Une fois, pourtant, Justin raconta sa rencontre avec Lily et l'histoire de leurs jeunes amours, non pas peut-être selon l'exacte vérité, mais telle que la colorait désormais son souvenir dévot, telle que la lui montrait sa passion agrandie.

Quand il arriva au voyage de sa mère en deuil, sa mère tant aimée, qui venait lui dire: «Je n'ai plus que toi, aie pitié de moi», Médor ressentit le plus terrible embarras qu'il eût éprouvé en sa vie.

Il ne savait plus dire c'est bien ou c'est mal, car l'amour d'une mère est compris par ceux-là mêmes que leur mère jeta dans un berceau d'hôpital.

Il prit pour Justin, suivant sa mère malgré l'appel du bonheur, ce respect qu'inspirent aux intelligences élémentaires les victimes de la fatalité.

Et quand il sut que Justin, pour obéir à cet autre cri: «Notre petite est perdue», avait abandonné aussi la solitude désespérée de sa mère, il joignit ses grosses mains et murmura:

—Il y a donc des heureux qui souffrent plus que nous!

Médor cherchait toujours, soutenu par un vague besoin d'espérer. Il alla un matin jusqu'à Épinay avec la pensée que, peut-être, Lily avait voulu revoir le paradis de ses jeunes tendresses.

Là-bas, les amours vont et viennent. On ne s'y souvenait même plus du petit ménage.

Justin, lui, s'engourdissait dans une apathie qui avait quelque chose d'ascétique. Il n'avait qu'une pensée et son silence même l'exhalait d'une façon chaque jour plus touchante. Le portrait photographié, cette douce femme qui berçait un nuage dans ses bras, était pour lui comme le symbole du sort actuel de Lily. Il la voyait cachée je ne sais où, courant les champs et les bois, au gré d'une folie paisible et chantant la chanson des mères au cher petit fantôme que son délire clément lui rendait.

Ou bien, il la voyait morte.

Morte ou folle, il l'entourait d'une idolâtrie si ardente que Médor attendri en recevait le contrecoup. Médor l'aimait maintenant.

En conscience, les propriétaires ne peuvent avoir égard à tous ces fades romans. Il faut les loyers payés. Au bout de trois semaines environ, vingt-quatre heures après les délais échus, un petit papier fut collé à la porte de la maison. Ce petit papier annonçait la vente de madame Lily.

Médor épelait difficilement, Justin ne voyant rien. L'affiche passa inaperçue pour l'un et pour l'autre.

Justin changeait beaucoup et pour ainsi dire à vue d'œil. Il devenait maigre et pâle, le bord de sa paupière s'enflammait, sa taille si élégante et si noble se voûtait comme celle d'un vieillard. Il y avait une chose singulière: chaque matin Médor le voyait arriver l'œil fatigué, mais ardent, la joue hâve, mais teintée par places, entre cuir et chair, de sourdes rougeurs qui ressemblaient à des meurtrissures.

À ce moment Justin portait haut; il y avait en lui de l'exaltation et comme une lugubre gaieté.

De ses habits, qui allaient s'usant déjà et se souillant sans qu'il y prît garde, et de toute sa personne se dégageait une odeur particulière où l'on eût démêlé le parfum de l'anis, modifié par une pénétrante amertume.

Les gens comme Médor ont l'odorat peu sensible, et cependant le bon garçon s'était dit une fois ou deux:

—Il aura bu l'absinthe, faut bien se récœurer.

À mesure que la journée avançait, l'animation de Justin tombait. Il s'affaissait en quelque sorte d'heure en heure, régulièrement, jusqu'à ce qu'enfin son exaltation se fit complète atonie.

Le propriétaire était homme à ne négliger ni les usages ni même les convenances. Il ne fit procéder à la vente que le lendemain du délai légal.

Ce fut un grand coup pour Justin et pour Médor qui ne s'y attendaient ni l'un ni l'autre; il sembla que c'était la fin de tout. Ils restèrent consternés devant les cinq ou six commères qui venaient acheter; les paroles ne leur venaient point pour conjurer ou retarder une si misérable profanation.

Le lit de la Gloriette, le berceau de Petite-Reine, vendus!

Justin fut longtemps à trouver cette chose si simple:

—J'achète le tout.

Il voulut aussi garder la chambre à son compte, mais la chambre était louée.

Médor se chargea d'opérer le déménagement. Son pauvre cœur défaillait; ses robustes jambes faiblissaient sous le moindre fardeau.

Justin l'aida, portant les meubles en pleine rue sans honte ni respect humain.

Vers la brune, tout ce qui avait appartenu à la Gloriette était dans le logement de Justin, qui dit à Médor:

—Vous êtes encore ici chez elle. Entrez, sortez à toute heure, selon votre volonté, comme si c'était votre maison.

Médor remercia et s'enfuit. Il étouffait. Justin resta seul.

Quand Médor rentra, il était onze heures avant minuit. Il ne vit rien d'abord et pensa que Justin dormait. La lampe qu'on avait oublié de remonter fumait et n'éclairait plus.

Mais quand ses yeux furent habitués à cette obscurité, Médor aperçut Justin couché tout de son long sur le carreau, l'œil ouvert, gonflé, sanglant.

Auprès de lui était le berceau qui avait été de nouveau disposé en autel. Sur les jouets de Petite-Reine le portrait de Lily reposait.

Entre les jambes écartées de Justin, il y avait une bouteille d'absinthe complètement vide.

—Ah! ah! fit Médor qui recula d'un pas comme on fait à l'aspect d'un reptile venimeux, il veut en finir!

Un papier froissé était dans les doigts de Justin, un papier encadré de noir, largement, qui portait le timbre de la poste de Tours.

À la lueur de la lampe qui mourait, Médor épela les premières lignes de la lettre funèbre.

—Sa mère! balbutia-t-il.

Il s'agenouilla et baisa le front de Justin qui était baigné d'une sueur froide et acheva:

—Sa mère est morte; il l'a tuée! Ah! c'est lui maintenant, c'est lui qui est le plus malheureux.


XVI

Mémoires d'Échalot

«Voilà donc pourquoi je prends la plume, sachant écrire pas mal, par suite d'avoir été apprenti pharmacien dans mon adolescence, et, de fil en aiguille, divers autres états où il est bon d'avoir été à l'école, tel qu'agent d'affaires, etc., avant de passer modèle pour le torse, puis artiste en foire, et finalement associé de ma chère compagne Amandine, veuve légitime de M. Canada, ancien directeur, de laquelle j'aime à consigner ici ses vertus et qualités, attendant avec impatience de pouvoir lâcher définitivement la baraque, avec fortune faite, pour la conduire à l'autel, dans le double but de nous régulariser notre position civile et un autre projet que je marquerai ci-après plus au long.

«C'est parce que tous les tempéraments, même les mieux constitués, comme le mien et celui d'Amandine, étant sujets à périr avec le temps, je désire laisser derrière nous une trace palpable des événements qui ont amené, à la maison l'aisance et la bénédiction, sous la forme de notre première danseuse de corde, mademoiselle Saphir, élève de moi pour le maintien, de mademoiselle Freluche pour la danse et de Saladin pour les belles-lettres; à cette fin que si ses vrais père et mère vivent encore, elle puisse les retrouver par hasard et jouir de leur amitié dont elle est digne, quand même ça serait des têtes couronnées, marquis ou gros industriels.

«Auquel cas contraire que ses parents seraient malheureusement décédés dans l'intervalle, je révèle ici le second but de notre mariage à nous deux la veuve Canada, qui serait de légitimer ladite jeune personne, mademoiselle Saphir, d'en faire notre fille à chaux et à sable, solidement, avec tous les papiers, et unique héritière du magot qu'elle est la principale auteur que nous avons été susceptibles de l'amasser par notre économie.

«C'est de commencer par le commencement.

«Le lundi 30 avril 1852, huit heures du soir, nous arrêtâmes notre voiture, traînée par Sapajou, qui était notre cheval, déjà malade de l'affection vétérinaire, dont il est mort, sur la place de Maisons-Alfort, entre Charenton et Villeneuve-Saint-Georges, venant de Paris, place du Trône, foire au pain d'épice, destination Melun, pour la fête, avec permission des autorités.

«La veille on avait prononcé, moi et madame Canada, des paroles inconséquentes, analogues aux souhaits de la fable, sur la matière qu'on voudrait bien nous voir tomber du ciel une minette jolie comme les amours de Vénus et Paphos, à Cythère, pour la coller au balancier. On avait été écouté indiscrètement, non pas par l'oreille des fées, mais par une oreille plus fine encore, celle du jeune Saladin, premier avaleur de sabres et triangle dans la musique, fils naturel de Similor, mon ex-ami, inséparable jusqu'à la mort.

«J'en aurais long à dire sur ces deux-là, le père et l'enfant, dont les dévergondages nous ont causé les seuls désagréments sensibles de ma carrière: menteurs, grugeurs, voleurs, etc., mais je préfère ne pas ternir leur réputation qu'est le seul bien des personnes malaisées.

«À huit heures et demie, Saladin arriva donc avec une petite demoiselle de deux ou trois ans, plus jolie encore qu'on ne l'avait souhaitée, qu'il nous vendit au comptant, cent francs, dont madame Canada trouva le prix raide dans le premier moment, mais que vous lui en auriez offert vainement plus tard le double et le triple, jusqu'au moment où même son pesant d'or ne l'aurait pas portée à s'en défaire, l'intérêt commercial se joignant à l'affection maternelle dans son cœur pour s'y opposer.

«L'enfant était évanouie, pour avoir eu peur pendant le voyage, je suppose, et Similor, à qui on ne pouvait refuser sans injustice qu'il a tous les talents de société et autres, la repiqua par un truc à lui. Comme quoi elle s'endormit peu de temps après entre madame Canada et moi, dans notre propre chambre où nous passâmes une partie de la nuit à contempler sa beauté, disant que c'était une petitesse de la part des auteurs de ses jours de l'avoir lâchée comme ça pour soixante francs.

«Car Saladin avait bien dû gagner quarante francs pour le moins, sur le marché.

«Quoiqu'il l'avait peut-être tout uniment chipée. C'est plus dans sa nature adroite comme un singe. Et de manière ou d'autre, il en fut le bœuf, car Similor lui contre pinça la somme tout entière, à l'abri de l'autorité paternelle d'un tuteur. Ça nous amusa, Amandine et moi; c'était farce.

«Faut qu'il y ait bien des amertumes au-dedans de moi, par suite de leurs fautes et indélicatesses répétées pour que je parle ainsi d'Amédée Similor, mon ami de cœur, et de Saladin, dont j'ai été son unique nourrice, l'ayant abreuvé et sevré de mon lait, à mes frais, dans son enfance.

«Sa défunte mère n'avait pas une bonne conduite, buvant tout avec les militaires, même invalides, mais quel cœur! Enfin n'importe. On a chacun les défauts de la nature.

«Dans le règne animal, on connaît des sujets dont tout est bon, même les rebuts. Semblablement la petite ne nous fut pas à charge une semaine, car dès le premier dimanche que nous travaillâmes en foire, à Melun, Saladin lui arrangea une crèche avec tout son bon goût qu'il avait, le polisson, et nous la fîmes voir entre deux bestiaux en qualité d'enfant Jésus. Mademoiselle Freluche faisait l'étoile qui guide les rois mages, représentés par Cologne, Poquet et Similor. Nous étions, madame Canada et moi saint Joseph et la Vierge, Saladin jouait l'ange.

«La petite était si jolie que tout Melun vint la voir à la queue leu leu. J'ignore pourquoi on parle des anguilles de cette localité, située dans le département de Seine-et-Marne. On y mange de bons lapins de choux, à cause de la forêt de Fontainebleau, célèbre par son palais royal avec pièces d'eau et carpes, longues comme moi, dues à Henri IV, où François Ier, et la belle Gabrielle.

«En voyageant, on apprend les particularités de ce genre.

«On eut cent trente francs de boni net à Melun, tous frais faits, et Similor demanda douze francs de guilte ou gratification, comme quoi il avait l'autorité sur celui qui avait levé la petite. Crainte de scandale, on en fixa les appointements journaliers à soixante-quinze centimes provisoirement, et ce fut Similor qui les toucha. Saladin lui dit:

«—Papa, tu fais bien de jouer de ton reste. Quand tu vas être vieux et quand je vas être fort, je m'assoirai sur ton estomac pour t'aider à respirer.

«C'est là ce que récoltent les mauvais pères, par suite de la justice de Dieu.

«Comme ça, la petite, presque au maillot, gagnait déjà par an deux cent soixante-quinze francs quinze centimes, par mois vingt-deux francs cinquante centimes. On en met au nombre des enfants célèbres qui n'ont pas débuté si gentiment dans leur spécialité.

«Elle ne parlait pas du tout. De ce qu'on bavardait autour d'elle, elle avait l'air de ne rien comprendre. Madame Canada n'était pas fâchée, parce qu'une sourde-muette ça attire la curiosité, pouvant servir en outre dans les pantomimes; mais moi, je voyais bien qu'elle n'était ni muette ni sourde. L'observation est une de mes nombreuses aptitudes. J'ai traversé l'humanité sans faire aucune poussière; néanmoins, je connais mes talents.

«Pour moi, l'enfant était comme un couvreur qui a eu l'imprudence de tomber d'un cinquième étage sur le pavé, assez heureux pour ne pas se tuer, mais restant étourdi plus ou moins de temps. Elle ne se portait pas mal, mais sa petite cervelle n'était pas bien à sa place. Similor m'appela plus d'une fois maladroit à l'égard de cette opinion, mais je m'en moque. Similor brille plus qu'il ne pèse, et quand il le voudra, malgré nos âges, je lui ferai encore une façon au sabre ou à la canne, ne craignant pas les combats.

«Saladin est bien plus coquin que lui. Il a le sang-froid du traître dans Le Sonneur de Saint-Paul et La Grâce de Dieu.

«La preuve que je ne faisais pas erreur, c'est qu'un beau matin, à Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-Dôme, la chérie se mit à chanter je ne sais plus quelle mignonne petite chanson qui fit rire et pleurer madame Canada. Nous la mangeâmes de baisers. Elle s'accoutumait à nous très bien, et je crois qu'elle nous aimait déjà. Faut dire qu'elle était une idole pour nous; on l'élevait dans du coton; Similor aurait voulu qu'on la donne tout de suite à mademoiselle Freluche pour l'exercice et les principes de la corde, mais Amandine et moi nous nous tenions. On fut inflexible, se bornant à lui dire: «Tiens-toi droite et mets tes pieds en dehors», comme aurore d'une éducation prochaine.

«J'ajoute que la caisse n'y perdait rien. En foire, avec un enfant joli et obéissant, vous pouvez remplacer hardiment une troupe de singes qui coûtent des douze à quatorze francs tous les jours, souvent malades et sujets à périr par la poitrine, dont la perte de chaque sujet va dans les cent cinquante francs. Autant vaut diriger le grand Opéra, où la personne a du moins les secours du gouvernement. J'en dis autant des chiens, jamais contents de leur nourriture, quoique bonnes bêtes au fond, et amis des hommes, mais perdus de vermine, par quoi la propreté est incapable dans tous les lieux qu'ils fréquentent.

«Si vous voulez maintenant que je vous donne mon avis sur les ménageries ambulantes, ça fait tout simplement pitié. L'orgueil d'avoir un lion ou un éléphant a ruiné bien des pères de famille, sans parler que l'animal féroce mange toujours son bienfaiteur un jour ou l'autre.

«La Providence l'a voulu en attribuant ses instincts carnassiers au serpent pour qu'il morde, au tigre pour qu'il griffe.

«Pour s'y retirer, dans les bêtes sauvages, il n'y a que les phoques et les moutons mérinos assez patients pour qu'on lui réussisse l'opération de la cinquième patte du phénomène vivant, en bois ou caoutchouc, bien plantée, et que rien ne paraît quand la cicatrice est tenue propre. En plus qu'alors, l'animal valétudinaire manque d'appétit et coûte peu pour la nourriture.

«Le phoque, encore plus avantageux, vit de vieux chapeaux de feutre mou.

«C'est supérieur aux clowns et jongleurs, généralement mauvais sujets. L'homme squelette vous ruine en chatteries; la femme colosse, lui faut des quatre et cinq livres de veau par repas, avec bière et tabac; si elle est à barbe, ne m'en parlez pas, elle a des passions que je n'oserais même pas les préciser dans mes souvenirs.

«Eh bien! tout ça n'est rien auprès des jumeaux siamois, ni des papas qui jouent au volant avec leurs petits. Vous n'avez pas une paire de siamois, bien collés, pour moins de six francs par jour et le café. Faut les servir; ils sont mal embouchés et passent leur vie à se battre réciproquement l'un contre l'autre.

«Il n'y a pas plus mauvais que la jeune fille encéphale et l'homme qui écrit avec son pied. Pour abréger, le phénomène, c'est la gale, gonflé d'orgueil et méprisant les personnes naturelles bien proportionnées.

«Je donnerai mon adresse dans le courant de cet ouvrage; ceux qui souhaiteront des renseignements détaillés sur la baraque pourront me consulter. Aucun des secrets de l'état ne m'est inconnu, depuis l'électricité jusqu'à la tireuse de cartes. Cet écrit étant destiné seulement à la famille de la jeune personne, je m'arrête, ajoutant que le ventriloque fait une heureuse exception et chérit ses semblables, toujours rempli de bonnes mœurs quand il est à jeun.

«Dommage qu'il pompe trop souvent et que la boisson le hérisse.

«J'en reviens à l'avantage de l'enfant chez l'artiste. Pour madame Canada et moi, plutôt périr que d'en arracher un à la douceur du foyer domestique, quoiqu'on voie dans les journaux des exemples de mioches traités avec une barbarie pire que les sauvages. La petite était à nous, puisqu'on l'avait achetée et payée. Et, cédant à mes sentiments spontanés, je fais savoir aux pères et mères assez maladroits pour couvrir leurs petits de bleus à l'aide d'instruments contondants que ce n'est pas raisonnable. Ils pourraient les vendre de cinquante à cent francs la pièce, plus cher même s'ils ont un talent, et jusqu'à mille francs si c'est des monstres.

«Sans être monstre et sans talent extraordinaire, le simple enfant, joli de figure, peut rapporter à la baraque autant que n'importe quel crocodile, si la troupe contient un homme de talent, capable de faire un ouvrage dramatique. Or, nous étions trois dans ce cas à la maison: moi d'abord, de qui la jeunesse fut imbue de Bobino et de l'Odéon; Amédée Similor, qui comptait des années de figuration sur les planches, et Saladin, né là-dedans, puisque à l'âge de deux ans il avait rempli le rôle d'un enfant de carton dans une pièce à grand spectacle, rappelé à la fin avec monsieur Mélingue et madame Laurent.

«J'étais étonnant pour l'imagination. Similor trouvait des trucs, mais Saladin avait le génie. Quel auteur! Il faisait ce qu'il voulait avec n'importe quoi. Il vous habillait l'enfant comme un gant, dans un rôle charmant où elle n'avait qu'à se montrer pour faire de 12 à 15 francs de recette.

«La petite fut tour à tour Moïse sauvé des eaux par la princesse égyptienne, Zélisca ou l'enfant préservé par un chien de la morsure d'un serpent boa d'Amérique, Winceslas ou le petit prince sauvé d'un incendie par le hussard de Felsheim. Que sais-je! Saladin était plus fécond que monsieur Scribe. On lui donnait trente sous, par pièce, une fois payés. Comme il jouait au bouchon supérieurement et qu'il trichait mieux encore aux cartes, il cachait de l'argent partout.

«Mais Similor trouvait toujours le magot qui passait en consommation à la faveur de la puissance maternelle.

«Pendant toute la première année, l'enfant fut affichée et annoncée sous le nom de mademoiselle Cerise à cause d'une circonstance exceptionnelle qui sera notée plus tard, en faveur de ses parents.

«À la fin des douze mois, madame Canada et moi nous voulûmes savoir ce que mademoiselle Cerise nous avait rapporté. Mes comptes sont le modèle de la partie double; après dix minutes de chiffres je pus dire que l'enfant nous avait valu 1629 francs, quittes de tout frais.

«C'était à Orléans (Loiret), sur la place du marché. Madame Canada me dit:

«—C'est superbe, je paye le café.

«—J'accepte, répondis-je. La Californie est à la maison, c'est agréable.

«—Et la satisfaction aussi, ajouta Amandine, car je l'idole cette chérie-là, et j'aurais une fillette à moi que je ne l'aimerais pas tant.

«Madame Canada jouit d'une juste renommée pour fricasser le café. C'est un velours qui sort de ses mains, ne ménageant aucun des ingrédients qui peuvent ajouter à son charme. Elle en fit une pleine bouilloire, car nous n'avions plus à y regarder de si près, étant favorisés par la recette. On passa la nuit tout entière à parler de la petite.

«C'est sûr qu'en vieillissant on devient meilleur, car Amandine partage maintenant le désir honorable que j'ai de retrouver les parents de la jeune personne. Cette nuit-là, ce n'était pas ainsi, puisqu'elle me dit:

«—Cerise, ça n'est pas un nom.

«—C'est drôle, objectai-je, et ça tape l'œil sur l'affiche.

«—Possible, mais c'est un écriteau sur son dos. Si on le lui laisse, les parents sont capables de deviner la charade. Alors, comme elle vaut de l'argent, avant dix mois on viendra nous la reprendre.

«C'était clair, on verra bientôt pourquoi.

«—En définitive, les parents l'ont vendue, répondis-je sans être bien sûr que je disais la vérité.

«Madame Canada haussa les épaules.

«—C'est clair! fit-elle pourtant avec empressement.

«Mais au fond du cœur nous avions tous deux la même idée. Les parents d'un ange pareil: ça doit être dans l'opulence.

«—En foi de quoi, achevai-je, puisque le droit y est, gardons ce que nous avons payé, et cherchons un autre nom à la minette.

«Ce qui fut dit fut fait, et Dieu sait que nous nous donnâmes de la peine. Chaque fois que nous trouvions un nom nouveau, il était épluché, discuté, puis rejeté, parce qu'il ne valait pas celui de Cerise qui était venu tout seul.

«Et pendant tout cela, nous regardions cette chère figure blanche et rose—toute ronde—qui dormait en souriant dans son berceau, une vraie cerise en vérité.

«Car elle avait si bien repris, notre petite! c'était un charme que sa fraîcheur; c'est qu'aussi elle était dorlotée, mieux que chez des grands seigneurs.

«Nous en étions à jeter notre langue aux chiens, lorsque Cerise ouvrit ses grands yeux bleus et nous regarda.

«—Deux saphirs! dit madame Canada.

«—Saphir! répétai-je.

«Et l'enfant eut son nom.

«Elle rabaissa ses longues paupières et se rendormit.

«Le lendemain, il fut défendu d'appeler mademoiselle Cerise autrement que mademoiselle Saphir. Ordre d'administration, cinq centimes d'amende.

«Ce fut le premier mouvement d'humeur qu'on eût découvert en elle. Mademoiselle Cerise parut fâchée d'avoir perdu son nom; elle bouda.

«Mais, au bout de quelques minutes, il n'y paraissait plus.

«Elle était, du reste, sans cervelle, comme un petit oiseau, mais elle avait un cœur; je crois qu'elle nous aimait déjà.

«Jusqu'alors, elle avait chanté quelquefois, prononçant assez bien les paroles de sa chansonnette, mais elle n'avait jamais parlé. Vers ce temps, du jour au lendemain, elle se mit à babiller, non point comme si elle eût appris peu à peu, mais comme si elle se souvenait tout d'un coup.

«Ceci était d'autant plus sûr que son babil ne venait point de nous. Elle ne répétait jamais ce que nous avions habitude de dire. C'était autre chose: des choses que nous ne comprenions pas toujours. Elle causait de Médor, de la bergère, de la laitière. Tout ça indiquait suffisamment qu'elle avait été élevée à la campagne. Elle n'appelait point son papa; quand elle disait maman, elle avait un tremblement, preuve qu'on avait dû la battre.

«Du reste, il ne servait à rien de l'interroger. Elle vous regardait tout à coup sans comprendre, ou bien elle pleurait à chaudes larmes. Nous essayâmes cent fois de savoir le nom de sa famille, ou tout au moins le nom qu'elle portait chez ses parents. Impossible. Vous auriez dit qu'elle n'avait plus de mémoire. Et pourtant elle se souvenait très exactement de tout ce qui s'était passé depuis son arrivée à la maison.

«Madame Canada était contente de cela. Elle disait:

«—Ça fait que la mignonne est née native de la baraque, puisque tout le reste est pour elle ni vu ni connu.

«Je vais donc arriver à son éducation.

«Madame Canada n'était pas aussi instruite qu'elle l'aurait désiré, quoique étonnante pour se faire casser des cailloux sur le ventre, le café noir et l'esprit naturel. Moi, j'étais pris par les soins du ménage, la tenue des livres et la rédaction du boniment que j'en ai toujours fourni à la foule de nombreuses variétés, tous agréables et lardés du mot pour rire. Saladin en savait long. Quand on eut résolu, moi et ma femme, qu'on donnerait à l'enfant l'enseignement d'une princesse, je songeai tout de suite à Saladin pour la lecture, l'écriture et compter. Cologne pouvait la pousser en musique jusqu'à la tyrolienne, Similor eût été pour l'escrime, toujours séduisante en foire de la part d'une dame, et la danse des salons, pour quant à laquelle vous chercheriez en vain son émule dans Paris; enfin, gardant le principal pour finir, mademoiselle Freluche devait lui enseigner tous les secrets de la corde raide, dont nous comptions qu'elle ferait sa carrière sérieuse.

«En surplus, Poquet, dit Atlas, se proposa spontanément pour la chiromancie, somnambulisme, et tours de cartes qu'il avait pratiqués avec succès dans plusieurs villes de l'Europe.

«Les rêves de papas et mamans n'ont presque jamais le frein de la modération. Moi et madame Canada, plus chauds et bouillants que de vrais père et mère de qui nous tenions la place, nous n'étions pas encore contents. Madame Canada avait été désossée dans sa petite jeunesse; elle disait souvent qu'il serait peut-être opportun pour l'avenir de l'enfant de lui lâcher les articulations, et moi je proposais de lui inculquer à mes moments perdus ce qui me restait de pharmacie.

«On repoussa l'avalage du sabre par une circonstance que je vais noter tout à l'heure, mais il fut convenu qu'en revenant à Paris l'enfant irait à l'atelier Cœur-d'Acier prendre des leçons de peinture artistique auprès de monsieur Baruque et de monsieur Gondrequin-Militaire, à qui sont dus les premiers tableaux de la foire.

«On ne peut pas dire que tout ça fût des vains songes; néanmoins, il y en avait trop pour une seule jeune personne qui dépassait à peine sa troisième année; c'est pourquoi moi et madame Canada nous commençâmes par continuer de la laisser boire, manger et dormir en toute liberté, sauf une petite leçon que donnait tous les matins mademoiselle Freluche.

«Je note ici pour les parents (les vrais) deux particularités et un phénomène.

«Le phénomène c'est la cerise que l'enfant portait et porte encore entre le sein et l'épaule droite. Au jour d'aujourd'hui, elle a quatorze ans et la cerise n'est plus si rose; mais on la voit encore très bien. Ai-je besoin d'ajouter que ce phénomène était l'origine de son premier nom? Ça me paraît superflu. Mon lecteur l'a deviné.

«Les particularités, les voilà dans leur ordre naturel:

«1er Pendant bien longtemps, la petite ne vint au théâtre que pour figurer ses rôles. On l'apportait dans la crèche de l'Enfant-Jésus ou dans le berceau de Moïse et puis on la remportait. C'était tout. Elle ne connaissait rien de ce qui se faisait chez nous.

«Un soir, peu de temps après qu'elle eut retrouvé la parole, je l'emmenai avec moi pour qu'elle vît danser mademoiselle Freluche: histoire de lui donner du goût pour la partie.

«Aussitôt que mademoiselle Freluche bondit sur la corde, la petite se mit à trembler comme elle faisait toujours en appelant sa maman, mais plus fort. Elle se leva, elle était aussi blanche qu'un linge et semblait hors d'elle-même.

«—Maman! maman! maman! dit-elle par trois fois. Sous la fenêtre.... le pont... la rivière... Ah! je ne sais plus!

«Ce dernier mot vint après un grand effort, et l'enfant se rassit, épuisée.

«Madame Canada eut le soupçon que sa maman était danseuse de corde. Moi pas. On eut beau interroger la petite, elle ne dit rien.

«Le vrai, c'était son mot: je ne sais plus! Et je marque ma pensée telle qu'elle fut: sous la fenêtre de l'appartement où demeurait l'enfant, une danseuse de corde avait coutume de travailler. C'était auprès de la rivière et vis-à-vis d'un pont...

«2e Saladin tourmentait souvent pour qu'elle vînt le voir avaler des sabres. N'y a pas plus orgueilleux que ce blanc-bec-là; ayant toujours gardé vis-à-vis de lui la faiblesse d'une mère nourrice, je cédai à ses désirs.

«D'ordinaire, l'enfant jouait volontiers avec Saladin, qui est un gentil garçon et qui se montrait très complaisant pour elle.

«Quand il entra en scène, la petite le regardait en souriant. Mais à peine eut-il mis la pointe du sabre dans sa bouche, qu'elle se rejeta violemment en arrière, disant comme l'autre fois:

«—Maman! maman! maman!

«Elle tremblait convulsivement, ses yeux tournaient. Elle ajouta entre ses pauvres petites dents qui grinçaient:

«—C'est lui!

«Et elle tomba inanimée.»


XVII

Suite des mémoires d'Échalot

«Faut vous faire savoir que nous eûmes une idée, moi et madame Canada. Le dernier soir de la foire au pain d'épice, place du Trône, à Paris, il était venu une petite dame avec une minette jolie, mais là comme toute une pannerée d'amours. Eh bien! comme le Saladin avait commencé d'avaler ses sabres, ce soir-là, la minette de Paris avait crié et pleuré, disant: «qu'il est laid! qu'il est laid!» Et notre Saladin s'était mis en colère, étant pétri d'orgueil.

«Le malheur, c'est qu'il y a trop longtemps maintenant que toutes ces choses sont passées. Si on avait cherché tout de suite, on en saurait plus long, mais on avait l'excuse d'être loin de Paris.

«Toujours il y a que, quand mademoiselle Saphir montra une si grande peur de l'avalage, moi et Amandine nous pensâmes subito à la minette de la place du Trône, et ça nous donna de la peine parce que la petite dame vous avait l'air de raffoler de son enfant.

«On voulut s'informer à Saladin; mais Saladin disait ce qu'il voulait, et tous les jours il devenait plus insolent, courant les tripots et se faufilant avec des mauvais sujets dans les diverses localités. Il nous méprisait à haute voix. Ses camarades l'appelaient le marquis, et ça enflait son amour-propre.

«Je n'avais pas beaucoup de relations avec Similor, qui ne cherchait qu'à tirer de l'argent de nous; mais pour le peu que nous causions ensemble, je vis dès ce temps-là que ce coupable père essayait de garder son influence sur le blanc-bec, plus rusé que lui, en se vantant de nos anciennes fredaines, et en lui racontant nos aventures avec les Habits Noirs.

«C'est vrai que pour ma part j'ai connu les Habits Noirs, ayant tenu une agence dans le propre escalier du grand monsieur Lecoq de la Perrière. Si je voulais révéler dans mes présents mémoires tout ce que j'ai vu et entendu, mêlé, comme je l'étais, à des notaires et à des nobles, que je faisais la poule avec leurs domestiques au fameux estaminet de l'Épi-Scié, j'étonnerais bien du monde, j'ai rencontré plus d'une fois, nez à nez, le fils de Louis XVII, qui était blond comme une quenouille, la comtesse Corona, plus belle que les déesses de la fable, et je voyais tous les jours Trois-Pattes, l'ancien mari de la baronne Schwartz qui finit par couper le cou de monsieur Lecoq avec la porte d'un coffre-fort. Ça semble drôle, mais quand c'est poussé raide, ça vaut la guillotine. Assez causé là-dessus.

«D'ailleurs, à travers toutes ces aventures, j'ai su garder ma considération, qui m'est plus chère que l'honneur. Dès que j'ai pu travailler, j'ai laissé le restant des Habits Noirs pour ce qu'ils sont. Mais Similor, avec ses habitudes d'élégance et ses vices de mangetout, avait toujours conservé l'idée de retrouver les débris de l'association et de s'en servir pour faire sa fortune.

«Saladin mordait à cela et c'était la seule supériorité que son père eût gardée sur lui.

«Mais cet écrit n'est pas plus destiné à détailler les maladresses de Saladin et de Similor que les crimes des Habits Noirs, avec lesquels, au prix de mon aisance, je ne voudrais pas renouer mon ancienne connaissance; je manie la plume pour être utile à notre fille d'adoption, et je veux m'étendre seulement sur ce qui la regarde.

«C'était, dès ce temps-là, un drôle de petit caractère, et des plus philosophes que moi n'auraient pas su le définir. On ne peut pas dire qu'elle était gaie, quoiqu'elle eût toujours son joli sourire sur les lèvres; il y avait derrière ce sourire je ne sais quoi qui restait triste ou plutôt froid; elle nous aimait bien à sa manière; elle semblait contente de nos caresses, elle nous les rendait, mais froidement. Je cherche à dire ça comme c'était au juste: le froid ne se montrait pas, il se devinait.

«Moi et Amandine, il n'y a pas de choses qu'on n'ait faites pour deviner ce qu'il y avait dans ce petit cœur. Nous l'aimions si tendrement que l'idée qu'elle souffrait en dedans et qu'elle nous cachait sa peine serrait semblablement nos deux cœurs. Avait-elle des souvenirs? les cachait-elle? Ne pouvait-elle prendre en nous la confiance qu'il fallait pour nous dire son pauvre petit secret?

«Ou bien, comme nous l'avions pensé si souvent, le coup qui l'avait séparée de sa famille laissait-il des traces dans son cerveau? Il y avait des moments où son regard fixe semblait dire: «Je cherche au fond de ma mémoire vide et je n'y trouve rien.» C'était le plus souvent ainsi, quand elle se croyait seule et non observée; d'autres fois, son grand œil bleu s'allumait tout à coup; il semblait qu'elle allait renouer le fil rompu de ses souvenirs, et sa charmante figure prenait alors une expression de joie.

«Mais tout cela s'évanouissait, ses yeux s'éteignaient; elle redevenait pâle et les grandes boucles de ses cheveux blonds retombaient comme un voile sur sa figure qui ne disait plus rien.

«—Moi, répétait souvent Amandine, j'ai idée que la pauvre ange finira folle. Quelle malheur!

«En attendant, elle grandissait en bonne santé et en talents. Ils commençaient à nous l'envier en foire et, si nous eussions voulu nous en défaire, on en aurait eu déjà une jolie somme, car les calés de la partie nous croyaient encore pauvres, rapport au mauvais état de la baraque, et ne se gênaient pas pour nous faire des propositions.

«Mais sans parler des espérances qu'on avait fondées sur ses débuts comme danseuse de corde, moi et Amandine nous n'aurions pas voulu nous séparer d'elle pour des mille et des cents, et comme Saladin, qui nous l'avait apportée, était bien capable de nous la subtiliser, je lui dis, une fois pour toutes, en présence de son père et avec l'approbation de madame Canada:

«—Toi, quoique j'aie gardé à ton vis-à-vis la faiblesse d'un père nourricier, si tu t'avises d'y toucher, je t'écrase!

«À la baraque, ils connaissaient tous la douceur de mon caractère et ils savaient que, quand une fois je faisais une menace, c'était comme du papier timbré.

«Saladin, du reste, ne détestait pas l'enfant, bien au contraire. Il y avait des moments où nous craignions qu'il ne l'aimât trop, un jour venant. Il s'occupait d'elle et de son instruction beaucoup plus que ses habitudes dissolues n'auraient pu le faire espérer; il se levait matin pour lui donner sa première leçon et, bien souvent le soir, au lieu d'aller à ses plaisirs, il dépensait encore une heure à la faire écrire et lire.

«De son côté, la petite lui témoignait une reconnaissance douce et froide; elle était avec lui comme avec nous tous, impénétrable. Je parle ici tout à la fois de plusieurs années car, dès l'âge de trois ans, comme plus tard, à douze et quatorze ans, mademoiselle Saphir fut toujours pour nous une énigme.

«Non pas du tout qu'elle se montrât cachottière ou qu'elle s'éloignât de notre société; toujours et partout elle fut la joie de notre intérieur à moi et à Amandine, mais enfin si c'était mon métier d'écrire, je me ferais peut-être mieux comprendre: l'enfant avait quelque chose qu'elle ignorait ou qu'elle dissimulait, et qui nous faisait donner au diable.

«Dans les premières années, cette chose, que ce fût ou non un souvenir, se traduisait par ce tremblement dont j'ai parlé, et ce cri toujours le même: Maman, maman, maman! Mais plus tard, comme cet appel à sa mère lui attirait nos questions et qu'elle n'en voulait pas (peut-être parce qu'elle ne pouvait vraiment pas y répondre), elle choisit elle-même une autre formule, et dans ses crises, qui se résolvaient la plupart du temps par des larmes, elle n'appela plus que Dieu.

«Ce fut à Nantes, grande et belle ville, qui est située sur la rivière, dans le département de la Loire-Inférieure, que mademoiselle Saphir fut plantée pour la première fois sur les grandes affiches comme premier sujet pour la corde raide, remplaçante de madame Saqui.

«Mademoiselle Freluche en eut une forte jaunisse, mais le reste de la troupe approuva notre mesure, car déjà, depuis plus de six mois, notre petite Saphir avait tout ce qu'il fallait pour se montrer au public et mériter sa bienveillance même au sein de la capitale.

«Elle avait six ans, elle était très grande pour son âge et admirablement élancée. Moi et Amandine nous lui avions fait faire un costume d'azur en conformité de son nom. Quand elle parut semblable à un nuage bleu de ciel, il y eut dans le public de la baraque un grand murmure qui n'était ni de l'admiration ni de la surprise, qui était tout simplement de l'amour.

«Voilà ce que je peux dire parce que je l'ai vu partout. Aussi bien dans les villes de l'est que dans celles de l'ouest, dans le midi comme dans le nord de la France, les spectateurs se prenaient pour elle de tendresse; on la caressait du regard, on l'applaudissait tout doucement et la salle entière souriait d'émotion et d'aise.

«Ce fut ainsi toujours tant qu'elle resta enfant et cela ne fit que croître et embellir quand elle devint demoiselle.

«Pour en revenir à ses débuts, il y avait chambrée complète parce qu'on affichait depuis trois jours avec permission de monsieur le maire. Il ne faut pas plaisanter avec les noms; un nom ne fait pas le succès, mais il y contribue diantrement, et je vous prie de croire que celui de mademoiselle Saphir, dû à moi et à madame Canada, n'était pas une inconséquence. On l'avait imprimé en lettres bleues, à facettes qui semblaient composées de diamants; il tenait le beau milieu de l'affiche et semblait rayonner dans un large espace vide. Tout Nantes l'avait regardé, tout Nantes s'était dit: qu'est-ce que c'est que mademoiselle Saphir? hé, là-bas!

«Et pour savoir, tout Nantes était venu voir, si bien qu'on avait refusé du monde à la porte en quantité.

«Les voisins de la foire enrageaient à faire pitié.

«Elle dansa comme un chérubin, sans crainte ni trouble. Le public ne lui faisait rien, elle s'était habituée à la foule dès sa plus petite enfance, dans la crèche, et d'ailleurs, elle nous l'a dit souvent depuis, elle ne voyait pas le public.

«Les applaudissements la berçaient ou l'animaient comme une musique; jamais ils ne l'exaltaient.

«Elle avait une danse que les connaisseurs appelaient classique et qui était d'une pureté enchanteresse. Amandine disait en riant, mais avec la larme à l'œil: «Si par cas on danse sur la corde en Paradis, ça doit être de même pareillement».

«Ce fut une soirée solennelle et je suis vexé de n'en avoir pas la date exacte pour la signaler ici; mais, à vue de pays, ce doit être vers la fin de mai de l'année 1858.

«À la baraque nous étions tous transportés. Mademoiselle Freluche elle-même oubliait les regrets de l'ambition trompée pour admirer son élève; Similor enflait ses joues et disait: «Il y a du tabac dans cette poupée-là!

«Il parlait toujours argot ou approchant par suite de ses mauvaises connaissances en ville.

«Je l'entendis et je vis dans un coin de la coulisse les deux yeux de Saladin qui flamboyaient; je le montrai du doigt à mon Amandine et nous convînmes entre nous de redoubler de surveillance vis-à-vis du blanc-bec qui devenait un homme.

«—Quoique, dit-elle dans sa joie, il est bien permis au méchant drôle d'être émerveillé comme tout le monde!

«Quand mademoiselle Saphir fit sa dernière élévation sans balancier, elle retomba au milieu d'une pluie de bouquets. Outre que moi et madame Canada nous avions dépensé une trentaine de sous et cinq ou six places données à des amis pour l'encourager dans son premier pas à l'aide de bouquets d'administration, il y avait des gens qui étaient sortis tout exprès pour acheter des lilas et des roses. Ceux qui n'en avaient pas criaient qu'ils en apporteraient le lendemain. Sans exagérer, je puis spécifier que la portion des habitants de Nantes rassemblés ce soir au Théâtre Français et Hydraulique, dont j'étais en nom dans sa direction maintenant avec madame Canada, manifesta des transports approchant de la démence.

«Dès qu'elle eut fini, presque tout le monde s'en alla, et il ne resta pas trente pelés pour voir monsieur Saladin avaler ses sabres. Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble résulter de mes observations que la partie de l'avaleur, si intéressante pourtant, continue de baisser dans notre patrie. Tout change, j'ai vu une époque où vous auriez fait courir l'élite d'une ville, rien qu'en annonçant l'avalage, opéré par un artiste d'un mérite inférieur à celui de Saladin, qui, malgré les défauts de son cœur et de son esprit, comprenait joliment son affaire.

«Mademoiselle Saphir regagna notre retraite entre deux haies formées par la troupe. Cologne, Poquet et Similor lui-même battaient des mains sur son passage. Elle n'en paraissait pas plus fière; mais quand madame Canada, inondée des larmes de son bonheur, voulut la presser sur sa poitrine, la petite eut comme un spasme, elle se rejeta en arrière, elle trembla, et nous devinâmes sur ses lèvres ces mots qu'elle ne prononçait déjà plus: «Maman, maman, maman...»

«L'instant après, elle s'élança vers sa mère d'adoption et la couvrit de caresses.

«—Vieux, me dit Similor toujours prêt à profiter des circonstances pour subvenir aux besoins de son existence déréglée, c'est des dérisions que de récompenser par soixante et quinze centimes le talent d'une telle artiste incomparable. Ayant toujours la tutelle de mon fils Saladin, qui sera majeur seulement dans huit mois, j'exige que les feux de mademoiselle Saphir soient portés à 1 franc 50 centimes journellement et que je les touche.

«Madame Canada voulait refuser, mais, dans le but de garder la paix intérieure, je consentis à cette nouvelle exagération de mon ancien ami.

«—Laisse bouillir le mouton, dis-je à ma compagne, Saladin, sans le vouloir, a payé bien cher les soins que je donnai à sa petite enfance. N'oublions pas que nous lui devons mademoiselle Saphir et que mademoiselle Saphir est la poule aux œufs d'or, qui nous permettra de passer nos vieux jours dans l'opulence.

«Ce n'est pas trop dire. Le lendemain, plus d'affiches, mais en revanche, devant la galerie où se faisait le boniment, une petite pancarte annonçait que, pendant les représentations de mademoiselle Saphir, le prix des places serait momentanément doublé. Les collègues de la foire vinrent lire la pancarte dans la matinée, et désapprouvèrent la mesure à l'unanimité; nonobstant, dès la première fournée, nous refusâmes du monde, et avant de nous coucher, je pus compter 150 francs de bénéfice.

«C'était le Pérou, l'Eldorado, le rêve impossible; on n'avait jamais rien vu de pareil!

«Nous restâmes dix jours à Nantes; nous aurions pu y rester cent ans, s'il y avait des foires de cette durée; la recette n'avait pas baissé d'un centime.

«Mais que nous importait désormais d'aller ici ou là? Nous avions avec nous notre talisman; nos résidences pouvaient changer de noms, notre succès était toujours le même.

«Toutes les villes de France: Bordeaux, Marseille, Toulouse, Rouen, Lyon, Lille, Strasbourg et autres versèrent tour à tour dans nos coffres le témoignage de leur admiration; nous n'avions qu'à nous présenter pour réussir; la renommée de notre étoile nous précédait désormais, et plusieurs conseils municipaux des localités secondaires nous firent des offres exceptionnelles que notre intérêt nous contraignit de refuser.

«En 1859, au mois d'août, le Théâtre Français et Hydraulique fut dépecé pour être vendu au vieux bois. À son lieu et place sur le terrain de foire de Saint-Sever, sous Rouen, fut inauguré le THÉÂTRE DE MADEMOISELLE SAPHIR, avec ce simple frontispice: Prestiges, élévations, grâce, adresse!

«C'était un assez beau monument, quoique portatif par le démontage. Un peu moins vaste que les établissements de messieurs Cocherie et Laroche, il pouvait passer pour plus élégant. La salle, spacieuse et commode, était calculée pour l'agrément du public, contenant beaucoup de premières, quelques secondes pour les gens sans façon et les militaires, mais point de troisièmes, la populace n'étant qu'un embarras dans les spectacles qui s'adressent surtout à la haute société.

«Nous n'y allions pas par quatre chemins, nos premières étaient à 50 centimes. On doit penser à quel chiffre considérable les recettes peuvent monter avec de pareils prix!

«Le lecteur s'étonnera peut-être de n'avoir point vu Paris parmi les villes qui furent à même de rendre hommage à mademoiselle Saphir. Je n'ai pas pris la plume sans me résoudre à tous les aveux: Paris ne connaissait pas mademoiselle Saphir. La même pensée, peut-être coupable, qui nous avait portés autrefois à lui enlever son premier nom de Cerise, nous induisait, moi et madame Canada, en quelque sorte à notre insu, à fuir la capitale où nous étions menacée de perdre notre adoré trésor.

«Et qu'on ne se méprenne point. Je ne fais pas allusion aux bénéfices considérables que nous procurait notre fille d'adoption, le mot trésor s'applique uniquement ici aux choses du cœur. Je ne méprise pas l'argent, madame Canada est dans le même cas, mais entre l'argent, tout l'argent de la terre, et notre bien-aimée fille, elle n'hésiterait pas un seul instant, ni moi non plus. J'en lève la main avec elle.

«Cet écrit est la preuve que nos idées ont bien changé. Nous nous repentons du passé, nous ferons autrement dans l'avenir.

«Rien ne nous coûtera pour retrouver les parents de notre petite. Rien ne nous gênera non plus, car, Dieu merci, nous sommes libres comme l'air dans notre établissement. Quoique mon ancien ami Similor et mon nourrisson Saladin ne fussent pas nos associés, il est certain qu'ils nous dominaient souvent par leur arrogance. Similor, devenu de plus en plus paresseux et refusant toute espèce de services, ne mettait pas de bornes à ses exigences au sujet des prétendus droits qu'il avait sur notre fille, et Saladin parvenu à sa majorité rivalisait de cupidité avec son père.

«Il était très habile, c'est vrai, comme artiste en foire, et je ne voudrais pas rabaisser ses talents: il s'était fait à lui-même une manière d'éducation soignée, lisant des livres de toute sorte dans son trou et se préparant à ce qu'il appelait ses campagnes.

«Depuis longtemps déjà, il avait cessé d'aller au cabaret et n'imitait point la mauvaise conduite de son père. Au contraire, il était rangé et même avare, quoiqu'il sût très bien risquer d'un coup toutes ses économies quand il s'agissait de commerce.

«Je ne peux pas m'empêcher de le dire, ce garçon-là, bien dirigé, eût été un joli sujet.

«L'avalage se dégommant de plus en plus, il paraissait rarement devant le public pour faire le travail des sabres, et encore prenait-il depuis plusieurs années de grandes précautions pour altérer son physique quand il abordait cet emploi, il avait soin de se grimer soit en Caraïbe soit en Patagon, et nous en profitions pour mettre sur l'affiche le nom de ces peuplades sauvages; chacun à la baraque lui gardait le secret, et quelquefois, en ville, il parvenait à cacher les rapports qu'il avait avec nous.

«Dans bien des localités, il se faisait passer pour un jeune homme de famille voyageant pour son instruction; aucun mauvais coup couronné d'un résultat pécuniaire n'est venu jusqu'à ma connaissance, mais je sais qu'il se faufila dans plusieurs maisons où il n'aurait point dû avoir accès, et que Similor passa plus d'une fois, chez des gens riches, pour être son gouverneur.

«Liberté, libertas! moi et madame Canada, nous ne sommes pas des gendarmes, mais tant va la cruche à l'eau... vous savez le reste. Nous avions peur de voir cela mal finir, il y avait souvent des scènes; en plus que madame Canada concevait des soupçons et me disait que Saladin nourrissait des desseins coupables contre l'innocence de mademoiselle Saphir.

«Le blanc-bec n'en était que trop capable, quoiqu'il marquât généralement peu de galanterie pour le beau sexe; il tenait notre chère enfant sous sa dépendance par suite des leçons qu'il lui donnait et dont elle profitait si bien. Elle ne l'aimait pas, mais elle le craignait, et nous nous étions bien aperçus qu'il exerçait sur elle une espèce d'autorité.

«Elle était grande maintenant et presque une jeune personne; elle savait tant de choses que je ne pourrais pas en faire le compte, mais elle avait gardé cette faiblesse d'esprit qui nous donnait tant à craindre. Quand elle était petite, elle parlait peu, ne se confiait point et s'éloignait souvent de nous au moment même où nous attendions ses caresses. Maintenant, c'étaient des rêvasseries à n'en plus finir.

«Saladin lui fournissait des livres qu'elle dévorait en cachette. À force de chercher, j'en surpris un, c'était Alexis ou la Maisonnette dans les bois, de monsieur Ducray-Duminil. Moi et madame Canada nous tînmes conseil, et il fut convenu que je paierais quelque chose à un libraire pour savoir si c'était là un écrit dangereux.

«Mais sur ces entrefaites, un matin, mademoiselle Saphir s'enfuit précipitamment hors de sa chambre où Saladin était en train de lui donner une leçon de grammaire. L'enfant était fort troublée, elle avait ce tremblement dont j'ai parlé tant de fois et ses lèvres muettes appelaient sa mère, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps.

«Nous l'interrogeâmes ensemble et séparément, moi et Amandine, mais elle ne voulut pas nous répondre: nous aurions dû être faits à cet étrange caractère, et pourtant nous en éprouvâmes un grand chagrin.

«Le soir, j'invitai Similor et Saladin à prendre le café dans notre chambre. La chose était concertée avec madame Canada, je pris la parole et je dis:

«—J'ai été pour vous le modèle des amis, Amédée, et voici un jeune homme qui me doit l'air qu'il respire, en récompense de quoi l'un et l'autre vous ne vous comportez pas bien à mon égard.

«Ils voulurent se récrier, mais madame Canada leur glissa à l'oreille:

«—Échalot est trop doux, moi je vous aurais fait votre portrait en deux mots: vous êtes des canailles.

«Je crus qu'il faudrait s'aligner, car Similor m'avait provoqué au sabre d'avalage pour bien moins que cela, plus d'une fois, mais Saladin l'arrêta au moment où il se levait furieux.

«—C'est des propositions qu'on va nous faire, dit froidement le blanc-bec. Sois calme à mon instar.

«Puis s'adressant à moi il ajouta:

«—Papa Échalot, vous êtes une bonne créature, je ne vous en veux pas du tout de ce que vous avez fait pour moi. Papa Similor m'a exploité tant qu'il a pu, c'était son droit, je l'approuve; quant à madame Canada, elle va nous compter 1000 francs comme un amour de petite femme qu'elle est, et nous lui tirerons notre révérence pour jusqu'au jour du jugement dernier.

«Moi et Amandine nous voulions en effet provoquer une séparation, et pourtant l'offre du blanc-bec nous prit sans vert. Pour ma part, je ne l'avais jamais trouvé si gentil qu'au moment où il nous adressa cet effronté boniment.

«Mais il y avait trop longtemps que ma compagne portait sur ses épaules le père et le fils. Elle se releva d'un saut, gagna son armoire et en retira un sac de mille qu'elle jeta à Similor à toute volée, au risque de l'assommer.

«Similor n'en éprouva aucun mal, parce que Saladin saisissant le sac au passage s'écria:

«Maman Canada, je vous fais savoir que pour les paiements subséquents, c'est entre mes mains qu'il faudra verser.

«Ma compagne resta bouche béante à le regarder, et moi je répétai:

«—Comment, les paiements subséquents!

«—Je suis maintenant le tuteur de papa, me répondit Saladin avec son sourire narquois, et vous êtes trop juste, respectable Échalot, pour nous refuser une pauvre rente viagère de 100 francs tous les mois en considération d'avoir apporté la fortune dans votre maison.

«—Soit! répondit madame Canada qui était plus rouge qu'une tomate, mais va-t'en ou je vas te tordre le cou comme à un poulet!

«Saladin prit son père par le bras.

«—En route, ma vieille, lui dit-il, viens coucher à mon hôtel. Nous reviendrons demain matin embrasser papa Échalot et cette bonne maman Canada. Pourquoi se fâcher quand on peut se quitter gentiment? C'est sûr qu'ils nous aiment au fond, et si nous n'avons pas assez de 100 francs par mois, eh bien! nous le leur dirons plus tard.»


XVIII

Fin des mémoires d'Échalot—Le premier roman de Saphir

«Je fus longtemps à prendre mon parti de cette séparation. Pendant des années, Similor avait été toute ma famille; je ne pouvais penser sans attendrissement à notre jeunesse romanesque et aux jours difficiles que nous avions traversés ensemble.

«La sensibilité est mon plus grand défaut, et je mourrai sans avoir pu m'en défaire. Les avantages extorqués par Saladin ne me laissèrent point de rancune, et madame Canada eut bien raison de me faire une querelle domestique quand, répondant à ses plaintes, je m'écriai malgré moi:

«—Quel talent et comme il s'exprime avec facilité!

«Ma compagne me pardonna par la joie qu'elle avait de leur départ. Cette joie me sembla d'abord dénaturée; mais au bout de quelques semaines, je fus bien forcé de me rendre à l'évidence.

«Si l'absence d'Amédée et de Saladin laissait un vide dans mon cœur, l'effet contraire était produit dans notre caisse; je ne sais pas comment ils me volaient, quand ils étaient avec nous, mais dès que nous eûmes perdu l'honneur de leur compagnie, le niveau de nos bénéfices s'accrut dans une proportion vraiment surprenante.

«Il y eut un autre résultat bien plus précieux pour nous. Le caractère de notre chère enfant devint plus communicatif et plus tendre; il semblait dans les premiers jours que nous l'eussions délivrée d'une grande terreur.

«Et pourtant, à différentes reprises, elle manifesta un certain regret du départ de Saladin, son maître. Elle avait en lui, au point de vue de ses études, une excessive confiance, et quand nous lui proposâmes, car notre position nous permettait désormais cette dépense, de lui donner une maîtresse ou une institutrice, elle repoussa cette offre péremptoirement.

«C'est à peu près tout ce que j'ai à enregistrer pour le quart d'heure. Mademoiselle Saphir a maintenant quatorze ans et son succès dépasse tout ce qui a été vu sur les plus grands théâtres des principales capitales de l'Europe. Son talent n'est égalé que par sa modestie.

«Elle continue ses études toute seule, lisant non plus les petits romans que ce coquin de Saladin se procurait en location, mais des livres d'histoire et de poésies, composés par les premiers auteurs.

«Moi et madame Canada nous avions conçu la crainte de la voir nous mépriser à mesure qu'elle cultivait la distinction de son intelligence, mais c'est bien du contraire: plus elle va, plus elle est douce et tendre avec nous, et nous ne passons jamais une soirée sans remercier le bon Dieu qui nous l'a donnée.

«Cette première idée de prier le bon Dieu nous est encore venue d'elle. Je ne suis pas un cagot, madame Canada non plus, mais on dort plus tranquille quand, après avoir fait son ouvrage, on s'est mis à genoux l'un auprès de l'autre pour rendre grâce à l'Etre suprême.

«L'enfant demanda une fois à mon Amandine de la conduire à l'église; madame Canada me dit en revenant:

«—Elle a prié comme un chérubin, quoi! Ça m'a donné envie et j'ai fait comme elle. Les chiens regardent bien les évêques.

«Mademoiselle Saphir, après nous avoir embrassés, le soir de ce jour-là, s'assit sur les genoux de ma compagne et nous parla de choses et d'autres pendant quelques minutes; puis, se levant tout à coup, elle nous regarda bien en face et nous demanda:

«—Vous n'avez jamais connu ma mère?

«Nous restâmes tout confus; elle nous prit les mains et les rassembla dans les siennes.

«—Dites, dites! insista-t-elle, ne me cachez rien, ma mère est-elle morte?

«Ce fut Amandine qui répondit; moi je n'en aurais pas eu la force.

«Je ne pouvais détacher mes regards de cette belle et noble enfant, toute pâle de désir et de crainte, dont les grands yeux mouillés nous suppliaient.

«Mais d'où lui venait la pensée de sa mère? et pourquoi ce jour-là plutôt que la veille?

«Madame Canada lui dit l'exacte vérité; elle lui raconta en peu de mots l'histoire de son arrivée à la baraque, toute petite qu'elle était, dans les bras de Saladin adolescent.

«Pendant qu'Amandine parlait, Saphir faisait un effort violent pour se souvenir; on eût dit qu'elle était sur la trace d'une impression qui la fuyait sans cesse.

«Puis elle trembla, et pour la dernière fois nous l'entendîmes murmurer ces mots presque inintelligibles: «Maman, maman, maman....»

«Elle nous quitta, après avoir embrassé non seulement nos fronts, mais encore nos mains.

«Quand elle fut partie, Amandine, qui est le bon cœur des bons cœurs, me dit en essuyant ses yeux où les larmes revenaient malgré elle:

«—Si pourtant la mère vivait!

«Et depuis ce soir-là, nous avons parlé de la mère, nous deux, jusqu'à en radoter, la faisant ceci et cela, pauvre ou riche, jeune ou vieille et nous demandant si elle serait contente ou fâchée au jour où on lui dirait: «Voilà votre enfant».

«Avant de finir mes mémoires, je vais marquer une circonstance qui prouvera d'une part les sentiments inspirés par mademoiselle Saphir à un public idolâtre et, de l'autre, jusqu'à quel point d'honnêteté morale et incorruptible moi et madame Canada nous étions parvenus dans la fréquentation de notre bon ange.

«Au Mans, capitale du département de la Sarthe, nous donnâmes un nombre de représentations très suivies, remplaçant l'avalage et autres exercices démodés par une gymnastique plus en faveur, telle que trapèze et marche au plafond, le tout compliqué par deux vaudevilles dont nous avions la troupe assortie, capable de les jouer très convenablement.

«Le lundi de la Pentecôte, il vint un homme en bourgeois qui nous proposa de louer notre salle tout entière pour une institution, ou collège, tenue par des abbés et où étaient des jeunes gens nobles de la localité. On nous invita à ne montrer que des tableaux dignes de cette jeunesse vertueuse, et sur ce que ma compagne demanda si les abbés désiraient voir mademoiselle Saphir, le monsieur répondit:

«—C'est pour elle que se fait la partie.

«Voilà donc qui est bien, nous épluchons les vaudevilles et nous donnons une représentation à laquelle les petites demoiselles de la première communion auraient pu assister.

«Si bien que le directeur du collège vint nous en faire des compliments distingués à la fin du spectacle. Mais vous allez voir.

«Vers onze heures avant minuit, comme tout notre monde était en train de se coucher, voilà qu'on frappe à la porte de la baraque.

«—Qui va là? demanda madame Canada.

«—Le comte Hector de Sabran, répondit une jolie petite voix qui essayait de se faire bien mâle, mais qu'on eût dit appartenir à une demoiselle.

«—Et qu'est-ce que vous voulez? demanda encore ma compagne.

«—Je veux parler au directeur pour une affaire importante.

«Amandine ouvrit à tout hasard; nous n'avions ni à craindre les voleurs, ni à redouter une visite; nous étions installés comme des princes.

«On fit entrer monsieur le comte Hector de Sabran dans notre chambre à coucher, et quoiqu'il fût en habit de ville, je reconnus en lui du premier coup d'œil un des élèves du collège ecclésiastique.

«C'était un beau petit homme de dix-sept à dix-huit ans, campé comme un jeune premier des meilleurs théâtres, joli à croquer, et pas trop déconcerté pour la circonstance.

«—Monsieur le directeur, me dit-il en tenant la tête haute mais avec un pied de rouge sur la joue, je suis le plus fort élève en gymnastique de toute l'institution; je fais mieux le trapèze que votre bonhomme, et si vous me voyiez exécuter au tremplin le saut périlleux double, ça vous ferait plaisir. Je ne suis pas content de mes professeurs; je me destinais à l'École polytechnique, mais j'ai changé d'avis. Je suis orphelin; dans quatre ans, je serai maître de ma fortune; je vous propose de m'engager chez vous, et comme j'ai l'honneur d'être gentilhomme, au lieu de recevoir des appointements, c'est moi qui vous en donnerai.

«Cette dernière phrase fut débitée d'un véritable ton de grandeur.

«Le lecteur peut rire s'il veut, mais il arrive des choses pareilles en foire, et tout le monde ne s'y conduit pas avec la même délicatesse que moi et madame Canada.

«J'interrogeai le jeune homme avec adresse et je n'eus pas de peine à découvrir qu'il était passionnément amoureux de notre chère fille, dont il nous demanda même la main honnêtement.

«Madame Canada me pinça le bras et me dit à l'oreille:

«—Voilà le bal qui s'entame! Désormais ils vont tous venir à la file et ça n'en finira plus!

«Moi je songeais avec une douce mélancolie aux premiers battements de mon jeune cœur dans les temps jadis. L'adolescence m'intéresse et si j'avais pu espérer que le comte Hector de Sabran serait devenu par la suite l'époux légitime de mademoiselle Saphir, j'aurais éprouvé de la satisfaction à favoriser son amour en tout bien tout honneur.

«Mais pas de danger! J'ai vu aux théâtres du boulevard trop de pièces historiques, tirées des archives et autres, où les nobles abusent de la vertu des chastes jeunes filles du peuple.

«Je répondis à monsieur le comte avec politesse mais fermeté que mes principes ne me permettaient pas d'accueillir son offre.

«Comme il essayait de me séduire avec douze louis qu'il avait, sa montre en or et une pipe d'écume, montée semblablement du même métal, je le pris par le bras et, me servant de ma force supérieure, je le reconduisis jusqu'à son institution.

«Amandine m'approuva quoiqu'elle convînt avec moi que ce jeune comte était joli homme et qu'il eût fait un fier mari pour notre trésor, par la suite.

«La jeunesse du temps présent est astucieuse et apprend de bonne heure ce que parler veut dire. Je ne sais comment monsieur le comte Hector de Sabran s'y prit, mais mademoiselle Saphir reçut plusieurs lettres de lui et je la surpris une fois contemplant un portrait qui était, ma foi, fort ressemblant, où je reconnus la moustache naissante de monsieur le comte.

«Nous quittâmes Le Mans, et comme bien vous pensez ce fut une affaire finie.

«Il y a déjà du temps de cela, et présentement nous sommes en route pour Paris.

«Ce sera notre dernière campagne. Quand Paris aura vu mademoiselle Saphir, nous l'établirons de manière ou d'autre. Moi et madame Canada, nous sommes bien déterminés à donner notre démission générale d'artistes, afin de remuer ciel et terre pour retrouver les parents de l'enfant s'ils sont en vie, ou qu'elle connaisse au moins leurs tombes s'ils sont morts.

«Nous avons des moyens pour ça outre la marque dont j'ai parlé déjà qui est une précaution de la destinée.

«Mais si la chose manquait, ça n'empêcherait pas la jeune personne d'avoir un nom et une aisance. Moi et Amandine, nous avons nourri un projet enfanté dans nos insomnies et qui s'exécutera, s'il est corroboré par la consultation d'un homme de loi. C'est d'aller à l'autel cimenter une liaison à quoi ne manque que le légitime. On a droit de mentionner sur les registres qu'on reconnaît son enfant préalable. Notre enfant est mademoiselle Saphir.

«En cas de décès ou introuvabilité des vrais parents, ça serait encore un pis-aller qui contenterait bien du monde, car nous avons plus de trente mille écus de côté, et on quitterait le nom de Canada, galvaudé en foire, pour prendre celui d'Échalot, plus propre au commerce et à l'industrie.

«Voilà, on se fait vieux, on joue de son reste, mais moi et Amandine on est unanime pour vouloir que notre dernière apparition dans Paris éblouisse la capitale. Nous en avons les moyens et rien ne sera négligé dans le but de laisser un souvenir célèbre parmi les artistes en foire. J'ai l'affiche toute prête à coller en ces termes:

«Mademoiselle Saphir, première danseuse du prestige d'élévation, supérieure à madame Saqui dans un genre nouveau, renonçant à ses succès de province après fortune faite, a bien voulu, d'après la demande générale des amateurs, donner, à Paris, douze représentations seulement, après quoi, prenant définitivement sa retraite à l'âge inusité de quinze ans passés, elle disparaîtra comme un météore.»

Fin des mémoires d'Échalot Échalot, que nous vîmes dans un autre récit réduit à cette extrémité de faire vacciner son nourrisson Saladin pour avoir trois francs à la mairie, ne se vantait point aujourd'hui: il avait bien réellement mis de côté plus de cent mille francs et son établissement, roulant vers Paris, excitait partout l'admiration sur son passage.

C'était un monument. Le pauvre bidet Sapajou, décédé à la peine, au temps de l'ancienne et misérable baraque, était remplacé par trois magnifiques chevaux de roulage qui traînaient une gigantesque voiture haute et large comme quatre omnibus. Sur le devant il y avait un vaste cabriolet où madame Canada, pomponnée de la façon la plus cossue, jouissait des agréments de la route en compagnie de son Échalot et des principaux patriciens de sa troupe.

Le fretin suivait à pied pour ne pas fatiguer les beaux percherons qui semblaient tout fiers de traîner un si considérable équipage.

Au centre de longueur de l'immense carriole, non loin de la cabine qui servait de retraite au couple Canada, il y avait un réduit charmant qui était le domaine particulier de mademoiselle Saphir.

Je dis charmant, parce que c'était Saphir elle-même qui en avait disposé le simple et frais arrangement.

Il y a des êtres privilégiés que la contagion du burlesque ne gagne jamais, comme il y a des choses assez poétiques, assez belles pour ne pas craindre le contact du ridicule.

Vous avez tous vu des roses dans les cheveux d'une femme lourde ou laide; la femme restait laide et lourde, et la rose n'en était pas moins belle. Vous avez tous admiré au fond, au plus profond d'un intérieur bourgeoisement comique, quelque jeune fleur animée, portant haut, sans le savoir, sa distinction native, svelte comme un rêve de Goethe, suave comme un soupir de Weber. Il faut un cadre la plupart du temps aux choses jolies; les choses belles valent indépendamment de ce qui les entoure et parfois même le caprice du contraste ajoute un charme imprévu à leur perfection.