Puis une pensée l'arrêta; elle rebroussa chemin toujours courant, et gagna la rue Buffon en faisant tout le tour des grilles.
Il y avait un beau ciel étoile, où la lune à son second quartier nageait dans l'azur sans nuages. Sous l'ombre des tilleuls, de rares échappées de lumière pénétraient, tigrant le sol noir de taches blanches capricieusement dessinées.
—C'est ici! ah! c'est ici! s'écria la Gloriette en secouant la grille avant tant de force que les hampes oscillèrent sous sa main, délicate comme la main d'un enfant. Voilà l'endroit où les petits jouaient. Elle ne peut pas être loin, allez, c'est certain. Dites! dites! comment voulez-vous qu'elle soit bien loin?
—Dame! fit pour la seconde fois Médor.
Son oreille saignait, tant il la tourmentait.
—Est-ce qu'il n'y avait pas trop de monde? continuait Lily avec exaltation et volubilité. On ne pouvait pas voir derrière chaque arbre. Elle est là quelque part; j'en suis sûre, sûre! Elle aura mis sa tête sur son petit bras, comme elle faisait toujours dans son berceau, et si vous saviez combien j'ai passé d'heures à la regarder dormir! les belles, les chères heures! Le bon petit sourire! Les longs cils plus doux que de la soie! Et ses cheveux blonds qui s'échappaient du serre-tête pour boucler sur l'oreiller! Et sa petite haleine tranquille! Et ses lèvres: deux fleurs unies que je baisais si doucement pour ne pas l'éveiller! Vous pleurez! pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous la croyez morte?
Médor se fourrait les poings dans les yeux.
Lily haletante et se pendant à la grille poursuivait:
—Moi je vous dis qu'elle n'est pas morte! Elle fut une fois bien malade, il y eut un instant où le médecin me dit: j'ai peur. Mais moi, je regardai tout au fond de mon âme et j'espérai. Je la retirai de son lit, je la pris dans mes bras et je collai son petit cœur contre le mien, en pensant: il faut que toute ma vie aille en elle, toute la chaleur de mon sang, tout ce que j'ai! C'était à Dieu que je disais cela, et c'était une si ardente prière! Elle était froide, je la sentis se réchauffer petit à petit. Elle s'endormit sur mon sein où je la gardai douze heures... Écoutez! n'a-t-elle pas appelé?
Elle se fit mal en essayant de passer sa tête entre les barreaux, mais elle ne sentait pas son mal.
Médor, obéissant, écouta de toutes ses oreilles. Il n'entendit rien.
Mais Lily entendait. Une petite voix suave comme un chant venait à elle et lui pénétrait l'âme. La petite voix disait:
—Maman, maman chérie, ne me vois-tu pas? Je suis là; viens me chercher!
Lily répéta ces paroles une à une et Médor finit par entendre. Et Lily regarda tant qu'elle finit par voir.
—Là, dit-elle d'une voix brève et saccadée, au pied de l'arbre! Sa tête est renversée dans ses cheveux blonds, et ce point plus blanc, c'est sa toque... et sa robe... Ah! je vois tout, jusqu'à ses jambes bien-aimées et ses bottines qui brillent Là... je vous dis là... là...
Son doigt tendu convulsivement tremblait. Médor écarquillait ses pauvres yeux.
—Alors, cria la Gloriette frappant du pied avec colère, vous ne voulez pas voir!
—Eh bien, si! dit Médor avec sa crédulité sublime, je veux voir... et je vois! parole d'honneur!
La Gloriette poussa un long cri de joie et se lança contre la grille pour la briser.
Médor sauta sur la murette, saisit deux hampes et se hissa à la force des poignets. Il était robuste, il put arriver au sommet de la grille et redescendre de l'autre côté. Lily suivait ce travail, haletante et balbutiait des paroles inarticulées.
Quand Médor sauta sur le sol du jardin, elle lui envoya des baisers, pleurant, riant tout ensemble et disant:
—Ah! ah! Dieu vous récompensera. Vous êtes heureux, vous! vous allez l'embrasser le premier!
Quinze jours s'étaient écoulés, quinze misérables jours de tristesse morne et d'angoisse.
Cette nuit où la Gloriette avait vu Petite-Reine, couchée sous un arbre, aux rayons de la lune dans le bosquet du Jardin des Plantes, Médor l'avait rapportée chez elle évanouie.
Le bon garçon, en effet, avait trouvé au pied de l'arbre un petit tas de feuilles sèches qu'il aurait dû connaître, car c'était le troupeau de mère Noblet qui l'avait amassé. Lily l'attendait de l'autre côté de la grille, Lily ne doutait même pas du témoignage de ses sens égarés, elle était ivre de joie.
Elle tomba comme morte quand Médor, au lieu de revenir avec l'enfant dans ses bras, poussa du pied les feuilles sèches qui bruirent et se dispersèrent sous le rayon de lune menteur.
Elle tomba sans pousser même un cri. Ce dernier espoir perdu lui avait brisé le cœur. Médor vint la rejoindre et, franchissant de nouveau la grille, il la souleva; elle s'éveilla dans son lit, après un long évanouissement.
Médor était assis près d'elle.
Depuis ce moment-là, Médor ne l'avait point quittée. La Gloriette s'était accoutumée à le voir. Il la servait. Sans lui, elle n'aurait pas mangé. Il s'était arrangé un lit de paille dans le bûcher. Il dormait là si légèrement que le moindre soupir de la malade le mettait debout.
J'ai dit la malade, faute d'un autre mot. À proprement parler, Lily n'avait point de maladie, sinon la plus cruelle de toutes: le chagrin, la torture plutôt, qui ne lui donnait point de trêve et qui la minait comme un poison mortel.
Le premier jour, elle avait écrit une lettre de quelques lignes et ce travail l'avait laissée dans un état d'épuisement.
Le second jour, elle mit l'adresse: «À monsieur Justin de Vibray, au château de Monceaux, en Bléré, près Tours.»
Médor avait porté la lettre à la poste.
Le troisième jour, elle vida le chiffonnier mignon qui servait d'armoire à Petite-Reine et en disposa le contenu sur le berceau. Ce fut dès lors une besogne sans fin, comparable à l'agitation que se donnent les enfants pour ranger leur ménage imaginaire.
Tout ce qui appartenait à Petite-Reine, tout ce qu'elle avait touché, les objets de sa toilette, ses jouets, ses pauvres jouets surtout, passés à l'état de relique sacrées, furent étagés sur le berceau qui devint un autel.
Au fond du berceau, entre les rideaux, Lily suspendit ce portrait photographié où elle semblait tenir une ombre dans ses bras.
Et c'était un symbole navrant, ce portrait de jeune mère qui berçait un nuage.
Lily le regardait parfois pendant des heures entières, cherchant parmi cette brume des lignes, des traits, une image.
Et l'image venait à force d'être appelée: Lily revoyait Petite-Reine, hélas! comme elle l'avait vue aux lueurs de la lune sous le bosquet du Jardin des Plantes.
C'était un jeu terrible et charmant qui tuait la pauvre Gloriette, mais qui lui donnait de si doux rêves!
Quand elle avait fini de contempler sa chimère, elle baisait le portrait et croisait sur ses genoux ses deux mains, qui n'avaient plus de forces.
Puis, comme si elle se fût reproché sa paresse, elle se levait, n'ayant plus le poids d'un enfant, mais trop lourde encore pour la faiblesse chancelante de ses jambes; elle s'agitait, elle rangeait, non point sa chambre, mais le berceau, l'autel—toujours!
Une fois, la laitière vint, la pauvre bonne femme. La Gloriette lui montra le bouquet de lilas desséché. Elles ne se parlèrent point. La laitière dit en bas parmi les larmes qui l'étouffaient:
—Ça fait l'effet d'un petit enfant qui souffre pour mourir. Elle est redevenue un petit enfant, et si jolie avec ça, et si douce! ça fend le cœur!
On chercherait longtemps avant de trouver une parole qui puisse exprimer davantage.
Lily était un petit enfant.
Sans cela elle n'aurait pas pu supporter une heure de ce poignant martyre.
Elle pensait peu, en dehors de ce culte puéril et admirable rendu au berceau de Justine.
Elle ne sortait point. L'idée de chercher ne lui venait plus. Il ne faut pas dire qu'elle eût perdu tout espoir pourtant; l'espoir ne meurt jamais dans le cœur d'une mère; mais elle ne s'efforçait plus, elle espérait comme on rêve. C'était un petit enfant, un pauvre petit enfant.
Médor travaillait pour elle; entre eux deux il y avait un accord tacite: Lily ne s'étonnait plus de le voir dans sa chambre. Elle ne s'était jamais demandé pourquoi cet homme la servait.
Médor tenait tout en ordre; il balayait, il allait acheter la nourriture. On vivait avec l'argent du voile brodé. Cela pouvait durer longtemps; Lily mangeait moins qu'un oiseau et Médor était fait au pain sec.
Il sortait chaque matin et chaque soir; il allait aux renseignements, il cherchait. Une chose certaine, c'est que la vieille femme au voile bleu eût passé un méchant quart d'heure s'il l'avait rencontrée sur son chemin.
C'était celle-là qu'il guettait. Il avait son signalement dans la tête, il se croyait sûr de la reconnaître sous n'importe quel déguisement.
Et il se disait sans ambages ni circonlocutions:
—Je lui serrerai le cou jusqu'à ce qu'elle ait avoué où elle a mis la petiote, et par après je l'étranglerai.
Il eût fait comme il le disait, avec plaisir.
On le connaissait désormais au bureau de police, et on le redoutait. Les recherches, en effet, conduites d'abord avec beaucoup de zèle et activées par des promesses de primes étaient restées sans résultat. On n'avait pas découvert la moindre piste depuis l'expédition de la place du Trône, menée par Rioux et Picard; or, dans ces sortes de battues, chaque heure qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les chances de la meute.
Il y avait pourtant une chose qui donnait à penser. Rioux, le plus ardent des deux agents, au début des poursuites, s'était arrêté tout à coup.
Il parlait de fatigue, de dégoût et ne cachait pas son intention de quitter sous peu le service de la Sûreté. C'était Rioux qui était chargé de rendre compte des recherches à monsieur le duc de Chaves.
Médor était sévère vis-à-vis de ces messieurs du bureau; lui, si timide, il parlait haut, et on le laissait dire, quoiqu'il eût, au plus triste degré, la tournure et le costume de ceux à qui on ferme volontiers la bouche; mais l'affaire de Petite-Reine faisait du bruit dans Paris, et ces messieurs n'étaient pas fiers.
Il était fort rare que Médor vînt rapporter à la Gloriette ses démarches inutiles. Il rentrait toujours d'un air riant et ne parlait que si on l'interrogeait.
On ne l'interrogeait pas souvent. La Gloriette causait peu des choses présentes.
Quand elle parlait, c'était pour égrener tout le chapelet de ses souvenirs.
Elle ne tarissait pas alors, racontant le sommeil de Justine, son réveil, ses sourires, disant comme on l'aimait et comme on l'admirait, décrivant ses succès dans le cercle où l'on saute à la corde, répétant ses reparties enfantines, ses naïvetés, ses finesses, ses caprices, ses méchancetés mignonnes, et les élans de son petit cœur. C'était comme une litanie d'amour où la pauvre âme blessée épanchait son tourment.
Médor écoutait religieusement ce radotage enfantin qu'il avait déjà entendu tant de fois, et, tout en faisant son ouvrage, il donnait la réplique juste comme il le fallait, rappelant au besoin quelque cher détail que la mère elle-même oubliait.
Dans le monde entier, la bonté de Dieu n'aurait pas pu choisir un oreiller plus neutre et plus doux pour reposer la tête endolorie de la Gloriette.
Était-elle reconnaissante? Elle était bonne, mais on ne saurait dire si elle avait conscience du soulagement que lui apportait ce dévouement inespéré. Elle vivait en elle-même, ou mieux elle végétait, absorbée et engourdie.
Quoi qu'il en fût, Médor ne lui demandait rien de plus; on le laissait se dévouer. Sans éclaircir la question plus que Lily, il allait son chemin, reconnaissant et content.
Une circonstance, cependant, préoccupait Lily en dehors de ses adorés souvenirs, c'était la lettre écrite et envoyée le surlendemain de la catastrophe. Elle avait dit, en mettant l'adresse que nous avons transcrite:
—Pour avoir la réponse, il faut trois jours.
Le troisième jour, vers le soir, elle avait attendu le facteur, le lendemain aussi; le soir qui suivit, elle avait secoué sa blonde tête si douloureusement pâlie en murmurant:
—Tout est fini! bien fini!
Et depuis lors, pourtant, chaque fois que venait le soir elle paraissait inquiète; elle écoutait; si un bruit de pas venait de l'escalier, elle attendait.
Le dernier jour de la seconde semaine, quand Médor revint de ses courses, il la trouva occupée, selon l'habitude, à faire et défaire l'arrangement de ses bien-aimées reliques.
Elle semblait plus gaie; une nuance rose animait l'ivoire de sa joue; en montant l'escalier, Médor l'entendit, qui chantait tout bas une petite chanson qu'elle avait apprise naguère à Justine.
C'était tout à fait la voix d'un enfant. On eût dit qu'elle essayait de se tromper elle-même et d'écouter encore une fois le chant argentin de l'absente.
Au moment où Médor entra, elle se tut et demanda:
—N'avez-vous rien appris de nouveau?
Médor fut étonné; il y avait plus d'une semaine qu'elle n'avait interrogé.
—Tout va bien, répondit-il, on cherche, on trouvera.
Lily lui tendit la main; c'était la première fois. On aurait pu voir le cœur du pauvre garçon battre sous sa veste.
—Vous l'aimiez bien, dit-elle. C'est pour elle que vous avez pitié de moi.
—C'est pour elle et pour vous, reprit Médor vivement.
Mais il s'interrompit pour ajouter:
—Oui, c'est vrai, je l'aimais bien, c'est pour elle.
Ce fut tout. La Gloriette reprit son ouvrage.
Au bout de quelques instants, elle revint à Médor qui s'était assis près de la porte et qui songeait. Elle tenait à la main deux bijoux de petits souliers.
—J'ai retrouvé cela, dit-elle toute joyeuse, je les lui avais mis pour son baptême.
Et elle raconta le baptême avec cette volubilité qu'elle avait chaque fois qu'elle parlait de Petite-Reine.
—Son père était si heureux ce jour-là! soupira-t-elle en finissant.
Elle n'avait jamais parlé du père de Petite-Reine, quoique Médor eût bien deviné que c'était l'homme qui demeurait au château de Monceaux, en Bléré, par Tours. Il resta muet, Lily continua:
—Il est peut-être mort, puisqu'il ne me répond pas. Il avait bon cœur et il adorait l'enfant.
—Il est peut-être aussi en voyage, suggéra l'excellent Médor, qui s'étonna d'éprouver une certaine répugnance à plaider la cause du père de Petite-Reine.
—Ou bien ma lettre était mal faite, pensa tout haut la Gloriette. Je n'ai pas pu en écrire bien long, ma main tremblait trop. Je cherche à me souvenir.
Elle pressa son front entre ses doigts.
—Oui, reprit-elle, c'est cela, je lui ai dit: «Mon cher Justin, notre petite est perdue, on me l'a volée, viens à mon secours.» Est-ce assez?
—Ah! fit Médor, si j'avais été au bout du monde, moi, ou sur le lit de mon agonie...
Il n'acheva pas. La Gloriette continua en se parlant à elle-même.
—Non, ce n'est pas assez; j'aurais dû ajouter: «Ce n'est pas pour vous retenir près de moi. Dès que vous m'aurez aidée à retrouver l'enfant, vous serez libre.»
—L'aimez-vous bien? balbutia Médor malgré lui.
Lily le regarda.
—Je ne sais pas, répondit-elle. C'est son père.
Elle baisa les petits souliers et leur chercha une place sur l'autel. Puis elle dit encore:
—On doit parler d'elle au Jardin des Plantes, bien sûr. Je pensais cette nuit: mère Noblet va tous les jours dans le bosquet avec ses petits; c'est à elle qu'on doit dire tout ce qu'on apprend, tout ce qu'on sait, tout ce qui court... Si vous alliez causer avec mère Noblet?
Médor était déjà debout. Il mit sa casquette, passa la porte et descendit l'escalier quatre à quatre.
—Quoique, reprit Lily dont les yeux s'éteignirent, mère Noblet est une bonne vieille, elle n'aurait pas attendu; si elle savait quelque chose, elle serait venue me voir...
—Quinze jours! s'interrompit-elle. Mon Dieu! mon Dieu! quinze jours que je ne l'ai plus!
Elle se laissa tomber sur une chaise, auprès du berceau et resta immobile, les mains jointes sur ses genoux.
Elle était merveilleusement belle avec la pâleur presque transparente de ses joues, encadrées dans le splendide désordre de ses cheveux. Le jeûne involontaire avait agrandi ses grands yeux. Il y avait je ne sais quoi d'attendrissant et de charmant dans la désolation même de son sourire. Elle avait ce rayonnement de suave douleur qui fait adorer la Mère des larmes.
Elle demeura ainsi longtemps, muette et perdue dans ce rêve, toujours le même, qui ressuscitait les joies mélancoliques de son passé. Le jour allait baissant. Des pas se firent entendre dans l'escalier.
—Déjà! dit-elle, en pensant que c'était Médor.
Mais à peine eut-elle prononcé ce mot que son cou gracieux se tendit en avant, tandis qu'un peu de sang montait à ses joues. Ses yeux s'ouvrirent tout larges.
—Ce n'est pas Médor! murmura-t-elle. Si c'était...
Le nom de Justin vint jusqu'à ses lèvres, épanouies par cette joie, vive entre toutes: la venue d'un bien qu'on n'espérait plus.
Elle se leva électrisée par un espoir si grand qu'il valait presque une certitude. C'était Justin, et avec Justin, Petite-Reine serait bien vite retrouvée!
On frappa.
—Entrez! On entra.
La Gloriette retomba, brisée, sur son siège.
Ce n'était pas Justin.
La Gloriette reconnut dans le nouvel arrivant l'homme au teint bronzé, à la barbe et aux cheveux noirs comme du charbon, qui s'était trouvé plus d'une fois sur son passage quinze jours auparavant, qui s'était assis non loin d'elle au théâtre de la foire—et que Médor avait pris au collet, dans le bosquet, en l'accusant d'avoir parlé à la voleuse d'enfants.
Elle avait eu vaguement frayeur de cet homme autrefois, mais maintenant que pouvait-elle craindre?
L'étranger fit quelques pas à l'intérieur de la chambre et salua avec respect. Il y avait de la noblesse dans son maintien, mais il y avait surtout un extrême embarras.
À la rigueur, la sombre beauté de son visage aurait pu appartenir à don Juan, mais il n'en était pas ainsi de ses façons, qui trahissaient une timidité de sauvage ou d'enfant.
Il baissa les yeux sous le regard de Lily et lui tendit sa carte, exactement comme il avait fait au commissaire de police.
Lily jeta les yeux sur la carte qui portait: «Hernan-Maria Gerès da Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de première classe, envoyé extraordinaire de S. M. l'empereur du Brésil.»
—Que voulez-vous? demanda-t-elle avec le calme fatigué des grandes douleurs.
—Je vous aime, répondit le duc d'une voix très basse.
La carte glissa entre les doigts de Lily et tomba à terre. Elle tourna la tête.
Cet homme, avec ses grands titres et son amour, était pour elle néant.
Il ne l'avait point blessée en lui disant: «Je vous aime»; elle n'avait point conscience de l'audace craintive de ce duc, ni du ridicule qui se mêlait au côté bizarre et dramatique de cette scène.
Elle n'avait conscience de rien.
Le duc rougit sous le bronze de son teint. Peut-être qu'il avait honte.
—Je vous aime, reprit-il pourtant, parlant avec effort et cherchant les mots de notre langue qui lui était rebelle; je vous aime passionnément, douloureusement. Je donnerais une portion de mon sang pour ne pas vous aimer.
Lily n'écoutait pas. Elle se disait:
—J'ai cru que c'était lui. C'est le dernier espoir trompé. Voici douze jours que Justin a ma lettre. Il ne reviendra jamais.
Elle se tourna tout à coup vers le duc et le regarda hardiment:
—Etes-vous riche? fit-elle.
—Je suis très riche, très riche!
—Très riche, répéta Lily qui déjà reprenait à se parler à elle-même. Si j'étais riche, je leur dirais à tous: celui qui retrouvera Justine aura ma fortune!
—Je puis le dire si vous voulez, prononça gravement le duc.
—Pourquoi m'aimez-vous? interrogea Lily comme au hasard.
Il fléchit un genou, mais un geste impérieux de la jeune femme le releva tout interdit.
—Attendez! dit-elle. Connaissiez-vous la voleuse d'enfants?
—Non, répliqua le duc, je ne connaissais que l'enfant.
—La reconnaîtriez-vous, la voleuse?
—Oui, certes.
—Asseyez-vous là, près de moi.
Le duc obéit. Il ne se méprenait pas, car son front se chargea de tristesse.
Lily essayait de réfléchir et de raisonner.
—J'ai cru que c'était vous, murmura-t-elle au bout d'un instant, vous qui l'aviez enlevée.
—C'eût été moi, répondit le duc, si la pensée m'était venue que je vous aurais amenée à moi en vous prenant votre enfant.
Lily frissonna, mais elle sourit.
—Et vous ne l'avez plus jamais revue, dit-elle encore, la voleuse d'enfants?
—Jamais. J'ai fait ce que j'ai pu, pourtant. Depuis deux semaines, il ne s'est pas écoulé un seul jour sans que j'aie stimulé par de l'argent ou par des promesses ceux qui ont charge de rechercher les criminels.
Il disait vrai, la Gloriette vit cela dans ses yeux. Elle lui tendit la main. Le duc la porta à ses lèvres.
—Pourquoi m'aimez-vous ainsi? demanda-t-elle une seconde fois.
—Je ne sais, repartit le duc, dont la voix tremblait. Je vous ai vue, voilà tout; vous teniez votre petite par la main. Il y a peut-être des femmes aussi belles que vous, je ne les ai pas rencontrées. Je descendis de voiture et je vous suivis jusqu'à votre maison. Depuis lors je n'ai pas eu d'autre pensée que vous.
Lily murmura:
—Vous m'aimez comme j'aime Petite-Reine.
—Et j'aimerais Petite-Reine comme vous, prononça tout bas le duc.
Sa voix était véritablement douce et bonne. Lily songeait laborieusement.
—Et..., fit-elle encore en hésitant, vous n'avez rien découvert? Elle n'osa pas regarder le duc en lui adressant cette question, dont elle devinait l'inutilité. Si elle l'eût regardé, elle aurait remarqué un trouble dans ses yeux qui se baissèrent.
—Si fait, répondit-il en affermissant sa voix, j'ai découvert quelque chose.
Lily appuya ses deux mains sur son cœur et n'interrogea plus. Elle attendait, retenant son souffle pour ne pas perdre une parole.
—Écoutez-moi, dit le duc de Chaves résolument, je vais plaider ma cause et la vôtre. Nos deux bonheurs n'en feront qu'un, il le faut, sinon ils se changeront en deux malheurs. Je ne sais pas qui vous êtes, ni votre passé; peu m'importe, j'ai de la richesse et de la noblesse pour deux; je ne veux de vous que votre avenir. Quand j'ai commencé ma recherche, je comptais venir à vous avec votre chérie dans mes bras et vous dire: «La voici, je vous la rends, payez-moi en consentant à devenir la duchesse de Chaves...»
—La duchesse de Chaves! balbutia Lily; moi!
Elle n'était pas éblouie, non. Il est des détresses si profondes que l'ambition y meurt, même cette pauvre ambition naturelle à tout être humain, ce rêve où la bergère épouse un roi, et qui ne se réalise que dans les contes de fées.
Je dis vrai: chacun porte en soi cette ambition enfantine; elle est plus ou moins avouée, mais nul ne s'en sépare qu'à l'heure de mourir.
Lily ne l'avait plus cette ambition, parce que Lily était une morte. Si elle vivait, c'était en l'espoir de retrouver sa fille. Elle eut peur. Cet homme en qui reposait désormais le suprême espoir de sa vie devait être un fou.
Duchesse de Chaves!
Monsieur le duc poursuivit:
—Je n'ai pas pu. Au lieu de retrouver l'enfant, je n'ai fait qu'entrevoir sa trace.
Ce fut Lily, cette fois, qui saisit sa main et qui la toucha de ses lèvres. Le duc était très pâle.
—Trace bien fugitive, continua-t-il; j'ai appris aujourd'hui même qu'une troupe de saltimbanques avait pris passage au Havre, pour l'Amérique, emmenant une petite fille de trois ans, dont le signalement se rapporte...
—La mer! sanglota Lily. Entre elle et moi, toute la grande mer!
Le duc acheva, et la sueur découlait de son front:
—Alors, je suis venu à vous pour vous dire: Si vous voulez être la duchesse de Chaves, partons. Ma fortune, mon influence, ma vie: tout sera employé à retrouver votre fille.
La Gloriette se leva; elle jeta ses deux bras autour du cou de cet homme qu'elle ne connaissait pas et qui pouvait mentir.
Elle eût embrassé ses genoux.
Le duc la serra sur sa poitrine avec une sauvage allégresse et l'emporta plutôt qu'il ne l'entraîna vers l'escalier. À la porte de la rue, une voiture fermée attendait. Le duc y fit monter la Gloriette. Les chevaux prirent aussitôt le galop.
À peine la voiture avait-elle tourné l'angle du boulevard Contrescarpe, qu'un fiacre s'arrêta au n° 5 de la rue Lacuée. Un beau jeune homme en descendit et s'adressa à une voisine pour savoir à quel étage demeurait madame Lily.
—Elle vient de sortir, répondit la voisine qui était par hasard charitable et qui n'ajouta pas: en équipage, avec un père-aux-écus.
Le beau jeune homme monta. La porte était grande ouverte; il entra, et son regard ému tomba tout de suite sur le berceau au-dessus duquel pendait le portrait de Lily, tenant dans ses bras l'image confuse de Petite-Reine.
Il s'assit à la place même que Lily venait de quitter et attendit.
Le château de Monceaux était une riante demeure, bâtie à mi-côte entre une belle futaie et des prairies qui descendaient à la Loire. Tout ce pays est un jardin où les aspects heureux se déroulent en un tableau serein et riche.
Des fenêtres du château, on voyait dix autres domaines en deçà et au-delà du fleuve, large nappe d'argent que rayait la sombre verdure des peupliers. Les grands chalands allaient et venaient tout le jour, tendant au vent paresseux leurs immenses voiles carrées. Au loin, Tours montrait, comme en un mirage, ses dômes et ses clochers.
C'était là que vivait Justin de Vibray, l'ancien roi des étudiants, auprès de sa mère excellente qui l'adorait et voulait le marier.
La chose était aisée. Les héritières abondaient aux alentours et les Tourangelles méritent assurément la réputation de beauté, de bonté, de vertu spirituelle et de charme que leur ont faite les Tourangeaux amoureux.
La mère de Justin était veuve; elle jouissait d'une fortune honorable, et notre étudiant, fils unique, pouvait passer pour un fort bon parti. Nous savons qu'il était très beau, très intelligent, et presque savant; nous savons aussi qu'il avait la tête chaude, le cœur sensible et un grain d'esprit aventureux.
Ce n'est pas précisément l'ordinaire en Touraine où les gens sont tranquilles comme le paysage.
Justin lui-même, du reste, croyait de bonne foi qu'il avait jeté le meilleur de son feu à Paris dans les petites bamboches de l'hôtel Corneille; il était rassasié des pauvres romans de la Chaumière et du Prado, et quant à ce poème dont Lily était l'héroïne, nous ne savons trop ce qu'en dire. Les débuts extravagants de l'aventure dépassaient de beaucoup les bornes de l'élément romanesque, contenu dans l'imagination de Justin. Il avait été pris, évidemment, à une heure de fièvre.
Ou bien, c'était sa destinée, comme disaient les livres d'autrefois.
Mais étant acceptée l'aventure, et il fallait bien l'accepter, puisque c'était de l'histoire, ce qui sortait tout à fait et violemment du caractère loyal de Justin, c'était sa conduite à l'égard de la jeune fille-mère.
Il l'avait abandonnée auprès d'un berceau, celle que naguère il parait comme une idole, celle qu'il aimait à genoux, et il avait abandonné aussi, du même coup, l'enfant, gentil trésor que, la veille, il adorait follement.
Il était honnête, pourtant, il était brave et généreux.
Mais vous souvenez-vous de la première lettre écrite par lui à Lily, de cette lettre qui avait fait pâlir et trembler la pauvre fille avant même que l'enveloppe fût déchirée?
«Ma mère est venue me chercher. À bientôt. Je ne pourrais pas vivre sans toi.»
C'était vrai et c'était tout.
Il n'y avait pas autre chose que cela.
La mère de Justin avait appris ce qui se passait. Comment? En vérité, je l'ignore, mais les mères savent tout. Elle était venue, elle avait dit à Justin: «Je suis veuve, je n'ai que toi, veux-tu me faire mourir de chagrin?»
Il n'y avait point là d'exagération. La mère de Justin avait bâti son château en Espagne, celui qu'elles bâtissent toutes: le cher fils marié, la bru mieux aimée qu'une fille et les petits-enfants gâtés à outrance.
La bru, quelquefois n'est possible que de loin, elle met souvent un grain de fiel dans la réalisation de ce doux rêve, mais restent les petits qui ne se refusent jamais à l'opération du «gâtage».
Je le dis comme cela est: la mère est capable d'en mourir si on démolit son château, à l'heure où la bru, non encore éprouvée, lui apparaît angélique dans le brouillard de l'inconnu.
Or, notre beau Justin avait peu connu son père. Sa mère, maîtresse et esclave, était tout pour lui dans l'histoire de son enfance. Causer un chagrin à sa mère lui semblait chose impossible et impie. Il la suivit purement et simplement, parce qu'elle le voulait. Quel grand mal de passer huit jours au château, peut-être quinze jours? Juste le temps de lui parler raison, de la ramener, de lui faire comprendre...
Mais la première fois que Justin voulut prononcer le nom de Lily, sa mère lui prit les deux mains, et dit, les larmes aux yeux:
—Écoute, je ne te ferai jamais de reproches. C'est un malheur qu'il faut cacher. Tu as été fou, n'est-ce pas, eh bien! pourquoi parler de cela!
Elle se tut, rouge de colère ou de honte et arrêtant évidemment des paroles qui se pressaient sur ses lèvres.
Une vision traversa l'esprit de Justin. Il revit la ruelle souillée, là-bas dans le pays des chiffonniers, il revit le coquin sordide qui avait voulu embrasser Lily—et il revit Lily elle-même si étrangement belle sous ses haillons.
Oh! cela ne l'empêchait point de l'aimer, mais il n'essaya plus de parler d'elle.
On peut être roi des étudiants sans posséder la fermeté stoïque de Caton l'Ancien.
Ce beau Justin vous eût émerveillés, sur le pré, l'épée au poing ou le pistolet à la main. Il était superbe d'indifférence quand il s'agissait de jouer sa vie.
Mais il avait la faiblesse des forts. Il était poltron contre ceux qu'il aimait. La bru du château en Espagne devait avoir beau jeu, un jour venant.
Et je vais vous dire un secret: si Lily avait pu se défendre, si usant du droit que lui donnait le berceau de Petite-Reine, elle avait attaqué à son tour, je ne sais pas de quel côté la faiblesse de Justin eût versé.
Car il aimait Lily sincèrement. Et Petite-Reine donc! Certes, certes, Lily aurait eu de quoi se défendre.
Mais elle n'était pas là. Et d'ailleurs, se fût-elle défendue? il y avait dans le cœur de Lily, une bien autre fierté que dans celui de Justin.
Une fierté exagérée, peut-être, car elle cessa d'écrire, aussitôt qu'une de ses lettres resta sans réponse.
Cela vint au bout de six mois environ. La bru, la fameuse bru, s'était montrée à l'horizon, belle, riche, bien élevée, faisant venir ses toilettes de Paris, enfin choisie avec un soin exquis.
Et je crois que Justin la trouvait assez à son gré.
Les choses allèrent loin. On parla de la corbeille. Seulement, le soir, avant de s'endormir, Justin, soit que vous approuviez sa conduite au point de vue mondain, soit que vous le jugiez coupable, selon le simple sens de l'honneur, Justin avait des moments de terrible tristesse. Il voyait une belle jeune femme portant un enfant dans ses bras.
Et c'était un peu comme dans ce portrait photographié, suspendu au-dessus du berceau de Petite-Reine. Le visage mélancolique et pâle de Lily apparaissait distinct, mais l'enfant, Justin ne pouvait que la deviner. Il l'avait laissée si petite! Elle grandissait, et comme elle devait déjà bien sourire!
Le mariage avec la première bru présomptive manqua; Justin ne put pas se décider. Ainsi arriva-t-il pour la seconde, plus jolie, plus accomplie encore que la première et faisant venir de Paris jusqu'à ses gants et ses chaussures.
La mère, infatigable, entamait les négociations pour une troisième bru qui était un ange, celle-là, ni plus ni moins, quand arriva au château de Monceaux la lettre de Lily.
La lettre fut reçue par la mère qui la lut et la mit dans sa poche.
C'était le jour de la première entrevue entre Justin et sa nouvelle fiancée. Les deux jeunes gens ne se déplurent pas.
Mais quand la mère fut seule, le soir, à son tour, avant de s'endormir, elle eut un grand poids sur le cœur. Elle relut la lettre une fois, deux fois, puis vingt fois. La lettre disait, d'une écriture tremblante qui heurtait l'œil comme un sanglot blesse l'oreille: «Mon cher Justin, notre petite fille est perdue, on me l'a volée, viens à mon secours.»
La mère de Justin essaya de se raidir contre ce cri d'angoisse. Qu'importait cette fille? Mais elle pleura, parce qu'il y a un lien entre toutes mères.
Et elle songea. Justin était bien changé. Il végétait près d'elle, mélancolique et silencieux. Le matin, il prenait son livre, Horace ou Virgile presque toujours, car c'était un lettré, et, en outre, il craignait ces œuvres où l'art nouveau entasse les émotions de la vie réelle.
Il s'en allait, marchant lentement sous les arbres de l'avenue.
Puis il rentrait plus morne qu'il n'était parti.
Jamais plus il n'avait prononcé le nom de Lily, mais quand sa mère l'interrogeait il répondait souvent avec son douloureux sourire:
—Ne parlons pas de moi. J'ai été fou.
On était bien loin d'être heureux en ce joli château de Monceaux, si riant et si paisible.
Mais la vaillance revient avec le jour, le lendemain matin, la bonne femme s'étonna de sa faiblesse de la veille. Elle reprit même sa besogne de marieuse acharnée et l'affaire de la troisième bru fit un pas.
Puis, le soir venu, il y eut rechute. Le cœur de la mère se serra de nouveau. Il fallut, bon gré mal gré, lire et relire la lettre de «cette fille». Et cette fois, on pensa à l'enfant.
«Notre petite fille est perdue...»
La mère de Justin, qui était une femme brave et convaincue, résista pendant dix longs jours, mais elle souffrit tant qu'elle céda le onzième jour.
C'était la veille de cet après-midi où se passèrent les événements racontés au précédent chapitre. Justin et sa mère dînaient seuls. Justin était distrait et morne, selon sa coutume. On avait échangé, à de longs intervalles, quelques rares paroles.
—Eh bien! dit la comtesse, quand on eut servi le dessert. Saurons-nous enfin ton avis sur Louise?
C'était le nom de la troisième fiancée.
—Elle est charmante, répondit Justin. Tout à fait charmante.
—Alors tu l'aimeras?
—Je ne crois pas, ma mère.
La comtesse ne cacha pas un vif mouvement d'impatience.
—Ne te fâche pas, bonne mère, reprit Justin qui eut un sourire découragé. Tu sais bien que j'ai été fou. Cela me revient encore quelquefois.
Il se leva et sortit.
Deux larmes jaillirent des yeux de la comtesse qui rentra dans son appartement.
Vers huit heures du soir, elle en ressortit et vint demander à l'office si Justin était rentré. Sur la réponse négative des domestiques, elle passa au salon et donna l'ordre suivant:
—Vous direz à monsieur le comte qu'il ne se couche pas avant de m'avoir vue. J'attends ici son retour.
Quand Justin rentra, il était tard. On l'introduisit au salon où sa mère était debout près du seuil. Elle lui dit:
—Embrasse-moi.
C'était un grand amour que Justin avait pour sa mère.
—Il est arrivé malheur! balbutia-t-il en la soutenant, chancelante dans ses bras.
Puis il ajouta, l'entendant sangloter:
—Qu'as-tu, mère, au nom de Dieu que veux-tu de moi?
Enfant, il avait eu d'elle, avec des larmes, tout ce qu'il avait voulu.
Et depuis qu'il était homme, on le faisait obéir, à son tour, avec des larmes.
—Embrasse-moi, répéta la comtesse, embrasse-moi de tout ton cœur. Il est arrivé malheur, un grand malheur, et ce que j'ai fait, tu ne pourras peut-être pas me le pardonner!
Justin sourit d'un air incrédule.
Elle lui tendit la lettre ouverte.
Justin y jeta les yeux et tomba brisé sur un siège.
La comtesse se mit à genoux près de lui.
—Tu l'aimes encore, murmura-t-elle, tu l'aimes mieux que moi! Tu vois bien, tu vois bien! Jamais tu ne pourras me pardonner!
Justin l'attira vers lui et la baisa au front.
—Je vous pardonne, ma mère, dit-il.
Mais son regard ne quittait pas la pauvre écriture tremblée qui criait à l'aide.
—Dix jours! pensa-t-il tout haut.
—Je n'ai que toi, répliqua la comtesse comme si on l'eût accablée de reproches. Si tu savais ce que tu es pour moi!
—Ma mère, je vous pardonne, répéta Justin.
Mais il était si pâle que la comtesse, navrée, se couvrit le visage de ses mains en criant:
—Ah! tu l'aimes! tu l'aimes!
Justin répondit, portant à ses lèvres, sans le savoir peut-être, le papier où était l'écriture de Lily.
—Vous m'aviez dit: «Veux-tu me faire mourir de chagrin?...» Ah! je vous aime bien, ma mère! Je l'ai abandonnée pour vous!
La comtesse répéta avec une sorte de folie:
—Je n'avais que toi!
—Elle avait l'enfant, c'est vrai, prononça tout bas Justin. Et quand j'ai été parti, l'enfant l'a consolée. À présent, elle est seule...
—Veux-tu que j'y aille? s'écria la comtesse qui se leva. Justin secoua la tête.
—Vous n'avez pas de torts envers moi, ma mère, dit-il, ni envers elle. Vous êtes du monde et vous avez agi selon la loi du monde. Moi je suis un lâche esprit et un misérable cœur. Le monde n'est rien pour moi, et j'ai fait comme si j'eusse été l'esclave du monde. Ah! je vous aime bien!
La comtesse prit sa tête à pleines mains et le baisa passionnément.
—Mon Justin! balbutia-t-elle. Mon fils! mon cœur! Mais Justin disait sous ses caresses:
—La petite fille est perdue! Elle m'attend depuis dix jours! Elle est peut-être morte!
Il essaya de se lever à son tour.
—Tu vas partir! s'écria la comtesse épouvantée. Tu ne reviendras pas!
Justin, qui faisait son premier pas vers la porte, toucha son front de ses deux mains et s'affaissa sur lui-même. La comtesse le releva, forte comme un homme!
—Je te dis que j'irai, fit-elle avec une émotion désordonnée. Je l'aimerai s'il le faut; ah! l'aimer! mon Dieu! je mourrai folle!
Mais Justin ne l'entendait pas. Un spasme le tint inanimé pendant une partie de la nuit.
Au matin, on attela; Justin et sa mère partirent pour Tours.
La route fut silencieuse.
À la gare du chemin de fer, au moment de la séparation, la comtesse dit:
—Mon fils, je vous remercie des jours de bonheur que vous m'avez donnés. J'ai pensé toute la nuit et j'ai prié. Il y a des choses impossibles. Entre elle et moi, il vous faudra choisir.
—Je choisirai, ma mère, répondit Justin, dont les yeux étaient sans larmes.
Il y eut un douloureux baiser, puis Justin franchit le seuil.
La comtesse resta un instant immobile.
La veille elle avait dit: «S'il le faut je l'aimerai...»
Elle remonta dans sa voiture, toute seule. Le cocher s'étonna de ne pas l'entendre pleurer. Les domestiques qui la virent rentrer au château dirent entre eux: «Madame a vieilli de vingt ans!»
Le train roulait vers Paris.
Des fenêtres de sa chambre à coucher, la comtesse put le voir au loin dans la plaine dérouler sa longue chevelure de fumée.
Elle s'agenouilla devant son prie-Dieu, où elle resta longtemps, puis elle se mit au lit, quoique le soleil n'eût pas fourni encore la moitié de sa course.
Justin n'aurait point su dire, quand il arriva en gare, à Paris, s'il avait eu des compagnons de voyage. Il s'était absorbé en lui-même—pour choisir.
Son choix était fait au moment où il donna l'adresse de Lily au cocher de fiacre, rue Lacuée, numéro 5.
Il avait le cœur brisé, c'est vrai, mais ce grand amour de sa jeunesse, cette folie le reprenait, éveillé d'une sorte de sommeil. Il revoyait Lily, son délicieux rêve. Avait-il pu seulement vivre sans elle? Comment aimait-il donc sa mère!
Si jamais, oh! si jamais il lui eût été permis d'espérer la réunion de ces deux profondes tendresses qu'un abîme séparait aujourd'hui!
Sa mère avait dit: «Il y a des choses impossibles!» mais là-bas, derrière le voile de l'avenir, Justin entrevoyait un sourire d'ange: une tête enfantine, auréolée de cheveux blonds.
Sa fille! Est-ce que sa mère résisterait aux caresses de sa fille!
Nous l'avons vu arriver au logis de la Gloriette absente, s'asseoir près du berceau vide, transformé en autel, et attendre.
En attendant il prit le portrait photographié de Lily et il eut un sourire ému en prononçant ce mot qui vient à la bouche de tout le monde, quand on voit la trace imparfaite de l'enfant dans une épreuve où la mère est «bien venue»: «Elle a bougé!»
Elle avait bougé beaucoup, car on n'apercevait qu'un flocon blanc, indécis et confus, quelque chose qui n'avait point de forme et qui pourtant était gracieux; un nuage souriant.
Mais Lily! le visage de Lily attirait le regard de Justin comme une fascination. Il y avait de la mélancolie sur ses traits, mais elle était splendidement belle.
Je ne sais quoi disait dans l'amoureux pli de ses lèvres, penchées vers le nuage, qu'elle était venue là pour avoir le portrait de l'enfant uniquement.
Je ne sais quoi disait encore que rien n'existait pour elle en dehors de l'enfant qu'on ne voyait pas, mais qu'elle regardait avec un si doux orgueil.
Tout en elle était charmant, mais sans coquetterie. Je dis trop ou trop peu: il y a des femmes qui, naturellement, ne sont pas coquettes, même dans ce sens restreint exprimant le goût innocent de la parure; il n'y a que les jeunes mères pour s'oublier tout à fait et pour être adorables malgré elles.
Justin regardait Lily; Justin lisait toute une belle et chère histoire dans la jeune gravité de ces traits. Les cheveux magnifiques avaient je ne sais quel tour austère, et il fallait la grâce enchantée de la taille pour faire valoir les plis presque maladroits de la pauvre petite robe.
Justin en arriva à deviner et se dit: je ne serai plus que le second dans ce cœur...
Et ce fut de la joie. La place était bonne, à côté de Justine adorée.
Il lui semblait, tant il était heureux, que son premier effort allait retrouver Justine.
La brume était déjà presque tombée que Justin regardait et songeait encore.
Un pas lourd monta l'escalier.
—J'ai été du temps, dit-on dès le carré; je ne voulais pas revenir sans avoir fait mon possible. Mais rien! La mère Noblet a perdu la moitié de ses pratiques et dit comme ça que nous en sommes la cause. Les autres, on croirait qu'on leur parle déjà du déluge... Ah!
La voix s'arrêta brusquement sur ce cri. Médor venait d'apercevoir Justin.
—Est-ce que je me suis trompé de porte? gronda-t-il dans son étonnement. Mais non. V'là le petit berceau. Où est la Gloriette?
—J'attends madame Lily, lui fut-il répondu.
—Ah! fit encore Médor, vous avez peut-être des nouvelles?
—Non, je ne sais rien.
Médor s'approcha et vint regarder l'étranger de tout près. Il faisait presque nuit.
—Alors, dit-il, qui êtes-vous pour l'attendre comme ça, chez elle?... chez elle, je n'ai jamais vu personne.
Justin hésita. Médor s'était mis entre lui et le jour pour l'examiner mieux.
—Ah! fit-il pour la troisième fois et sur un ton qui marquait peu de sympathie, vous, je vous reconnais bien! Vous êtes celui qui... enfin, l'homme du château en Touraine!
Justin fit un signe de tête affirmatif. Médor s'éloigna de lui.
—Et vous, demanda Justin, qui êtes-vous?
—C'est moi qu'ai perdu l'enfant, répliqua Médor avec rudesse. Alors, je rachète ça comme je peux.
Il sortit sur ces mots et redescendit l'escalier. L'instant d'après Justin le vit revenir tout essoufflé; il avait à la main un bougeoir allumé qu'il posa sur le guéridon.
Il vint se planter devant Justin et dit avec un grand trouble:
—Si vous n'étiez pas là, je croirais que c'est vous; mais vous voilà, c'est impossible!
Justin ne comprenait pas.
Il y avait tant d'égarement dans les yeux du pauvre diable que Justin le soupçonna d'être ivre, dans le premier moment.
Mais Médor n'était pas ivre; il parlait surtout pour lui-même et poursuivit cette argumentation bizarre destinée à éclairer sa propre pensée, ne s'inquiétant nullement de l'effet produit sur son interlocuteur.
—Vous, grommelait-il, je ne vous aime pas, c'est sûr, puisqu'elle vous attendait et que vous ne veniez pas. Vous étiez dans un château, et elle dans une mansarde. Si la petite avait eu son père auprès d'elle, on ne l'aurait pas volée, pas vrai? c'est sûr. Mais ce n'est pas ça: elle n'a jamais parlé que de vous: Justin, Justin, Justin, le jour et la nuit. Il y a donc que si vous l'aviez emmenée dans une belle voiture, c'était tout simple. Mais l'autre...
—Quel autre? demanda Justin dont le cœur se serra terriblement. Expliquez-vous, je vous en prie!
Médor avait deux larmes qui mouillaient les coins de ses paupières. Il continua:
—J'aurais pleuré, pas vrai? parce que je m'étais habitué à la garder et à la servir... Ah! ah! Écoutez donc: celle-là a été trop malheureuse! Mais ce n'est pas ça! s'interrompit-il en balayant son front de sa large main. Qui donc était dans cette belle voiture où elle est montée, puisque vous voilà ici, vous.
Justin s'était levé. Il balbutia:
—Alors, elle est partie?
—Après? fit Médor avec un emportement sans motif. N'était-elle pas libre de partir?
Sa main lourde pesa sur l'épaule de Justin qui avait la tête courbée.
—Vous voilà libre aussi, dit-il amèrement. Je ne connais pas bien les gens comme vous, mais je les devine. Elle vous a donné un prétexte; allez-vous-en, cette fois, pour tout de bon. Mais avant de partir, ne soufflez pas un mot contre elle! pas un! car je vous casserais la tête contre la muraille, hé! l'homme du château!
Médor avait la narine gonflée et l'œil brûlant.
Justin, en effet, ne prononça pas un mot, pas un seul, mais il ne s'en alla pas non plus. Médor, qui le sentit chanceler, fut obligé de le soutenir dans ses bras, puis de le soulever, pour le déposer, inerte, sur le lit de la Gloriette.
Quand Médor avait descendu l'escalier naguère sous le coup de son premier étonnement, son dessein n'était autre que d'attendre Lily en bas, sur le pas de la porte. Lily ne sortait jamais; elle devait être quelque part aux environs, guettant peut-être son retour à lui, Médor, qui, de son propre aveu, était en retard.
Mais sur le pas de la porte, il trouva la voisine qui s'était montrée discrète et charitable lors de l'arrivée de Justin.
Cette voisine, pour se dédommager, avait rassemblé là une demi-douzaine de commères des deux sexes et racontait, avec force embellissements, l'équipée de la Gloriette.
—On ne peut pas toujours pleurer, disait-elle, et puis le monsieur appartient peut-être à la haute administration. On dit que les chefs font comme ça de jolies connaissances, sans bourse délier et rien qu'en chantant: «J'ai le bras long, ma petite mère» sur l'air de Ma Normandie, je me brûle l'œil au fond de la rivière. Faut bien rire un peu, dites donc! n'empêche que la Gloriette était en déshabillé, pas gênée du tout, vis-à-vis du monsieur, préfet ou marquis, tiré à quatre demi-cents d'épingles, avec barbe moderne et cheveux coiffés par le perruquier, tout ça noir, mais noir! noir! que le cocher avait une perruque blanche, à treize boudins, et le valet de pied pareillement de même, en plus que les chevaux étaient harnachés de cuir verni avec toutes les boucles en or, et des peintures aux portières: sauvages qui tenaient des massues et supportaient une couronne au-dessus du blason. Ça s'appelle comme ça, je l'ai su à l'Ambigu. Et que le grand seigneur a donné la main noblement à la Gloriette qui faisait ses manières. Et fouette cocher, ni vu ni connu, au galop pour l'île d'Amour ou autre, à Asnières, quarante francs par tête... voilà!
Les gros poings de Médor s'étaient fermés deux ou trois fois pendant cette conférence, et s'il n'avait assommé purement et simplement l'éloquente voisine, ce n'était pas faute de bonne envie.
La pensée de Justin—l'homme du château—l'avait fait remonter.
Il était revenu à Justin, comme si celui-ci eût pu lui fournir des renseignements. Peut-être encore, car il y avait un sentiment mauvais dans le cœur du pauvre Médor, avait-il voulu infliger à Justin une part de la peine qu'il éprouvait lui-même si cruellement. Médor s'arrogeait le droit de punir celui qu'il jugeait coupable.
C'était une honnête et brave créature. Était-il à son insu et ne fût-ce qu'un peu le rival de Justin? Personne moins que lui n'aurait pu le dire. Son dévouement, il est vrai, ressemblait à un culte, mais n'oublions pas que cette religion avait sa source dans sa reconnaissance d'abord, ensuite dans sa pitié.
—Celle-là est trop malheureuse! avait-il dit.
Quelque chose de souverainement tendre, qui comportait en soi la sollicitude maternelle, l'abnégation de l'esclave et l'ardent respect des amours chevaleresques, était venu se joindre à la gratitude et à la compassion.
Le tout formait une passion profonde, mais désintéressée splendidement, qui emplissait le cœur entier du pauvre diable.
Quand il se vit en face de Justin évanoui, il éprouva une grande surprise.
—Il l'aimait donc bien! se dit-il.
Après quoi il se demanda:
—Mais, s'il l'aimait, pourquoi l'a-t-il abandonnée?
Le bon Médor n'avait pas en lui ce qu'il faut pour répondre à ces questions subtiles qui embarrassent parfois les philosophes. Le plus pressé était de secourir Justin; Médor s'y employa de son mieux.
—Paraît que c'est mon état, pensait-il avec un reste de rancune: soigner ceux que j'aime et aussi ceux que je n'aime pas!
Comme médecin, Médor n'en savait pas très long. Il jeta de l'eau au visage du malade qui demeura immobile.
Nous l'avons dit, Justin était très remarquablement beau. Tout en travaillant à sa guérison, Médor le considéra d'abord d'un œil qui n'était rien moins que bienveillant.
Pour lui, cet «homme du château» était trop blanc, trop semblable à une femme, malgré la soyeuse moustache qui frisait au-dessus de sa lèvre. Il avait la taille trop mince et les cheveux trop doux.
—Ça n'est pas le même monde que nous, se disait-il, ça n'a que du bonheur dans la vie et ça fait le malheur des autres: c'est trop joli!
Mais les yeux de Justin s'ouvrirent, et Médor s'étonna d'être ému. Il pensait:
—Elle l'aime, elle doit l'aimer! Il a la même manière de regarder que Petite-Reine.
Justin reprit complètement ses sens au bout de quelques minutes. Il interrogea. Médor fut tout étonné lui-même de la douceur qu'il mettait désormais dans ses réponses.
Cela venait de ce que Justin, en recouvrant le souvenir, lui avait dit:
—Je pense qu'aujourd'hui vous êtes plus fort que moi, l'ami. Vous eussiez bien fait de me casser la tête si j'avais mal parlé d'elle.
Justin lui avait ensuite tendu sa main que Médor avait touchée, non sans un reste de défiance.
Mais, au lieu du plaisir que le bon garçon s'était promis à frapper sur le cœur de l'homme du château, il mit malgré lui tous ses soins à diminuer le coup porté. Parmi les cancans de la voisine, il choisit celui qui laissait le plus d'espoir et l'exprima à sa manière.
—Voilà, dit-il, on ne sait pas. La tête n'a pas toujours été bien solide chez elle depuis l'événement. Il y avait donc une personne que j'ai accusée, moi, d'avoir volé l'enfant, un duc, à ce qu'ils disent. Ce n'est pas mieux bâti qu'un autre homme: cheveux et barbe noirs comme on n'est pas noir, remarquez ça, et peau tannée. Alors le particulier de la voiture où elle a monté répond à ce signalement... Attendez! Je ne suis pas bien mon idée: c'était pour vous dire qu'elle a monté dans la voiture rapport à la recherche de l'enfant, uniquement, et non pas pour trahir l'amitié jurée avec vous, dont elle est incapable.
Justin lui tendit la main une seconde fois. Il s'était assis sur le pied du lit.
—Et depuis l'événement, dit-il, jamais vous ne l'avez quittée?
—Jamais je ne la quitterai, répondit Médor, à moins toutefois que je devienne un embarras pour la maison, en cas de maladie ou vieillesse.
—Parlait-elle quelquefois de moi? demanda Justin.
—Elle comptait les jours. Moi, je ne lui disais pas mon idée, mais je ne pensais pas bien de vous.
—Vous aviez raison, répondit Justin avec une profonde tristesse.
—Savoir! fit Médor complètement retourné. Quelqu'un qui dirait du mal de vous maintenant aurait affaire à moi. Quoi donc! mieux vaut tard que jamais, comme on dit, et à tout péché miséricorde. N'y aurait qu'une seule chose...
Il s'arrêta et son regard devint sombre.
—C'est si vous en aviez épousé une autre là-bas! acheva-t-il à voix basse après un silence.
Justin ne répondit que par un sourire.
—Alors, s'écria Médor joyeusement, va bien! vous l'épouserez! Et nous nous mettrons tous à chercher la petite. Moi, je serai ce qu'on voudra; j'ai été chien: si on me veut pour domestique, tope! Si on ne veut pas, quand l'enfant sera retrouvée, bonsoir les voisins, on peut toujours gagner du pain sec dans Paris, quand on a de bons bras et de la conduite. Je reviendrai voir madame Lily le dimanche, et je parie bien qu'elle m'offrira la soupe avec plaisir.
La main de Justin pesa sur son bras.
—Vous croyez donc qu'elle va revenir? demanda-t-il.
La joie du bon garçon tomba, et il devint tout pâle.
—Comment! balbutia-t-il, si je crois... Mais si elle ne revenait pas, où irait-elle?
Il y eut un long silence. L'horloge de la gare de Lyon sonna; Justin et Médor comptèrent dix coups. Ils se regardèrent. L'inquiétude de Justin gagna Médor qui dit:
—Jamais rien de semblable n'est arrivé.
Ils attendirent encore une heure. Médor se mit à parcourir la chambre comme un lion va et vient dans sa cage. Puis, s'arrêtant tout à coup en face de Justin qui semblait atterré.
—Ça l'a peut-être repris! dit-il. J'entends sa folie!
Et il raconta à Justin, qui pleurait en l'écoutant, la scène qui s'était passée auprès de la grille de la rue Buffon: Lily apercevant le fantôme de Petite-Reine au pied d'un arbre, l'appelant des noms les plus tendres et secouant les barreaux que ses pauvres mains parvenaient à ébranler, puis, lui, Médor, escaladant la grille et trouvant le petit tas de feuilles sèches blanchi par un rayon de lune.
—Ça fit l'effet comme si c'était un coup de massue qu'elle recevait sur la tête, acheva-t-il, quand je lui dis la chose. Et plus d'une fois j'ai vu qu'elle retournait dans ces idées-là, voyant l'enfant partout.
Pendant qu'il parlait, minuit sonna.
Ils se levèrent. C'était le terme qu'ils avaient fixé tous deux, sans se communiquer leur pensée, pour limite extrême, au-delà de laquelle il n'était plus permis d'espérer le retour de Lily.
Médor tourmentait ses cheveux crépus, dont la racine était baignée de sueur.
—Un duc, murmura-t-il, ça peut être un coquin, surtout un duc américain ou autre. Sûr qu'il avait donné de l'argent à la voleuse d'enfants. C'est à moi-même que le factionnaire le dit. Moi, ça ne me gênerait pas de fricasser un duc s'il faisait du mal à la Gloriette!
—Où demeure-t-il, ce duc? demanda Justin.
—Je ne sais pas, mais je saurai. En attendant, faut faire quelque chose. La plante des pieds me brûle.
Il descendit l'escalier en courant.
Justin resta encore quelques minutes dans la chambre solitaire, puis il sortit à son tour, sans savoir où il allait.
Il suivit le quai à pas lents; il ne cherchait pas. À quoi bon chercher? Un désespoir farouche lui oppressait le cœur. C'était comme un grand remords qui enveloppait jusqu'à sa mère.
—Lily m'a attendu quinze jours! se disait-il pour la centième fois, car toutes les profondes douleurs se répètent et radotent; elle m'a appelé dans la veille et dans le sommeil; elle n'avait espoir qu'en moi, je ne suis pas venu, elle s'est lassée... et pouvait-elle savoir à quel point je l'aime, puisque moi, moi-même, je ne le savais pas!
C'était bien vrai. Hier, il ne savait pas. Il avait vécu triste, mais calme, au château de Monceaux, abrité en quelque sorte derrière l'autorité de sa mère.
Cette passion aventureuse, cet amour de jeune fou, attiédi d'abord par la possession tranquille, avait couvé durant l'absence. Il n'y avait pas eu explosion parce que Justin était homme à s'engourdir aisément, d'abord, et ensuite parce que l'idée restait en lui, la certitude de n'avoir qu'un pas à faire pour ressaisir le bonheur abandonné.
Ils sont nombreux, ceux-là qui, comme notre beau Justin, n'écoutent qu'à la dernière extrémité le murmure paresseux de leur conscience.
Mais maintenant la dernière extrémité était atteinte. Ils s'éveillent, ceux dont je parle, avec des douleurs de lion, ou bien ils s'affaissent lâchement sur le matelas morne de l'atonie.
Justin s'arrêta une fois au moment où il allait maudire sa mère.
Il sentait grandir en lui l'amour comme une fièvre.
Il revint le premier au logis de la Gloriette. Au bout d'une heure, l'espoir l'avait saisi au collet et il s'était dit:
—Elle est là peut-être, je vais la retrouver, m'agenouiller, et si ardemment prier qu'elle me pardonnera. Je lui donnerai ma vie, toute ma vie...
Et il s'élança courant sur le quai désert.
Médor, lui, courait depuis longtemps. Il n'avait ni plan ni but, il courait pour courir.
En courant, la colère lui venait souvent contre l'homme du château, mais il revoyait bientôt les grands yeux mouillés de Justin, et il s'apaisait jusqu'à avoir pitié.
Il fit une longue route. Et que de fois, imitant la pauvre folie de la Gloriette, ne crut-il pas voir, aux lueurs lointaines des réverbères une robe flotter dans la nuit—ou une forme couchée qu'il appelait et qui fuyait.
Il resta longtemps à rôder autour de la Morgue, cette funèbre salle d'attente qui effraye et fascine.
Dans cet immense Paris, combien de misères regardent la Morgue en tremblant, comme le grand roi Louis XIV avait froid dans la moelle des os, quand apparaissait à son horizon la blanche tour élevée au-dessus des caveaux de Saint-Denis!
Au jour, Médor rentra et trouva Justin tout seul, agenouillé devant le berceau.
La fatigue l'avait endormi là. Il tenait à la main le portrait, et sa tête reposait sur l'oreiller de Petite-Reine.
Médor s'assit et attendit l'heure où il est possible de voir un commissaire de police. Justin s'éveilla. Ils ne se parlèrent point. Avant de s'en aller Médor dit pourtant:
—Faudrait chercher un logement; vous ne pouvez pas demeurer ici.
Les histoires qui datent de quinze jours sont vieilles dans les bureaux de police comme partout, mais ici un élément s'était rencontré qui avait rafraîchi sans cesse la mémoire du commissaire et de ses agents. Monsieur le duc de Chaves avait suivi l'affaire bien plus activement que Lily elle-même et son représentant Médor. Il avait donné de l'argent beaucoup, il en avait offert davantage, non seulement ici, mais aussi à l'administration centrale, et certes, si les recherches étaient restées infructueuses, il avait du moins fait tout le possible pour amener un meilleur résultat.
Après l'expédition manquée de la foire au pain d'épice, la Sûreté avait généralisé les battues, dans Paris et hors Paris. On avait excepté seulement de cette mesure les groupes de saltimbanques partis de la place du Trône avant l'enlèvement de la petite Justine. Nous n'avons pas oublié que le Théâtre Français et Hydraulique de madame Canada était précisément dans ce cas.
Monsieur le duc de Chaves était un homme influent et bien posé à tous égards, quoique ses mœurs un peu excentriques le tinssent éloigné des centres mondains. La préfecture avait mis les agents Rioux et Picard, qui connaissaient les débuts de l'affaire à la disposition du très habile inspecteur chargé de poursuivre les recherches. On avait réellement agi pour le mieux, mais la petite Justine était restée introuvable.
Et le renseignement donné par monsieur le duc à la Gloriette: ce départ d'une troupe de saltimbanques emmenant Petite-Reine en Amérique, qu'il fût vrai ou mensonger, ne lui venait ni de la préfecture, ni du commissaire de police. Médor n'allait pas, cette fois, chez le commissaire, pour avoir des nouvelles de Petite-Reine; il n'y allait même pas pour déclarer la disparition de Lily. L'instinct lui disait qu'une pareille déclaration serait tout à fait inutile. Son but était plus aisé à atteindre; il voulait savoir simplement l'adresse de monsieur le duc de Chaves.
Car, pour lui, le duc de Chaves et l'inconnu qui avait emmené Lily dans cette belle voiture armoriée étaient une seule et même personne.
Nous savons qu'il ne se trompait point.
Il eut l'adresse et se rendit incontinent à l'hôtel habité par monsieur le duc.
Là, il apprit que monsieur le duc et sa maison avaient quitté Paris, la veille au soir, pour retourner au Brésil.
Il parla timidement d'une jeune femme dont il essaya de tracer le portrait. On lui répondit que monsieur le duc était marié avec une très belle duchesse et on le mit à la porte.
Ce dernier détail emplit de doute et de trouble la cervelle du pauvre Médor. Sans ce dernier détail, il eût proposé à Justin de partir pour l'Amérique.
Il revint la tête basse. L'événement de la veille se présentait désormais à son esprit comme une énigme insoluble.
Quelques jours se passèrent. Médor avait gardé le silence vis-à-vis de Justin qui s'était logé dans le voisinage et venait tous les jours passer de longues heures auprès du berceau. Médor et lui ne se parlaient guère, ils avaient épuisé tout ce qui se pouvait dire.