Hector souriait, tout ému.
—Comme vous auriez été heureuse, belle cousine, pensa-t-il tout haut, et comme cet homme eût été heureux!
—Ah! oui, fit-elle, je l'aurais bien aimé, à cause d'elle. C'était un gentilhomme aussi, mais non pas un grand seigneur comme monsieur le duc. Je trouvais qu'il m'aimait trop, pauvre folle que j'étais, parce que je ne pouvais lui donner, en échange de sa passion, que mon cœur, où ma Justine tenait une si grande place... Ne parlons que d'elle. On ne meurt pas de joie; sans cela j'aurais peur de ne lui donner qu'un baiser, si Dieu m'exauce enfin et la rend à ma folie!
—Vous n'avez jamais songé, demanda le jeune comte, à chercher ce pauvre bon Médor dont vous m'avez raconté le dévouement si simple et si touchant?
—Depuis mon retour en France, répondit madame de Chaves, j'ai fait l'impossible pour retrouver Médor. Tout a été inutile. Il a disparu; il est mort, sans doute.
—Et mon oncle a cessé de vous prêter son aide?
—Monsieur le duc est toujours bon pour moi. Tous mes désirs sont devancés par sa courtoisie. Seulement la grande passion qui l'a entraîné vers moi jadis est éteinte, et une sorte de galanterie respectueuse l'a remplacée. Il a repris sa liberté sans me rendre la mienne, et puisque nous en sommes sur ce sujet, Hector, nous allons causer sérieusement. Je ne sais pas si votre oncle est jaloux ou s'il feint d'être jaloux, mais...
—Comment! s'écria le jeune homme vivement, vous seriez soupçonnée!
—Écoutez-moi, reprit madame de Chaves, nos bons jours sont passés. Avant de partir, monsieur le duc m'a fait comprendre que vos assiduités à l'hôtel lui portaient ombrage.
—Mais ce n'est pas possible! dit Hector, c'est lui qui a fait naître, c'est lui qui a favorisé ces assiduités, et maintenant que j'ai pour vous, belle cousine, une amitié de frère...
—Dites une tendresse de fils, interrompit madame de Chaves.
—J'ai dit de frère, répéta Hector en rougissant.
Puis il se tut.
La belle duchesse secoua la tête en souriant.
—Voilà le danger, murmura-t-elle, de rester jeune si longtemps. Mais vous me comprenez, Hector. Que monsieur le duc ait tort ou raison, je suis à sa merci; j'ai besoin de son influence et de sa fortune pour continuer mes recherches.
—Vous parlez, dit Hector qui la regarda d'un air étonné, comme s'il dépendait de mon oncle de changer votre situation.
La duchesse ralentit le pas de son cheval brusquement; ils étaient à la hauteur de la porte Maillot.
—Vous voulez entrer au bois? demanda le jeune comte.
—Il y a moins de monde à la porte d'Orléans, répondit madame de Chaves, qui remit son cheval au trot.
Un instant la route se poursuivit en silence.
Hector de Sabran, qui appelait madame la duchesse ma belle cousine et le duc, son mari, mon oncle, était en réalité le neveu propre de monsieur de Chaves, dont la sœur cadette avait épousé, à Rio de Janeiro, monsieur le comte de Sabran, attaché de l'ambassade française sous le règne de Louis-Philippe. Hector était le fruit de cette union; il avait perdu fort jeune son père et sa mère. À part un cousin du côté paternel qu'on avait nommé son tuteur, il n'avait pas d'autres parents que monsieur de Chaves.
Monsieur de Chaves, à son retour en France, l'avait appelé près de lui; son accueil avait été tout paternel, et il l'avait présenté à sa femme en disant:
—Lilias, voici le fils de ma sœur chérie dont je vous ai parlé si souvent.
Or, monsieur de Chaves, depuis douze ans que Lilias ou Lily le connaissait, n'avait jamais prononcé le nom de sa sœur chérie.
C'était un étrange caractère que ce monsieur de Chaves. Lily avait dit vrai en parlant de sa bonté; sa générosité n'avait pas de bornes, mais il semblait parfois qu'il y eût une lacune dans son intelligence et que sa nature morale fût affectée d'une maladie.
Son père, avant lui, avait fait comme lui; il s'était mésallié. Monsieur le duc de Chaves était le fils d'une créature splendide qui avait ébloui Rio de Janeiro, quelque quarante ans auparavant, et qui était soupçonnée d'avoir du sang mêlé dans les veines.
Ce roman de fougueux amour avait eu un dénouement sombre, sur lequel planait, du reste, le mystère le plus complet.
Monsieur de Chaves, le père, avait été trouvé mort dans son lit en un grand vieux château qu'il possédait dans la province de Coïmbre, en Portugal.
Il fut constaté que sa femme avait quitté le château la veille au soir, emmenant avec elle son fils, alors âgé de onze ans, et une petite fille, plus jeune de deux ans.
Ce fils était monsieur le duc de Chaves actuel, le mari de la Gloriette; cette petite fille devait être la mère du comte Hector de Sabran.
Monsieur le duc de Chaves avait été élevé par sa mère au Brésil. Une sorte de réprobation sourde entourait cette femme malgré son immense fortune.
C'était à ce point que la sœur du duc, mère d'Hector, belle et pourvue d'une dot considérable, aurait eu de la peine à trouver un époux, si monsieur de Sabran, étranger et ignorant la funeste histoire de cette famille, ne fût devenu amoureux d'elle à la française, et ne l'eût épousée en quelque sorte par impromptu.
Monsieur le duc, élevé dans les immenses possessions de sa famille, au fond de la province de Para, n'avait jamais frayé avec les jeunes gens de son rang. Entouré de serviteurs et de parasites qui, au Brésil, appartiennent volontiers à la pire espèce d'aventuriers, il avait dépensé son adolescence à des plaisirs violents, à de sauvages débauches. Sa mère encourageait ce genre de vie par une conduite plus que suspecte.
Il y avait à l'habitation des scènes brutales et l'orgie finissait parfois dans le sang.
Après la mort de sa mère, arrivée lorsque monsieur le duc touchait à sa vingtième année, il avait quitté ses terres pour se présenter à la cour où sa fortune et son nom lui assuraient un accueil favorable.
Le décès de la duchesse douairière rejetait du reste dans l'ombre un passé de malheurs ou de crimes dont le jeune duc ne pouvait être complice.
La première fois qu'on annonça à l'audience impériale don Hernan-Maria da Guarda, duc de Chaves, un grand sentiment de curiosité fut excité parmi les courtisans, et, dans ce sentiment, il y avait déjà de la jalousie.
Hernan-Maria était un superbe cavalier, mais sa complexion brune et la couleur basanée de sa peau trahissaient son origine mulâtre, au dire des courtisans portugais et brésiliens de sang pur, qui sont, par le fait, trois fois plus basanés que les quarterons.
Dès cette première audience, il demanda d'un ton froid et fier à Sa Majesté l'honneur d'être employé à son service.
On monte vite là-bas, quand on a derrière soi un nom et des millions. À vingt-quatre ans, Hernan-Maria, duc de Chaves, était un haut personnage, et il put doubler d'un seul coup sa fortune en épousant une des plus belles, une des plus riches héritières de l'empire.
Il fut amoureux pendant six mois et passa ses jours aux pieds de sa duchesse. C'était ainsi quand il aimait. Il adorait en esclave.
Au bout de six mois, il enleva une chanteuse italienne du Grand-Théâtre et lui meubla un palais.
Ce fut alors une existence d'orgies à tous crins. Ses folies de joueur scandalisèrent une ville où toutes les classes de la population poussent l'amour du jeu jusqu'à la démence.
Un soir, dans une académie de monte, il tua un colonel mexicain dans un duel au couteau, et fut blessé de deux balles par un citoyen des États-Unis dans un duel au revolver.
Il y avait bal à la cour, il rentra chez lui s'habiller et dansa un quadrille avec le bras en écharpe. Cela le mit à la mode; une belle dame, dont les conseils avaient de l'influence sur le chef de l'État, demanda pour lui une mission diplomatique et l'obtint.
Ce fut ainsi qu'il vint à Paris, chargé de régler officieusement des indemnités fort importantes.
À Paris, bien qu'il tînt grand état, la différence absolue des mœurs et la gaucherie qu'il avait à s'exprimer dans notre langue exagérèrent sa timidité naturelle. Il vécut à l'écart; dans le monde parisien, il passa pour une sorte de sauvage poussant l'austérité des mœurs jusqu'au stoïcisme.
Par le fait, ses fredaines se bornaient à payer à une danseuse les appointements d'un ministre.
Ce fut le hasard qui plaça sur sa route la Gloriette, un jour qu'il visitait le Jardin des Plantes.
La passion le prenait comme un coup de foudre. Là-bas, au Brésil, il eût fait enlever la jeune femme dès le soir même. À Paris, il avait peur; il se mit à jouer le rôle d'un sombre et maladroit Céladon.
Pendant des jours et des semaines, il suivit la Gloriette comme s'il eût été son ombre.
Nous savons comment se termina sa poursuite et par quel grossier mensonge il trompa l'amour maternel de la Gloriette.
Nous savons aussi qu'il lui promit mariage.
Nous n'ajouterons plus qu'un mot: il y avait un vivant obstacle à l'accomplissement de cette promesse: la première duchesse de Chaves était sur le bâtiment qui emmenait la Gloriette au Brésil.
À la porte d'Orléans, entre les deux grandes avenues, s'ouvre une route de chasse qui coupe le bois en diagonale dans toute sa largeur, passant à travers ces fourrés solitaires que la foule des promeneurs du lac ne connaît même pas.
Car il y a des gens qui vont trois cent soixante-cinq fois par an au bois de Boulogne et qui font trois cent soixante-cinq fois le même tour.
Ainsi est bâti le peuple le plus spirituel de l'univers.
Hector et sa compagne marchaient au pas à l'ombre des grands arbres. Ils parlaient précisément de cette première duchesse de Chaves que nous avons nommée à la fin du précédent chapitre. La voix de Lily avait baissé son diapason malgré elle, son accent était lent et triste.
—Je vivais fort isolée sur ce paquebot, dit-elle, votre oncle avait acheté tous ceux qui auraient pu me renseigner. Je voyais souvent sur le pont cette jeune femme admirablement belle, mais triste, dont la pâleur était encadrée dans ses longs cheveux noirs. Pas une seule fois, monsieur le duc ne lui parla devant moi, et ce fut des années après seulement que je connus son nom.
«Elle s'appelait comme je me nomme maintenant, madame la duchesse de Chaves.
—Avez-vous donc entendu parler...? commença Hector.
Lily l'interrompit d'un geste grave.
—Un an après notre arrivée au Brésil, prononça-t-elle à voix basse, monsieur le duc de Chaves me donna son nom dans la chapelle de Sainte-Marie-de-Gloire à Rio. J'ai appris depuis qu'à ce moment sa première femme était morte depuis sept mois. Ne m'interrogez pas. Je ne sais rien de plus que ce que je vais vous dire, et c'est peu de chose.
«Monsieur le duc de Chaves avait introduit auprès de sa première femme un de leurs jeunes cousins sortant de l'Université. Il avait recommandé à madame la duchesse de patronner cet enfant dans le monde.
«Puis un jour il lui reprocha d'avoir trop fidèlement obéi.
«Le jeune homme fut tué, dans une rencontre de nuit, par un adversaire inconnu.
«La duchesse mourut.
«Et le frère de la duchesse, un homme bien vu à la cour pourtant, fut exilé pour avoir parler de poison.
—Madame, dit Hector dont les sourcils étaient froncés, vous avez raison, je rendrai mes visites plus rares.
—Oh! fit madame de Chaves en souriant, il ne faut pas prendre cet air fatal, nous ne sommes plus ici au Brésil; à Paris, le poison n'est pas de mode. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, ce sont peut-être des calomnies.
Il y eut encore un long silence. Quand les chevaux sortirent du couvert, pour traverser les clairières qui avoisinent le château de Madrid, madame de Chaves reprit tout à coup d'un ton de légèreté affectée:
—Et notre huitième merveille du monde? Et cette belle des belles? Il y a longtemps que nous n'avons causé de vos amours.
—Chère cousine, répondit Hector, si elle n'existait pas, mon oncle aurait peut-être raison d'être jaloux.
Lily éclata de rire franchement, les accès de gaieté étaient rares chez elle.
Mais depuis quelques jours son caractère avait bien changé.
—Mon cousin, s'écria-t-elle, ceci est une demi-déclaration, qui est très adroite ou très impertinente.
—Puis-je être adroit avec vous, ma cousine, murmura Hector d'un ton de sincère émotion, puis-je être impertinent surtout? Vous savez bien que je vous aime, et vous savez bien de quelle façon je vous aime. Il est certain que vous êtes trop belle pour inspirer seulement l'affection qu'on porterait à une sœur, mais il est certain aussi que mon cœur est pris d'autant plus fortement que cet amour a résisté au ridicule qui, dit-on, tue toute chose, au ridicule évident, manifeste. Il ne faut pas plaisanter avec mon amour, qui me rend malheureux déjà et qui, peut-être, brisera ma vie.
La duchesse lui tendit la main sans arrêter sa monture.
—Avez-vous vos vingt ans accomplis, Hector? demanda-t-elle.
—J'aurai vingt et un ans dans onze mois, répondit Hector, je suis bientôt majeur.
—Et que comptez-vous faire, quand vous serez majeur? Hector ne répondit pas tout de suite.
—Eh bien! insista madame de Chaves.
—Eh bien! s'écria Hector avec un accent de passion qui fit tressaillir sa belle compagne, si elle m'aime, je l'épouserai, si elle ne m'aime pas, je mourrai!
Madame de Chaves ne souriait plus; les deux chevaux avaient ralenti le pas d'eux-mêmes.
—Vous ne m'avez jamais fait le récit détaillé de vos amours, dit la duchesse d'un ton sérieux. Vous êtes malade, toute femme est médecin; voyons, j'attends votre confession.
La figure du jeune comte s'éclaira. Le plus grand bonheur de ces pauvres amoureux est de raconter leur martyre.
Il prit l'histoire au premier battement de son cœur, alors qu'il était au collège ecclésiastique du Mans. Il montra, timidement et craignant plus que le feu le sourire moqueur qui pouvait naître sur les lèvres de sa compagne, cette enfant d'une idéale beauté, chaste comme un rêve de poète et réduite à danser sur la corde raide au milieu d'un troupeau grossier de saltimbanques.
Il la montra ignorante de la honte qui entoure sa profession, mais ne subissant pas non plus la fièvre des bravos.
Il l'avait vue telle qu'elle était, le comte Hector, parce qu'il l'aimait sincèrement et profondément.
Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui sommeillait en elle à l'état latent parce qu'on ne lui avait jamais donné l'occasion d'éclater.
Madame de Chaves suivait avec un entraînement, dont elle ne se rendait pas compte, ce récit d'une naïveté presque enfantine, et l'intérêt qui brillait dans ses yeux encourageait sans cesse le narrateur.
Il ne cacha rien; il raconta sans rire et, au contraire, avec une croissante émotion, la fameuse scène de la demande en mariage, faite à Échalot et à madame Canada; il récita par cœur les lettres qu'il écrivait à mademoiselle Saphir, il avoua même l'envoi audacieux de sa photographie.
Et la duchesse de Chaves ne riait pas non plus; si elle interrompait parfois, c'était pour prononcer de ces paroles qui trahissent involontairement l'intérêt excité.
Hector la remerciait en son cœur et il allait toujours, ravi d'épancher son bien-aimé secret.
Son histoire n'avait pas beaucoup d'incidents dramatiques. Depuis qu'il était à Paris, Hector avait assez vécu pour apprécier l'énorme complaisance de cette femme du monde, faisant à de pareilles bagatelles l'aumône de son attention.
—Je vous ennuie, ma bonne, ma chère cousine, disait-il, il n'y a rien là-dedans, je le sens bien, sinon que j'aime comme un malheureux et comme un fou. Pour comprendre comment j'aime de la sorte, une femme si fort au-dessous de moi, selon les apparences, il faudrait que vous la vissiez.
—Je la verrai, dit madame de Chaves comme malgré elle.
—Non, oh! non! s'écria Hector d'un accent suppliant, vous ne pourriez la voir que dans son triomphe, c'est-à-dire dans sa misère. Je ne veux pas que vous la voyiez ainsi!
—Mais enfin, murmura Lily qui rêvait, elle est donc bien belle, bien belle!
La poitrine d'Hector se gonfla, et les yeux de sa compagne se baissèrent sous le regard de feu qu'il lui lança.
—Elle est belle comme vous, dit-il en contenant sa voix, et je n'ai jamais trouvé personne à lui comparer que vous. Vous n'avez pas les mêmes traits, vous ne vous ressemblez pas, et pourtant, chaque fois que je vous vois, je pense à elle. J'établis entre elle et vous je ne sais quel lien mystérieux... comment vous dire cela? mon amour pour elle a comme un reflet dans ma tendresse pour vous... Vous pleurez! pourquoi pleurez-vous, madame?
La duchesse essuya ses yeux vivement, et dit en essayant cette fois de railler:
—C'est vrai, je pleure... et je ne sais pas lequel de nous deux est le plus fou, Hector, mon pauvre neveu!
—Car, se reprit-elle, je suis votre tante, et il faudra bien à la fin que je vous parle raison... Mais auparavant, je veux savoir. Ne l'avez-vous jamais revue avant de la retrouver à Paris?
—Je l'ai cherchée souvent et trouvée quelquefois, répondit Hector mais je sens plus amèrement que vous ne pourriez l'exprimer le malheur de cette passion qui m'entraîne; je résiste, j'ai honte. J'aimerais mieux ne la voir jamais que d'affronter ces terribles applaudissements que son talent soulève et qui me serrent si douloureusement le cœur.
—Et cependant..., commença madame de Chaves.
Hector l'interrompit, d'un geste doux, et sa voix prit un accent de recueillement.
—Le hasard m'a servi une fois, dit-il, et mon pauvre roman, si triste, a du moins une page heureuse. L'année dernière, elle a été malade en passant à Melun, et vous ne sauriez croire à quel point les bonnes gens qui exploitent son talent l'aiment religieusement. C'est comme une famille où le père et la mère vivent agenouillés devant l'enfant. Je les crois riches d'une façon relative; du moins ne négligent-ils rien quand il s'agit de leur adorée Saphir. Lors de sa convalescence, ils lui louèrent un petit appartement dans une jolie maison voisine de la Seine sur la lisière de la forêt de Fontainebleau.
«Elle n'a pas, vous le pensez bien, s'interrompit timidement Hector, les frayeurs ni les préjugés des autres jeunes filles. Chaque matin elle allait toute seule faire une longue promenade à cheval en forêt. Il y a un dieu pour les amoureux, ma belle cousine; dès la première promenade qu'elle fit, je la rencontrai.
—Mais, poursuivit Hector, ces rencontres en forêt ne m'avançaient pas beaucoup; je n'étais plus le lycéen du Mans, hardi à force d'ignorance. Mon amour avait grandi: je n'osais plus, je me cachais derrière les branches pour la regarder passer, et il me semblait impossible d'acquérir l'audace qu'il eût fallu pour l'aborder.
—Vous n'êtes pas timide, pourtant, murmura la duchesse.
—Non, répondit Hector, avec les femmes de notre monde je ne suis pas timide. Elles sont heureuses, nobles, défendues par le respect de tous mais celle-ci, qui pour moi était au-dessus de n'importe quelle princesse et qui en même temps tenait dans la vie un état si misérable, comment l'aborder? comment m'excuser de l'avoir abordée? et que lui dire enfin sur cette route où l'on ne pouvait parler à genoux?
«Un jour j'eus la pensée de monter, moi aussi, à cheval. Elle se rendait, chaque matin, à une petite chapelle située au bord de l'eau, où elle semblait accomplir une neuvaine ou un vœu, car elle est pieuse comme un ange, et je ne sais pas d'où sa religion lui est venue.
«Mon cheval croisa le sien, comme elle sortait de la chapelle, dans l'avenue qui rentre en forêt. J'avais eu tort de craindre et je ne sais point de grande dame qu'il soit plus facile d'aborder. Elle a l'autorité de celles qui, tout naturellement, se sentent le droit de faire le premier pas.
«Elle me reconnut, avant même que je l'eusse saluée; elle poussa un cri, et, toute pâle de joie, elle prononça mon nom.
«Ce fut sa main qui se tendit vers la mienne; tandis qu'elle murmurait:
«—J'ai achevé aujourd'hui ma neuvaine, et c'était vous que je demandais à Dieu.
«Hélas! belle cousine, s'écria ici Hector avec une colère douloureuse, vous allez la juger mal peut-être. Elle appartient à une classe où un pareil abandon peut sembler effronterie.
Madame de Chaves lui serra la main fortement.
—Continuez, dit-elle, ne plaidez pas sa cause qui est gagnée; je l'aime puisque vous l'aimez.
Hector porta la douce main qu'on lui donnait à ses lèvres.
—Merci! murmura-t-il, du fond du cœur, merci!... Mais ne me demandez pas de vous raconter ce qui fut dit dans ce tête-à-tête étrange et délicieux qui sera le plus cher souvenir de ma jeunesse. Les paroles échangées, je m'en souviens mais, quand je veux les répéter, il semble qu'elles perdent leur sens véritable. Le courant des pensées de Saphir ne se rapporte à rien de ce que vous ou moi nous pouvons connaître; c'est une naïveté bizarre où il y a de saintes aspirations. Elle semble avoir vécu dans une féerie, et le monde ne lui est apparu qu'au travers d'un rêve. Elle n'a rien du milieu grossier dans lequel se passa son enfance, sinon l'amour filial qu'elle porte aux pauvres gens qui l'ont élevée...
—Ce n'est donc pas leur fille? demanda madame de Chaves avec vivacité.
—Ce n'est pas leur fille, répondit Hector.
Puis avec un sourire mélancolique, il ajouta tout bas:
—Belle cousine, je suis égoïste quand je parle d'elle; j'oubliais que vous aviez aussi votre adorée folie.
—C'est vrai, murmura la duchesse qui avait aux joues une rougeur fiévreuse, je pense à elle toujours, toujours! mais cela ne m'empêche pas de vous écouter pour vous, Hector. Continuez, je vous prie.
—J'ai tout dit, répliqua le jeune comte de Sabran; nous fîmes une longue route côte à côte, comme nous voilà tous les deux, ma belle cousine; nous avions sur nos têtes l'ombre épaisse des grands arbres, et nulle rencontre ne vint troubler notre solitude. Nous parlâmes d'amour ou plutôt chaque chose que nous disions contenait une pensée d'amour. Elle n'a rien à cacher, je vous l'affirme, et son cœur se montre dans tout l'orgueil de son exquise pureté. Au bout d'une heure, nous étions des fiancés qui sont sûrs l'un de l'autre et n'ont plus à s'exprimer leur mutuelle tendresse. Qu'avions-nous dit? de ces riens que les cœurs traduisent et qui valent cent fois le serment banal d'aimer toujours.
Elle était radieuse de beauté; l'allégresse de son âme illuminait son visage; l'avenir n'avait plus d'obstacles: Dieu nous devait le bonheur!
Avant de me quitter, elle se pencha sur son cheval et me tendit son front charmant, où je déposai le premier baiser.
Les arbres de la forêt éclaircissaient déjà leurs feuillages; on voyait la route de Melun à travers une dentelle de verdure.
—À demain! me dit-elle.
Et je restai seul.
Le lendemain, elle ne vint pas. J'appris qu'elle avait quitté la petite maison où s'était achevée sa convalescence. Moi-même je repartis pour Paris où mon tuteur m'appelait.
À Paris, les choses changent d'aspect. Je vis les jeunes gens de mon âge et j'eus pudeur d'une aventure pour laquelle je n'aurais osé chercher un confident.
Je pensais, en faisant la revue de mes nouveaux amis: auquel d'entre eux pourrais-je dire que j'aime sérieusement, profondément, et pour en faire ma femme, une pauvre fille sans père ni mère, qui gagne de l'argent à danser sur la corde?
La tête d'Hector se pencha sur sa poitrine et il resta silencieux.
—Vous me l'avez dit à moi, murmura doucement madame de Chaves.
—C'est vrai, prononça Hector d'une voix si basse qu'elle eut peine à l'entendre, et je ne sais pourquoi il me semblait que vous étiez intéressée à le savoir.
Ils échangèrent un long regard et tous deux baissèrent les yeux.
Leurs chevaux reprirent le grand trot.
Ils avaient traversé toute la longueur du bois de Boulogne, et se trouvaient dans le quartier de la Muette.
—Vous ne me parlez plus, murmura madame de Chaves.
—Si fait, répondit Hector avec une sorte de répugnance, j'ai une faute à confesser... Belle cousine, une fois, j'ai eu peur de vous comme de mes amis.
—Voyons cela.
—C'était un de ces jours derniers, lors de la promenade que nous fîmes avec monsieur le duc à Maintenon, vous en calèche, moi à cheval. Il faut bien vous dire que j'ai beaucoup lutté contre cet amour et que, parfois, je me suis cru tout prêt d'être vainqueur.
—Pauvre belle Saphir! soupira madame de Chaves.
Hector, qui était en avant, se retourna et lui baisa encore la main.
—Vous êtes une sainte, dit-il, et Dieu vous fera heureuse. Ce jour-là, comme nous quittions la forêt de Maintenon, au moment où nous tournions l'angle de la route de Paris, nous avons rencontré la pauvre maison roulante où Saphir habite avec ses parents saltimbanques.
—Je l'ai vue! s'écria madame de Chaves, et je me souviens que je vous ai dit: cela ressemble à l'arche de Noé!
—Oui, fit Hector en rougissant, vous avez plaisanté, je suis lâche contre la plaisanterie de ceux que j'aime. La fenêtre de la petite cabane de Saphir était ouverte; je n'ai pas ralenti le pas de mon cheval et je ne me suis pas même retourné...
—En bonne chevalerie, dit gaiement la duchesse, voici un grand crime, mon neveu, et il vous faudra l'expier. Avons-nous demandé pardon à la dame de nos pensées?
—Je l'ai vue, répondit Hector, mais je ne lui ai pas parlé.
—Où l'avez-vous vue?
—Dans un lieu, répondit-il tristement, où j'étais bien sûr de la trouver. Les baraques de la foire sont toutes rassemblées sur l'esplanade des Invalides pour la fête du 15 août. Celle des parents de Saphir ne pouvait manquer d'y être.
Ils arrivaient à la grande avenue qui conduit de la Muette à la porte Dauphine. Hector voulut tourner dans cette direction, mais la duchesse l'arrêta et lui dit:
—Ce n'est pas notre route.
Et comme Hector l'interrogeait du regard, elle ajouta:
—Nous allons à l'esplanade des Invalides. Je veux la voir!
C'était d'une voix ferme que madame de Chaves avait exprimé sa volonté de voir Saphir. Hector ne s'attendait pas à cela. Il changea de couleur.
Son amour était grand, mais il avait l'ombrageux orgueil des enfants de son âge.
—Y pensez-vous madame? objecta-t-il, la duchesse de Chaves en ce lieu!
—J'y pense, répondit-elle; je le veux, ne me refusez pas. Je suis gaie, j'ai le cœur gonflé par je ne sais quel espoir. Je vous le répète, il y a aujourd'hui quelque chose de bon dans l'air!
Et comme Hector hésitait encore, elle ajouta:
—À votre tour ne vous moquez pas de moi. Cette somnambule m'a dit des choses qui m'ont frappée. Je ne croyais pas tout cela hier... mais enfin qui sait?... Si la somnambule retrouve le petit bracelet, comme elle affirme en être capable, pourquoi ne retrouverait-elle pas l'enfant?
Hector ne résista plus. Ils traversèrent les pelouses du Ranelagh et prirent la grande rue de Passy.
Le soleil inclinait déjà vers l'horizon, quand ils franchirent le pont qui mène à l'esplanade. Comme ils ne pouvaient pénétrer dans la fête avec leurs chevaux, ils prirent l'avenue latérale et gagnèrent la rue Saint-Dominique-du-Gros-Caillou pour confier leurs montures à un garçon marchand de vin, puis ils redescendirent à pied sur l'esplanade.
Ce n'était pas jour de grande recette; il y avait, néanmoins, comme c'est la coutume, bon nombre d'amateurs autour de certaines baraques, tandis que d'autres restaient dans la plus complète solitude.
Au centre de la fête, parmi les établissements les plus conséquents, pour employer le style de notre ami Échalot, le théâtre de mademoiselle Saphir dressait orgueilleusement sa façade orientale, ornée des plus audacieuses peintures qui fussent jamais sorties des fameux ateliers Cœur-d'Acier.
On voyait là tout ce qui se peut voir en fait de prestiges, illusions, tours d'adresse et de force, bêtes sauvages, phénomènes athlétiques et autres attractions.
Au premier plan du principal tableau, mademoiselle Saphir, en costume de Sylphide, avec des ailes de papillon, se tenait sur la pointe d'un seul pied en équilibre au milieu d'une corde tendue. Jugez si ce malheureux Hector avait ses raisons pour s'opposer au caprice de madame de Chaves!
Saphir, son jeune amour, le rêve de ses vingt ans, caricaturée par le prodigieux pinceau de monsieur Gondrequin-Militaire, le seul peintre qui ait dépassé la gloire de Raphaël, selon l'opinion de messieurs les artistes en foire.
Monsieur Baruque, son émule, seconde étoile de l'atelier Cœur-d'Acier, avait peint sur le même tableau et à divers plans, avec cet inimitable talent qui se passe à la fois du dessin et de la couleur, le jongleur indien, la panthère africaine sautant à travers un cerceau, un Auriol chinois dansant sur des bouteilles, et le combat d'un serpent de mer contre un crocodile de la Polynésie; dans un coin, Saladin avalait encore des sabres, tandis que madame Canada se faisait casser des silex sur l'abdomen non loin du Christ crucifié entre les deux larrons. À l'horizon, par-dessous la corde de mademoiselle Saphir, on apercevait une chasse au tigre dans les jungles du Bengale, tandis que, sur la droite, l'empereur Napoléon III rentrait dans sa bonne ville de Paris après la paix de Villafranca.
Dans les nuages, à droite, un médaillon, coupé en deux, représentait d'un côté la prise de Pékin, de l'autre des scènes de la tour de Nesle—à gauche, dans les nuages aussi, un pareil cartouche offrait aux regards des amateurs une messe de minuit à Saint-Pierre de Rome et l'incendie de la Villette.
Cela paraîtra invraisemblable, mais il y avait encore dans ce même tableau une femme à barbe, entourée de gendarmes et de membres de l'Académie des sciences qui lui venaient au nombril, un jeune homme portant sa tête au milieu de l'estomac, un taureau ballottant un Espagnol au bout de ses cornes, et une vierge cataleptique, qui se soutenait horizontalement dans le vide, retenue seulement à un clou à crochet par l'extrémité de son petit doigt.
Il n'y a que l'atelier Cœur-d'Acier, dont nous avons écrit ailleurs la grande et véridique histoire, pour produire ainsi des tableaux dont chaque pouce carré a son intérêt et son utilité. Cela ne coûte pas plus cher qu'ailleurs. Messieurs Baruque et Gondrequin-Militaire se chargent en outre de remettre des pièces aux vieux tableaux d'église, détériorés par les voyages ou le temps.
Tout était en mouvement sur l'estrade du théâtre de mademoiselle Saphir. Échalot, en paillasse, tenait le porte-voix, et madame Canada, coiffée d'une perruque d'étoupe toute neuve, battait la caisse. Mais, à part l'excellent couple, le bossu Poquet, dit Atlas, et le géant Cologne, jouant l'un du tambour, l'autre de la clarinette, le personnel de l'ancien Théâtre Français et Hydraulique s'était magnifiquement transformé.
Il n'y avait pas moins de six musiciens à l'orchestre, trois habillés en lanciers polonais, trois habillés en Turcs.
Il y avait quatre demoiselles portant des costumes d'odalisques, un pitre déguisé en marquis et cinq ou six premiers sujets dont chacun avait dans sa spécialité une réputation plus qu'européenne.
En outre, deux tam-tams de grande taille grinçaient avec rage, tandis qu'une petite machine à vapeur poussait des sifflements, à faire saigner les oreilles.
C'était complet. Cela rejetait dans l'ombre les plus éclatantes illustrations de la foire: la famille Cocherie et l'épique Laroche, dont les établissements voisins semblaient de vulgaires cabanes auprès du palais Canada.
Au moment où le comte Hector et sa compagne traversaient la foule, Échalot annonçait dans son porte-voix que la grande représentation de mademoiselle Saphir allait commencer.
—Quoique légèrement indisposée, ajoutait-il, elle n'a pas besoin de l'indulgence du public.
Hector avait le rouge au front, et des gouttelettes de sueur tombaient le long de ses tempes.
Il avait fait en vérité tout ce qu'il avait pu pour s'opposer à la fantaisie de sa compagne, proposant de revenir le soir et quand, au moins, madame de Chaves aurait pu quitter ce costume d'amazone qui faisait d'elle le point de mire de tous les regards.
Mais la belle duchesse s'était montrée inflexible. Elle avait répété ce mot qui, pour les femmes, remplace toute explication: «Je le veux!»
Madame la duchesse de Chaves était pour le moins aussi émue que son cavalier qui sentait frémir son bras.
La foule s'engouffrait dans la baraque en vogue avec un entrain merveilleux, au son d'une musique impossible.
Madame de Chaves cherchait à entraîner Hector qui ne résistait plus, opposant seulement à l'impatience de sa compagne la force d'inertie. Une véritable cohue les séparait encore de l'estrade.
Le reste de la place était à peu près désert; l'établissement Canada monopolisait littéralement le succès.
À une cinquantaine de pas de là, dans un autre rang de baraques plus pauvres, une baraque, la plus misérable de toutes, s'élevait formée de quelques planches mal jointes qui chancelaient.
Cette baraque n'avait point de tableau; elle portait seulement une enseigne écrite au cirage et qui disait: «Grands exercices de Claude Morin, dernier avaleur de sabres.»
Un pauvre diable mal vêtu et dont la figure amaigrie disparaissait presque sous la masse énorme de ses cheveux crépus était assis par terre devant cette cabane la tête entre ses deux genoux.
Il jetait un regard mélancolique sur le victorieux établissement des Canada qui lui faisait face.
Personne, dans Paris, ne connaissait ce pauvre diable, et le lecteur lui-même ne se souvient sans doute plus que Claude Morin était le véritable nom de Médor.
Madame de Chaves et Hector lui tournaient le dos, placés qu'ils étaient entre son bouge et l'estrade Canada.
En ce moment, une voiture fermée s'arrêta devant le saut de loup des Invalides. Deux hommes en descendirent et se dirigèrent au plus épais de la foule. Ils étaient tous les deux d'un certain âge, leurs tournures et leurs costumes tranchaient parmi ce rassemblement de petits bourgeois.
L'un d'eux, fortement basané, rabattait un chapeau à larges bords sur chevelure d'un noir mat où tranchaient quelques mèches grisonnantes.
Le visage de l'autre avait une blancheur d'ivoire; ses cheveux et sa barbe, noirs aussi mais luisants comme de la soie, étaient arrangés avec une prétentieuse coquetterie et avaient le reflet des choses teintes.
Le premier semblait désireux de se cacher; l'autre portait haut sa figure souriante, contente, éclairée par un regard brillant et froid.
C'était le second qui menait le premier; il perça la foule à grands coups de coudes, répondant aux murmures par des gracieux saluts et d'abondantes excuses débitées avec l'accent italien. En manœuvrant ainsi, il parvint à guider son compagnon moins actif jusqu'au pied de l'estrade.
En cet endroit, il lui dit, avec un obséquieux sourire qui montra une rangée de dents plus blanches que celles d'un hippopotame:
—Monsieur le duc, nous voici arrivés à bon port. Il n'y a point de grands plaisirs sans quelques petites peines. Votre Excellence va juger par elle-même, et je parierais ma tête à couper qu'elle sera contente de ma trouvaille.
Monsieur le duc ne répondit que par un geste d'humeur bourrue.
Madame de Chaves et son cavalier n'étaient pas à plus de dix pas de ce couple. Hector qui marchait en avant fit un mouvement de recul, et, comme la duchesse s'en étonnait, il étendit silencieusement le doigt vers l'escalier que monsieur le duc commençait à gravir sur les traces de son compagnon.
Le regard de la duchesse ayant suivi ce geste elle ne put retenir un léger cri.
Les deux hommes se retournèrent.
Madame de Chaves s'était baissée prestement et croyait avoir évité le regard que l'on dardait vers elle; mais, quand l'homme au teint basané, qu'on appelait monsieur le duc, se reprit à monter l'échelle, il avait aux lèvres un sourire singulier. Le sourire que Saladin avait vu quelques heures auparavant derrière les persiennes demi-fermées de l'entresol faisant face au portail de Chaves.
—En bien! demanda le radieux personnage, dont la face d'ivoire s'épanouissait maintenant au sommet de l'estrade, montons-nous?
Le duc le rejoignit de son pas plus lourd, et dit en lui serrant le bras:
—Ami Gioja, quand même nous perdrions notre temps à l'intérieur de cette masure, je ne serais pas venu ici pour rien.
Toute la personne de ce Gioja avait un éclat particulier et blessant, depuis le cuir verni de ses bottes jusqu'au reflet métallique que jetaient ses cheveux teints. Il fixa sur le duc ses yeux clairs et froids comme la cassure d'une barre d'acier, et son regard interrogea. Mais le duc ne jugea pas à propos d'en dire davantage.
C'était à leur tour d'entrer, ils entrèrent.
Madame de Chaves était restée immobile et comme pétrifiée. Hector attendait sa décision sans mot dire.
Sans mot dire aussi, elle lui serra la main et l'entraîna en sens contraire du mouvement général.
Cela les fit passer devant la misérable cabane de ce pauvre Médor, qui, lui aussi, avait ses gros yeux écarquillés par l'étonnement, pour avoir vu monsieur le duc passer le seuil du théâtre Canada.
Médor avait de la mémoire. Il se souvenait surtout de ce qui touchait au grand événement de sa vie: le vol de Petite-Reine. D'un coup d'œil il avait reconnu le «milord» de la rue Cuvier.
Il y a les favoris du succès, il y a les gens que la chance contraire poursuit et accable toujours; ceci soit dit sans donner gain de cause à la masse des impuissants qui se plaignent du hasard. Médor, depuis quatorze ans que nous l'avons quitté, avait fait de son mieux dans la mesure de ses moyens assez bornés; sa profession de chien de berger, sous les ordres de Madame Noblet, était bien véritablement à la hauteur de son intelligence, et mettait dans tout son jour sa qualité principale, la fidélité.
Il y avait du chien dans ce bon garçon et son ambition n'allait pas au-delà de celle des chiens: boire à sa soif, manger à sa faim, et dormir son content. Il avait eu pourtant, dans sa jeunesse, une émotion poignante et une profonde affection: nous voulons parler de son dévouement à la douloureuse folie de la Gloriette, pleurant et se mourant près du berceau de sa fille.
Ce serait peine perdue que d'analyser un sentiment pareil.
Y avait-il ici de l'amour dans l'acception habituelle du mot? je le pense un peu, puisque le premier mouvement de Médor avait été de souffrir du retour de Justin. Médor était donc jaloux. Mais les chiens le sont aussi.
Je n'ai jamais admis l'opinion de ces précieux, professant que l'amour d'une pauvre créature, comme était Médor, peut ternir l'éclat de la plus éblouissante des femmes. Chacun a le droit de contempler les astres, et ce ne sont pas ces humbles adorations qui déshonorent.
Il est certain, d'ailleurs, que ce mot amour a toute une échelle de significations diverses applicables à l'échelle des intelligences et des caractères.
Médor se serait fait tuer pour la Gloriette avec plaisir, voilà ce qui est certain.
Il avait pris en affection Justin diminué et vaincu, à cause de la Gloriette.
Et quand il avait trouvé un jour Justin ivre d'absinthe, c'est-à-dire noyé dans le plus méprisable, dans le pire des découragements, Médor s'était dit: en voici un qui est perdu pour notre besogne, je tâcherai de faire tout, moi seul.
La besogne de Médor c'était de retrouver Petite-Reine. Cette ardente volonté, née du désespoir de Lily, qu'il avait vu de si près, avait survécu en lui à la disparition même de la jeune mère.
Les idées naissaient en lui difficilement; quand elles étaient nées, elles ne mouraient point, parce que d'autres idées ne venaient jamais les étouffer ou les chasser.
D'ailleurs, il pensait peut-être vaguement que Petite-Reine retrouvée rappellerait Lily comme un aimant attire le fer, et quand l'espoir de revoir Lily lui venait, ses pauvres yeux se mouillaient de larmes.
Il cherchait depuis quatorze ans, comme il pouvait; en cela comme en tout, il n'avait jamais eu qu'une idée, et il la suivait patiemment, malgré l'inutilité de ce long effort.
Il s'était dit, dès les premiers jours, ajoutant son propre instinct aux conjectures des gens de la police, que Petite-Reine avait dû être enlevée par des saltimbanques.
Pour la retrouver, le moyen le plus simple était donc de faire la revue des saltimbanques de France, et, pour en arriver là, le plus court chemin était de devenir soi-même un saltimbanque.
Des calculateurs d'élite, et Saladin lui-même, n'auraient pas trouvé mieux. Seulement il y a une large distance entre le premier jet d'un plan et son exécution; or, notre ami n'avait pu donner à l'exécution de son plan que l'intelligence qu'il avait.
Voici pourquoi nous avons parlé de mauvaise chance. Entre les mille variétés de travaux qui gagnent le pain des saltimbanques, notre pauvre Médor avait choisi le plus malade, celui qui s'en allait mourant.
Il était devenu avaleur de sabres, au moment où Saladin, un virtuose pourtant dans la partie, désespérait déjà de l'«avalage».
Mangeant du pain sec et recevant plus de coups de pied que de gros sous, Médor était parvenu, cependant, à faire son tour de France. Il avalait les sabres très mal; le public mécontent le huait; mais il était si bon et si malheureux que les chefs de troupes le gardaient pour battre les banquettes et nettoyer les lampes.
Un mathématicien seul saurait calculer le nombre de lieues qu'on peut parcourir en poursuivant ainsi quelqu'un de ville en ville. Médor, qui n'était pas mathématicien, se dit au bout d'un certain nombre d'années: puisque j'ai été partout et que je n'ai rencontré Petite-Reine nulle part, c'est qu'elle est introuvable—ou morte.
Il revint alors à Paris et se mit sur les traces de Justin, le seul être auquel il s'intéressât désormais. Justin avait disparu, ou plutôt il était tombé si bas que Médor ne le trouva plus dans la pauvre sphère où il se mouvait lui-même.
Quand il le rencontra enfin un jour, par hasard, face à face, il ne le reconnut pas.
Justin—l'homme du château-, monsieur le comte de Vibray, avait une hotte sur le dos, un crochet à la main, et chancelait sous le poids de son ivresse chronique.
Médor voulut le relever dans le mesure de ce qu'il pouvait pour cela, mais Justin consentit seulement à se laisser payer à boire.
Ce n'était plus un homme. On avait pitié de lui parmi les chiffonniers.
Et cependant quelque chose restait en lui de sa vie passée. Dans le trou où il dormait sur quelques brins de paille, il y avait quatre ou cinq volumes qu'il lisait et relisait, quand il avait une heure lucide. Parmi ces livres, dont la plupart étaient imprimés en latin, se trouvait un livre français: Les Cinq Codes. Justin l'avant tant lu et relu que les pages se détachaient comme les feuilles mortes qui tombent à l'automne.
Les chiffonniers disaient que, si on avait pu trouver Justin à jeun, il n'y aurait pas eu son pareil parmi les avocats de Paris.
Ils ajoutaient que, quand Justin n'était ivre qu'à demi, c'était encore un gaillard de bien bon conseil.
Sa réputation à cet égard était considérable, non seulement parmi les chiffonniers, mais encore dans la classe des saltimbanques et artistes forains dont il s'était rapproché à différentes reprises, mû peut-être par le même instinct que Médor.
Ils l'appelaient le père Justin; quoiqu'il fût jeune encore, au dire de ceux qui le connaissaient de longue main, il avait toutes les apparences de la vieillesse.
Depuis un an, Médor, poursuivi par le discrédit croissant où se perdait l'avalage du sabre, ne trouvait plus d'emploi dans les baraques. C'était bien à contrecœur et par nécessité qu'il avait fini par s'établir à son compte. Quelques planches, empruntées à son ancien immeuble aérien, et de vieux clous, lui avaient suffi pour bâtir l'étroite cabane, trop large encore pour son commerce abandonné. Il travaillait comme un nègre, emportant sa maison sur son dos, de fête en fête, dans les villages qui environnent Paris, et récoltant de loin en loin quelques sous, quand trois ou quatre amateurs obstinés de ce grand art, décédé comme la tragédie, daignaient passer le seuil de son taudis.
Il se consolait néanmoins en disant qu'il était désormais le premier et le dernier avaleur de France et de Navarre, ce qui devenait vrai exactement par le défaut de concurrence.
Médor avait un autre motif d'orgueil; il était le seul homme que le père Justin admît dans son trou. Médor, il est vrai, n'y allait jamais sans porter quelque chose à boire, mais il renouvelait ses visites aussi souvent qu'il le pouvait.
Était-ce la conversation abrutie du misérable ivrogne qui l'attirait? Non. Que Justin eût la fièvre de l'alcool et déraisonnât honteusement ou que Justin, à jeun, par hasard, pris d'une gravité hautaine, en revînt à son langage d'autrefois qui, désormais, était burlesque dans sa bouche, Médor l'écoutait peu. Il le laissait fredonner d'une voix rauque des refrains sans tête ni queue; il le laissait aussi lire des textes de loi ou déclamer des vers latins avec emphase: cela ne lui importait point.
Ce qui l'attirait par une séduction irrésistible, c'était une pauvre relique qu'il avait trouvée dans un coin du réduit de l'ivrogne, à moitié cachée sous la poussière.
Un berceau d'enfant, rempli de petites hardes et de jouets, aux rideaux duquel pendait une photographie qui représentait une jeune mère tenant son enfant dans ses bras, ou plutôt tenant un nuage, trace confuse de l'enfant qui avait bougé en posant.
Le berceau de Petite-Reine disposé en autel par les mains de la Gloriette.
Le portrait de la Gloriette pressant sur son cœur Petite-Reine.
C'était pour cela que Médor venait le plus souvent qu'il pouvait chez le père Justin, en payant son entrée avec des fonds de bouteilles. Quand une fois il était entré, il laissait Justin boire, ou lire, ou chanter, et venait s'asseoir dans le coin où était la relique, restant des heures entières en contemplation devant le berceau et devant le portrait.
Au moment où Hector et madame de Chaves passèrent devant Médor, ils allaient encore lentement à cause de la foule. Médor, qui venait de reconnaître le duc de Chaves à la porte de la baraque, mit ses yeux grands ouverts et fixes sur le jeune homme, sans même le voir; mais il n'en fut pas de même pour la duchesse, quoiqu'elle eût son voile rabattu. À son aspect, il tressaillit de la tête aux pieds et tout son sang vint à sa joue. Il se leva droit sur ses pieds, comme si un ressort se fût détendu en lui.
Un instant il resta abasourdi, puis il se frotta les yeux à tour de bras, en répétant plusieurs fois de suite:
—Tous deux! Lui! et elle! Est-ce que je dormais? Est-ce que j'ai rêvé?
Pendant ce temps-là, Hector et sa compagne, pressant le pas, tournaient déjà l'angle de la rue Saint-Dominique.
Ce fut tant pis pour ceux qui étaient entre eux et Médor. Médor se jeta tête première dans la foule et passa comme un boulet de canon. Il arriva juste à temps pour voir l'amazone et son cavalier mettre au trot leurs montures et redescendre vers la Seine.
Pour la seconde fois Médor aperçut les traits de l'amazone, et il appuya les deux mains contre son cœur en se disant:
—C'est elle! c'est bien elle!
Les chevaux eurent beau trotter, Médor n'avait pas les longues jambes de Saladin, mais sa passion était autre et plus forte.
Il eût suivi les deux chevaux au bout du monde et rien n'aurait pu l'arrêter, sinon la mort.
En arrivant à la porte cochère de l'hôtel de Chaves, la duchesse, qui n'avait pas prononcé un seul mot pendant toute la route, dit:
—Au revoir, Hector; ne revenez pas avant d'avoir reçu une lettre de moi.
Ils se séparèrent. Quelques secondes après, Médor, haletant et baigné de sueur, vint tomber sur le pavé dans l'enfoncement de la porte.
Il resta quelques minutes à reprendre son souffle, puis il dit:
—Je ne sais pas comment je ferai pour arriver jusqu'à elle, mais j'arriverai!
Nous avons laissé Saladin déjeunant avec l'appétit d'un juste au restaurant du faubourg Saint-Honoré. Il ne nous est pas permis de l'abandonner longtemps, d'abord parce que c'est notre héros, ensuite parce que sa physionomie copiée exactement sur nature absout notre récit de tout péché romanesque, et lui donne couleur d'histoire.
Saladin, comme la plupart des héros de notre siècle, n'avait pas à proprement parler de généalogie; il était ce champignon qui pousse sur la couche formée par le vice parisien. La légende honteuse et burlesque de la boue entourait son berceau comme un nuage mythologique. C'était un dieu à sa manière, et il avait sa chèvre Amalthée. Son père Similor, breveté pour la danse des salons, sa nourrice Échalot, sa mère Ida Corbeau, la Vénus invalide, ont été chantés par nous dans un poème où les badauds des quartiers riches profitèrent avec une curiosité étonnée de nos voyages et découvertes dans les sous-sols de la civilisation[*].
Rude voyage où l'on trouve cependant, et malgré le dire calomnieux d'une littérature qui s'abrutit dans le sang, plus de vice rendu hideux par la misère, plus de comédie sauvage et poussant le grotesque jusqu'à l'invraisemblable que d'éléments tragiques ou terribles.
C'est toujours Paris, descendu à cent pieds sous terre, Paris qui n'a pas été à l'école et qui vit des enseignements malsains du mélodrame, unique lanterne allumée dans ces profondeurs.
C'est toujours Paris, avec un esprit qui fait peur, une élégance qui fait pitié, et je ne sais quelles prétentions à la fois risibles et douloureuses au bienfait des belles manières.
Ce Paris-là, nous ne l'avons pas inventé, mais nous l'avons trouvé en allant voir un jour où pouvait être l'absurde souterrain habité par les cent mille bandits qui poignardent, étranglent, étouffent, assomment ou empoisonnent les cent mille victimes hachées annuellement dans la cuisine de l'églogue contemporaine.
D'autres sont allés déjà sur mes pas dans ce bizarre pays qui n'est pas celui d'Eugène Sue: caverne plus vraie, mais moins brillante que le centre de la terre de mon ami Jules Verne. Quelque jour, je le crois, on fera descendre un boulevard jusqu'à ces bas-fonds remplis d'invraisemblables grimaces, et les Parisiens aisés iront voir en train de plaisir ce qui restera de la noire sarabande dansée autrefois par les ambitions de l'ignorance et de la misère.
Ida Corbeau était morte noyée dans l'eau-de-vie de marc; l'esprit de conduite d'Échalot l'avait tiré de presse; Similor lui-même, sans amender le moins du monde son vicieux naturel, avait pris l'habitude de laver sa figure et ses mains.
Saladin, qui était la seconde génération, devait profiter de ce progrès et, qui sait, pénétrer peut-être à travers nos couches sociales si faciles à trouer, jusqu'aux plus hauts sommets de la considération publique.
En attendant, il mangeait, choisissant ce qu'il y avait de meilleur sur la carte, en dépit de ses habitudes de parcimonie. Il avait le cœur content comme un négociant qui vient de trouver le joint d'une combinaison difficile. L'idée de Saladin était simple à l'instar de toutes les grandes idées, et de plus, comme presque toutes les idées du peuple sous-parisien, elle prenait son origine dans ses souvenirs de théâtre.
Chacun connaît l'histoire de ce chirurgien qui, n'ayant pas à son gré une clientèle suffisante, cassait les bras et les jambes des passants pour les remettre ensuite. Il y a eu sur ce sujet un drame à cinq cents représentations.
Saladin avait inventé quelque chose d'analogue. Ayant enlevé jadis Petite-Reine pour 100 francs, dont le coupable Similor avait profité, il voulait gagner cent fois plus, mille fois plus, en rendant Petite-Reine à sa mère.
Au point de départ, une forte lacune existait dans ce projet, car Petite-Reine était l'enfant d'une pauvre femme, qui ne pouvait fournir qu'une récompense très bornée.
Mais il y avait cet homme brun, cet étranger à barbe couleur d'encre qui avait donné un louis à Saladin déguisé en vieille femme.
Ils ont beau être positifs, couards, calculateurs, patients, tous ceux qui sortent des profondeurs dont je parlais naguère sont romanesques jusqu'à la folie.
Songez qu'ils jouent presque toujours avec vingt chances contre une, et que la première mise leur manque. Depuis quatre ou cinq ans, ils ont pris pour plus de trente millions de billets à 25 centimes aux loteries autorisées pour la plus grande gloire de la morale publique.
Nos loups-cerviers n'en sont plus à méconnaître cette vérité miraculeuse qu'on peut arracher des sommes flamboyantes aux gens qui n'ont pas le sou.
Revendre ce qu'il avait volé, telle était donc la première forme de l'idée de Saladin, et à mesure que les années s'écoulaient, il élevait en lui-même ses prétentions à l'endroit de ce marché fantastique, parce que son désir, devenu foi, lui montrait la mère indigente parvenue au faîte de la fortune.
Une idée fixe a presque toujours une valeur. On dirait, en vérité, que l'homme a ce mystérieux pouvoir de modifier la destinée en couvant ardemment et patiemment un désir déterminé.
Il n'y a pour échouer toujours que les irrésolus et les changeants.
La seconde forme de l'idée de Saladin fut un vaudeville: progrès sur le drame; il se dit que l'heureuse mère en retrouvant sa fille n'aurait rien à refuser, pas même la main de sa fille, à l'ange sauveur qui la lui ramènerait. Ce n'étaient pas, tant s'en faut, des suppositions faites à l'étourdie. Saladin creusait laborieusement la situation; il se mettait en face de cette mère, comtesse ou marquise, et il épluchait les raisons qui auraient pu déterminer son refus.
On n'accepte pas un saltimbanque dans les familles, c'est clair. Saladin s'était arrangé de manière à n'être plus saltimbanque; il s'était fait, comme nous l'avons dit, une éducation, assurément fort incomplète, mais qu'il trouvait superbe, ayant en toutes choses une souveraine estime de lui-même.
Il ne faut pas sourire. Nous ne sommes plus aux époques de modestie. La vanité, quand elle est suffisamment grave et lourde, est une des plus efficaces parmi les qualités qui déterminent le succès.
Saladin avait fait, en outre, tout ce qu'il avait pu pour se concilier les sympathies de sa future fiancée; il lui avait rendu de véritables services, et il avait pris sur elle une sorte d'autorité.
Malheureusement pour lui, il s'attaquait ici à une nature par trop supérieure à la sienne. Saphir, enfant, avait éprouvé pour lui une sorte de crainte, mêlée d'admiration, mais Saphir jeune fille le perça à jour d'un coup d'œil et se détourna de lui avec dédain.
Ce mépris, elle n'avait point pris souci de le dissimuler, et néanmoins notre Saladin doutait encore, parce que la pensée du dédain appliquée à sa précieuse personne ne pouvait entrer dans son esprit.
Après des années où il avait manœuvré dans le vide, soutenu seulement par son obstination à croire que son désir valait une certitude, Saladin se rencontrait face à face avec la vérité.
Et il restait ébloui devant cette vérité qui se trouvait être la complète réalisation de son rêve.
Il n'y avait pas en lui beaucoup d'étonnement, il y avait un immense orgueil, joint au soupçon instinctif qu'il faudrait donner peut-être une troisième forme à son idée.
—Je suis fort! se disait-il en dévorant son déjeuner dînatoire; je connais bien du monde, mais je ne connais personne qui m'aille à la cheville! J'avais tout deviné recta, seulement, au lieu d'une marquise ou d'une comtesse, c'est une duchesse. Il n'y a pas d'affront.
Et il se frottait les mains entre deux bouchées.
Le commencement de son repas, il le donna complètement au triomphe. Ce fut seulement vers le dessert qu'il s'interrogea au sujet des voies et moyens à prendre pour exploiter son aubaine.
Quoiqu'il n'admît pas le mépris de mademoiselle Saphir à son égard, il ne comptait plus sur elle et cherchait vaguement le moyen, en apparence impossible, d'agir sans elle.
Les affaires valent par la façon dont on les mène. Une mère, en définitive, peut offrir très décemment 10,000 francs à l'homme qui lui ramène sa fille, comme elle peut être obligée de lui servir vingt mille livres de rente.
Tout dépend de l'exécution.
Saladin n'avait jamais réfléchi à cela. Comment faire? Sous quel aspect se présenter à l'hôtel de Chaves? Comment y être admis? Comment y faire, du premier coup, la figure qu'il fallait pour produire l'effet désirable et se poser en gendre possible?
De loin ces difficultés peuvent sembler vénielles à un aventurier de l'espèce de Saladin, à qui son ignorance absolue du monde donne l'audace des aveugles au bord d'un précipice.
Mais de près, cela devenait terrible. Avec un peu de bon sens, et Saladin n'en manquait pas tout à fait, il était facile d'augurer que tout devait se terminer par une récompense honnête.
Le fromage de Saladin devint amer dans sa bouche; son dernier verre de vin lui resta au gosier.
Il travaillait désespérément, et ceux qui l'avaient vu commencer son repas d'un appétit si triomphal ne l'auraient point reconnu, quand il demanda le café d'une voix presque dolente.
Il chercha bien un instant quel levier de manœuvre pourrait lui fournir la découverte qu'il avait faite par hasard; monsieur le duc de Chaves guettant sa femme derrière les persiennes d'un entresol.
Mais ce genre de roman n'était pas dans les cordes de Saladin: tout au plus devinait-il vaguement qu'il y avait là un moyen d'action. La manière de s'en servir lui échappait absolument.
Il huma son café d'un air mélancolique.
Avant d'avaler la dernière gorgée, il mit la main à la poche pour chercher son porte-monnaie et sentit un objet étranger, dont il ne devina pas d'abord la nature. Il le retira vivement, et sourit avec une sorte de colère en reconnaissant le butin qu'il avait ramassé deux heures auparavant, au coin d'une borne, dans la cour de l'hôtel de Chaves.
Mais une réflexion soudaine lui traversa le cerveau. Son rire se figea et ses yeux ronds lancèrent un éclair.
—Le bracelet, murmura-t-il; le bracelet d'enfant!
C'était en effet un pauvre petit bijou, sans valeur aucune, fait avec des perles de verre, montées sur un fermoir en cuivre doré.
—La petite avait le pareil autrefois! dit encore Saladin qui était tout blême et dont les tempes battaient; je m'en souviens comme si j'y étais encore! je le regardai pour voir si c'était de l'or ou de l'argent, mais comme ça ne valait rien, je le jetai avec le reste dans le trou du fumier, entre Charenton et Maisons-Alfort...
—L'addition! cria-t-il d'une voix retentissante, en frappant de son couteau sur la table.
Ce n'était plus le même homme. Sa taille avait gagné quatre pouces, et un rayon de fière intelligence brillait dans ses yeux.
Il sortit du restaurant d'un air vainqueur, le chapeau sur l'oreille et la poitrine évasée. L'idée avait sa troisième forme.
Il souriait aux passants et regardait les petites dames d'un air protecteur.
—Ceux-là ne savent pas, se disait-il avec une gaieté bienveillante, que voilà un beau garçon qui a son affaire dans le sac; marquis pour de vrai, rentier, décoré et tout, dans un prochain avenir!
«Et papa Similor qui dingue dans la rue Le Peletier! ajouta-t-il en éclatant de rire. Bah! on n'est pas méchant, on lui fera un sort médiocre en rapport avec ses capacités.
Il gagna les abords de la Madeleine, où il prit un cabriolet de place, disant au cocher:
—Rue Tiquetonne, n° 13.
Vingt minutes après, il montait l'escalier terriblement noir de madame Lubin, seule somnambule supra-lucide de la ville de Paris.
Madame Lubin avait, à l'exemple de toutes les somnambules supra-lucides ou autres, un «médecin» qui la plongeait dans le sommeil magnétique et soignait ensuite les malades à l'aide des révélations qu'il tirait d'elle.
C'est une des branches du métier et je connais des personnes respectables qui ont beaucoup de confiance en ce genre de traitement.
L'autre branche de l'état consiste à retrouver les objets perdus et à découvrir les voleurs. Ce dernier détail, qui présente des dangers, conduit souvent mesdames les somnambules sur les bancs de la police correctionnelle.
Une ou deux même ont passé en cour d'assises drapées dans leur dignité et fort étonnées qu'on voulût les empêcher de remplir, en faisant leur cuisine, les fonctions du procureur impérial.
Il ne faut pas se dissimuler que la plupart de ces femmes cessent vite d'appartenir à la classe des charlatans. Au bout d'un an ou deux d'exercice, elles s'enivrent de leurs propres mômeries comme les sibylles antiques, et subiraient volontiers le martyre plutôt que d'avouer qu'elles n'exercent pas un sacerdoce.
Le «médecin» est rarement convaincu. Il fait ce métier-là comme il serait clerc d'huissier ou recors, et n'a pas d'autre prétention morale que de dîner tous les jours aux restaurants à quarante sous.
Quand Saladin entra chez madame Lubin, son médecin et elle étaient en train de prendre un petit verre de cassis sur le coin de la cheminée.
Ce sont en général des ménages où le médecin joue le rôle du sexe le plus faible.
—Docteur, dit Saladin en passant le seuil, vous allez me faire le plaisir d'aller voir en bas si j'y suis. Il s'agit d'une affaire grosse comme la maison. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Le médecin, ayant consulté du regard sa suzeraine, prit son chapeau gras et disparut.
—Dormez-vous, ma commère? demanda Saladin en riant.
—Monsieur le marquis, répondit la somnambule d'un air digne, vous savez bien que je ne plaisante jamais avec ces choses-là; oui, je dors, et c'est tout frais; je suis lucide.
Saladin fit rouler du pied un fauteuil et s'y plongea.
—J'aimerais mieux que vous fussiez éveillée, dit-il, mais à la guerre comme à la guerre. Venez ça, nous allons causer.
Madame Lubin était une femme d'une trentaine d'années, usée et surmenée, mais qui gardait quelques traces de gentillesse. Elle vint s'asseoir auprès de Saladin, prit une pose coquette et dit:
—Causons... nos machines ont-elles monté aujourd'hui en bourse?
—Il ne s'agit pas de cela, répondit Saladin d'un air grave, vos machines sont de la petite bière. Combien auriez-vous de la dame en question si, par impossible, vous retrouviez l'objet que vous savez?
—Quelle dame? demanda la somnambule, et quel objet?
Les yeux ronds de Saladin étaient fixés sur elle comme deux lanternes.
—Ah! fit-elle tout à coup, la dame au bracelet!... Ça vous a-t-il servi à quelque chose l'adresse du Grand-Hôtel que je vous ai donnée?
Saladin fit un grave signe de tête.
—Je suis lucide, moi aussi, ma bonne dame, prononça-t-il d'un ton solennel, supra-lucide! La dame qui est venue vous consulter est la duchesse de Chaves, qui a ce magnifique hôtel rue du Faubourg-Saint-Honoré.
—Oh! oh! fit madame Lubin étonnée, vraiment! une duchesse! et comment savez-vous cela?
—Je sais bien des choses, repartit Saladin, quoique je ne me vante pas d'être sorcier. Avez-vous le signalement exact du bracelet perdu par la duchesse?
La somnambule ouvrit un petit registre et se mit à le feuilleter. Pendant qu'elle s'occupait ainsi, Saladin tira le bracelet de sa poche.
—Voilà! dit-elle: un petit bracelet de perles bleues, avec fermoir en cuivre doré. Saladin lança à la volée le bracelet qui vint tomber sur le registre.
—Tiens, tiens, fit madame Lubin en sautant sur son siège, vous l'avez fait faire? Qu'est-ce que vous comptez tirer de là?
Saladin souriait dans sa cravate.
—Je ne l'ai pas fait faire, ma bonne dame, dit-il, et un simple coup d'œil peut vous convaincre de la vétusté de l'objet.
—C'est vrai, avoua la somnambule. Alors vous l'avez acheté d'occasion? En tout cas, c'est bien choisi; mais la personne qui l'a perdu connaissait son bracelet. C'était, je le crois bien, une manière de relique qu'elle regardait souvent. Je ne me charge pas de rendre ce petit bric-à-brac à madame la duchesse.
Saladin était de plus en plus majestueux.
—Je ne vous en charge pas non plus, ma bonne dame, dit-il; je vous apporte seulement les moyens de faire preuve d'une très grande habileté ou lucidité, comme vous voudrez. Par votre art, vous avez appris deux choses, d'abord le nom et l'adresse de la personne qui vous a consultée, ensuite l'existence d'un individu doué de facultés extraordinaires et qui prétend avoir en sa possession l'objet perdu par la susdite personne... est-ce que ce n'est pas déjà joli?