Saladin ne s'attendait pas à cela. Au premier instant sa terreur alla jusqu'à l'angoisse.
—Tu trembles? lui dit Justine effrayée.
—C'est un méchant, balbutia Saladin.
—Alors il faut rire et t'embrasser?
Et Petite-Reine couvrit de baisers sa fausse bobonne, en ajoutant:
—C'est vrai qu'il est tout noir!
Le duc avait reconnu Petite-Reine du premier coup d'œil. Nous savons qu'un soupçon était né en lui et qu'il avait interrogé madame Saladin, nous savons aussi la réponse de madame Saladin.
Il nous reste à dire le surplus de l'entrevue: ce que monsieur le duc avait refusé de confier au commissaire de police.
Il y avait en ce Saladin, si remarquable dès son jeune âge, de la femme, de la vieille femme.
Notre siècle, du reste, est extraordinairement fécond en adolescents ratatinés. Nous voyons cela dans les lettres, dans les arts, partout, même dans l'amour. Chérubin a toujours quinze ans, mais il fait ses farces avec un lorgnon dans l'œil: il a mal aux dents, il craint les courants d'air, et porte de la flanelle sur la peau, en se moquant de ses illusions perdues.
Une vieille femme, sachant l'enfance sur le bout du doigt, n'aurait pas pris de meilleures précautions que Saladin, et sa conduite adroite mérite d'autant plus l'approbation des connaisseurs qu'en définitive il n'avait pu donner aux études de mœurs qu'une portion très minime de son temps, occupé qu'il était, depuis sa plus tendre jeunesse, à perfectionner son talent d'avaleur de sabres.
Il les avalait très bien au figuré comme au réel, et nous le verrons travailler sur un théâtre bien autrement important que celui de madame Canada.
Le trouble produit en lui par la rencontre de monsieur le duc de Chaves ne dura qu'un instant. Il ne savait point son nom; il le connaissait seulement pour l'avoir vu la veille dans cette position fâcheuse d'un homme du monde suivant une femme appartenant à la classe populaire.
L'idée lui vint tout à coup d'exploiter cette situation.
Faisant appel à son effronterie native, il intervertit les rôles résolument et attaqua au lieu de se défendre.
—Si vous vous dépêchez bien vite, mon prince, dit-il, vous allez peut-être encore la rencontrer là-bas... N'ayez pas peur: le factionnaire ne peut pas nous entendre, et d'ailleurs il s'en bat l'œil, ce brave militaire.
Le duc avait le rouge au front. Pour riposter à de pareilles attaques, même quand on est grand de Portugal de première classe et qu'on a affaire à la plus misérable des créatures, il faut avoir le mot net et précis qui remet chacun à sa place.
Le duc parlait français avec difficulté.
Il garda le silence et fit mine de s'éloigner. Saladin l'arrêta sans façon, il prétendait pousser plus loin sa victoire.
—Tu vois si je m'embarrasse des méchants! dit-il à Petite-Reine. Si je veux, il va me donner de l'argent, regarde!
Et barrant le passage à son adversaire, il ajouta insolemment:
—Les femmes d'âge comme moi ça voit tout, possédant un coup d'œil d'Amérique. Je m'ai aperçu de la chose dès la première fois que vous avez rôdé autour de chez nous et je me suis dit: voilà un beau brun qui perdra son temps et sa peine, si je ne m'en mêle pas un petit peu, car la personne est vertueuse comme l'or pur...
«Voyons voir! s'interrompit-il, parce que le duc faisait le geste de l'écarter pour passer son chemin, ne méprisez pas le monde. Etes-vous généreux? Payez quelque chose à la minette et on glissera un ou deux mots avantageux pour vous dans l'oreille de vous savez bien qui.
Il tendit la main vaillamment.
Le duc de Chaves hésita, puis y déposa une pièce d'or, après avoir baisé le bout des doigts de l'enfant. Il dit ensuite:
—Je vous défends de parler de moi à la mère de cette fillette.
Et il s'éloigna.
Un fiacre passait. Saladin eut envie de lancer Petite-Reine en l'air, comme il en agissait avec sa casquette aux heures de triomphe, pour la rattraper à la volée, mais il se contint, bornant sa joie à crier tout bas:
—Sauvés! sauvés, mon Dieu! Merci, la Providence! les jambes n'y étaient déjà plus, et on nous aurait rattrapés au demi-cercle... As-tu vu, bichette, comme j'arrange les méchants! Nous allons arriver chez petit père en carrosse.
Il arrêta le fiacre et y monta sous les yeux du factionnaire qui avait suivi toute cette scène d'un regard curieux et qui reprit sa promenade en disant à part lui:
—Elle est cocasse, la bonne sœur, et le basané a eu un rude coup de soleil. C'est peut-être le père de la moutarde, au moyen de l'adultère ou autre inceste... on y voit des choses qui sont farces dans Paris.
Le fiacre trottait déjà vers la place Saint-Victor; Saladin avait dit au cocher:
—Place du Panthéon.
Il avait son plan arrêté désormais. Il voulait prévenir toute possibilité de poursuite.
Justine adorait aller en voiture, elle s'assit bien sage, sur la banquette de devant, faisant bouffer sa robe comme une petite dame et demanda:
—Est-ce bien loin, chez papa?
—Non, répondit Saladin, qui pensait à part lui: cette barbe noire de mulâtre paierait peut-être des mille et des cents pour ravoir la minette et l'offrir à la mère comme un bouquet. Moi, en reprenant ma figure naturelle de joli garçon, je pourrais me présenter comme sauveteur... mais s'il me reconnaissait! Il doit avoir une poigne d'enragé, ce particulier-là... Je préfère les cent francs de maman Canada. C'est plus modeste, mais moins dangereux.
—Je m'ennuie! dit Petite-Reine, c'est trop loin.
Saladin la mit sur ses genoux.
—Combien y a-t-il encore de chemin? demanda-t-elle.
—Nous allons changer de voiture pour aller plus vite, répondit Saladin qui se pencha à la portière et commanda: Vous arrêterez rue de l'Estrapade.
«Dans la maison tout en or, ajouta-t-il, en faisant sauter Petite-Reine, tu auras une voiture en rubis, traînée par quatre chèvres qui ont les cornes rose et bleu de ciel.
—Tu as pourtant l'air bien pauvre, dit Petite-Reine sans trop de défiance.
—C'est pour tromper les méchants, répondit Saladin.
Le fiacre s'arrêta. Saladin regarda par l'une et l'autre portière, puis il paya avec l'argent de monsieur le duc et il fit descendre Justine.
Il la prit par la main, il entra chez un pâtissier pour renouveler sa provision de friandises; rien ne lui coûtait.
Mais il réfléchissait laborieusement et se disait:
—Tout ça n'est rien. Si on avait sa chambre en ville, on irait tout uniment changer de hardes et faire un peu la toilette à la petiote. Car je ne veux pas que papa Échalot et madame Canada devinent mon truc, et je ne veux pas non plus qu'ils reconnaissent la minette d'hier. Ils seraient capables de s'attendrir! Mais je n'ai pas de pied-à-terre et il faudra aller chercher ma défroque chez Languedoc, à La Pie voleuse. En plus que je ne sais pas vers quels rivages vogue présentement le Théâtre Français et Hydraulique... Je n'ai pas encore fait la moitié du chemin. Il y a de l'ouvrage!
—Dis donc, demanda-t-il brusquement en sortant de chez le pâtissier, comment t'appelles-tu, amour?
—Tu sais bien: Justine.
—Justine qui?
Petite-Reine le regarda bouche béante.
—Tu sais bien, répéta-t-elle.
—Certes, certes, je sais bien. C'est pour voir comme tu es avancée, trésor. Où demeures-tu?
—Chez nous, tu sais bien!
Saladin remercia encore le dieu des loups qui lui faisait la partie si belle.
—Où est-ce, chez toi, ma chérie?
—Au-dessus de la danseuse de corde, pardi! fit l'enfant avec impatience.
—Comme quoi les petits sont analogues aux chiens, pensa l'heureux Saladin. Quand on néglige de leur mettre au cou un collier avec plaque de cuivre, bernique!
Il insista pourtant:
—Je parie que tu sais le nom de ta mère? interrogea-t-il bien doucement.
—C'est maman, repartit Justine qui ajouta: ils l'appellent aussi la Gloriette... pourquoi?
—En route pour la maison tout en or! s'écria Saladin. Il n'y a pas d'ange pareil à toi dans le paradis! viens que je te recoiffe.
Il poussa la porte d'une allée noire, et d'un tour de main escamota le toquet de Petite-Reine qu'il remplaça par un mouchoir à carreaux. L'enfant voulut se fâcher, pour le coup, mais le rusé drôle se mit à la regarder avec admiration et battit des mains, en disant:
—Ah! comme te voilà belle! Si tu pouvais seulement te regarder un peu dans un miroir! Ton papa va te manger de caresses.
Il la reprit dans ses bras, un peu étonnée et craintive. Son plan était que le second cocher, en cas d'accident, ne pût donner le signalement de l'enfant, dont il couvrait maintenant le corps avec les pans de son vieux châle.
En marchant, il redoublait de gaieté, promettant monts et merveilles et dépensant des trésors d'éloquence à décrire les miracles de la maison tout en or.
Petite-Reine, étourdie, ne souriait plus, mais elle ne pleurait pas.
Ils arrivèrent ainsi à une place de fiacres, où Saladin choisit une paire de forts chevaux.
—À l'heure, dit-il en montant. 17, rue Saint-Paul, au Marais. N'allez pas trop vite, rapport à l'enfant qui est malade en voiture.
Petite-Reine, qui était déjà sur les coussins, entendit et dit:
—Mais non, je ne suis pas malade en voiture!
Saladin monta à son tour.
—Tais-toi donc, minette! fit-il en clignant de l'œil, c'est pour lui jouer une niche, tu vois bien!
—Je ne veux pas lui jouer de niche! s'écria Justine entrant en révolte avec la soudaineté des enfants idoles. Je ne suis pas malade, et tu es une menteuse!
Saladin entonna une chanson, pensant à part lui:
—Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait toujours bien fallu l'endormir pour faire ma visite à Languedoc. Va, trésor, on connaît son affaire. Tu vas bientôt commencer ton petit somme!
Il ne cessa de chanter qu'au moment où le fiacre s'ébranla. Petite-Reine le regardait d'un air boudeur. Il arracha d'un geste brusque son voile et son béguin du même coup, fixant sur l'enfant ses yeux ronds qu'il faisait à dessein terribles.
Petite-Reine ouvrit la bouche pour s'écrier, mais elle ne put. L'étonnement et la frayeur l'étouffaient.
Saladin se remit à chanter. En chantant, il ferma les portières et abaissa tous les stores l'un après l'autre, de sorte que l'intérieur du fiacre s'emplit d'une obscurité rougeâtre.
—Me reconnais-tu bien? dit-il en grossissant sa voix. Je suis un grand enchanteur. C'est moi qui avale des sabres, des couteaux, des poignards, des rasoirs et des serpents. Tu as dit que j'étais laid, et je te mène à l'ogre.
Il fit en même temps deux ou trois contorsions accompagnées de grimaces.
Petite-Reine, qui tremblait de tous ses membres, mit ses mains sur ses yeux.
—Et l'ogre va te manger! acheva Saladin terriblement.
Les mains de Petite-Reine glissèrent sur ses joues et tombèrent. Elle avait les paupières baissées. Elle sanglotait silencieusement.
C'est une science.
Certains procès qui effrayent de plus en plus souvent la conscience publique ont révélé ce hideux secret: il est plus facile et plus court d'endormir un enfant par les larmes que par le sourire. Les créatures dénaturées qui n'ont pas le temps de bercer leurs petits les font pleurer.
Il y a dans les larmes du premier âge un soporifique puissant qui jamais ne manque son effet. Les bêtes féroces qui viennent de temps en temps devant nos tribunaux répondre du dépérissement de leurs fils et de leurs filles savent cela; les voleuses d'enfants savent cela.
C'est une science comme celle qui consiste à dompter les chevaux sauvages par la faim et la douleur.
Mais on dit, et voilà ce qui oppresse bien autrement le cœur, on dit que la simple misère sait aussi cela. Pour gagner le pain qui nourrit l'enfant, il faut travailler sans trêve ni relâche. On n'a pas le loisir de bercer. Ce sont les pleurs de l'enfant qui gagnent sa vie.
Saladin savait tout. Pendant quelques minutes il regarda pleurer Petite-Reine dont la poitrine se soulevait par soubresauts convulsifs. Elle n'essayait plus de crier et ses yeux ne s'ouvraient pas.
Saladin n'était pas ému le moins du monde. Il avait la dureté froide du caillou, ce petit gaillard-là; il devait assurément faire son chemin dans les affaires.
En examinant le travail mystérieux des larmes qui peu à peu amenait le sommeil, il songeait, il combinait.
—Quant à être une jolie bestiole, se disait-il, jamais on n'aura vu sa pareille en foire. C'est bâti dans la perfection! Des épaules d'amour, quoi! et des mollets. C'est ça qui serait drôle, si elle devenait madame Saladin avec le temps. Eh! là-bas? madame la marquise de Saladin, peut-être, car je ferai mon trou, c'est sûr, comme un fer de pioche!
Il haussa les épaules en éclatant de rire.
—Il en passera de l'eau, sous le pont, d'ici là, murmura-t-il, mais ce n'est pas si bête que ça en a l'air. Y a manière d'avaler des sabres qui ne sont pas de la vieille ferraille, en gilet de satin et cravate de batiste, dans les salons des premières sociétés, pour soutirer des billets de mille, au lieu d'arracher des gros sous. Papa Similor, avant d'être une ganache, a connu le fil, fréquentant des banquiers et des colonels. Je lui tirerai bien quelque jour le fin mot de sa grande mécanique du Fera-t-il jour demain. C'est mort ou ce n'est pas mort, cette chose des Habits Noirs. Si ce n'est pas mort, on s'y fourre; si c'est mort, on peut la ressusciter.
Une plainte s'exhala des lèvres de Petite-Reine.
—La paix! fit-il rudement.
—Oh! mère! gémit l'enfant, viens, viens, je t'en prie!
—La paix! répéta Saladin.
Justine eut comme une faible convulsion, puis elle ne bougea plus. Saladin releva un des stores pour la regarder mieux.
—Partie! dit-il, bonsoir les voisins! Ça va se réveiller artiste et première élève de mademoiselle Freluche, seule héritière de madame Saqui.
—N'empêche, s'interrompit-il pour reprendre le cours de ses méditations, que tout dépend de la position qu'on occupe. Il y en a qui raflent des boisseaux d'or sans risquer le quart de ce que j'affronte, moi, pour grappiller cent francs. Seulement, ça vous fait la main, et il faut commencer par le commencement.
Le fiacre s'arrêtait devant le numéro 17 de la rue Saint-Paul.
—Cocher, dit-il, mon petit malade s'est endormi sur mes genoux, je ne veux pas le réveiller pour rien; voyez donc voir si c'est ici que demeure madame Guérinet, rentière.
Le cocher quitta son siège et revint au bout d'un instant. Quand il mit la tête à la portière, Saladin avait repris sa coiffure de béguine et tenait Justine dans ses bras.
Madame Guérinet, rentière, était, bien entendu, inconnue dans la maison. Saladin parut vivement contrarié et dit avec un gros soupir:
—Que voulez-vous, il y a des personnes qui ne sont pas honnêtes. C'est une fausse adresse, quoi, qu'on m'a donnée. Conduisez-nous au coin du boulevard de Montreuil et de l'avenue des Triomphes... Voyez si c'est pâlot, ce pauvre trésor!
—Une jolie petite fille, dit le cocher.
—C'est un garçon, mais c'est si mièvre! tout le monde le prend pour une fille.
Il embrassa l'enfant qui était entortillé dans le vieux châle, et le cocher reprit son siège.
La route entre la rue Saint-Paul et le boulevard de Montreuil qui touche à la barrière du Trône fut employée par Saladin à défaire complètement la toilette de Petite-Reine. Il ne lui laissa que sa jupe de dessous, sans crinoline. Dans le courant de cette opération, il aperçut le signe que l'enfant portait au côté droit de sa poitrine auprès de l'épaule droite.
—Tiens! tiens! dit-il en le considérant curieusement: une cerise! et une belle, ma foi! Il paraît que la maman est portée sur sa bouche. Voilà une marque qui serait bien gênante si elle était sur la figure. Heureusement que ça ne se voit pas, à moins d'être fièrement décolletée!
Tout en causant ainsi avec lui-même, de bonne amitié, il laissa de côté la cerise, pur objet de curiosité qui ne se pouvait point vendre, pour détacher une chaînette d'or à laquelle pendait une croix du même métal.
—Je ne donnerais pas ça pour vingt francs, dit-il, au poids.
Puis, s'interrompant:
—Tiens! tiens! fit-il encore, je parlais de colliers qu'il faudrait mettre autour du cou des bébés, comme on fait aux petits épagneuls. La Gloriette avait eu la même idée!
Il venait de lire, au revers de la croix, ces mots, gravés lisiblement: «Justine Justin, rue Lacuée, numéro 5. Madame Lily.»
—Ça, grommela-t-il en prenant au fond de sa poche un méchant couteau usé jusqu'au dos de la lame, c'est connu. J'en ai vu les dangers de ces croix de ma mère, au cinquième acte de plusieurs pièces de l'Ambigu. Je vas d'abord gratter la croix, et puis on verra peut-être à gratter la cerise.
En deux tours de main, la pointe du mauvais couteau eut effacé les mots gravés sur le métal, et Saladin, content de sa prudence, fourra le bijou dans sa poche, en se disant:
—Il n'y a pas de petites précautions; maintenant, au coup de feu! Si je peux ravoir mes effets chez Languedoc, l'affaire est dans le sac!
Le cocher arrêtait ses chevaux. Saladin descendit, bien embéguiné, et vint jusque sous le siège.
—Je ne peux pas emporter l'enfant, crainte de l'éveiller, dit-il. C'est des factures que j'ai à recouvrer en foire et je resterai bien un gros quart d'heure. Vous avez l'air d'un brave homme, d'ailleurs, j'emporte votre numéro. Gardez-moi bien mon minet et vous aurez un joli pourboire. S'il s'éveillait, dites donc, empêchez-le de parler, car ça lui casse sa petite poitrine. Il a déjà quelque chose comme du délire. Si jeune, ça fait pitié, pas vrai? Il veut voir sa maman, qu'est morte, pauvre femme... Ah! Dieu de Dieu!
Ici, Saladin s'essuya les yeux sous son voile et poursuivit:
—Moi, je suis la grand-mère, et Dieu sait que si j'ai repris à vendre en foire c'est pour qu'il ait du pain et des soins, le pauvre mignon trésor!
Il descendit l'allée des Triomphes en trottinant et tourna l'angle de la place du Trône.
La journée avançait. Il pouvait être alors cinq heures de l'après-midi.
Depuis le matin, la foire avait complètement changé d'aspect. De larges vides s'étaient produits entre les baraques, et celles qui restaient debout s'entouraient de tous les symptômes d'un prochain départ.
Saladin s'attendait à cela; néanmoins, comme il avait au plus haut degré l'astuce du sauvage, il avança avec beaucoup de précaution.
Le truc inventé par Rioux et Picard était tout à fait à la portée de son imagination. Les choses de police sont merveilleusement connues en foire. Sans préciser ses craintes, Saladin avait un vague serrement de poitrine qui pouvait se traduire ainsi:
—L'ennemi est peut-être ici.
D'un coup d'œil, il vit d'abord que la baraque de maman Canada avait disparu. La Pie voleuse, au contraire, retraite de Languedoc, était encore debout au milieu des débris de deux établissements voisins.
C'était bien. Mais ces débris restaient solitaires, personne ne se montrait parmi les banquettes amoncelées et les autres pièces du mobilier industriel. Au contraire, vers le centre de la place, des groupes affairés s'étaient formés et bavardaient activement. C'était mauvais signe.
À l'heure du départ, il faut quelque chose de bien grave pour suspendre les préparatifs, surtout quand on est si près de la nuit tombante.
Il y avait quelque chose. Saladin eut un frisson dans les mollets. L'idée lui vint de prendre ses jambes à son cou et de «se déguiser en cerf», comme ils disent, bornant ses bénéfices au petit collier d'or et à la croix.
Mais si c'était vraiment la police, mise en chasse déjà pour l'affaire du Jardin des Plantes, Languedoc, interrogé, parlerait. Au premier mot du signalement de la voleuse d'enfants, Languedoc reconnaîtrait son propre ouvrage: la tête, faite avec tant d'art. Puis il y avait le vieux châle, le béguin, le voile bleu.
Saladin s'était, en vérité, travesti comme pour jouer une farce au théâtre. Il avait, l'imprudent, attaché un écriteau à son propre dos! Hélas! hélas! on est jeune. Si précoce que soit l'intelligence, il y a la fougue du premier âge. Citerez-vous le grand Condé? à Rocroy il avait déjà quatre ans de plus que Saladin.
Ce sont d'ailleurs ces imprudences qui mûrissent et qui forment les âmes exceptionnellement trempées.
Ce jour-là, Saladin devait vieillir d'un lustre.
Il fit comme aurait fait Condé ou même Henri IV: il dompta sa colique et entra résolument à La Pie voleuse par la porte de derrière, affectée à messieurs les artistes.
Languedoc était justement dans son trou, occupé à arrimer son bagage.
—C'est toi, blanc-bec, dit-il en regardant son ouvrage du coin de l'œil. La peinture a bien tenu, hein? Je pensais à toi tout à l'heure. Il y a eu un enfant de volé.
—Bah! fit Saladin. Un des vôtres?
—Non, non. Ni un des nôtres, ni un des autres. Un enfant de la ville.
—Bah!
Saladin faisait de son mieux pour assurer sa voix, et tout en parlant il dépouillait son costume de vieille femme.
—Ça arrive, reprit-il, et c'est malheureux pour les parents. À quelle heure les Canada ont-ils démarré?
—À trois heures.
—Ont-ils dit où ils allaient?
—À Melun, pour la fête.
—Route de Lyon, fit Saladin assez crânement, c'est bon, merci.
Il emplit d'eau une cuvette ébréchée et y plongea sa tête.
—La petite drogue a le fil décidément! pensait Languedoc, qui s'approcha et lui toucha l'épaule par-derrière.
Saladin tressaillit aussi violemment que si on l'eût poignardé.
—À la bonne heure, dit Languedoc, qui eut un rire pacifique. Qu'as-tu fait toute la journée, blanc-bec?
—Je me suis donné de l'agrément, balbutia Saladin, avec la personne....
—Tu en as bien l'air... Dépêche-toi à reprendre tes nippes.
—Pourquoi? demanda Saladin de plus en plus troublé.
—Parce que nous avons des agents et quarts-d'œil qui visitent les divers établissements de fond en comble.
—Ils sont venus ici?
—Ils vont y venir!... écoute!
Saladin retint son souffle. On entendait marcher et causer à l'intérieur de la baraque. Languedoc regarda Saladin en face et dit:
—Les voilà! Tiens-toi bien!
Saladin était très pâle sous l'eau qui ruisselait de son visage et de ses cheveux, mais il se tenait droit et le regard de ses yeux ronds restait singulièrement assuré.
—Tu iras loin, toi, si tu ne butes pas en route, grommela Languedoc. Moi, j'aime assez cela. Tu m'intéresses.
On parlait toujours à quelque vingt pas de là, dans l'intérieur de la baraque. Saladin passa un chiffon sur sa figure et chaussa son pantalon.
—Tu as voulu m'effrayer, dit-il en tâchant de rire. Comment saurais-tu si ce sont des agents puisqu'ils ne sont pas venus?
—Parce que, répondit Languedoc qui l'aida complaisamment à mettre son gilet, je les ai entr'aperçus comme ils entraient chez monsieur Cocherie, et que ça se reconnaît d'un coup d'œil, étant toujours de très vilains oiseaux. Tu as peur, hein, bonhomme?
Saladin se trompait de manche en voulant passer sa casaque.
—Je vas te dire, répliqua-t-il avec une émotion que ses paroles mêmes pouvaient expliquer à la rigueur. Le mari de ma particulière est un enragé qu'a de la fortune, établi, député, décoré, et des accointances en masse dans le gouvernement. Possible qu'il a inventé la frime de l'enfant volé pour me contrepincer et flanquer dans les fers à perpétuité jusqu'à la fin de mes jours, par jalousie, celui qu'a troublé la paix de son ménage.
—Pas mal! dit Languedoc.
Les voix et les pas approchaient. Saladin avait la sueur froide et grelottait en dedans; mais il gardait son sourire. Il se donna un coup de peigne devant le tesson de miroir, rassembla sa défroque de vieille et s'assit dessus.
La serpillière qui servait de porte au trou de Languedoc s'ouvrit, et le maître de La Pie voleuse montra sa vénérable tournure sur le seuil.
—Ma vieille, dit-il à Languedoc, tu es en compagnie; mais ces messieurs désirent visiter ton séjour, et j'espère que tu ne t'y opposes pas.
—Comment donc! dit le faiseur de têtes en saluant avec gentilhommerie, trop heureux de leur être agréable, à ces messieurs.
Rioux et Picard faisaient, en effet, une paire d'assez vilains oiseaux. Le directeur de La Pie voleuse s'étant effacé, ils entrèrent et inventorièrent le trou d'un seul regard.
Saladin, renversé sur sa chaise, secouait les cendres d'une pipe qu'il n'avait pas fumée.
—Alors, dit courtoisement Languedoc, ces messieurs n'ont encore rien levé?
—On nous a éventés dès l'arrivée, grommela Picard qui était de détestable humeur.
—Affaire de physionomie, prononça gravement Languedoc.
Saladin dit d'un air modeste:
—Il y a une dame qu'est entrée tantôt avec une petite chez les singes, là-bas, au bout.
—Comment faite, la dame? s'écria Rioux.
—Une personne d'âge, pas heureuse et mal aux yeux, car elle portait un voile bleu.
Picard avait déjà bondi hors de la baraque, Rioux le suivit sans dire merci.
Ils gagnèrent à toute course la cabane qui servait de théâtre aux singes savants.
Le maître de La Pie voleuse regarda Saladin de travers et dit à Languedoc sévèrement:
—Ma vieille, tu n'as pas de jolies connaissances.
Après quoi il tourna le dos fièrement.
Saladin et Languedoc étaient seuls. Languedoc tendit sa large main sale d'un geste plein de dignité:
—Blanc-bec, prononça-t-il majestueusement, ça te coûtera vingt francs au plus juste prix.
—Comment! vingt francs! voulut se récrier Saladin.
—Quatre pièces de cent sous, ce n'est pas cher. C'est toi qui as effarouché la fillette.
—Parole d'honneur!...
—Crains de te parjurer! C'est bête quand ça ne sert à rien. Si tu refuses de m'obliger de vingt francs, je vais aux singes et je te dénonce comme un jeune constrictor que tu es.
Saladin prit dans sa poche la chaînette et la croix d'or.
—Ça vaut le triple de ce que tu demandes, dit-il, je n'ai pas de monnaie. Je te les laisse en gage.
Il remit sa robe de femme par-dessus ses habits d'homme. Languedoc le regardait faire et hésitait.
—À prendre ou à laisser! dit Saladin.
Languedoc prit et mit dans sa poche. Saladin s'élança dehors en disant avec un geste théâtral:
—C'est bien! tu es mon complice!
Il regagna l'allée des Triomphes en trois sauts. Une fois là, toujours courant, il coiffa de nouveau le béguin au voile bleu et se coula dans la voiture pendant que le cocher faisait boire ses chevaux.
—Le bibi ne s'est pas éveillé? demanda-t-il par la portière refermée.
—Tiens, c'est vous, la mère, fit le cocher. Le mioche n'a pas bougé, on dirait un pauvre petit mort.
Saladin poussa un énorme soupir.
—À Charenton, par le boulevard de Picpus et la Brèche-aux-Loups, ordonna-t-il, c'est le plus court. Vous allez faire une bonne journée, parce que mes recouvrements ont été assez bien en foire.
Le cocher repartit, les chevaux trottaient solidement. Saladin ne retrouva sa libre respiration qu'au moment où le fiacre cahotait dans les ornières de la Brèche-aux-Loups.
—Allons! s'écria-t-il, incapable de contenir son triomphe, éveille-toi, bichette! nous avons mené cette histoire-là à la papa! je n'avais pas un fil de sec sur moi pendant que les deux hiboux me regardaient, mais flûte! ils n'y ont vu que du feu. J'ai été obligé de lâcher la croix, c'est vrai, mais j'avais gratté l'adresse. Pas bête, hé? Peut-être bien que je me serais fait pincer en essayant de la vendre. Allons, bibiche, c'est pour le coup que nous allons à la maison tout en or! Éveille-toi! Papa! maman! des confitures! sauvés! mon Dieu! sauvés! Tous! tous!
Il prit Petite-Reine dans ses bras et la caressa en vérité de tout son cœur. Le succès le faisait bon prince. Il aurait voulu de la joie autour de lui. Mais Petite-Reine ne s'éveillait point, il la sentait froide à travers le tissu éraillé du vieux châle.
—Bah! fit-il, déterminé à ne point s'attrister, je ne l'ai pas tuée en lui faisant des grimaces et en lui disant de se taire, peut-être! On parle de l'ogre à tous les enfants, et cela ne les tue pas. À tout prendre, il vaut mieux qu'elle reste endormie jusqu'à ce que j'aie payé le cocher. Comme je vas descendre en plein champ, si elle se mettait à geindre, ça pourrait paraître louche. Dodo, mimiche!
Saladin, qui savait tant de choses, ne pouvait manquer de connaître sur le bout du doigt les mœurs de sa tribu. Il était bien sûr que la lourde voiture de madame Canada, attelée d'un seul cheval valétudinaire, n'avait pu fournir une longue étape. Toute la question gisait entre Maisons-Alfort, aux portes de Paris, et Villeneuve-Saint-Georges, située à quelques kilomètres de plus.
Aussitôt qu'on eut dépassé Charenton, Saladin mit la tête à la portière et interrogea l'horizon de la route. Trois heures de marche n'avaient pas dû mener bien loin la maison roulante qui contenait la fortune du Théâtre Français et Hydraulique.
En effet, à un kilomètre de Charenton-le-Pont, dans la brume qui commençait à se faire, Saladin reconnut le toit paternel voyageant au milieu d'un nuage de poussière. Bientôt il put lire une portion de la légende, collée à l'arrière, comme les marins écrivent le nom de leur navire sous le château de poupe:
«Prestiges savants, exercices—variétés du XIXe siècle.»
L'indisposition chronique du malheureux cheval Sapajou avait augmenté, sans doute, car Kohln, dit Cologne, clarinette d'Allemagne et géant chinois, ainsi que Poquet, dit Atlas, bossu et trombone, poussaient à la roue de droite; la roue de gauche était soignée par le directeur Échalot et la propre madame Canada, tandis que Similor, toujours gentilhomme, les mains dans les poches et le chapeau gris sur l'oreille, traînait à l'écart ses bottes éculées en glissant à mademoiselle Freluche des propositions anacréontiques.
Cela formait tableau. Si le jeune Saladin avait eu un cœur, son cœur aurait battu doucement à l'aspect de cette mouvante patrie.
Mais Saladin se borna à dire:
—Arrêtons les frais, nous voilà chez nous.
Il reprit sa place au fond du fiacre et guetta les deux côtés de la route; sur la gauche, il aperçut un petit sentier, trop étroit pour donner passage à une voiture.
—Stop! cria-t-il.
—Où ça? demanda le cocher; il n'y a pas de maisons.
Saladin sauta sur la chaussée, tenant Petite-Reine dans ses bras.
—Deux heures dans Paris, cinq francs, dit-il, une heure dehors, trois francs, vingt sous de retour, vingt sous de pourboire, est-ce gentil? ça fait juste dix francs que voici... à l'avantage, mon brave!
Le cocher reçut les deux pièces de cent sous et vit la vieille trottiner en traversant la route pour disparaître dans le petit sentier. Il ôta son chapeau de cuir et se gratta le front.
—Une drôle de paroissienne tout de même, pensa-t-il. Ça me fait l'effet comme si on m'avait mis dedans, quoiqu'elle m'a bien payé tout mon dû... et un joli boni pour une quasiment pauvresse. C'est égal, je vas toujours bien regarder l'endroit. J'ai idée qu'on m'en demandera des nouvelles à la préfecture.
Il fit ses remarques pour retrouver au besoin le petit sentier, tourna ses chevaux et reprit le chemin de Paris.
Saladin n'avait pas été bien loin. Au bout d'une centaine de pas, derrière l'angle d'un mur, il avait rencontré un bon gros tas de fumier carré, qui flanquait l'entrée d'un terrain, planté de betteraves. C'était, à ce qu'il paraîtrait, son affaire. Il déposa Petite-Reine sur le fumier et mit à côté d'elle le paquet contenant l'élégante petite robe, le toquet à plumes, les bottines et la crinoline, après quoi il examina les alentours avec soin.
La nuit tombait rapidement. Le lieu était désert.
Saladin revint sur ses pas jusqu'au bout du sentier pour voir si le cocher était parti. Satisfait à cet égard, il regagna son fumier, et travaillant à pleines mains, il y fit un trou d'assez grande dimension, dans lequel il mit d'abord les effets de Petite-Reine, puis sa propre robe à lui, et le fameux béguin, orné d'un voile bleu.
—Ça se trouvera, c'est sûr, pensait-il, mais quand? On ne fumera pas le champ avant l'automne, et les objets auront une drôle de mine dans six mois.
—D'ailleurs, ajouta-t-il, on ne peut pas les brûler, pas vrai? J'ai fait tout le possible.
Ayant ainsi assuré la paix de sa conscience, Saladin reboucha le trou et para le fumier de manière à enlever toute trace de son opération. Il avait repris sa forme naturelle: c'était un gamin de quatorze ans, un peu mièvre, mais leste et dur de muscles, avec une figure assez jolie, malgré ce je-ne-sais-quoi de vieillot qui distingue les adolescents de son espèce.
Il fit exprès de secouer Petite-Reine en la rechargeant sur son bras, mais Petite-Reine ne donna pas signe de vie.
—Je lui aurai fait tout de même trop peur, se dit Saladin philosophiquement. Bah! on va la réchampir à la maison. Marche!
Et il détala vers la route à longues enjambées.
Un quart d'heure après, il rejoignait le Théâtre Français et Hydraulique, bivouaquant sur la place du marché à Maisons-Alfort.
Son absence avait provoqué des sentiments divers parmi les membres de la famille Canada.
Poquet le bossu lui attribuait franchement la perte de ses trois pièces de vingt sous, le géant Cologne le soupçonnait d'avoir escamoté ses soixante-quinze centimes, et mademoiselle Freluche regrettait amèrement de lui avoir confié sa pièce de quarante sous percée: tous trois désiraient son retour.
Échalot était triste. Malgré l'égoïsme et la méchante conduite de Saladin, Échalot avait pour lui des entrailles paternelles, bien plus que son vrai père, Amédée Similor, homme de plaisirs. D'ailleurs, pour employer la formule d'Échalot: «L'enfant avalait si bien!» Pas un seul souverain, en Europe, n'avait à sa cour un avaleur de la force de l'enfant.
—Bon débarras, disait madame Canada. Tant mieux s'il a été se faire pendre ailleurs!
Similor ne partageait pas cette joie. Il avait, au milieu même de son indifférence, quelques souvenirs attendris. Saladin, excellent maraudeur, rapportait souvent des canards ou des poules, en campagne. On l'avait vu même, parfois, revenir avec un mouton.
En ces occasions, Similor se souvenait qu'il était père, pour exiger les meilleurs morceaux.
Quand Saladin fut signalé à l'horizon, Échalot dissimula sa joie pour ne pas «affronter» madame Canada, qui criait de sa grosse voix enrouée:
—On ne pourra jamais le décoller de notre établissement, cet escargot-là!
Mademoiselle Freluche, Cologne, et à leur tête Poquet, principal créancier, s'élancèrent à la rencontre du retardataire dans un but tout autre que de lui souhaiter la bienvenue.
—Mes trois francs! mes quinze sous! ma pièce percée! Saladin se présenta d'un air fier.
—Connais pas, dit-il. Tâchez de garder vos distances! Si vous êtes sages, on ne refuse pas de vous faire un petit cadeau sur les bénéfices de l'opération.
—Qu'est-ce que tu apportes, méchant sujet? demanda de loin madame Canada. Tu finiras par ternir la réputation de l'établissement.
Saladin continua d'avancer, la tête haute. Il répondit:
—Faudra quitter ce ton-là quand on me parle. Je suis un jeune homme, et sans moi, l'établissement ne vaudrait pas cher.
—Quand tu voudras nous faire l'amitié de t'en aller... commença madame Canada, prompte à se mettre en courroux.
Mais Échalot la prit par la taille—une taille que ses deux bras tendus ne pouvaient entourer—et lui dit:
—Amandine, ne casse pas les carreaux! Il a du talent comme avaleur.
—Quand je voudrai vous faire l'amitié de m'en aller, reprenait cependant Saladin, je n'aurai qu'à choisir entre tous les établissements de la capitale et des départements dont j'ai les offres de m'embaucher à prix d'or, et je ne m'attendais pas à ce qu'on m'aurait invectivé juste à l'instant où je vous apporte votre fortune.
Il arrivait sous la roue de la grande voiture.
—Il a un colis! s'écria Similor en se rapprochant vivement.
Son appétit trompé flairait des comestibles. Par-derrière, les trois victimes de Saladin radotaient.
—Mes trois francs! mes quinze sous! ma pièce percée!
Il faisait très sombre. La scène n'était éclairée que par un réverbère lointain. Saladin repoussa son père qui, toujours indiscret, voulait tâter le contenu du vieux châle et dit avec solennité:
—C'est trois sommes insignifiantes. Taisez vos becs. J'ai à parler dans le particulier à madame la directrice et à papa Échalot.
—Et je n'en suis pas? demanda Similor.
—Si fait, repartit Saladin. D'après les lois de la nature, tu dois défendre mes intérêts pécuniaires et autres. Emboîte le pas. Nous allons nous rassembler dans l'appartement de madame.
Il monta le marchepied qui donnait accès dans la maison roulante. Similor le suivit de près. On put remarquer qu'ils échangeaient quelques paroles à voix basse.
La curiosité était très vivement excitée. Échalot et madame Canada se regardaient. Poquet, dit Atlas, secoua sa grosse tête crépue qui écrasait son petit corps et grommela:
—Il va leur arracher une dent... une grosse!
—Calme-toi, Amandine, murmurait le doux Échalot à l'oreille de sa compagne. Le petit en sait long: c'est moi qui lui ai développé son intelligence.
Deux minutes après, la direction du Théâtre Français et Hydraulique, plus Similor et son fils naturel Saladin, étaient réunis en conseil dans la cabine où nous vîmes madame Canada cuisiner son fameux café noir. Le vieux châle avait passé des mains de Saladin dans celles de Similor qui avait déposé le paquet sur le lit et s'occupait d'un mystérieux travail.
De la chambre, on ne pouvait voir quelle était sa besogne, parce que le lit était une armoire et que Similor, tournant le dos au conseil, bouchait complètement l'entrée.
Saladin dit aux directeurs femelle et mâle:
—Veuillez prendre la peine de vous asseoir.
—Qu'est-ce que c'est que toutes ces manières, à la fin! s'écria madame Canada, dont tous les exordes jaillissaient ab irato. As-tu idée de nous faire poser, pierrot!
—Laissez bouillir le mouton, prononça Similor au fond de l'alcôve. J'ai cru d'abord que la minette était décédée, mais du tout. Le petit me ressemble, il n'est pas maladroit.
—Il a volé une «angorate», pensa le naïf Échalot, et il veut nous la glisser comme animal savant ou phénomène!
Saladin fit un grand geste.
—Depuis les jours de ma plus tendre enfance, commença-t-il sur un mode emphatique qui ne laissa pas d'impressionner favorablement le ménage Canada, j'ai trouvé dans ces lieux asile et protection. Mon père, nature agréable mais volage, s'occupait exclusivement de ses plaisirs; monsieur Échalot, que j'appelle papa Échalot dans l'élan de ma reconnaissance, m'a servi de mère, et même, à l'instar de la chèvre Amalthée, célèbre dans la mythologie, il m'a communiqué son sou de lait tous les matins.
—Il en sait long! il en sait long! murmura Échalot, qui déjà fondait en larmes.
Madame Canada elle-même passa le revers de sa grosse main sur ses yeux et dit:
—Sûr qu'il a le fil, c'est pas l'embarras.
—Ne te gêne pas pour me débiner, mulot! marmottait Similor tout entier à son œuvre mystérieuse. Je la pince, ça la fait frétiller. Nom de nom! c'est un mignon petit cœur!
—Par conséquence, poursuivit Saladin, les liens de la gratitude la plus sincère m'attachent à la baraque, d'autant que madame Canada cache un cœur généreux sous sa brutalité.
—De quoi! de quoi! fit la directrice.
—Ne mousse pas! insinua Échalot. Il fait l'éloge de ton fonds.
—D'autres, continua Saladin, emportés par l'inconstance de l'artiste à mon âge et les offres séduisantes de la plupart des concurrences comme premier avaleur, auraient décampé à la recherche d'émoluments plus sérieux, car il n'y a pas gras au Théâtre Français et Hydraulique.
—As-tu fini? gronda madame Canada.
—Ménage tes expressions, conseilla Échalot.
—Moi, pas! reprit Saladin avec plus d'émotion. C'est étranger à mon caractère! Loin de nourrir des pensées de vous planter là à cause de ma supériorité, je me rogne mes propres ailes pour arrêter mon essor, et pareillement, j'amuse mon imagination fertile à chercher les bagatelles et trucs qui pourraient vous être agréables en vous prouvant ma tendresse. Exemple! c'est tout chaud tout bouillant: hier au soir en vous couchant vous avez manifesté le désir d'avoir une petite bichette qui soit comme ci et comme ça pour faire son éducation à la corde raide, avec et sans balancier, en remplacement de mademoiselle Freluche, dont vous éprouvez du tort dans vos recettes par sa médiocrité...
—C'est pourtant vrai, confessa Échalot. Mais l'a-t-il dorée, sa langue!
—Alors tu écoutes à la serrure! fit madame Canada.
—Qu'ai-je fait! s'écria Saladin au lieu de répondre. Vous m'aviez donné carte blanche jusqu'à cent francs...
—À toi! comment! s'écrièrent à la fois les deux directeurs. Saladin mit la main sur son cœur.
—Comme quoi, acheva-t-il, dans l'unique but de remplir vos vœux, j'ai été trouver des parents gênés, et je leur ai acheté leur petite fille.
—Et qu'il ne s'agit pas de se dédire, les vieux! ajouta Similor qui se retourna tout à coup, élevant Petite-Reine entre ses bras. J'étais présent dans la soupente du petit quand vous avez dit cent francs. C'est cent francs que vous devez au jeune homme.
—Oh! le joli bijou! fit madame Canada à la vue de Petite-Reine toute pâle, toute interdite et regardant ce qui l'entourait avec de grands yeux étonnés. Elle ressemble à celle d'hier.
—Elle est plus jolie! enchérit Échalot. Et comment ça se fait-il que des père et mère se séparent d'un trésor pareil!
—Maman! soupira Petite-Reine avec un mouvement d'effroi. Son regard était tombé sur Saladin et d'instinct ses yeux venaient de se refermer. Similor la déposa sur les genoux de madame Canada et répéta:
—C'est cent francs!
Échalot et sa compagne voulurent encore protester, mais Similor, non moins éloquent que son fils, passa ses deux pouces dans les entournures déchirées de son gilet et parla en ces termes:
—Tuteur du jeune homme, je n'ai pas le choix, je dois défendre sa cause jusqu'à la mort! Si on veut lui faire tort de la somme qu'il a avancée sur son crédit auprès des parents malheureux, y a les sabres de l'avalage! Échalot et moi nous en avons tous les deux les brevets de prévôt, on s'alignera au champ d'honneur.
—Oh! fit le paillasse révolté, moi, verser ton sang, Amédée!
—Alors, paye!
Échalot hésitait. Madame Canada prit un grand parti.
—Ça les vaut! dit-elle en dévorant de baisers Petite-Reine. Quand on aura soldé la note du pierrot, on ne devra rien à personne, par rapport à la minette... et je suis sûre qu'elle fera de l'argent à la prochaine foire au pain d'épice.
Elle prit cent francs dans son boursicot. Similor et Saladin avancèrent la main en même temps.
—Je suis ton tuteur, dit Similor.
Ces sauvages ont un vague respect de la légalité. Ce fut dans la main de Similor que madame Canada versa l'argent.
Saladin était pâle jusqu'à paraître vert. Ses yeux ronds se fixèrent sur son père avec une expression étrange.
—Qu'est-ce que tu vas me donner là-dessus? demanda-t-il d'une voix qu'on ne lui connaissait point.
—Ma bénédiction, répondit Similor qui glissa la somme tout entière dans sa poche. Va te coucher, pierrot!
Les yeux de Saladin se baissèrent.
—C'est bien, dit-il tout bas. Faut un apprentissage à tout. Tu es le plus fort aujourd'hui, papa, mais gare à demain!
Petite-Reine s'était endormie sur les genoux de la grosse femme enchantée de son marché. Échalot la couvrait d'un bon regard.
—En voilà une, dit-il, qui sera heureuse avec nous, hé! Amandine?
—Dans du coton, quoi! répondit madame Canada. Elle a rudement de la chance.
Quand le commissaire de police donna l'ordre d'introduire la pauvre Gloriette et les témoins, il n'avait plus rien à apprendre.
L'enquête fut courte, quoique chacun eût la bonne envie de parler longuement.
La Bergère interrompait tout le monde pour établir qu'il n'y avait point de sa faute, et qu'on lui devait un dédommagement.
Lily n'entendait guère ce qui se disait, elle parlait peu et, comme au hasard, rappelant hors de propos des détails, frivoles pour ceux qui l'écoutaient, mais qui vous auraient mis les larmes dans les yeux. Elle était fort affairée; évidemment sa raison chancelait.
Le commissaire de police ayant demandé si quelqu'un voulait se charger de la ramener chez elle, vingt personnes s'offrirent, et, en effet, on lui fit jusqu'à sa maison une nombreuse escorte, à laquelle se joignirent bientôt les voisins. Telle commère qui avait suivi l'aventure depuis le Jardin des Plantes, eut la volupté de raconter la même histoire au moins cent fois, avec des variantes.
Mais, de toutes les passions, le bavardage est la seule qui soit insatiable. L'amour se lasse, la gourmandise s'emplit: le besoin de parler ne s'assouvit jamais.
À la porte de sa maison, Lily s'arrêta et regarda avec étonnement tout ce monde qui la suivait. Elle ne dit point merci. Les groupes restèrent bien longtemps autour de sa demeure, causant toujours, et racontant, et radotant avec un plaisir acharné.
Lily avait gravi péniblement les marches de son escalier: quelqu'un la suivait, mais elle n'y prenait point garde. Elle entra chez elle sans se retourner.
Médor s'assit par terre sur le carré et s'adossa contre la porte refermée.
—Autant là qu'ailleurs, caniche, se dit-il à lui-même. Si elle a besoin, je l'entendrai.
Ceux qui restaient en bas virent Lily paraître à sa croisée et décrocher la cage où était le petit oiseau.
Elle referma ensuite ses deux fenêtres.
Elle était si pâle à ces derniers rayons du jour qui, d'ordinaire, rougissent la pâleur même, qu'on eût dit une vision. Ses grands cheveux épars tombaient sur sa robe, et ses yeux qui regardaient le ciel n'avaient plus de pensée.
—Quant à devenir folle, disait-on sur la place, c'est tout simple. Elle était fière de cette enfant-là comme on ne l'est pas. Et bien sûr qu'elle a déjà eu de gros chagrins avec le père!
—La petite Clémence de la rue Moreau qui riait toujours, rappela un chroniqueur, ne devint pas folle quand on lui eut volé, son enfant. Elle écrivit cette lettre qui fut mise dans les journaux et qui faisait pleurer, malgré l'orthographe. Après ça, elle alla se noyer.
—C'était encore une jolie fille, celle-là!
—Et son petit garçon, vous avait-il un air crâne?
—Ce fut Médor, le chien de mère Noblet, qui vit le corps dans le canal...
—La police est bonne pour empêcher le monde de passer tranquillement sur le trottoir, voilà!
C'était un peu pour cela que Médor était assis par terre contre la porte de la Gloriette. Sa mémoire n'était pas très richement meublée, mais les souvenirs qu'il avait tenaient bon.
Il ne voulait pas que Lily eût le sort de la petite Clémence, qui riait toujours avant le vol de son enfant, et dont lui, Médor, avait vu le corps dans le canal.
Pourquoi, cependant, prenait-il tant de souci?
Il appartenait très franchement à cette classe que le dédain des riches et la charité des pauvres appellent «les brutes». Faut-il chercher le mobile de sa conduite dans ces seuls mots prononcés par lui au Jardin des Plantes:
—Celle-là est aussi trop malheureuse!
Était-ce pure pitié? ou bien, car ces «brutes» ont un cœur, le pauvre diable avait-il été touché, comme beaucoup d'autres qui avaient de l'esprit, par l'exquise beauté de Lily?
Il y avait de ceci peut-être et aussi de cela et encore autre chose.
Lily ne s'en souvenait sans doute plus elle-même. Au commencement de son séjour dans la maison, un matin qu'elle sortait avec Justine dans ses bras, car celle-ci ne marchait pas encore, elle avait vu passer, venant du quai de la Râpée, un convoi—le convoi du pauvre—en tout semblable à l'estampe justement célèbre qui porte ce titre.
Seulement, au lieu du chien c'était Médor qui suivait la voiture noire des indigents, emportant la dépouille d'une vieille femme.
Lily avait accompagné Médor jusqu'au Père-Lachaise.
Et Médor ne l'avait point remerciée.
C'est tout, cette fois. Pour Médor, il n'y avait vraiment pas héroïsme à dormir sur les tuiles d'un palier. Ce n'était que le début: il comptait faire mieux à l'occasion.
Il entendit les deux croisées se fermer, puis il lui sembla que Lily, subitement affairée, allait et venait dans sa chambre avec une étrange vivacité.
Il y a d'autres moyens que la rivière; Médor eut peur, il mit son œil à la serrure.
Et sa peur augmenta. Il vit la Gloriette qui versait du charbon dans son réchaud, vite, vite, et qui allumait le feu en soufflant de toutes ses forces.
C'est surtout dans ces quartiers, là-bas, que tout le monde, même les brutes, connaît l'emploi du charbon, avec les fenêtres closes, dans les chambres où il n'y a pas de cheminée.
Mais la porte était mince et la Gloriette se mit à parler.
—Ah çà! dit-elle de sa voix claire et douce, et le souper! Il est plus que l'heure! Après la promenade, on a grand-faim...
Et elle soufflait tant qu'elle pouvait. Médor secoua sa grosse tête, pensant:
—Ce n'est pas pour elle, le souper!
En effet, la Gloriette s'arrêta tout d'un coup de souffler. Elle poussa un cri bref, mit ses deux mains sur sa poitrine à la place du cœur et se redressa violemment.
Elle resta ainsi immobile, l'œil agrandi, les cheveux agités.
Elle laissa le réchaud qui s'éteignit.
La nuit venait. C'était à peu près l'heure où Saladin congédiait son fiacre sur la route de Maisons-Alfort.
Lily ne parla plus. Elle s'assit sur le pied de son lit, la tête inclinée. Ses cheveux inondèrent son visage.
Médor reprit sa première place en poussant un gros soupir.
Il se passa du temps. Le palier était tout noir quand Médor entendit le frottement d'une allumette chimique. La bougie s'alluma dans la chambre de la Gloriette.
—Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit par trois fois une voix désolée que Médor n'aurait point reconnue. C'est vrai, c'est vrai, c'est vrai!
Puis il y eut des sanglots déchirants et profonds comme l'agonie d'un cœur.
C'était la crise.
Toute brute qu'il était, Médor sentait bien cela.
Il se souleva sur le coude, et sa poitrine haleta comme celle d'un pauvre chien fatigué qui tire la langue.
Il écoutait de toutes ses oreilles.
—Elle était là, ce matin, disait Lily. Je l'ai quittée sur la place et quelque chose m'a serré le cœur; mais n'avais-je pas le cœur serré chaque fois que je la quittais? Et je riais en la retrouvant. Que craindre? Ah! je reconnaîtrai bien l'endroit où j'ai eu son dernier baiser! Elle me suivait du regard: savait-elle en mettant ses doigts sur sa bouche pour m'envoyer l'adieu que tout était fini... tout! tout! Elle n'a plus sa mère! à cet âge-là! plus de mère! moi qui avais si grand-peur de mourir!
Sa voix chevrotait et faiblissait.
—Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit-elle encore; c'est vrai! Je ne l'ai plus! je ne l'aurai plus jamais! Notre père qui êtes au ciel, que votre nom soit béni! que votre règne arrive, que votre volonté soit faite... Oh! ce n'est pas votre volonté, cela! non, non, mon Dieu! pourquoi voudriez-vous faire un si horrible mal! Vous me l'aviez donnée, mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! que votre volonté soit faite sur la terre comme aux cieux... Ah! si nous étions mortes toutes deux, mortes ensemble. Vous qui êtes si bon, mon Dieu, prenez-nous, mais que je l'aie dans mes bras à l'heure de mourir!
Elle se mit sur ses pieds brusquement et saisit la lumière pour aller vers le berceau dont une sorte d'instinct l'avait jusqu'alors éloignée: le berceau était tel qu'on l'avait laissé le matin; les draps restaient fripés et le petit serre-tête de Justine était demi-caché par les lilas, cadeau de la bonne laitière.
Les lilas avaient déjà leurs fleurs et leurs feuilles fanées.
La poitrine de la Gloriette rendit un râle.
Au-dehors, Médor s'agenouilla, écoutant la voix de plus en plus changée qui disait:
—Plus jamais! mon petit cœur! mon amour chéri! Justine! Est-ce possible, tout cela! Tu étais là! je vois la forme de ton corps... et tu me souriais derrière ces fleurs, si jolie! oh! si jolie!
Elle se pencha pour baiser avec fièvre l'oreiller, le bonnet, les fleurs flétries, tout ce que Petite-Reine avait touché. Ses yeux brûlaient et n'avaient plus de larmes.
Ses narines se gonflaient, cherchant l'émanation adorée...
Puis elle tomba sur ses genoux et rapprocha le flambeau du sol.
Il y avait là deux traces de petits pieds nus sur la poudre du carreau.
Lily contempla ces empreintes, plongée qu'elle était dans une navrante extase. Elle lâcha le flambeau pour mettre ses deux mains à terre, elle se coucha à plat ventre, et les deux traces furent effacées à force de baisers.
—Ayez pitié, mon Dieu! je ne vous ai rien fait! Notre père qui êtes au ciel, que votre nom soit béni, que votre règne arrive...
Et de l'autre côté de la porte, Médor, pauvre créature, balbutiait aussi! les paroles du Pater Noster.
Dieu devait entendre, pourtant!
Lily fit un vœu, elle en fit dix, promettant des choses folles et si touchantes que le bienfait des pleurs lui revint.
Elle s'affaissa, ivre de larmes, dans une sorte de repos, mais cherchant encore avec l'entêtement de toutes les ivresses à achever la prière commencée.
—Si je pouvais prier, se disait-elle, prier bien! Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Mon Dieu! où est-elle? et que lui répond-on quand elle dit en pleurant: «Petite mère! petite mère!...» Pardonnez-nous nos offenses, comme vous pardonnez à ceux qui nous ont offensés. Elle n'avait offensé personne, mon Dieu! et souvenez-vous! tout son pauvre petit argent était pour les pauvres.
—Elle est plus calme, pensait Médor.
Mais il tressaillit de la tête aux pieds au son d'une voix qui lui sembla autre et qui éclata comme une imprécation, criant dans le silence:
—C'est lâche! c'est cruel! c'est barbare! Pourquoi ne pas écraser d'un coup, d'un seul coup, Dieu! Dieu fort! je suis faible; je ne peux pas me défendre, ni la défendre. Une femme! une enfant! oh! c'est cruel! cruel! Je veux l'enfer, que je n'ai pas mérité. Je veux te punir par mon injuste souffrance, Dieu aveugle! Dieu sourd!
La voix se brisa, et ce furent des gémissements inarticulés. Puis quelque chose de doux comme un chant:
—Pardon! je sais bien que vous me pardonnez, Dieu de bonté, Dieu de miséricorde! Je souffre trop, vous voyez cela, et punirez-vous la pauvre innocente de mon blasphème! Je suis folle, mais je suis à genoux, les mains jointes, les yeux en pleurs; je prie! je prie! donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien... pardonnez-nous.... ne nous induisez point en tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.
Elle se traîna, toujours agenouillée, jusqu'au crucifix qui était dans la ruelle de son lit. Au-dessus du crucifix il y avait une image de la Vierge.
Elle tendit ses deux mains tremblantes.
—Sainte Vierge, reprit-elle, ranimée et belle jusqu'au sublime dans l'ardeur de sa passion maternelle, Sainte Vierge, vous êtes mère. Dites à Dieu de me pardonner. Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni. Ah! vous me souriez, bonne Vierge, et l'enfant Jésus me sourit dans vos bras. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il.
Ce dernier mot fut coupé par un cri d'allégresse.
La Gloriette s'était dressée comme un ressort. Elle rejeta en arrière les boucles de ses cheveux et toute sa merveilleuse beauté rayonna l'espoir qui venait d'envahir son âme.
—C'est vous! c'est vous! dit-elle en portant ses lèvres jusqu'aux pieds de la Vierge, c'est vous qui m'inspirez cela, sainte Marie adorée! merci! merci! J'avais oublié, moi qui n'ai plus ni mémoire ni pensée. La marque! n'est-ce pas un miracle du bon Dieu cette cerise qu'elle porte à la poitrine? Et je ne l'ai pas dit! et vous me l'avez rappelé! Je vais courir, Sainte Vierge, je vais réparer mon oubli, et ma Justine sera retrouvée!
Sans prendre son chapeau ni mettre son châle sur ses épaules, elle ouvrit la porte si brusquement que Médor eut à peine le temps de se jeter de côté. Lily passa sans le voir et descendit l'escalier en se tenant à la rampe.
Médor descendit après elle.
Dans cette pauvre maison, il n'y avait point de concierge: ils purent sortir tous les deux sans éveiller l'attention de personne.
Le temps avait marché. Il était onze heures du soir environ. Lily trouva sa route jusqu'à la maison de police. Elle allait d'un pas léger, presque joyeux. La servante qui gardait le bureau vint lui répondre, à travers un guichet, que monsieur le commissaire était au théâtre.
Il n'y a, certes, point de mal à cela, d'autant que les théâtres ont des loges spéciales pour la surveillance, mais rien n'est parfait, et je vous engage à n'avoir jamais besoin du commissaire après la nuit tombée.
Lily ne pouvait comprendre que le monde entier ne fût pas à sa disposition pour retrouver son cher trésor perdu. Quand la servante lui dit de revenir le lendemain, elle s'éloigna révoltée.
Toute une nuit! En une nuit, un enfant peut être emporté si loin que la police elle-même n'a plus le bras assez long pour le joindre. Et qui sait ce qui peut nous arriver en une nuit? Les médecins vont la nuit au secours des malades; on vend du vin la nuit, on soupe, on danse, on vole, on joue, et les gardiens en uniforme veillent; mais tout ce qui est «administration», commis ou fonctionnaire, ferme boutique la nuit et dort.
Lily parla aux sergents de ville, qui furent bons pour elle, car ils savaient déjà son histoire. On lui rendit compte de l'expédition faite en foire: la place du Trône avait été régulièrement «épluchée», mais sans résultat aucun.
—Et que va-t-on faire, à présent? demanda Lily.
Les sergents de ville ne sont pas institués pour savoir. Ils répondirent par cette fameuse phrase qui est le fond de la langue administrative et qui berce chez nous, du matin jusqu'au soir, dans des milliers de bureaux, des milliers d'intérêts:
—ON VA PRENDRE DES MESURES.
Phrase immense! qui permet à quatre Français sur dix de recevoir des appointements gras ou maigres.
La Gloriette ne connaissait pas bien tout l'étonnant mérite de cette phrase, cependant elle se dit, comme le moissonneur de la fable:
—J'aurai plus tôt fait d'agir par moi-même.
Cela est bien vrai, en principe, mais chercher dans Paris, la nuit, une fillette perdue! Pauvre Lily!
Il y a des entreprises, folles au premier chef, qui, du moins, sont un soulagement par l'occupation qu'elles donnent au corps et à la pensée. Lily se mit à marcher activement, revenant sur ses pas vers la Seine et travaillant mentalement.
Comme elle traversait le pont d'Austerlitz, Médor se rapprocha d'elle, parce qu'il craignait un malheur.
Jusqu'à ce moment Lily n'avait point vu qu'elle était suivie. Elle reconnut le pauvre bon garçon et lui dit:
—C'est encore vous?
—Ça n'est pas pour vous gêner, répondit Médor; mais on peut avoir besoin, pas vrai?
Il essayait de sourire. Lily se mit à marcher.
—Oui, dit-elle en se rapprochant brusquement du parapet, j'aurai besoin de tout le monde.
Elle se pencha au-dessus de l'eau; Médor la saisit à bras-le-corps. Elle ne se défendit point et releva sur lui son regard angélique.
—Si je me tuais, murmura-t-elle, qui la chercherait? qui la trouverait? qui serait sa mère?
«Non, non, reprit-elle en marchant plus vite, si je la voyais morte, je ne dis pas... mais elle n'est pas morte.
—Ça, c'est juste! approuva Médor de tout son cœur. Pourquoi l'auraient-ils tuée? Et puis, si elle était morte, je le sentirais bien au fond de moi.
Elle traversa d'un pas délibéré la place Valhubert et s'en alla tout droit à la grande grille du Jardin des Plantes, qu'elle s'étonna de trouver fermée.
—Il faut pourtant bien que j'entre, se dit-elle; comment entrer? Elle frappa à la grille comme à une porte et le fer rendit à peine un son sous son doigt.
Médor dit:
—Il n'y a personne; le concierge est couché, on n'entre pas.
—Ah! fit la Gloriette, et si elle est là, pourtant? car on n'a pas cherché partout, on n'a pas cherché du tout!
—C'est vrai, murmura Médor.
—Dans ma chambre, tout à l'heure, reprit Gloriette, j'avais un rêve; je la voyais couchée et dormant sous un grand buisson tout en fleur. Je sais où est le buisson. Oh! je voudrais tant y aller voir!
—Dame! fit Médor, les rêves, c'est quelquefois des avertissements.
Lily frissonna.
—Et les bêtes! s'écria-t-elle, les lions, les tigres...
—Quant à ça, interrompit le bon garçon, les animaux restent dans leurs cages.
Mais Lily continuait, emportée par la fièvre qui la tenait:
—Et les serpents! elle a si grand-peur des serpents! Et les ours. Si elle allait tomber dans la fosse aux ours!
Médor se grattait l'oreille tant qu'il pouvait. Lily prit sa course à toutes jambes, suivant la grille qui longe le quai.
—Il y a d'autres portes, dit-elle, je veux entrer, j'entrerai!