marquis de Rosenthal vint la voir. Elle lui fit les honneurs de l'hôtel et lui en montra du haut en bas la belle distribution, depuis les salons d'apparat jusqu'à la portion réservée aux bureaux et caisse de la Compagnie brésilienne. Elle dîna dans son appartement avec monsieur le marquis et se fit conduire à l'Opéra.
Mademoiselle Guite était plutôt d'Asnières et de la rue Vivienne, 6e étage, que du quartier Le Peletier. Néanmoins, dans sa loge, elle avait assez bien l'air d'une vraie marquise—beaucoup plus assurément que Saladin n'avait l'air d'un vrai marquis.
C'est tout simple, cela vient de ce que les vraies marquises font ce qu'elles peuvent pour ressembler à mademoiselle Guite.
De profonds moralistes leur ont conseillé de lutter avec mademoiselle Guite, pour ramener leurs maris et leurs cousins aux plaisirs permis du bon monde. Elles ont obéi et gagnent à cela d'avoir, auprès de leurs cousins, un succès du même genre, mais un peu moins brillant que celui de mademoiselle Guite.
Auprès de leur mari, je ne sais pas.
À la sortie de l'Opéra, Saladin eut bonne envie d'entamer avec mademoiselle Guite le chapitre des petits services qu'on attendait d'elle, mais le cœur lui manqua. C'était grave et dangereux; il remit la chose au lendemain.
Il eut tort, car le lendemain, aux premières paroles qu'il prononça, mademoiselle Guite l'interrompit pour le mettre parfaitement à son aise.
—Il y en a qui n'entendraient pas de cette oreille-là, dit-elle, mais moi je suis à tout faire; ce n'est pas la peine de prendre des gants pour me parler raison. Vous n'avez pas la tête de quelqu'un qui fait gratis le bonheur des jeunes filles, et je n'ai jamais cru que j'étais venue ici pour enfiler des perles.
Saladin fut rassuré, mais il gardait encore quelques scrupules.
—Vous irez loin, dit-il, et je vous avais joliment toisée. Mais c'est qu'il s'agit de quelque chose de très raide.
—Allez toujours, fit mademoiselle Guite sans s'émouvoir.
—Il faudrait ouvrir, la nuit qui vient, la porte de la grille donnant sur l'avenue Gabrielle.
—J'ai la clef, dit mademoiselle Guite.
—Comment! déjà! s'écria Saladin émerveillé.
—Je l'ai demandée pour le cas où il me plairait de rentrer par là de nuit ou de jour. Je ne me gêne pas; j'ai tout demandé, j'ai tout obtenu, et malgré cela je m'ennuie. Égrenez votre chapelet.
Elle crut que Saladin allait l'embrasser, tant il était joyeux, mais il se borna à lui offrir une décente poignée de main.
Et il continua son explication qui ne laissa pas d'être longue. Mademoiselle Guite l'écouta fort attentivement et sans manifester aucun émoi. Quand l'explication fut achevée, elle dit seulement:
—En effet, c'est rudement raide, mais bah!
Puis elle ajouta en fixant sur lui ses grands yeux bleus liquides:
—Combien que j'aurai pour ma peine?
—Cinquante mille francs, répondit Saladin. Elle fit la grimace.
—Voyons ne marchandons pas, reprit-il, cent mille francs, c'est le dernier mot.
—Et la clef des champs? demanda mademoiselle Guite.
—Liberté entière!
Elle jeta une cigarette à moitié brûlée qu'elle tenait entre ses dents de lait, frappa dans la main de Saladin et dit résolument:
—Le jeu est fait, rien ne va plus!
Saladin resta encore quelque temps à l'hôtel pour en relever le plan exact et compléter ses instructions. Quand il se retira, mademoiselle Guite et lui échangèrent une loyale poignée de main.
—N'oubliez pas les mots de passe, lui dit Saladin.
—Je n'ai jamais rien oublié de ma vie... à tantôt!
Saladin s'en allait. Mademoiselle Guite le rappela, et, dussé-je surprendre le lecteur, elle lui dit:
—Vous savez, cette femme-là souffre; elle a été bonne pour moi. Je ne veux pas qu'on lui fasse du mal.
Saladin n'avait aucune envie de faire du mal à madame la duchesse. Il protesta de ses bonnes intentions et s'éloigna.
La soirée n'était pas encore très avancée. Mademoiselle Guite, restée seule, n'eut pas de remords, mais elle fut prise d'ennui. Elle alla faire une petite visite de politesse à madame de Chaves qui était couchée sur une chaise longue et semblait domptée par la fièvre. Cela lui dépensa une demi-heure.
En sortant, elle bâillait à se démettre la mâchoire.
Vers dix heures, elle se fit servir un joli souper et renvoya ses femmes.
Elle était de celles qui peuvent manger et boire solitairement avec un sincère plaisir. Quand la demie après onze heures sonna, elle était encore à table, humant à petites gorgées son sixième verre de chartreuse.
Le souper l'avait mise en joie.
—C'est l'affaire d'un coup de collier, dit-elle; j'aurais mieux aimé qu'il fît beau temps, mais j'ai gagné des rhumes pour un louis et il s'agit ici de cinq mille livres de rentes au dernier vingt!
C'était le moment convenu. Elle fit sa toilette d'aventures, prit la clef de la grille et sortit dans le jardin.
Le jardin était inondé; la pluie tombait à torrents. Mademoiselle Guite suivit bravement les allées et chercha un abri où elle pût faire sentinelle.
Elle se retourna à moitié chemin de la grille et jeta un regard sur l'hôtel.
On y voyait briller çà et là quelques lumières, mais c'étaient de celles qui veillent au chevet des gens endormis. Seule, la chambre à coucher de Mme de Chaves était vivement éclairée.
Les appartements du duc restaient noirs, ainsi que les bureaux de la Compagnie brésilienne.
—Mon respectable père est à boire et à jouer, se dit mademoiselle Guite. Voilà un vrai vivant, qui jette des paquets de billets de banque à la tête des femmes et qui perd dix mille louis dans une soirée sans sourciller! Ça me fait de la peine de le voir dévaliser par un cancre comme M. le marquis de Rosenthal.
Elle s'arrêta sous l'auvent de chaume d'un pavillon rustique, à quelques pas de la porte qui s'ouvrait vers l'extrémité de la grille la plus rapprochée de la place de la Concorde.
—Je serai bien là, pensa-t-elle. Pourvu qu'ils ne me fassent pas attendre trop longtemps!
Un quart d'heure se passa, puis une demi-heure, et mademoiselle Guite, n'ayant rien d'autre à faire, se mit à jurer comme un charretier embourbé. Ses pieds mouillés lui faisaient froid, et, malgré son abri, les rafales lui fouettaient la pluie au visage.
Vers minuit et quelques minutes, le temps s'éclaircit. Les nuages, déchirés par la tourmente, couraient tumultueusement sur l'azur du ciel.
Dieu sait que mademoiselle Guite ne regardait point l'azur du ciel.
Vers minuit et demi, les roues d'une voiture grincèrent sur le sable de l'avenue Gabrielle.
—Enfin! s'écria mademoiselle Guite.
Mais avant de dire combien adroitement et fidèlement elle accomplit son rôle, il nous faut revenir à deux de nos personnages que nous avons abandonnés depuis longtemps.
Ce même soir, vers neuf heures, un coupé de place s'arrêta devant la porte cochère de l'hôtel de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Deux hommes en descendirent dont l'un semblait être un paysan proprement couvert; l'autre était vêtu de noir des pieds à la tête.
C'était un homme de grande taille, qui portait haut, et dont les mouvements avaient une sorte de raideur. Ses longs cheveux étaient blancs, sa barbe était grise.
C'était sans doute le maître du paysan endimanché.
Ils demandèrent chez le concierge madame la duchesse de Chaves, et on leur répondit que madame la duchesse, très sérieusement indisposée, ne pouvait point recevoir.
Le maître insista de ce ton imposant, quoique poli, qui d'ordinaire brise la résistance des valets, mais tout fut inutile.
—À défaut de madame la duchesse, dit-il, je désire voir monsieur le duc.
—Monsieur le duc est absent, répondit le concierge.
—À l'heure qu'il est, il ne peut manquer de rentrer bientôt.
—Monsieur le duc rentre plus souvent le matin que le soir.
L'homme vêtu de noir et son paysan se consultèrent.
Le maître dit, mais cette fois avec une autorité qui n'admettait pas de réplique:
—L'affaire pour laquelle je viens est de la plus haute importance. Elle est importante pour madame la duchesse et pour monsieur le duc, bien plus encore que pour moi. Veuillez me faire entrer quelque part où je puisse écrire ou attendre.
Le concierge n'osa pas refuser. Dans l'accent et surtout dans l'aspect de cet homme, il y avait quelque chose qui faisait froid et qui en même temps subjuguait.
Quand le concierge revint vers sa femme il lui dit:
—Je viens de voir quelqu'un qui a l'air d'un revenant.
Pour obéir au désir de l'étranger, on traversa la cour et la salle d'attente de la Compagnie brésilienne fut ouverte. Sur la table, il y avait là tout ce qu'il faut pour écrire.
Le maître s'assit devant la table; le paysan se tenait debout à l'écart; ils ne se parlaient point.
Le maître écrivit une lettre qu'il déchira et dont il brûla ensuite les fragments à la bougie. Il commença une seconde lettre qui eut le même sort. Quand il eut fini la troisième, dans le courant de laquelle sa plume avait hésité bien des fois, onze heures sonnèrent à la pendule du salon voisin.
—J'ai signé ton nom, dit le maître au paysan; elle s'en souviendra plus volontiers que du mien.
Le paysan ne répondit que par un signe de tête qui approuvait.
Le maître plia la lettre et mit l'adresse: à madame la duchesse de Chaves, pour lui être portée sur l'heure.
Puis il appuya sa tête contre sa main et sembla se perdre dans de profondes réflexions.
Cela fut long, car le paysan dit, après un silence qui lui avait semblé sans fin:
—Voilà minuit qui sonne.
Le maître se leva en sursaut.
—Par ce déluge, murmura-t-il, et à cette heure, les Champs-Elysées doivent être déserts...
Ils regagnèrent le pavillon du concierge et le maître dit en lui remettant la lettre.
—Madame la duchesse de Chaves doit recevoir ce pli à l'instant même. Si elle dort, il faut l'éveiller.
—Je vous ai dit..., commença le concierge.
—Vous m'avez dit, interrompit l'étranger, que madame la duchesse est malade. Moi, je vous réponds: il faut qu'elle ait ce pli sur l'heure, fût-elle malade à mourir, et je vous rends responsable du malheur que pourrait occasionner le plus léger retard.
Il sortit sur ces mots, laissant le concierge impressionné vivement.
En remontant dans le coupé de place, le paysan avait donné un ordre. Le coupé se mit en mouvement, tourna l'angle de l'Elysée, descendit l'avenue Marigny et entra dans l'avenue Gabrielle.
C'était le moment de l'éclaircie. Les nuages disjoints, poussés par le vent d'ouest, allaient en masses tumultueuses, mais la pluie avait cessé de tomber.
Le maître et le paysan descendirent de voiture après avoir dépassé la grille du jardin de Chaves. Le cocher fut payé et s'éloigna.
—Qu'est-ce que vous allez faire? demanda le paysan qui semblait inquiet.
La main tremblante du maître pressa son front.
—Il y a si longtemps que je ne suis plus du monde! murmura-t-il. C'est peut-être folie, mais il faut que je la voie. Quelque chose en moi me crie qu'un malheur menace... un grand malheur! Ce n'est pas ma fièvre de toutes les nuits qui me tient, c'est un pressentiment, une obsession, un vertige. Je ne peux pas m'éloigner de cette maison. Derrière les murs de cette maison je vois comme une bataille qui se livre entre le salut et le désespoir.
Il s'approcha de la grille et en saisit les deux premiers barreaux.
—Dame, fit le paysan, c'est peut-être une idée. Ça ne me gênerait pas beaucoup de grimper par ici pour descendre de l'autre côté.
Il parlait bas et pourtant le maître lui imposa silence en serrant son bras fortement.
—Écoute! fit-il.
Un bruit de pas venait du côté de la place de la Concorde.
Ils traversèrent tous deux l'avenue et se glissèrent sous les arbres du bosquet.
Deux hommes approchèrent. Le premier s'arrêta au pied du réverbère qui était en deçà de la petite porte du jardin de Chaves, à vingt pas tout au plus de l'abri où mademoiselle Guite tenait sa faction, tandis que l'autre allait au second réverbère, planté au-delà du jardin.
—Monte, Martin! dit le second en embrassant la colonne qui soutenait la lanterne.
Ils grimpèrent aussitôt comme deux chats, avec une semblable agilité.
Il y eut un double bruit de verre cassé et les deux becs de gaz s'éteignirent.
Mademoiselle Guite, sous son toit de chaume, ne s'ennuyait plus; elle pensait:
—Monsieur le marquis me l'avait bien dit! ce sont des gaillards qui entendent leur affaire. Maintenant les autres vont venir.
Les deux grimpeurs, cependant, redescendaient tranquillement l'avenue Gabrielle comme deux travailleurs qui ont accompli leur besogne.
Sous les arbres, le maître et son paysan avaient suivi cette scène avec un étonnement plein de curiosité.
—Il va se passer quelque chose ici! dit le maître.
—Ça, c'est sûr, répondit le paysan. J'ai idée qu'il vaut mieux pour nous attendre de ce côté que de l'autre.
—Peut-être... attendons.
—Si on attend, reprit le paysan, comme il y a une éternité que je n'ai fumé et qu'il n'y a pas un chat aux environs, je demande la permission d'en allumer une.
Le maître ne répondit point. Le paysan bourra sa pipe et frotta sur son genou une allumette chimique qui prit feu aussitôt.
Ils étaient sur la lisière du bosquet.
Ils entendirent un éclat de rire argentin de l'autre côté de la grille et le bruit d'une clef dans la serrure.
—À la bonne heure! dit mademoiselle Guite, voilà un signal qui se voit mieux quand on a pris la précaution d'éteindre les lanternes!
La porte ouverte tourna sur ses gonds.
—Eh bien! ajouta mademoiselle Guite, impatiente.
Le maître mit un doigt sur sa bouche et traversa le premier l'avenue Gabrielle. Le paysan suivait.
—Tiens! fit mademoiselle Guite, vous n'êtes que deux. Donnez-vous la peine d'entrer.
«Ah! saperlotte! s'interrompit-elle, étourdie que je suis! je ne sais pas encore bien mon métier de factionnaire. J'allais oublier les mots de passe. Voyons, tempête! que répondez-vous?
Elle faisait mine de défendre l'entrée en riant, car elle n'avait aucune espèce d'inquiétude.
L'étranger habillé de noir, au lieu de répondre, lui planta la main sur la bouche si hermétiquement que son premier cri même fut étouffé.
—Ton mouchoir, Médor! dit-il tout bas, et vite! bâillonne-moi ça en deux temps!
Mademoiselle Guite voulut se débattre, mais les deux hommes étaient robustes. Le mouchoir, solidement lié sur sa bouche, la rendit muette. Le maître l'enleva dans ses bras.
—Cherche une porte ouverte, ordonna-t-il à Médor.
Celui-ci se mit en quête aussitôt et n'eut pas de peine à trouver l'entrée du pavillon en retour que mademoiselle Guite, en sortant, avait laissée entrebâillée.
Le maître passa le seuil, après avoir dit au paysan:
—Reste-là, guette la maison et surtout le dehors.
Il déposa sur un divan la jeune fille qu'il tenait entre ses bras. La lampe était restée allumée; il la regarda et eut un mouvement de surprise.
Cela ne l'empêcha pas d'arracher les cordons de tirage des fenêtres, dans l'intention évidente de garrotter sa prisonnière.
Mais, avant de commencer ce travail, il regarda encore la jeune fille qui se débattait faiblement et une expression émue vint à son visage.
—Elle ressemble à l'idée que je me suis faite, murmura-t-il, je la voyais ainsi en rêve... si c'était...
Il n'acheva pas et d'un geste brusque il enleva le bâillon.
—Qui êtes-vous, mon enfant? demanda-t-il d'une voix troublée.
—Je suis, répondit mademoiselle Guite, qui se redressa dans son orgueilleuse colère, je suis madame la marquise de Rosenthal, et prenez garde à vous!
L'étranger respira comme si on lui eût enlevé un poids de dessus le cœur.
En un tour de main, madame la marquise de Rosenthal fut bâillonnée de nouveau et liée comme un paquet.
L'étranger, après l'avoir déposée sur le divan, éteignit la lampe, sortit et referma la porte à clef.
La pluie recommençait à tomber, et le vent qui criait dans les arbres annonçait un redoublement de bourrasque.
L'étranger siffla doucement; Médor accourut.
—Il y a une porte ouverte là, dit-il en montrant le corps de logis du côté des appartements de madame de Chaves, où l'on voyait maintenant briller de la lumière.
—Qu'as-tu vu? demanda le maître.
—Rien du dehors, mais, de l'intérieur, j'ai vu ouvrir cette porte. Quatre hommes sont sortis avec une lanterne qui m'a montré une figure de connaissance: le vieux jeune premier empaillé que j'avais vu avec monsieur le duc sur l'estrade du théâtre de mademoiselle Saphir. Les hommes ont longé la maison à pas de loup et sont entrés là-bas.
Il désignait du doigt la partie du rez-de-chaussée affectée aux bureaux de la Compagnie brésilienne.
—Je me suis coulé derrière eux, ajouta-t-il, et j'ai entendu un bruit comme si on crochetait une porte!
—C'est tout?
—Non. L'empaillé disait: «Dépêchez-vous et n'ayez pas peur, monsieur le duc est trop occupé pour nous entendre.»
Ils avaient marché en parlant jusqu'à la porte ouverte située sous les fenêtres de l'appartement de monsieur de Chaves. Le maître hésita un instant, puis il entra en disant:
—Fais bonne garde. Je ne sais pas où je vais, mais il y a quelque chose de plus fort que moi qui me pousse.
Il monta à tâtons un escalier de service.
Sur le carré qui terminait cet escalier, il s'arrêta pour écouter et entendit un bruit prochain qui ressemblait à une lutte.
Son regard qui cherchait de tous côtés rencontra une ligne étroite, à peine perceptible, qui brillait à vingt pas de lui, entre un seuil et une porte.
Au moment même où il s'ébranlait pour aller de ce côté, un cri déchirant se fit entendre précisément derrière cette porte—un cri de femme.
C'était cette même nuit, nous ne l'avons pas oublié, aux environs de onze heures, que l'amoureux tête-à-tête du comte Hector de Sabran et de mademoiselle Saphir avait été troublé par une lâche et violente attaque, dans l'avenue qui longe le quai, depuis l'esplanade des Invalides jusqu'aux abords du Champs-de-Mars. Saphir avait perdu connaissance, au moment où le fiacre qui lui servait de prison s'ébranlait. La dernière parole qu'elle eut entendue était celle-ci: à l'hôtel de Chaves.
Sa première pensée quand elle reprit ses sens, dans un sombre et grand corridor où on la portait à bras, fut un vague souvenir de la douleur horrible qu'elle avait éprouvée en voyant tomber Hector sous le coup qui le terrassait.
Qu'était-il devenu? Qui l'avait secouru? Était-ce une mortelle blessure?
Sa seconde pensée fut: je suis à l'hôtel de Chaves.
C'était une courageuse enfant. L'effort de son âme brisée cherchait déjà où se reprendre pour espérer ou pour combattre.
Les gens qui la portaient causaient.
—Doucement! dit l'un d'eux, celui qui semblait commander et qui tout à l'heure était avec elle dans le fiacre. Madame la duchesse est malade, elle doit avoir le sommeil léger, la moindre chose est que la nouvelle sultane favorite ne l'éveille pas en faisant son entrée à l'hôtel. Monsieur le duc ne voit pas plus loin que sa fantaisie; il traite le faubourg Saint-Honoré comme si c'était un trou perdu au fond du Brésil, mais moi qui suis un homme du monde, je veux au moins respecter les convenances.
—Ce n'est toujours pas la petite qui fera du bruit, dit un des porteurs; elle est comme morte.
—Il n'y a pas de ma faute, reprit le vicomte Annibal Gioja que le lecteur a sans doute reconnu dans le premier interlocuteur. Je l'aimerais mieux un peu plus émouillante, car monsieur le duc va nous revenir ivre comme un Polonais, et d'humeur détestable pour tout l'argent qu'il aura perdu, mais nous n'avons pas à choisir. Doucement! voici la porte de madame la duchesse.
Ils étaient montés par l'escalier de service de l'aile droite, et passaient naturellement devant l'entrée des appartements de madame de Chaves.
On fit silence; on écouta: toute cette portion de l'hôtel était silencieuse.
D'un regard perçant, Saphir, que l'on croyait évanouie, essaya de reconnaître le lieu où elle passait ainsi.
Nos hommes portaient de la lumière. Elle put voir toutes les particularités de la galerie, entre autre une lampe en bronze, de forme antique, qui pendait au plafond et dont la lueur achevait de mourir.
À l'autre bout du corridor s'ouvrait le logis particulier de M. de Chaves. C'était là que se rendaient les porteurs de notre belle Saphir.
S'il existait un instrument avec un nom finissant en mètre pour mesurer l'orgie habituelle et brutale, nous dirions que monsieur le duc, dans ces derniers temps, en avait atteint les plus bas degrés. Il avait déserté le cercle illustre où les gens à la mode ruinent leur bourse et leur vie. Le sauvage avait fini par dévorer en lui le gentilhomme, et Gioja avait raison quand il comparait sa vie aux barbares débauches des aventuriers de l'autre hémisphère.
Sans prétendre que Paris ne contienne pas quelques Parisiens de cette force, il est certain que nos Richelieu ont une autre tournure. Les petites maisons du dernier siècle, qui contenaient cinq cent mille écus de meubles et de tableaux sont généralement démolies, mais nos roués, plus économes, font du moins leurs farces en garni.
À Paris, le fait d'un homme qui souille son propre nid est regardé comme le symptôme de la dernière décadence.
Monsieur le duc n'était pas plus de Paris que les jaguars mexicains enfermés dans leurs cages au Jardin des Plantes.
Son appartement, très riche et orné à la créole, avait une couleur et des parfums énergiquement exotiques et rappelait le luxe grossier des aventuriers de l'Amérique espagnole.
Il y avait beaucoup d'armes, surtout des armes du Mexique. Monsieur le duc avait été là maintes fois jouer ces homériques parties où chacun abrite son or derrière un couteau dégainé. Vous eussiez reconnu chez monsieur le duc tous les engins dont le nom fait si bien dans les récits du Nouveau Monde: le bowie-knife, fabriqué dans les États de l'Union, ainsi que le rifle et le revolver-Colt, auprès du mince poignard portugais et de cet instrument hideux, la sanglante machette.
Au moment où Gioja et ses compagnons entraient chez monsieur le duc, la chambre à coucher était vide, mais derrière les draperies légères d'une galerie régnante qui rappelait l'éternelle véranda des habitations tropicales, on voyait deux nègres de stature athlétique, étendus sur des nattes et dormant.
Ils portaient la livrée de Chaves. Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, ils se relevèrent sur le coude et leurs yeux blancs brillèrent au milieu de leurs faces d'ébène.
Les porteurs de Saphir la déposèrent sur le lit.
—Ici! dit Gioja.
Les deux Noirs se levèrent aussitôt. C'étaient des animaux magnifiques qui s'appelaient Saturne et Jupiter, comme des planètes ou des dieux.
Gioja leur parlait comme à des chiens.
—Allez chercher Son Excellence, leur dit-il, et dites-lui ce que vous avez vu.
—Maître battra, gronda Saturne.
Gioja leva une grosse canne qu'il tenait à la main.
Les deux nègres courbèrent l'échine et se dirigèrent vers la porte.
—Si maître ne peut pas marcher, ajouta Gioja en contrefaisant leur langage, vous l'apporterez.
En France, il n'y a point d'esclaves: Jupiter et Saturne étaient des hommes libres.
Dès qu'ils furent partis, le vicomte Annibal prit la lampe qui était sur la table et s'approcha du lit pour éclairer le visage de Saphir.
Ils étaient là quatre coquins fort bien vêtus. Leur emploi nécessite une certaine toilette, et, dans la gamme de l'ignoble, leurs visages n'ont pas le même genre de bassesse que les visages des simples bandits.
Il y a en eux du maquignon et de l'expert en œuvres d'art.
L'admirable beauté de la jeune fille, soudainement illuminée par l'éclat de la lampe, leur sauta aux yeux comme un éblouissement.
Ils eurent ce petit cri discret et pieux du dilettante, saluant l'apparition de la diva.
—Ah! firent-ils à l'unanimité, morceau de roi! combien?
Gioja cligna de l'œil.
—Autant d'or et de billets de la Banque de France, répondit-il, que nous pourrons en emporter à nous quatre dans nos poches, sous nos chemises, dans les formes de nos chapeaux, dans nos mouchoirs et dans des serviettes: il y a en bas trois millions cinq cent mille francs qui sont à nous.
Les regards avides des trois compagnons du vicomte demandaient une explication.
Gioja se rapprocha de Saphir et passa par deux fois la lumière de la lampe au-devant de ses yeux.
—Une belle statue de marbre! murmura-t-il.
Aucun muscle du visage de la jeune fille n'avait en effet tressailli.
—Elle se gardera elle-même, ajouta le vicomte Annibal en reposant la lampe sur la table, monsieur le duc se chargera de l'éveiller. Nous avions besoin d'elle pour entrer dans la place, maintenant notre besogne est ailleurs.
Il marcha vers la porte et les autres le suivirent. Le dernier coupa une bougie et la mit allumée dans sa lanterne.
Ils traversèrent les corridors à pas de loup et descendirent l'escalier de service situé du même côté que le pavillon en retour, où madame la marquise de Rosenthal faisait sa résidence.
Pendant qu'ils descendaient, ils purent entendre le bruit de la porte cochère, ouverte à deux battants et une voiture roulant sur le pavé de la cour.
—Déjà Son Excellence! s'écria Gioja. Il faut nous hâter, mes braves. Du reste, vous serez traités en enfants gâtés; on a enlevé tous les cailloux de votre route. Les deux caissiers brésiliens ont bu ce soir des grogs qui leur donneront de beaux rêves, jusqu'à ce qu'on les éveille à coups de bâton.
Ils arrivaient en bas. Le jardin fut traversé en suivant le mur du rez-de-chaussée. Vers le milieu de la route, Gioja s'arrêta pour prêter l'oreille.
—C'est la pluie, dit un de ses trois compagnons.
De grosses gouttes, en effet, recommençaient à tomber et sonnaient en frappant les branches des arbres.
Nos quatre rôdeurs de nuit entrèrent dans le vestibule des bureaux. Il y avait parmi eux au moins un artiste de talent, car la porte principale fut crochetée en un clin d'œil.
Ils pénétrèrent dans les bureaux mêmes et rendirent tout d'abord une visite de prudence au caissier et au sous-caissier qui dormaient comme des souches, à droite et à gauche de la pièce où se trouvait la caisse.
—Le grog était bien préparé, dit Gioja. À l'ouvrage!
Les querelles entre deux fabricants célèbres ont révélé le néant des serrures à combinaisons et à secret. Ce sont des obstacles insurmontables pour les profanes, mais les véritables adeptes dans l'art s'en moquent comme d'un simple loquet qu'on soulève avec une ficelle.
Un de ces messieurs portait une trousse mignonne et coquette autant que celles des chirurgiens à la mode. Il opéra. La serrure tâtée, sondée, caressée, livra son secret et la caisse ouverte montra des piles d'or avec de monstrueux paquets de billets de banque.
Saladin et les membres du Club des Bonnets de soie noire étaient bien renseignés. La caisse de monsieur le duc de Chaves contenait exactement les deux sommes annoncées.
Gioja et ses compagnons se chargèrent à la hâte comme des mulets et n'eurent rien de plus pressé que de déguerpir.
—Mon avaleur de sabres, dit Gioja en sortant le premier, va trouver l'oiseau d'or déniché. Je suis fâché de ne pas voir la figure qu'il fera... À la grille!
La pluie tombait à torrents. Malgré le bruit du vent et de l'orage, Gioja s'arrêta pour écouter une sorte de tumulte qui avait lieu dans l'aile habitée par monsieur le duc de Chaves.
Il tourna la tête vers les fenêtres de Son Excellence et vit, sur les carreaux, des ombres qui se mouvaient violemment.
—Qu'ils s'arrangent! murmura-t-il.
Et il continua son chemin vers la grille, en disant à l'homme porteur de la trousse:
—Fais-nous sauter cette dernière serrure!
Mais à ce moment-là même, il recula effrayé en se trouvant devant une porte ouverte. Son hésitation ne dura qu'un instant.
—Éteignez la lanterne, dit-il, armez-vous, traversons le bosquet et sauve-qui-peut!
Ils s'élancèrent, en effet, sous les arbres.
Dans cette nuit sombre, et parmi les mille fracas de l'orage qui allait redoublant, le bruit de leurs pas se perdit bientôt.
Mais, au bout de quelques secondes, on aurait pu entendre comme un éclat de rire dans ces ténèbres diaboliques.
—Ah! dit une voix, tu voulais voir la figure de l'avaleur de sabres! Un éclair, déchirant les nuages, éclaira pour un instant un tableau ainsi fait: quatre hommes séparés par un large espace et entourés chacun par plusieurs bandits qui avaient le couteau levé.
À l'écart, les membres du club Massenet formaient un groupe immobile, au milieu duquel la figure blanche de Saladin ressortait sous ses cheveux noirs.
Tout rentra dans la nuit.
—Merci, dit encore la voix qui parlait à Gioja, tu as fait pour nous toute la besogne.
Pendant que les échos prolongeaient l'explosion, la voix ordonna:
—Coupez la branche!
Il y eut des cris étouffés, un râle plaintif, puis le silence.
Aussitôt que Gioja et ses compagnons eurent quitté la chambre à coucher de monsieur le duc de Chaves, mademoiselle Saphir ouvrit les yeux et releva sa tête pâle.
La belle statue s'animait. Il y avait dans son regard une résolution virile.
Un instant, elle écouta le bruit des pas qui s'éloignaient, puis elle sauta hors du lit et se dirigea à son tour vers la sortie.
—Il n'y a qu'un seul corridor, dit-elle, et je dois retrouver aisément l'appartement de madame la duchesse de Chaves.
Ses pas qui, d'abord, avaient chancelé, se raffermirent, à mesure qu'elle marchait. Il y avait en elle un courage solide, et la pensée d'envoyer du secours à Hector la soutenait.
La galerie était longue et plongée dans une obscurité presque complète. Tout au bout, cependant, on voyait luire encore, par éclats intermittents, la lampe mourante.
Saphir parvint jusqu'à cette place où le vicomte Gioja avait dit: Doucement! n'éveillons pas madame la duchesse.
Il y avait là plusieurs portes. Au hasard, Saphir tourna le bouton de l'une d'entre elles qui s'ouvrit.
C'était une chambre obscure, à l'extrémité de laquelle une large ouverture, garnie de portières relevées, laissait voir une seconde pièce, où une lampe brillait.
La lampe était posée sur un guéridon, auprès d'un lit qui supportait une femme étendue.
Madame de Chaves avait la tête appuyée contre sa main et lisait. Saphir pouvait voir son beau visage languissant et décoloré.
Elle appuya sa main sur sa poitrine où son cœur bondissait.
Madame de Chaves semblait absorbée profondément par sa lecture.
Nous connaissons la lettre qu'elle tenait à la main; elle avait été écrite, cette nuit même, dans la salle d'attente du rez-de-chaussée, par l'un de ces deux personnages qui avaient demandé madame la duchesse, puis monsieur le duc avec tant d'instance.
La lettre était ainsi conçue:
«Madame, voilà bien des fois que je viens. C'est moi qui vous ai envoyé le portrait de Lily tenant Petite-Reine dans ses bras.
«Petite-Reine n'est pas morte, Justine vit, et vous la retrouverez digne de vous, malgré le bizarre métier auquel le sort l'a réduite. Elle est avec de pauvres bonnes gens qui lui ont été secourables et à qui vous devez de la reconnaissance. Elle danse sur la corde. Elle a nom mademoiselle Saphir.
«Madame, je veux vous voir parce qu'un grand danger la menace—et vous aussi peut-être. Je reviendrai demain matin de bonne heure. Fussiez-vous malade à la mort, il faut que je sois introduit près de vous.»
Ce message était signé d'un nom que Mme de Chaves avait lu tout de suite, avant même de parcourir les premières lignes, et qui éveillait en elle un monde de souvenirs: Médor.
Médor!—Autrefois le brave garçon ne savait pas écrire, et l'écriture de cette lettre ressemblait... Était-ce possible?
Lily se sentait devenir folle.
Elle lisait pourtant, laborieusement, le cœur serré par l'angoisse, car elle avait été trompée, mais le cœur soulevé aussi par d'immenses élans de joie.
Quand elle eut achevé, sa tête s'inclina sur sa poitrine.
—C'est le nom que m'a dit Hector, murmura-t-elle, le nom de celle qu'il aime et que j'aimais en l'écoutant... Saphir!
Dans le silence une douce voix s'éleva qui dit:
—Vous m'appelez, madame, me voici, je suis Saphir.
La duchesse, stupéfaite, leva les yeux. À quelques pas d'elle, la lumière éclairait une jeune fille, belle, plus belle que ses rêves de mère amoureuse.
Madame de Chaves voulut s'élancer hors de son lit et serait tombée sur le tapis, si Saphir ne l'eût retenue dans ses bras.
Lily, pendue ainsi au cou de la jeune fille, et baignant son regard dans ses grands yeux bleus fixés sur elle avec des larmes, balbutiait:
—C'est toi, cette fois! je t'ai si souvent revue! c'est toi, mais bien plus belle!... Oh! je suis éveillée et j'ai ma fille sur mon cœur!
—Puissiez-vous dire vrai, madame, répliqua Saphir, car toute mon âme s'élance vers vous. Mais je viens vous parler d'Hector qui est peut-être en danger de mourir.
La duchesse ne comprenait point. Saphir se dégagea de ses bras et courut vers le secrétaire ouvert où il y avait des plumes, de l'encre et du papier.
Elle écrivit rapidement deux lignes.
«Cher père et chère mère, rassurez-vous je suis sauvée. Un autre reste en péril; prenez avec vous nos hommes et courez dans l'avenue du quai d'Orsay; à la hauteur du pont de l'Alma, vous trouverez un blessé et vous lui donnerez votre l'aide pour l'amour de moi.»
—Hector blessé! dit la duchesse qui lisait par-dessus son épaule. Saphir pliait déjà la lettre. Elle sonna elle-même.
—Vous allez envoyer sur-le-champ, madame, dit-elle, une personne sûre.
—Si nous allions!... commença Mme de Chaves.
—Nous irons... ou du moins j'irai, car vous êtes bien faible, mais il faut envoyer d'abord.
Une femme de chambre se présentait. Saphir la regarda en face.
—Celle-ci est dévouée, n'est-ce pas! demanda-t-elle à madame de Chaves.
La duchesse répondit:
—Je suis sûre d'elle.
L'instant d'après, Brigitte partait en courant avec les instructions précises qui devaient lui faire trouver le théâtre Canada. Elle avait ordre d'éveiller, en passant dans la cour, le cocher de madame la duchesse et de faire atteler.
Tout cela n'avait pas pris cinq minutes. La duchesse et Saphir, seules de nouveau, étaient assises l'une auprès de l'autre sur le canapé où, l'avant-veille, mademoiselle Guite avait ronflé.
Madame de Chaves voulait savoir par quel miracle Saphir était en ce lieu, à cette heure, mais elle voulait savoir tant d'autres choses! Chaque fois que la jeune fille commençait son récit une pluie de baisers l'interrompait.
La duchesse était guérie, la duchesse était folle de joie; elle comparait avec triomphe les transports croissants de sa tendresse, aux hésitations qui l'avaient prise si vite en présence de l'autre.
Elle parlait de l'autre à Saphir qui ne pouvait pas la comprendre, puisqu'elle ignorait toute l'histoire de mademoiselle Guite.
La duchesse interrogeait, elle coupait les réponses, elle remerciait Dieu, elle riait, elle pleurait, elle faisait envie et pitié. Sa beauté avait des rayons. On n'eût point su dire laquelle de Saphir ou d'elle était belle le plus admirablement.
—Je ne t'empêcherai jamais de les voir, ces braves gens, disait-elle. Ce n'est pas assez, cela; ils demeureront avec nous, ils seront toujours ton père et ta mère... et figure-toi que j'étais allée avant-hier soir avec Hector pour te voir danser. Quelle providence qu'Hector ait pu te rencontrer, t'aimer!
Et comme une larme, à ce nom, venait aux yeux de la jeune fille, madame de Chaves la sécha à force de baisers.
—Ne crains rien, ne crains, rien! dit-elle; Dieu est avec nous maintenant! il ne voudrait pas mettre une douleur parmi tant de joie. Nous allons retrouver Hector... l'aimes-tu bien?
Ceci fut murmuré d'une voix jalouse déjà. Elle sentit les lèvres froides de Saphir sur son front et la serra passionnément contre sa poitrine.
—Tu l'aimes bien! tu l'aimes bien! dit-elle. Tant mieux! si tu savais comme il t'aime, lui! J'étais sa confidente, et je le grondais d'adorer comme cela une... oh! je puis bien dire le mot, maintenant: une saltimbanque. Il me semble que je t'aime plus profondément à cause de cela... je ne t'aurais jamais vu danser, moi, car tu ne danseras plus... Mais tu l'aimeras mieux que moi, n'est-ce pas? il faut se résigner à cela.
—Ma mère! ma mère, murmurait Saphir, qui l'écoutait avec ravissement.
Je ne puis mieux exprimer la vérité qu'à l'aide de cette parole: Saphir écoutait madame de Chaves comme les mères écoutent le babil désordonné des chers petits enfants.
Les rôles étaient retournés. Madame de Chaves était l'enfant; il y avait en elle, à cette heure, l'allégresse turbulente du premier âge. Elle ne se possédait plus.
—Je vais être bien jalouse de lui, dit-elle, c'est certain. Heureusement qu'il était comme mon fils avant cela, je tâcherai de ne point vous séparer dans mon amour.
—Mais, s'interrompit-elle joyeusement, tu as donc été jalouse aussi, chérie? jalouse de moi, ce jour où nous nous rencontrâmes sur la route de Maintenon?
—Je vous avais vue si belle, ma mère!... commença la jeune fille.
—Tu me trouves donc belle! interrompit encore la duchesse. Moi je ne saurais pas dire comment je te trouve. Tu ressembles...
Elle allait dire: «à ton père», mais n'acheva pas et un voile de pâleur descendit sur son visage.
—Écoute, fit-elle mystérieusement, tout à l'heure, dans cette lettre qui me parlait de toi, je croyais reconnaître son écriture. Mais, se reprit-elle, que vais-je dire là? Je perds la tête tout à fait. Comment me comprendrais-tu, puisque tu avais un an à peine. Tiens, regarde, te voilà!
Elle s'était levée plus pétulante qu'une vierge de seize ans et avait été chercher dans son livre d'heures la photographie envoyée par Médor.
Elle l'apporta, disant avec le rire franc des heureuses:
—Regarde, regarde! te reconnais-tu? Saphir était émue et toute sérieuse.
—Je ne reconnais que vous, ma mère, dit-elle en portant le portrait à ses lèvres. Mais il y a en moi un trouble étrange, une fatigue que je ne saurais définir: c'est comme si ma mémoire comprimée allait éclater. Il me semble que je me souviens... mais non! J'ai beau faire, je ne me souviens pas. Aujourd'hui comme autrefois je suis ce nuage bercé entre vos bras bien-aimés.
Madame de Chaves l'attira doucement contre son cœur et, baissant la voix jusqu'au murmure, elle dit:
—Tu avais autrefois...
Elle s'arrêta, presque confuse, et Saphir rougit dans un délicieux sourire.
—Comment donc l'autre avait-elle fait? pensa tout haut madame de Chaves qui ajouta:
«Tu sais bien de quoi je parle, le signe?
—Ma cerise... dit tout bas Saphir, dont les cils de soie se baissèrent. Elles riaient toutes deux avec un trouble où il y avait une ineffable pudeur.
—Je suis juge, dit madame de Chaves gaiement, et j'examine ton acte de naissance. C'est un interrogatoire, mademoiselle... de quel côté?
—Ici, répliqua Saphir en posant le bout de son doigt rose entre son épaule droite et son sein.
Madame de Chaves effleura ce doigt d'un baiser, et dit si bas que Saphir eut peine à l'entendre:
—Je veux voir.
—Et je veux que tu voies, répondit la jeune fille, qui la tutoyait pour la première fois.
Ce furent encore des baisers.
Puis Saphir s'assit et la duchesse, agenouillée devant elle, commença d'une main qui tremblait à détacher les agrafes de la robe.
Elle n'acheva pas ce travail charmant, parce que Saphir lui saisit les deux mains en poussant un cri d'épouvante.
La duchesse se leva, effrayée à son tour, et regarda en arrière, suivant le doigt tendu de Saphir qui montrait la baie drapée de portières par où elle était entrée.
Il y avait là deux noirs visages éclairés par des yeux blancs qui semblaient étinceler.
—Que faites-vous là? balbutia la duchesse, bégayant de colère en même temps que de frayeur.
Entre les deux faces d'ébène de Saturne et de Jupiter, une troisième figure se montrait: celle-ci plus haute et d'un bronze rougeâtre.
Monsieur le duc de Chaves était ivre, mais non point tant qu'il avait coutume de l'être en rentrant à ces heures de nuit. Il n'avait perdu que la raison; l'aplomb et la force du corps restaient: on était venu l'interrompre avant la fin de son orgie quotidienne.
—Cette belle enfant est à moi, dit-il, parlant le français aussi péniblement que jadis, pourquoi m'a-t-on forcé de la venir chercher jusqu'ici?
—C'est ma fille, répondit madame de Chaves d'une voix que l'angoisse étranglait dans sa gorge.
Le duc se prit à rire et fit un geste; les deux noirs s'ébranlèrent.
—Vous mentez, dit-il, votre fille est dans le pavillon.
—C'est ma fille! répéta madame de Chaves qui fit un pas à la rencontre des deux Noirs.
Ceux-ci reculèrent, interdits.
Monsieur le duc avait une cravache qui siffla deux fois, le sang jaillit de l'épaule gauche de Saturne et de l'épaule droite de Jupiter.
—Combien donc avez-vous de filles? demanda-t-il brutalement, en verrons-nous une chaque semaine? Diabo me cogo! moi qui perds toujours, j'ai eu du bonheur ce soir! Celle-ci est achetée et payée.
Son rire énervé continuait. Il plongea ses deux mains dans ses poches et des poignées d'or roulèrent en s'éparpillant sur le tapis.
—Voyez plutôt! ajouta-t-il, je la paierai deux fois si l'on veut. Puis, s'adressant aux Noirs:
—Apporte! Pe de cabra!
La cravache siffla de nouveau.
Les deux nègres se précipitèrent et, malgré les efforts désespérés de madame de Chaves, ils s'emparèrent de Saphir qui restait pétrifiée par l'horreur.
—Allez! ordonna le duc.
Les deux Noirs enlevèrent Saphir et il s'apprêta à les suivre.
—C'est ma fille! c'est ma fille! c'est ma fille! cria la malheureuse femme avec démence en s'accrochant à ses vêtements.
Il se débarrassa d'elle d'un geste violent et ne se détourna même pas pour la voir tomber évanouie.
Nous avons entendu rentrer monsieur le duc, au moment où Annibal Gioja et ses compagnons prenaient l'escalier de service pour gagner, par le jardin, les bureaux de la Compagnie brésilienne.
Monsieur le duc avait reçu le message d'Annibal au beau milieu d'une veine inusitée qui amoncelait devant lui des tas d'or.
Il n'avait pas même hésité, tant sa fantaisie était grande.
En arrivant il s'était fort étonné de ne trouver ni Annibal ni la danseuse de corde.
Saturne et Jupiter, effrayés par la colère terrible qui lui montait au cerveau, s'étaient mis à chercher. Saphir avait laissé entrouverte la porte des appartements de la duchesse, et les deux Noirs, guidés par le bruit des voix, n'eurent pas de peine à retrouver sa piste.
Le lecteur sait le reste.
Au milieu de la chambre de monsieur le duc, il y avait sur la table une bouteille de rhum débouchée et un verre à demi plein.
Saphir fut déposée sur le lit où déjà une fois on l'avait étendue.
Les deux Noirs, remerciés par un dernier coup de cravache, furent mis dehors, et le duc poussa la porte sur eux, après quoi, il vint vider son verre de rhum.
Il avait toujours ce rire hébété des gens ivres. En allant de la table au lit, il grommela quelques mots portugais, entremêlés de jurons.
Puis il se planta devant Saphir qui le regardait avec ses grands yeux épouvantés, et se dit à lui-même:
—Raios! Annibal avait raison, voici une belle créature!
Et, sans autre préambule, ses deux bras voulurent enlacer la taille de Saphir.
Mais à quelque chose malheur est bon, dit le proverbe, et les dures traverses de l'adolescence de Justine l'avaient faite du moins forte comme un homme.
C'était un de ces grands lits carrés qui n'ont pas de ruelle. Saphir raidit sa taille souple et, se débarrassant de l'étreinte du sauvage, elle le repoussa pour sauter d'un bond de l'autre côté du lit.
Le duc n'en rit que plus fort.
—Apre! dit-il, j'aime cela; elles sont ainsi dans mon pays, les macacas de Diabo! Ah! ah! il va falloir se battre, battons-nous, ma belle, je ne déteste pas les griffes de panthères ni les dents de tigresses.
Il se versa un verre de rhum, et l'avala d'un trait, puis il fit le tour du lit.
De ce côté, Justine n'avait pas d'issue. Elle essaya de bondir une seconde fois par-dessus la couverture, et ce lui était chose aisée, mais monsieur de Chaves la ressaisit par sa robe qui craqua sans se déchirer. Seulement les dernières agrafes de son corsage, arrachées toutes à la fois, découvrirent son fichu, tandis que ses cheveux dénoués inondaient ses épaules.
Elle tomba sur le lit dans une pose qui la faisait splendide à voir.
Le duc poussa un râle de faune.
—Sur mon salut éternel, dit Justine dont les deux mains étaient déjà prisonnières, je suis la fille de votre femme!
—Tu mens, répondit le duc en poursuivant sa victoire, c'est l'autre qui a le signe. Ah! ah! bestiaga! l'autre n'est pas si méchante que toi.
Justine parvint à dégager une de ses mains et d'un geste désespéré, elle arracha elle-même le fichu, dernier voile qui défendît sa poitrine.
Le duc recula; il ne pouvait plus douter, mais ses yeux avides s'injectèrent de sang et un rauquement gronda dans sa gorge.
—Burra! dit-il, que me fait cela? tu es trop belle!
Ce qui aurait dû arrêter sa brutale passion l'exalta jusqu'au délire. Il se rua sur la jeune fille et, dans la lutte horrible qui suivit, tous deux franchirent la largeur du lit pour retomber de l'autre côté.
Là, Justine resta sans mouvement et la bête fauve victorieuse gronda:
—Os raios m'escartejâo! je suis le maître!
Mais à ce cri de barbare triomphe une voix froide et tranchante comme l'acier répondit:
—Relevez-vous, monsieur le duc, je ne voudrais pas vous tuer à terre.
Monsieur de Chaves crut d'abord avoir mal entendu. Il redressa la tête sans se retourner. Mais la voix répéta d'un accent plus impérieux.
—Monsieur le duc, relevez-vous!
Il se retourna enfin et vit sur le seuil un homme qu'il ne connaissait pas. C'était un personnage de haute taille, maigre et vêtu de noir de la tête aux pieds. Il avait un grand visage pâle avec des yeux fiers mais mornes et voilés par une sorte de brume. Sa barbe était grise, ses cheveux étaient blancs.
Monsieur de Chaves s'était relevé tout étourdi, mais l'aspect de cet inconnu fouetta sa double ivresse et lui rendit une partie de son sang-froid.
—Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur.
L'inconnu ouvrit sa large redingote et en retira deux épées, dont il jeta l'une sur le parquet aux pieds de monsieur le duc.
—Mon nom importe peu, dit-il. Voici bientôt quinze ans, vous m'avez pris ma femme au moyen d'une lâche tromperie. Dès ce temps-là vous auriez pu lui rendre son enfant qui est le mien. Vous l'avez épousée par un mensonge après vous être fait veuf par un assassinat: vous voyez que je sais votre histoire. Et maintenant, je vous surprends luttant contre cette même enfant, devenue jeune fille, non pas comme un homme, mais comme une bête féroce. Comme une bête féroce j'aurais pu vous abattre, moi surtout qui ai oublié bien longtemps d'où je sors. Mais en touchant une épée, je me suis souvenu de ma qualité de gentilhomme. Défendez-vous!
Le duc l'avait écouté sans l'interrompre. En l'écoutant, loin de relever l'épée, il s'était rapproché d'une console placée entre les deux fenêtres et dont la tablette supportait diverses armes.
Il y prit un revolver et l'arma.
—Je vais me défendre, dit-il, mais contre un visiteur de nuit qui refuse de dire son nom, je pense avoir le choix des armes.
Il visa. Un premier coup partit. L'étranger eut un tressaillement.
Monsieur le duc fit virer froidement son revolver, arma et visa de nouveau.
L'étranger avait fait un pas vers lui.
Monsieur le duc tira; mais à peine le coup eut-il retenti que le revolver s'échappa de sa main fouettée par l'épée.
L'étranger avait encore tressailli.
Le duc voulut saisir une machette sur la console; un second coup de plat d'épée lui fit lâcher prise.
Il bondit avec un cri de rage jusqu'à l'autre extrémité de la chambre, où pendait une carabine de chasse. L'étranger ramassa l'épée qui était à terre; il rejoignit le duc au moment où celui-ci armait vivement la carabine et, lui plaçant la pointe de son arme au nœud de la gorge, il lui dit:
—Lâchez cela et prenez ceci, ou vous êtes mort!
Il lui tendait la garde de la seconde épée.
Le duc obéit enfin, faute de pouvoir faire autrement et, sans prendre posture, il lança un coup à bras raccourci dans le ventre de l'étranger qui para sur place et dit encore:
—Mettez-vous en garde.
Le duc se mit en garde et son dernier juron fut coupé en deux par un coup droit qui lui traversa la poitrine.
La porte se rouvrit en ce moment et la duchesse de Chaves entra. Elle s'était traînée à genoux tout le long du corridor. Justine qui reprenait ses sens parcourut la chambre d'un regard égaré.
Il y avait un homme mort: le duc de Chaves, et un autre homme qui se tenait debout immobile auprès de lui, serrant encore son épée sanglante dans sa main.
—Justin! dit madame de Chaves en un grand cri. Puis elle ajouta:
—Ma fille! ton père! ton père!
Elle aida Justine à se relever, et toutes deux revinrent à l'étranger qui souriait doucement, mais semblait avoir peine à se soutenir.
—Justin! répéta la duchesse, Dieu t'a envoyé...
—Mon père! c'est mon père qui m'a sauvée!
Justin souriait toujours et les contemplait en extase. Il chancela, puis s'affaissa dans leurs bras aussitôt qu'elles l'eurent touché.
Monsieur le duc était un tireur habile. Les deux balles de son revolver avaient porté.
Le lendemain, l'hôtel de Chaves était une maison déserte. À l'extérieur, au contraire, soit dans le faubourg Saint-Honoré, doit dans l'avenue Gabrielle, tous les badauds du quartier semblaient s'être donné rendez-vous.
Il y avait, Dieu merci, matière à chroniques et à bavardages. Le corps de monsieur le duc avait été retrouvé percé d'un coup d'épée au milieu de sa chambre à coucher. Le lit était défait, quoiqu'on n'y eut point couché, les meubles étaient dérangés, et un revolver tombé à terre avait tiré deux de ses coups.
Les Noirs et les autres domestiques interrogés avaient répondu que certains bruits s'étaient fait entendre dans la nuit, mais qu'à l'hôtel de Chaves, quand monsieur le duc rentrait ivre vers le matin, on était habitué à entendre toutes sortes de bruits.
Ce n'était pas tout, cependant. Le caissier et le sous-caissier de la Compagnie brésilienne s'étaient éveillés fort tard au milieu d'un véritable ravage. La caisse était forcée, et il y manquait une somme considérable.
Ce n'était pas tout encore. Dans le pavillon en retour sur le jardin, une pauvre jeune femme, madame la marquise de Rosenthal, attaquée sans doute par les malfaiteurs, avait passé la nuit garrottée et bâillonnée.
Enfin, sous les bosquets des Champs-Elysées, en face du jardin de l'hôtel, une large trace de sang restait, malgré la pluie, et indiquait un ou plusieurs meurtres. Mais, ici, on avait cherché en vain le corps du délit.
Les badauds se racontaient les uns aux autres ces divers détails tragiques et passaient, en somme, une agréable journée.
La justice informait.
Dans l'appartement du jeune comte Hector de Sabran, assez bien remis du coup de canne plombée qui l'avait terrassé la veille, sous les arbres du quai d'Orsay, nous eussions rencontré tous les personnages de notre drame, rassemblés autour du lit de Justin de Vibray.
Le chirurgien venait d'extraire la seconde balle et répondait désormais de l'existence du blessé.
C'était Médor qui avait servi d'aide pendant l'opération.
Toute la matinée on avait craint que Justin ne survécût point à l'extraction des balles; aussi, à tout événement avait-il voulu mettre d'avance la main de mademoiselle Justine de Vibray, sa fille, dans celle d'Hector de Sabran.
Maintenant il dormait paisiblement, tandis que Lily et Justine, les yeux mouillés de larmes heureuses, penchaient leurs sourires au-dessus de son sommeil.
Échalot et madame Canada regardaient cela, et la célèbre Amandine, parlant au nom de la communauté, disait avec fierté mais la larme à l'œil:
—On sait se tenir à sa place. Nous n'appartenons pas à la même catégorie dans les castes de la société moderne, par conséquence on fera en sorte de ne point se rendre à charge à des personnes qui n'oseraient pas nous dire: fichez-nous le camp, par suite des sentiments de leurs cœurs généreux.