La retraite de Saphir s'ouvrait sur le côté de la voiture par une petite fenêtre drapée de rideaux de soie. À l'intérieur, il y avait un lit, un petit divan, un métier à broder et une table avec quelques livres. À la cloison pendaient une paire de fleurets et une mandoline espagnole abondamment incrustée de nacre. Dans la ruelle du lit, on voyait une image de la Vierge.

Saphir avait bientôt seize ans, elle était grande, élancée, et, malgré son prodigieux talent de danseuse de corde que nous n'avons pas à nier, sa taille gardait cette grâce indolente qui semble exclure la violence des mouvements. Elle était belle à la fois ingénument et noblement; ses traits, d'une pureté admirable, avaient encore quelque chose des gaietés enfantines, et pourtant l'aspect général de sa physionomie laissait dans l'esprit une saveur rêveuse et même mélancolique.

Cela venait surtout de ses grands yeux bleus, profonds mais distraits, et qui semblaient regarder au-delà des choses de la vie.

Saphir dansait devant le public grossier de la foire depuis qu'elle se connaissait; elle n'éprouvait à cela ni plaisir ni honte. Madame Canada avait perdu beaucoup de peine à vouloir lui inculquer l'orgueil du succès. Pour les oreilles de notre belle Saphir, les applaudissements étaient un vain bruit, parce qu'elle ne s'était jamais montrée sans être applaudie.

Ainsi en avait-il été de ses charmes, malgré certains enseignements suggérés par le trop zélé Saladin, jusqu'à ce jour où le collège ecclésiastique du Mans avait loué la salle tout entière. Depuis ce jour-là Saphir n'ignorait plus sa beauté splendide, et quoiqu'il n'y eût rien en elle qui pût motiver l'accusation de coquetterie, elle tenait chèrement à sa beauté.

Nous expliquerons d'un mot le côté de sa nature qui se posait vis-à-vis du ménage Canada comme une impénétrable énigme. Saphir avait un secret depuis sa plus petite enfance; elle pensait à sa mère, non point à cause des souvenirs confus qui lui étaient restés après sa maladie, mais d'après des souvenirs nouveaux et en quelque sorte factices qui étaient l'œuvre du prévoyant Saladin.

Il ne faut pas oublier que, dès les premiers jours, Saladin avait été chargé de l'éducation intellectuelle de Saphir. Dès les premiers jours, Saladin avait conçu un plan qui ne manquait pas d'une certaine adresse, mais que les circonstances et l'aversion instinctive de la jeune fille devaient faire avorter.

Saladin était un homme d'affaires et non point du tout un séducteur. Il méprisait les vices de son père qui ne rapportaient rien et professait hautement cette théorie que tout péché doit profiter à la bourse ou à la position du pécheur.

—Le monde, disait-il, quand il était en humeur de philosopher, est plus grand que la baraque, mais tout pareil. La question est toujours d'avaler des sabres; seulement à la baraque ça rapporte trente sous par jour, et dans le monde on peut trouver par hasard une ferraille à manger qui vous fait tout d'un coup millionnaire.

Saladin s'était dit: mon histoire avec la petite m'a valu cent francs qui ont été mangés par papa Similor. Papa Similor me le payera, mais ce n'est pas la question. Le beau, ce serait de gagner une fortune avec le regain de l'affaire, en ramenant la petite à sa famille ou en l'exploitant de tout autre manière. On pourra voir.

La mère de Petite-Reine n'était pas riche, Saladin s'en doutait bien; mais il y avait un personnage qui l'avait frappé vivement et dont la mémoire restait en lui comme une promesse des contes de fées: c'était l'homme au teint basané, à la barbe noire, qui lui avait donné 20 francs, au guichet de la rue Cuvier.

Saladin regrettait amèrement de n'avoir pas fait affaire avec celui-là tout de suite.

Patient de caractère, trafiquant dans l'âme et sacrifiant résolument le présent au profit de l'avenir, Saladin regardait Petite-Reine comme un des mille et un semis qu'il mettait en terre au hasard pour les récoltes futures.

Il lui avait parlé de sa mère tout d'abord, c'est-à-dire aussitôt que l'enfant avait pu le comprendre; il l'avait fait mystérieusement, à mots couverts et calculés pour entretenir dans un état perpétuel d'éveil et de désir l'imagination de la fillette.

Il lui avait fait entendre que c'était là un grand secret, et il ne faut pas chercher ailleurs l'origine de la bizarre influence que Saladin avait gardée sur mademoiselle Saphir, malgré l'antipathie naturelle de la jeune fille.

Cette antipathie avait fait explosion un jour que Saladin, non point par galanterie, mais par intérêt, avait essayé d'aller trop loin et trop vite.

Ce fut la cause de son départ. Cette fois-là, comme il le dit lui-même à son père, il avait avalé le sabre de travers.

Chose singulière, le départ de Saladin avait laissé un grand vide dans l'existence de Saphir, mais ce vide pouvait s'exprimer par un mot qu'elle ne disait jamais qu'à elle-même: ma mère.

La grande voiture Canada roulait donc sur le chemin de Paris.

Le soleil s'en allait baissant sur la droite de la route, derrière les larges massifs de la forêt de Maintenon. C'était une chaude journée d'été; une pluie d'orage, qui avait abattu la poussière, laissait de brillantes gouttelettes aux feuillées de ronces qui bordaient les champs.

Mademoiselle Saphir était sur son petit divan, la tête appuyée sur sa main que baignaient les grandes masses de ses magnifiques cheveux blonds. À ses pieds gisait une broderie commencée qui avait glissé de ses genoux.

Elle rêvait, mais non point au hasard et toute seule; elle rêvait après avoir lu et relu trois lettres fatiguées et froissées qui sans doute avaient pour elle un incomparable intérêt.

Elle les tenait toutes les trois dans sa main mignonne ouverte en éventail et recouvrant à demi un quatrième carré de papier, qui était une carte photographiée.

Ces trois lettres et ce portrait étaient toute son histoire. Il ne lui était pas arrivé autre chose dans sa vie, à part le grand malheur qui la sépara de sa mère.

Aussi je ne sais par quelle association d'idées ce premier chapitre d'un roman enfantin qui, jamais sans doute ne devait avoir un dénouement, la reportait à la pensée de sa mère.

Elle ne savait rien; elle n'avait rien vu et d'ailleurs les jeunes filles ne rient pas volontiers des naïvetés qui se trouvent dans les déclarations des lycéens. La première missive de M. le comte Hector de Sabran avait été apportée, en grand mystère, à Saphir, le lendemain de la fameuse représentation, par un malheureux enfant qui nettoyait les quinquets du théâtre; elle ressemblait un peu à la seconde qui ressemblait beaucoup à la troisième, et toutes les trois disaient à la jeune fille qu'elle était belle, charmante, adorable, qu'on l'aimerait à deux genoux, qu'on n'aurait jamais d'autre femme qu'elle.

La troisième contenait le portrait de monsieur Hector, et nous savons que ce jeune gentilhomme n'était pas du tout un menteur, puisqu'il avait fait dans les formes au ménage Canada la demande de la main de mademoiselle Saphir.

Celle-ci n'avait éprouvé aucune espèce de scrupule à recevoir et à lire les lettres; l'envoi de la photographie l'avait surtout enchantée. Elle n'avait pas remarqué monsieur Hector à la représentation, mais sur le papier il lui plaisait au possible.

Ce fut tout pour le moment, mais il y avait trois ans de cela, et mademoiselle Saphir, qui avait revu Hector une fois, relisait encore les lettres en contemplant le portrait. Le portrait avait embelli.

Et pourtant ce joli monsieur Hector avait donné en quelque sorte le signal d'une ère nouvelle. Comme si beaucoup de gens eussent pris à tâche de l'imiter, à dater de ce moment et tout le long de ces trois années, mademoiselle Saphir avait reçu des quantités incalculables de billets doux et même de madrigaux rimes à la provinciale.

Le ménage Canada n'était pas sans être flatté par cette averse de déclarations. Échalot et sa compagne se disaient: avec les principes qu'on lui avait donnés, elle ne fera pas la cabriole, et l'empressement de la jeunesse autour d'elle est d'un bon augure pour la facilité subséquente de son mariage sérieux.

Mademoiselle Saphir, elle, lisait quelquefois la première ligne des billets doux, mais rarement la seconde et n'allait jamais jusqu'à la signature.

—Hector m'a déjà dit tout cela, pensait-elle.

Et chaque amoureux nouveau lui faisait penser à Hector.

Il y avait dans l'une des missives d'Hector une de ces phrases banales que les jeunes filles prennent à la lettre:

«Quand même un sort cruel, disait le collégien, nous séparerait pendant des années, votre souvenir vivrait toujours dans mon cœur et jamais je ne cesserais de vous adorer.»

Le sort cruel ne les avait réunis qu'une fois depuis trois ans. Ce à quoi s'était occupé le cœur de monsieur Hector pendant ces trois ans, je ne saurais vous le dire, mais il est certain qu'aujourd'hui, par cette tiède et lumineuse soirée d'été, mademoiselle Saphir avait des larmes dans les yeux en contemplant la photographie de monsieur Hector.

Ses lèvres roses, qui s'entrouvraient comme le calice d'une fleur, laissaient tomber des paroles dont elle n'avait point conscience.

Elle disait:

—Paris! si je retrouvais ma mère à Paris, et s'il connaissait ma mère! car c'est un comte et ma mère est peut-être une grande dame.

La route de Versailles à Chartres, dans un paysage remarquablement beau, passe sous l'aqueduc de Maintenon, et tout de suite après rencontre une large allée qui conduit en forêt.

Saphir ne regardait pas le paysage. Il est diverses sortes de natures poétiques, ou plutôt l'élément poétique se modifie avec le temps chez les mêmes natures. Saphir n'en était pas encore aux émotions que fait naître la vue d'une belle campagne. Saphir restait prise par les lettres et par le portrait.

Tout à coup un grand bruit de roues se fit dans l'avenue qui descendait en forêt, et juste au moment où l'arche Canada passait au trot solennel de ses percherons, une élégante calèche découverte tourna au galop l'angle de la route.

Dans la calèche, qui portait un écusson timbré de la couronne ducale, il y avait une femme jeune encore et d'une beauté si attrayante que Saphir, pour l'avoir seulement entrevue, bondit à la fenêtre de son réduit.

Auprès de la jeune femme emportée par le galop de ses chevaux et qu'on n'apercevait plus déjà que par-derrière, donnant ses cheveux blonds au vent sous l'abri de son ombrelle blanche, s'asseyait un homme d'un certain âge à la figure fortement basanée, qui se tenait immobile et droit. Ses cheveux très noirs et sa barbe de même couleur étaient chinés de plaques grisonnantes.

Saphir vit tout cela et le remarqua je ne sais pas pourquoi. Elle ne l'aurait pas si bien remarqué si son regard fût tombé tout de suite sur un beau et fier jeune homme à cheval qui caracolait de l'autre côté de la calèche, causant et riant avec la grande dame.

Dès que mademoiselle Saphir eut aperçu ce jeune homme, elle ne vit plus rien; sa joue devint pâle comme le marbre, ses mains blêmies se joignirent et elle tomba faible sur ses genoux en balbutiant:

—Hector! c'est Hector!

C'était Hector, en effet, le comte Hector de Sabran.

Il accompagnait, sur la route de Paris, M. le duc et Mme la duchesse de Chaves.


XIX

Le marquis Saladin

Saladin n'avalait plus de sabres autrement qu'au figuré. Il avait fait ses débuts sur ce grand théâtre où depuis si longtemps il rêvait sa place marquée. Il était—négociant—à Paris.

Les négociants comme lui abondent tellement dans la capitale des civilisations modernes que j'éprouve une sorte de pudeur à spécifier le commerce qu'il faisait.

Il était faiseur comme Mercadet, mais faiseur d'assez bas étage, et n'avait pu jusqu'à présent percer sa coque de coulissier.

Il était connu, pourtant, trop connu aux abords de la Bourse et devant le passage de l'Opéra, où ce Marseillais qui classe les petits loups-cerviers disait de lui:

—Il a du bagou, du feu; il piaffe bien, mais on dirait toujours qu'il avale des sabres.

Ce Marseillais a donné des surnoms à trente ou quarante diplomates véreux dans Paris. C'est sa spécialité. Le sobriquet d'avaleur de sabres, d'autant plus curieux que personne, sur le boulevard, n'avait connaissance de l'ancien métier de monsieur le marquis, lui resta.

J'avais oublié de dire que Saladin, par une de ces maladresses qui gâtent les habiletés de théâtre et de province, s'était fait marquis.

C'était de trop. Un marquis brocanteur n'inspire de confiance que quand il escamote des millions.

Et Saladin n'en était pas là. Il opérait petitement, demeurait au cinquième étage et n'avait qu'un seul luxe: son valet de chambre.

C'était un valet de chambre assez laid et déjà vieux qui traînait sa livrée trop mûre dans tous les cabarets borgnes du quartier Montmartre. Il était beau parleur, presque autant que son maître, dont il racontait la romanesque histoire à tout venant.

Le jeune marquis de Rosenthal était, selon son éloquent valet de chambre, le rejeton d'une antique famille d'Allemagne. La description du château à tourelles, à donjon et à pont-levis, où monsieur le marquis avait reçu le jour, durait dix minutes.

L'histoire variait souvent dans ses détails, mais le thème restait à peu près celui-ci:

Monsieur le marquis avait eu une jeunesse malheureuse à cause de son amour pour sa mère, illustre Polonaise victime d'un mari prussien. Son père l'avait chassé dès l'âge de quatorze ans, et le jeune Frantz de Rosenthal avait dès lors parcouru l'Europe, soutenu par des envois d'argent qu'il devait à la sollicitude de sa mère. Il avait ainsi perdu tout à fait l'accent allemand, et s'était fait une réputation de brillant cavalier dans diverses cours de l'Europe.

Malheureusement sa mère avait fini par succomber aux cruautés de son méprisable époux, lequel avait coupé les vivres à Frantz de Rosenthal.

—Ce n'est qu'une éclipse momentanée, disait en finissant le valet de chambre qui s'appelait Meyer. Notre bourreau n'est pas immortel, et d'après l'ordre imprescriptible de la nature, monsieur le marquis est appelé sous peu à jouir d'une fortune territoriale supérieure à l'apanage de la plupart des princes.

Je ne voudrais pas affirmer que Paris soit incapable de se laisser prendre encore à des plaisanteries de ce genre: on y vole beaucoup à l'américaine; mais notre ami Similor, sous son nom tudesque de Meyer, avait gardé à un si haut degré l'accent du vieux gamin de Paris, embelli par l'emphase du bonisseur en foire, que la confiance eût été véritablement sans excuse.

Il avait son genre d'esprit, ce malheureux Similor, il était habile à sa manière, et certes les préjugés ne le gênaient point: mais la chance lui manquait, selon son expression, excepté auprès des dames.

Monsieur le marquis de Rosenthal ne le traitait pas toujours, du reste, avec la déférence qu'on doit à un ancien serviteur. On avait vu le vieux Meyer jeté dehors, après une querelle où il avait soutenu peut-être son opinion un peu trop vivement, passer la nuit à la belle étoile ou dans ces cabarets secourables du quartier des halles qui ne ferment jamais.

Mais il revenait le lendemain matin, et son jeune maître n'avait pas tout à fait mauvais cœur, puisqu'il le reprenait toujours.

D'autres fois, il est vrai, des fournisseurs entrant à l'improviste avaient surpris monsieur de Rosenthal et son Meyer assis à la même table et fumant et trinquant fraternellement.

Il en était ainsi ce soir—un soir du mois d'août 1866-, au moment où nous entrons dans le domicile modeste où végétait monsieur le marquis, en attendant l'immense héritage de ses pères.

C'était une chambre mansardée, située dans la rue Neuve-Saint-Georges et meublée assez proprement. Deux autres petites chambres complétaient un appartement de sept cents francs par an, sur le loyer duquel monsieur le marquis devait trois termes.

La table était servie, c'est-à-dire qu'il y avait sur un journal financier, servant de nappe, diverses bribes de charcuterie, un morceau de fromage, du pain et deux litres de vin sans bouchons.

Meyer-Similor mangeait, le marquis Saladin de Rosenthal se promenait lentement de long en large, les mains croisées derrière le dos.

C'était maintenant un homme de vingt-huit à trente ans, mais sa taille grêle lui gardait une apparence plus jeune; il était de ceux qui, plutôt grands que petits, n'ont pas l'air d'atteindre à la taille moyenne. Bien des gens l'auraient trouvé fort joli garçon; il avait des cheveux abondants, d'un noir luisant, qui coiffaient bien un front assez vaste et plus blanc que l'ivoire. Son nez était droit et mince, sa bouche trop large avait une certaine grâce dans le sourire, mais le regard de ses yeux, ronds comme ceux des oiseaux, produisait un effet pénible, aussi bien que la blancheur, particulière de sa peau, où nulle trace de barbe ne paraissait.

Quant à Similor, c'était toujours le même bonhomme à la physionomie naïve et futée, tout en même temps, et imperturbable dans le solide contentement qu'il avait de soi-même.

—Vois-tu, petiot, disait-il en broyant vigoureusement sa nourriture, rien ne m'ôterait de l'idée que tu as du talent, puisque tu es mon fils naturel, mais tu as manqué ton coup dans Paris depuis trois ans et plus, c'est certain. Nous sommes brûlés sans avoir travaillé; les gens me rient au nez quand je reprends la guitare de ta noble origine. Aurait mieux valu se faire tout uniment petit bourgeois et ne pas rester manchot.

Saladin arrêta sa promenade et fixa sur lui ses yeux ronds avec une expression de sincère mépris.

—J'ai mon idée, prononça-t-il tout bas.

Similor siffla un verre de vin bleu et se permit de hausser les épaules.

—J'ai mon idée, répéta Saladin qui fit un pas en avant. Il y a des gens forts, et il y a des mazettes, c'est connu. Tu as fait mille et un coups dans ta vie et tu es le dernier des derniers. Pourquoi?

Similor se redressa et ouvrit la bouche pour protester.

—Tais-toi! ordonna rudement Saladin. Tu as de l'esprit comme ceux de ton temps, pour dire des niaisoteries et faire rire les imbéciles; moi je suis de mon époque: un homme sérieux; je ne ferai jamais qu'une affaire, et cette affaire-là sera ma fortune.

Il tourna sur ses talons et se remit à marcher.

Similor, sans perdre une bouchée, le suivait du coin de l'œil. Sa physionomie était à peindre. On y eût trouvé de l'humilité parmi son orgueil et, au milieu de son mépris pour ce fanfaron qui venait de perdre trois années à s'efforcer vainement, je ne sais quelle attente involontaire et mystérieuse où il y avait une pointe d'admiration.

Il pensait:

—Étant tout petit, il avait des trucs étonnants, et si tout de même c'était la vérité qu'il manigance un grand mystère! N'empêche, reprit-il tout haut, que si on n'avait pas eu l'annuité des Canada, on se brosserait le ventre.

—On a l'annuité des Canada, répondit froidement Saladin, et c'est par moi qu'on l'a. Leur maison est solide; le mois dernier, au lieu de cent francs, j'ai touché vingt louis.

Similor enfla ses joues.

—Et ça me passe sous le nez, alors, s'écria-t-il, quoique la rente soit due surtout à l'amitié de Damon et Pythias qui m'unissait à Échalot anciennement.

Saladin, au lieu de répondre, vint prendre sa place à table, et se versa un demi-verre de vin.

—J'ai causé avec mademoiselle Saphir aujourd'hui, dit-il négligemment.

Similor bondit sur sa chaise.

—Ils sont à Paris! s'écria-t-il.

—Depuis quatre jours, répliqua Saladin.

—Et tu le savais!

—Tu sais bien que je sais tout, bonhomme.

—Et tu ne le disais pas!

—Tu sais bien que je ne te dis jamais rien.

Il but son verre à petites gorgées, et le reposa sur la table avec un geste de profond dédain.

—Ça ne vaut pas le Johannisberg que nous buvions chez le margrave, mon illustre père, dit-il en riant. J'ai proposé à Saphir une bonne place.

—Celle-là n'a pas besoin de toi, riposta Similor; elle gagnera toujours ce qu'elle voudra.

Saladin essuya un coin de table avec le journal financier et s'accouda.

—Papa, dit-il, si tu avais un peu plus d'intelligence, tu me serais très utile, car tu as bonne volonté; c'est l'éducation qui te manque, et le sérieux: je ne ferai jamais rien de toi. Mais il y des moments, pas vrai, reprit-il avec plus d'animation, où l'on a besoin de s'épancher avec n'importe qui ou n'importe quoi...

—On parlerait à son chien! interrompit Similor amèrement. J'ai vu dans les pièces de théâtre bien des enfants dénaturés, mais jamais un de ta force, petiot.

L'œil d'oiseau de Saladin était fixé sur lui avec une complète sérénité.

—Tais-toi, fit-il encore, on a un cœur. Quand j'aurai les millions, tu seras mon concierge pour le restant de tes jours.

Similor emplit son verre jusqu'au bord.

—Allons, dit-il, étouffant un soupir et faisant de son mieux pour sourire, tu es drôle tout de même, petiot, et j'avais aussi à ton âge le caractère d'un damné farceur. Attrape seulement les millions et puis nous verrons. Quelle place as-tu offerte à mademoiselle Saphir? Saladin réfléchissait.

—C'est une histoire à compartiments, murmura-t-il. Faut des mathématiques pour s'y retrouver, par moments. J'ai mon idée, claire comme un soleil, et puis il y a tant et tant de détails que tout à coup je m'y perds. On mange mal ici, c'est vrai, on boit de la piquette et on est logé comme des Auvergnats...

—En plus qu'on doit le loyer, insinua Similor.

—En plus qu'on doit le loyer, répéta Saladin, et pourtant j'ai arraché aux Canada, depuis trois ans, une quantité de dents qui t'étonnerait, ma vieille. En plus encore, sous l'apparence du chou blanc, j'ai réussi pas mal de brocantage dont le produit n'est pas entré à la maison.

—Où donc qu'il est le produit? demanda Similor, est-ce que tu aurais une affection en ville?

Son regard, qui raillait cette fois, caressait la joue imberbe de monsieur le marquis. Celui-ci ne broncha pas et répondit:

—Je ne sais pas trop si j'aime mademoiselle Saphir, ou si je la déteste. Depuis que le monde est monde, il n'y a jamais rien eu de si beau que cette gamine-là. La place que je lui ai offerte, la voici: fille d'une duchesse.

—Duchesse! comme nous sommes marquis?

—Fille unique d'une vraie duchesse avec plusieurs centaines de mille de livres de rentes.

—Et elle a refusé? demanda Similor sans trop d'étonnement.

—Elle a refusé!

—Parce qu'il aurait fallu épouser quelqu'un que je connais bien?

—Peut-être. Cette fille-là est aussi bête que belle. Si j'avais pu lui dire mon secret tout entier, je l'aurais eue à mes genoux... mais voilà tantôt quatorze ans que je monte ma mécanique, mon affaire, ma seule affaire, qui a commencé par les cent francs que tu m'as volés comme un imbécile, et qui finira par des coffres pleins d'or pour moi tout seul.

Saladin s'arrêta; à vue d'œil, Similor devenait de plus en plus attentif.

—Cause, petiot, cause, dit-il humblement en voyant que monsieur le marquis ne parlait plus. Épanche-toi. Tu viens de le dire, à moins que ce ne soit moi: c'est comme si tu bavardais avec ton chien. Je serai discret à l'égal de la tombe.

D'un geste théâtral Saladin piqua son doigt au milieu de son front.

—Tout est là, dit-il. C'est réglé comme un papier de musique: les tenants, les aboutissants, le dessus, le dessous, je tiens l'opération dans ma poche!

Similor rapprocha son siège, mais Saladin qui le couvrait de son regard fixe et effronté ajouta:

—Ce serait de l'hébreu pour toi; tu n'es pas de force à me comprendre.

Il y eut un silence pendant lequel Similor but deux bons verres de vin pour noyer sa rancune.

—Des fois, dit-il ensuite en tournant ses pouces, on ne mérite pas intégralement tout le mépris qu'on inspire. Je ne demande pas à être employé dans tes hauts calculs polytechniques, mais, s'il y avait un bout de rôle à trousser avec adresse, j'en ai, je crois, la capacité. Il est sûr que tu as ton idée, petiot; tu viens de te révéler à ton père sous un aspect nouveau et intéressant. Je devine que la mère de mademoiselle Saphir est en jeu.

Saladin, à ce dernier mot, lui lança un regard si aigu que Similor éprouva comme un choc électrique.

—Touché! pensa-t-il. Un joli coup droit.

Il ajouta modestement:

—Voilà! En dehors de laquelle appréciation je n'y vois goutte, petiot, et tu gardes la totalité de ton secret.

L'expression de crainte qui était dans les yeux de Saladin s'effaça peu à peu. Sans doute il avait fait un retour sur lui-même, mesurant avec orgueil l'immense supériorité qui le séparait de son père. Il prit un air majestueux et clément.

—Papa, dit-il, je ne prétends pas que tu sois incapable de me donner un coup d'épaule à l'occasion. J'ai préparé l'affaire tout seul, largement et complètement, mais pour l'exécution il me faudra des aides, et c'est toi qui me les fourniras.

—Bravo! s'écria Similor.

Monsieur le marquis lui tendit la main avec bonté au travers de la table.

—As-tu conservé des relations avec les Habits Noirs? demanda-t-il en baissant la voix malgré lui.

—Non, répondit l'ancien saltimbanque, j'ai cherché et je n'ai pas trouvé. J'ai idée que la confrérie est allée à vau-l'eau.

—Tu te trompes, murmura monsieur le marquis.

Pour le coup, les yeux de Similor exprimèrent une surprise franchement admirative.

—Est-ce que tu serais là-dedans, toi, petiot? balbutia-t-il d'une voix émue.

—J'ai cherché, moi aussi, répliqua Saladin, et j'ai trouvé. Tu n'as pas beaucoup contribué à mon éducation, papa; mais dans tout ce que tu disais il y avait du moins une chose que j'écoutais. Ce qui regarde l'histoire du Fera-t-il jour demain[*] est resté gravé dans ma mémoire. Il y avait une idée, une forte idée, et il y avait des hommes aussi dans cette entreprise. Je sais l'histoire du Colonel mieux que toi, maintenant, et c'était un gaillard; quant à monsieur Lecoq, on ne rencontre pas souvent son pareil.

[* Voir Les Habits Noirs, premier tome de la série.]

—Ceux-là sont morts, dit Similor.

—Il y a longtemps, poursuivit monsieur le marquis, et c'est dommage. Tu me demandais tout à l'heure à quoi j'ai dépensé mes bénéfices? Il m'en a coûté bon pour retrouver ceux qui restent, car l'association a bien baissé et se cache, depuis la catastrophe de l'hôtel de Clare[*].

—J'étais là-dedans! murmura vaniteusement l'ancien saltimbanque.

—Ils ont l'air de peloter en attendant partie, reprit Saladin, mais l'association reste organisée comme autrefois. Le Père-à-tous est maintenant le vicomte Annibal Gioja des marquis Pallante.

—Connu, dit Similor. Pas fameux! Et les membres de la grande vente?

—Comayrol...

—Connu!

—Jaffret...

—Le bon Jaffret qui donne de la mie de pain aux petits oiseaux!

—Le Dr Samuel, le fils de Louis XVII...

—Et puis? fit Similor voyant que monsieur le marquis s'arrêtait.

—Et puis moi! dit tout bas Saladin après un silence. L'ancien saltimbanque se dressa comme un ressort et tendit ses mains en avant dans une dévote attitude.

—Cela n'est pas encore, poursuivit Saladin en souriant, mais il faut que cela soit: cela sera. Va me chercher une voiture, s'interrompit-il, ma tête s'échauffe et j'ai besoin de prendre l'air. Je veux, en outre, te dire quelque chose; tu viendras avec moi.

—Moi! murmura Similor, plus content qu'un hobereau du temps de Louis XIV qu'on eût fait monter dans les carrosses du roi; avec toi, petiot!

—Va! au galop.

Similor descendit les étages quatre à quatre, et Saladin se mit à parcourir la mansarde à grands pas. Il s'arrêtait chaque fois qu'il passait devant une petite glace, pendue entre les deux fenêtres, et s'y regardait en prenant des poses d'orateur.

—Les Canada sont à l'Esplanade pour les fêtes du 15 août, dit-il dès qu'il fut assis sur la banquette d'un coupé de place à côté de son «papa»: je suis allé de ce côté deux fois voir si ma tête est bien faite et si ma nouvelle tenue me change suffisamment.

—Avec un rien de moustache..., commença Similor.

—À quoi bon? interrompit monsieur le marquis. J'ai passé trois fois devant Cologne, j'ai allumé mon cigare à la pipe de Poquet, et ils ne m'ont pas reconnu.

—Et mademoiselle Saphir?

—J'ai trouvé mademoiselle Saphir comme elle sortait de la messe basse à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou; je lui ai offert mon bras, elle m'a dit: «Passez votre chemin.» Je me suis nommé. Elle m'a regardé par deux fois, puis elle a murmuré: «Vous êtes bien changé depuis le temps!» Je crois qu'elle avait quelque chose pour moi malgré tout, et que nous sommes tous les deux de même, ne sachant pas si nous avons envie de nous embrasser ou de nous mordre. Je lui ai défilé mon chapelet: des choses claires comme le jour et qui auraient séduit une momie. Elle m'a laissé aller jusqu'au bout, et puis elle m'a quitté le bras en me disant encore: «Passez votre chemin...»

Il soupira et ajouta:

—Ça vient de ce que je n'ai pas pu lui lâcher le secret tout entier.

Il était environ huit heures du soir. La voiture descendait vers les boulevards. Saladin posa sa main sur le bras de Similor et lui dit:

—Toi, tu vas comprendre ça: il y a dans Paris une femme à qui j'ai volé son enfant pour cent francs; elle était dans ce temps-là très pauvre et pour ravoir sa fille elle ne pouvait donner que son sang.

—Et tu n'avais pas besoin de son sang, dit Similor en affectant de railler.

—Tais-toi, dit pour la troisième fois le jeune homme, dont la voix tremblait d'émotion, le hasard arrange des machines qu'on n'inventerait pas. La femme dont je parle a épousé un duc dix fois millionnaire. Depuis quatorze ans, dans la sphère nouvelle où la fortune l'a placée, elle n'a pas passé une heure sans songer à sa fille, sans chercher sa fille, sans promettre à Dieu, aux saints et aux hommes sa richesse et sa vie en échange de sa fille! C'est une passion, c'est une folie qui grandit avec le temps.

—Et Saphir est sa fille? demanda l'ancien saltimbanque qui ne respirait plus.

Le fiacre avait traversé le boulevard et s'engageait dans la rue de Richelieu. Au lieu de répondre, Saladin donna l'ordre au cocher d'arrêter.

—Si j'avais dit à Saphir: vous êtes sa fille, murmura-t-il, je n'avais plus rien pour la tenir... Non, j'ai dû chercher autre chose.

Il descendit et Similor le suivit.

Tous deux s'arrêtèrent devant un magasin de modes, situé non loin de la rue Saint-Marc.

—Regarde, dit Saladin, la troisième jeune personne à droite... la blonde... la vois-tu?

—Je la vois.

—À qui ressemble-t-elle?

Similor hésita un instant, mais, la jeune fille ayant levé les yeux de son ouvrage pour regarder aux carreaux, il frappa ses mains l'une contre l'autre, et s'écria:

—Parole sacrée! elle ressemble à mademoiselle Saphir!

Saladin lui serra le bras fortement, et dit:

—Rentrons à la maison, ma vieille, j'avais peur de me tromper. Maintenant l'affaire est dans le sac, et nous sommes riches.


XX

Saladin reconnaît l'ennemi

Nous n'avons pas d'autre prétention que d'offrir Saladin au lecteur comme un animal très curieux, pris sur le fait avec ses côtés défaillants et ses côtés puissants. Il venait de la foire, ce pays joyeux et gouailleur; il n'était ni gouailleur ni joyeux.

Ces bonnes gens à l'aspect grotesque à qui nous avons coutume de jeter en passant un regard distrait et dédaigneux vivent dans un milieu pauvre, mais qui participe à la féerie. Neuf sur dix parmi eux croient pour un peu à leurs paillettes.

Saladin ne croyait à rien, et cependant il subissait avec une certaine énergie l'effet rétrospectif de l'oripeau. Il avait gardé, il devait garder toujours cette puérile vanité qui est un peu la maladie de tous les comédiens. Vous l'eussiez passé à la lessive sans lui enlever l'emphase qui est l'éloquence même des tréteaux.

Il se croyait pétri d'esprit et ne se trompait pas tout à fait; il avait du moins l'esprit d'intrigue au plus haut degré, la patience et la volonté.

C'était un petit homme, mais il y avait en lui quelque chose de tranchant comme l'éperon qui taille le chemin des navires dans les glaces.

Soit pendant qu'il était encore dans l'établissement Canada, soit depuis qu'il l'avait quitté, le travail solitaire opéré par lui peut sembler énorme, malgré son résultat incomplet. Il s'était fait à lui-même une éducation, mal dirigée sans doute et mal conduite, mais qui comprenait, en somme, tout ce qu'un civilisé doit savoir. Il était allé plus loin, ne doutant de rien comme tous ceux qui n'ont pas la plus légère idée des choses, il s'était imaginé qu'on pouvait connaître le monde en regardant autour de soi. Cette vérité que le monde n'est visible que d'un certain point, sous un certain angle et à travers un certain milieu, échappe à beaucoup de gens plus expérimentés que Saladin.

J'ai lu parfois dans les livres des descriptions de salons qui semblaient avoir été écrites en foire.

La prétention principale de Saladin, après tant d'efforts, était d'être un homme accompli au point de vue du monde. Il se comparait en lui-même à Alcibiade, pouvant parler toutes les langues et jouer tous les rôles; et, comme il s'observait lui-même sans cesse, il mesurait avec orgueil les différences de son langage quand il causait avec Similor, par exemple, ou quand il posait en sorcier dans le boudoir de Mme la duchesse de Chaves—car Saladin avait franchi le seuil d'une grande dame, et il était sorti vainqueur de cette épreuve.

L'aplomb consiste à ne pas voir les ridicules qu'on a. La timidité n'est qu'une clairvoyance plus ou moins exagérée qui donne à la vanité malade les apparences de la modestie, Saladin déguisé purement et simplement en homme du monde n'eût été qu'un comique d'assez bas étage, mais Saladin trouvant l'occasion de jouer au rose-croix bénéficiait de son ridicule même.

Les grandes douleurs sont crédules, les grandes passions sont superstitieuses. En face d'elles, il n'est souvent rien de tel que d'avaler des sabres. Tous les charlatans savent cela.

Il y a d'ailleurs dans le monde des choses plus faciles à exécuter par un sauvage que par un homme du monde, par cette raison toute simple que les aveugles ne sont jamais sujets au vertige.

Saladin devait réussir; il n'avait aucune des fantaisies qui allongent la route, aucun des besoins qui barrent le chemin. Il était très sobre, et ce frémissement qui fait vibrer la jeunesse à l'aspect d'une femme lui était complètement inconnu. Il n'allait pas par sauts et par bonds, son allure était l'amble qui dure, et il avait pour se tenir en haleine cette fièvre froide des vrais avares qui n'ont d'autre but que la possession même.

Saladin désirait l'argent pour l'argent; c'était un calculateur étroit, un ambitieux sage qui voulait amasser d'abord, pour arrondir ensuite son pécule, le doubler, le tripler, et ainsi de suite.

Ces avares naïfs deviennent rares; ils sont dangereux en ce qu'ils grattent leur trou avec une lenteur acharnée, comme le ver qui a raison du bois le plus dur ou la vrille qui perce jusqu'au fer.

Sa force était dans ce fait énoncé par lui-même et qui résumait l'exacte vérité: il n'avait jamais eu qu'une idée depuis l'âge de raison. Il suivait une affaire, romanesque au début, mais à laquelle sa persistance donnait une base réelle. Il avait travaillé en vue de cette affaire et non pas pour autre chose. Sa conduite vis-à-vis de mademoiselle Saphir, calculée avec une audacieuse prudence, se rapportait à son affaire. Dans les premières années qui suivirent l'enlèvement de Petite-Reine et alors que personne ne faisait attention à lui, il avait trouvé moyen de quitter plusieurs fois la baraque et de pousser des pointes jusqu'à Paris, accomplissant pour cela de véritables voyages.

C'était ici son élément: la petite ruse, le travail de furet. Il avait battu le quartier Mazas pouce à pouce, et, bien sûr de n'être pas reconnu, il était parvenu à savoir, par les voisins, par madame Noblet, par les bas employés du bureau de police, tout ce qui se pouvait apprendre au sujet de la Gloriette: son nom, le genre de vie qu'elle avait mené, son départ mystérieux, et jusqu'au nom, que personne ne savait, de l'homme qui l'avait enlevée.

Ceci était le principal, et c'était un chef-d'œuvre d'induction. Saladin avait un souvenir très vif de l'étranger qui l'avait arrêté au guichet de la rue Cuvier le jour du vol de l'enfant. D'après les récits des voisins, il ne doutait pas que cet homme fût l'auteur de l'enlèvement. Pour savoir son nom, il dépensa une semaine et tout l'argent qu'il avait à désaltérer le garçon de bureau du commissaire. Celui-ci ne pouvait lui apprendre ce qu'il ignorait lui-même, mais, à force de l'interroger, Saladin finit par tomber sur le mot de l'énigme.

Il y avait un homme qui avait proposé des primes pour activer la recherche de l'enfant, et cet homme s'appelait le duc de Chaves.

Saladin ne demanda plus rien et cessa de rôder dans le quartier Mazas.

Depuis lors il s'assit en face de cet unique problème: retrouver le duc de Chaves. Ses premières investigations le convainquirent d'un fait qu'il avait deviné: le duc de Chaves était puissamment riche.

Mais il avait quitté la France avec toute sa maison au mois de mai 1852, et Saladin, malgré toute sa diplomatie, n'avait aucun moyen d'explorer le Nouveau Monde où monsieur le duc s'était rendu.

Il patienta sans abandonner un seul instant son rêve. Le temps remplace l'outil. Un prisonnier peut desceller une pierre de taille avec un clou et couper un barreau d'acier avec un cheveu, s'il y met le temps.

La confrérie des artistes en foire, sans être organisée comme celle des francs-maçons, a des tenants et des aboutissants qui allongent parfois son pauvre bras jusqu'aux confins de l'univers. Tel hardi virtuose du trapèze traverse parfois l'océan, et l'homme à la poupée alla, dit-on, une fois jusqu'à la Nouvelle-Galles du Sud porter aux Australiens le bienfait de la ventriloquie.

Après des années de vains efforts, Saladin eut tout d'un coup les renseignements les plus complets sur cet inconnu, ce grand du Portugal de première classe, ce duc, parent de la maison royale de Bragance, dont il avait tout bonnement résolu de se constituer l'héritier.

Monsieur le duc de Chaves était marié en secondes noces à une Française qui avait le mal du pays. Il prenait ses mesures pour opérer la vente des immenses domaines qu'il possédait au Brésil, dans la province de Para, et songeait à revenir en Europe.

Ce fut un jour solennel dans la vie de Saladin; l'horizon fantastique de son plan se rapprochait à vue d'œil. Dans le paroxysme de sa joie il commit sa première et sa dernière imprudence.

Jusqu'alors il avait agi sur le cœur et l'imagination de Saphir au moyen de leviers, parfaitement appropriés à l'état intellectuel de la jeune fille. Ce n'était pas un amoureux que cet utilitaire Saladin, mais ç'aurait pu être un suborneur, s'il y avait vu son intérêt. Son affaire se présentait à lui, en ce temps-là sous la forme d'un mariage entre lui et l'héritière unique de monsieur le duc de Chaves. Pour en arriver là, il fallait se faire aimer; Saladin n'en était pas à entamer cette besogne, et s'il n'avait pas choisi pour entraîner sa future amante des lectures plus enflammées que les pages enfantines écrites par le citoyen Ducray-Duminil, c'est qu'il était prudent d'abord, et qu'ensuite il n'était pas très fort en littérature.

N'oublions pas d'ailleurs qu'il s'attaquait à une enfant, et qu'entre tous les produits du génie humain, Alexis ou la Maisonnette dans les bois, Victor ou l'Enfant de la forêt et autres sont les plus propres à exalter les imaginations naïves dans la question des mères perdues et retrouvées.

Saladin était, comme tous les mauvais sujets honoraires, timide et gauche, par conséquent brutal, quand il se contraignait lui-même à montrer de la hardiesse.

Souvenons-nous en outre qu'à l'âge de trente ans il ne devait point avoir de barbe.

Tant qu'il parla de la sainte que Saphir voyait en rêve, de la mère vaguement adorée, il fut éloquent et Saphir l'écouta avec des larmes dans les yeux; quand il voulut plaider pour lui-même, il devint imprudent, et une terreur instinctive s'empara de la fillette.

Nous savons le reste; Saphir s'enfuit hors de sa cabine et vint se mettre sous la protection du couple Canada.

Mais c'est ici que la véritable valeur de notre héros se révèle.

La situation se présentait dure, honteuse, insoutenable; tout autre eût courbé la tête, Saladin la redressa.

—Il s'agit d'avaler un sabre, dit-il à Similor ému par la solennité de la convocation; papa Échalot et la Canada veulent nous faire des misères, c'est l'occasion d'entreprendre un voyage dans la capitale avec argent de poche et pension viagère que je me charge d'obtenir. Fais le mort, c'est moi qui ai la parole.

Similor était subjugué; il fit le mort et nous avons vu comment Saladin conquit une somme de mille francs avec une rente de cent francs par mois.

À Paris, Saladin attendit bien plus longtemps qu'il ne l'avait craint. Le duc et la duchesse de Chaves étaient revenus en Europe, mais, par un caprice singulier dont le lecteur devinera les motifs, la duchesse entraîna son mari dans un voyage sans fin à travers nos provinces. Ils faisaient leur tour de France, allant de ville en ville comme des compagnons du devoir.

Saladin, qui ne se doutait pas de cela, fouilla Paris pendant trois ans, stupéfait de ne trouver aucune trace. Il fit comme ces généraux habiles et prudents qui emploient les heures de l'attente à fortifier leurs positions; c'était un Wellington que ce Saladin, et le précautionneux héros de l'Angleterre eût admiré les lignes et les défenses qu'il traça autour de son affaire.

Son affaire changea du reste dix fois d'aspect et de tournure, bien que ce fût toujours la même affaire. Il la fit virer sur son axe, il la considéra sous vingt jours différents, il la posséda si absolument qu'en bonne conscience les millions de monsieur de Chaves ne pouvaient lui échapper sans injustice.

Il ne s'agissait plus que de rencontrer l'ennemi. Voici comment Saladin trouva enfin l'occasion d'en venir aux mains.

Il faisait à la Bourse, en qualité de coulissier pour une somnambule supra-lucide qui demeurait rue Tiquetonne et qui se nommait madame Lubin. L'affluence des somnambules aux environs de la rue Tiquetonne est un des plus curieux mystères de Paris.

Un matin, madame Lubin l'accosta, radieuse, sous les grands arbres de la place de la Bourse, et le chargea d'une série d'opérations en lui disant:

—J'ai déniché une dame qui a égaré un petit bracelet de trente sous, et ça me vaudra ma richesse.

Saladin, toujours en présence de son idée fixe, resta frappé de ce mot. Le soir, entre chien et loup, il alla chez la somnambule sous prétexte de lui rendre compte de ses achats et ventes.

La bonne femme était encore tout occupée de son aubaine.

—L'affaire est belle, dit-elle, quoique la dame soit venue en fiacre avec une manière d'échappé de collège, un mignon garçon, ma foi! nous avons des personnes qui ne détestent pas la jeunesse. Mais celle-ci est si jolie, si jolie!... Vous savez, pas d'âge, entre vingt-huit et trente-huit; on ne sait pas. Le jouvenceau s'appelle le comte Hector de Sabran.

—Et la dame? demanda Saladin à qui l'échappé de collège importait peu.

—Nisquette! répondit madame Lubin; ça ne donne pas volontiers son nom et son adresse. On doit revenir dans trois jours, et si j'avais quelque chose de nouveau auparavant, je dois le faire savoir au petit comte Hector, Grand-Hôtel, appartement n° 38. On a laissé trois louis.

Quand Saladin se trouva seul dans la rue après avoir quitté madame Lubin, il était ému comme à l'approche d'un grand événement. Il rentra chez lui et passa une nuit blanche à creuser son affaire, semblable à l'avocat qui repasse ses dossiers la veille de l'audience.

Le lendemain matin il sortit avec Similor, qui le questionna en vain sur sa préoccupation. Il ne lui dit pas une parole jusqu'à l'angle du boulevard et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Arrivé là, il lui mit la main sur l'épaule.

—C'est pour monter une petite mécanique, commença-t-il d'un air dégagé. Ce n'est pas grand-chose, mais il faut que ce soit mené joliment. Tu vas entrer au Grand-Hôtel, ici près, et tu vas demander monsieur le comte Hector de Sabran.

—Monsieur le comte Hector de Sabran, répéta Similor pour se mettre le nom dans la tête.

Saladin lui tendit un carré de papier où il avait écrit lui-même: Comte Hector de Sabran, Grand-Hôtel.

—Ce jeune homme, continua-t-il, est au n° 38, tu frapperas à sa porte. Si c'est lui qui t'ouvre, tu lui diras: «Est-ce à monsieur Ginguenot que j'ai l'honneur de parler?»

—Comme dans les vols au bonjour? interrompit Similor.

—Juste! Mais c'est une opération de commerce en tout bien tout honneur. Si c'est au contraire un domestique qui se présente, tu demanderas monsieur le comte.

—Tiens, tiens, dit Similor, pourquoi ça?

—Parce qu'il faut que tu voies monsieur le comte en personne; ta mission n'a pas d'autre but que de le bien voir pour le reconnaître plus tard.

—Tiens, tiens, répéta Similor, tu m'intéresses... après?

Saladin poursuivit:

—On te fera entrer, tu regarderas le jeune homme, tu prendras l'air bien étonné et tu diras: Pardon, ce n'est pas vous, c'est monsieur le comte Hector que je demande.

—Il me répondra: «Mais c'est moi qui suis le comte Hector!»

—Et tu riposteras: «Alors, je suis volé!» Tu tireras ta révérence et tu disparaîtras, à moins qu'on ne te demande des explications.

—Auquel cas, s'empressa de dire Similor, j'expliquerai comme quoi un particulier est venu à la boutique acheter ceci ou cela en se faisant passer pour monsieur le comte. Ça n'est pas malin, après?

—C'est tout. Marche.

Similor entra sous la voûte du Grand-Hôtel. Saladin avait eu soin de lui faire faire toilette, et d'ailleurs le Grand-Hôtel n'est pas à l'abri de recevoir de temps en temps quelques figures hétéroclites.

Saladin croisa sur le boulevard en l'attendant.

Au bout de dix minutes, Similor revint avec cet air triomphant qu'il avait même les jours où il était battu.

—Fait! fit-il. Monsieur le comte Hector est un jouvenceau très joli, qui a été bien fâché quand il a su qu'on avait levé chez nous trois paires de bottes vernies à son nom.

—Tu es bien sûr de le reconnaître?

—Quant à ça, oui.

Saladin le fit asseoir sur un banc en face de l'entrée du Grand-Hôtel, et s'y plaça près de lui.

—Veille aux voitures qui vont sortir, dit-il.

Après une demi-heure d'attente, un jeune homme très élégant sortit de l'hôtel, non pas en voiture, mais à pied.

—Voilà! dit aussitôt Similor; pas vrai qu'il est mignon, monsieur le comte?

Il voulut se lever, Saladin l'arrêta. Ce fut seulement lorsque Hector de Sabran eut fait une cinquantaine de pas en remontant vers la rue de la Chaussée-d'Antin que Saladin commença à le suivre, en disant:

—Quand même il faudrait le filer toute la journée, on saura ce qu'on veut savoir.

La première étape ne fut pas longue; monsieur le comte se rendit tout simplement au café Désiré pour lire les journaux et prendre son chocolat.

Saladin était tout guilleret. Comme Similor, dont la curiosité s'exaltait, demandait des explications avec insistance, Saladin lui toucha la joue paternellement et lui dit:

—Ma vieille, c'est une invention délicate et de longueur; on versera plus tard dans ton sein les confidences indispensables. En attendant, tu as un rôle, sois à la hauteur de la mission que je vais te confier.

La mission consistait à faire le tour du pâté de maisons pour se poser en sentinelle à l'autre entrée de la maison Désiré, dans la rue Le Peletier, tandis que Saladin resterait à la porte donnant sur la rue Laffite.

—Comme ça, dit-il, on ne pourra pas le manquer. Voilà la consigne: s'il sort de ton côté, tu le files, quand même il irait aux antipodes; tu marques toutes les maisons où il s'arrêtera, et tu viens me faire ton rapport.

—Mais à quoi peut-il nous être bon, ce jeune premier-là? demanda Similor.

—Tu le sauras un jour, et ce sera ta récompense: au galop!

Monsieur le marquis de Saladin, resté seul, se promena de long en large sur le trottoir opposé. Les coulissiers, ses honorables confrères, qui abondent dans ce quartier, le reconnurent sans doute, mais respectèrent sa méditation, pensant:

—Il avale un sabre pour son déjeuner, le marquis! Ce ne sera pas encore demain qu'il fera concurrence à la maison Rothschild.

Saladin ne rêvait peut-être pas de faire jamais concurrence à la maison Rothschild, mais son imagination agréablement surexcitée lui montrait un coffre-fort large, profond et solide, tout plein de rouleaux d'or et de billets de banque, protégé par la plus compliquée de toutes les serrures de sûreté.

Après une heure d'attente, pendant laquelle son estomac à jeun lui parla plusieurs fois, il vit sortir un garçon de la maison Désiré qui courut chercher un coupé sur le boulevard. Le coupé était pour monsieur le comte qui laissa le restaurant, frais et dispos, après avoir pris son chocolat.

Le coupé tourna l'angle du boulevard et trotta vers la Madeleine.

—Papa va dinguer, se dit Saladin, mais c'est un détail. Ce qui m'afflige c'est de ne pas pouvoir user ses jambes au lieu des miennes.

Il ne fallait pas penser à avertir Similor. Le cheval du coupé était par hasard un trotteur passable, et tout ce que put faire Saladin ce fut de ne le point perdre de vue.

Il était maigre, ce Saladin, il avait de longues jambes effilées comme celles d'un cerf, et une haleine à rester trois minutes sous l'eau. Quand le coupé s'arrêta, à une demi-lieue de là, devant la porte d'un magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré, c'est à peine si Saladin avait au front quelques gouttes de sueur.

Monsieur le comte paya le coupé et disparut derrière les ventaux de l'élégante porte cochère qui se referma.

Le cœur de Saladin n'avait pas battu pendant sa course, mais, à ce moment, il s'agita doucement.

—C'est de la chance! se dit-il, je parierais trois francs que je suis tombé du premier coup sur le nid de l'oiseau!

Il regarda l'hôtel attentivement. C'était une de ces splendides demeures, bâties entre cour et jardin, dont la façade regarde le faubourg et qui déploient sur l'avenue Gabrielle leur arrière-face plus riche encore.

Je ne sais pourquoi Saladin songea:

—C'est tout près de l'hôtel de Praslin, où il y eut un duc qui tua une duchesse.

Comme il pensait cela, un homme le heurta en passant.

Saladin ôta son chapeau et s'écarta, car il était prudent et poli. L'homme qui l'avait heurté ne le vit même pas. C'était un personnage de haute taille, très brun de poil et de peau, mais ayant déjà dans sa barbe et dans ses cheveux des touffes grisonnantes.

Beaucoup de gens vous diront que la richesse se devine indépendamment du costume ou de tout autre signe extérieur, y compris la distinction du visage et de la tournure. Il y a plus, ce signe subtil qui est comme la couleur ou l'odeur de la richesse est souvent le contraire absolu de la distinction.

Saladin aurait parié que ce personnage au teint de bistre était pour le moins millionnaire.

Celui-ci entra dans une allée qui faisait face au magnifique hôtel et s'y cacha maladroitement, comme ces barbons de comédie qui jouent le rôle d'espion en laissant voir à tous, les fils blancs dont sont cousues leurs finesses.

Saladin n'était pas un esprit romanesque, tant s'en faut; il repoussa l'idée trop commode que cet homme pouvait bien être le fameux duc qui lui avait donné une pièce de vingt francs au guichet de la rue Cuvier. C'eût été à son sens un bonheur excessif que de tomber ainsi du premier coup en plein milieu d'un drame qui aurait troublé si favorablement l'eau où il se proposait de pêcher.

Et pourtant ses vagues souvenirs s'éveillaient: il est certain que l'homme du guichet de la rue Cuvier, l'homme qui avait offert des primes aux agents de la police pour retrouver Petite-Reine, le duc de Chaves enfin, le mari actuel de la Gloriette, avait cette peau de bistre et cette barbe noire comme de l'encre.

Involontairement Saladin répéta en lui-même et cette fois avec un sourire cruel:

—C'est tout près de l'hôtel de Praslin où il y eut un duc qui tua une duchesse!


XXI

Le duc de Chaves

Un assez long temps se passa. Les yeux ronds de Saladin dévoraient les comestibles étalés derrière les carreaux d'un restaurant voisin, mais il était trop prudent pour courir la chance de perdre une occasion pareille en écoutant le cri de son appétit. Il chercha bien du regard un boulanger qui fût en vue de l'hôtel; n'en trouvant point, il se résigna stoïquement à supporter la faim, plutôt que d'abandonner son poste.

Son point de départ était assurément assez vague. La somnambule de la rue Tiquetonne ne lui avait pas dit autre chose, sinon qu'une grande dame semblait prête à dépenser des sommes considérables pour retrouver un petit bracelet sans valeur. Un seul nom avait été prononcé, celui du jeune Hector de Sabran. Quant à la grande dame, Saladin n'avait aucun motif assuré de penser qu'il fût réellement à la porte de sa demeure; et à supposer même que l'hôtel fût réellement à elle, Saladin n'en pouvait conclure que la maîtresse de l'hôtel fût justement la Gloriette, c'est-à-dire madame la duchesse de Chaves.

D'un autre côté, cet incident du prétendu millionnaire qui l'avait heurté tout à l'heure en passant, n'acquérait de valeur que si l'hôtel d'en face appartenait bien véritablement aux Chaves.

Toutes ces choses tournaient dans un cercle vicieux.

Et pourtant Saladin, à mesure que les minutes s'ajoutaient aux minutes, sentait grandir en lui une conviction profonde. Il avait beau se gourmander lui-même et se dire qu'aucun fait positif n'étayait son espoir, ce n'était plus de l'espoir qu'il avait, c'était presque une certitude.

Il était aux environs de midi quand le comte Hector avait renvoyé sa voiture devant la porte de l'hôtel. Deux heures sonnèrent à une horloge voisine.

Saladin se dit résolument:

—On passera la nuit s'il le faut. On a le temps.

Il ajouta:

—Mon bonhomme noir n'a pas eu la même patience que moi; il s'est lassé de faire faction.

L'allée en effet était vide derrière lui.

Mais un cigare à moitié fumé tomba aux pieds de Saladin. Il leva la tête instinctivement et vit briller deux gros yeux derrière les persiennes entrouvertes d'une fenêtre de l'entresol.

—Tiens, tiens, murmura-t-il, ça se complique, mon richard a trouvé une autre guérite.

La porte cochère de l'hôtel s'ouvrit en ce moment à deux battants.

Dans la vie du marquis Saladin les émotions n'abondaient pas. Il n'avait jamais aimé ni père, ni mère, ni frère, ni sœur; mais le cœur peut battre sans cela. Saladin s'aimait lui-même incomparablement; il s'agissait en ce moment de lui-même; il fut obligé de s'appuyer aux volets d'une boutique, parce que ses jambes faiblissaient sous lui.

Qu'allait-il voir? Sa fortune? Sa ruine? Avait-il gagné ou perdu la première manche de cette romanesque partie qu'il préparait depuis tant d'années?

La porte cochère restait ouverte et rien ne paraissait.

Derrière les persiennes de l'entresol, l'homme à la barbe couleur d'encre moisie toussait en allumant un second cigare.

L'âme entière de Saladin était dans ses yeux. Il ne se faisait pas d'illusion; il y avait quatorze ans qu'il n'avait vu la Gloriette, et encore pouvait-on dire qu'il l'avait entrevue seulement: une fois à la baraque de madame Canada, une fois sur la place Mazas, au moment où elle confiait Petite-Reine à madame Noblet, la Bergère.

Il n'avait pas l'espoir de la reconnaître dans le sens ordinaire du mot; c'était pour cela un esprit bien trop sage, mais il avait présente dans ses moindres détails la figure de mademoiselle Saphir, et il se disait avec une certaine apparence de raison: je reconnaîtrai la mère par la fille.

Le pavé de la cour sonna sous des pas de chevaux, et deux palefreniers se montrèrent habillés de leurs longues camisoles groseille; ils vinrent jusqu'à la porte, maintenant deux fringants chevaux.

Le comte Hector était sur l'un, l'autre portait une amazone vêtue de drap noir, avec le chapeau mexicain entouré d'un voile.

Saladin, par un mouvement irrésistible où il y avait plus que de la curiosité, traversa la moitié de la rue à la rencontre du cavalier et de l'amazone, derrière lesquels se refermait le portail de l'hôtel.

Sa première pensée fut celle-ci: «Elle est trop jeune!»

Et par le fait, c'était une jeune femme pleine de grâce et de beauté qui accompagnait l'heureux comte Hector.

Sous son voile on apercevait sa figure un peu pâle mais souriante, et ses grands yeux avaient cet éclat mouillé qui n'appartient qu'à la jeunesse.

Saladin était si près que le comte Hector fut obligé d'arrêter son cheval pour ne le point heurter.

—Rangez-vous donc, imbécile, dit involontairement le jeune gentilhomme.

Saladin ne se dérangea ni ne se fâcha. Il était sous le coup d'un étonnement qui allait jusqu'à la stupéfaction.

Sa seconde pensée fut celle-ci: «C'est elle, toute pareille à autrefois! Elle n'a pas même vieilli!»

La ressemblance avec mademoiselle Saphir, sur laquelle il comptait pour reconnaître cette fée qui allait lui donner la richesse, n'existait même pas. Point n'était besoin de cela. Saladin retrouvait par une sorte de miracle, malgré l'injure de quatorze années, la jeune et belle créature qui s'était assise à quelques pas de lui jadis sur les pauvres banquettes du Théâtre Français et Hydraulique, et qui, le lendemain, avait embrassé en pleurant Petite-Reine, sa fillette adorée que, par le fait de lui, Saladin, elle ne devait jamais revoir.

Il n'y avait qu'une seule différence, encore était-elle produite par le costume que portait la Gloriette.

La troisième pensée de Saladin fut un hommage rendu à l'aisance merveilleuse avec laquelle l'ancienne Gloriette portait ce costume nouveau.

—On dirait qu'elle n'a jamais fait autre chose! grommela-t-il entre ses dents, tandis que les deux beaux chevaux remontaient au pas le faubourg Saint-Honoré.

—Gare! lui cria un cocher d'omnibus.

Saladin, qui était resté au milieu de la rue, sauta de côté vivement.

—Gare! lui cria un cocher de fiacre.

Saladin n'eut que le temps de bondir sur le trottoir, et de là son regard, tourné par hasard vers la boutique où naguère il s'était appuyé, rencontra la fenêtre de l'entresol. Le bonhomme noir avait repoussé les persiennes. Il s'accoudait commodément au balcon et suivait d'un œil content mais un peu moqueur la promenade du cavalier et de l'amazone.

Une étrange gaieté entrouvrait sa large bouche et montrait, au milieu de ce visage si sombre, une rangée de dents blanches qui brillaient comme celles d'un carnassier.

Dans ces maisons que l'imagination bâtit à force d'hypothèses et qui tremblent au vent comme des châteaux de cartes, quand une des suppositions fondamentales arrive à devenir une vérité, tout l'édifice se consolide instantanément.

L'identité de la Gloriette, devenue dame et maîtresse de l'hôtel de Chaves, établissait par contrecoup l'identité du bonhomme noir et blanc qui était bien évidemment monsieur le duc de Chaves, surpris dans ses fonctions de mari jaloux.

Saladin ne savait pas encore à quoi cette circonstance pourrait lui servir, et il se demandait pour quelle raison monsieur le duc louait un entresol pour regarder sa femme, tandis qu'il eût pu la voir aussi bien derrière les persiennes de son cabinet.

Il était à la source des renseignements et voulut savoir, car pour les diplomates de sa sorte rien n'est à négliger. Il pesa sur l'éblouissant bouton de cuivre qui mettait en mouvement la sonnette de l'hôtel de Chaves, la porte s'ouvrit aussitôt.

Saladin entra d'un air dégagé et demanda au concierge, bien mieux habillé que lui, s'il était possible de voir monsieur le duc.

—Son Excellence est en voyage depuis deux jours, répondit le fonctionnaire avec majesté, et quand on veut avoir l'honneur d'être reçu par Son Excellence, on écrit pour demander audience.

Saladin remercia, salua et s'en alla. En s'en allant, comme il avait l'habitude de ne rien laisser traîner, il ramassa au coin d'une borne, dans un petit tas de poussière, un objet brillant qui pouvait être en or, et le glissa dans sa poche.

Ainsi le grand monsieur Jacques Laffitte, celui qui demanda un jour pardon à Dieu et aux hommes d'avoir fait la révolution de Juillet, commença-t-il sa fortune légendaire en sauvant une épingle.

Saladin était fixé désormais sur les motifs qu'avait eus Son Excellence pour choisir, en qualité d'observateur, cette fenêtre d'entresol.

Son Excellence jouait décidément tout au long la vieille comédie de l'époux soupçonneux qui veut surprendre sa femme.

Elle était fermée maintenant cette fenêtre. Monsieur le duc avait achevé sa besogne comme Saladin la sienne.

—C'est égal, se dit ce dernier, il n'a pas fait une si bonne journée que moi!

Content de lui et voyant l'horizon couleur d'or, il entra au restaurant dont l'étalage lui avait donné le supplice de Tantale et, contre ses habitudes d'économie, il se paya un plantureux déjeuner dînatoire.

Pendant cela, le comte Hector et sa belle compagne, qui était bien réellement madame la duchesse de Chaves, avaient tourné le coin de l'avenue Marigny et gagné la grande avenue des Champs-Elysées.

Le comte Hector était un charmant cavalier, assurément, mais madame la duchesse revenait d'un pays où les femmes font des miracles à cheval. C'était une amazone accomplie. La foule élégante qui encombrait à cette heure la grande route du lac la connaissait et lui faisait un succès de curiosité.

Ce sont, dit-on, des boîtes à médisances tous ces équipages coquets qui vont cueillir chaque jour, à la même heure, la plus enviée de toutes les voluptés parisiennes: la promenade au bois.

Ces bouquets de femmes, qui émaillent si brillamment l'avenue de l'Étoile, ont la réputation de cacher de longues et innombrables épines.

Peut-être, en effet, médisaient-elles de madame la duchesse et de son trop jeune chevalier servant, mais il n'y paraissait point en vérité au milieu de tant de saluts empressés et de bienveillants sourires.

Par exemple, on ne ménageait pas monsieur le duc absent. Toutes les dames s'accordaient à dire que c'était un sauvage d'autant plus disgracieux qu'il pouvait passer pour un ancien bel homme, la chose la plus détestée qui soit au monde. C'était un joueur effréné, un duelliste de farouche humeur qui gardait sur le terrain la sombre mine d'un tyran de mélodrame. C'était un buveur que le vin ne savait pas égayer et ses histoires galantes elles-mêmes avaient je ne sais quelle funèbre couleur de tragédie.

Ah! certes, dans ces charmants comités qui roulaient en ressassant l'éternel radotage des nouvelles à la main, la malveillance n'était pas pour madame la duchesse. Elle eût été radicalement excusable si on avait su à peu près d'où elle venait.

Mais on ne le savait pas et c'était terrible. Vous figurez-vous une duchesse dont on ne peut dire le nom de demoiselle?

Du reste, elle se tenait «à sa place», et on lui en savait gré. Le monde ne la voyait guère que dans les circonstances officielles, et, malgré l'immense fortune de son mari, elle n'était jamais entrée dans la lice où combattent les éblouissantes.

À l'Arc de Triomphe, Hector et sa belle compagne cessèrent de suivre le chemin de tout le monde. Tandis que la cohue moutonnière des équipages tournait à gauche et s'engouffrait fidèlement dans l'avenue de l'Impératrice qui est le seul couloir authentique par où l'on puisse arriver au bois, Hector et la duchesse, suivant droit leur chemin, prirent un temps de galop sur la route de Neuilly.

Ce fut là seulement qu'ils commencèrent à causer.

—Il y a quelque chose d'heureux dans l'air, dit la duchesse. Il me semble que je vais apprendre de bonnes nouvelles. Je n'ai jamais cessé de chercher parce que cet amour était tout pour moi et que rien, rien au monde ne pourrait le remplacer; mais j'ai souvent désespéré. À mesure que le temps passait, je me disais: les chances diminuent, et plus d'une fois je me suis éveillée, la nuit, oppressée par une angoisse inexprimable. J'avais rêvé qu'elle était morte.

—Elle a été toute votre vie, murmura Hector, pensif. Comme vous l'aimez!

—Oui, mon bel amoureux, toute ma vie, et je ne saurais exprimer l'ardeur de ma tendresse. Il y a dans mes souvenirs un homme sincèrement aimé, un seul. Il est des heures où je doute encore de son abandon, parce que son caractère était noble et que, chez lui, une lâcheté ne me semble pas possible... C'est une chose singulière que la vivacité de ces impressions après tant d'années écoulées! Loin d'aller s'éteignant les souvenirs de cette époque, qui fut en réalité toute ma vie, sont plus nets de jour en jour. J'ai fait ce travail charmant et cruel de voir grandir ma Petite-Reine, de suivre en elle le changement que produit chaque semaine, chaque mois, de deviner en quelque sorte comment elle a grandi, embelli; comment elle s'est transformée, et il me semble qu'à l'aide de ce pauvre calcul où j'ai dépensé tant d'heures, si je la voyais là, devant moi, je la reconnaîtrais.