Le Petit Chaperon rouge devait être bien jeune quand il prit le loup pour sa mère-grand. Saladin avait toute sorte d'avantages sur le loup; sa figure de gamin, déjà usée, se prêtait merveilleusement au rôle qu'il avait choisi. Petite-Reine l'embrassa du meilleur de son cœur et lui fit une belle révérence.
Mais, d'un autre côté, compère le loup était tout seul dans la cabane avec le petit chaperon rouge, tandis que Saladin avait ici des centaines de témoins qui le gênaient.
La corde à sauter l'avait, il est vrai, rapproché de Justine; mais le bosquet était désormais encombré.
C'était de l'enthousiasme que Justine excitait. Tout le monde la regardait, tout le monde voulait lui donner une caresse. Les difficultés de l'entreprise augmentaient au lieu de diminuer.
Saladin se retira discrètement au second rang. Deux heures sonnaient à l'horloge du Muséum.
—Veux-tu te reposer, trésor? demanda la Bergère à Petite-Reine.
—Non, répondit l'enfant insatiable, je veux jouer aux quatre coins.
Elle était toujours obéie. Le jeu des quatre coins commença. Madame Saladin, appuyée contre un arbre, se disait:
—C'est la lune à prendre avec les dents, quoi, mauvaise affaire! On ne peut pas escamoter ça en plein jour comme une muscade. J'avais compté sur les animaux, sur le labyrinthe et le tremblement. Rien de tout ça! Pas même un embarras d'omnibus à espérer. Rasé! chou blanc! cent quatorze sous de perdus! Va bien! je renonce au commerce!
Je ne crois pas qu'il y ait une providence pour les loups, et pourtant, vous allez voir.
Au moment où madame Saladin, perdant courage, allait peut-être jeter le manche après la cognée, un grand mouvement se fit du côté de la grille de la rue Buffon: c'était une pension du voisinage qui venait promener ses premières communiantes. En même temps, par la place Valhubert, un collègue entra. Ce n'est pas tout: le théâtre des bêtes en cage fermait; le flot des curieux établit son cours par l'allée des néfliers du Japon et descendit vers les bosquets, tandis que les visiteurs du Muséum revenaient par l'allée Buffon.
On causait de l'ours dans les groupes faubouriens; l'ours est la gloire la plus populaire qu'il y ait à Paris. On racontait l'aventure du chat, imprudent et gourmand, qui s'était lancé dans la fosse à la poursuite d'un oiseau blessé; Martin avait mangé l'oiseau et le chat d'une seule bouchée, en se dandinant horriblement.
Tant que Paris vivra, il radotera cette palpitante histoire.
La famille anglaise était là: sept demoiselles, sept tartans roses et bleus, sept voiles verts, quatorze longues jambes qui sautillent en marchant comme des pattes d'ibis d'Egypte,—la mamma sentimentale et maigre; la governess, humble plus qu'un chien battu, et le lord couleur d'apoplexie, qui est coutelier de son état dans le Strand.
La «société» de province était là aussi: une douzaine de parapluies, hommes et femmes, parlant haut, avec l'accent de ces pays-là, exaltant Marseille ou Landerneau, au détriment de Paris qui, au total, n'a qu'une chose bonne, curieuse, succulente et profitable: les dîners à 32 sous.
C'était déjà la foule, et c'était la foule particulière au Jardin des Plantes, où l'on trouve des paysans comme aux foires du Calvados, des gamins, ainsi que partout, des hommes d'État en quantité, des guerriers par compagnies, des pachas, des odalisques et même des savants égarés.
Saladin ouvrit ses yeux ronds tout grands, et un vent d'espoir enfla ses narines. Il ne fallait désormais qu'un hasard gros comme le doigt pour transformer la foule en cohue.
Les pêcheurs troublent l'eau. Quand le hasard ne vient pas de lui-même, on peut le faire naître.
Saladin balaya l'horizon d'un regard d'aigle, cherchant l'embryon de hasard. Il aperçut un marchand de nougat de Constantine qui allait seul, les mains derrière le dos, portant sous son turban la mélancolie de Mignon regrettant la patrie. Il aperçut aussi, à la grille qui mène au chemin de fer d'Orléans, une vaste tapissière pleine de coiffes.
Il remercia le dieu des loups au fond de son âme, car les zouaves abondaient et flairaient déjà ce chargement de nourrices.
En tournant la corde pour Petite-Reine, Saladin—la brave femme-, s'était concilié la bienveillance générale. Il se pencha à l'oreille de son voisin, qui était empailleur de reptiles rue Geoffroy-Saint-Hilaire, et lui dit en désignant le marchand de nougat:
—Voulez-vous voir l'émir Abd el-Kader?
Il fut entendu de six personnes qui dirent aussi: Abd el-Kader.
—Abd el-Kader! crièrent aussitôt cent voix de proche en proche. Et le marchand de nougat lui-même, ému à l'idée de rencontrer son illustre compatriote, chercha tout autour de lui Abd el-Kader.
Un tumultueux mouvement s'était fait. La famille anglaise, la «société» de province, les gamins, les paysans, les armées en disponibilité, les collégiens, les communiantes se ruèrent tous ensemble et impétueusement pour voir l'héroïque bédouin qui tint si longtemps en échec les armées de la France.
—En rang, les enfants! cria madame Noblet effrayée.
Médor se mit à rassembler le troupeau.
Mais le chargement de nourrices arrivait semblable à un triomphant bouquet de pivoines écarlates. En marchant, les luronnes riaient et causaient toutes à la fois. Elles étaient une douzaine, elles avaient bu en route comme un demi-cent de sapeurs.
Les zouaves et autres prestiges de l'uniforme, cavaliers ou fantassins, prisonniers de la cohue, les entendaient et les respiraient. Vîtes-vous jamais le superbe étalon briser l'obstacle qui barre le chemin de la prairie où sont les cavales? Tous les prestiges hennissant, frémissant, bondissant, humant à pleins naseaux le vent qui venait des nourrices, attaquèrent la cohue en sens divers, la percèrent, la criblèrent, et chaque pivoine détachée du bouquet fut bientôt entourée d'une guirlande d'uniformes.
Cela ne s'était pas fait sans une mémorable poussée. Il y eut des cris d'Anglaises, les plus déchirants de tous les cris connus, des huées de gamins, des jurons de campagnards. Madame Noblet tricotant et Médor mangeant couraient comme deux âmes en peine au milieu de ce tapage au-dessus duquel s'éleva la clameur inhumaine du fossile dont le pied goutteux venait d'être écrasé par un professeur d'histoire naturelle errant.
Tout a une fin, cependant. La foule, moitié riant, moitié grondant, s'aperçut qu'on l'avait mystifiée. Au moment où le tumulte allait s'apaisant, la Gloriette passa en courant la grande grille, tout heureuse qu'elle était d'avoir gagné dix minutes sur le temps de son absence.
Il faut peu de chose pour inquiéter les mères; la Gloriette eut peur de ce rassemblement qui encombrait le bosquet et hâta le pas en perdant son sourire.
Mais elle fut rassurée tout d'abord par la vue de la Bergère et de Médor qui tenaient le troupeau en bon ordre comme une phalange compacte.
Petite-Reine était sans doute au milieu, puisque c'était la place la plus sûre: la place d'honneur. D'ailleurs, le visage de madame Noblet était si tranquille que toute crainte devait disparaître.
—Nous avons eu une alerte, dit-elle. Dieu merci, le gouvernement fait ce qu'il veut. Il laisse entrer maintenant un tas de fainéants et de vagabonds, mais avec mon organisation les accidents sont impossibles... Justine! Voici maman.
—Elle se cache, la coquette, dit madame Lily en s'asseyant. A-t-elle été bien sage?
—Comme une image! Et nous avons sauté à la corde, il fallait voir!... Voici maman, Justine.
Madame Lily se mit à rire, et comme Justine ne venait pas:
—Il paraît qu'on veut me faire une grosse niche! murmura-t-elle. La foule s'écoulait lentement. Le troupeau ne demandait qu'à se débander pour reprendre ses jeux. Médor, inflexible, maintenait la discipline, mais il y avait une chose singulière: Médor avait lâché son pain et ne faisait pas sa randonnée habituelle comme un bon chien de berger; il restait derrière le groupe d'enfants, allant de l'un à l'autre, les dérangeant même pour voir l'intérieur de la phalange. Il avait l'air de compter; il était tout pâle, et, sous ses cheveux crépus, de larges gouttes de sueur perlaient.
—Allons! ordonna madame Noblet, rompez les rangs pour qu'on voie Petite-Reine! c'est assez se cacher, maman a peur.
La Gloriette écoutait d'avance le rire argentin de l'enfant qui allait crier «coucou» avant d'être découverte, puis courir et se précipiter dans ses bras.
Mais ce ne fut pas cela qu'elle entendit.
Une voix s'éleva derrière le troupeau, disant:
—Il manque quelqu'un!
Cette voix était sourde et rauque.
Elle parlait si bas, que madame Noblet n'avait point saisi le sens des mots prononcés.
Mais Lily frissonna de la tête aux pieds, et la teinte rose que la course avait amenée à ses joues tourna subitement au livide.
—M'obéit-on, à la fin! s'écria la Bergère avec impatience. Ici, Petite-Reine! mademoiselle!
Les rangs s'ouvrirent, Médor passa au travers en chancelant. Ses gros yeux battaient, et il faillit s'étrangler de l'effort qu'il fit pour prononcer ces mots:
—C'est elle qui manque!
Lily se leva toute droite et porta ses deux mains à son cœur. La Bergère ne comprenait point encore, ou ne voulait point comprendre.
—Qui manque! répéta-t-elle.
Puis elle ajouta:
—Avec mon organisation c'est impossible!
Lily marchait vers les enfants qui reculèrent à l'aspect de son visage déconcerté. Médor se mit à la suivre pas à pas, tandis que madame Noblet, retrouvant un peu de présence d'esprit dans le sentiment de sa fonction, s'écriait:
—Messieurs, allez aux grilles, pour l'amour de Dieu! Prévenez les gardiens et les factionnaires et tout le monde! Il y a un enfant de volé!
—Justine! Justine! appela en ce moment la Gloriette d'une voix caressante et douce.
Elle ne donnait aucune attention au grand mouvement qui se faisait autour d'elle. La foule s'était reformée avec une rapidité extraordinaire. La nouvelle du malheur arrivé courait comme le vent. Quelques braves gens, moins pressés de bavarder que de bien faire, se hâtaient de courir aux grilles.
La Gloriette disait:
—Justine! ne te cache plus, je t'en prie! je sais bien que tu es là, mais je ne veux plus jouer. C'est un jeu cruel. Réponds-moi, où es-tu?
Elle dérangeait chaque enfant l'un après l'autre, et ceux-ci la regardaient, ébahis, avec des larmes dans les yeux.
Ils avaient compassion instinctivement, parce qu'elle les suppliait à mains jointes.
—Mes petits, mes petits, priait-elle avec un sourire qui mendiait une consolation, laissez-moi voir ma chérie. Je sais bien qu'elle n'est pas perdue, mais... mais voyez-vous, je n'ai plus la force de jouer!
Il y eut un enfant qui répondit:
—Cherchons!
Et le troupeau s'éparpilla, tournant autour des arbres, quêtant, furetant, appelant:
—Petite-Reine! Petite-Reine!
Médor laissait faire, il semblait anéanti.
Madame Noblet, au milieu du groupe, détaillait le signalement de Justine, mais chacun répondait:
—Nous connaissons bien Petite-Reine!
Et beaucoup partaient, les bonnes âmes, pour fouiller le jardin de bout en bout. D'autres arrivaient: le bosquet était plein, l'allée aussi. Le nom de Petite-Reine allait et venait par la foule.
Tous l'aimaient et disaient à ceux qui ne l'avaient jamais vue, sa gentillesse, sa grâce et la mignonne vivacité de ses reparties. Tout à l'heure encore on l'avait applaudie, sautant à la corde, comme si on eût été au théâtre.
Et sa mère qui en était si fière! si folle! sa mère qui, à cause d'elle, s'appelait la Gloriette!
On se la montrait de partout. Elle ne pleurait pas. On devinait bien qu'elle avait un coup au cerveau.
Je ne sais comment dire cela: elle était belle, à l'adoration, là-bas, tout isolée au milieu des groupes qui semblaient craindre son approche, tant il y avait de douleur terrible, navrante, prête à faire explosion sous l'apparente sérénité produite en elle par l'engourdissement moral.
Elle avait l'air d'une dame; on n'avait jamais si bien remarqué cela qu'aujourd'hui, et pourtant ce n'était qu'une pauvre ouvrière. Sa fille était tout son bien, tout son cœur: elle n'avait au monde que sa fille.
Elle ne parlait plus. Elle regardait la foule avec une sorte d'indifférence; seulement ses doigts tremblants touchaient son front et dénouaient peu à peu ses cheveux, qui tombèrent bientôt en boucles mêlées sur ses épaules.
Il y avait un homme au visage bronzé, encadré dans une barbe noire épaisse, qui se tenait à l'écart et suivait d'un œil fixe tous ses mouvements. Cet homme semblait de marbre, tant son immobilité était complète. Nous l'avons vu déjà par deux fois, au théâtre forain et dans le coupé qui stationnait au coin du boulevard Mazas lors du départ de la Gloriette et quand la Gloriette était montée en omnibus, c'était lui qui avait dit au cocher: Suivez.
Depuis le départ de Justin, la Gloriette n'en était plus à compter ceux qui avaient essayé en vain de s'approcher d'elle. À supposer que celui-ci fût un amoureux, il ne ressemblait point aux autres qui parlent, qui s'insinuent, qui osent. Il était muet.
La Gloriette rencontrait souvent sur son chemin sa figure régulière et sombre, mais elle ne connaissait pas le son de sa voix.
Elle se tourna enfin vers madame Noblet qui lui dit au hasard:
—On la retrouvera! jamais rien de pareil ne m'est arrivé.
—Oui, oui, fit Médor, qui secoua ses cheveux hérissés, comme s'il se fût éveillé tout à coup, je promets bien qu'on la retrouvera!
Lily revint sur le banc et s'y assit, les mains croisées sur ses genoux. De toutes les parties du Jardins des Plantes, les curieux affluaient maintenant. La perte d'un enfant est malheureusement chose peu rare dans les promenades parisiennes; il n'y a pas toujours vol: l'incurie proverbiale des bonnes et les distractions que leur apportent leurs galants civils et militaires causent des alertes fréquentes.
Il n'est guère de semaines sans qu'on rencontre aux Tuileries quelque rougeaude, essoufflée à force de courir et qui demande aux gens si l'on n'a pas vu Alfred ou Emma, qui s'est perdu.
Le public est très sévère en ces circonstances, et il a raison. La faute de la bonne est invariablement mise sur le compte de «son soldat». Ce n'est pas toujours juste, mais c'est juste beaucoup trop souvent.
On nous a dit que des mesures disciplinaires avaient été prises pour modérer la fougue de ces vaillants cœurs à qui la paix laisse trop de loisirs. Si les mesures n'ont pas été prises, il faudrait les prendre.
La liberté d'action de chacun est chose sacrée; mais d'autre part, certains jeux sont défendus au nom de la morale ou dans l'intérêt de la sécurité générale. Au nom de la sécurité et de la morale, il faut dénoncer ce jeu qui met de si vilains tableaux sous nos marronniers et qui constitue un danger permanent pour les familles.
Ici, rien de semblable ne s'était produit; madame Noblet, par son âge, était au-dessus des séductions, et pourtant, d'un bout à l'autre du bosquet, les groupes répétaient la légende de la Picarde, amusée par son voltigeur, pendant que l'enfant confié à ses soins est entraîné Dieu sait où. La caricature a essayé de provoquer le rire à l'aide de cette terrible histoire de Mars, changé en chenille et infestant nos jardins.
Paris ne demande jamais mieux que de rire, mais il n'est pas désarmé pour cela.
Soyez sûrs que la rancune inexplicable contre l'armée qui apparaît chez nous à de certains moments n'est pas sans connexion avec ces misères. Le bouillon du sapeur, grenadier déclarant sa flamme pendant que le marmot crie et pleure à plat ventre sur le sable, ce ne sont pas là des plaies bien profondes, n'est-ce pas? c'est du moins une irritante démangeaison qui s'attaque justement à des épidermes très susceptibles. Les mères de famille et les maîtresses de maison n'aiment pas jouer des rôles de Prussiennes dans cette parodie de la comédie du pays conquis.
Ceux qui professent pour l'armée affection et respect voudraient voir l'armée elle-même appliquer un remède quelconque à de si burlesques maladies.
Il y avait cependant un fait bizarre: de tous les gens directement intéressés à retrouver Petite-Reine, personne ne bougeait, madame Noblet mettait en rang le troupeau consterné, Médor restait immobile à regarder la Gloriette, et celle-ci, courbée en deux, l'œil à demi fermé, semblait incapable d'agir et même de penser.
Les gardiens arrivaient, et ceux qui s'étaient chargés d'aller aux grilles revenaient l'un après l'autre. Les factionnaires n'avaient rien remarqué.
Lily leva les yeux, parce que le nom de Petite-Reine fut prononcé près d'elle par ceux qui donnaient des renseignements aux gardiens.
—Elle est cachée, dit-elle doucement, elle se met comme cela derrière les arbres pour me faire des niches.
Le fossile se leva et s'en alla. On le vit tirer son mouchoir pour s'essuyer les yeux. C'était poignant. Médor dit avec un sanglot:
—Si on ne retrouve pas la petite ce soir, celle-là sera morte demain.
—Quelqu'un connaissait-il la femme qui a tourné la corde? demanda tout à coup une voix dans la foule.
Madame Noblet frémit et Médor sauta sur ses pieds.
—Après? fit-on de toutes parts.
Celui qui avait parlé sortit des rangs, mais il n'ajouta rien, sinon ceci:
—Elle avait méchante mine, c'est sûr!
Un des enfants dit:
—Elle a donné un sucre de pomme à Petite-Reine.
Et un autre:
—Quand les soldats ont foncé pour aller aux paysannes, la femme a embrassé Petite-Reine et lui a encore donné un bonhomme de pain d'épice. Petite-Reine était bien contente; elle a dit à la femme: mène-moi voir les communiantes.
En trois coups de coude, Médor perça le cercle formé par la foule. On le vit courir lourdement mais de toute sa force dans l'allée Buffon.
Un des gardiens prit par écrit le signalement de Petite-Reine et celui de la femme qui avait tourné la corde, puis il indiqua à madame Noblet la série de démarches à faire pour mettre la police sur les traces de l'enfant.
—Mais, ajouta-t-il, ce n'est pas en restant comme ça, les bras croisés, que vous la retrouverez, non!
—Parbleu! firent vingt voix, et c'est de drôle de monde tout de même!
—J'ai mes autres petits... balbutia madame Noblet pour s'excuser.
—Mais la mère! que diable! quand on a perdu son enfant...
Les yeux de Lily tombèrent par hasard sur celui qui allait parler.
Il eut froid dans les veines et se tut, en reculant de plusieurs pas.
—Moi d'abord, dit une grosse femme qui portait un chien dans ses bras, je n'ai jamais eu d'enfants, mais je ne les aurais pas donnés à garder à une promeneuse!
—Ah! s'écria madame Noblet avec désespoir, je sais quel tort cette histoire-là va faire à mon commerce!
Elle jeta à Lily un regard où il y avait de la rancune et ajouta:
—Voyons, ma bonne dame, remuons-nous un peu! Vous devriez être déjà chez le commissaire.
Lily ne bougea pas. De ses deux mains qui étaient blêmes comme des mains de morte, elle rejeta ses cheveux en arrière et dit tout bas:
—Tout ce monde lui fait peur et m'empêche de la voir... Je sais bien qu'elle n'est pas perdue.
Un travail mental se faisait en elle pourtant, car le cercle bleuâtre qui entourait ses yeux devenait plus profond, et par intervalles, une sorte de grelottement agitait tout son corps.
Au bout d'une minute, elle se mit sur ses pieds avec effort et marcha droit devant elle, toute chancelante. Les gens s'écartaient pour la laisser passer, et je ne sais pourquoi sa merveilleuse beauté, prenant un caractère enfantin par le voile qui était sur son intelligence, rappela plus énergiquement à tous, en ce moment, Petite-Reine perdue.
—Comme elle lui ressemble! balbutia madame Noblet, au milieu d'un murmure composé de cent voix qui échangeaient des paroles à voix basse.
Tout est spectacle à Paris. C'était ici un spectacle étrange et qui ne rappelait en rien les scènes analogues. Il n'y avait ni grand mouvement, ni pleurs, ni cris, mais toutes les poitrines étaient oppressées. Et depuis que Lily avait quitté son banc, une douloureuse curiosité se peignait dans tous les regards.
Ceux qui connaissaient Petite-Reine redisaient à satiété comme elle était belle et douce, et riante, quel enchantement c'était que de la voir jouer sous les arbres, entourée d'enfants qui semblaient ses sujets et ses courtisans.
Certes, Lily n'entendait pas. Elle allait comme si elle eût essayé d'étouffer le faible bruit de ses pas pour surprendre quelqu'un. Un sourire où il y avait de l'espièglerie entrouvrait ses lèvres décolorées.
Je l'ai dit et je le répète: c'était navrant, mais d'une autre façon que l'angoisse ordinaire.
Elle n'alla pas bien loin. Elle s'arrêta au premier arbre qui se trouva sur son chemin et s'y appuya.
Puis, ainsi soutenue, elle en fit le tour vivement.
Ce n'était pas de l'espoir qui éclairait son visage, c'était comme une certitude de voir derrière l'arbre ce qu'elle cherchait.
Quand elle vit que, derrière l'arbre, il n'y avait rien, elle secoua la tête lentement et reprit sa marche vers l'arbre suivant.
Le silence s'était fait. On voyait des gens qui pleuraient.
Rien encore derrière le second arbre. Lily toucha son front et appela d'une voix chevrotante:
—Justine, ma petite fille!
Mais elle ne se découragea point et continua sa route vers le troisième arbre.
En marchant, elle dit avec des pleurs dans la voix:
—Je t'assure que je ne veux plus jouer, Justine... quand je souffre tu m'obéis toujours.
Au pied du troisième arbre, l'homme au visage bronzé était debout. Ceux qui suivaient Lily le remarquèrent, plus pâle qu'elle et le regard cloué sur elle comme s'il eût subi une fascination.
À l'approche de la jeune femme, il se retira pas à pas, à reculons, sans cesser de la regarder.
Elle atteignit l'arbre, elle chercha derrière; elle se laissa aller, accroupie et disant:
—Je ne veux plus jouer, je ne veux plus jouer... ah! que je souffre!
À ce moment, Médor, lancé comme un boulet de canon, perça la foule de nouveau. Il était baigné de sueur.
Il se rua sur l'homme au teint de bistre qui regardait Lily d'un œil égaré, et le saisit au collet avec violence, en criant:
—C'est lui! le factionnaire l'a reconnu! Il a parlé à la voleuse d'enfants! Si personne ne m'aide à l'arrêter je l'arrêterai tout seul!
Médor s'appelait de son nom Claude Morin. Il n'en était pas plus fier, attendu que cette étiquette lui avait été fournie par l'administration de l'hospice des Enfants trouvés.
Il était bon chien de berger; peut-être n'aurait-il point su faire autre chose. On lui donnait chez mère Noblet quinze sous par jour et le déjeuner. Le soir, il travaillait en chambre et gagnait encore cinq sous à piquer des bretelles. C'était juste son loyer. Sa chambre lui appartenait en propre; il louait seulement le terrain, au sixième étage d'une maison de la rue Moreau, entre deux toits, dans les plombs.
Sa chambre était une ancienne stalle d'écurie des Arènes nationales, où il avait été balayeur. Il l'avait eue à bon compte, lors de la vente; il l'avait montée, couverte, installée, meublée, cramponnée; il y tenait, ainsi qu'à son ménage, comme tout homme établi tient à son avoir.
Quand on parlait devant lui d'embellir la ville et d'exproprier des immeubles, il devenait sombre; il avait peur d'être démoli.
On ne lui connaissait d'amitié que pour sa chambre, et il ne souriait jamais qu'à Petite-Reine.
Lorsqu'on avait fait allusion, tout à l'heure, à la femme inconnue qui s'était offerte si obligeamment pour tourner la corde, Médor avait été frappé d'un trait de lumière. Ce n'était pas assurément un observateur, mais il avait l'instinct, et au moment où il prit sa course à travers la foule, il était sûr de tenir la piste de la voleuse d'enfants.
La figure de cette femme se représentait à lui de plus en plus suspecte, à mesure qu'il interrogeait sa mémoire. Médor ne savait même pas qu'on pût «se faire une tête», mais les tons bizarres et violents de ce teint, les rides farineuses, tout ce que le voile du béguin laissait entrevoir lui sauta aux yeux par souvenir, bien mieux que dans la réalité même.
Il avait son idée. Les factionnaires avaient pu ne pas remarquer l'enfant, mais cette caricature n'avait pu passer inaperçue.
Il fit le tour des grilles à toute course, demandant sur son chemin si on n'avait point vu une fillette, jolie comme les amours avec de grands cheveux bouclés sous un petit toquet à plumes et conduite par une manière de folle qui portait un bonnet de béguine, auquel pendait un voile bleu.
Ses questions restèrent longtemps sans réponse, mais enfin, à la petite porte donnant sur la rue Cuvier, derrière les bâtiments de l'administration, un brave soldat du centre se mit à rire dès les premiers mots de la phrase, répétée déjà tant de fois.
—En plus, qu'elle est cocasse, la bonne sœur, répondit-il, et qu'elle bourrait la petite de biscuits.
Médor s'était arrêté haletant.
—Par où a-t-elle pris? interrogea-t-il.
—Par un fiacre qui passait et qui a remonté au grand trot vers la place Saint-Victor... et qu'il y a eu quelque chose de rigolo par un particulier bien mis et beau linge avec une peau de basané mulâtre, approchant, et une barbe noire comme du cigare qui a fait mine de lui barrer la route. Il a regardé l'enfant, mais la vieille lui a rivé son clou en deux temps, et puis elle a tendu la main, qu'elle avait l'air de se moquer de lui, disant: payez-moi mon dû. Il a tiré sa bourse: comme quoi ça me paraît que c'est lui qui a soldé le fiacre avec son or.
Le soldat continua de rire et tourna le dos, se disant à lui-même:
—Il y a des personnes farces tout de même!
Médor resta un instant pensif. Suivre le fiacre n'offrait aucune chance. Comment savoir la route qu'il avait prise en arrivant au bout de la rue Cuvier? Médor se remit à courir et revint au bosquet pour chercher conseil.
En arrivant, la première personne qu'il vit fut l'homme à la peau bronzée, dont le regard était fixé sur la Gloriette par une sorte de fascination.
Toute la personne de cet homme se rapportait d'une façon si frappante au signalement donné par le soldat que Médor n'arrêta même pas son élan et tomba sur lui comme on s'empare d'une proie.
L'homme n'essaya pas de résister. Le rouge lui monta au visage et ses yeux, qui exprimaient l'étonnement de quelqu'un qu'on eût éveillé en sursaut, interrogèrent la foule avec une sorte de timidité sauvage.
La foule, Dieu merci, répondit à ce regard. L'incident lui plaisait au suprême degré. C'était une péripétie nouvelle apportée au drame et qui poussait la curiosité de tous jusqu'à la fièvre.
Notez que cette curiosité endémique de nos Parisiens n'empêche ni la compassion, ni aucun bon sentiment. En nul autre pays du monde les chagrins d'un héros de mélodrame ne font couler tant de larmes qu'à Paris.
Seulement, en place publique comme au théâtre, l'émotion a son côté amusant qu'il est permis de cueillir.
Chacun regardait l'inconnu et s'étonnait de ne l'avoir pas encore remarqué. C'était bien vraiment une figure fatale comme disaient volontiers les romans de cette époque. Sa tête ne ressemblait point à celles qu'on rencontre du matin au soir dans la rue.
Mère Noblet dit la première.
—Il a l'air méchant, c'est un étranger.
—Et surtout calé! ajouta une dame sans cavalier, dont l'accent n'avait rien de malveillant.
—Un beau mâle, oui-da! fit observer une autre personne du sexe qui avait dépassé la quarantaine.
—Ses yeux font peur! murmura une jeune ouvrière. Une bonne d'enfant ajouta:
—Dire qu'on rencontre de cela à Paris!
Les petits n'étaient pas éloignés de le prendre pour l'ogre et le regardaient avec de grands yeux épouvantés.
Il n'y avait pour ne le point voir que Lily, la pauvre créature. Elle restait affaissée sur elle-même au pied de son arbre, les yeux fixes et sans lumière. Sur ses lèvres qui remuaient lentement, sans produire aucun son, un nom se devinait, toujours le même, le nom de sa fille: Justine.
Le cercle s'était resserré autour de l'inconnu qui venait d'abaisser les deux mains de Médor, en disant avec un fort accent étranger que personne n'avait jamais entendu:
—Laissez-moi, je ne m'échapperai pas.
Sa voix était sourde et grave.
—Pas de danger qu'il s'échappe! cria un gamin, moins haut qu'une botte, on veille au grain par ici!
—Son affaire est bonne, ajouta mère Noblet. Il donnera des dommages et intérêts.
—Mais que voulait-il faire de l'enfant? demanda un naïf au second rang.
—On en a besoin quelquefois comme ça, dans les grandes familles, répondit d'un air important la jeune ouvrière, pour la chose des successions.
—Ou perpétuer le nom des nobles, fit sa voisine, c'est connu.
—Sans compter, insinua la dame sans cavalier, que la petite mère est jolie comme un cœur, et qu'on a pu subtiliser l'enfant pour faire suivre la mère.
Cette idée eut un succès. Elle produisit un mouvement dans la foule qui eut envie d'applaudir. Désormais, l'étranger qui avait la barbe trop noire, atteint et convaincu d'être un traître de mélodrame, était percé à jour.
Dans la foule, on cria:
—Ici les gardiens! Et d'autres:
—Voilà les sergents de ville!
Il était temps d'arrêter ce coupable, et, contre l'ordinaire, les sergents de ville avaient aussi du succès.
L'opinion publique est sujette à de singulières erreurs; elle accuse volontiers de brutalité ce corps utile des sergents de ville dont le costume sert de modèle aux tailleurs de l'École polytechnique. Je parie qu'en prenant au hasard un sergent de ville et en mettant un œuf dans sa poche, vous retrouverez l'œuf intact au bout de huit jours.
C'est l'état paisible par excellence, pratiquant avec religion la philosophie péripatéticienne et dévot à la maxime festina lente.
Ils arrivent toujours quand la roue a passé sur la jambe de la vieille dame renversée; jamais on ne les voit qu'au moment où la rixe s'apaise, et je sais beaucoup de fâcheux esprits qui demanderaient leur suppression, s'il n'était bien doux de les contempler, arpentant le trottoir, causant deux par deux, trois par trois, de choses honorables, et présentant l'image consolante de ce suprême farniente qui est la récompense des justes aux Champs-Elysées.
Les sergents de ville arrivaient, fidèles à leur devise: «Mieux vaut tard que jamais.» Ils ne se pressaient pas, de peur de casser l'œuf. Derrière eux venaient deux hommes qui n'avaient pas d'uniforme, mais que personne n'eût pris pour vous ou moi.
Une partie de la foule courut à eux et les entoura pour les mettre au fait de l'affaire.
Elle était bien simple; il y avait là un malfaiteur, anglais, russe ou de quelque autre pays suspect qu'on venait de prendre en flagrant délit de vol d'enfant, c'est-à-dire, non pas lui, mais sa complice, une femme déguisée en sœur grise, à qui il avait donné devant témoins, une bourse pleine d'or.
Peut-être est-ce ici la raison qui pousse la prudence des sergents de ville jusqu'à l'immobilité. Ils savent de quelle manière Paris s'y prend pour raconter une histoire.
D'un air sérieux, mais sceptique, les deux fonctionnaires abordèrent l'attroupement.
Ils avaient les mains derrière le dos, ce qui fait partie du fourniment.
À leur suite marchaient toujours les deux hommes en bourgeois.
Vingt voix dirent avec colère:
—C'est ça, ne vous pressez pas!
—L'enfant voyage pendant ce temps-là!
—Allons, pas de faiblesse parce qu'il s'agit d'un milord!
—Et qui gagnera mon pain, si je n'ai plus la confiance des familles? ajouta mère Noblet. Le voilà; empoignez-le!
Médor étendit sa main crispée en disant:
—Devant Dieu! je jure que c'est lui!
Les deux sergents de ville écartèrent un peu trop sans façon ceux qui gênaient leur passage. Dans ces choses accessoires, il est permis de leur conseiller plus de moelleux.
Quand ils furent en face de l'inconnu, l'un d'eux lui dit tranquillement:
—Vos papiers, s'il vous plaît.
—Qu'est-ce que ça fait les papiers! cria-t-on de toutes parts. Ils en ont tous des papiers. L'enfant! l'enfant!
Celui des deux sergents de ville qui n'avait pas parlé répondit:
—Donnez-nous la paix et au large! circulez!
Il y eut un grand murmure, mais le sergent fit un pas en avant et la foule recula.
Ce mouvement mit à découvert la Gloriette, toujours accroupie et n'ayant aucune conscience de ce qui se passait autour d'elle. Médor, qui n'avait plus à garder l'accusé, vint à elle et essaya de la relever. Elle lui sourit sans rien dire, faisant signe qu'elle voulait rester ainsi. Médor s'agenouilla auprès d'elle.
La foule ne donna point attention à cela.
Tous les yeux étaient sur le milord, tiré ainsi par l'animadversion publique, au grand mépris de toutes les notions acceptées sur la couleur du teint et du poil des Anglais. La foule espérait qu'il n'avait point de papiers, car au lieu d'atteindre son portefeuille, le milord, d'un air embarrassé, semblait chercher des paroles d'explication.
Le sergent de ville, défiant par devoir, mais poli à cause du «beau linge», tendait la main d'un air calme et fier.
—C'est un faux milord! suggéra le gamin. Il n'a pas sur lui la preuve de sa naissance!
—Il n'en manque pas, soupira la dame isolée, qui font de la poussière et qui n'ont rien sur eux!
—Voilà plus de vingt ans que je fais les promenades avec succès, disait cependant mère Noblet au second sergent de ville. Un temps qui fut, on aurait serré les pouces de ce polisson-là dans un étau de taillandier jusqu'à ce qu'il ait dit où est la petite et payé gros pour la mère, qui me devrait bien quelque chose en ce cas-là...
—Oh! oh! fit l'assistance en resserrant le cercle, attention! Le voilà qui met la main à la poche! Il a son passeport!
L'étranger, en effet, déboutonnait lentement le revers de sa redingote noire. Il prit dans la poche de côté un portefeuille où il choisit, parmi plusieurs papiers, une simple carte de visite qu'il tendit au sergent de ville.
—En voilà une belle preuve! grondèrent quelques voix.
Mais à la vue du nom gravé sur la carte, le sergent de ville ôta son tricorne comme si c'eût été un simple chapeau bourgeois.
Les deux hommes sans uniforme qui se tenaient à quelques pas échangèrent un regard.
—C'est sûr qu'il a l'air de quelqu'un comme il faut, murmura la dame sans cavalier.
—Avez-vous jamais vu! gronda la Bergère au comble de l'indignation; il ne manquerait plus que de lui faire des excuses!
—Monsieur le duc, dit en ce moment le premier sergent de ville d'une voix basse mais distincte, je vous demande pardon, j'ai dû accomplir mon devoir.
—Voilà, conclut amèrement la mère Noblet. Ni vu ni connu! Et moi mon commerce est flambé! Ah! les riches!
Une huée bruyante s'éleva de la foule.
—L'enfant! l'enfant! l'enfant! criait-on.
La Gloriette mit sa main sur l'épaule de Médor et lui demanda:
—Quel enfant?
On eût dit qu'un travail se faisait en elle et que son intelligence allait s'éveiller. Médor ferma ses gros poings et sa voix domina tous les autres bruits.
—Je n'ai pas menti, dit-il, l'homme a causé avec la voleuse d'enfants. Si on le laisse s'en aller, je le suivrai... et je l'aurai!
La Gloriette répéta en regardant le vague:
—La voleuse d'enfants...
Puis elle devint attentive, et sa pauvre jolie tête se redressa dans une pose inquiète.
Les groupes s'agitaient en colère; on se montrait au doigt l'étranger qui reboutonnait sa redingote paisiblement. Madame Noblet ordonna à son troupeau de se mettre en rangs et dit à Médor avec rudesse:
—À ton ouvrage, toi!
—Non, repartit Médor, celle-là est trop malheureuse, je reste avec elle.
—Ah! fit la Gloriette qui l'interrogea d'un regard éperdu, est-ce moi?... est-ce moi qui suis trop malheureuse!
La Bergère s'élança vers les sergents de ville pour faire respecter son autorité, mais ceux-ci, qui jugeaient l'affaire finie et bien finie, se mirent dos à dos pour prononcer le commandement sacramentel:
—Circulez!
—Mais l'enfant! l'enfant! répéta l'assistance.
Médor ajouta:
—Et la mère!
—Où est la mère? demanda un des sergents.
Personne ne répondit, parce que la Gloriette venait de se mettre sur ses pieds. Elle semblait attendre que quelqu'un parlât. Le sergent la devina et marcha vers elle.
—Vous allez suivre ces messieurs au bureau de police de votre quartier, lui dit-il avec douceur, en montrant les deux agents. C'est heureux qu'ils se soient trouvés là à la gare, vous ferez votre déclaration. S'il y a des témoins, ils déposeront. La Gloriette avait ses grands yeux fixés sur lui.
—C'est donc moi! murmura-t-elle. Tout ce monde-là est ici pour moi! Et on m'a volé ma Petite-Reine!
Médor la prit dans ses bras pour l'empêcher de tomber à la renverse.
Tous les bruits étaient morts comme par enchantement. Un silence profond entourait cette scène. L'angoisse des mères est contagieuse entre toutes. On voyait un large cercle de figures attristées, dont l'expression avait quelque chose de respectueux.
—Je l'ai quittée ce matin, poursuivit la Gloriette; chaque fois que je la quittais, j'avais peur. Il me semblait que j'étais trop heureuse, et qu'on me prendrait mon bonheur. J'ai pensé à elle tout le long du chemin, à elle, rien qu'à elle. Jamais je ne pense qu'à elle... Etes-vous bien sûr qu'on me l'ait volée? Pourquoi me l'aurait-on volée? À quoi peut-elle leur servir, puisqu'ils ne sont pas sa mère!
Elle disait tout cela lentement et presque à voix basse, mais chacun l'entendait, même aux derniers rangs de la foule.
Deux grosses larmes, les premières qu'elle eût versées, coulaient sur sa joue pâle.
—On la retrouvera, insinuèrent quelques voix compatissantes.
La Gloriette se raidit dans les bras de Médor et ses yeux lancèrent un grand éclair, mais sa voix resta faible et brisée, tandis qu'elle disait:
—Que veut-on pour la retrouver? Je donnerai tout ce qu'on voudra, mon sang, ma chair... Ah! les ongles de mes doigts, et mes cheveux et mes yeux, et mon âme!
—En route, ordonna un des deux hommes sans uniforme, qui ajouta entre ses dents: Ça vous retourne, parole d'honneur!
Ils se dirigèrent, lui et son compagnon, vers la sortie. On ne les regarda pas. Le sergent de ville dit:
—Celles qui crient, ce n'est rien, mais de l'entendre plaindre si doucement, j'en ai le cœur étouffé.
Et c'était l'impression de tout le monde. Désormais ce n'était plus l'émotion théâtrale, la curiosité elle-même tombait devant cette déchirante douleur. La foule était comme la jeune mère, elle avait le cœur étouffé.
L'étranger que le sergent de ville avait appelé monsieur le duc et qui avait excité un instant les violents soupçons de la cohue n'avait point profité de la liberté qui lui était donnée. Il restait toujours à la même place et toujours regardant.
Au moment où l'on se mettait en marche, il fit quelques pas vers le groupe principal et aborda les représentants de l'autorité.
—Ce jeune homme a dit vrai, prononça-t-il avec une extrême difficulté en désignant du doigt Médor. J'ai vu la voleuse d'enfants, je lui ai parlé. Conduisez-moi chez le magistrat.
—Vous êtes donc un brave homme, vous! s'écria Médor chaudement.
Il traduisait ainsi avec tant de naïveté la surprise qui était sur tous les visages que l'étranger eut un grave sourire.
—Oui, répondit-il, je suis un brave homme.
Quand il souriait, sa physionomie était remarquablement belle. Il prit avec les sergents de ville la tête de la nombreuse colonne qui descendait vers la place Valhubert.
Les opinions de la foule sont changeantes: elle est femme. La foule n'était pas éloignée maintenant de voir en cet homme, atteint et convaincu naguère de vampirisme, un héros de roman ou même un ange sauveur.
Le premier sergent de ville aidait Lily à droite, pendant que Médor la soutenait à gauche, puis venait la Bergère avec son troupeau, puis la masse du public qui n'avait pas sensiblement diminué.
La Bergère faisait remarquer, autant qu'elle le pouvait, le bon ordre de son petit bataillon.
Comme on dépassait la grande grille, Lily, qui, en apparence, était restée insensible depuis ses dernières paroles, étendit ses bras vers la marchande de jouets et de gâteaux, établie à droite de l'entrée, et un profond sanglot souleva son sein.
—Est-ce vrai, vraiment, ce qu'on dit? demanda la marchande. A-t-on détourné ce joli bijou de Petite-Reine?
—C'est vrai, balbutia Lily, vrai, vrai!... Hier elle s'est arrêtée ici, elle a voulu une bouteille de dragées...
—Et tout ce qu'elle voulait, elle l'avait, dit la marchande. Quand vous n'aviez pas d'argent, je vous faisais crédit de si bon cœur!
—Je l'ai quittée, toute la moitié d'un jour... et on me l'a volée!... Ah! c'est vrai, vrai, vrai!
Ses larmes coulaient avec plus d'abondance, et sa parole prenait plus de volubilité. La fièvre venait.
—Allons, du courage! dit le sergent.
—Toute la moitié d'un jour, répéta la Gloriette. Chaque minute peut apporter un malheur. Ah! celles qui sont riches! celles qui n'ont pas besoin de donner leurs petits à garder!
—C'est ça! gronda mère Noblet en passant à son tour devant la marchande. C'est à moi la faute! elle va me demander une rente. Je connais mon affaire... Et la maison est abîmée!... parce qu'on laisse entrer des communiantes, et des collèges, et des tourlourous, la misère! et des nourrices, la grêle! Il sera bientôt permis d'amener des chiens enragés, va comme je te pousse! Ce n'est pas moi qui défendrai le gouvernement, si on fait des barricades!
On marchait. De tous côtés les gens accouraient sur la place pour voir. Voir! la passion des grands et des petits! Et ils voyaient Lily aller, échevelée, admirablement belle dans ses larmes.
Et dès qu'on avait prononcé le nom de Petite-Reine, ils comprenaient. C'était le quartier. La plupart connaissaient Petite-Reine. Vous eussiez dit un deuil public. Il y en avait qui pleuraient, des femmes, des hommes aussi, quand Lily les regardait de ses grands yeux baignés, et en gémissant:
—Je ne l'ai plus! ils me l'ont volée! c'est vrai! c'est vrai! c'est vrai!
À la tête du pont d'Austerlitz, la Gloriette s'arrêta brusquement. Elle se dégagea des deux bras à la fois et essuya ses yeux. Là le terrain se relève; en se retournant elle put voir le Jardin des Plantes par-dessus le flot de têtes qui l'en séparait. Elle murmura, perdant une idée qu'elle avait:
—Tous ceux-là sont ici pour elle. On l'aimait bien. S'ils cherchaient tous, comme je chercherai, le jour, la nuit...
—Moi, je chercherai, prononça une voix à son oreille, le jour, la nuit...
Elle regarda celui qui parlait. La pauvre figure de Médor était toute bouffie de larmes.
—Demain, dit-elle, tous ceux-là auront oublié...
—Moi, interrompit résolument Médor, je n'oublierai jamais!
Lily, au lieu de remercier, haussa les épaules comme un enfant à qui on promet une chose impossible.
—Vous verrez, dit Médor avec simplicité.
Mais l'idée de la Gloriette lui revenait.
—Je veux retourner! je veux retourner s'écria-t-elle, on n'a pas cherché, le jardin est grand, et elle est si petite. Pour la cacher, il suffit d'une touffe de fleurs. Aujourd'hui, tout le monde est avec moi, personne ne refusera de chercher pour l'amour de moi, mais demain...
«Et puis, s'interrompit-elle, résistant à ceux qui la soutenaient, j'ai oublié quelque chose là-bas... Vous ne me croyez pas, mais je vous assure que j'ai oublié quelque chose... Écoutez! mère Noblet me montrera l'endroit où elle l'a vue pour la dernière fois... et je retrouverai la place de son petit pied chéri... et j'emporterai la terre... et je l'aurai... et je la garderai...
Un sanglot la suffoqua.
—Voyons! voyons! dit le sergent, dont la paupière battit.
Et comme Médor faisait mine de se révolter, il ajouta:
—Bonhomme, j'approuve ta sensibilité, mais le temps presse. Monsieur Picard et monsieur Rioux me font signe là-bas... J'ai idée qu'ils veulent battre la foire au pain d'épice, dont c'est le dernier jour, place du Trône. En avant!
Médor comprit et enleva la pauvre Gloriette qui ne résistait plus.
Monsieur Picard et monsieur Rioux, les deux agents, avaient disparu.
La procession continua sa marche. À mesure qu'on approchait de la rue Lacuée, l'intérêt des passants augmentait. Sur la place Mazas, le convoi se recruta de tous les badauds rassemblés autour de la danseuse de corde qui est là en permanence et dont Petite-Reine était une cliente assidue. La danseuse de corde vint elle-même avec ses trois petites filles et ses deux petits garçons qui ne se ressemblaient point entre eux.
La Gloriette sembla frappée; elle regarda attentivement la famille de la saltimbanque et murmura:
—Sont-ils bien à elle, tous ces enfants?
—Les mamans sont sorcières, dit le sergent. On va éplucher le Trône. En avant! en avant!
Mais c'étaient maintenant des voisins qui se présentaient sur la route, des gens que Lily voyait tous les jours, et qui tous les jours arrêtaient Petite-Reine pour avoir un baiser ou un sourire.
—Est-ce bien vrai? est-ce bien vrai? Elle était si mignonne ce matin, en partant pour la promenade! Elle se tenait si droite! elle tournait si bien ses jolis pieds en dehors.
—Elle m'a dit bonjour en passant...
—Elle riait, elle chantait...
—Ils me l'ont prise! répondait la Gloriette. Je suis toute seule, je n'ai plus rien, c'est bien vrai, c'est bien vrai!
—Et il faut que ce soit celle-là pour la première fois que ça m'arrive! ajoutait la Bergère qui pleurait aussi sous son grand chapeau de paille: une enfant si connue! mon commerce est flambé, je n'ai plus que l'hôpital!
Par le fait, mère Noblet n'eut pas besoin, ce soir-là, de reconduire ses brebis à domicile.
Tout le long du chemin, on put voir les parents qui venaient l'un après l'autre reprendre leurs enfants sans mot dire, et les emportaient comme une proie.
Quand on arriva devant la maison du commissaire de police, la Bergère n'avait plus de troupeau.
Elle croisa ses mains sous son vieux châle, et lança à Lily un regard plein de rancune en disant:
—Et c'est elle qu'ils plaignent!
On la fit entrer au bureau de police sur les pas de la Gloriette, qui gardait maintenant le silence, affaissée dans sa douleur. Une douzaine de témoins, choisis un peu au hasard, furent introduits, et la grande masse de l'attroupement resta dehors.
Le milord, comme on persistait à appeler dans la foule cet étranger qui avait le teint d'un sang-mêlé, était déjà dans le cabinet du commissaire, avec les deux agents et un des sergents de ville.
Dans la pièce d'entrée, où se tenait le secrétaire, on donna une chaise à Lily, près de qui Médor restait comme une sentinelle.
—Ça fait pis qu'une émeute, dit le second sergent de ville au secrétaire. Depuis douze ans que je suis dans la partie, jamais je n'ai rien vu de pareil. Cette bichette-là, c'est comme si on avait enlevé une princesse.
Le secrétaire, attentif, ayant mis la plume à l'oreille, il fallut, pour la centième fois, entamer le récit détaillé de ce qui avait eu lieu. Lily pleurait silencieusement; la Bergère ponctuait les phrases, en disant:
—Et c'est moi qui en pâtirai! moi toute seule! vous verrez! Dans le cabinet voisin il n'y avait plus personne que le milord assis auprès du commissaire de police qui l'écoutait avec une respectueuse déférence, gardant à la main une large carte sur laquelle étaient inscrits ses noms et qualités.
«Hernan-Maria Gerès da Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de première classe, envoyé de S. M. l'empereur du Brésil.»
Le duc de Chaves parlait lentement et avec une extrême difficulté, mais vis-à-vis d'un magistrat, il avait repris tout naturellement le ton qui convenait à sa dignité.
—Pour des motifs qui me sont personnels, dit-il, je m'intéresse à l'enfant et à la mère. J'aurais pu tout à l'heure réparer le mal rien qu'en étendant la main, car le hasard m'a placé sur le chemin de la misérable créature qui a détourné l'enfant, mais la peine que j'ai à parler votre langage, mon désir de garder l'incognito et encore une circonstance qu'il me plaît de ne point mentionner: tout cela joint à une certaine timidité produite par mon ignorance de vos usages et de vos mœurs (je suis à Paris seulement depuis un mois) m'a empêché de parler et d'agir. J'ai laissé échapper l'occasion et j'en ai un regret mortel, car les larmes de cette malheureuse jeune mère m'ont percé le cœur. Tout ce que je puis faire, c'est de fournir le portrait exact de la femme qui a enlevé l'enfant.
Le commissaire de police prit la plume et écrivit sous sa dictée le signalement minutieux de Saladin déguisé en femme.
—Monsieur le duc, dit-il quand ce travail fut achevé, m'est-il permis d'interroger Votre Excellence?
—Cela vous est permis, répondit le duc de Chaves.
—L'homme qui vous a introduit m'a dit que Votre Excellence avait parlé à la voleuse d'enfants.
—C'est la vérité.
—Il me serait utile de connaître les paroles échangées entre cette femme et Votre Excellence.
Le duc réfléchit quelques instants avant de répondre.
—Ce qui a été dit entre cette femme et moi, déclara-t-il enfin, n'a aucun trait à l'affaire présente, sauf ma première question et sa première réponse. Je lui ai demandé: Où menez-vous cette enfant?
—La petite vous connaissait?
—Oui, car elle m'a souri... La femme m'a répondu: Je suis gardienne chez mère Noblet, la promeneuse, et je conduis Petite-Reine au logis de son père où sa maman viendra la chercher.
—Est-ce tout?
—Non... La femme a ajouté quelques mots qui ne regardent que moi... et a fait appel à ma générosité.
Le commissaire de police mit la main devant ses yeux et enveloppa son interlocuteur d'un regard perçant.
—Vous lui avez donné? prononça-t-il tout bas.
—Oui, repartit le duc simplement. Je suis très riche.
—C'était une pure aumône?
Sous le bronze de sa peau, le duc rougit.
—Monsieur, dit-il au lieu de répondre et avec un visible embarras, dans mon pays, il est possible d'activer les recherches de la police avec de l'argent.
—En France, répliqua simplement le commissaire, les magistrats regardent toute offre d'argent comme la plus grave des insultes.
Le duc s'inclina, puis se leva.
—Je suppose bien pourtant, continua le commissaire, que Votre Excellence n'a point voulu outrager un honnête homme qui ne lui a jamais fait de mal. Je suppose encore, ou plutôt je suis certain, que Votre Excellence a des motifs tout charitables pour s'intéresser à cette affaire.
Peut-être y avait-il ici une toute petite pointe de moquerie, voilée sous la gravité respectueuse du débit. Le duc de Chaves se redressa.
—Je parle ainsi, poursuivit encore le commissaire, pour entrer, autant que cela est possible, dans les idées de Votre Excellence. En France, comme partout, l'administration emploie des subalternes. Ce sont même des subalternes qui cherchent et qui trouvent. Il est certain que l'argent met à leur disposition des moyens de trouver; il est certain aussi que la perspective d'une récompense les encourage et les stimule.
Le duc de Chaves prit dans son portefeuille deux billets de mille francs qu'il déposa sur le bureau.
—C'est trop, dit le commissaire en souriant. Nous n'avons pas de mines d'or chez nous. Avec la moitié de cette somme je ferai plus que le nécessaire, et il vous sera rendu compte de l'emploi de votre argent.
Il prit un des billets et écrivit quelques lignes sur un papier à tête imprimée qu'il présenta ouvert au noble Portugais.
—J'engage Votre Excellence à se rendre sur-le-champ chez monsieur le chef de la sûreté, à la préfecture, dit-il en se levant à son tour. Ce mot servira d'explication et, là-bas, l'autre billet pourra trouver son emploi.
Il salua respectueusement, et le duc prit congé.
Aussitôt qu'il fut sorti, le commissaire sonna. Picard entra.
—Il y a quelque chose là-dessous, lui dit le commissaire. Est-ce que la jeune femme est jolie?
—Plus que jolie, répliqua Picard. Elle est à croquer, malgré ses yeux rouges et ses pauvres joues pâles.
—Faites venir Rioux.
Rioux était un assez vilain bourgeois, mais un bel agent. Son profil affectait un peu la forme fuyante des têtes de levrettes, mais, en dépit de l'évangile phrénologique, il ne manquait pas d'intelligence. Il arriva tout soucieux.
—Ce duc avait sa voiture à la grande grille, dit-il; quoiqu'il soit entré au Jardin des Plantes par la porte de la rue Cuvier. C'est drôle.
—Et la voiture a suivi au pas derrière le monde, par le pont d'Austerlitz, ajouta Picard, elle attend à la porte.
Le commissaire consulta sa montre d'un air égrillard.
—Chacun a ses petites histoires d'amour, fit-il en ramenant les faces de ses cheveux: ce sont des sauvages qui roucoulent comme des tigres, là-bas. Celui-ci n'a pas inventé la poudre. Je l'ai envoyé à la préfecture pour la règle, mais je ne serais pas fâché que le pot aux roses fût découvert par nous. Attention! il y a une prime.
—Le grand seigneur m'en avait l'air, répondit Picard. Je suis resté pour ça.
Rioux étendit les cinq doigts de sa maigre main.
—Preu! dit-il comme les enfants au jeu. J'ai un truc.
—Moi aussi, s'écria Picard. Ecrivons!
Ils saisirent à la fois leurs carnets, qui ne brillaient pas par la propreté, et tracèrent une ou deux lignes au crayon. Le commissaire lut d'abord le truc du brigadier et dit: Pas mal! Il jeta les yeux sur celui du sergent de ville et se prit à rire.
—Le même! fit-il. Ex aequo. Ça doit être bon. Carte blanche et cent francs de mise en train pour les frais. Cinq cents au gagnant. À Dieu vat!
Rioux et Picard se précipitèrent dehors.
Le commissaire avait lu sur leurs carnets la même phrase, écrite lisiblement, avec des orthographes diverses, mais également fautives.
«Faire aujourd'hui même l'épluchage de la foire au pain d'épice.»
Rioux et Picard montèrent fraternellement en fiacre place Mazas, car il s'agissait de se hâter.
—Ma vieille, dit Rioux, la prime ne nuit pas, mais j'y mettrais du mien pour retrouver la petiote.
—Rapport à la jeune dame, répliqua Picard, compris, le sentiment, je le partage.
—Et on va y aller comme des tigres pas vrai?
—À l'œuf! mêle-t-on?
—On mêle... Au galop, le cocher!
Saladin ne se doutait guère d'être serré de si près.
Il ne savait pas que l'ennemi allait l'attendre dans ses propres quartiers.
Il avait manœuvré comme un ange, et nous ne pouvons nous dispenser de donner au lecteur les détails de son expédition, en faisant toutefois observer qu'il était bien jeune. On ne peut demander la perfection à la quatorzième année. Plus tard, il devait se comporter mieux encore.
Les enfants sont conduits par de singuliers caprices, et Petite-Reine avait les défauts de ses qualités. À force d'être sociable et «gentille avec le monde», elle arrivait à être un peu banale, toujours prête à prodiguer des caresses, pour faire naître ces sourires d'admiration qui partout l'accueillaient. Elle aimait son succès, il lui fallait sa vogue, et la Gloriette, hélas! n'avait pas peu contribué à exalter ce besoin d'être adulée.
Ces murmures d'admiration que soulevait le passage de l'enfant-bijou c'était la vie, c'était le bonheur de la pauvre Gloriette.
Au Jardin des Plantes, quand pour la première fois le regard de Petite-Reine était tombé sur madame Saladin, l'impression avait été une vive répugnance et un mouvement de frayeur instinctive. Le voile bleu pendu au béguin, surtout, lui faisait peur.
Sans le hasard qui avait permis à madame Saladin de montrer son talent pour tourner la corde, l'impression aurait eu de la peine à s'effacer, mais Petite-Reine avait été applaudie grâce à cette vieille qui avait mis un voile bleu, et bientôt après cette même vieille lui avait donné un sucre de pomme. Petite-Reine était gourmande presque autant que coquette et amie des bravos. La connaissance fut faite.
Quand arriva la bagarre que nous avons amplement décrite, madame Saladin trouva moyen de placer la foule entre Petite-Reine et le troupeau. Elle lui donna le bonhomme en pain d'épice qui enchanta l'enfant et détourna son attention pendant deux grandes minutes.
C'était plus qu'il n'en fallait. Madame Saladin, qui déjà gagnait au large vers l'extrémité du bosquet, saisit tout à coup Petite-Reine dans ses bras en disant d'une voix étouffée:
—Prends garde! prends garde! les lions sont échappés! Vois comme les demoiselles de la communion se sauvent!
Il y avait en effet un mouvement dans la foule, et les communiantes s'éloignaient. Petite-Reine, épouvantée, regarda et vit les lions. Les enfants voient tout ce qu'ils craignent et tout ce qu'ils désirent. Elle mit sa tête dans le sein de madame Saladin, qui se prit à courir en disant:
—N'aie pas peur! je les tuerai s'ils veulent te faire du mal. Petite-Reine se serrait de toutes ses forces contre sa protectrice qui s'arrêta dans l'allée des Robinias, où elle entama un tout autre genre de travail.
—Est-ce que tu ne te souvenais pas de moi? demanda-t-elle. Justine découvrit sa jolie petite figure pour la regarder avec étonnement.
La prétendue vieille marchait toujours, mais moins vite, pour ne pas éveiller les soupçons. Les communiantes étaient dépassées.
—Et les lions? fit l'enfant.
—Ils sont enchaînés, on les a repris.
—Retournons à mère Noblet, alors.
—Nous y allons, tu vois bien! fit madame Saladin qui tourna l'angle de la grande allée du milieu.
—Mais non! repartit Justine, cherchant à s'orienter, c'est là-bas qu'est mère Noblet, sous les arbres.
—Est-elle drôle! s'écria la vieille en la mangeant de baisers. Elle veut savoir ça mieux que moi!... alors, tu m'avais tout à fait oubliée, petiote?
Elle lui fourra un biscuit entre les dents.
—Le joli petit ange! dit un groupe de dames à la hauteur de la fosse aux ours. Voyez donc cet amour!
Petite-Reine fut aussitôt distraite et envoya aux dames un beau sourire avec un baiser. Saladin la mit à terre et lui dit à l'oreille:
—Fais-leur voir comme tu marches bien!
Et l'enfant, reprenant aussitôt son rôle de petite merveille, marcha en se tenant droit, en balançant sa crinoline bouffante et les pieds bien en dehors.
—Pour ta peine, reprit Saladin qui passa la porte du jardin zoologique, je vais te montrer les gros moutons et les cocottes qui vont dans l'eau... C'est étonnant comme les enfants oublient! Te souviens-tu de petit père, au moins?
Justine s'arrêta court, ouvrant ses grands yeux qui interrogeaient.
—Viens, continua la prétendue vieille. C'est moi que tu appelais bobonne, en ce temps-là...
—Quand donc? interrompit l'enfant dont la curiosité s'éveillait.
—Viens!... au temps où tu étais bien riche. Tu dormais dans un berceau tout plein de dentelles.
—Mère m'a dit cela! murmura l'enfant.
—Tous les matins et tous les soirs, tu pries le bon Dieu pour petit père, pas vrai?
—Ah! je crois bien!... comme tu vas vite!
—Voici les cocottes, annonça madame Saladin, arrivant au parc des oiseaux aquatiques. Est-elle laide, celle-là qui se tient sur un pied, avec son bec pointu! regarde!... Seras-tu bien contente quand tu vas revoir petit père!
Justine sauta de joie.
—Est-ce que c'est aujourd'hui? s'écria-t-elle.
Saladin la reprit dans ses bras, car il était sur les épines. Le temps passait. D'une minute à l'autre, on pouvait le poursuivre.
—Écoute, dit-il en baissant la voix, il y a des méchants, des bien méchants, qui empêchent ton petit père de demeurer avec ta petite mère. Tu étais trop petite, on ne pouvait pas t'expliquer ça.
Justine fit un signe d'intelligence; elle était tout oreilles.
—Alors, continua Saladin qui pressait le pas, petite mère m'a dit: «Bobonne, il faut que le père la voie. Quand il l'aura vue si mignonne, si jolie, avec ses joues roses, ses cheveux blonds et ses yeux bleus...»
—Et mes belles bottines, ajouta Petite-Reine.
—«Et ses belles bottines, et son toquet à plumes... alors, il voudra la voir toujours!»
—Mais, voulut objecter l'enfant, mère Noblet...
—Attends donc... alors, petite maman a fait mine de s'absenter aujourd'hui...
—Pourquoi?
—À cause des méchants. Et si nous en rencontrons, des méchants, prends bien garde! il faut rire et m'embrasser bien fort... On peut en trouver plus d'un avant la maison tout en or où est petit père, dans la ville des nobles et des riches.
Vaguement, Justine avait peur, mais ce n'était rien auprès de l'idée de petit père et de sa maison tout en or.
—Comment sont-ils faits, les méchants? demanda-t-elle.
—Ils sont noirs... et d'autres couleurs. Alors tu comprends. Petite maman a été en avant...
—Chez papa! s'écria Justine qui battit des mains dans sa joie.
—Juste! chez petit papa chéri. Elle nous attend.
Ils avaient traversé tout le jardin zoologique, et sortaient par la petite porte de la rue Cuvier.
Justine ne faisait plus attention à rien, sinon à ce conte de fées où elle jouait un rôle.
Madame Saladin, triomphant à la vue de cette issue qui était pour elle le port, prit dans sa poche son dernier biscuit et le mit entre les lèvres de Petite-Reine.
Mais c'est au port qu'on échoue souvent. Au moment où Saladin venait de dépasser le factionnaire, il se trouva face à face avec une figure de connaissance: l'homme au teint bronzé qui, la veille au soir, était entré sur les pas de la Gloriette, dans la baraque de madame Canada.