Il y avait un grand trouble dans l'esprit de notre ami Saladin, d'ordinaire si net et si calme. C'était un garçon intelligent, mais ce n'était pas un homme de génie. Il préférait les routes plates, quelques longues qu'elles fussent, à ces chemins abrupts où l'on est obligé de gravir et de bondir.
Il faut avoir les pieds bien plantés sur un terrain solide et ne subir aucun cahot pour avaler convenablement les sabres.
Il s'était bien attendu à modifier, selon les cas, la tournure élémentaire de sa grande idée, dont la forme suprême eût été son tranquille établissement à lui, le marquis Saladin, en qualité de gendre à l'hôtel de Chaves; mais il avait espéré cela comme on rêve, et ne s'était point fait faute d'attacher plusieurs autres cordes à son arc.
La découverte qu'il venait de faire: un pied d'Habit-Noir, marqué en creux dans le sable de son île, contrecarrait à la fois tous ses divers projets.
On ne peut rien piller, quand on entre le dernier dans une place saccagée.
Il éprouvait pour un peu cette lamentable déception de l'inventeur qui, venant prendre un brevet au ministère, trouverait une épure semblable à la sienne déposée dans les bureaux par autrui.
Et notez que les inventeurs ont tous des idées à la douzaine, tandis que notre malheureux Saladin n'en avait jamais enfanté qu'une.
—Madame, reprit-il, perdant sans le savoir son bel accent de fierté, je bénis la Providence qui m'a inspiré la pensée de multiplier les précautions. Il est impossible que vous ne m'ayez pas compris déjà. Toute cette enquête faite par moi n'avait qu'un but: connaître la position que votre fille retrouvée et reconnue aurait à l'hôtel de Chaves.
—J'ai compris, en effet, dit la duchesse, et j'ai répondu. N'avez-vous plus rien à me demander?
Saladin consulta ses notes pour la forme. Il était singulièrement découragé. Il lui semblait que la duchesse elle-même confessait son impuissance: c'était évidemment une reine déchue.
Au premier moment elle n'avait pas dit: «Amenez-moi ma fille.» Elle avait demandé: «Où est-elle?»
—Vous n'êtes pas la maîtresse ici, murmura Saladin, exprimant d'un mot le résultat de toutes ses réflexions.
La duchesse releva sur lui son regard où il y avait un orgueil triste. Elle était si belle en ce moment qu'il resta comme ébloui.
Il lui parut qu'il ne l'avait jamais vue, et un vague espoir se ranima en lui.
—Monsieur le duc de Chaves a beaucoup souffert, murmura-t-elle après un silence.
Les yeux de Saladin s'aiguisèrent comme s'il eût voulu percer, jusqu'au fond, le mystère de son âme.
Mais la duchesse baissa de nouveau ses longs cils et ne parla plus. Saladin changea de ton encore une fois.
—Madame, dit-il délibérément, je suis venu ici pour vous rendre votre fille. J'ai trouvé d'abord en vous une grande joie, la joie naturelle à une mère; maintenant vous voilà inerte et comme anéantie.
Il semble qu'un obstacle étranger à moi se soit mis entre votre fille et vous. Je ne vous comprends plus, madame, et cependant il faut que je vous comprenne.
—C'est vous-même, répondit Lily, qui avez mis cette tristesse dans ma joie. Au premier moment, j'ai été tout entière au bonheur, au plus grand, au seul bonheur que je puisse encore éprouver sur cette terre. Mais à mesure que vous parliez, j'ai compris qu'un dernier rempart me séparait de ma fille, et je cherche en moi-même les moyens de faire évanouir cet obstacle. J'y parviendrai peut-être, j'y parviendrai sûrement. Que ce soit pour elle ou pour vous, monsieur, vous exigez des garanties. Poursuivez, je vous prie, votre interrogatoire; quand vous saurez tout, absolument tout, je vous montrerai le fond de ma conscience et vous jugerez.
Saladin n'était pas homme à éprouver de l'enthousiasme, néanmoins il se sentit vaguement ému tant il y avait d'amour profond sous la froideur apparente de ces paroles.
Cette femme qui restait maintenant glacée devant lui eût donné, il le sentait, plus que son sang pour un seul baiser de sa fille.
—Nous nous comprenons admirablement, reprit-il, et le nœud de la question est monsieur le duc de Chaves. Si vous croyez devoir me communiquer, à son sujet, quelque chose de nouveau, je vous écoute.
—Monsieur de Chaves, répondit la duchesse d'un ton lent et rassis, est l'homme le meilleur et le plus cruel que j'aie rencontré jamais. Il adore à genoux, il outrage avec une brutalité féroce; sa générosité n'a point de bornes, mais il est cupide à ses heures comme un sauvage bandit de l'Amérique du Sud. C'est un gentilhomme, plus que cela, c'est un très grand seigneur, mais c'est un laquais aussi quand la passion le conseille mal. Je ne sais pas ce qu'un grand amour partagé aurait pu faire de monsieur de Chaves.
—Et il n'a jamais été aimé? murmura Saladin.
—Il a toujours été haï, dit la duchesse avec une sorte de dureté. Saladin croyait qu'elle allait poursuivre, elle fit une longue pause. Il était impossible de voir sans admiration la beauté tragique de son pâle visage.
—Moi qui lui dois beaucoup, reprit-elle avec un douloureux effort, j'ai peur de ses mains où il y a du sang. Ses vices me repoussent, ses fureurs m'épouvantent, et je n'ai jamais pu voir en lui...
Elle s'arrêta encore, mais cette fois, brusquement.
Les yeux de Saladin brillaient.
Il attendit un instant. Quand il vit que la duchesse se refusait à poursuivre, il prit son parti, disant sans trop de regret et d'un ton d'affaires:
—Sa fortune, s'il vous plaît?
—Il est encore très riche, répliqua la duchesse. Sur six termes de paiement réglés après la vente de ses domaines dans la province de Para, il a reçu deux termes seulement.
—À quelle somme se montent ces termes?
—À trois cent mille piastres ou quinze cent mille francs.
—Peste! fit Saladin, c'est un joli denier, et ses domaines devaient faire un beau morceau de terre. Dois-je penser que les deux premiers termes payés ont été dissipés?
—En presque totalité, répondit madame de Chaves. La vie de monsieur le duc est un tourbillon. Les échos de ses folies furieuses arrivent parfois dans ma solitude, mais jusqu'à ce jour j'y ai donné peu d'attention. Il joue et perd comme un insensé; le sourire d'une femme lui ferait prodiguer des tonnes d'or, et il y a en outre sa grande affaire des émigrants: la Compagnie brésilienne.
—Ah! interrompit Saladin, l'histoire où est mêlé ce précieux Annibal Gioja?
La duchesse approuva d'un signe de tête.
—Nous avions dit que nous y viendrions, reprit Saladin, mais avant d'entamer ce chapitre, je désirerais savoir quelles sont les dates de paiement des termes de trois cent mille piastres.
—Je les connais, parce que je les redoute, repartit la duchesse, il y a toujours, vers cette époque, redoublement d'orgies. Le troisième paiement doit avoir lieu ces jours-ci, nous sommes à échéance.
Saladin ne prit point de notes, mais quiconque eût observé sa physionomie aurait pu jurer qu'il n'en avait pas besoin. C'était encore une nouvelle face de l'affaire.
—Arrivons, s'il vous plaît, dit-il, au vicomte Annibal et à la Compagnie brésilienne, cela m'intéresse, quoiqu'il me semble probable que le brillant Napolitain s'occupe encore d'autres choses auprès de Son Excellence.
—L'affaire de l'émigration, répondit madame de Chaves, est une affaire comme toutes celles que nous voyons aujourd'hui. Elle a trait encore à nos biens du Brésil, non pas, bien entendu, aux domaines de la province de Para, déjà vendus, mais à d'autres, plus reculés vers le sud-ouest. C'est une société par actions, dont la fondation a coûté de grosses sommes à monsieur le duc, et qui garantit des terrains labourables aux gens d'Europe qui consentent à s'établir au Brésil.
—Y a-t-il eu déjà, demanda Saladin, un versement opéré sur les actions?
—Je l'ignore, répliqua madame de Chaves.
Saladin rassembla ses notes et les mit en ordre dans son carnet. La duchesse le regardait faire, plus froide que lui, en apparence, désormais.
—J'avais espéré mieux, dit Saladin qui se disposait évidemment à prendre congé; je ne vois pas pour madame la marquise de Rosenthal une garantie suffisante dans la situation qui m'est présentée.
—Et n'ayant pas, ou ne voyant pas cette garantie suffisante, interrompit madame de Chaves sans aucun symptôme d'amertume, vous séparez la fille de la mère...
—Par intérêt pour la fille, acheva Saladin.
—Par intérêt pour la fille, répéta la duchesse, c'est bien ainsi que je l'entends, car autrement ce serait une infamie.
Saladin s'inclina. Il savait bien qu'il ne s'en irait pas sans avoir le dernier mot de madame la duchesse. Celle-ci reprit:
—Vous m'avez mise en garde contre les excès d'un premier mouvement, contre ce rêve que pourrait faire une mère d'appeler à son aide la justice du pays, pour avoir raison d'un mariage illégal, en définitive, puisqu'il fut contracté, sans le consentement des parents, avec une mineure qui venait d'atteindre sa quinzième année.
Saladin sourit.
—Toutes ces questions me sont familières, dit-il, j'y ai songé beaucoup, et quoiqu'il fût possible de répondre judiciairement à une action pareille, j'ai préféré mettre «Mme Renaud» (il appuya sur ce dernier mot) en lieu de sûreté. Elle a peut-être même encore un autre nom, de même que moi, car nous ne sommes pas ici au confessionnal, chère madame. Je vous le dis dans la sincérité de mon cœur: je suis maître de la situation, j'en suis maître dans toute la force du terme. Je trouverais des gendarmes à votre porte, je serais entouré par eux que, du milieu de leur rang, je me retournerais pour vous dire encore: je suis maître de la situation! et la seule chose qui me fâche c'est que la situation ne soit pas meilleure.
—Voulez-vous me laisser voir ma fille? demanda tout à coup madame de Chaves.
Chose véritablement singulière, Saladin n'était pas préparé à cette question, la plus naturelle de toutes. Il fut troublé si visiblement que madame de Chaves se demanda si toute cette longue scène n'était pas une fantasmagorie.
—Je ne vous prie pas de la mettre en mon pouvoir, insista-t-elle pourtant; je ne saurais pas tendre un piège et j'accepte les choses comme vous les avez posées: vous êtes le maître, je vous reconnais pour tel, je vous demande uniquement la possibilité d'embrasser ma fille. Pour cela, je vous paierai le prix que vous voudrez.
—Oh! madame..., fit Saladin en jouant l'offensé.
—Le prix que vous voudrez, répéta madame de Chaves, car nous avons parlé de la fortune de monsieur le duc, mais nous n'avons rien dit de la mienne.
Les yeux de Saladin ne pouvaient pas devenir plus ronds, mais ils s'écarquillèrent. L'affaire entrait encore dans une nouvelle phase.
—Vous ne me direz pas votre secret, poursuivit la duchesse qui s'animait en parlant, je ne saurai pas où est cachée ma fille, ma pauvre chère enfant, sur le sort de laquelle nous discutons ici froidement et pour qui je consentirais à mendier mon pain dans la rue! Nous monterons en voiture, vous me banderez les yeux; je recouvrerai la faculté de voir au moment seulement où je serai en présence de ma fille. Pour cela, je vous le répète, monsieur, et que Dieu me préserve de vous offenser! je vous donnerai ce que vous me demanderez: par contrat de mariage, monsieur le duc de Chaves m'a donné les diamants de sa famille évalués à deux cent mille piastres et la propriété de sa terre de Guarda, dans la province de Coïmbre, en Portugal, qui porte un revenu annuel de cent vingt mille francs.
Saladin dépensait une force de héros à garder son impassibilité. Des gouttes de sueur perlaient sous ses cheveux.
—Madame! madame! dit-il, ai-je si mal réussi à me faire apprécier par vous? je suis le marquis de Rosenthal!
—Vous êtes monsieur Renaud, murmura la duchesse non sans une nuance de dédain. Si vous ne voulez pas, je croirai que vous avez appris par hasard différents épisodes d'une bien triste histoire, je croirai...
Elle s'interrompit et sa voix trembla, tandis qu'elle achevait:
—Je croirai que vous spéculez sur ma fille morte!
Saladin resta un instant étourdi.
La duchesse le mesura du regard et ajouta:
—Répondez ou sortez.
Saladin ne bougea pas, et comme la duchesse se levait, écrasante de dédain, il fit sur lui-même un violent effort.
—Madame! s'écria-t-il, disant pour la première fois la vérité qu'il devait entourer bientôt de nouveaux mensonges, je ne peux pas vous conduire chez votre fille, parce qu'il n'est pas de lieu où puisse vous recevoir votre fille. Nous en sommes arrivés à ce point de parler franchement tous les deux. On ne cache pas aujourd'hui une jeune personne dans les entrailles de la terre, mais sous le masque d'une profession qu'on épaissit encore par un faux nom. Si vous montiez en voiture pour vous rendre chez votre fille, qui sait dans quel humble atelier vous la trouveriez? et entourée de quelles compagnes? Je vous ai dit la vérité, madame, en toutes choses, sauf peut-être en ce qui me concerne personnellement. Ne soyez pas irritée contre moi si j'ai diminué la distance qui sépare un pauvre proscrit allemand de l'héritière d'une grande dame telle que vous. Je suis pauvre, en réalité, voilà où gît mon seul mensonge... et j'ajoute bien vite, car la colère de votre regard me fait peur, tant j'ai de respect pour vous, tant j'ai d'affection pour celle que nous chérissons tous les deux, Justine et moi, j'ajoute bien vite que je vous demande trois jours... est-ce trop? deux jours... et peut-être même moins, non plus pour vous conduire les yeux bandés vers celle que vous avez le droit de voir à visage découvert, mais pour l'amener ivre de bonheur dans vos bras.
Il voyait battre le cœur de la duchesse.
Et certes il avait bien changé de ton depuis la mention faite des deux cent mille piastres de diamants et du domaine de Guarda, dans le pays de Coïmbre, en Portugal.
Il fallait pour qu'il ne tombât pas aux pieds de son opulente belle-mère en lui disant: «Dans une demi-heure, Justine sera sur votre sein», il fallait une impossibilité véritable, et nous verrons bientôt que l'impossibilité existait.
Saladin pouvait être un diplomate assez retors, mais il n'avait pas ce clair coup d'œil qui perce le cœur humain.
Il s'était dit: la première séance se passera en préliminaires.
Comme s'il y avait des préliminaires pour un cœur maternel!
Les choses avaient marché plus vite qu'il ne l'avait cru. Il n'était pas en mesure de livrer.
—Deux jours! répéta la duchesse en se parlant à elle-même: c'est long.
Puis, se tournant vers Saladin, elle ajouta:
—Je vous donne deux jours, monsieur, et puisque vous parlez d'amener ma fille ici, chez moi, je vais ajouter quelque chose aux renseignements que je vous ai fournis sur monsieur le duc de Chaves. Ils sont exacts, seulement, de même que j'avais passé sous silence ma fortune privée, de même j'ai cru devoir taire ma position personnelle vis-à-vis de mon mari. Sachez tout, avant de me quitter: je suis coupable, monsieur, non pas à la façon ordinaire qui pourrait expliquer les soupçons jaloux de monsieur de Chaves, mais coupable à un plus haut degré peut-être, coupable des vices, coupable des folies et des malheurs de celui que j'ai accepté pour époux. Mon pouvoir sur monsieur le duc aurait pu être sans bornes, la tendresse qu'il m'a vouée ressemble à de l'adoration. C'est le chagrin de trouver à ses côtés une froide statue qui l'a jeté tout frémissant de colère et de vengeance au plus profond de l'orgie. Justine, en entrant dans cette maison, peut y trouver un père aussi bien qu'une mère. Il dépend de moi d'arrêter monsieur de Chaves sur la pente de sa ruine, je le sais, j'en suis sûre; bien souvent je me suis reproché de ne l'avoir pas fait; la force me manquait. Mais maintenant, pour ma fille, j'aurai tous les courages; il me semble que je n'aurai même pas besoin de feindre, que mon cœur s'ouvrira et que, pour ma fille, j'aimerai... Si j'aime, monsieur de Chaves fera pénitence à mes genoux, et ma fille aura l'avenir d'une princesse.
Saladin avait remis son carnet sous son bras. L'affaire, qui avait un instant disparu derrière une nuée d'orage, se montrait de nouveau plus brillante que jamais, et chacune de ses facettes étincelait au soleil.
Il y avait de quoi éblouir.
Saladin salua respectueusement la duchesse et lui dit:
—Madame, dans deux jours, et peut-être à demain!
Madame de Chaves, restée seule, tomba dans une sorte d'accablement. Elle essaya de résumer en elle-même cette scène, qui changeait si violemment sa vie, afin d'y retrouver, par l'analyse, des motifs vrais d'espérer ou de craindre, mais elle ne le put. Son intelligence s'affaissait en une écrasante fatigue.
Son cœur au contraire semblait grandir dans sa poitrine, et un vent d'irrésistible triomphe le gonflait.
L'exaltation de sa joie eut le dessus et un torrent de larmes noya sa lassitude.
Elle vint s'agenouiller à son prie-Dieu pour y rester un instant en extase. Les paroles de l'oraison lui manquaient, mais son âme entière s'élançait vers Dieu pour rendre grâces.
—Seigneur Jésus! murmura-t-elle dès qu'elle put parler, et sa voix était douce comme jadis, douce comme le chant des jeunes mères, vous m'avez exaucée. Que vous êtes bon! divinement bon! vous devez entendre le cri de ma reconnaissance, et il me semble que je vous vois sourire... Je ne pleurerai plus, Sainte Vierge, moi qui ai tant pleuré, et des larmes si cruelles! Je vais être heureuse! je vais la revoir!
Elle s'arrêta sur ce mot, pressant son front à deux mains comme si elle eût craint d'être folle.
Et en conscience, elle avait raison, celle-là, de compter sur l'empire de sa beauté pour enchaîner à ses genoux l'amant le plus sauvage.
Agenouillée qu'elle était en ce moment, ou plutôt accroupie à demi dans une pose pleine de désordre, ses cheveux bondissant en boucles prodigues par-dessus ses mains pâles qui pressaient ses tempes, les yeux mouillés, le sein frémissant, elle était belle comme ces saintes que créait au temps de croyance le génie des peintres chrétiens.
—La revoir! répéta-t-elle, dans deux jours... peut-être demain! Elle se redressa, éclairée plus vivement par son allégresse, qui la couronnait comme une auréole.
Une dernière action de grâces s'élança de son cœur vers Dieu, puis elle resta muette et souriante—de ce sourire qu'elles ont, quand le cher enfant dort, heureux dans son berceau.
—Petite-Reine! soupira-t-elle, comme elle va m'aimer! je suis sûre que je la reconnaîtrai... ne l'ai-je pas suivie jour par jour, dans ma pensée? dans ma douleur, ne l'ai-je pas vue grandir, changer, embellir? Elle n'a plus ses yeux bleus si clairs, je le sais bien, ses cheveux blonds ont pris une nuance plus foncée... je sais tout cela, j'ai calculé tout cela, je l'ai vue cent fois, je la vois, et si elle entrait en ce moment...
Elle tressaillit au bruit de la porte qui s'ouvrait.
—Une lettre pour madame la duchesse, dit un domestique derrière la draperie fermée.
Lily se leva en soupirant; elle avait presque espéré un miracle. Le domestique lui remit un pli maladroitement façonné et dont le papier grossier n'était pas d'une entière propreté.
—Madame la duchesse, dit-il, a ordonné qu'on ne fit pas attendre les lettres des pauvres.
Elle l'éloigna d'un geste.
Si charitable qu'on soit, les pauvres peuvent tomber mal. Lily, généreuse tous les jours, eût donné, à cette heure, des poignées d'or au premier venu.
Mais on avait tué son beau rêve.
La lettre resta un instant sur le guéridon où elle l'avait jetée, non sans un mouvement de dépit.
Elle la reprit bientôt, pourtant, parce qu'elle était bonne et qu'elle pensa:
—Il attend peut-être.
La lettre était fermée avec un pain à cacheter qui gardait encore des traces d'humidité. Lily l'ouvrit, sans émotion aucune, assurément, car la physionomie du message révélait d'avance son contenu. Ce devait être une supplique, accompagnée d'un certificat d'hospice ou de mairie.
Mais la lettre n'était pas une supplique. Le papier blanc, maculé en plusieurs endroits, ne montrait aucune trace d'écriture.
Il n'y avait, à l'intérieur, qu'un carton oblong qui portait à son revers l'adresse d'un photographe médaillé.
Lily, étonnée, le retourna et faillit tomber à la renverse.
C'était son propre portrait à elle, Lily, fait quinze ans auparavant; le portrait qui tenait dans ses bras une sorte de nuage, parce que Petite-Reine avait bougé en posant.
Mme de Chaves regarda ce portrait pendant plusieurs minutes, immobile de stupeur.
Puis elle sonna violemment.
Sa femme de chambre accourut.
—Pas vous! s'écria-t-elle. Le domestique! je crois que c'est Germain.... Germain! à l'instant même!
On chercha Germain qui était retourné à ses affaires, et quand on l'eut trouvé, on l'envoya à madame la duchesse.
—Qui vous a remis ce pli? demanda-t-elle avec une émotion qui dut être remarquée.
—Le concierge, répliqua Germain.
—Faites monter le concierge sur-le-champ.
Le concierge monta, nous ne dirons pas sur-le-champ, ce serait invraisemblable, mais enfin aussi vite que peut le faire un fonctionnaire de cette importance.
C'était, du reste, un beau concierge, comme le faubourg Saint-Honoré sait en produire, un concierge à tête de préfet, à ventre de chef de division qui coûte cher.
Aux demandes de la duchesse, le concierge aurait pu répondre: cela regarde ma femme, mais il se montra bon prince.
—C'est un malheureux, dit-il, mauvaise mine et mal peigné. On l'a fait attendre dehors.
—Et il est encore là? demanda Lily vivement.
—Je prie madame la duchesse de faire excuse, il est parti. Madame, j'entends mon épouse, ayant eu occasion d'aller sur le pas de la porte cochère, le pauvre, qui avait attendu un bon moment, lui a dit:
«—Puisque la duchesse ne veut pas me recevoir aujourd'hui, je reviendrai demain... il a ajouté: la duchesse connaît bien mon nom.
«Et je me souviens de son nom parce qu'il est drôle, s'interrompit ici le concierge; il s'appelle Médor.
—Médor! répéta madame de Chaves d'une voix étouffée.
Elle renvoya le concierge et tomba sur un fauteuil en répétant pour la seconde fois:
—Médor!
Sa tête était faible et le flot de pensées qui se ruait dans son cerveau lui faisait mal.
Quatorze ans auparavant, elle avait laissé ce portrait dans sa chambrette, avec tout ce qui lui appartenait.
Sans doute, elle avait la pensée de revenir ou du moins d'envoyer prendre ces chères reliques, mais les choses avaient marché avec une rapidité inattendue; celui qui l'emmenait ne voulait point lui laisser le temps de la réflexion.
La voiture où elle était montée avec monsieur le duc de Chaves, à la porte de sa maison, l'avait conduite à la gare de chemin de fer du Havre, et une heure après son départ de chez elle, un train express l'emportait vers la mer.
Elle avait regretté bien souvent ces choses abandonnées qui étaient l'amusement de sa douleur: le berceau surtout, le berceau tout plein de jouets, de robes, de collerettes, avec le bouquet de lilas desséché, le lilas de la bonne laitière.
L'autel.—Et comme ce nom de Médor ressuscitait énergiquement tous ces souvenirs!
Médor était là, fidèle et doux, regardant aussi le petit berceau, pleurant aussi, écoutant la plainte de la jeune mère.
Elle n'avait gardé qu'une relique, et elle lui avait bien porté bonheur; c'était le petit bracelet à fermoir en cuivre doré qui avait amené chez elle M. le marquis de Rosenthal.
Et voyez le hasard! la veille du jour, du funeste jour, Petite-Reine avait cassé la monture de son bracelet. Lily l'avait dans sa poche pour le faire raccommoder, et comme depuis la perte de Petite-Reine, la réparation devenait, hélas! inutile, Lily avait toujours gardé le bracelet.
Vous jugez si elle y tenait! il ne fallait rien moins que cela pour la faire aller chez une somnambule.
Le marquis de Rosenthal!—Médor!
Que de choses dans une seule journée!
Mais je ne sais pourquoi la pensée de Médor n'ajoutait point à la joie de Lily et mettait au contraire un doute parmi sa certitude.
Elle avait gardé à cette bonne créature un souvenir de reconnaissance et d'affection pourtant; elle s'était dit souvent: je voudrais le retrouver pour le faire heureux.
Et maintenant elle avait peur de Médor.
Cette peur s'expliquera d'un mot, quand nous dirons la pensée qui venait à Lily.
Lily voulait croire aux paroles du marquis de Rosenthal; elle avait besoin d'y croire et Lily se disait:
—Si Médor m'apportait la preuve que tout cela est mensonge?
Pourquoi était-il venu? Pourquoi, depuis qu'il était venu, Lily repoussait-elle avec terreur cette idée qu'elle faisait peut-être un rêve?
À cette question de savoir pourquoi il était venu, ce pauvre bon Médor n'aurait peut-être pas su répondre lui-même d'une façon bien catégorique.
Certes, il ne venait pas chercher une aumône. Était-ce uniquement le désir de voir la Gloriette qui avait guidé ses pas?
Il l'aimait bien assez pour cela. Les quelques jours qu'il avait passés à garder la folie de la jeune mère, couché comme un chien dans le bûcher, formaient la grande page de ses souvenirs. À proprement parler il n'avait vécu ni avant, ni après: ces quelques jours étaient toute sa vie.
Et pourtant il n'était pas venu seulement pour revoir la Gloriette.
Il avait bien cherché depuis quatorze ans. Chercher était devenu chez lui une sorte de manie, car, à mesure que le temps passait, l'impossibilité de trouver se faisait plus évidente.
En gagnant maigrement son pain au métier abandonné d'avaleur de sabres, Médor se figurait qu'il gardait une chance de se trouver tout à coup, en foire, face à face avec Petite-Reine.
Et plus d'une fois, dans le cours de ses pérégrinations, il avait rencontré des fillettes, puis des jeunes filles qui avaient l'âge de Petite-Reine, et auxquelles son imagination prêtait une ressemblance avec l'objet de ses constantes pensées.
Il s'était ingénié alors, il avait interrogé, lui si timide, mais les réponses obtenues avaient toujours fait évanouir son espoir.
Depuis quelques jours, son espoir tenace avait repris le dessus.
En face du lieu qu'il avait choisi pour bâtir sa misérable cabane, sur l'esplanade des Invalides, pour les fêtes du 15 août, s'élevait la pompeuse baraque des époux Canada, les maîtres de la foire.
Ils étaient bonnes gens, nous le savons du reste, et d'ailleurs ils connaissaient Médor comme étant le seul ami du père Justin, le fameux homme de loi dont Médor nettoyait de temps en temps la tanière, quand toutefois le père Justin voulait bien le permettre.
Échalot avait dit souvent à Médor:
—Si l'avalage n'était pas une carrière démolie, nous te prendrions volontiers avec nous, ma vieille, car tu fais pitié dans ton trou; mais l'avalage est fané jusqu'à ce que les caprices de la mode le fassent refleurir un jour ou l'autre, et depuis le jeune Saladin qui mangeait vingt-quatre pouces, la chose a disparu complètement des habitudes du XIXe siècle.
Médor était entré plus d'une fois voir danser mademoiselle Saphir qui, indépendamment de son talent et de sa beauté, l'un et l'autre bien au-dessus de ce qui se montre habituellement en foire, avait produit sur lui une impression indéfinissable.
Il se demandait: à qui donc ressemble-t-elle?
Et comme son idée fixe le tenait toujours, il évoquait le souvenir de la Gloriette.
Mais mademoiselle Saphir ne ressemblait pas à la Gloriette. Une fois Échalot lui dit:
—Madame Canada t'invite à prendre le café noir.
Et pendant qu'on prenait le café, madame Canada s'informa du lieu où perchait maintenant le père Justin. Elle avait besoin de le voir et de le consulter.
—Au sujet de choses, ajouta Échalot, qui sont des mystères et des délicatesses par rapport à notre fille d'adoption dont tu n'as pas besoin d'en connaître le secret ni le bel avenir.
Médor promit de conduire le ménage Canada chez le père Justin. Mais, en regagnant son trou, il se disait:
—Il y a donc un secret! à qui ressemble-t-elle?
La veille du jour où nous sommes, au matin, Médor avait rencontré mademoiselle Saphir qui se rendait, selon son habitude, à la messe de Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.
Et vraiment, avec sa toilette simple et presque austère, elle vous avait si bien l'air d'une demoiselle de bonne maison!
Assurément, monsieur le curé, qui avait remarqué sa piété modeste, se serait fâché tout rouge si vous lui aviez dit que sa nouvelle paroissienne était une saltimbanque.
Médor la regarda bien comme il faut, et quand il fut tout seul une idée lui poussa.
—C'est au père Justin qu'elle ressemble, se dit-il tout à coup, non pas au père Justin d'aujourd'hui, mais au crâne jeune homme qui vint, dans les temps, rue Lacuée, n° 5,—à l'homme du château, quoi!
Cette découverte le troubla singulièrement. Il s'en occupa toute la journée, jusqu'à l'heure où sa fièvre changea parce qu'il avait vu le milord basané entrer à la baraque et la Gloriette, toujours jeune et belle, en costume d'amazone, avec un beau jeune homme.
Il était donc venu à l'hôtel de Chaves, non pas seulement pour voir la Gloriette, mais encore pour lui dire: «Je connais une jeune fille, autour de laquelle il y a un secret, et qui ressemble au père de Petite-Reine.»
Mais comment arriver auprès de madame la duchesse de Chaves?
Médor avait au plus haut degré la conscience de sa misère. Entre lui et les Canada, il voyait une distance immense. Jugez de ce que devenait l'intervalle, quand il s'agissait de la noble habitante de ce palais situé rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Pendant toute la nuit Médor réfléchit.
Le matin, il se rendit chez le père Justin, non point pour lui faire part de son embarras, car le père Justin et lui ne causaient guère, mais tout uniment pour balayer un peu son taudis.
En balayant le taudis, Médor aperçut le portrait photographié de la Gloriette qui pendait toujours au-dessus du berceau.
Il ne fit ni une ni deux, il le vola et, rendu audacieux par son désir, il pria le père Justin lui-même, lorsque celui-ci rentra, déjà à demi ivre de lui écrire sur un carré de papier l'adresse de madame la duchesse de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Ainsi parvint à la Gloriette cet envoi qui était comme un vivant témoignage du passé déjà si lointain.
Elle se regarda elle-même comme s'il y avait eu des années qu'elle ne s'était vue. Pour un instant, l'intervalle qui la séparait de sa jeunesse se voila comme un rêve.
Ce nuage qu'elle tenait dans ses bras et dont les contours indécis semblaient sourire, c'était Petite-Reine.
Elle embrassa Petite-Reine—le nuage.
Et malgré elle, l'exaltation de toute cette grande joie qui l'enivrait naguère tomba.
C'était un symbole: aujourd'hui comme alors, qu'avait-elle entre ses bras sinon un nuage?
Et c'était une menace peut-être. Rien ne le lui disait, mais elle le sentait ainsi.
Il y avait en elle une terreur confuse qui opprimait son allégresse et qui murmurait tout au fond de sa conscience:
—Prends garde!
Ses yeux s'attachaient alors sur ce brouillard souriant dont les contours laissaient deviner Petite-Reine; elle essayait de percer le nuage...
Un pareil courant d'idées n'aboutit point, d'ordinaire, au besoin de faire toilette, surtout quand on vit, comme Mme de Chaves, dans une solitude presque absolue.
Pourtant, vers deux heures de l'après-midi, madame la duchesse sonna ses femmes pour s'habiller.
C'étaient deux bonnes personnes, bien dévouées, qui se dirent:
—Il paraît que le comte Hector va venir.
Contre l'habitude, madame la duchesse donna beaucoup de temps et accorda un très grand soin à sa parure. Elle n'était contente de rien. Il fallut recommencer trois fois l'arrangement de sa merveilleuse chevelure qui, les autres jours, se faisait en un tour de main.
Les deux fidèles caméristes se demandèrent:
—Est-ce que ce ne serait plus pour le comte Hector?
Et toutes les deux le plaignirent sincèrement, car c'était un doux et beau jeune homme.
—Faut-il faire atteler? interrogea l'une d'elles.
—Non, répondit madame de Chaves qui se regardait dans sa psyché en disposant les plis de sa robe.
Évidemment elle attendait quelqu'un, et, pour ce quelqu'un, elle voulait être belle.
Les deux caméristes, congédiées, parlèrent de cela longtemps.
Quel était l'heureux mortel?...
Trois heures sonnèrent, puis quatre heures. En tout cas, l'heureux mortel se faisait terriblement attendre.
Un peu avant cinq heures, les deux battants de la porte cochère s'ouvrirent tout grands. C'était monsieur le duc, en chaise de poste, revenant de ce voyage qu'il n'avait point fait.
—Il n'est plus temps, pensèrent les deux femmes de chambre. L'heureux mortel a manqué le coche!
Mais en ce moment, la sonnette de madame la duchesse retentit. Elles s'élancèrent ensemble. Voici ce qui leur fut ordonné.
—Faites savoir à monsieur le duc que je suis un peu souffrante, et que je l'attends chez moi.
—Ah bah! fit la première camériste dans l'antichambre.
—Tiens! tiens! répondit l'autre.
Elles éclatèrent de rire, et s'écrièrent ensemble:
—Par exemple, je n'aurais pas deviné celle-là! Mieux vaut tard que jamais. C'est monsieur le duc qui est l'heureux mortel.
Dans une de ces rues, froides et tranquilles comme des rues de province, qui avoisinaient l'Observatoire et qui viennent d'être démolies pour le tracé du boulevard Port-Royal, il y avait encore en 1866 un petit café à la devanture décente où se réunissaient le soir quelques bons bourgeois et rentiers de ce quartier savant.
Il s'appelait le café Massenet, du nom de son propriétaire, ancien balayeur au bureau des longitudes et qui posait auprès de ses clients pour un mathématicien démissionnaire.
Monsieur Massenet en avait bien l'air. C'était un homme court, grave, essoufflé, qui fumait sa pipe du matin au soir, en escarpins et en cravate blanche.
Sa femme, qui tenait le comptoir, était âgée, maigre et très longue; elle avait le sourire agréable quoiqu'il lui manquât bon nombre de dents. Celles qui restaient ne valaient pas les défuntes.
Le café Massenet se composait d'un billard, le seul dans Paris où l'on pût voir encore des blouses à filets, d'une assez grande salle, dévolue aux habitués et consommateurs, et d'un salon de médiocre étendue entouré de divans à couverture de cuir éraillé, où «Ces Messieurs» seuls avaient le droit d'entrer.
Le salon de Ces Messieurs était séparé de la salle commune par un couloir assez long, fermé aux deux bouts.
Par surcroît de précaution, la seconde porte qui donnait sur le salon de Ces Messieurs était double: la vraie porte se trouvant défendue par un second battant rembourré.
Vis-à-vis de cette porte une haute fenêtre donnait sur une ruelle déserte, mais, comme Ces Messieurs ne se rassemblaient jamais qu'après la nuit tombée, la fenêtre, toujours close, était en outre défendue par de forts volets.
Ces Messieurs n'étaient pourtant pas des conspirateurs. Les habitués de la salle commune les connaissaient fort bien et prenaient volontiers la demi-tasse avec eux; mais ils avaient des affaires à traiter qui ne regardaient qu'eux-mêmes, et ils se rassemblaient dans ce but. Rien de plus simple.
De compte fait, ils pouvaient être une douzaine. On ne les avait pas vus souvent réunis au grand complet. En tête des plus assidus était monsieur Jaffret ou mieux le bon Jaffret, propriétaire, rue de la Sorbonne, qui faisait un peu l'escompte, d'autres disaient l'usure. Il se rendait tous les après-midi au jardin du Luxembourg pour jeter de la mie de pain aux petits oiseaux, ce qui est, tout le monde vous l'affirmera, la preuve d'un excellent cœur.
Après lui, venait monsieur Comayrol, homme d'affaires, connu par ses lunettes d'or et sa brillante élocution méridionale, le Dr Samuel, philanthrope, qui soignait les pauvres, pourvu qu'on le payât, et un brave bonhomme, désigné sous le nom du «Prince», qui n'avait pas de profession connue.
Les autres allaient et venaient.
Les habitués de la salle commune et du billard à blouses appelaient la réunion de Ces Messieurs Le Club des Bonnets de soie noire, à cause du bon Jaffret et du Prince qui rabattaient volontiers cette coiffure commode sur leurs oreilles, dans la crainte des courants d'air.
Aucun des membres du Club des Bonnets de soie noire n'était jeune, mais Comayrol arborait des gilets d'étudiant et portait ses lunettes d'or d'un air vainqueur qui voulait dire: je suis loin d'avoir renoncé à plaire, et le joli vicomte Annibal Gioja, que nous avons omis de citer, avait des cheveux teints, plus noirs que l'aile du corbeau.
Il était environ sept heures du soir. Dans le petit salon réservé à Ces Messieurs, deux membres seulement du Club des Bonnets de soie noire étaient réunis, à savoir, le Prince, qui portait la coiffure sacramentelle et lisait le Journal des Villes et Campagnes en prenant son gloria, et le Dr Samuel qui ne prenait rien et tournait ses pouces à l'autre bout du divan.
Il est bon de dire tout de suite, afin que ce titre de Prince ne soit pas pris pour un sobriquet, que le bonhomme occupé à lire son journal était tout simplement le fils du malheureux Louis XVII.
Sa figure éminemment débonnaire et affectant la courbe bourbonienne aurait suffi à indiquer son illustre origine s'il n'eût porté, dans une vaste serviette qu'il avait toujours en poche, une collection de preuves à faire dresser les cheveux: lettres du pape, lettres de Louis-Philippe, lettres de M. le duc de La Rochefoucauld, lettres de la femme du geôlier Simon, lettres de Charles-Albert, lettres de Talleyrand, lettres de Chateaubriand, de Lamartine, du général Cavaignac, de monsieur Gisquet, lettres de tout le monde.
Plus des attestations, des procès-verbaux, des extraits de registres, le testament de son infortuné père, mort sous le nom de duc de Richemond, et la liste de plus de cent familles nobles de Paris et de province prêtes à prendre les armes au premier appel de sa voix légitime.
Ces diverses pièces avaient déjà servi à plusieurs «princes».
Les gens qui connaissaient peu ou prou les affaires des Habits Noirs disaient que ce brave bonhomme était, pour le moins, le cinquième fils de Louis XVII, les quatre autres ayant fini malheureusement, dans l'exercice de leurs fonctions, au service de la compagnie.
Chaque fois qu'il en mourait un, on cherchait une honnête figure aquiline à front fuyant, plantée sur un torse bien nourri, on rassemblait les pièces éparpillées du dossier, et le nouvel héritier de la couronne de France apparaissait à l'horizon, selon le dicton historique: le roi est mort, vive le roi!
Bien que les Habits Noirs fussent considérablement déchus, à l'époque où se passe notre histoire, ils trouvaient encore moyen de faire çà et là quelques petites affaires, et le fils de Louis XVII était pour eux un outil indispensable.
On exciterait l'incrédulité en additionnant les chiffres fournis par les innombrables extorsions opérées, dans les faubourgs Saint-Germain de Paris et des départements, à l'aide de cette imposture qui a eu plus de têtes que l'hydre de Lerne: l'existence d'un fils de Louis XVI, échappé de la prison de l'Abbaye.
Les Habits Noirs, toujours ingénieux, avaient inventé le fils de ce fils pour la commodité des dates.
Le Club des Bonnets de soie noire, nous sommes bien forcé de l'avouer, était tout ce qui restait de cette terrible association, remontant à Fra Diavolo et qui, sous le règne du Colonel, avait effrayé l'Europe par tant de drames sanglants.
Les derniers Habits Noirs étaient Ces Messieurs ou plutôt Ces Messieurs formaient le conseil de maîtrise des derniers Habits Noirs, car vous eussiez encore trouvé dans les bas-fonds de Paris bon nombre d'affiliés du Fera-t-il jour demain. Et, quand il s'agissait de mettre à exécution quelque razzia bien organisée, les manœuvriers ne manquaient pas à ces vénérables directeurs.
—Il paraît, dit le Prince, que l'empereur Alexandre va changer l'uniforme de ses lanciers, là-bas, en Moscovie.
Le Dr Samuel s'obstinait à tourner ses pouces et ne répondit pas. Le Prince continua sa lecture. Au bout de dix minutes, il reprit:
—Il paraît que ces fusils à aiguille de Sadowa étaient déjà exposés au palais de l'Industrie en 1855. Les ingénieurs qui sortent de l'École polytechnique avaient déclaré que ça ne valait rien du tout. Les Prussiens en ont fait fabriquer parce qu'ils n'ont pas d'élève de l'École polytechnique.
—Ça court les rues, gronda le Dr Samuel, vieil homme très laid et de méchante figure, l'École polytechnique n'en fait pas d'autres. J'étais un jour à Saint-Malo où les Ponts et Chaussées venaient de construire une jetée qui coûtait je ne sais plus combien de millions. La mer était grosse, un trois-mâts hollandais dérivait sur la jetée que l'École avait déclarée chef-d'œuvre. Tout le monde était là, du haut des remparts, à plaindre le trois-mâts et à dire: «Le malheureux va se briser en pièces!» Il donna contre la jetée en plein, et savez-vous ce qui arriva?
—Non, dit le Prince dont les petits yeux s'écarquillèrent curieusement.
—Le Hollandais n'eut pas de mal, continua le Dr Samuel, mais la jetée de l'École polytechnique s'effondra et tomba dans l'eau où elle est encore, et plus chef-d'œuvre que jamais!
Le Prince resta d'abord immobile, puis il battit des mains en poussant un large éclat de rire.
—Ah! fit-il, je comprends! je comprends! On en met dans les journaux qui ne sont pas si drôles que celle-là!
Il regarda le docteur par-dessus son pince-nez et ajouta en baissant la voix:
—Il paraît qu'il fera jour, cette nuit?
—Il paraît, répéta Samuel.
Et tous les deux rentrèrent dans le silence.
Pendant ce silence, un bruit léger se fit du côté de la fenêtre. On eût dit que quelqu'un en caressait, au-dehors, les contrevents épais.
Nos deux compagnons prêtèrent l'oreille, mais le bruit cessa au bout d'un moment.
—Est-ce que vous étiez du temps des moines de la Merci, vous docteur? demanda tout à coup le Prince.
—Oui, répondit Samuel.
—Vous avez vu tout ce qu'on raconte des souterrains, là-bas, du côté de Sartène, en Corse? Les Habits Noirs étaient des lapins à ces époques-là. Moi, je suis nouveau et je n'ai pas encore eu la chance de partager dans une vraie affaire.
—Il n'y a plus de vraies affaires, dit Samuel avec humeur.
—Avez-vous connu Toulonnais-l'Amitié, vous?
—Oui, répondit encore Samuel qui, cette fois, cessa de tourner ses pouces, j'ai connu monsieur Lecoq, on n'en fait plus comme cela... et j'ai connu le comte Corona, J.-B. Schwartz, le Colonel, et Marguerite de Bourgogne,—une rude femme, mais après cela, plus rien!
—C'est égal, dit le Prince, vous devez avoir de jolies économies. Mais pourquoi diable avez-vous choisi cet oiseau d'Annibal Gioja pour lui donner le Scapulaire?
Samuel haussa les épaules.
—S'il venait un homme..., commença-t-il.
Il s'arrêta et acheva entre ses dents:
—Il n'y a plus d'hommes!
Le Prince était en appétit de causer.
—Vous avez pourtant Jaffret, dit-il; c'est un garçon d'un million et demi pour le moins, sans que ça paraisse.
—Jaffret est riche, approuva laconiquement le docteur.
—Vous avez monsieur Comayrol qui a la langue bien pendue. Samuel fit un geste de dédain.
—Nous sommes vieux, dit-il, on ne peut être et avoir été.
—Bah! fit le fils de Louis XVII, votre fameux Colonel avait 107 ans!
À ce moment une voix retentissante sonna dans le corridor.
—Un petit punch au kirsch pour nous deux le bon Jaffret, commanda-t-elle. Est-ce que tous nos amis sont arrivés?... deux seulement! Ah! les paresseux! S'il vient un quidam demander monsieur Jaffret, propriétaire, de la part du nommé Amédée Similor, faites-le entrer, hé!
La porte s'ouvrit et Comayrol junior, ancien premier clerc de l'étude Deban, montra ses flamboyantes lunettes d'or.
Dans un autre récit[*], nous avons pu apprécier la belle prestance et les talents de Comayrol. Il n'y avait pas en lui, peut-être, l'étoffe d'un Premier ministre, mais c'était du moins un chef de bureau très distingué. Son âge, un peu plus que mûr, tenait abondamment les promesses de sa trentième année: il était chauve avec ostentation, il était gras et, malgré le proverbe des gens du Midi qui dit: ceux qui engraissent sont morts, il se portait à merveille.
Toujours bien tenu, du reste, linge blanc, bagues aux doigts et chaîne de montre magnifique ruisselant sur un gilet de velours qui lançait des rayons.
Avec le temps, le contraste avait augmenté entre lui et le bon Jaffret, douce créature. Jaffret marchait, humble, tremblotant, chauve aussi, mais ramenant quelques mèches honteuses sur le sommet de son crâne pointu.
—Je vous présente le plus joli sac de la confrérie, dit Comayrol qui entra tenant Jaffret par la main. Quand nous n'aurons plus rien à mettre sous la dent, je proposerai une affaire au conseil, ce sera d'aller voir un peu s'il fait jour dans le coffre-fort de notre bon Jaffret!
Le Prince qui s'était levé, éclata de rire bonnement, et le Dr Samuel lui-même se dérida.
Mais Jaffret fit un pas en arrière et dit avec une irritation sénile:
—Monsieur Comayrol, vous passez les bornes. Mon âge et ma position sociale devraient me défendre contre vos polissonneries!
Comayrol se retourna, toujours bon enfant, le saisit à bras-le-corps et le porta jusque sur le divan en disant:
—Pas plus lourd qu'un petit paquet de bois sec!
La porte s'ouvrit de nouveau, donnant passage à une autre ruine: précieuse celle-là, et supérieurement entretenue.
Du jais, de l'ivoire et des roses, tels étaient les matériaux de cette idole vieillie, le vicomte Annibal Gioja, des marquis Pallante.
—Verni de haut en bas! dit le joyeux Comayrol en lui tendant la main. Annibal, quand donc me donneras-tu l'adresse de ton embaumeur?
Le brillant Napolitain ne daigna pas répondre, mais Jaffret dit en rabattant son bonnet de soie noire sur ses longues oreilles frileuses:
—Mauvais temps! toujours mauvais temps cette année.
Comayrol était allé s'asseoir auprès du Dr Samuel.
—Mon Prince, dit-il de loin au fils de Louis XVII, depuis que vous avez hérité de vos droits divins à la couronne de Saint Louis, on ne vous a encore fait jouer aucun air varié avec escalade et effraction, hé?
Le Prince épaissit le masque idiot qui était à demeure sur son visage et répondit avec un sourire content:
—Il paraît que ça va chauffer, monsieur Comayrol?
—Parlons raison, mes brebis, reprit celui-ci. Le vicomte Annibal est un Savoyard en sucre candi, et s'il a le Scapulaire, c'est pour la forme. La véritable tête de l'association, en l'absence d'un plus digne, c'est le bon Jaffret, un peu entamé par l'âge et les infirmités, mais qui marche encore assez droit, quand je suis là pour lui donner le bras. L'histoire de notre Brésilien commence à être mûre. Jaffret et moi, nous avons inondé le noble faubourg de ses actions, en présentant l'entreprise comme destinée à envoyer au Para tous les démagogues de France et de Navarre, transformés en propriétaires sages comme des images. À l'estime de Jaffret, monsieur le duc de Chaves doit avoir deux millions en caisse pour le moins.
—Il m'a en effet parlé de deux millions, dit le vicomte Annibal. Jaffret le regarda de travers en murmurant:
—Vous savez que vous n'avez pas le droit de toucher à ce gâteau, vous, bel homme.
—Je pense être au-dessus du soupçon, répondit fièrement Annibal. En tout cas, monsieur le duc est d'une honnêteté antique à l'endroit des affaires. Hier il a emprunté deux mille louis plutôt que de toucher au contenu de sa caisse commerciale. Je conçois, mes très chers, que ma position de confiance intime auprès de Son Excellence vous inspire quelque jalousie ou même quelques inquiétudes. Nous sommes ensemble, le duc et moi, comme les deux doigts de la main; mais il ne faut pas oublier que vous me devez cette affaire et que, sans moi, les piastres brésiliennes vous passaient sous le nez!
—Tu es un ange, Annibal! dit Comayrol. Messieurs, autre chose. Quelqu'un de vous se souvient-il d'un drôle, appelé Similor, qui fut employé différentes fois comme auxiliaire, notamment dans l'affaire J.-B. Schwartz et dans l'affaire de l'hôtel de Clare?
Le bon Jaffret seul avait un vague souvenir de notre ami.
—En deux mots, qu'est-ce que c'est que Similor? demanda le Dr Samuel.
—C'est un va-nu-pieds, répondit Comayrol.
—Et pourquoi nous parlez-vous de ce va-nu-pieds?
—Parce qu'il ne faut rien négliger, répliqua l'ancien clerc de notaire. Similor est venu chez moi aujourd'hui et m'a rappelé ses états de services. J'ai cru d'abord qu'il voulait un secours, mais non, son désir était seulement de nous mettre en rapport avec un fils qu'il a et qu'il déclare être un brillant sujet. Je lui ai dit qu'il pouvait envoyer son fils, mais, dans l'intervalle, j'ai pris des renseignements, et je ne fais pas un fond énorme sur l'affaire. Au bureau de notre ancienne agence, où tous nos hommes sont classés et numérotés, on ne connaît pas d'autres fils au nommé Similor que le nommé Saladin, ancien artiste en foire et avaleur de sabres.
—Jolie recrue! fut-il dit à la ronde.
Le garçon du café Massenet apporta le punch au kirsch commandé. Quand il eut déposé le plateau sur une table, il tira de sa poche une large carte en porcelaine qu'il mit entre les mains de Comayrol.
—Marquis de Rosenthal! lut l'ancien clerc de notaire. Connais pas... Ce monsieur est là?
—Oui, répondit le garçon, il vient de la part de son père.
Les membres du Club des Bonnets de soie noire échangèrent entre eux des regards indécis.
—C'est peut-être le fils de ce Similor, murmura Jaffret.
—Faites entrer, dit Comayrol, nous verrons bien.
L'instant d'après un jeune homme habillé à la dernière mode, lorgnon dans l'œil, cheveux séparés derrière la tête, col brisé comme une carte de visite qu'on laisse chez les concierges, petite jaquette boudin, pantalon demi-collant, chapeau bas, gants rouges et stick à bec de corbin, entra dans le cénacle à petits pas, et vint jusqu'au centre de la chambre où il s'arrêta pour lorgner curieusement les assistants.
Le garçon s'était retiré. Le bon Jaffret prit la peine d'aller voir lui-même si les portes étaient bien fermées.
—Messieurs, dit le nouvel arrivant, je suis bien votre serviteur. J'ai beaucoup entendu parler de vous. Comme j'ai besoin de quelques collaborateurs pour une petite opération présentant d'assez beaux bénéfices, j'ai songé à m'adresser à vous. Mon domestique se trouvait être de votre connaissance; il m'a indiqué un certain monsieur Comayrol. Lequel d'entre vous, s'il vous plaît, est monsieur Comayrol?
—C'est moi, répliqua l'ancien domestique, monsieur le marquis, vous faites erreur, je n'ai vu que monsieur votre père.
Saladin lui tendit le doigt avec une si parfaite insolence que les membres du club eurent un sourire d'involontaire approbation.
—Mon père, dit-il du bout des lèvres, mon domestique, c'est tout un, cher monsieur Comayrol. Le maraud, dont vous me faites l'honneur de me parler, cumule ces deux fonctions auprès de ma personne.
Monsieur le marquis de Rosenthal ayant prononcé ces paroles remarquables prit un siège et vint se placer en face du divan où étaient Comayrol et le bon Jaffret.
—Messieurs, poursuivit-il d'un ton décent et plein de modestie, vous êtes une association illustre et moi je ne suis qu'un simple paltoquet, c'est pourquoi il était bien naturel que je fisse toilette pour avoir l'honneur de me présenter devant vous: toilette de corps, toilette d'esprit, toilette de situation. Je ne m'habille pas comme cela tous les jours; je suis préparé comme un candidat qui va passer son examen, et j'ai choisi pour la circonstance le plus joli de tous mes noms. Vous aurez, je l'espère, quelque indulgence en faveur d'un néophyte qui vous veut le plus grand bien, mais qui ne peut pas pousser la courtoisie jusqu'à vous dire hypocritement que, selon lui, sa jeunesse ne vaut pas votre décrépitude.
—Vayadioux! s'écria Comayrol, nous ne détestons pas la plaisanterie, monsieur Saladin, mais nous avons autre chose à faire ici que de vous voir avaler des sabres!
Le Prince et le Dr Samuel s'étaient rapprochés; le vicomte Gioja se tenait à l'écart d'un air superbe.
—Je suis flatté, dit Saladin en mordillant le bec de son stick, que vous ayez pris la peine de rassembler quelques informations sur ma personne. J'en vaux la peine, soit dit sans fausse modestie, et j'espère vous le prouver bientôt abondamment. Vous végétez depuis bien des années déjà, mes chers messieurs, vous n'avez pas de chef. Je pense vous en avoir trouvé un.
—Il a du talent comme orateur, dit le fils de Louis XVII à demi-voix.
—Où veut en venir ce garçon? demanda Gioja de l'autre bout de la chambre.
—Je crois, dit Saladin, en se retournant vers lui poliment, que j'ai l'avantage de parler au valet de cœur de monsieur le duc de Chaves?
—Tiens! tiens! murmura Comayrol qui dressa l'oreille.
—Mon petit monsieur!... commença Gioja avec hauteur.
—Chut! fit Saladin doucement; nous reviendrons tout à l'heure au rôle honorable que vous jouez auprès de monsieur le duc et qui pourrait éventuellement gêner les affaires de l'association. C'est vous qui avez le Scapulaire?
Gioja ne répondit pas. Les autres membres du club se regardaient d'un air véritablement étonné.
—J'ai fréquenté les bureaux de la préfecture, dit le marquis de Rosenthal entre parenthèses, en amateur et pour perfectionner mon éducation; je suis un peu docteur en toutes facultés et sais parfaitement vos petites histoires.
—Vous n'êtes pas venu ici pour nous menacer, dites donc? prononça Comayrol dont la joue sanguine prit une nuance rouge plus foncée.
Jaffret lui toucha le bras et murmura:
—Il m'intéresse.
—Mon cher monsieur, répondit Saladin en s'adressant à Comayrol, je suis une nature indépendante et je désire faire mon chemin en dehors de l'administration. Seulement, il me plaît de vous faire savoir tout de suite que je suis gardé à carreau. Vous me voyez seul, vous êtes cinq, il est bon que la liberté de la discussion soit entre nous pleinement assurée.
—Eh bien! dit Comayrol avec une rudesse contenue, entamons la discussion, je vous prie, et rondement!
—De tout cœur, répondit Saladin... seulement encore on n'a pas répondu à la question que j'ai faite. Est-ce le vicomte Annibal Gioja qui est maître du Scapulaire?
—C'est ici le secret même de notre confrérie, fit observer le Dr Samuel qui n'avait pas encore parlé.
Saladin le salua.
—Messieurs, reprit-il, le Scapulaire est votre sceptre, je connais cela et bien d'autres choses. Quoique je ne voie ici aucune de ces grandes physionomies qui ont illustré l'histoire ancienne de votre ordre, j'aurais quelque répugnance à poser ma candidature en face de personnages tels que messieurs Jaffret, Comayrol et Samuel, qui sont à tout le moins très capables et très expérimentés.
—Vous êtes bien bon, grommela l'ancien clerc de notaire.
—Je parle comme je pense... mais s'il ne s'agit que de détrôner ce faquin, les choses changent, et je vous dis franchement qu'une société comme la vôtre ne doit pas avoir pour gérant un homme de paille.
Annibal Gioja jeta le journal qu'il tenait à la main et fit un pas vers Saladin. Le bon Jaffret l'arrêta du geste en disant:
—Mon cher bon enfant, laissez parler l'orateur.
—D'autant mieux, reprit Saladin en se tournant vers Gioja, que l'orateur causera avec vous en tête à tête quand ce sera votre bon plaisir.
Le bon Jaffret prit encore la parole.
—Mon cher monsieur, dit-il, je vous ferai observer qu'ici nos réunions sont toujours paisibles.
—Il faut, mon cher monsieur, interrompit Saladin, que vos réunions redeviennent fructueuses comme elles l'étaient autrefois. Je compte apporter ici, il faut bien vous le dire, un peu de ce sang jeune et actif qui coule dans mes veines. Mon intention, pourquoi vous le cacherais-je? est de restaurer la grande famille des Habits Noirs.
Il y eut un mouvement, comme on dit dans le compte rendu des séances parlementaires, et le fils de Louis XVII s'écria malgré lui:
—Écoutez, morbleu! Écoutez!
—J'ai beau écouter, gronda Comayrol, le fils de ce coquin de Similor est aussi bavard que son père. Il a beaucoup parlé, mais, que je sache, il n'a encore rien dit.
—Le fait est que c'est bien vague, murmura le bon Jaffret, bien vague, bien vague...
—Je vais préciser, reprit Saladin, soyez tranquilles. Mais avant d'entrer en matière, il serait bon de balayer le terrain. Tenez-vous au Gioja, oui ou non?
—Non, répondirent à la fois tous les membres présents, excepté Gioja lui-même.
—Donneriez-vous le Scapulaire, continua Saladin, à un jeune homme de courage et d'espérance qui vous apporterait, comme prime de joyeux avènement, une affaire toute faite de quinze cent mille francs comptant sans escompte ni retenues?
Il y eut un moment d'hésitation, puis Comayrol répondit:
—C'est selon.
—C'est selon, répéta paternellement le bon Jaffret, selon, selon, selon.
Le Prince et le docteur approuvèrent du bonnet.
—Vous comprenez, reprit Comayrol, qu'il y a des épreuves... des garanties...
—Il ne suffit pas ici, ajouta le vicomte Annibal avec un amer mépris, de savoir avaler les sabres!
Saladin sauta sur cette interruption comme sur une proie.
—Messieurs, s'écria-t-il en se levant et en passant sa main dans l'entournure de son gilet, dans notre ordre social, depuis le plus infime degré de l'échelle jusqu'au plus élevé, permettez-moi de vous le dire, je ne vois partout qu'avaleurs de sabres. Le monarque prussien attirant l'Autriche dans la guerre contre le Danemark...
—Écoutez! fit le Prince, vivement intéressé.
Au contraire, Comayrol s'écria:
—Mon bon, nous ne nous occupons pas ici de politique, hé! Et Jaffret ajouta d'un accent plaintif:
—Le cher jeune homme avait préparé une tirade... gare!
—Le candidat électoral faisant sa profession de foi, voulut poursuivre Saladin, le ministre équilibrant le budget, les rois gênés qui enfilent des tirages comme des perles autour de leurs emprunts...
—Et les philanthropes qui vous forcent à vous assurer sur la vie, déclama Comayrol en imitant son accent. Hé donc! Pécaire! Et les apôtres qui arrachent les dents avec un pistolet...
—Et les bons cœurs, privés de capitaux, qui déclament contre l'usure... insinua le bon Jaffret.
—Et les anciens de Clichy qui ont mis la lance en arrêt contre la contrainte par corps..., glissa le Dr Samuel.
—Avaleurs de sabres! s'écria le Prince, enchanté, avaleurs de sabres!
Tout le monde répéta triomphalement en regardant Saladin:
—Avaleurs de Sabres!
Monsieur le marquis de Rosenthal avait été d'abord légèrement déconcerté, mais, à la fin de la manifestation, il avait repris son sourire vainqueur; il frappa l'un contre l'autre ses gants sang-de-bœuf, et dit:
—Bravo, mes chers seigneurs! vous êtes moins vieux que je ne croyais, je vous dois cette justice, et vous avez sabré ma chanson avec infiniment d'esprit. Bravo! encore, et tant mieux! Entre gens d'esprit on a moins de peine à se comprendre. Venons donc au fait. Demain monsieur le duc de Chaves, déjà nommé, aura, dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré, une somme ronde de quinze cent mille francs.
—Vous vous trompez, mon petit monsieur, s'empressa de dire Annibal Gioja, la somme ronde est de deux millions.
Saladin se tourna vers lui avec lenteur:
—Ah! fit-il.
Puis son regard revint vers le groupe qui lui faisait face, comme pour lui demander: est-ce vrai?
Comayrol lui adressa un petit signe de tête moqueur que le bon Jaffret traduisit ainsi:
—Cher jeune homme, vous avez personnellement toutes mes sympathies; mais vous arrivez un peu trop tard.
Saladin resta un instant pensif, puis il se demanda tout haut à lui-même:
—Y aurait-il donc à l'hôtel de Chaves trois millions cinq cent mille francs?
—C'est cent mille piastres que vous vouliez glisser dans votre poche, dit Annibal Gioja qui n'avait pas entendu sa dernière observation.
—Comment! s'écria au contraire Comayrol, trois millions cinq cent mille francs! Où prenez-vous ce calcul?
—Je suis sûr du chiffre de quinze cent mille francs, répliqua Saladin; vous paraissez être sûrs du chiffre de deux millions. Les deux sommes doivent être distinctes, évidemment.
Jaffret dressa l'oreille comme un bon cheval de bataille qui entend le son de la trompette.
—Il a du talent! répéta-t-il. Tirons la chose au clair. D'où viennent vos quinze cent mille francs, jeune homme?
—Du Brésil, répondit Saladin, sans hésiter. Et maintenant que j'y songe, vos deux millions doivent venir de Paris.
«J'ai deviné! ajouta-t-il, interprétant comme une réponse le jeu des physionomies qui l'entouraient. Avez-vous les moyens de vous appliquer les deux millions?
Comayrol eut un geste noble.
—Nous ne sommes pas tout à fait des manchots, monsieur le marquis, répondit-il.
—Je précise, insista Saladin; nous ne plaisantons plus, mes maîtres. Pouvez-vous regarder les deux millions comme étant dès à présent à votre avoir?... Vous hésitez! donc vous cherchez encore... Ne cherchez plus! Quand je dis: j'apporte une affaire, c'est que j'apporte l'affaire.
Il appuya sur ce dernier mot et ses yeux ronds firent le tour de l'assistance, piquant chacun d'un regard perçant et froid.
Jaffret, Comayrol et le docteur avaient l'air étonné. Gioja baissa les yeux; le Prince se frotta les mains et cria tout seul:
—Très bien! ça me va!
—Qu'il y ait quinze cent mille francs, comme je l'ai cru, ou trois millions cinq cent mille francs, comme c'est désormais l'apparence, continua Saladin, je dis que l'affaire est faite, puisque à partir de demain je puis introduire à l'hôtel de Chaves autant d'hommes que vous le voudrez, à l'heure de jour ou de nuit que vous choisirez.
—Peste! fit le bon Jaffret, c'est bien gentil de votre part cela, mon cher enfant.
—Quel est votre moyen? demanda Comayrol.
—Je sollicite la permission, repartit Saladin, de le garder pour moi, jusqu'au moment où nous aurons conclu notre arrangement.
—Pour conclure un arrangement, il faut savoir, que diable!
—Ne tombons pas dans un cercle vicieux, dit Saladin, dont la voix reprit une autorité véritable. D'ailleurs, nous n'avons pas achevé les préliminaires. En qualité de Maître, de Père, puisque c'est votre mot, je prétends avoir la part du lion, et je ne travaillerai que si je suis Maître.