—Et, demanda madame Lubin, c'est vous l'individu doué de facultés extraordinaires?

—Naturellement, répondit Saladin, qui salua.

—Y aura-t-il quelque chose pour moi?

Saladin salua de nouveau et répéta:

—Naturellement.

—Eh bien, cher monsieur le marquis, dit la somnambule, la personne doit revenir demain. Je lui ferai votre commission et même je l'enverrai chez vous, si vous voulez, quoique l'affaire soit à moi.

Saladin secoua la tête avec lenteur.

—Ce n'est pas cela, murmura-t-il, et je ne suis pas ici pour vous prendre vos affaires. Il y a là-dedans des intérêts engagés, des intérêts majeurs, dont moi seul puis avoir connaissance, à cause de mes nobles relations dans le grand monde. Souvenez-vous de cette fable ingénieuse Le Coq et la Perle; il y a dans la vie des occasions dont le vulgaire ne peut pas profiter.

—Le vulgaire! répéta madame Lubin scandalisée.

—Bonne madame, répliqua Saladin avec condescendance, vous êtes une femme comme il faut, c'est certain, mais, vis-à-vis d'un homme tel que moi, vous appartenez au vulgaire.

Puis, se levant et rejetant en arrière sa tête d'oiseau, il ajouta:

—Je cache sous l'apparence d'un simple coulissier de remarquables destinées. Ne vous en étiez-vous pas doutée?

Madame Lubin, quoiqu'elle ne travaillât pas en foire, appartenait, elle aussi, très énergiquement, à la classe des gens qui vivent d'illusions et respirent le roman par tous les pores.

Comme elle gagnait sa vie à jouer un rôle, les choses théâtrales avaient un grand empire sur elle. Son regard changea d'expression, tandis qu'elle contemplait Saladin, grandi d'une demi-coudée.

—C'est vrai, balbutia-t-elle, que vous avez quelque chose d'étonnant! Et mon docteur n'aurait pas pris la porte comme cela pour tout le monde. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

Saladin répondit:

—Qui sait si cette soirée n'est pas pour vous l'aurore d'une position fixe et honorable? Mettez-vous là, devant ce guéridon, et veuillez écrire ce que je vais vous dicter.

Madame Lubin, sans se faire prier, s'assit auprès de la table et disposa tout ce qu'il fallait pour écrire.

—Je suis, dit-elle; on ne sait pas vous résister, monsieur le marquis.

Mais Saladin se promenait de long en large dans la chambre, et paraissait méditer laborieusement.

Il avait l'air d'un poète qui va enfanter un chef-d'œuvre. Et par le fait il se disait:

—La chose doit être soignée et propre à me planter là-dedans, droit et solide comme un mât de cocagne! Pas de paroles inutiles! il faut frapper la dame, et qu'elle passe toute la nuit à rêvasser de moi comme si j'étais un casse-tête chinois.

—Eh bien? fit la somnambule.

Saladin vint se mettre debout devant elle et dicta:

«Madame, «Ma science m'a fait savoir le nom et la demeure de la personne respectable qui m'a fait l'honneur de me consulter.

«Il y a au-dessus de moi un homme dont ma science m'a également fait connaître l'existence et la supériorité.

«L'objet que vous avez perdu et qui vous était cher vous sera rendu par lui.

«Peut-être l'homme dont je parle pourrait-il guérir en vous le regret produit par une perte bien autrement cruelle...

«Il ne m'est pas permis de vous en dire davantage.

«On annoncera demain chez vous, à la première heure, l'ancien agent de police Renaud. Recevez-le, et sachez tout de suite que vous aurez affaire au jeune et célèbre marquis de Rosenthal!»

—Signez, ordonna Saladin. Madame Lubin signa.

—Et qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda-t-elle.

—Si ma main droite le savait, répondit Saladin avec emphase, je la couperais. Mettez l'adresse.

Madame Lubin adressa la lettre à madame la duchesse de Chaves en son hôtel, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Saladin prit son chapeau. Avant de franchir le seuil, il mit un doigt sur sa bouche, puis il sortit sans prononcer une parole.


III

Saladin monte à l'assaut

Il y a dans la vie des choses absurdes qui doivent réussir, de même qu'il y a dans l'art des œuvres très méprisables dont le succès est forcé. Pour juger ceci et cela il faut se placer à de certains points de vue.

Le roman est entré dans nos mœurs bien plus profondément qu'on ne le pense: ceci pour le commun des hommes et des femmes. Pour ceux ou pour celles qui souffrent d'une grande blessure, la vie même devient un roman.

Et si cette blessure, au point de vue des douleurs qu'elle occasionne comme au point de vue des espoirs de guérison qu'elle laisse, touche par quelque côté au domaine exploité habituellement par les conteurs, l'invasion du roman dans la vie passe à l'état de tyrannie absolue.

Les contes, en effet, partent presque toujours d'un fait véritable et, pour ne point abandonner le sujet même de notre récit, il est certain, malheureusement, que l'enlèvement d'un enfant n'est pas une circonstance très exceptionnelle.

Parti du fait fondamental et vrai, le romancier en tire des conséquences à sa guise, et c'est là que commence le roman.

C'était-à-dire, pour beaucoup de gens, le mensonge; pour d'autres, la déduction logique des événements.

Nous ne craignons pas de dire que l'imagination blessée de toute mère à qui on a ravi son enfant invente en une semaine plus de romans que l'habileté du plus fécond romancier n'en saurait trouver en dix années.

Madame de Chaves reçut le soir même par la poste la lettre de la somnambule. Il y avait en elle, en ce moment, une inquiétude qui se rapportait à un danger tout personnel; madame de Chaves, nous le savons, n'ignorait rien de la sauvage et bizarre nature de son mari.

Elle connaissait vaguement, mais suffisamment, l'histoire de celle qui, avant elle, avait porté ce titre et ce nom: duchesse de Chaves.

Elle lut la lettre au milieu d'une certaine préoccupation, non point qu'elle eût peur, car elle était brave comme toutes celles qui ont terriblement souffert, mais parce qu'elle tenait, comme d'autres s'accrochent au dernier amour, à la faible espérance qui était désormais toute sa vie.

Car telle nous l'avons vue autrefois dans la chambrette de la rue Lacuée, à genoux devant le berceau vide de Petite-Reine, telle Lily était restée après tant de temps écoulé.

Sa fille! il n'y avait en elle que sa fille. En dehors de ses regrets et de ses espoirs qui avaient sa fille pour objet, vous eussiez trouvé dans sa poitrine le cœur d'une morte.

Elle jeta la lettre qu'on lui avait apportée dans sa chambre à coucher, et se reprit à songer à cette rencontre bizarre: monsieur le duc de Chaves, cet homme sombre et froid, montant les degrés qui conduisaient à un théâtre forain.

C'était fort surprenant, mais, en somme, la conduite de monsieur le duc intéressait Lily médiocrement, et ce qui lui restait de cette aventure c'était le singulier regard que monsieur de Chaves avait jeté sur elle.

Monsieur de Chaves était à Paris quoiqu'il eût annoncé hautement son départ, et monsieur de Chaves, avant son absence, lui avait fait comprendre, avec douceur et courtoisie, que les assiduités du jeune Hector de Sabran pouvaient présenter un danger.

S'il était une femme au monde dans l'existence de laquelle le roman débordât, c'était assurément madame de Chaves. Depuis l'heure de sa naissance, en quelque sorte, le roman ne l'avait jamais quittée, quoiqu'il n'y eût pas un atome de tendance romanesque dans son esprit, ni dans son cœur.

Elle avait passé au milieu de tout cela, portée par les événements, et n'avait jamais eu qu'une passion profonde, son amour pour sa fille.

Justin lui-même ne lui laissait qu'un souvenir doux et tranquille.

Mais le roman la pressait de toute part. Et en ce qui regardait sa position vis-à-vis de son mari demi-sauvage, c'était un roman bien connu, une légende, un conte d'enfant: l'histoire de Barbe-Bleue.

Monsieur le duc n'était pas homme à chercher des intrigues subtiles. Il aimait avec une brutalité folle. Lily avait la conviction qu'il s'était débarrassé de sa première femme pour l'épouser, elle, Lily.

Elle pensait, tout en se disant: c'est impossible! qu'il pourrait prendre le même moyen pour épouser une autre femme.

Elle ne l'avait jamais aimé. Elle avait pour lui la répugnance terrifiée des enfants prisonniers de l'ogre. Elle s'était résignée à cette torture de vivre près d'un pareil homme, parce qu'elle avait vu dans ce sacrifice le moyen de retrouver Justine.

Elle eût fait plus encore, si une épreuve plus dure se fût présentée à elle.

Du reste, monsieur le duc de Chaves l'avait aimée passionnément pendant plusieurs années, et jusqu'à ces derniers temps, elle avait gardé sur lui un remarquable empire.

Il était fier de sa beauté. Il éprouvait à chaque instant de ces mouvements de jalousie qui enchaînent, et pour le garder esclave, Lily, soutenue par la pensée qu'elle travaillait pour sa fille, avait parfois surmonté un sentiment qui était plus que de la froideur.

Le duc alors redevenait l'amant agenouillé des premiers jours.

Au bois et dans les fêtes de la haute vie, en voyant passer cette femme si noblement fière, souriante et, en apparence, heureuse d'être partout la reine de beauté, vous n'eussiez jamais deviné la plaie incurable de son âme.

Monsieur le duc de Chaves, de son côté, avait accompli loyalement au moins une partie du pacte conclu. Sa fortune avait toujours été à la disposition de Lily, dès qu'il s'était agi de chercher Petite-Reine.

Il n'avait menti qu'une fois, quand il avait donné à penser à la jeune mère que sa fille était partie pour l'Amérique.

Et s'il avait menti, c'était pour emporter l'objet de sa passion comme une proie.

Lily, seule dans sa chambre, repassait en elle-même ces événements lointains, mais la lettre mystérieuse, à son insu, prenait déjà sa pensée.

Souvenons-nous que, même avant d'avoir reçu cette lettre, elle avait dit à Hector, superstitieuse comme toujours les martyres: «Si cette somnambule retrouvait le bracelet, elle pourrait aussi retrouver l'enfant...»

La lettre était sur la table de nuit. Madame la duchesse de Chaves se prit à la regarder. Matériellement, cette lettre sentait l'endroit d'où elle venait: c'était un papier grossièrement parfumé, dans une enveloppe timbrée avec prétention.

Madame de Chaves la prit et la relut. Elle fut frappée, ou plutôt blessée par la niaise emphase de son contenu. Ces phrases, coupées avec une majesté sibylline, lui sautèrent aux yeux comme une ridicule mystification.

Et pourtant elle la relut non pas une fois, mais dix fois.

Le roman! le roman, stupide ou non, la menace qu'on ne comprend pas, la promesse mystérieuse!

Je ne sais pas d'homme au monde qui puisse recevoir, sans émotion, la prière de passer chez un notaire inconnu.

C'est là le roman, c'est là son prestige, c'est là ce qui mène les trois quarts de la vie des trois quarts d'entre nous!

Et si je voulais aller au fond des choses, je dirais que, quand le roman entre une fois dans la vie, plus il est absurde plus il devient entraînant.

D'ailleurs, il y avait quelque chose dans cette lettre. On avait découvert le nom de madame de Chaves et son adresse qu'elle avait cru tenir cachés; on avait retrouvé le bracelet; on avait fait bien plus: on avait deviné, et c'était magie, la secrète préoccupation de son cœur.

Car cet objet, plus cher et plus cruellement regretté, auquel on faisait allusion, que pouvait-il être, sinon sa fille elle-même?

Elle se mit au lit en songeant à la lettre.

Elle voulut s'endormir; la lettre la poursuivit comme une tyrannie.

Et, chose singulière, parmi les énigmes que la lettre proposait, les plus obsédantes pour sa pensée n'étaient pas celles dont l'exposé du moins se comprenait.

Son adresse devinée, le bracelet retrouvé, l'allusion faite au sort de sa fille, tout cela s'évanouit peu à peu pour céder la place à ce problème, idiot dans ses termes: monsieur le marquis de Rosenthal se présentant à l'hôtel, sous le nom de Renaud, ancien employé de la police.

De bonne heure, Lily se leva. Elle n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Avant huit heures, elle était assise dans son boudoir, impatiente déjà et trouvant que monsieur le marquis de Rosenthal tardait. Elle avait donné l'ordre exprès d'introduire auprès d'elle monsieur Renaud sitôt qu'il se présenterait.

Demi-cachée derrière ses rideaux, elle interrogeait la cour et guettait la porte cochère.

Enfin, quelques minutes avant neuf heures, la porte s'ouvrit et un jeune homme, vêtu de noir, se dirigea vers la conciergerie. Le concierge, après l'avoir écouté, le conduisit lui-même jusqu'au perron.

Lily put l'examiner à son aise tandis qu'il traversait la cour d'un pas lent et solennel.

C'était un étudiant allemand, non pas précisément tel qu'on les voit à Leipzig ou à Tübingen, mais tel que les théâtres nous les montrent quand ils font de la couleur locale: bottes molles, pantalon noir collant, veste et jaquette noires surmontées par un vaste col blanc rabattu. Seule, la casquette traditionnelle était remplacée par un chapeau tyrolien à larges bords, d'où s'échappaient les mèches abondantes et lustrées d'une chevelure noire.

Lily avait vaguement l'espoir de trouver en ce nouvel arrivant une figure connue, mais elle dut s'avouer qu'elle ne l'avait jamais vu.

L'instant d'après, un domestique annonça monsieur Renaud, et Saladin fit son entrée dans le boudoir de madame la duchesse.

Celle-ci se leva pour le recevoir. Il salua, mais non point très bas, et dit en fixant sur elle ses yeux ronds qui la troublèrent:

—Voilà bien des années que je m'occupe de vous.

Il avait en parlant un léger accent tudesque.

Madame de Chaves ne trouva pas de réponse, elle le regardait avec une sorte de frayeur: Saladin eut un sourire de froide bonté.

—Je ne vous veux que du bien, prononça-t-il du bout des lèvres.

La duchesse lui montra de la main un siège et dit tout bas:

—Je vous en prie, monsieur, apprenez-moi ce que je puis espérer de vous.

Saladin croisa ses bras sur sa poitrine. Il était superbe d'aplomb et de gravité. Il avait passé la nuit à composer son rôle, à l'apprendre et à le répéter.

Languedoc, déniché à la foire par Similor, était venu lui faire une tête: une tête de marbre immobile et glacée.

Si Saladin avait su le monde, peut-être aurait-il reculé devant l'audacieuse comédie qu'il allait jouer; peut-être du moins aurait-il choisi d'autres moyens et pris d'autres apparences.

Sans prétendre qu'un autre stratagème n'eût point réussi auprès de cette pauvre femme, subjuguée d'avance et préparée à toutes les crédulités, nous affirmons que Saladin avait bien choisi son personnage.

Nous ajoutons que les comédies de ce genre arrivent au succès, surtout par leurs côtés les plus invraisemblables.

Les charlatans sauvent parfois ceux que la médecine sérieuse a condamnés. Il en est ainsi dans la vie, et certains découragements se réfugient d'eux-mêmes dans l'impossible.

Chaque siècle, du reste, subit pour un peu l'influence de la poésie ambiante: ceci du haut en bas de l'échelle sociale. On est bien forcé de prendre le merveilleux où les poètes l'ont mis.

Les sorciers du Moyen Age, succédant aux oracles antiques, se chargeaient de répondre aux questions de l'ambition effrénée ou de l'aveugle désespoir. Le XVIIIe siècle incrédule inventa les magnétiseurs et but en riant l'élixir de vie, distillé par le comte de Cagliostro. Nous avons eu de nos jours les médiums et les tables tournantes.

C'est là le merveilleux pur, le surnaturel franchement inexplicable.

Mais le merveilleux poétique est autrement fait. C'est la baguette des fées, ce sont les miracles obtenus par la lance des chevaliers, ou bien ce sont les prouesses encore plus étonnantes accomplies par l'épée de d'Artagnan, par l'or de Monte-Cristo.

On ne croit pas à tout cela, je le veux bien, mais il en reste quelque chose.

D'Artagnan mourut il y a longtemps.

Depuis Monte-Cristo, Jupiter en habit noir qui lançait les billets de banque comme la foudre, on a été chercher le merveilleux plus bas encore, beaucoup plus bas.

Quelques-uns ont choisi des assassins et des voleurs pour les revêtir de je ne sais quels oripeaux magiques; d'autres, moins fous et plus hardis, ont osé prendre cette personnalité détestée et méprisée: l'agent de police, pour l'entourer de rayons sur l'effronté piédestal de leurs fictions.

On pêche ses héros où l'on peut, dans les temps de disette avérée. Il y a quelque chose d'original et à la fois de généreux à préférer les gendarmes aux voleurs en un pays comme la France, assez spirituel pour siffler toujours les gendarmes en applaudissant fidèlement les voleurs. Je ne puis que louer de tout mon cœur les hommes de grand talent qui se sont donné la mission de réhabiliter l'agent de police. Il était temps de flétrir l'innocence incurable du suffrage universel se faisant le complice des meurtriers et des filous pour accabler ces modestes soldats qui gardent vaillamment le repos de nos nuits et n'ont pas même, pour compenser la dérisoire modicité de leur paye, l'appoint de la considération publique.

Mais, entre les réhabilitations équitables et les fusées d'une complète apothéose, il y a de la marge, et peut-être n'était-il pas nécessaire de remplacer le chapeau que messieurs les inspecteurs de la sûreté portent dans la vie réelle par une trop fulgurante auréole.

Pour plaire, nous sera-t-il répondu, il faut exagérer dans un sens comme dans l'autre.

Ceux qui disent cela mentent, insultant à la fois les écrivains et le public.

Ma religion est qu'on peut plaire en disant l'exacte vérité; ma croyance est que nous heurtons tous les jours sur le trottoir des réalités bien autrement curieuses et bizarres que n'en peut inventer l'exagération même de ceux qui se battent les flancs pour étonner les naïfs.

Saladin, comédien de petite venue, mais très soigneux et très habile, profitait tout uniment d'un courant. Il exploitait la mode du détective.

Après avoir examiné madame la duchesse le temps voulu pour produire son effet, il prit le siège qu'on lui indiquait et tira de sa poche un assez vaste portefeuille en même temps qu'un objet enveloppé dans du papier qu'il remit entre les mains de madame de Chaves.

—Voici d'abord le bracelet de Petite-Reine, dit-il.

La duchesse à ce nom devint pâle comme une morte. Le tonnerre, éclatant dans la chambre, n'eût pas produit sur elle un pareil effet. Elle chancela sur son siège et murmura:

—Quoi, monsieur! vous savez?...

—Je suis Renaud, répondit Saladin d'une voix basse et brève.

Il se mit en même temps à feuilleter rapidement son carnet.

—Rue Lacuée, n° 5, dit-il en prenant un premier carré de papier: Madame Lily, dite la Gloriette, dix-huit à vingt ans, très jolie, conduite bonne, enfant dont on ne connaît pas le père; nom de l'enfant: Justine, mais plus souvent appelée Petite-Reine dans le quartier... Contestez-vous?

La duchesse le regardait bouche béante.

—Vous ne contestez pas, reprit Saladin, c'est exact. Il choisit un autre carré de papier.

—Fin avril 1852, reprit-il, mère et fille entrées dans une baraque de la foire, place du Trône. Voiture prise à cause de la pluie...

Madame de Chaves l'interrompit par un cri de stupéfaction.

—Quoi! même ces détails! balbutia-t-elle. Saladin lui imposa silence d'un signe de tête.

—Je suis Renaud, répéta-t-il pour la seconde fois.

Et il ajouta de sa voix glacée qui n'avait point d'inflexions:

—Voiture procurée par un jeune garçon, avaleur de sabres de son état. Quatorze ans. Nom: Saladin.

Il changea de carré de papier.

—Journée du lendemain très chargée. Faits principaux: départ de la jeune mère pour Versailles; Petite-Reine confiée à une femme nommée la Noblet et portant aussi le sobriquet de la Bergère, dont le métier était de promener les enfants pauvres au Jardin des Plantes. Le nommé Médor, aide de la femme Noblet, laisse approcher des enfants une sorte de mendiante qui cache sa figure sous un vieux bonnet à voile bleu. Homme déguisé: ce même jeune garçon qui avait procuré la voiture la veille au soir...

—Etes-vous sûr de cela? s'écria Lily qui haletait.

—Je suis sûr de tout ce que je dis, répondit sèchement Saladin. J'ai interrogé moi-même le jeune garçon qui est maintenant un homme.

—Mais ma fille! fit la duchesse avec explosion. Ma fille est-elle vivante?

Saladin jeta son carré de papier et sembla faire un choix parmi ceux qui restaient dans son carnet.

—Vous n'avez pas encore regardé si le petit bracelet est bien le vôtre, dit-il tranquillement.

C'était vrai, les mains tremblantes de madame de Chaves déplièrent l'enveloppe.

—C'est lui! s'écria-t-elle en portant le bracelet à ses lèvres, c'est bien lui, et ma fille...

—Permettez, madame, interrompit Saladin, ne nous égarons pas. Petite-Reine avait deux bracelets semblables, un que vous possédiez, un autre qu'elle avait emporté...

—Et celui-là?...

—C'est celui qu'avait emporté Petite-Reine. Lily tendit ses mains jointes qui tremblaient.

—Alors, elle vit, balbutia-t-elle. Elle vit!... car vous n'auriez pas voulu vous jouer ainsi du cœur d'une mère!

Les yeux ronds et fixes de Saladin se relevèrent sur elle.

—Procédons par ordre, s'il vous plaît, fit-il d'un ton d'autorité. Quand il en sera temps nous arriverons à ce qui regarde madame votre fille.


IV

Saladin fait un roman

L'instant d'auparavant, madame de Chaves n'aurait pas cru que son étonnement pût augmenter, mais elle bondit sur son siège à ces derniers mots prononcés par Saladin: «...madame votre fille».

—Ma fille! s'écria-t-elle, mariée!... mais c'est une enfant! Puis, retournée subitement par la grande joie qui envahissait son cœur, elle ajouta d'une voix tremblante:

—Elle vit donc, puisqu'elle est mariée! Oh! qu'importe cela! qu'importe tout le reste! monsieur! monsieur! demandez-moi ce que vous voudrez, ma fortune, mon sang! mais dites-moi quand je verrai ma fille!

Saladin lui adressa le signe que les pédagogues font aux enfants pour réclamer le silence.

—Procédons par ordre, répéta-t-il après avoir trouvé dans son carnet le carré de papier qu'il cherchait; jusqu'à présent vous ne contestez pas?

—Tout ce que vous avez dit, répliqua Lily qui le suppliait du regard, est la vérité même, et il a fallu un miracle d'habileté...

—Je suis Renaud, dit pour la troisième fois Saladin.

—Monsieur le duc de Chaves, continua-t-il reprenant la lecture de ses notes, grand de Portugal de 1er classe, chargé d'une mission particulière de l'empereur du Brésil, mêlé à tout cela indirectement. Était à la représentation de la foire. Était au Jardin des Plantes. Offrit des primes en argent à la police de Paris. Détermina la Gloriette à partir avec lui pour l'Amérique.—Lacune.

«Vous remplirez les lacunes, s'interrompit ici Saladin; c'est nécessaire pour ma gouverne.

En même temps, il feuilleta rapidement son carnet et arriva jusqu'aux dernières pages, où il prit un carré qui contenait seulement ces mots:

—Lacune. Retour en France. Duc marié à la Gloriette. Voyage dans les départements.

Enfin un dernier papier disait:

—Soupçons. Fausse absence dudit monsieur de Chaves. Aujourd'hui, 19 août 1866, monsieur de Chaves revenu secrètement pour surprendre sa femme. Embuscade.

—C'était hier! murmura la duchesse. Saladin poursuivit sans répondre:

—La voit partir à cheval avec le jeune comte Hector de Sabran, Grand-Hôtel, chambre 38.

La duchesse était muette de stupeur. Saladin ferma brusquement son carnet.

—Je vous prie, dit-il, de compléter brièvement et clairement ce qui concerne monsieur le duc de Chaves. Quand vous connaîtrez mieux la position où je suis vis-à-vis de vous, vous comprendrez que ma conduite dans toute cette affaire doit être dirigée par les renseignements les plus positifs.

Saladin rapprocha son siège, mouilla le bout d'une mine de plomb et fixa un carré de papier sur la couverture de son carnet, en homme qui va prendre des notes.

Le premier instinct de la duchesse fut d'obéir tout de suite et aveuglément.

Aucun doute n'était en elle; on peut dire qu'elle était émerveillée et subjuguée. Si elle hésita, ce fut pour se recueillir en interrogeant sa mémoire.

—Y sommes-nous? demanda Saladin d'un ton impatient. Le temps est non seulement de l'argent, mais encore de la vie. J'attends.

Les yeux de la duchesse évitèrent les siens, parce que la pensée de monsieur de Chaves venait de traverser son esprit.

—Comment ignorez-vous une partie de la vérité, murmura-t-elle, vous qui avez appris des choses si difficiles à connaître?

Saladin eut un sourire.

—Nous voilà qui raisonnons, dit-il. Je veux bien raisonner, pourvu que cela ne dure pas plus de trois minutes. Je sais les choses que j'ai cherché à savoir, et ces choses-là n'étaient pas des plus faciles à deviner. Quant au reste, j'ai épargné ma peine, parce que j'avais la certitude de tout apprendre par vous.

—Si je ne pouvais..., commença la duchesse.

—Vous pouvez, interrompit Saladin, puisque c'est votre propre histoire, et il est impossible qu'aucune force humaine enchaîne votre langue, quand je vous dis: je veux que vous parliez!

Il s'exprimait avec emphase, mais sans élever la voix. La duchesse dit après un silence:

—C'est mon histoire, en effet, mais c'est aussi l'histoire d'un autre. Ai-je le droit de révéler un secret qui ne m'appartient pas?

Saladin croisa ses bras sur sa poitrine.

—C'est le secret de l'autre que je veux connaître, dit-il, c'est l'autre qui est le maître ici; c'est de l'autre que dépend le sort de votre fille, et vous êtes trop mère pour ne pas comprendre que le sort de votre fille seul m'intéresse.

—Elle sera heureuse..., s'écria madame de Chaves. Elle allait poursuivre, Saladin ne la laissa pas achever.

—Auriez-vous défiance? demanda-t-il avec une dignité sobre qui prouvait son vrai talent de comédien.

—J'ai peur, murmura la duchesse.

—De moi?

—Non, de lui.

La duchesse, en prononçant ces derniers mots, appuya son mouchoir sur ses lèvres, comme si elle eût voulu se bâillonner elle-même.

Le visage de Saladin changea, exprimant pour la première fois une nuance qui n'était point dans son rôle; son regard eut de l'étonnement et de la contrariété.

—Ne vous aime-t-il pas en esclave? demanda-t-il.

—Il m'a aimée, répondit tout bas madame de Chaves.

La main de Saladin se posa sur son bras.

—J'ai besoin de tout savoir, dit-il en faisant son accent impérieux, non pas pour moi, mais pour elle.

—Pour elle! répéta la duchesse, dont la voix chevrotait, brisée par les larmes, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai pensé, tout ce que j'ai souffert depuis tant d'années, croyez-vous donc que ce ne soit pas pour elle! Les livres et les hommes disent: avec le temps, on oublie... Le temps a passé, je n'ai rien oublié. En ce moment où Dieu fait luire à mes regards un espoir qui m'éblouit le cœur, il me semble que je deviens folle. Je vous crois, tout ce que vous dites est vrai, mais se peut-il que j'aie jamais cette joie de sentir ma fille dans mes bras et d'avoir son front sous mes lèvres! J'ai vécu pour cela, uniquement pour cela; sans cela je n'aurais même pas eu besoin d'aller au-devant de la mort; la mort m'aurait prise bien vite. J'ai travaillé, j'ai combattu, j'ai espéré en dépit même du désespoir qui me torturait l'âme... Et maintenant tout s'éclaire à la fois à l'improviste! Hier, il n'y avait autour de moi que ténèbres, et j'aurais donné mon sang pour connaître la route où elle passa tel jour de tel mois, il y a dix ans, que sais-je! pour deviner un rien, pour acquérir le plus vague de tous les indices. Au lieu de cela, c'est une certitude. Dieu m'accable d'un si grand bonheur que ma raison se refuse à le comprendre. Vous voilà, vous, un inconnu, vous venez à moi par une porte mystérieuse et qui fait songer aux miracles, vous me dites ce qui s'est passé exactement, minutieusement, comme si vous racontiez une page d'histoire.

«Les noms de l'enfant, vous me les répétez, les faits les plus indifférents, vous les avez recueillis, et il semblerait que vous étiez autour de nous, voici quatorze ans, depuis l'heure malheureuse où j'entrai dans la cabane des saltimbanques avec ma chère petite jusqu'au moment plus cruel où elle me fut enlevée. Je sais qu'il y a des merveilles dans cet art de tout savoir et de tout deviner, je sais que l'œil de la police perce les ténèbres les plus épaisses, mais au nom du ciel, ne vous fâchez pas contre moi: je suis une pauvre femme bien faible et bien ébranlée. L'habileté qui sert à découvrir peut aussi servir à tromper...

«Oh! pitié! pitié! s'interrompit-elle, je n'ai pas voulu vous offenser, monsieur!

—Madame, prononça froidement Saladin, j'ai pitié, mais vous ne m'avez pas offensé. Il faut aux grandes émotions de la femme un calmant: la plainte ou les larmes. Les minutes sont précieuses pour moi, et cependant, je ne vous ai pas interrompue. D'autres l'eussent fait à ma place, madame, car je suis maître absolu de la situation; j'ai des droits, et vous l'avez bien deviné, quoique aucune allusion à ce sujet ne soit tombée de votre bouche, j'ai des droits égaux, supérieurs même à ceux d'une mère.

Un effroi mortel, où il y avait de la haine, se peignit sur les traits de Lily, qui baissa les yeux vivement. Saladin vit et comprit.

—Cela devait être, prononça-t-il à voix basse; si nous ne sommés pas unis par le plus tendre de tous les sentiments: le lien filial, nous serons des ennemis irréconciliables!

—Vous êtes le mari de ma fille! balbutia la duchesse sans relever les yeux.

La physionomie de Saladin exprimait en ce moment une nuance d'embarras. Peut-être n'eût-il point voulu abattre si tôt cette grosse carte, qui était un des principaux atouts de son jeu. Certes il avait fait ce qu'il avait pu pour que ce mensonge sautât aux yeux comme l'évidence, mais il aurait voulu choisir son heure et profiter à son gré de l'effet produit.

—Madame, dit-il en changeant de ton, dans notre intérêt à tous les trois (et il souligna ce chiffre) je devrais montrer plus de fermeté; mais je suis gentilhomme, et, pour la première fois depuis bien longtemps, je ressens comme aux jours de ma jeunesse la faiblesse du gentilhomme en face des larmes d'une femme. Vous êtes sa mère; j'abdique le droit que j'ai de commander et je vais plaider ma cause comme si c'était à moi d'employer la prière. Écoutez-moi, je serai bref; vous allez savoir en face de qui la volonté de Dieu vous a mise.

La duchesse releva sur lui ses beaux yeux qui remerciaient timidement. Tout répit, à cette heure, était précieux pour elle.

Saladin se recueillit un instant, puis, après avoir économisé son souffle comme il faut faire pour avaler un sabre de taille inusitée, il parla ainsi:

—Mon père, margrave ou marquis de Rosenthal (Silésie prussienne), occupait un haut grade dans l'armée et s'était marié à une noble Polonaise, la princesse Bélowska. Il habitait Posen dont il était second gouverneur militaire, pendant que je faisais mes humanités à l'université de Breslaw.

«Lors des grands troubles qui agitèrent la Pologne prussienne, mon père demanda son changement à cause de sa femme qui était parente de la plupart des chefs insurgés; la cour de Berlin refusa durement, et mon père fut obligé de garder son commandement.

«J'avais fait un voyage à Posen, pendant les vacances de 1854, pour venir embrasser ma famille. Il y avait de l'agitation dans la maison; ma mère, qui était d'habitude, une femme sédentaire, presque uniquement occupée de ses devoirs de religion, faisait de longues absences; la voiture était sans cesse attelée, et plus d'une fois j'entendis mon père lui dire:

«—Madame, vous serez la cause de notre ruine.

«Une nuit, je fus éveillé par un bruit qui se faisait dans la cour de notre maison. Deux voitures arrivèrent l'une après l'autre et les pas de plusieurs hommes sonnèrent dans les corridors.

«À dater de ce moment, ma mère reprit sa vie d'autrefois, mais mon père n'en parut pas moins inquiet pour cela. Il y avait des allées et des venues nocturnes, et l'impression que je recevais du sourd mouvement qui m'entourait était que des hôtes mystérieux habitaient notre demeure.

«On s'occupait beaucoup, dans la ville, du major général lithuanien Gologine, qui, après le combat de Grodno, avait fait une trouée en avant et passé notre frontière, au lieu de fuir vers le nord. On disait qu'il devait être réfugié aux environs de la ville avec son état-major.

«Le jour même où je devais monter à cheval pour quitter la maison paternelle et retourner à mes études, une estafette du gouvernement apporta à mon père l'ordre de se rendre chez le baron Koeller qui commandait la province; il n'eut pas la permission de communiquer avec sa femme, et, comme je m'avançais jusqu'à la porte cochère pour le voir sortir, je reconnus qu'un cordon de fusiliers cernait notre demeure.

«Les choses vont vite chez nous, en Prusse, dès qu'il s'agit de conspirations, surtout quand elles ont rapport à la Pologne.

«Je n'ai jamais revu ma mère, qui pourtant ne passa point en jugement. On publia la nouvelle qu'elle était morte dans son lit. Mon père fut passé par les armes sur la grande place de Posen, condamné légalement par un conseil de guerre.

«La veille on avait fusillé, dans la plaine, Gologine et son état-major, au nombre de treize officiers, dont trois colonels.

«Moi, je fus conduit de poste en poste par les dragons jusqu'à Aix-la-Chapelle, et de là déposé à la frontière de Belgique, avec défense de rentrer sur le territoire prussien.

«J'avais dix-huit ans, il me restait quelques frédérics d'or en poche; je me sentais orphelin et je ne connaissais personne au monde qui s'intéressât à mon sort.

«Ce n'est pas mon histoire que je vous raconte ici, madame, et je passe sur mes pauvres aventures pour arriver à ce qui vous concerne.

«Pour vivre, je m'étais fait comédien, et je courais la province, gagnant à peine de quoi n'être pas tout nu, en mangeant maigrement.

«C'était un soir d'été, en l'année 1857, il y a de cela neuf ans. J'allais à pied entre Alençon et Domfront, portant au bout d'un bâton mon léger bagage, qui était toute ma fortune, les jours commençaient à être plus courts, on arrivait à la fin de septembre.

«Vers six heures du soir, à deux lieues d'un gros bourg où je comptais passer la nuit et dont je ne me rappelle plus le nom, j'entendis sur la marge de la route un cri plaintif, un cri d'enfant. Je m'approchai: c'était une petite fille de six à sept ans qui était tombée, comme elle me le dit, d'une voiture de saltimbanques, tandis qu'elle jouait sur la galerie de derrière, et s'étant évanouie sur le coup n'avait pu appeler à son aide. Elle était blessée aux deux jambes assez grièvement, et c'est à cause de cette blessure que je ne pus rejoindre la troupe de saltimbanques à laquelle l'enfant appartenait. Je fus, en effet, obligé de m'arrêter au bourg le plus voisin, où elle se mit au lit, pour y rester deux semaines.

«Certes, dans la position où j'étais, personne n'aurait pu me blâmer de confier cette enfant à la charité publique, mais je suis le fils de mon père et de ma mère qui donnèrent leur vie pour secourir des malheureux.

La duchesse lui tendit silencieusement la main: elle avait les larmes aux yeux.

—Et puis, reprit Saladin en s'animant plus qu'il ne l'avait encore fait, elle était si merveilleusement jolie, cette petite, ses grands yeux bleus me remerciaient si bien que je me pris à l'aimer comme si elle eût été ma jeune sœur ou ma fille.

—Merci! murmura la duchesse d'une voix étouffée, oh! merci! Dieu vous récompensera.

—Dieu me récompensa, répondit Saladin en souriant, puisque je résolus ce problème de ne pas mourir de faim avec ma protégée. Dans les longues heures que je passai près de son lit de souffrance, nous causâmes; nous causâmes beaucoup. Peut-être n'avons-nous jamais causé si bien depuis, car, plus tard, à mesure qu'elle creusait ses souvenirs, elle s'égarait de plus en plus, tandis qu'à ce moment où elle ne cherchait pas, quelques paroles vraisemblables, sinon précises, lui venaient de temps en temps aux lèvres.

«Je sus ainsi qu'elle n'était pas née chez les saltimbanques, qu'il y avait une sorte de mur, obstruant sa mémoire, au-delà duquel elle cherchait en vain à connaître le passé.

«Elle s'était éveillée; c'était son mot, vers l'âge de trois ans, au milieu de gens et d'objets qui ne lui étaient point familiers; mais cette impression avait été faiblissant à mesure qu'elle s'était habituée à ses nouveaux protecteurs.

«Ceux-ci n'avaient point de méchanceté; ils la battaient seulement un peu pour lui apprendre des tours de force.

La respiration de Lily s'arrêta dans sa poitrine.

—Dans nos pays allemands, reprit Saladin, elles sont nombreuses les histoires d'enfants enlevés par les bohémiens et les Tsiganes. Je connaissais bien cela, et je reconstruisis aisément la pauvre histoire de ma petite amie.

«Seulement, comme l'esprit va naturellement vers le grand, je me figurai d'abord, à cause de l'élégance de ses formes et de sa beauté aristocratique, qu'elle devait être l'enfant de quelque grande famille.

«Cette opinion qui se trouvait être fausse en ce temps-là, puisque c'est seulement plus tard que vous êtes devenue une grande dame, servit du moins à faire naître et fortifier en moi l'idée de retrouver les parents de l'enfant.

«Nous autres Prussiens, quand nous avons une idée, nous y tenons fortement et les obstacles ne nous arrêtent point.

«Je vins à Paris avec ma petite amie que j'appelais Maria, du nom de ma mère; j'écrivis à Posen pour la première fois, demandant secours à des parents éloignés et à ceux qui avaient été les clients de ma famille.

«Je reçus de l'argent et des encouragements car, là-bas, on n'oublie pas ceux qui souffrent, et plusieurs lettres m'annoncèrent même qu'on s'occupait de faire rapporter ma sentence d'exil.

«Mes amis allaient trop loin; il ne me convenait déjà plus de mettre à profit leur bon vouloir. Mon idée avait grandi en moi à la taille d'une passion.

«Et je suivais mon travail avec la patience d'un Huron cherchant des traces sur le sentier de la guerre.

«Je passai un an et un mois à promener Maria dans Paris, lui faisant examiner tour à tour chaque objet, surtout chaque aspect ou chaque paysage. Elle ne reconnaissait rien. Ce fut le treizième mois seulement, et cela peut vous donner la mesure de ma patience, que j'obtins dans la même journée deux chocs successifs qui furent pour moi le premier trait de lumière appréciable.

«Au Jardin des Plantes d'abord, où jamais je ne l'avais conduite, elle me parut inquiète, incertaine. Comme je l'examinais avec un soin minutieux, je la vis rougir et pâlir.

«Des enfants jouaient dans le bosquet qui longe la rue Buffon; elle fit un mouvement comme pour courir vers eux...

La duchesse écoutait avec une passion croissante, et son âme passait dans son regard qui dévorait monsieur le marquis de Rosenthal.

—Ce fut tout, continua celui-ci, et cela s'évanouit comme un éclair. Je fis sortir Maria par la rue Buffon, et je la conduisis aux environs, sur le boulevard de l'Hôpital et sur le quai de la Gare. Je n'obtins aucun résultat.

«Comme nous arrivions à la place Valhubert, son regard s'éclaira vaguement. Nous traversâmes le pont d'Austerlitz et j'entendis sa respiration se presser dans sa poitrine.

«—Reconnais-tu quelque chose? demandai-je.

«Elle poussa un petit cri, ses yeux dilatés se fixèrent sur une danseuse de corde qui travaillait au bord de l'eau en face de la rue Lacuée.

—Mon Dieu! Mon Dieu! murmura Lily dont les mains se joignaient convulsivement.

—Je vous fais languir, n'est-ce pas? dit Saladin avec bonté; mais je ne puis aller plus vite que le vrai. Ce fut encore tout, et il me semble que l'instant d'après Maria s'étonnait de sa propre émotion.

—Pauvre enfant! dit la duchesse. Elle était si petite!

—J'avais heureusement plus de patience que vous, madame, continua Saladin. Je restai frappé vivement. Je compris que ce n'était plus aux impressions de l'enfant qu'il fallait m'adresser, du moins pour le moment, mais à un système de recherches et d'investigations qui devait avoir pour point de départ son émotion d'une minute.

«Je me disais: la vue de sa mère éveillerait sans doute complètement ses souvenirs, je me disais encore, comme les enfants jouant à cache-cache: je brûle! je suis bien sûr que la mère doit être près d'ici.

«La pauvre Maria passa deux mauvaises semaines, presque toujours seule à la maison; moi j'employai ce temps à fouiller le quartier Mazas de fond en comble.

«Un jour, en rentrant dîner, je lui dis:

«—Bonjour, Justine.

«Ses yeux s'ouvrirent tout grands, comme ils avaient fait quand nous avions aperçu la danseuse de corde.

«—Bonjour, Petite-Reine, dis-je encore.

«Elle baissa ses longues paupières bordées de soie et sembla chercher en elle-même.

«Puis elle me demanda:

«—Pourquoi me dites-vous cela, bon ami?

La duchesse, qui s'était levée à demi, s'affaissa de nouveau sur son fauteuil.

L'excellent Saladin sourit encore et murmura:

—Madame, votre espérance est encore trompée; vous avez cru que nous étions au bout de nos peines... Et cependant, si tout eût été fini ce jour-là, le jeune marquis de Rosenthal ne se serait jamais appelé monsieur Renaud, agent de police.


V

Saladin voit le pied d'un Habit-Noir

Saladin débitait toutes ces choses avec un aplomb plein de calme et son accent allemand qu'il n'exagérait jamais donnait à son récit une saveur particulière.

Il avait trouvé cet accent tout fait sous le péristyle de la Bourse.

—Je fus bientôt arrêté dans le rayon de mes investigations personnelles, poursuivit-il. En France, il n'est pas permis de faire la police soi-même. J'avais noué des relations au commissariat du quartier Mazas, et je m'informai auprès d'un inspecteur s'il me serait possible d'entrer à la préfecture sous un nom d'emprunt qui mît à l'abri la noblesse de mes ancêtres.

«Il fallait en arriver là ou abandonner la recherche qui me tenait si fort au cœur. J'avais découvert, en effet, il est à peine besoin de le dire, que la mère de ma petite Justine avait quitté le quartier Mazas depuis nombre d'années.

«En Allemagne comme en France nous avons nos préjugés contre la police, mais la fin justifie les moyens, et je crois que s'il avait fallu m'affilier à des malfaiteurs pour conquérir le bonheur de Petite-Reine, je n'aurais pas hésité un instant.

«On soumit le cas à un gros bonnet de la sûreté qui avait la réputation de jauger les gens d'un coup d'œil. Il répondit d'abord que tous les marquis étaient des imbéciles, et qu'il n'avait pas besoin d'un fainéant dans sa boutique, puis il voulut me voir par curiosité, disant qu'un marquis comme moi devait être une drôle de bête.

«Je lui fus présenté; il me fit subir un examen de trois quarts d'heure, dans lequel je lui rendis compte des moyens que j'avais employés pour constater l'identité de Petite-Reine.

«—C'est naïf comme tout, me dit-il, mais c'est joli pour un jeune homme qui n'est pas de l'état et n'en a pas les outils.

«Il m'invita à dîner, non sans me faire sentir le prix de cette condescendance et me lança dès le soir même dans une histoire à faire dresser les cheveux.

«Il s'agissait de la bande connue sous le nom des Habits Noirs qui disparaît de temps en temps pour revenir toujours, dénoncée par ses crimes.

«Selon la coutume de l'association, les Habits Noirs, après avoir volé et assassiné une riche veuve du quartier Saint-Lazare, avaient jeté dans les jambes de la justice un prétendu coupable que les preuves accumulées avec soin accablaient.

«C'était aussi complet que l'affaire de l'armurier de Caen, ce pauvre André Maynotte, qui disait lui-même à ses juges: «Je suis innocent, mais si j'étais chargé de me juger moi-même, je crois que je me condamnerais.»

«Il y avait un neveu de la veuve, mauvais sujet, brutal, ivrogne, qui devait hériter d'elle et l'avait menacée.

«Grâce à moi, le truc des Habits Noirs fut découvert (je vous demande pardon, madame, d'employer de pareilles expressions devant vous), et du même coup ma réputation fut faite. Seulement les Habits Noirs courent encore.

«On ne me foula point, on me laissa suivre ma pente naturelle, et je ne fus appelé à faire de la police active que dans les grandes occasions.

«Sans me vanter, je vous aurais retrouvée plus tôt si vous aviez été en France; mais au bout de cinq ans, sachant absolument tout ce que je voulais savoir et me trouvant en face du vide, puisque ma science n'aboutissait à rien, je donnai ma démission à la sûreté et je m'embarquai pour l'Amérique avec Justine.

«Je dirais que j'ai perdu là plus de deux ans s'il n'était certain que les voyages forment beaucoup un jeune homme. Justine et moi, nous ne manquions de rien, parce que j'étais chargé là-bas de représenter les intérêts commerciaux de plusieurs grandes maisons de France.

«Je dois avouer que mes recherches au Brésil furent couronnées d'un médiocre succès. Je ne pouvais vous y trouver, puisque vous n'y étiez plus, mais en bonne police j'aurais dû tomber sur vos traces.

«Il n'en fut pas ainsi, et à mon retour en France le nom de Chaves, sans m'être tout à fait indifférent, puisque je l'avais inscrit dès longtemps dans mes notes, n'éveillait en moi que de vagues suppositions.

«Il y avait une raison à cela, madame, et vous l'avez déjà devinée, si vous connaissez le cœur humain. La tiédeur avait succédé à la passion dans mes recherches, ou plutôt la passion s'était portée ailleurs, et au lieu de l'ardent désir que j'avais autrefois, peut-être éprouvais-je une sorte de crainte de me rencontrer face à face avec l'objet de mes recherches: la mère de Justine.

«Justine avait quinze ans; Justine, admirablement belle et pure, me laissait voir naïvement l'attrait qui l'entraînait vers moi.

«Je n'ai pas l'âge d'être son père.

«Au moment où je suis tombé sur vos traces, madame, Justine et moi nous étions sur le point de partir pour l'Allemagne. Mes amis ont en effet obtenu de Sa Majesté la révocation de la sentence d'exil lancée contre un enfant innocent, et si je ne suis pas sûr de recouvrer tous les biens de ma famille, j'ai du moins la certitude de procurer à ma jeune épouse, au sein de ma patrie, une existence honorable et indépendante.

Saladin arrondit son débit pour prononcer cette phrase fleurie. Il était manifestement content de lui-même et regardait madame de Chaves d'un air vainqueur.

Celle-ci, au contraire, semblait avoir perdu la profonde émotion qui l'avait agitée pendant la plus grande partie du récit. Ses beaux sourcils étaient froncés légèrement et les plis de son visage indiquaient le travail de la réflexion.

—J'ai dit! prononça pompeusement Saladin. Etes-vous contente de moi, madame?

Lily lui tendit la main de nouveau, mais évita de répondre à sa question.

—Monsieur le marquis, dit-elle, je serais malvenue à élever l'ombre d'un doute sur ce que vous venez de m'apprendre, mais je suis mère et mon trésor est entre vos mains; pardonnez-moi si j'attends avec quelque frayeur les conditions que, peut-être, vous voudrez m'imposer.

—Madame, répliqua Saladin avec une dignité de plus en plus marquée, ma vie entière répond à cette inquiétude. Je suis gentilhomme, il m'est pénible de vous le répéter, et à l'heure où j'épousais la pauvre orpheline, recueillie par moi sur la grande route, j'avais les moyens de donner à ma femme le pain de chaque jour et le respect de tous.

—Vous êtes un galant homme, monsieur le marquis, prononça doucement madame de Chaves, que dominait toujours une secrète préoccupation; m'est-il permis de vous interroger?

—Faites, madame, répliqua Saladin, cachant son trouble sous un redoublement de fierté.

Madame de Chaves sembla chercher ses paroles.

—Après tant d'années, dit-elle, tout change et rien ne reste de ce qui était l'enfant au berceau... rien...

Elle hésitait et tenait les yeux baissés. Si elle avait regardé Saladin en ce moment, elle aurait vu son masque immobile s'éclairer d'une soudaine lueur.

La question qui était sur les lèvres de madame de Chaves et qu'il devinait déjà était de celles qu'il avait notées.

Entre toutes les questions qu'il attendait c'était celle-là, très certainement, qui lui préparait la plus triomphante réponse.

Il garda le silence et madame de Chaves poursuivit avec effort:

—Votre tâche était deux fois difficile. Il ne s'agissait pas seulement de retrouver la mère, il fallait encore que la mère reconnût dans la belle jeune femme présentée par vous l'enfant qui marchait à peine... Avez-vous songé à cela?

Ses yeux se relevèrent lentement; ceux de Saladin étaient fixés sur elle.

—J'y ai songé, répondit-il.

—Et le moyen d'arriver à cette reconnaissance, vous l'aviez?

—Si je ne l'avais pas eu, répondit Saladin, je n'aurais même pas risqué les premiers pas sur cette route hérissée d'obstacles.

Une vive rougeur couvrait les joues et le front de madame de Chaves.

—Dites, fit-elle, oh! dites, je vous en prie!

—Pourquoi le dire, répondit Saladin, de plus en plus impassible, puisque vous le savez aussi bien que moi?

—Je veux que vous parliez? s'écria la duchesse avec force. Tout dépend du mot que vous allez prononcer!

Elle retenait son souffle pour écouter mieux. Saladin sembla jouir un instant de ce grand trouble qui la mettait à sa merci, puis il prononça lentement:

—Dieu l'avait marquée, madame.

—Ah!... fit la duchesse en un cri éclatant.

Saladin poursuivit:

—Il n'y avait que moi près d'elle, quand je la relevai blessée, presque mourante. Je dus remplir tous les devoirs d'un homme de l'art et donner à l'enfant les soins d'une mère. Votre fille, madame, avait entre l'épaule et le sein à droite, ce qu'on appelle une envie: une cerise rose et veloutée que vous dûtes baiser bien souvent...

—Et elle l'a encore? balbutia Lily dont tout le corps tremblait.

—Elle l'avait encore ce matin, répondit Saladin avec un sourire qui n'était pas exempt de fatuité.

On se perdrait à vouloir exprimer les sentiments complexes ou même contraires qui peuvent frapper une âme dans un seul et même instant.

La duchesse fut blessée violemment par le sens de cette réponse et surtout par le sourire qui l'accompagnait, et pourtant, soulevée, en quelque sorte, par une passion supérieure, par la joie immense qui exaltait tout son être, elle quitta son siège en chancelant et ouvrit ses bras pour dire avec transport:

—Je vous crois! oh! je vous crois... où est-elle?

Saladin fut magnifique de sang-froid.

—Chère madame, dit-il sans perdre son sourire et en lui prenant les deux mains très affectueusement pour l'aider à se rasseoir, la question n'est pas de savoir si vous me croyez ou si vous ne me croyez pas. Je n'ai jamais eu l'ombre d'un doute à cet égard.

—Où est-elle? répétait la duchesse comme une folle, où est-elle?

Saladin eut encore son geste de maître d'école.

—Ne nous égarons pas, dit-il paisiblement. Elle est en un lieu où sa mère l'embrassera bientôt, si je le veux, mais où personne au monde ne la découvrira, si je ne le veux pas. Je suis Renaud, madame la duchesse, quand il s'agit de chercher ou de cacher: aussi habile à l'un qu'à l'autre de ces jeux. Vous me permettrez de vous rappeler qu'avant de faire cette confession loyale, à laquelle rien ne m'obligeait, j'avais eu l'honneur de vous adresser une importante question.

La duchesse passa la main sur son front; ses idées vacillaient.

—C'est vrai, murmura-t-elle, je me souviens.

Elle regarda Saladin, comme pour éclairer sa mémoire, et baissa les yeux tout de suite. Quoi qu'elle en eût, cet homme lui faisait répugnance et peur.

Certes elle était encore bien incapable d'analyser le monde d'impressions qui était en elle; deux courants opposés la poussaient. Elle était en face d'un gentilhomme que sa fièvre eût volontiers grandi à la hauteur d'un héros.

Mais depuis deux heures que le héros était là, l'échange mystérieux qui a lieu entre deux âmes, loin de faire naître la sympathie, avait produit l'effet contraire. Monsieur Renaud avait empiété par trop sur le jeune marquis de Rosenthal, et dans la joie de madame de Chaves, la nécessité de lier ensemble la pensée de sa fille retrouvée et la pensée de cet homme mettait une poignante amertume.

—Veuillez me rappeler, dit-elle, ce que vous désirez savoir; ma tête est faible et j'ai besoin d'être guidée.

—La forme la plus commode, répliqua aussitôt Saladin, serait en effet l'interrogatoire, mais je ne me serais pas permis...

—Faites comme vous l'entendrez, interrompit madame de Chaves avec fatigue.

Saladin se hâta de rouvrir son carnet, et continua tout en feuilletant ses notes:

—Je vous rends grâce. Je vois que vous comprenez bien ma situation; j'ai une responsabilité considérable. On n'élève pas une jeune fille, et quand je dis élever c'est pour exprimer mon idée le plus simplement et le plus modestement possible, attendu que Mlle la marquise de Rosenthal... vous pâlissez, madame! Vous déplairait-il d'apprendre que votre fille porte ce titre et ce nom?

—Pardonnez-moi, murmura la duchesse, c'est la première fois que vous les lui appliquez.

—Je vous pardonne, prononça noblement Saladin. J'ai quelque philosophie et je sais faire la part de l'égoïsme jaloux d'une mère. Nous serons, j'en suis sûr, les meilleurs amis du monde, avec le temps. Seulement je vous répète que j'ai conscience d'être responsable et que, sous aucun prétexte, je ne compromettrais jamais l'avenir de celle qui a été à la fois ma fille et ma femme. Causons, s'il vous plaît, de M. de Chaves.

Lily fit de la tête un geste de consentement résigné.

—Je procède selon votre permission, dit Saladin qui avait étalé ses carrés de papier sur le guéridon et qui tenait sa mine de plomb à la main. M. de Chaves était éperdument amoureux de vous... oui, n'est-ce pas? très bien... je prends mes notes. Ce ne sera pas long.

Lily le regardait faire. La prostration la prenait.

—Il était forcé de retourner au Brésil, continua Saladin, il inventa une histoire pour vous engager à le suivre. Quelle histoire?

—Une troupe de bateleurs embarqués au Havre...

—Et emmenant Petite-Reine? Très bien! ce n'est pas fort, mais les gens qui souffrent beaucoup sont crédules. Petite-Reine n'était pas en Amérique, nous savons cela; monsieur de Chaves devenait de plus en plus amoureux, et, en fait d'amour, c'est un diable. Il mettrait le feu aux quatre coins de Paris pour satisfaire un caprice. Comme vous étiez sage, il parla de mariage.

—Il avait parlé de mariage avant de quitter Paris, dit la duchesse.

—Bon! s'écria Saladin. Vous ignoriez qu'il eût une femme?

—Je l'ignorais.

—C'est vraisemblable. Place Mazas, on ne connaît pas, dans ses moindres détails, la chronique des nobles faubourgs. Et comment se débarrassa-t-il de cette pauvre dame?

—J'ai ouï parler de cela longtemps après notre mariage, balbutia Lily: une scène de jalousie...

—Le flagrant délit! Nos codes modernes ont, comme cela, des commentaires très dramatiques.

—Mais savez-vous, s'interrompit-il en prenant à la main un de ses carrés de papier, qu'étant donné le caractère et les mœurs de ce bon M. de Chaves, je n'aime pas beaucoup cette note déjà citée: «Soupçon, fausse absence; aujourd'hui, 19 août 1866, monsieur de Chaves, revenu secrètement—en embuscade pour surprendre sa femme.»

—À la volonté de Dieu, murmura la duchesse.

—Permettez, je n'ai pas achevé: «la voit partir à cheval avec le jeune comte Hector de Sabran, Grand-Hôtel, 38».

Leurs regards se croisèrent. Celui de la duchesse exprimait une haute et sereine fierté.

—Sans doute! murmura Saladin, répondant à ce regard; vous êtes la vertu même, je m'y connais! mais cela ne suffit pas avec un gaillard comme notre grand de Portugal de première classe. Qui sait si l'autre duchesse n'était pas aussi une sainte? Elle est morte, que Dieu ait son âme! vous l'avez remplacée, tâchons de nous bien tenir! L'intérêt de madame la marquise de Rosenthal exige désormais que vous enleviez à monsieur de Chaves tout prétexte de flagrant délit. Je tiens à vous conserver, ma belle-mère.

La duchesse réprima un mouvement de répulsion et dit:

—Hector de Sabran est le propre neveu de mon mari; néanmoins, à la suite des événements d'hier, j'ai cru devoir lui défendre ma porte.

—Des événements! répéta Saladin. Il y a donc quelque chose? Madame de Chaves lui raconta en quelques paroles ce qui s'était passé sur l'esplanade des Invalides.

Saladin parut prendre à ce récit un intérêt extraordinaire. Sa mine de plomb joua énergiquement sur le papier.

—Tiens, tiens! fit-il avec un sourire étrange, son Excellence a été voir mademoiselle Saphir! C'est la meilleure danseuse de corde de la foire. Monsieur de Chaves était-il seul?

—Il était, répondit la duchesse, avec un personnage qui vient fort souvent à l'hôtel depuis quelque temps... depuis que monsieur de Chaves se livre à certaines affaires industrielles.

—Nous reviendrons à ces affaires qui m'intéressent beaucoup, interrompit Saladin. Vous serait-il possible de me dire le nom de ce personnage?

—C'est un Italien. Il se nomme le vicomte Annibal Gioja des marquis Pallante.

Saladin enfla ses joues, et se renversa en arrière sur son siège, sans prendre souci de cacher son profond étonnement.

—Vous le connaissez? demanda la duchesse.

Au lieu de répondre Saladin pensait:

«Les Habits Noirs sont entrés ici avant moi! Notre comédie s'embrouille.»

Madame de Chaves avait croisé ses mains sur ses genoux, et ne songeait déjà plus à la question qu'elle venait de faire.

Saladin, lui, s'enfonçait de plus en plus dans ses réflexions. Il tombait là sur une révélation tout à fait inattendue, et qui devait modifier considérablement son plan.

Son enfance, nous le savons, avait été bercée avec le récit des hauts faits de cette association de malfaiteurs: les Habits Noirs.

Similor, Échalot lui-même, le bon Échalot, parlaient des Habits Noirs avec le poétique respect qu'on doit aux personnages légendaires.

Nous avons dit que l'affaire, l'unique affaire qui avait occupé toute la vie de Saladin se présentait à lui sous diverses formes, une des formes de son affaire impliquait une association avec les Habits Noirs.

Un instant Saladin fut littéralement abasourdi en voyant que les Habits Noirs étaient à son insu dans son affaire.

Son imagination travaillait déjà et il se disait:

«Si monsieur le duc lui-même?... c'est impossible! il est encore trop riche... et pourtant, qui sait? Il joue comme un furieux, il a la folie des femmes et il a tué déjà une fois, à tout le moins... Je saurai demain si Son Excellence est oui ou non un Habit-Noir.»