"Vous êtes injuste, lui dit Madame la Dauphine; vous savez que je n'ai rien de caché pour vous. Il est vrai que Monsieur de Nemours, devant d'aller à Bruxelles, a eu, je crois, intention de me laisser entendre qu'il ne me haïssoit pas; mais, depuis qu'il est revenu, il ne m'a pas même paru qu'il se souvînt des choses qu'il avoit faites, et j'avoue que j'ai de la curiosité de savoir ce qui l'a fait changer. Il sera bien difficile que je ne le démêle, ajouta-t-elle: le vidame de Chartres, qui est son ami intime, est amoureux d'une personne sur qui j'ai quelque pouvoir, et je saurai par ce moyen ce qui a fait ce changement."
Madame la Dauphine parla d'un air qui persuada Madame de Clèves, et elle se trouva malgré elle dans un état plus calme et plus doux que celui où elle étoit auparavant.
Lorsqu'elle revint chez sa mère, elle sut qu'elle étoit beaucoup plus mal qu'elle ne l'avoit laissée. La fièvre lui avoit redoublé, et les jours suivants elle augmenta de telle sorte qu'il parut que ce seroit une maladie considérable. Madame de Clèves étoit dans une affliction extrême; elle ne sortoit point de la chambre de sa mère; Monsieur de Clèves y passoit aussi presque tous les jours, et par l'intérêt qu'il prenoit à Madame de Chartres, et pour empêcher sa femme de s'abandonner à la tristesse, mais aussi pour avoir le plaisir de la voir: sa passion n'étoit point diminuée.
Monsieur de Nemours, qui avoit toujours eu beaucoup d'amitié pour lui, n'avoit pas cessé de lui en témoigner depuis son retour de Bruxelles. Pendant la maladie de Madame de Chartres, ce prince trouva le moyen de voir plusieurs fois Madame de Clèves, en faisant semblant de chercher son mari, ou de le venir prendre pour le mener promener. Il le cherchoit même à des heures où il savoit bien qu'il n'y étoit pas; et, sous le prétexte de l'attendre, il demeuroit dans l'antichambre de Madame de Chartres, où il y avoit toujours plusieurs personnes de qualité. Madame de Clèves y venoit souvent, et, pour être affligée,[1] elle n'en paroissoit pas moins belle à Monsieur de Nemours. Il lui faisoit voir combien il prenoit d'intérêt à son affliction, et il lui en parloit avec un air si doux et si soumis, qu'il la persuadoit aisément que ce n'étoit pas Madame la Dauphine dont il étoit amoureux.
Elle ne pouvoit s'empêcher d'être troublée de sa vue, et d'avoir pourtant du plaisir à le voir; mais, quand elle ne le voyoit plus, et qu'elle pensoit que ce charme qu'elle trouvoit dans sa vue étoit le commencement des passions, il s'en falloit peu qu'elle ne crût le haïr,[2] par la douleur que lui donnoit cette pensée.
Madame de Chartres empira si considérablement, que l'on commença à désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du péril où elle étoit avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde et appeler Madame de Clèves.
"Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle en lui tendant la main; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de moi augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de l'inclination pour Monsieur de Nemours: je ne vous demande point de me l'avouer; je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connoissez que trop présentement: vous êtes sur le bord du précipice; il faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous devez à votre mari, songez ce que vous devez à vous-même, et pensez que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille; retirez-vous de la Cour; obligez votre mari de vous emmener; ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles; quelque affreux qu'ils vous paroissent d'abord, ils seront plus doux dans les suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvoient obliger à ce que je souhaite, je vous dirois que, si quelque chose étoit capable de troubler le bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce seroit de vous voir tomber comme les autres femmes; mais, si ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n'en pas être le témoin."
Madame de Clèves fondoit en larmes sur la main de sa mère, qu'elle tenoit serrée contre les siennes; et Madame de Chartres se sentant touchée elle-même: "Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de tout ce que je viens de vous dire."
Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles, et commanda à sa fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter ni parler davantage; Madame de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l'état qu'on peut s'imaginer, et Madame de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus revoir sa fille, qui étoit la seule chose à quoi elle se sentoit attachée.
Madame de Clèves étoit dans une affliction extrême; son mari ne la quittoit point, et, sitôt que Madame de Chartres fut expirée, il l'emmena à la campagne, pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisoit qu'aigrir sa douleur. On n'en a jamais vu de pareille. Quoique la tendresse et la reconnoissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentoit qu'elle avoit de sa mère pour se défendre contre Monsieur de Nemours ne laissoit pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvoit malheureuse d'être abandonnée à elle-même, dans un temps où elle étoit si peu maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant souhaité d'avoir quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont Monsieur de Clèves en usoit pour elle lui faisoit souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devoit. Elle lui témoigna aussi plus d'amitié et plus de tendresse qu'elle n'avoit encore fait; elle ne vouloit point qu'il la quittât, et il lui sembloit qu'à force de s'attacher à lui il la défendroit contre Monsieur de Nemours.
Ce prince vint voir Monsieur de Clèves à la campagne; il fit ce qu'il put pour rendre aussi une visite à Madame de Clèves; mais elle ne le voulut point recevoir, et sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de le trouver aimable, elle avoit fait une forte résolution de s'empêcher de le voir, et d'en éviter toutes les occasions qui dépendroient d'elle.
Monsieur de Clèves vint à Paris pour faire sa cour, et promit à sa femme de s'en retourner le lendemain; il ne revint néanmoins que le jour d'après.
"Je vous attendis tout hier, lui dit Madame de Clèves lorsqu'il arriva; et je vous dois faire des reproches de n'être pas venu comme vous me l'aviez promis."
"Je fus très-fâché de ne pas revenir hier, répondit Monsieur de Clèves; mais j'étois si nécessaire à la consolation d'un malheureux, qu'il m'étoit impossible de le quitter.
"Il faut que je m'en retourne, continua Monsieur de Clèves, pour voir ce malheureux, et je crois qu'il faut que vous reveniez aussi à Paris. Il est temps que vous voyiez le monde, et que vous receviez ce nombre infini de visites dont aussi bien vous ne sauriez vous dispenser."
Madame de Clèves consentit à son retour, et elle revint le lendemain. Elle se trouva plus tranquille sur Monsieur de Nemours qu'elle n'avoit été: tout ce que lui avoit dit Madame de Chartres en mourant, et la douleur de sa mort, avoit fait une suspension à ses sentiments, qui lui faisoit croire qu'ils étoient entièrement effacés.
Dès le même soir qu'elle fut arrivée, Madame la Dauphine la vint voir, et, après lui avoir témoigné la part qu'elle avoit prise à son affliction, elle lui dit que, pour la détourner de ces tristes pensées, elle vouloit l'instruire de tout ce qui s'étoit passé à la Cour en son absence; elle lui conta ensuite plusieurs choses particulières. "Mais ce que j'ai le plus d'envie de vous apprendre, ajouta-t-elle, c'est qu'il est certain que Monsieur de Nemours est passionnément amoureux, et que ses amis les plus intimes non seulement ne sont point dans sa confidence, mais qu'ils ne peuvent deviner qui est la personne qu'il aime. Cependant cet amour est assez fort pour lui faire négliger, ou abandonner, pour mieux dire, les espérances d'une couronne."
Madame la Dauphine conta ensuite tout ce qui s'étoit passé sur l'Angleterre. "J'ai appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de Monsieur d'Anville,[1] et il m'a dit ce matin que le Roi envoya querir hier au soir Monsieur de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande à revenir, et qui écrit au Roi qu'il ne peut plus soutenir auprès de la Reine d'Angleterre les retardements de Monsieur de Nemours; qu'elle commence à s'en offenser, et qu'encore qu'elle n'eût point donné de parole positive, elle en avoit assez dit pour faire hasarder un voyage. Le Roi lut cette lettre à Monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler sérieusement, comme il avoit fait dans les commencements, ne fit que rire, que badiner, et se moquer des espérances de Lignerolles. Il dit que toute l'Europe condamneroit son imprudence s'il hasardoit d'aller en Angleterre comme un prétendu mari de la Reine, sans être assuré du succès. 'Il me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrois mal mon temps de faire ce voyage présentement, que le Roi d'Espagne fait de si grandes instances pour épouser cette Reine. Ce ne seroit peut-être pas un rival bien redoutable dans une galanterie; mais je pense que dans un mariage Votre Majesté ne me conseilleroit pas de lui disputer quelque chose.'—'Je vous le conseillerois en cette occasion, reprit le Roi; mais vous n'auriez rien à lui disputer. Je sais qu'il a d'autres pensées, et quand il n'en auroit pas, la Reine Marie s'est trop mal trouvée du joug de l'Espagne pour croire que sa sœur le veuille reprendre, et qu'elle se laisse éblouir à l'éclat de tant de couronnes jointes ensemble.'—'Si elle ne s'en laisse pas éblouir, repartit Monsieur de Nemours, il y a apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour. Elle a aimé le milord Courtenay[1] il y a déjà quelques années; il étoit aussi aimé de la Reine Marie, qui l'auroit épousé du consentement de l'Angleterre, sans qu'elle connût que la jeunesse et la beauté de sa sœur Elisabeth le touchoient davantage que l'espérance de régner. Votre Majesté sait que les violentes jalousies qu'elle en eut la portèrent à les mettre l'un et l'autre en prison, à exiler ensuite le milord Courtenay, et la déterminèrent enfin à épouser le Roi d'Espagne. Je crois qu'Elisabeth, qui est présentement sur le trône, rappellera bientôt ce milord, et qu'elle choisira un homme qu'elle a aimé, qui est fort aimable, qui a tant souffert pour elle, plutôt qu'un autre qu'elle n'a jamais vu.'—'Je serois de votre avis, repartit le Roi, si Courtenay vivoit encore; mais j'ai su depuis quelques jours qu'il est mort à Padoue, où il étoit relégué. Je vois bien, ajouta-t-il en quittant Monsieur de Nemours, qu'il faudroit faire votre mariage comme on feroit celui de Monsieur le Dauphin, et envoyer épouser la Reine d'Angleterre par des ambassadeurs.'
"Monsieur d'Anville et Monsieur le Vidame, qui étoient chez le Roi avec M. de Nemours, sont persuadés que c'est cette même passion dont il est occupé qui le détourne d'un si grand dessein. Le Vidame, qui le voit de plus près que personne, a dit à Madame de Martigues que ce prince est tellement changé qu'il ne le reconnoît plus; et, ce qui l'étonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce, ni aucunes heures particulières où il se dérobe; en sorte qu'il croit qu'il n'a point d'intelligence avec la personne qu'il aime; et c'est ce qui fait méconnoître Monsieur de Nemours, de lui voir aimer une femme qui ne répond point à son amour."
Quel poison pour Madame de Clèves que le discours de Madame la Dauphine! Le moyen de ne pas se reconnoître pour cette personne dont on ne savoit point le nom, et le moyen de n'être pas pénétrée de reconnoissance et de tendresse en apprenant, par une voie qui ne lui pouvoit être suspecte, que ce prince, qui touchoit déjà son cœur, cachoit sa passion à tout le monde, et négligeoit pour l'amour d'elle les espérances d'une couronne? Aussi ne peut-on représenter ce qu'elle sentit et le trouble qui s'éleva dans son âme. Si Madame la Dauphine l'eût regardée avec attention, elle eût aisément remarqué que les choses qu'elle venoit de dire ne lui étoient pas indifférentes; mais, comme elle n'avoit aucun soupçon de la vérité, elle continua de parler sans y faire de réflexion. "Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle, qui, comme je vous viens de dire, m'a appris tout ce détail, m'en croit mieux instruite que lui, et il a une si grande opinion de mes charmes, qu'il est persuadé que je suis la seule personne qui puisse faire de si grands changements en Monsieur de Nemours."
Ces dernières paroles de Madame la Dauphine donnèrent une autre sorte de trouble à Madame de Clèves que celui qu'elle avoit eu quelques moments auparavant. "Je serois aisément de l'avis de Monsieur d'Anville, répondit-elle, et il y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins qu'une princesse telle que vous pour faire mépriser la Reine d'Angleterre."
"Je vous l'avouerois si je le savois, repartit Madame la Dauphine, et je le saurois s'il étoit véritable. Ces sortes de passions n'échappent point à la vue de celles qui les causent; elles s'en aperçoivent les premières. Monsieur de Nemours ne m'a jamais témoigné que de légères complaisances; mais il y a néanmoins une si grande différence de la manière dont il a vécu avec moi à celle dont il y vit présentement, que je puis vous répondre que je ne suis pas la cause de l'indifférence qu'il a pour la couronne d'Angleterre.
"Je m'oublie avec vous, ajouta Madame la Dauphine, et je ne me souviens pas qu'il faut que j'aille voir Madame.[1] Vous savez que la paix est quasi conclue; mais vous ne savez pas que le Roi d'Espagne n'a voulu passer aucun article qu'à condition d'épouser cette princesse, au lieu du prince don Carlos, son fils. Le Roi a eu beaucoup de peine à s'y résoudre; enfin il y a consenti, et il est allé tantôt annoncer cette nouvelle à Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable: ce n'est pas une chose qui puisse plaire d'épouser un homme de l'âge et de l'humeur du Roi d'Espagne, surtout à elle, qui a toute la joie que donne la première jeunesse jointe à la beauté, et qui s'attendoit d'épouser un jeune prince pour qui elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si le Roi trouvera en elle toute l'obéissance qu'il désire; il m'a chargée de la voir, parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il croit que j'aurai quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai ensuite une autre visite bien différente: j'irai me réjouir avec Madame, sœur du Roi. Tout est arrêté pour son mariage avec Monsieur de Savoie, et il sera ici dans peu de temps. Jamais personne de l'âge de cette princesse n'a eu une joie si entière de se marier. La Cour va être plus belle et plus grosse qu'on ne l'a jamais vue; et, malgré votre affliction, il faut que vous veniez nous aider à faire voir aux étrangers que nous n'avons pas de médiocres beautés."
Après ces paroles, Madame la Dauphine quitta Madame de Clèves, et le lendemain le mariage de Madame fut su de tout le monde. Les jours suivants, le Roi et les Reines allèrent voir Madame de Clèves. Monsieur de Nemours, qui avoit attendu son retour avec une extrême impatience, et qui souhaitoit ardemment de lui pouvoir parler sans témoins, attendit pour aller chez elle l'heure que tout le monde en sortiroit, et qu'apparemment il ne reviendroit plus personne. Il réussit dans son dessein, et il arriva comme les dernières visites[1] en sortoient.
Cette princesse étoit sur son lit[2]; il faisoit chaud, et la vue de M. de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuoit pas sa beauté. Il s'assit vis-à-vis d'elle, avec cette crainte et cette timidité que donnent les véritables passions. Il demeura quelque temps sans pouvoir parler; Madame de Clèves n'étoit pas moins interdite, de sorte qu'ils gardèrent assez longtemps le silence. Enfin Monsieur de Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son affliction. Madame de Clèves, étant bien aise de continuer la conversation sur ce sujet, parla assez longtemps de la perte qu'elle avoit faite; et enfin elle dit que, quand le temps auroit diminué la violence de sa douleur, il lui en demeureroit toujours une si forte impression, que son humeur en seroit changée.
"Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit Monsieur de Nemours, font de grands changements dans l'esprit, et, pour moi, je ne me reconnois pas depuis que je suis revenu de Flandres. Beaucoup de gens ont remarqué ce changement, et même Madame la Dauphine m'en parloit encore hier."
"Il est vrai, repartit Madame de Clèves, qu'elle l'a remarqué, et je crois lui en avoir ouï dire quelque chose."
"Je ne suis pas fâché, Madame, répliqua Monsieur de Nemours, qu'elle s'en soit aperçue; mais je voudrois qu'elle ne fût pas seule à s'en apercevoir. Il y a des personnes à qui on n'ose donner d'autres marques de la passion qu'on a pour elles que par les choses qui ne les regardent point; et, n'osant leur faire paroître qu'on les aime, on voudroit du moins qu'elles vissent que l'on ne veut être aimé de personne. L'on voudroit qu'elles sussent qu'il n'y a point de beauté, dans quelque rang qu'elle pût être, que l'on ne regardât avec indifférence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voulût acheter au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent d'ordinaire de la passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu'on prend de leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile, pour peu qu'elles soient aimables.[1] Ce qui est difficile, c'est de ne s'abandonner pas au plaisir de les suivre, c'est de les éviter, par la peur de laisser paroître au public, et quasi à elles-mêmes, les sentiments que l'on a pour elles; et, ce qui marque encore mieux un véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé à ce que l'on étoit, et de n'avoir plus d'ambition ni de plaisirs, après avoir été toute sa vie occupé de l'un et de l'autre."
Madame de Clèves entendoit aisément la part qu'elle avoit à ces paroles. Il lui sembloit qu'elle devoit y répondre et ne les pas souffrir. Il lui sembloit aussi qu'elle ne devoit pas les entendre, ni témoigner qu'elle les prît pour elle; elle croyoit devoir parler, et croyoit ne devoir rien dire. Le discours de Monsieur de Nemours lui plaisoit et l'offensoit quasi également; elle y voyoit la confirmation de tout ce que lui avoit fait penser Madame la Dauphine; elle y trouvoit quelque chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et de trop intelligible. L'inclination qu'elle avoit pour ce prince lui donnoit un trouble dont elle n'étoit pas maîtresse. Les paroles les plus obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que des déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle demeuroit donc sans répondre, et Monsieur de Nemours se fût aperçu de son silence, dont il n'auroit peut-être pas tiré de mauvais présage, si l'arrivée de Monsieur de Clèves n'eût fini la conversation et sa visite.
Madame de Clèves étoit si occupée de ce qui venoit de se passer, qu'à peine pouvait-elle cacher la distraction de son esprit. Quand elle fut en liberté de rêver, elle connut bien qu'elle s'étoit trompée lorsqu'elle avoit cru n'avoir plus que de l'indifférence pour Monsieur de Nemours. Ce qu'il lui avoit dit avoit fait toute l'impression qu'il pouvoit souhaiter, et l'avoit entièrement persuadée de sa passion. Les actions de ce prince s'accordoient trop bien avec ses paroles pour laisser quelque doute à cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas aimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque. C'étoit une entreprise difficile, dont elle connoissoit déjà les peines: elle savoit que le seul moyen d'y réussir étoit d'éviter la présence de ce prince; et, comme son deuil lui donnoit lieu d'être plus retirée que de coutume, elle se servit de ce prétexte pour n'aller plus dans les lieux où il la pouvoit voir. Elle étoit dans une tristesse profonde; la mort de sa mère en paroissoit la cause, et l'on n'en cherchoit point d'autre.
Monsieur de Nemours étoit désespéré de ne la voir presque plus; et, sachant qu'il ne la trouveroit dans aucune assemblée et dans aucun des divertissements où étoit toute la Cour, il ne pouvoit se résoudre d'y paroître; il feignit une passion grande pour la chasse, et il en faisoit des parties les mêmes jours qu'il y avoit des assemblées chez les Reines. Une légère maladie lui servit longtemps de prétexte pour demeurer chez lui, et pour éviter d'aller dans tous les lieux où il savoit bien que Madame de Clèves ne seroit pas.
Monsieur de Clèves fut malade à peu près dans le même temps. Madame de Clèves ne sortit point de sa chambre pendant son mal; mais quand il se porta mieux, qu'il vit du monde, et entr'autres Monsieur de Nemours, qui, sur le prétexte d'être encore foible, y passoit la plus grande partie du jour, elle trouva qu'elle n'y pouvoit plus demeurer; elle n'eut pas néanmoins la force d'en sortir les premières fois qu'il y vint: il y avoit trop longtemps qu'elle ne l'avoit vu pour se résoudre à ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de lui faire entendre, par des discours qui ne sembloient que généraux, mais qu'elle entendoit néanmoins, parce qu'ils avoient du rapport à ce qu'il lui avoit dit chez elle, qu'il alloit à la chasse pour rêver, et qu'il n'alloit pas aux assemblées parce qu'elle n'y étoit pas.
Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avoit prise de sortir de chez son mari lorsqu'il y seroit; ce fut toutefois en se faisant une extrême violence. Ce prince vit bien qu'elle le fuyoit, et en fut sensiblement touché.
Monsieur de Clèves ne prit pas garde d'abord à la conduite de sa femme; mais enfin il s'aperçut qu'elle ne vouloit pas être dans sa chambre lorsqu'il y avoit du monde. Il lui en parla, et elle lui répondit qu'elle ne croyoit pas que la bienséance voulût qu'elle fût tous les soirs avec ce qu'il y avoit de plus jeune à la Cour; qu'elle le supplioit de trouver bon qu'elle fît une vie plus retirée qu'elle n'avoit accoutumé; que la vertu et la présence de sa mère autorisoient beaucoup de choses qu'une femme de son âge ne pouvoit soutenir.
Monsieur de Clèves, qui avoit naturellement beaucoup de douceur et de complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui dit qu'il ne vouloit pas absolument qu'elle changeât de conduite. Elle fut prête de lui dire que le bruit étoit dans le monde que Monsieur de Nemours étoit amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse raison, et de déguiser la vérité à un homme qui avoit si bonne opinion d'elle.
Quelques jours après, le Roi étoit chez la Reine à l'heure du cercle[1]; l'on parla des horoscopes et des prédictions. Les opinions étoient partagées sur la croyance que l'on y devoit donner. La Reine y ajoutoit beaucoup de foi: elle soutint qu'après tant de choses qui avoient été prédites, et que l'on avoit vu arriver, on ne pouvoit douter qu'il n'y eût quelque certitude dans cette science. D'autres soutenoient que, parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvoient véritables faisoit bien voir que ce n'étoit qu'un effet du hasard.
"J'ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l'avenir, dit le Roi; mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je suis demeuré convaincu que l'on ne peut rien savoir de véritable. Il y a quelques années qu'il vint ici un homme d'une grande réputation dans l'astrologie. Tout le monde l'alla voir: j'y allai comme les autres, mais sans lui dire qui j'étois, et je menai Monsieur de Guise et Descars; je les fis passer les premiers. L'astrologue néanmoins s'adressa d'abord à moi, comme s'il m'eût jugé le maître des autres; peut-être qu'il me connoissoit: cependant il me dit une chose qui ne me convenoit pas s'il m'eût connu. Il me prédit que je serois tué en duel.[2] Il dit ensuite à Monsieur de Guise qu'il seroit tué par derrière,[3] et à Descars qu'il auroit la tête cassée d'un coup de pied de cheval. Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette prédiction, comme si on l'eût accusé de devoir fuir. Descars ne fut guère satisfait de trouver qu'il devoit finir par un accident si malheureux. Enfin, nous sortîmes tous très-mal contents de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à Monsieur de Guise et à Descars, mais il n'y a guère d'apparence que je sois tué en duel. Nous venons de faire la paix, le Roi d'Espagne et moi; et, quand nous ne l'aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je le fisse appeler,[1] comme le Roi mon père fit appeler Charles-Quint."
Après le malheur que le Roi conta qu'on lui avoit prédit, ceux qui avoient soutenu l'astrologie en abandonnèrent le parti, et tombèrent d'accord qu'il n'y falloit donner aucune croyance. "Pour moi, dit tout haut Monsieur de Nemours, je suis l'homme du monde qui doit le moins y en avoir"; et, se tournant vers Madame de Clèves, auprès de qui il étoit: "On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je serois heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurois la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger, Madame, si je dois croire aux prédictions."
Madame la Dauphine, qui crut, par ce que Monsieur de Nemours avoit dit tout haut, que ce qu'il disoit tout bas étoit quelque fausse prédiction qu'on lui avoit faite, demanda à ce prince ce qu'il disoit à Madame de Clèves. S'il eût eu moins de présence d'esprit, il eût été surpris de cette demande; mais, prenant la parole sans hésiter: "Je lui disois, Madame, répondit-il, que l'on m'a prédit que je serois élevé à une si haute fortune que je n'oserois même y prétendre."
"Si l'on ne vous a fait que cette prédiction, repartit Madame la Dauphine en souriant, et pensant à l'affaire d'Angleterre, je ne vous conseille pas de décrier l'astrologie, et vous pourriez trouver des raisons pour la soutenir."
Madame de Clèves comprit bien ce que vouloit dire Madame la Dauphine; mais elle entendoit bien aussi que la fortune dont Monsieur de Nemours vouloit parler n'étoit pas d'être Roi d'Angleterre.
Comme il y avoit déjà assez longtemps de la mort de sa mère, il falloit qu'elle commençât à paraître dans le monde, et à faire sa cour comme elle avoit accoutumé. Elle voyoit Monsieur de Nemours chez Madame la Dauphine; elle le voyoit chez Monsieur de Clèves, où il venoit souvent avec d'autres personnes de qualité de son âge, afin de ne se pas faire remarquer; mais elle ne le voyoit plus qu'avec un trouble dont il s'apercevoit aisément.
Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards et à lui parler moins qu'à un autre, il lui échappoit de certaines choses qui partoient d'un premier mouvement,[1] qui faisoient juger à ce prince qu'il ne lui étoit pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fût peut-être pas aperçu; mais il avoit déjà été aimé tant de fois qu'il étoit difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimoit.
L'affaire d'Angleterre revenoit souvent dans l'esprit de Madame de Clèves: il lui sembloit que Monsieur de Nemours ne résisteroit point aux conseils du Roi et aux instances de Lignerolles. Elle voyoit avec peine que ce dernier n'étoit point encore de retour, et elle l'attendoit avec impatience. Si elle eût suivi ses mouvements, elle se seroit informée avec soin de l'état de cette affaire; mais le même sentiment qui lui donnoit de la curiosité l'obligeoit à la cacher, et elle s'enquéroit seulement de la beauté, de l'esprit et de l'humeur de la Reine Elisabeth. On apporta un de ses portraits chez le Roi, qu'elle trouva plus beau qu'elle n'avoit envie de le trouver, et elle ne put s'empêcher de dire qu'il étoit flatté.
"Je ne le crois pas, reprit Madame la Dauphine, qui étoit présente; cette princesse a la réputation d'être belle et d'avoir un esprit fort au dessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a proposée toute ma vie pour exemple. Elle doit être aimable, si elle ressemble à Anne de Boulen, sa mère. Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément dans sa personne et dans son humeur. J'ai ouï dire que son visage avoit quelque chose de vif et de singulier, et qu'elle n'avoit aucune ressemblance avec les autres beautés angloises."
La Reine Dauphine faisoit faire des portraits en petit[1] de toutes les belles personnes de la Cour, pour les envoyer à la Reine sa mère. Le jour qu'on achevoit celui de Madame de Clèves, Madame la Dauphine vint passer l'après-dînée chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y trouver: il ne laissoit échapper aucune occasion de voir Madame de Clèves, sans laisser paroître néanmoins qu'il les cherchât. Elle étoit si belle ce jour-là qu'il en seroit devenu amoureux, quand[2] il ne l'auroit pas été; il n'osoit pourtant pas avoir les yeux attachés sur elle pendant qu'on la peignoit, et il craignoit de laisser trop voir le plaisir qu'il avoit à la regarder.
Madame la Dauphine demanda à Monsieur de Clèves un petit portrait qu'il avoit de sa femme, pour le voir auprès de celui qu'on achevoit. Tout le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre, et Madame de Clèves ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui que l'on venoit d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait de la boîte où il étoit; et, après y avoir travaillé, il le remit sur la table.
Il y avoit longtemps que Monsieur de Nemours souhaitoit d'avoir le portrait de Madame de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui étoit à Monsieur de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il croyoit tendrement aimé; et il pensa que, parmi tant de personnes qui étoient dans ce même lieu, il ne seroit pas soupçonné plutôt qu'un autre.
Madame la Dauphine étoit assise sur le lit, et parloit bas à Madame de Clèves, qui étoit debout devant elle. Madame de Clèves aperçut, par un des rideaux qui n'étoit qu'à demi fermé, Monsieur de Nemours, le dos contre la table qui étoit au pied du lit, et elle vit que, sans tourner la tête, il prenoit adroitement quelque chose sur cette table. Elle n'eut pas de peine à deviner que c'étoit son portrait, et elle en fut si troublée que Madame la Dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutoit pas et lui demanda tout haut ce qu'elle regardoit. Monsieur de Nemours se tourna à ces paroles; il rencontra les yeux de Madame de Clèves qui étoient encore attachés sur lui, et il pensa qu'il n'étoit pas impossible qu'elle eût vu ce qu'il venoit de faire.
Madame de Clèves n'étoit pas peu embarrassée: la raison vouloit qu'elle demandât son portrait; mais, en le demandant publiquement, c'étoit apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avoit pour elle; et, en le lui demandant en particulier, c'étoit quasi l'engager à lui parler de sa passion; enfin elle jugea qu'il valoit mieux le lui laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui pouvoit faire sans qu'il sût même qu'elle la lui faisoit. Monsieur de Nemours, qui remarquoit son embarras et qui en devinoit quasi la cause, s'approcha d'elle et lui dit tout bas: "Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, Madame, de me laisser croire que vous l'ignorez; je n'ose vous en demander davantage." Et il se retira après ces paroles, et n'attendit point sa réponse.
Madame la Dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les dames. Monsieur de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant soutenir en public la joie d'avoir un portrait de Madame de Clèves. Il sentoit tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable; il aimoit la plus aimable personne de la Cour; il s'en faisoit aimer malgré elle, et il voyoit dans toutes ses actions cette sorte de trouble et d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première jeunesse.
Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin: comme on trouvoit la boîte où il devoit être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été dérobé, et l'on crut qu'il étoit tombé par hasard. Monsieur de Clèves étoit affligé de cette perte; et, après qu'on eut encore cherché inutilement, il dit à sa femme, mais d'une manière qui faisoit voir qu'il ne le pensoit pas, qu'elle avoit sans doute quelque amant caché à qui elle avoit donné ce portrait, ou qui l'avoit dérobé, et qu'un autre qu'un amant ne se seroit pas contenté de la peinture sans la boîte.
Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans l'esprit de Madame de Clèves; elles lui donnèrent des remords; elle fit réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînoit vers Monsieur de Nemours; elle trouva qu'elle n'étoit plus maîtresse de ses paroles et de son visage; elle pensa que Lignerolles étoit revenu, qu'elle ne craignoit plus l'affaire d'Angleterre, qu'elle n'avoit plus de soupçons sur Madame la Dauphine, qu'enfin il n'y avoit plus rien qui la pût défendre, et qu'il n'y avoit de sûreté pour elle qu'en s'éloignant; mais comme elle n'étoit pas maîtresse de s'éloigner, elle se trouvoit dans une grande extrêmité et prête à tomber dans ce qui lui paroissoit le plus grand des malheurs, qui étoit de laisser voir à Monsieur de Nemours l'inclination qu'elle avoit pour lui. Elle se souvenoit de tout ce que Madame de Chartres lui avoit dit en mourant, et des conseils qu'elle lui avoit donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de s'embarquer dans une galanterie. Il lui sembla qu'elle lui devoit avouer l'inclination qu'elle avoit pour Monsieur de Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps; ensuite elle fut étonnée de l'avoir eue; elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne savoir quel parti prendre.
La paix étoit signée. Madame Elisabeth, après beaucoup de répugnance, s'étoit résolue à obéir au Roi son père. Le duc d'Albe[1] avoit été nommé pour venir l'épouser au nom du Roi catholique, et il devoit bientôt arriver. L'on attendoit le duc de Savoie, qui venoit épouser Madame, sœur du Roi, et dont les noces se devoient faire en même temps. Le Roi ne songeoit qu'à rendre ces noces célèbres par des divertissements où il pût faire paroître l'adresse et la magnificence de sa Cour. On proposa tout ce qui se pouvoit faire de plus grand pour des ballets et des comédies; mais le Roi trouva ces divertissements trop particuliers, et il en voulut d'un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où les étrangers seroient reçus, et dont le peuple pourroit être spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent avec joie dans le dessein du Roi, et surtout le duc de Ferrare, Monsieur de Guise et Monsieur de Nemours, qui surpassoient tous les autres dans ces sortes d'exercices. Le Roi les choisit pour être avec lui les quatre tenants du tournoi.[2]
On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venoit du château des Tournelles,[3] qui traversoit la rue Saint-Antoine, et qui alloit rendre aux écuries royales. Il y avoit des deux côtés des échafauds et des amphithéâtres, avec des loges couvertes, qui formoient des espèces de galeries qui faisoient un très-bel effet à la vue, et qui pouvoient contenir un nombre infini de personnes. Tous les princes et seigneurs ne furent plus occupés que du soin d'ordonner ce qui leur étoit nécessaire pour paroître avec éclat, et pour mêler dans leurs chiffres ou dans leurs devises quelque chose de galant qui eût rapport aux personnes qu'ils aimoient.
Peu de jours avant l'arrivée du duc d'Albe, le Roi fit une partie de paume avec Monsieur de Nemours, le chevalier de Guise et le vidame de Chartres. Les Reines les allèrent voir jouer, suivies de toutes les dames, et entr'autres de Madame de Clèves.
Après que la partie fut finie, comme l'on sortoit du jeu de paume, Chastelart[1] s'approcha de la Reine Dauphine, et lui dit que le hasard lui venoit de mettre entre les mains une lettre de galanterie qui étoit tombée de la poche de Monsieur de Nemours.[2] Cette Reine, qui avait toujours de la curiosité pour ce qui regardoit ce prince, dit à Chastelart de la lui donner: elle la prit, et suivit la Reine sa belle-mère, qui s'en alloit avec le Roi pour voir travailler à la lice. Après que l'on y eût été quelque temps, le Roi fit amener des chevaux qu'il avoit fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit donner à tous ceux qui l'avoient suivi. Le Roi et Monsieur de Nemours se trouvèrent sur les plus fougueux. Ces chevaux se voulurent jeter l'un à l'autre. Monsieur de Nemours, par la crainte de blesser le Roi, recula brusquement, et porta son cheval contre un pilier du manège avec tant de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut à lui, et on le crut considérablement blessé. Madame de Clèves le crut encore plus blessé que les autres. L'intérêt qu'elle y prenoit lui donna une appréhension et un trouble qu'elle ne songea pas à cacher; elle s'approcha de lui avec les Reines, et avec un visage si changé, qu'un homme moins intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu: aussi le remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d'attention à l'état où étoit Madame de Clèves qu'à celui où étoit Monsieur de Nemours. Le coup que ce prince s'étoit donné lui causa un si grand éblouissement, qu'il demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenoient. Quand il la releva, il vit d'abord Madame de Clèves; il connut, sur son visage, la pitié qu'elle avoit de lui, et il la regarda d'une sorte qui put lui faire juger combien il en étoit touché. Il fit ensuite des remercîments aux Reines de la bonté qu'elles lui témoignoient, et des excuses de l'état où il avoit été devant elles. Le Roi lui ordonna de s'aller reposer.
Madame de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la Reine, l'esprit bien occupé de ce qui s'étoit passé. Monsieur de Nemours y vint peu de temps après, habillé magnifiquement, et comme un homme qui ne se sentoit pas de l'accident qui lui étoit arrivé; il paroissoit même plus gai que de coutume, et la joie de ce qu'il croyoit avoir vu lui donnoit un air qui augmentoit encore son agrément. Tout le monde fut surpris lorsqu'il entra, et il n'y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles, excepté Madame de Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire semblant de le voir. Le Roi sortit d'un cabinet où il étoit, et, le voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son aventure. Monsieur de Nemours passa auprès de Madame de Clèves, et lui dit tout bas: "J'ai reçu aujourd'hui des marques de votre pitié, Madame; mais ce n'est pas de celles dont je suis le plus digne." Madame de Clèves s'étoit bien doutée que ce prince s'étoit aperçu de la sensibilité qu'elle avoit eue pour lui, et ses paroles lui firent voir qu'elle ne s'étoit pas trompée. Ce lui étoit une grande douleur de voir qu'elle n'étoit plus maîtresse de cacher ses sentiments, et de les avoir laissé paroître au chevalier de Guise. Elle en avoit aussi beaucoup que Monsieur de Nemours les connût; mais cette dernière douleur n'étoit pas si entière, et elle étoit mêlée de quelque sorte de douceur.
La Reine Dauphine, qui avoit une extrême impatience de savoir ce qu'il y avoit dans la lettre que Chastelart lui avoit donnée, s'approcha de Madame de Clèves: "Allez lire cette lettre, lui dit-elle; elle s'adresse à Monsieur de Nemours, et, selon les apparences, elle est de cette maîtresse pour qui il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement, gardez-la; venez ce soir à mon coucher pour me la rendre, et pour me dire si vous en connoissez l'écriture." Madame la Dauphine quitta Madame de Clèves après ces paroles, et la laissa si étonnée et dans un si grand saisissement, qu'elle fut quelque temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble où elle étoit ne lui permirent pas de demeurer chez la Reine; elle s'en alla chez elle, quoiqu'il ne fût pas l'heure où elle avoit accoutumé de se retirer. Elle tenoit cette lettre avec une main tremblante; ses pensées étoient si confuses, qu'elle n'en avoit aucune distincte, et elle se trouvoit dans une sorte de douleur insupportable, qu'elle ne connoissoit point et qu'elle n'avoit jamais sentie. Sitôt qu'elle fut dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre et la trouva telle:
"Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire que le changement qui vous paroît en moi soit un effet de ma légèreté: je veux vous apprendre que votre infidélité en est la cause. Vous êtes bien surpris que je vous parle de votre infidélité; vous me l'aviez cachée avec tant d'adresse, et j'ai pris tant de soin de vous cacher que je la savois, que vous avez raison d'être étonné qu'elle me soit connue. Je suis surprise moi-même que j'aie pu ne vous en rien faire paroître. Jamais douleur n'a été pareille à la mienne: je croyois que vous aviez pour moi une passion violente; je ne vous cachois plus celle que j'avois pour vous; et, dans le temps que je vous la laissois voir toute entière, j'appris que vous me trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les apparences, vous me sacrifiiez à cette nouvelle maîtresse. Je le sus le jour de la course de bague; c'est ce qui fit que je n'y allai point. Je feignis d'être malade pour cacher le désordre de mon esprit; mais je le devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente agitation. Quand je commençai à me porter mieux, je feignis encore d'être fort mal, afin d'avoir un prétexte de ne vous point voir et de ne vous point écrire. Je voulus avoir du temps pour résoudre de quelle sorte j'en devois user envers vous; je pris et je quittai vingt fois les mêmes résolutions; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma douleur, et je résolus de ne vous la point faire paroître. Je voulus blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion s'affoiblissoit d'elle-même. Je crus diminuer par là le prix du sacrifice que vous en faisiez; je ne voulus pas que vous eussiez le plaisir de montrer combien je vous aimois pour en paroître plus aimable. Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et languissantes, pour jeter dans l'esprit de celle à qui vous les donniez que l'on cessoit de vous aimer. Je ne voulus pas qu'elle eût le plaisir d'apprendre que je savois qu'elle triomphoit de moi, ni augmenter son triomphe par mon désespoir et par mes reproches. Je pensai que je ne vous punirois pas assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerois qu'une légère douleur si je cessois de vous aimer lorsque vous ne m'aimiez plus. Je trouvai qu'il falloit que vous m'aimassiez pour sentir le mal de n'être point aimé, que j'éprouvois si cruellement. Je crus que, si quelque chose pouvoit rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi, c'était de vous faire voir que les miens étoient changés, mais de vous le faire voir en feignant de vous le cacher, et comme si je n'eusse pas eu la force de vous l'avouer. Je m'arrêtai à cette résolution; mais qu'elle me fut difficile à prendre! et qu'en vous revoyant elle me parut impossible à exécuter! Je fus prête cent fois à éclater par mes reproches et par mes pleurs. L'état où j'étois encore, par ma santé, me servit à vous déguiser mon trouble et mon affliction. Je fus soutenue ensuite par le plaisir de dissimuler avec vous, comme vous dissimuliez avec moi; néanmoins je me faisois une si grande violence pour vous dire et pour vous écrire que je vous aimois, que vous vîtes plus tôt que je n'avois eu dessein de vous laisser voir que mes sentiments étoient changés. Vous en fûtes blessé; vous vous en plaignîtes. Je tâchois de vous rassurer, mais c'étoit d'une manière si forcée, que vous en étiez encore mieux persuadé que je ne vous aimois plus. Enfin, je fis tout ce que j'avois eu intention de faire. La bizarrerie de votre cœur vous fit revenir vers moi à mesure que vous voyiez que je m'éloignois de vous. J'ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance: il m'a paru que vous m'aimiez mieux que vous n'aviez jamais fait, et je vous ai fait voir que je ne vous aimois plus. J'ai eu lieu de croire que vous aviez entièrement abandonné celle pour qui vous m'aviez quittée. J'ai eu aussi des raisons pour être persuadée que vous ne lui aviez jamais parlé de moi. Mais votre retour et votre discrétion n'ont pu réparer votre légèreté: votre cœur a été partagé entre moi et une autre; vous m'avez trompée, cela suffit pour m'ôter le plaisir d'être aimée de vous comme je croyois mériter de l'être, et pour me laisser dans cette résolution que j'ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous êtes si surpris."
Madame de Clèves lut cette lettre et la relut plusieurs fois sans savoir néanmoins ce qu'elle avoit lu; elle voyoit seulement que Monsieur de Nemours ne l'aimoit pas comme elle l'avoit pensé, et qu'il en aimoit d'autres, qu'il trompoit comme elle. Quelle vue et quelle connoissance pour une personne de son humeur, qui avoit une passion violente, qui venoit d'en donner des marques à un homme qu'elle en jugeoit indigne, et à un autre qu'elle maltraitoit pour l'amour de lui! Quels retours ne fit-elle point sur elle-même! Quelles réflexions sur les conseils que sa mère lui avoit donnés! Combien se repentit-elle de ne s'être pas opiniâtrée à se séparer du commerce du monde, malgré Monsieur de Clèves, ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avoit eue de lui avouer l'inclination qu'elle avoit pour Monsieur de Nemours! Elle trouvoit qu'elle auroit mieux fait de la découvrir à un mari dont elle connoissoit la bonté, et qui auroit eu intérêt à la cacher, que de la laisser voir à un homme qui en étoit indigne, qui la trompoit, qui la sacrifioit peut-être, et qui ne pensoit à être aimé d'elle que par un sentiment d'orgueil et de vanité; enfin elle trouva que tous les maux qui lui pouvoient arriver et toutes les extrémités où elle se pouvoit porter étoient moindres que d'avoir laissé voir à Monsieur de Nemours qu'elle l'aimoit, et de connoître qu'il en aimoit une autre. Tout ce qui la consoloit étoit de penser au moins qu'après cette connoissance elle n'avoit plus rien à craindre d'elle-même, et qu'elle seroit entièrement guérie de l'inclination qu'elle avoit pour ce prince.
Elle ne pensa guère à l'ordre que Madame la Dauphine lui avoit donné de se trouver à son coucher; elle se mit au lit, et feignit de se trouver mal; en sorte que, quand Monsieur de Clèves revint de chez le Roi, on lui dit qu'elle étoit endormie. Mais elle étoit bien éloignée de la tranquillité qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avoit entre les mains.
Madame de Clèves n'étoit pas la seule personne dont cette lettre troubloit le repos. Le vidame de Chartres, qui l'avoit perdue, et non pas Monsieur de Nemours, en étoit dans une extrême inquiétude. Il avoit passé tout le soir chez Monsieur de Guise, qui avoit donné un grand souper au duc de Ferrare, son beau-frère, et à toute la jeunesse de la Cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies lettres. Le vidame de Chartres dit qu'il en avoit une sur lui plus jolie que toutes celles qui avoient jamais été écrites. On le pressa de la montrer; il s'en défendit. Monsieur de Nemours soutint qu'il n'en avoit point, et qu'il ne parloit que par vanité. Le Vidame lui répondit qu'il poussoit sa discrétion à bout; que néanmoins il ne montreroit pas la lettre, mais qu'il en liroit quelques endroits qui feroient juger que peu d'hommes en recevoient de pareilles. En même temps, il voulut prendre cette lettre, et ne la trouva point; il la chercha inutilement. On lui en fit la guerre[1]; mais il parut si inquiet, que l'on cessa de lui en parler. Il se retira plus tôt que les autres, et s'en alla chez lui avec impatience, pour voir s'il n'y avoit point laissé la lettre qui lui manquoit.
Comme il la cherchoit encore, un premier valet de chambre de la Reine le vint trouver, pour lui dire que l'on avoit dit chez la Reine qu'il étoit tombé une lettre de galanterie de sa poche pendant qu'il étoit au jeu de paume; que l'on avoit raconté une grande partie de ce qui étoit dans la lettre; que la Reine avoit témoigné beaucoup de curiosité de la voir; qu'elle l'avoit envoyé demander à un de ses gentilshommes servants; mais qu'il avoit répondu qu'il l'avoit laissée entre les mains de Chastelart.
Le Vidame sortit à l'heure même[2] pour aller chez un gentilhomme qui étoit ami intime de Chastelart. Il le fit lever, quoique l'heure fut extraordinaire, pour aller demander cette lettre, sans dire qui étoit celui qui la demandoit et qui l'avoit perdue. Chastelart, qui avoit l'esprit prévenu[3] qu'elle étoit à Monsieur de Nemours, et que ce prince étoit amoureux de Madame la Dauphine, ne douta point que ce ne fut lui qui la faisoit redemander. Il répondit, avec une maligne joie, qu'il avoit remis la lettre entre les mains de la Reine Dauphine. Le gentilhomme vint faire cette réponse au vidame de Chartres; elle augmenta l'inquiétude qu'il avoit déjà, et y en joignit encore de nouvelles. Après avoir été longtemps irrésolu sur ce qu'il devoit faire, il trouva qu'il n'y avoit que Monsieur de Nemours qui pût lui aider à sortir de l'embarras où il étoit.
Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour ne commençoit qu'à paroître. Ce prince dormoit d'un sommeil tranquille; ce qu'il avoit vu le jour précédent de Madame de Clèves ne lui avoit donné que des idées agréables. Il fut bien surpris de se voir éveillé par le vidame de Chartres, et lui demanda si c'étoit pour se venger de ce qu'il lui avoit dit pendant le souper qu'il venoit troubler son repos. Le Vidame lui fit bien juger par son visage qu'il n'y avoit rien que de sérieux au sujet qui l'amenoit. "Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui dit-il. J'ai laissé tomber cette lettre dont je parlois hier au soir; il m'est d'une conséquence extrême que personne ne sache qu'elle s'adresse à moi. Elle a été vue de beaucoup de gens qui étoient dans le jeu de paume, ou elle tomba hier; vous y étiez aussi, et je vous demande en grâce de vouloir bien dire que c'est vous qui l'avez perdue. Je vous prie, continua le Vidame, écoutez-moi sérieusement. Par cette aventure, je déshonore une personne qui m'a passionnément aimé, et qui est une des plus estimables femmes du monde; et, d'un autre côté, je m'attire une haine implacable qui me coûtera ma fortune, et peut-être quelque chose de plus."
"Je ne puis entendre tout ce que vous me dites, répondit Monsieur de Nemours; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de l'intérêt qu'une grande princesse prenoit à vous ne sont pas entièrement faux."
"Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres; et plût à Dieu qu'ils le fussent! Je ne me trouverois pas dans l'embarras où je me trouve. Mais il faut vous raconter tout ce qui s'est passé pour vous faire voir tout ce que j'ai à craindre.
"Depuis que je suis à la Cour, la Reine m'a toujours traité avec beaucoup de distinction et d'agrément, et j'avois eu lieu de croire qu'elle avoit de la bonté pour moi; néanmoins, il n'y avoit rien de particulier, et je n'avois jamais songé à avoir d'autres sentiments pour elle que ceux du respect.[1] J'étois même fort amoureux de Madame de Thémines[2]: il est aisé de juger, en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup d'amour pour elle quand on en est aimé, et je l'étois. Il y a près de deux ans que, comme la Cour étoit à Fontainebleau,[3] je me trouvai deux ou trois fois en conversation avec la Reine à des heures où il y avoit très peu de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisoit, et qu'elle entroit dans tout ce que je disois. Un soir que le Roi et toutes les dames s'étoient allés promener à cheval dans la forêt, où elle n'avoit pas voulu aller, parce qu'elle s'étoit trouvée un peu mal, je demeurai auprès d'elle. Elle descendit au bord de l'étang, et quitta la main de ses écuyers pour marcher avec plus de liberté. Après qu'elle eut fait quelques tours, elle s'approcha de moi, et m'ordonna de la suivre. 'Je veux vous parler, me dit-elle, et vous verrez, par ce que je veux vous dire, que je suis de vos amies.' Elle s'arrêta à ces paroles, et, me regardant fixement: 'Vous êtes amoureux, continua-t-elle, et, parce que vous ne vous fiez peut-être à personne, vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il est connu, et même des personnes intéressées. On vous observe; on sait les lieux où vous voyez votre maîtresse; on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle est; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir des malheurs où vous pouvez tomber.' Voyez, je vous prie, quel piége me tendoit la Reine, et combien il étoit difficile de n'y pas tomber. Elle vouloit savoir si j'étois amoureux, et, en ne me demandant point de qui je l'étois, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire plaisir, elle m'ôtoit la pensée qu'elle me parlât par curiosité ou par dessein.
"Ainsi, je pris le parti de ne rien avouer à la Reine, et de l'assurer, au contraire, qu'il y avoit très-longtemps que j'avois abandonné le désir de me faire aimer des femmes dont je pouvois espérer de l'être, parce que je les trouvois quasi toutes indignes d'attacher un honnête homme, et qu'il n'y avoit que quelque chose fort au-dessus d'elles qui pût m'engager. 'Vous ne me répondez pas sincèrement, répliqua la Reine; je sais le contraire de ce que vous me dites. La manière dont je vous parle vous doit obliger à ne me rien cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle; mais je ne veux pas, en vous donnant cette place, ignorer quels sont vos attachements. Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les apprendre: je vous donne deux jours pour y penser; mais, après ce temps-là, songez bien à ce que vous me direz, et souvenez-vous que si, dans la suite, je trouve que vous m'ayez trompée, je ne vous le pardonnerai de ma vie.'
"Au bout des deux jours que la Reine m'avoit donnés, comme j'entrois dans la chambre où toutes les dames étoient au cercle, elle me dit tout haut, avec un air grave qui me surprit: 'Avez-vous pensé à cette affaire dont je vous ai chargé, et en savez-vous la vérité?'—'Oui, Madame, lui répondis-je, et elle est comme je l'ai dite à Votre Majesté.'—'Venez ce soir, à l'heure que je dois écrire, répliqua-t-elle, et j'achèverai de vous donner mes ordres.'
"Je fis une profonde révérence, sans rien répondre, et ne manquai pas de me trouver à l'heure qu'elle m'avoit marquée. Je la trouvai dans la galerie où étoit son secrétaire et quelqu'unes de ses femmes. Sitôt qu'elle me vit, elle vint à moi et me mena à l'autre bout de la galerie. 'Hé bien! me dit-elle, est-ce après y avoir bien pensé que vous n'avez rien à me dire, et la manière dont j'en use avec vous ne mérite-t-elle pas que vous me parliez sincèrement?'—'C'est parce que je vous parle sincèrement, Madame, lui répondis-je, que je n'ai rien à vous dire; et je jure à Votre Majesté, avec tout le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour aucune femme de la Cour.'—'Je le veux croire, répartit la Reine, parce que je le souhaite; et je le souhaite parce que je désire que vous soyez entièrement attaché à moi. Je vous choisis pour vous confier tous mes chagrins et pour m'aider à les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne sont pas médiocres. Je souffre en apparence sans beaucoup de peine l'attachement du Roi pour la duchesse de Valentinois; mais il m'est insupportable. Elle gouverne le Roi; elle le trompe; elle me méprise; tous mes gens sont à elle. La Reine ma belle-fille, fière de sa beauté et du crédit de ses oncles, ne me rend aucun devoir. Le maréchal de Saint-André est un jeune favori audacieux qui n'en use pas mieux avec moi que les autres. Le détail de mes malheurs vous feroit pitié. Je n'ai osé jusqu'ici me fier à personne; je me fie à vous: faites que je ne m'en repente point, et soyez ma seule consolation.'
"Les yeux de la Reine rougirent en achevant ces paroles; je pensai me jeter à ses pieds, tant je fus véritablement touché de la bonté qu'elle me témoignoit. Depuis ce jour-là, elle eut en moi une entière confiance, elle ne fit plus rien sans m'en parler, et j'ai conservé une liaison qui dure encore.
"Cependant, Madame de Thémines me fit voir qu'elle ne m'aimoit plus, et j'en fus si persuadé, que je fus contraint de ne la pas tourmenter davantage et de la laisser en repos. Quelque temps après, elle m'écrivit cette lettre que j'ai perdue.
"Comme je n'avois plus rien alors qui me partageât, la Reine étoit assez contente de moi; mais comme les sentiments que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature à me rendre incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas amoureux par sa volonté, je le suis devenu de Madame de Martigues,[1] pour qui j'avois déjà eu beaucoup d'inclination pendant qu'elle étoit Villemontais, fille de la Reine Dauphine. J'ai lieu de croire que je n'en suis pas haï: la discrétion que je lui fais paroître, et dont elle ne sait pas toutes les raisons, lui est agréable. La Reine n'a aucun soupçon sur son sujet; mais elle en a un autre qui n'est guère moins fâcheux. Comme Madame de Martigues est toujours chez la Reine Dauphine, j'y vais aussi beaucoup plus souvent que de coutume. La Reine s'est imaginée que c'est de cette princesse que je suis amoureux. Le rang de la Reine Dauphine, qui est égal au sien, et la beauté et la jeunesse qu'elle a au-dessus d'elle lui donnent une jalousie qui va jusques à la fureur, et une haine contre sa belle-fille qu'elle ne sauroit plus cacher.
"Voilà l'état où sont les choses à l'heure que je vous parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai perdue, et que mon malheur m'a fait mettre dans ma poche pour la rendre à Madame de Thémines. Si la Reine voit cette lettre, elle connoîtra que je l'ai trompée, et que, presque dans le temps que je la trompois pour Madame de Thémines, je trompois Madame de Thémines pour une autre: jugez quelle idée cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais se fier à mes paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que lui dirai-je? Elle sait qu'on l'a remise entre les mains de Madame la Dauphine: elle croira que Chastelart a reconnu l'écriture de cette Reine, et que la lettre est d'elle; elle s'imaginera que la personne dont on témoigne de la jalousie est peut-être elle-même; enfin il n'y a rien qu'elle n'ait lieu de penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses pensées. Ajoutez à cela que je suis vivement touché de Madame de Martigues; qu'assurément Madame la Dauphine lui montrera cette lettre, qu'elle croira écrite depuis peu. Ainsi je serai également brouillé et avec la personne du monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde que je dois le plus craindre. Voyez, après cela, si je n'ai pas raison de vous conjurer de dire que la lettre est à vous, et de vous demander en grâce de l'aller retirer des mains de Madame la Dauphine."
"La proposition que vous me faites est un peu extraordinaire, dit Monsieur de Nemours, et mon intérêt particulier m'y peut faire trouver des difficultés; mais, de plus, si l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paroît difficile de persuader qu'elle soit tombée de la mienne."
"Je croyois vous avoir appris, répondit le Vidame, que l'on a dit à la Reine Dauphine que c'étoit de la vôtre qu'elle étoit tombée."
"Comment, reprit brusquement Monsieur de Nemours, qui vit dans ce moment les mauvais offices que cette méprise lui pouvoit faire auprès de Madame de Clèves, l'on a dit à la Reine Dauphine que c'est moi qui ai laissé tomber cette lettre!"
"Oui, reprit le Vidame, on le lui a dit, et ce qui a fait cette méprise, c'est qu'il y avoit plusieurs gentilshommes des Reines dans une des chambres du jeu de paume où étoient nos habits, et que vos gens et les miens les ont été querir. En même temps la lettre est tombée; ces gentilshommes l'ont ramassée et l'ont lue tout haut. Les uns ont cru qu'elle étoit à vous et les autres à moi. Chastelart, qui l'a prise, et à qui je viens de la faire demander, a dit qu'il l'avoit donnée à la Reine Dauphine, comme une lettre qui étoit à vous; et ceux qui en ont parlé à la Reine ont dit par malheur qu'elle étoit à moi; ainsi vous pouvez faire aisément ce que je souhaite et m'ôter de l'embarras où je suis."
Monsieur de Nemours se mit à rêver profondément, et le Vidame se doutant à peu près du sujet de sa rêverie: "Je crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec votre maîtresse; et je veux bien vous donner les moyens de faire voir à celle que vous aimez que cette lettre s'adresse à moi et non pas à vous. Voilà un billet de Madame d'Amboise, qui est amie de Madame de Thémines, et à qui elle s'est fiée de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi. Par ce billet elle me redemande cette lettre de son amie, que j'ai perdue. Mon nom est sur le billet, et ce qui est dedans prouve, sans aucun doute, que la lettre que l'on me redemande est la même que l'on a trouvée. Je vous remets ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez à votre maîtresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne perdre pas un moment et d'aller dès ce matin chez Madame la Dauphine."
Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, et prit le billet de Madame d'Amboise; néanmoins, son dessein n'étoit pas de voir la Reine Dauphine, et il trouvoit qu'il avoit quelque chose de plus pressé à faire. Il ne doutoit pas qu'elle n'eût déjà parlé de la lettre à Madame de Clèves, et il ne pouvoit supporter qu'une personne qu'il aimoit si éperdument eût lieu de croire qu'il eût quelque attachement pour une autre.
Il alla chez elle à l'heure qu'il crut qu'elle pouvoit être éveillée, et lui fit dire qu'il ne demanderoit pas à avoir l'honneur de la voir à une heure si extraordinaire si une affaire de conséquence ne l'y obligeoit. Madame de Clèves étoit encore au lit, l'esprit aigri et agité de tristes pensées qu'elle avoit eues pendant la nuit. Elle fut extrêmement surprise lorsqu'on lui dit que Monsieur de Nemours la demandoit. L'aigreur où elle étoit ne la fit pas balancer à répondre qu'elle étoit malade et qu'elle ne pouvoit lui parler.
Ce prince ne fut pas blessé de ce refus; une marque de froideur, dans un temps où elle pouvoit avoir de la jalousie, n'étoit pas un mauvais augure. Il alla à l'appartement de Monsieur de Clèves, et lui dit qu'il venoit de celui de Madame sa femme; qu'il étoit bien fâché de ne la pas pouvoir entretenir, parce qu'il avoit à lui parler d'une affaire importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en peu de mots à Monsieur de Clèves la conséquence de cette affaire, et Monsieur de Clèves le mena à l'heure même dans la chambre de sa femme. Si elle n'eût point été dans l'obscurité, elle eût eu peine à cacher son trouble et son étonnement de voir entrer Monsieur de Nemours conduit par son mari. Monsieur de Clèves lui dit qu'il s'agissoit d'une lettre où l'on avoit besoin de son secours pour les intérêts du Vidame; qu'elle verroit avec Monsieur de Nemours ce qu'il y avoit à faire; et que pour lui, il s'en alloit chez le Roi, qui venoit de l'envoyer querir.
Monsieur de Nemours demeura seul auprès de Madame de Clèves, comme il le pouvoit souhaiter. "Je viens vous demander, Madame, lui dit-il, si Madame la Dauphine ne vous a point parlé d'une lettre que Chastelart lui remit hier entre les mains."
"Elle m'en a dit quelque chose, répondit Madame de Clèves; mais je ne vois pas ce que cette lettre a de commun avec les intérêts de mon oncle, et je vous puis assurer qu'il n'y est pas nommé."
"Il est vrai, Madame, répliqua Monsieur de Nemours, il n'y est pas nommé; néanmoins, elle s'adresse à lui, et il lui est très-important que vous la retiriez des mains de Madame la Dauphine."
"J'ai peine à comprendre, reprit Madame de Clèves, pourquoi il lui importe que cette lettre ne soit pas vue, et pourquoi il faut la redemander sous son nom."
"Si vous voulez vous donner le loisir de m'écouter, Madame, dit Monsieur de Nemours, je vous ferai bientôt voir la vérité, et vous apprendrez des choses si importantes pour Monsieur le Vidame, que je ne les aurois pas même confiées à Monsieur le prince de Clèves si je n'avois eu besoin de son secours pour avoir l'honneur de vous voir."
"Je pense que tout ce que vous prendriez la peine de me dire seroit inutile, répondit Madame de Clèves avec un air assez sec, et il vaut mieux que vous alliez trouver la Reine Dauphine, et que, sans chercher de détours,[1] vous lui disiez l'intérêt que vous avez à cette lettre, puisque aussi bien on lui a dit qu'elle vient de vous."
L'aigreur que Monsieur de Nemours voyoit dans l'esprit de Madame de Clèves lui donnoit le plus sensible plaisir qu'il eût jamais eu, et balançoit son impatience de se justifier. "Je ne sais, Madame, reprit-il, ce qu'on peut avoir dit à Madame la Dauphine; mais je n'ai aucun intérêt à cette lettre, et elle s'adresse à Monsieur le Vidame."
"Je le crois, répliqua Madame de Clèves; mais on a dit le contraire à la Reine Dauphine, et il ne lui paroîtra pas vraisemblable que les lettres de Monsieur le Vidame tombent de vos poches: c'est pourquoi, à moins que vous n'ayez quelque raison que je ne sais point à cacher la vérité à la Reine Dauphine, je vous conseille de la lui avouer."
"Je n'ai rien à lui avouer, reprit-il; la lettre ne s'adresse pas à moi, et, s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader, ce n'est pas Madame la Dauphine; mais, Madame, comme il s'agit en ceci de la fortune de Monsieur le Vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choses qui sont même dignes de votre curiosité."
Madame de Clèves témoigna par son silence qu'elle étoit prête à l'écouter, et Monsieur de Nemours lui conta le plus succinctement qu'il lui fût possible tout ce qu'il venoit d'apprendre du Vidame. Quoique ce fussent des choses propres à donner de l'étonnement et à être écoutées avec attention, Madame de Clèves les entendit avec une froideur si grande, qu'il sembloit qu'elle ne les crût pas véritables ou qu'elles lui fussent indifférentes. Son esprit demeura dans cette situation jusqu'à ce que Monsieur de Nemours lui parla du billet de Madame d'Amboise, qui s'adressoit au Vidame de Chartres, et qui étoit la preuve de tout ce qu'il lui venoit de dire. Comme Madame de Clèves savoit que cette femme étoit amie de Madame de Thémines, elle trouva une apparence de vérité à ce que lui disoit Monsieur de Nemours, qui lui fit penser que la lettre ne s'adressoit peut-être pas à lui. Cette pensée la tira tout d'un coup et malgré elle de la froideur qu'elle avoit eue jusqu'alors. Ce prince, après lui avoir lu ce billet qui faisoit sa justification, le lui présenta pour le lire et lui dit qu'elle en pouvoit connoître l'écriture; elle ne put s'empêcher de le prendre, de regarder le dessus pour voir s'il s'adressoit au vidame de Chartres, et de le lire tout entier pour juger si la lettre que l'on redemandoit étoit la même qu'elle avoit entre les mains. Monsieur de Nemours lui dit encore tout ce qu'il crut propre à la persuader; et, comme on persuade aisément une vérité agréable, il convainquit Madame de Clèves qu'il n'avoit point de part à cette lettre.
Elle commença alors à raisonner avec lui sur l'embarras et le péril où étoit le Vidame, à le blâmer de sa méchante conduite, à chercher les moyens de le secourir. Elle s'étonna du procédé de la Reine; elle avoua à Monsieur de Nemours qu'elle avoit la lettre; enfin, sitôt qu'elle le crut innocent, elle entra avec un esprit ouvert et tranquille dans les mêmes choses qu'elle sembloit d'abord ne daigner pas entendre. Ils convinrent qu'il ne falloit point rendre la lettre à la Reine Dauphine, de peur qu'elle ne la montrât à Madame de Martigues, qui connoissoit l'écriture de Madame de Thémines, et qui auroit aisément deviné, par l'intérêt qu'elle prenoit au Vidame, qu'elle s'adressoit à lui. Ils trouvèrent aussi qu'il ne falloit pas confier à la Reine Dauphine tout ce qui regardoit la Reine, sa belle-mère. Madame de Clèves, sous le prétexte des affaires de son oncle, entroit avec plaisir à garder tous les secrets que Monsieur de Nemours lui confioit.
Ce prince ne lui eût pas toujours parlé des intérêts du Vidame, et la liberté où il se trouvoit de l'entretenir lui eût donné une hardiesse qu'il n'avoit encore osé prendre, si l'on ne fût venu dire à Madame de Clèves que la Reine Dauphine lui ordonnoit de l'aller trouver. Monsieur de Nemours fut contraint de se retirer. Il alla trouver le Vidame, pour lui dire qu'après l'avoir quitté il avoit pensé qu'il étoit plus à propos de s'adresser à Madame de Clèves, qui étoit sa nièce, que d'aller droit à Madame la Dauphine. Il ne manqua pas de raisons pour faire approuver ce qu'il avoit fait, et pour en faire espérer un bon succès.