À Paris, Rebecca marcha de triomphe en triomphe. Les dames françaises la trouvaient charmante; elle parlait leur langue dans la perfection; les imitait à s'y méprendre dans leurs modes, leur vivacité et leurs manières. Son mari, à la vérité, était une espèce de souche; mais n'est-ce pas là le caractère de tous les maris anglais, avec une variation du plus au moins? Et puis à Paris, comme on sait, il suffit d'un mari ridicule pour rendre une femme intéressante. Crawley n'était-il pas d'ailleurs l'héritier de la riche miss Crawley qui avait donné asile, dans sa maison, à tant de nobles émigrés français? C'était donc la moindre chose que leurs hôtels s'ouvrissent en retour à la femme du colonel.
Une grande dame, à laquelle miss Crawley avait acheté, sans marchander, ses dentelles et ses bijoux, qu'elle avait souvent reçue à sa table pendant la tempête révolutionnaire, lui écrivait les lignes suivantes:
«Que notre chère miss vienne donc voir à Paris son neveu, sa nièce, tous ceux enfin qui lui conservent une large place dans leurs tendres souvenirs. On raffole ici de la charmante femme du colonel, de cette jolie espiègle qui nous rappelle la grâce et l'esprit de notre bien-aimée miss Crawley. Le roi l'a remarquée hier aux Tuileries, et Monsieur lui a accordé une attention qui a éveillé nos jalousies. Que n'étiez-vous là, chère demoiselle, pour voir le dépit d'une certaine milady Bareacres, qui promène dans toutes nos réunions son nez crochu et sa toque à panache, lorsque madame la duchesse d'Angoulême, l'auguste fille de nos rois et la compagne de leur exil, s'est fait présenter mistress Crawley, votre nièce et chère protégée, pour la remercier, au nom de la France, de l'intérêt et des sympathies que nos malheureux amis ont trouvés auprès de vous dans leur exil. Mistress Crawley est de toutes les fêtes et de tous les bals, bien qu'elle ne prenne pas une part active à nos danses. On ne saurait vous exprimer combien excite d'intérêt cette charmante créature, entourée des hommages les plus flatteurs et sur le point de devenir mère! Rien qu'à l'entendre parler de vous, de sa seconde mère, comme elle vous appelle, le cœur le plus insensible et le plus dur verserait des larmes. C'est une affection bien profonde et bien vraie, et nous ne pouvons mieux faire que l'imiter dans sa tendresse pour l'aimable et vénérée miss Crawley!»
Il était à craindre que cette lettre de la grande dame parisienne ne fît pas grand bien aux affaires de Becky auprès de son aimable et vénérée parente. Et en effet, la fureur de la vieille demoiselle ne connut plus de bornes quand elle apprit la situation de Rebecca et cet excès d'audace à se couvrir de son nom pour s'insinuer dans les salons à la mode. La confusion de ses pensées, son affaiblissement physique ne lui laissant plus un esprit assez présent pour pouvoir répondre à ses correspondants en français, elle dicta à Briggs dans son propre idiome une lettre furibonde où elle désavouait toutes les paroles de mistress Rawdon Crawley et la dénonçait au public comme la personne la plus dangereuse par ses artifices et ses intrigues.
Mais Mme la duchesse de *** ayant passé vingt ans en Angleterre, était bien excusable de ne pas comprendre l'anglais; elle se contenta de dire à Rawdon, la première fois qu'elle le rencontra, que la chère miss lui avait écrit une charmante lettre pleine de choses aimables pour mistress Crawley. Dès lors cette dernière commença à espérer de voir tomber sous peu les ressentiments de leur vieille parente.
Quoi qu'il en soit des colères de miss Crawley à ce sujet, mistress Rawdon était de l'autre côté du détroit l'objet de tous les hommages comme la plus spirituelle des Anglaises. Ses soirées offraient l'aspect d'un petit congrès européen: Prussiens, Cosaques, Espagnols, Anglais et Français se donnaient rendez-vous chez elle; car pendant ce fameux hiver de 1815, Paris était devenu le point du réunion de tout le monde civilisé. Si le quartier aristocratique de Londres avait pu voir tous les crachats, tous les cordons qui couvraient la poitrine des nobles invités de Rebecca, il n'eût pas manqué d'en éprouver la plus violente jalousie. Les plus fameux capitaines de l'époque caracolaient autour de sa voiture au bois de Boulogne, ou se pressaient dans sa petite loge à l'Opéra. Le cœur de Rawdon débordait d'orgueil, et comme à Paris il n'avait à craindre l'importunité d'aucun créancier, chaque jour ramenait quelque partie chez Véry ou chez Beauvilliers. La moitié de sa vie se passait au jeu, et sa veine se soutenait toujours. Tufto seul ne partageait pas l'allégresse générale: mistress Tufto avait pris fantaisie de venir visiter Paris; d'autre part plus de vingt généraux faisaient cercle autour de la chaise de Becky, et elle avait à choisir entre vingt bouquets lorsqu'elle se rendait au théâtre. Lady Bareacres et tout l'état-major féminin souffraient des tortures de l'envie à voir les triomphes de cette petite parvenue, dont la langue à double tranchant laissait une plaie cuisante dans l'âme de ces chastes personnes. Mais il n'y avait rien à faire contre elle. N'avait-elle pas tous les hommes de son côté? Cette coalition féminine ne réussissait point à dérouter l'indomptable courage de cette petite femme, et la médisance mourait dans le cercle même qui la voyait naître.
L'hiver de 1815 s'écoula au milieu de ces joies et de ces plaisirs pour mistress Rawdon Crawley. Elle paraissait aussi familière à cette vie de luxe et d'élégance que si depuis des siècles sa famille n'en avait jamais connu d'autre. Du reste, son esprit, ses talents, son énergie, la désignaient pour la place d'honneur dans ce monde de mensonges et de vanités.
Aux premiers jours du printemps de 1816, on lisait les lignes suivantes dans les colonnes du Galignani's Messenger:
«Le 26 mars, mistress Crawley, femme du lieutenant-colonel Crawley, du ***e régiment des Life Guards, est accouchée d'un fils.»
Tous les journaux de Londres répétèrent cette nouvelle, et un jour, à déjeuner, miss Briggs faisant à miss Crawley la lecture de la feuille du matin, lui apprit par cette voie l'accroissement survenu dans sa famille. Tout prévu qu'il était, cet événement donna lieu à une crise terrible dans les résolutions de miss Crawley. La fureur de la vieille dame atteignit aux dernières limites; elle manda sur-le-champ son neveu M. Pitt et Lady Southdown, et exigea immédiatement la célébration de leur mariage, si longtemps projeté. Elle leur annonça son intention de constituer aux jeunes époux une rente de mille livres sterlings sa vie durant; à sa mort ses biens devaient revenir en toute propriété à son neveu et à sa chère nièce lady Jane Crawley. Waxy vint rédiger les actes, lord Southdown conduisit sa sœur à l'autel, le mariage fut célébré par un évêque, au grand désappointement du révérend Bartholomé Irons.
Après la cérémonie, Pitt aurait désiré partir avec sa jeune épouse, suivant l'usage des personnes de son rang. Mais la tendresse de la vieille fille pour lady Jane avait atteint un tel degré d'intensité, qu'elle déclara catégoriquement ne pouvoir se séparer de sa favorite. Pitt et sa femme vinrent donc s'établir sous le même toit que miss Crawley. Le pauvre Pitt n'eut pas fort à se louer de tous ces arrangements, car il se trouvait ainsi placé entre les boutades de sa tante d'une part, et de sa belle-mère de l'autre. Lady Southdown était venue fixer ses quartiers dans le voisinage et de là prétendait régenter toute la famille. Il fallait avaler sans mot dire ses drogues et ses brochures, et Creamer dut céder la place à Rodgers. Avant peu, miss Crawley avait perdu jusqu'à l'apparence de l'autorité, et elle devint craintive au point de ne plus dire de sottises à Briggs; elle s'attacha de plus en plus à sa nièce et sentit ses terreurs s'accroître de jour en jour à l'approche de la mort. Espérons toutefois que les tendres soins de lady Jane adoucirent les derniers pas de sa vieille parente dans le chemin que nous avons à parcourir ici-bas à travers la douleur et la lutte.
On reçut à la fois en Angleterre la nouvelle des deux succès remportés par l'armée anglaise aux Quatre-Bras et à Waterloo. Les Trois-Royaumes tressaillirent d'orgueil et de douleur à l'annonce de ces glorieux faits d'armes, car les chants de victoire ne pouvaient faire oublier les pleurs que l'on devait aux blessés et aux morts. Dans chaque village, dans chaque chaumière, à l'arrivée des grandes nouvelles de Flandre, c'étaient des explosions de joie à côté des sanglots et des larmes, les enivrements du triomphe mêlés au deuil et à l'affliction. Pendant qu'on parcourait avec une anxieuse avidité la liste des victimes de la guerre et qu'on apprenait par elle la mort ou le salut d'un ami ou d'un parent, on passait successivement à travers les angoisses les plus accablantes, les incertitudes de l'espoir et du doute.
Cette liste sanglante se complétait chaque jour. On peut juger encore à distance du supplice cruel de ceux qui devaient attendre jusqu'au lendemain la suite de cette histoire de deuil, de l'empressement sauvage avec lequel on se disputait les feuilles encore humides de l'imprimerie. Si pour une seule bataille où nous n'avions que vingt mille hommes engagés, l'émotion était si forte dans tous les cœurs, on peut se faire une idée de l'état de l'Europe pendant vingt années de boucherie alors que chaque nation envoyait des millions d'hommes sur les champs de bataille, et que chacun d'eux, en frappant son adversaire, mettait une famille au désespoir.
Les nouvelles apportées par la Gazette tombèrent comme un coup de foudre dans la maison Osborne. Les jeunes filles ne cherchèrent point à dissimuler leur douleur. Le vieux père, déjà miné par un noir chagrin, s'affaissa davantage sous le poids de cette dernière infortune. Il tenta de se persuader que la main de Dieu avait frappé son fils, par suite de sa désobéissance. Il ne voulait pas encore reconnaître la sévérité de la sentence qu'il avait portée contre lui, il ne voulait pas avouer ses regrets du trop rapide accomplissement de ses menaces.
Parfois saisi d'une terreur subite, il frissonnait de tous ses membres, comme si une voix accusatrice lui reprochait le malheur qu'il avait appelé sur la tête de son fils. Jusqu'alors la réconciliation lui était apparue comme une vague et lointaine espérance; la femme de son fils pouvait mourir: l'enfant prodigue pouvait rentrer au foyer domestique, et dire: «Mon père, j'ai péché.» Mais maintenant plus rien. Son fils était à l'autre bord du gouffre que l'on franchit pour l'éternité.
Plus il se rappelait le terrible accès de fièvre auquel chacun avait cru que son fils ne pourrait résister, il le voyait encore sur son lit, sans voix, sans mouvements, les yeux d'une fixité effrayante. Comme il s'attachait alors aux pas du docteur, comme il interrogeait ses moindres gestes avec une navrante anxiété; et quelle joie dans son cœur, après la fin de cette terrible crise, quand son fils eut repris ses sens, quand il rouvrit les yeux pour voir son père, pour le reconnaître par un regard de tendresse. Tandis que maintenant, plus rien, pas même cette dernière espérance qui n'abandonne pas au chevet du malade condamné; plus rien qu'un corps froid et inanimé, dont il n'avait plus à attendre les paroles de soumission que réclamait son orgueil irrité, son autorité froissée et méconnue. Car, chose pénible à dire, le cœur du vieil Osborne souffrait avant tout de la pensée que son fils l'avait quitté sans implorer son pardon, et que sa vanité n'avait plus désormais d'excuses à espérer de lui.
Le malheureux vieillard succombait sous le faix de cette grande infortune, sans avoir personne à qui ouvrir son cœur. On ne l'entendit pas prononcer une seule fois le nom de son fils; il ordonna à l'aînée de ses filles de faire prendre le deuil à toute la maison. La demeure des Osborne, si joyeuse autrefois, ne devait plus de longtemps retentir des cris de fêtes et de plaisir. Il ne dit rien à son futur gendre, pour le mariage duquel on avait déjà pris jour; celui-ci avait lu dans les traits de M. Osborne qu'il n'y avait point à le questionner, ni à hâter l'époque de la cérémonie. On se contentait d'en parler tout bas dans le salon, où le père de famille ne paraissait plus, comme s'il eût craint de donner dans ces épanchements du cœur une marque de faiblesse ou d'y trouver une condamnation de sa conduite. Du reste, le deuil fut observé avec la plus rigoureuse exactitude.
Trois semaines environ après le 18 juin, un ami de la maison, sir William Dobbin, se présenta chez M. Osborne, à Russell Square. Sa figure était pâle et décomposée: il demanda à voir le père de George, et fut introduit dans le cabinet du maître de la maison. Après un échange de paroles banales et inintelligibles, le visiteur finit par tirer de son portefeuille une lettre scellée d'un grand cachet rouge.
«Mon fils le major Dobbin, dit l'alderman après quelque hésitation, m'a fait remettre une lettre par un officier du ***e arrivé d'hier. La lettre de mon fils en renfermait une pour vous, Osborne.»
L'alderman déposa le paquet sur la table et Osborne, pendant une ou deux minutes, arrêta sur lui ses yeux mornes et fixes. Cette fixité de regard porta le trouble dans l'âme du visiteur, car, après coup d'œil de compassion donné à cet infortuné, il se retira sans prononcer un mot.
La lettre était du l'écriture ferme et décidée de George. Il l'avait faite dans la matinée du 16 juin, un peu avant de prendre congé d'Amélia. Le grand cachet rouge portait les armoiries empruntées par Osborne au Dictionnaire de la Pairie; on y lisait pour devise: Pax in bello. Tout cela appartenait à la maison ducale avec laquelle le vieillard s'efforçait d'établir ses liens de parenté. La main qui avait signé cette lettre ne devait plus désormais tenir ni la plume ni l'épée. Le lendemain de la bataille, ce cachet dont la cire portait l'empreinte avait été dérobé au cadavre de George. Le père l'ignorait, et cependant il contemplait cette lettre avec des yeux hagards et consternés, et lorsqu'il voulut l'ouvrir, il crut un moment qu'il n'en pourrait venir à bout.
La lettre du pauvre George n'était pas bien longue. Un sentiment de fierté ne lui avait pas permis de s'abandonner aux doux épanchements du cœur. Il disait seulement qu'il n'avait point voulu partir pour la bataille sans faire ses adieux à son père, sans lui recommander, dans ce moment solennel, la femme et le fils qu'il laissait derrière lui. Il exprimait son repentir d'avoir déjà, par ses folles dépenses, fait une si large brèche à son héritage maternel. Il remerciait son père de tout ce qu'il avait fait pour lui, et lui promettait, quel que fût le sort que lui réservait la destinée, de se montrer toujours digne du nom qu'il portait.
Un sentiment d'orgueil, ou peut-être un faux respect humain, l'avait empêché d'en dire plus long; et puis, d'ailleurs, son père pouvait-il voir les baisers dont il avait couvert l'adresse? L'âme partagée entre d'amers regrets et des désirs de vengeance, M. Osborne laissa échapper la lettre de ses mains; il aimait toujours son fils, mais il ne lui avait point pardonné.
Deux mois environ après la réception de cette lettre, les demoiselles Osborne ayant accompagné leur père à l'église, le virent se mettre à une autre stalle que celle qu'il occupait d'ordinaire pendant le service divin; de cette place, il tenait ses yeux constamment fixés sur la partie du mur qui s'étendait au-dessus de leur tête. Les yeux des jeunes filles prirent aussitôt la même direction, et elles aperçurent un bas-relief scellé dans la muraille, où l'on voyait la Grande-Bretagne en pleurs appuyée sur une urne; une épée brisée, un lion couché indiquaient assez que c'était quelque monument commémoratif consacré au souvenir d'un guerrier frappé au champ d'honneur. Les marbriers fabriquaient, à cette époque, quantité de ces emblèmes funèbres qu'on peut voir, pour la plupart, sur les murs de Saint-Paul, où l'orgueil humain étale jusque dans la mort l'orgueil de sa vanité.
Au-dessous du marbre funéraire on voyait sculptées les armes des Osborne, et une inscription ainsi conçue:
À LA MÉMOIRE
DE GEORGE OSBORNE, ESQUIRE
CAPITAINE AU ***e RÉGIMENT D'INFANTERIE
DE SA MAJESTÉ,
MORT À L'ÂGE DE VINGT-HUIT ANS,
EN COMBATTANT POUR SON ROI ET SON PAYS,
DANS LA FAMEUSE JOURNÉE DE WATERLOO,
LE 18 JUIN 1815.
Dulce et decorum est pro patria mori.
À cette vue, les deux jeunes sœurs éprouvèrent une telle émotion que miss Maria fut obligée de quitter l'église. Les assistants s'écartèrent respectueusement pour donner passage à ces deux jeunes filles en noir dont les sanglots n'excitaient pas moins la compassion que la douleur muette de leur vieux père, immobile à sa place devant le monument élevé à la mémoire de son fils.
«Peut-être songe-t-il à pardonner à mistress George, se dirent les deux filles après le premier débordement de la douleur.»
Les amis de la famille Osborne, qui s'étaient d'abord entretenus de la brouille entre le père et le fils, par suite du mariage de ce dernier, s'entretinrent alors des chances d'une réconciliation entre le père de George et la jeune veuve. Il y eut même des paris engagés à ce sujet dans Russell-Square et jusque dans la Cité.
Si les deux sœurs redoutaient de voir la maison de leur père se rouvrir à la femme de George, leurs craintes à ce sujet durent s'accroître encore lorsqu'à la fin de l'automne leur père annonça qu'il allait partir pour un voyage sur le continent. Il ne s'expliquait point sur le but de son départ, mais elles savaient qu'il devait tourner ses pas du côté de la Belgique, et elles n'ignoraient pas non plus que la veuve de George se trouvait toujours à Bruxelles. Lady Dobbin et ses filles leur avaient donné des nouvelles fort détaillées sur la pauvre Amélia. L'honnête capitaine avait remplacé le second major du régiment resté sur le champ de bataille, et le brave O'Dowd, qui, suivant son habitude, s'était distingué par son sang-froid et son courage, fut nommé colonel et chevalier du Bain.
Plus d'un brave soldat du ***e, si cruellement éprouvé dans les deux journées meurtrières de Waterloo et des Quatre-Bras, passa l'automne à Bruxelles pour s'y remettre de ses blessures. Plusieurs mois après ces terribles luttes, la ville présentait encore l'aspect d'un hôpital militaire. À mesure que les blessures se refermaient, les jardins et les endroits publics se remplissaient de héros estropiés qui, échappés une fois de plus à la mort, jouaient, riaient et faisaient l'amour tout comme si de rien n'était. Dans le nombre, M. Osborne en retrouva plusieurs du ***e; leur uniforme les lui fit reconnaître. Il savait en outre les promotions et les changements comme s'il eût fait partie du régiment. Tout ce qui tenait à ce corps, à ses officiers, éveillait son plus vif intérêt. Le lendemain de son arrivée à Bruxelles, en sortant de son hôtel, il aperçut un soldat revêtu du susdit uniforme et assis sur un banc de pierre: M. Osborne s'approcha et s'assit tout ému à côté du convalescent.
«Étiez-vous dans la compagnie du capitaine Osborne? demanda-t-il à cet homme; puis il ajouta, après une pause: C'était mon fils, monsieur.»
Ce brave soldat était d'une autre compagnie; mais il fit au malheureux vieillard qui lui adressait cette question un salut empreint de tristesse et de respect.
«C'était un de nos plus beaux et de nos plus vaillants officiers que le capitaine George, dit ensuite le soldat.»
Un sergent de la compagnie du capitaine se trouvait maintenant à la ville, et achevait de guérir d'un coup de feu reçu à l'épaule. Ce sergent ne manquerait pas de lui donner tous les renseignements qu'il pourrait désirer sur.... sur le régiment. Mais il avait vu sans doute le major Dobbin, l'ami intime du brave capitaine, et mistress Osborne, qui se trouvait aussi à Bruxelles et dans un bien pitoyable état, à ce qu'on disait. On racontait que, pendant plus de six semaines, la pauvre femme avait été comme folle. Mais pardon, fit en terminant le soldat, monsieur doit savoir tous ces détails.
Osborne mit une guinée dans la main de cet homme et lui en promit une seconde dès qu'il lui aurait amené, à l'hôtel du Parc, le sergent dont il lui avait parlé. Grâce à cette promesse, M. Osborne ne tarda pas à voir le sous-officier qu'il demandait. Quant à l'autre soldat, il alla trouver un ou deux camarades, leur conta sa rencontre avec le père du capitaine Osborne, et la générosité de ce dernier, et ils se mirent à boire ensemble et à se réjouir avec les guinées qu'ils devaient à la fastueuse libéralité de cette affliction plus orgueilleuse encore que sincère.
En compagnie du sergent dont la blessure était presque cicatrisée, Osborne partit pour Waterloo et les Quatre-Bras. Les Anglais s'y rendaient alors par caravanes; M. Osborne fit monter le sergent dans sa voiture et parcourut le théâtre du combat en recueillant de sa bouche les détails de ces sanglantes journées. Il vit l'endroit où, le 16, le ***e régiment était venu se mettre en ligne de bataille, l'éminence d'où il avait arrêté la cavalerie française qui chassait devant elle les Belges en déroute. Ici c'était la place où le brave capitaine avait abattu l'officier français qui voulait arracher le drapeau aux mains du jeune enseigne, au moment où les sergents préposés à la garde du drapeau venaient de tomber à ses côtés. Le jour suivant on avait fait un mouvement rétrograde, et on était venu bivouaquer derrière une éminence, où une pluie battante avait fort tourmenté l'armée pendant toute la nuit du 17. À la pointe du jour on avait fait un mouvement en avant, et l'on avait passé de longues heures à se reformer, au milieu des charges continuelles de la cavalerie ennemie et sous le feu terrible des batteries françaises. Le soir, toute la ligne anglaise avait reçu l'ordre de s'ébranler, au moment où l'ennemi battait en retraite, après avoir donné une dernière fois. C'était alors que le capitaine Osborne, excitant ses soldats du geste et de la voix, et agitant son épée avec un noble enthousiasme, avait été mortellement blessé.
«Le major Dobbin a fait transporter à Bruxelles le corps du capitaine, dit le sergent à demi-voix, et lui a fait rendre les derniers honneurs, comme Votre Seigneurie doit le savoir.»
Tandis que le soldat faisait ce récit, des paysans du voisinage, des juifs, des colporteurs se pressaient autour d'eux et leur offraient des tronçons d'armes recueillis sur le champ de bataille, des croix, des épaulettes, des cuirasses brisées, des aigles mutilés, etc....
Après ce douloureux pèlerinage sur le théâtre des derniers exploits du capitaine, M. Osborne paya généreusement son guide. Le malheureux père avait déjà vu le lieu de la sépulture de son fils; il s'y était rendu tout d'abord dès son arrivée à Bruxelles. Le corps de George reposait dans le petit cimetière de Laken, tout près de la ville.
Un jour, le capitaine étant allé en partie de plaisir dans les environs de Bruxelles, avait dit, sans pressentir, hélas! une si prochaine réalisation de ses vœux, qu'il choisissait cet endroit pour s'y faire enterrer, et le capitaine Dobbin, conservant dans son cœur le désir exprimé par son ami, avait transporté le corps du jeune officier dans le lieu de repos qu'il avait désigné lui-même.
Au retour du champ de bataille de Waterloo, comme la voiture de M. Osborne approchait des portes de la ville, elle se croisa avec une calèche découverte où étaient assis deux femmes et un homme, et à la portière de laquelle caracolait un officier à cheval. Osborne se renfonça le plus qu'il put comme pour éviter une vue désagréable. Le sergent assis à ses côtés le regarda d'un air surpris, tout en saluant l'officier qui lui rendit machinalement son salut. Dans cette voiture se trouvaient Amélia avec le jeune enseigne à côté d'elle, et la fidèle mistress O'Dowd vis-à-vis. Oui, Amélia elle-même, mais non plus fraîche et jolie comme l'avait connue M. Osborne; sa figure était pâle et maigre, ses beaux cheveux châtains se cachaient sous le bonnet noir du veuvage; pauvre petite! elle avait le regard fixe, et ses yeux cependant ne s'arrêtaient sur aucun objet; ils se portèrent sur la figure d'Osborne lorsque les voitures se croisèrent, et pourtant elle ne le reconnut point! Il ne l'avait pas reconnue, lui non plus, jusqu'au moment où il avait aperçu Dobbin à la portière. Oh! alors, jamais son cœur n'avait autant senti l'étendue de sa haine pour cette femme. La voiture une fois passée, il tourna ses regards vers le sergent, et d'un œil soupçonneux et courroucé sembla lui dire:
«Pourquoi me regardez-vous ainsi? Vous ne savez donc pas que je la déteste, que je l'abhorre? vous ne savez donc pas que c'est elle qui a ruiné mes espérances, réduit en fumée tous mes rêves d'orgueil?»
Puis ensuite, se penchant vers le laquais placé sur le siége, il lui cria avec un gros juron:
«Dites donc à ce damné postillon de ne point s'endormir sur ses chevaux!»
Un instant après on entendit sur le pavé le galop d'un cheval: c'était Dobbin qui courait après la voiture de M. Osborne. Revenant de la distraction où il était plongé lorsque les voitures se croisèrent, il songea alors que la figure qu'il venait d'entrevoir dans cette voiture était celle du père de George; il se pencha alors vers Amélia pour juger de l'impression qu'avait faite sur elle la rencontre de son beau-père. La pauvre enfant n'avait rien vu. Alors William tira sa montre, et, prétextant un rendez-vous qu'il avait oublié, fit rebrousser chemin à sa monture. Cependant, d'ordinaire, il ne la quittait point ainsi au milieu de la promenade. Mais elle ne s'aperçut de rien; elle était tout absorbée dans la contemplation du magnifique paysage, couronné à l'horizon par une verdoyante forêt; ses yeux restaient fixés dans la direction où elle avait vu disparaître George avec son régiment.
«Monsieur Osborne! monsieur Osborne!» criait Dobbin poussant son cheval vers sa voiture et tendant la main au père de son ami.
Osborne ne bougea pas, mais il cria plus fort, et avec un juron plus énergique, de presser les chevaux.
Dobbin posa sa main sur la portière de la voiture.
«Il faut absolument que je vous voie, monsieur, lui dit-il; j'ai un message à vous remettre.
—De la part de cette femme? fit Osborne d'un air méprisant.
—Non, répliqua Dobbin; de la part de votre fils.»
Osborne retomba accablé dans le fond de sa voiture. Dobbin laissa passer ce moment de douleur, et, se plaçant derrière la calèche, traversa ainsi la ville jusqu'à l'hôtel de M. Osborne, sans chercher à lui parler davantage. Une fois arrivé à l'hôtel, il suivit M. Osborne dans son appartement. C'était le même qu'avaient occupé les Crawley pendant leur séjour à Bruxelles. Que de soirées George avait passées dans ces mêmes pièces!
«Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin.... ah! je me trompe, j'aurais dû dire major Dobbin.... Quand les bons s'en vont, on trouve toujours assez de gens disposés à se disputer leurs chausses, dit M. Osborne de ce ton bourru qu'il aimait à prendre par moments.
—En effet, répliqua Dobbin, beaucoup de braves gens sont morts, et c'est précisément de l'un d'eux que j'ai à vous entretenir.
—Faites vite, monsieur, dit l'autre avec un juron et un froncement de sourcil.
—Je viens vous trouver en ma qualité de son ami le plus intime, comme l'exécuteur de ses dernières volontés. Avant de marcher au combat, il a fait son testament. Vous savez combien ses ressources étaient modiques, mais vous ignorez peut-être la déplorable situation de sa veuve.
—Je n'ai rien à démêler avec sa veuve, monsieur, reprit Osborne. Qu'elle aille retrouver son père.»
Mais il avait un interlocuteur bien résolu à ne point se fâcher, et Dobbin poursuivit sans tenir compte de sa réflexion déplacée.
«Connaissez-vous, monsieur, la situation de mistress Osborne? Le terrible coup qui l'a frappée a porté atteinte à la fois à sa santé et à sa raison; et il est fort douteux qu'elle puisse jamais se remettre. Cependant, il y a encore une chance de la voir se rattacher à la vie. Bientôt elle va devenir mère. Voulez-vous faire peser sur l'enfant la réprobation dont vous avez frappé le père? Non, non, pour l'amour de George vous pardonnerez à cette innocente créature.»
Osborne éclata alors en mille imprécations contre son fils, tout en ayant soin de justifier sa conduite. Pour mieux se disculper de ses rigueurs auprès de sa conscience, il s'efforçait d'exagérer la désobéissance de son fils. On ne pouvait citer, dans les Trois-Royaumes, un père qui ait usé d'une si grande patience contre son fils rebelle et coupable, qui, avant de mourir, n'avait pas même voulu avouer ses torts. Les conséquences de son insoumission et de sa folie devaient avoir leur cours. Quant à lui, M. Osborne, il n'avait qu'une parole et s'y tenait. Il avait juré de ne jamais parler à cette femme, de ne jamais la reconnaître comme épouse de son fils.
«Et je vous autorise à lui répéter cela, dit-il en insistant sur ces derniers mots; c'est une résolution dans laquelle je resterai inébranlable jusqu'à mon dernier soupir.»
Il fallait donc, de ce côté, renoncer à tout espoir. La veuve de George n'avait plus à compter que sur ses faibles ressources et l'assistance qui pourrait lui venir de Jos.
«Il n'y a pas à lui cacher ce triste résultat, pensa Dobbin avec un serrement de cœur; car maintenant elle est indifférente à tout.»
En effet, cette pauvre femme restait anéantie sous le poids de son malheur: le chagrin l'avait, pour ainsi dire, privée de sentiment; le bien ne la touchait pas plus que le mal; et, quant aux marques de bienveillance et d'amitié qu'on s'efforçait de lui prodiguer autour d'elle, elle ne pouvait triompher de cette espèce d'assoupissement moral où l'avait plongé l'excès de sa douleur.
Après avoir déjà surpris et raconté quelques-unes des poignantes émotions qui déchirent ce tendre cœur, tirons le voile sur ce triste spectacle. Éloignons-nous avec précaution de cette couche d'amertume où repose cette âme affligée. Fermons doucement la porte de cette chambre confidente de ses amères souffrances; laissons-la aux soins de ces êtres dévoués qui veillèrent au chevet de la pauvre femme jusqu'au moment où le ciel lui envoya ses consolations.
Il vint enfin ce jour où la veuve affligée put, dans sa joie mêlée de regrets, serrer contre son sein un enfant, un enfant dans lequel revivaient tous les traits de George, un fils beau comme un chérubin. Son premier cri fit sur elle l'effet d'une résurrection! elle rit et pleura de joie. L'amour, l'espérance, la prière vinrent ranimer le cœur sur lequel reposait l'enfant. Amélia était sauvée! Les médecins qui la soignaient et avaient déclaré sa vie, ou tout au moins sa raison en danger, virent dans cette crise, attendue au milieu de tant de craintes, comme le gage de son rétablissement. Ses amis furent bien récompensés de leurs inquiétudes et de leurs soins lorsque ses yeux, reprenant leur ancien éclat, purent leur témoigner dans un langage muet sa reconnaissance de leur sollicitude.
L'âme de Dobbin ne pouvait contenir les transports de sa joie. Ce fut lui qui ramena en Angleterre mistress Osborne sous le toit maternel, lorsque mistress O'Dowd, pour se rendre aux pressantes exhortations du colonel, quitta sa chère malade. Il y avait de quoi charmer tous les cœurs honnêtes, à voir Dobbin avec l'enfant sur les bras et la mère reconnaissante de bonheur devant les prouesses de son petit nourrisson. William fut parrain du nouveau-né. Le bon major, dont nous connaissons l'excellent cœur, apporta dès lors, chaque jour, à son petit filleul quelque cuiller, timbale, biberon ou collier de corail.
Le nourrir, le soigner, vivre pour lui, allait désormais devenir l'unique et seule pensée de sa mère. Pour tout au monde elle n'aurait point consenti à confier son enfant à une nourrice, à le livrer à des mains étrangères. La plus grande faveur qu'elle pouvait accorder au major Dobbin, en sa qualité de parrain, c'était, de temps à autre, de bercer l'enfant pour l'endormir. Pour elle, cet enfant était sa vie; son bonheur devait consister désormais à lui prodiguer ses plus tendres caresses. Toutes ses affections, tout son amour se reportaient sur cette frêle et innocente créature. Avec quels transports de joie elle présentait à son nourrisson ce sein où il venait puiser la vie. Dans la nuit, sur sa couche solitaire, elle avait de ces enthousiasmes maternels que la Providence divine, avec un soin merveilleux, a réservé pour le cœur des femmes. Joies à la fois sublimes et trop humbles pour que la raison soit capable d'y rien entendre, dévouements admirables et aveugles, dont les femmes ont seules le secret.
William Dobbin se bornait à épier le cœur d'Amélia, à en suivre tous les mouvements. Si son amour lui donnait assez de pénétration pour en deviner les sentiments, il ne voyait, hélas! qu'avec trop d'évidence qu'il ne s'y trouvait point encore de place pour lui; son âme douce et patiente acceptait son sort tel qu'il lui était fait, et pour beaucoup il n'aurait pas voulu le changer.
Quant aux parents d'Amélia, ils pénétraient déjà sans doute les intentions du major, et paraissaient assez disposés en sa faveur. Tous les jours Dobbin allait les voir, et là passait des heures entières avec eux, avec Amélia, avec l'honnête M. Clapp et sa famille. Sous un prétexte ou un autre, il apportait des présents à chacun d'eux, et cela presque tous les jours. Il avait su se concilier les bonnes grâces de la petite fille de M. Clapp, grande favorite d'Amélia, et qui appelait Dobbin le major Sucrecandi. D'ordinaire cette petite fille remplissait les fonctions de maître des cérémonies, et introduisait notre ami auprès de mistress Osborne. Un jour celle-ci ne put s'empêcher de rire en voyant le major Sucrecandi arriver à Fulham et descendre de son cabriolet avec un cheval de bois, un tambour, une trompette et autres joujoux non moins guerriers, à la destination du petit George, à peine âgé de six mois. Ces présents étaient au moins anticipés.
L'enfant dormait.
«Chut!» fit Amélia, craignant qu'il ne se réveillât au bruit que faisaient les bottes du major; elle souriait en même temps de voir Dobbin trop embarrassé de ses jouets pour prendre la main qu'elle lui tendait.
«Descendez, petite Marie, dit-il alors à l'enfant; j'ai à parler à mistress Osborne.»
Celle-ci leva sur lui des yeux tout étonnés, puis aussitôt les reporta sur le berceau de son fils.
«Je suis venu vous faire mes adieux, Amélia, lui dit-il en lui prenant sa main blanche et délicate.
—Vos adieux! vous allez donc partir? reprit-elle en souriant.
—Vous n'aurez qu'à remettre vos lettres à mes correspondants, continua-t-il, ils me les feront passer; car vous m'écrirez, n'est-ce pas? je vais m'absenter pour bien longtemps.
—Je vous donnerai des nouvelles de George, mon cher William, car vous êtes bien bon pour lui et pour moi. Regardez cette gentille figure, ne dirait-on pas celle d'un ange?»
Les petites mains roses de l'enfant se serrèrent machinalement autour du doigt de l'honnête soldat, et les yeux d'Amélia brillèrent de tout l'éclat de l'orgueil maternel. Ce coup d'œil, empreint de la tendresse la plus vive et la plus ardente, porta le désespoir dans le cœur du pauvre major. Il resta quelques minutes penché vers l'enfant dans une muette contemplation; enfin, par un suprême effort, il put trouver assez d'énergie pour dire d'une voix éteinte:
«Mon Dieu! veillez sur lui.
—Dieu vous protége aussi, mon cher Dobbin, lui dit Amélia en relevant la tête après avoir embrassé son fils. Mais, silence! ajouta-t-elle effrayée du bruit que faisait Dobbin pour regagner la porte. Silence! vous pourriez éveiller George!»
Bientôt le cabriolet s'éloigna, bientôt ses roues retentirent sur le pavé; mais Amélia n'entendit rien; rien ne pouvait distraire sa rêverie de l'enfant qui souriait dans son sommeil.
Quel est l'homme assez peu observateur des faits qui s'accomplissent autour de lui pour n'avoir pas médité plus d'une fois sur les affaires de son prochain, et ne pas s'être demandé comment ce même prochain parvient, à la fin de l'année, à rejoindre les deux bouts ensemble. Ainsi, par exemple, je rencontre au Parc M. un tel se promenant en équipage à deux chevaux, avec chasseur derrière; dans ses splendides dîners, trois laquais en livrée s'empressent autour des convives (par égard pour une maison où mon couvert est mis deux fois la semaine, je tairai le nom); mais je sais que cette voiture et ces chevaux ont été achetés d'occasion, et que cette valetaille est payée à prix débattu. Les deux garçons sont à Eton; les demoiselles reçoivent des leçons des premiers maîtres; on voyage tous les ans pendant la belle saison, et pendant la saison d'hiver on donne un bal de fondation, accompagné d'un souper des plus fins. Qu'est donc pourtant M. un tel?—Un petit employé, aux appointements de douze cents livres sterling par an.—Mais sa femme a donc de la fortune de son chef?—Peuh! c'est la fille d'un petit seigneur du comté de Buckingham. Pour une dinde dont sa famille lui fait cadeau à Noël, elle loge et nourrit ses trois sœurs pendant trois mois de l'année, et ses frères descendent toujours chez elle quand ils viennent à la ville.—Mais comment donc ce brave M. un tel réussit-il à mettre l'équilibre entre son passif et son actif?—Je suis son ami, et à ce titre vous me dispenserez de vous dire combien je suis étonné qu'il n'ait pas encore été exécuté à la Bourse. Dans le public, on se demande comment, dès l'année dernière, il n'a pas été faire un tour à l'étranger.
Parmi les gens de notre connaissance, il s'en trouve toujours plus ou moins dont on chercherait vainement à s'expliquer les moyens d'existence. Qui de nous n'a pas eu mainte fois l'occasion de se demander en trinquant avec son hôte, comment il pouvait payer ce vin qu'il nous faisait boire?
En présence de la vie confortable que, trois ou quatre ans après leur retour de Paris, Rawdon et sa femme menaient dans un élégant hôtel de Curzon-Street, dans May-fair, il n'était pas un des convives admis à leur table qui ne se posât à leur sujet les questions que nous venons d'indiquer. Le nouvelliste sait tout par état, ainsi que nous l'avons dit plus haut, et, usant de ce privilége, nous pourrions bien apprendre au public comment Crawley et sa femme trouvaient les moyens de vivre sans posséder cependant aucun revenu. Mais, connaissant les habitudes de la presse périodique qui taille à droite et à gauche et livre ensuite à ses lecteurs le fruit de ses pillages et de ses rapines, je la prie dès à présent de ne point publier mes calculs sur ce sujet, désirant, en ma qualité d'inventeur, m'en réserver la propriété exclusive et tous les bénéfices. Mon lecteur pourra, du reste, par un commerce journalier avec des personnes de la même trempe, apprendre la méthode de se donner beaucoup de bien-être sans disposer d'un sou de revenu. Toujours est-il plus sûr de ne point trop approcher les gens de cette espèce et de recevoir à ce sujet les données de seconde main, comme pour les logarithmes, où s'il fallait faire soi-même le travail, ce serait une science achetée bien cher.
Nous nous bornerons à donner un court aperçu des années que Crawley et sa femme vécurent à Paris au milieu de toutes les jouissances du luxe sans avoir un sou de revenu. Ce fut vers cette époque que Rawdon quitta les gardes et vendit son brevet de colonel. Dès lors les seuls vestiges qui trahissaient en lui son ancienne profession furent les moustaches qui ombrageaient sa lèvre et le titre de colonel qui se lisait sur ses cartes.
Nous avons déjà dit que Rebecca, une fois à Paris, n'avait pas tardé à devenir la reine du grand monde et des salons de la capitale; quelques-uns même des hôtels les plus renommés du faubourg Saint-Germain ne dédaignaient point de lui ouvrir leur sanctuaire. Les Anglais du plus haut rang lui prodiguaient leurs hommages avec un empressement qui révoltait leurs nobles épouses; elles suffoquaient de voir triompher ainsi cette petite parvenue. Mistress Crawley, adulée dans les salons aristocratiques et accueillie avec faveur à la nouvelle cour, passa ainsi plusieurs mois au milieu de l'enivrement de ses succès, se montrant fort disposée à regarder du haut de sa grandeur les jeunes et braves officiers que son mari aimait à fréquenter.
Le colonel bâillait à faire pitié au milieu des duchesses et des grandes dames de la cour. Les vieilles femmes qui jouaient avec lui à l'écarté l'étourdissaient tellement de leurs jérémiades lorsque par hasard il leur gagnait une pièce de cinq francs, que le colonel Crawley avait fini par trouver indigne de lui de s'asseoir à une table de jeu. De plus, l'esprit de leur conversation était du bien perdu pour lui, car il ne comprenait rien au français, et il se demandait parfois quel plaisir ou quel profit pouvait trouver sa femme à passer ainsi la nuit à faire la courbette devant des princesses? En conséquence, il laissa Rebecca parfaitement libre d'aller à ces réceptions, où elle trouvait tant de charmes, et il reprit de son côté les distractions qui allaient à ses goûts avec les amis de son choix.
Lorsqu'on dit de certaines personnes qu'elles vivent en princes sans posséder un sou de revenu, ces mots sans un sou signifient que leurs moyens d'existence sont problématiques et qu'on ne sait pas comment elles réussissent à subvenir aux dépenses de leur maison. Notre ami le colonel, par exemple, avait reçu de la nature une vocation particulière pour tous les jeux de hasard; on le voyait sans cesse manier les cartes, le cornet ou la queue de billard; une pratique aussi régulière lui avait bien vite donné, dans ces divers exercices, une supériorité marquée sur tous ceux qui n'y voient d'ordinaire qu'une distraction d'un moment. La queue de billard, tout comme le pinceau, le violon ou le fleuret, réclame une étude spéciale et approfondie. Ces talents ne vous viennent point par inspiration, et pour exceller dans l'une ou l'autre chose, il faut y apporter une application persévérante et soutenue. Crawley était plus qu'un amateur, il était passé maître et maître consommé au billard; comme un général qui sent son génie grandir avec le danger, il savait, lorsqu'une veine malheureuse le poursuivait, que les parieurs se déclaraient contre lui, il savait, disons-nous, rétablir par les ressources de son adresse et de son audace l'égalité des chances, et par des coups imprévus appeler de son côté la victoire, au grand étonnement de tous ceux qui le voyaient pour la première fois. Quant à ceux qui savaient déjà à quoi s'en tenir, ils y regardaient à deux fois avant de risquer leur argent contre un adversaire qui disposait de ressources aussi brillantes et aussi irrésistibles.
Son habileté aux cartes n'était pas moins grande. Bien souvent la soirée commençait pour lui par des pertes successives, et il faisait si peu d'attention à son jeu, et commettait de telles bévues, que les nouveaux venus ne se faisaient pas une bien haute idée de ses talents; mais à mesure qu'il s'échauffait au jeu, rendu plus attentif par ses revers, il se tenait davantage sur ses gardes, et alors la partie prenait une tournure toute différente. Avant la fin de la nuit, il avait fait rendre gorge à ses adversaires; et le fait est qu'on aurait eu peine à en citer beaucoup qui pussent se vanter d'avoir gagné contre lui.
Un bonheur si opiniâtre finit, comme on devait le prévoir, par provoquer l'envie et les mauvais propos des vaincus. Le duc de Wellington, ce vainqueur infatigable, qui, au dire des Français, ne devait cette continuité de victoires qu'à un enchaînement surprenant d'heureux succès, était accusé par eux d'avoir triché à Waterloo, afin de s'assurer le gain de cette grande et décisive partie. Il n'est donc pas étonnant que pour expliquer la fidélité de la fortune à l'égard du colonel Crawley, on élevât quelques soupçons sur sa bonne foi et sa loyauté.
On mettait une telle fureur à rechercher à Paris les émotions enivrantes du tapis vert, que les maisons de jeu ne suffisaient plus à la fièvre générale, et que l'on se donnait encore rendez-vous dans les salons particuliers, comme si les moyens manquaient ailleurs pour assouvir cette aveugle passion. Dans les délicieuses réunions du colonel, on se livrait d'ordinaire à ce déplorable amusement, au grand désespoir de cette excellente mistress Crawley. Elle ne parlait qu'avec le plus profond chagrin de l'amour de son mari pour les dés; c'étaient des plaintes à n'en plus finir auprès de tous ceux qui venaient chez elle. Elle conjurait les jeunes gens de ne jamais toucher ni cartes ni cornet. Le jeune Green, du régiment des tirailleurs, ayant perdu au jeu une somme considérable, Rebecca, au dire de sa femme de chambre en aurait pleuré toute la nuit; toujours d'après la même source, elle aurait supplié son mari à genoux de ne point exiger cet argent et de brûler la reconnaissance. Mais comment aurait-il pu le faire? Il venait de perdre lui-même la même somme contre Blackstone des hussards, et le comte Punter de la cavalerie de Hanovre. Green aurait tous les délais nécessaires pour payer, mais quant à payer, il fallait qu'il s'y résignât; demander qu'on brûlât la reconnaissance, c'était tenir un langage d'enfant.
Beaucoup d'officiers fort jeunes, pour la plupart, car la beauté de mistress Crawley lui attirait un cercle de jeunes adorateurs, se retiraient à la fin de la soirée après avoir payé au fatal tapis leur part de tribut plus ou moins lourde. Une réputation assez fâcheuse commença à planer sur cette maison. Les vétérans avertissaient les conscrits du danger qui les menaçait. Sir Michel O'Dowd, colonel du ***, l'un des régiments de l'armée d'occupation ayant prévenu le lieutenant Spooney, officier du même corps, de se tenir sur ses gardes, une scène des plus violentes eut lieu au Café de Paris entre le colonel O'Dowd qui dînait avec sa femme et le colonel Crawley et mistress Crawley qui s'y trouvaient aussi à une autre table. C'était des dames qu'était parti le signal de la lutte, mistress O'Dowd avait fait un signe de mépris à mistress Crawley et traité son mari d'escroc. Le colonel Crawley envoya un cartel au colonel O'Dowd, chevalier du Bain. Le bruit de cette querelle étant arrivé jusqu'aux oreilles du commandant en chef, il appela devant lui le colonel Crawley qui préparait déjà ses pistolets si funestes au capitaine Marker, et lui tint un langage qui arrêta tout court les suites de cette affaire. Si Rebecca n'avait été se jeter aux pieds du général Tufto, Crawley recevait immédiatement un ordre de départ pour l'Angleterre. Cette aventure, du reste, le força, pendant plusieurs semaines, à chercher des adversaires en dehors de l'armée.
En dépit de l'habileté de Rawdon, de ses succès non interrompus, Rebecca voyait, par suite de ces très-fâcheux démêlés, leur position empirer de jour en jour, et bien qu'ils eussent le soin de ne jamais payer personne, leur petit capital ne pouvait manquer un beau matin de se trouver réduit à zéro.
«Le jeu, mon cher, disait-elle à son mari, est fort bon pour accroître le revenu; mais par lui-même il ne donne pas un revenu suffisant, et puis quand on sera las de jouer, je vous le demande, que nous restera-t-il alors?»
Rawdon reconnut la justesse de cette observation. Depuis quelques nuits ses invités avaient l'air d'être las de jouer avec lui, et les charmes de Rebecca avaient à peine le pouvoir de les attirer encore.
L'existence que menait à Paris cet aimable couple était fort agréable sans doute, mais ce n'était pas un avenir que ce délicieux enchaînement de plaisirs et d'oisiveté. Rebecca calcula que, dans son pays, elle aurait plus de chance d'établir la fortune de Rawdon sur de solides et durables fondements. Peut-être pourrait-elle réussir à le faire nommer à quelques fonctions, soit en Angleterre, soit aux colonies. Elle résolut, en conséquence, de se replier sur l'Angleterre dès que les voies lui seraient ouvertes de ce côté. Dans ce but, elle commença par faire vendre à Crawley son brevet d'officier aux gardes et liquider sa pension de retraite. Son service, comme aide de camp du général Tufto, avait cessé depuis longtemps, aussi Rebecca s'amusait-elle maintenant, dans le monde, à rire aux dépens de cet officier, de son toupet, de son corset, de son râtelier, de ses prétentions séductrices, de sa manie ridicule de croire que toutes les femmes devenaient folles d'amour pour lui à première vue. C'était maintenant à mistress Brent, aux sourcils noirs et arqués, que le général accordait toutes ses attentions. Elle était devenue l'idole au pied de laquelle il venait déposer désormais ses bouquets, ses loges à l'Opéra, ses dîners au restaurant, et toutes ses inventions galantes.
La pauvre mistress Tufto n'y avait rien gagné; elle continuait à passer ses longues soirées toute seule avec ses filles, tandis que le général, tout frisé et tout parfumé, se rendait au théâtre, où l'on pouvait l'apercevoir fort empressé auprès de mistress Brent. Quant à Becky, vingt admirateurs au moins se pressaient autour d'elle, se disputant à l'envi la survivance du colonel, et avec son esprit elle n'avait pas de peine à les faire rire aux dépens de la nouvelle passion de son ancien adorateur. Cette vie oisive et élégante finissait, néanmoins, par lui inspirer la satiété et le dégoût. Les loges à l'Opéra, les dîners au restaurant n'avaient plus pour elle aucun attrait; les bouquets ne pouvaient se mettre en réserve d'une année à l'autre, et l'on ne se nourrit pas de bijoux, de mouchoirs brodés, pas plus que de gants de chevreau; elle sentait tout le vide des plaisirs mondains, et soupirait désormais après quelque chose de plus positif.
Au milieu de cet état de choses, il arriva de Londres des nouvelles qui répandirent l'allégresse et la joie parmi les créanciers du colonel. Miss Crawley, cette tante si riche dont l'immense fortune était depuis longtemps l'objet de leur convoitise, miss Crawley enfin était à toute extrémité, et le colonel n'avait tout juste que le temps d'aller recevoir son dernier soupir; sauf à revenir ensuite chercher sa femme et son fils. Il partit donc pour Calais. Une fois dans cette ville, qu'il atteignit sans la moindre encombre, on pourrait croire qu'il se dirigea de là sur Douvres; point du tout, il prit la diligence de Dunkerque et enfin gagna Bruxelles, son séjour de prédilection. C'est qu'en réalité il devait encore plus d'argent à Londres qu'à Paris, et préférait tout naturellement la paisible capitale de la Belgique à ces deux turbulentes cités.
Miss Crawley ayant quitté ce monde, mistress Crawley alla commander pour elle et le petit Rawdon le deuil le plus sévère. Elle répétait partout et bien haut que le colonel s'occupait à arranger les affaires de succession. Rien désormais ne l'empêchait plus de prendre le premier à la place du petit entre-sol qu'elle occupait dans l'hôtel. Aidé des conseils du propriétaire de l'hôtel, elle arrêta les tentures qu'il faudrait mettre dans l'appartement. Elle eut avec lui une discussion tout à l'amiable, à l'occasion des tapis. Enfin on tomba d'accord sur tout, excepté sur le prix. Après ces dispositions prises, mistress Crawley partit avec sa bonne et son fils dans une voiture que le maître d'hôtel voulut bien lui prêter. L'hôte et l'hôtesse lui envoyèrent un sourire d'adieu au moment où elle franchissait le seuil de leur maison. Le général Tufto devint furieux en apprenant son départ, et mistress Brent devint furieuse de la fureur du général. Le lieutenant Spooney en ressentit un coup qui lui porta au cœur, et le maître d'hôtel prépara ses plus beaux appartements pour le retour de cette petite enchanteresse et de son mari. Il mit de côté avec le plus grand soin les malles qu'elle avait confiées à sa garde. Mme Crawley les lui avait recommandées d'une façon toute spéciale: elles ne renfermaient cependant rien de bien précieux, ainsi qu'il put s'en convaincre en les ouvrant quelque temps après.
Mais avant d'aller rejoindre son mari en Belgique, mistress Crawley fit une petite campagne en Angleterre, laissant son fils sur le continent, aux mains de la bonne française.
La séparation de Rebecca et du petit Rawdon ne fut pénible ni pour l'une ni pour l'autre. Depuis sa naissance le jeune héritier du colonel n'avait pas été un sujet de grandes préoccupations pour sa mère. Suivant l'usage commode adopté parmi les mères françaises, elle avait placé son nourrisson chez une femme de la campagne, dans les environs de Paris. C'est là que le petit Rawdon, au milieu d'une nombreuse famille de frères de lait en sabots, avait passé d'une manière assez agréable les premiers mois de son existence. Son père dirigeait presque toujours ses promenades à cheval de ce côté, et le cœur sensible de Rawdon s'épanouissait en voyant l'espoir de sa race, rose et crasseux, criant à étourdir tous ceux qui l'approchaient et faisant des pâtés de boue sous la surveillance de la femme du vigneron, sa nourrice.
Rebecca ne montrait pas grand empressement à aller voir la chair de sa chair et le sang de son sang. Le petit bandit lui avait une fois taché une pelisse couleur gorge pigeon: et pour sa part, il aimait mieux les caresses de sa nourrice que celles de sa maman. Aussi lorsqu'il fallut quitter cette brave et joyeuse villageoise en qui il avait presque trouvé une seconde mère, il poussa pendant plusieurs heures des hurlements terribles. Sa mère ne parvint à l'apaiser qu'en lui promettant de le faire ramener le lendemain auprès de sa nourrice. On avait également dit à la villageoise, pour qu'elle ne se désolât point trop du départ de l'enfant, que bientôt on lui rendrait son nourrisson, et cette brave femme l'attendit pendant quelque temps avec la plus vive anxiété.
Les Rawdon étaient, pour ainsi dire, les précurseurs de cette race de hardis aventuriers anglais qui bientôt envahirent tout le continent, et signalèrent leur passage à travers les capitales de l'Europe par une suite d'escroqueries non interrompues. Dans ces années fortunées de 1817 et 1818, on avait encore la plus grande confiance dans la solvabilité et la délicatesse des sujets de la Grande-Bretagne, les grandes cités de l'Europe n'ayant pas encore servi de théâtre aux opérations de ces chevaliers d'industrie. Maintenant, au contraire, il n'est pas rare de voir dans une ville de France ou d'Italie quelqu'un de ces nobles compatriotes se présenter avec une tournure insolente et dégagée, cachet distinctif qu'ils portent partout avec eux. C'est à qui d'entre eux mettra le plus au pillage les hôtels où ils descendent, tirera le plus de faux billets sur des banquiers imaginaires, volera aux carrossiers leurs voitures, aux orfévres leurs bijoux, aux voyageurs leur argent, et jusqu'aux bibliothèques publiques leurs livres précieux et leurs manuscrits. Il y a trente ans, un milord anglais n'avait qu'à se présenter pour trouver du crédit partout, et le noble étranger, au lieu d'être dupeur, était dupé. Que ces temps sont loin de nous!
Ce fut seulement quelques semaines après le départ des Crawley, que le maître de l'hôtel où ils avaient logé pendant leur séjour à Paris, comprit l'étendue des pertes qu'il allait réaliser à cause d'eux. En vain alors Mme Marabou, la marchande de modes, se présenta plusieurs fois pour réclamer le prix de ses fournitures à Mme Crawley; en vain M. Didelot, de la Boule-d'Or au Palais-Royal, vint demander à plusieurs reprises si cette charmante milady, à laquelle il avait vendu ses montres et ses bracelets, était enfin de retour. La pauvre femme du vigneron ne fut payée non plus que des six premiers mois pour tout le lait qu'elle avait fourni de son propre sein au vigoureux petit Rawdon. Cette pauvre femme ne reçut jamais ce qui lui restait dû: les Crawley avaient en tête bien d'autres préoccupations que de pareilles bagatelles. Quant au maître d'hôtel, pendant tout le reste de sa vie, il saisit toutes les occasions qui s'offraient à lui pour accabler de ses malédictions tous les Anglais de la terre. Il demandait à tous ses voyageurs s'ils ne connaissaient pas un certain colonel lord Crawley, voyageant avec sa femme, une petite dame très spirituelle; et il ajoutait d'un ton mélancolique à fendre le cœur: Ah! monsieur, ils m'ont affreusement volé!
Le voyage de Rebecca en Angleterre avait pour but d'arracher le plus de concessions possibles aux créanciers de son mari; elle leur offrait 40 pour 100, à la condition que leur débiteur pourrait rentrer à Londres à l'abri de toute espèce de poursuites. Nous n'avons point l'intention d'entrer ici dans les détails de cette difficile transaction; qu'il nous suffise de constater que Rebecca réussit à leur démontrer que la somme qu'elle était autorisée à leur offrir était tout le capital disponible de son mari, et à les convaincre que le colonel aimerait mieux passer le reste de ses jours sur le continent que de venir s'exposer à des réclamations importunes; qu'il n'y avait aucune chance de lui voir refaire sa fortune ni d'obtenir jamais une plus large répartition que celle qui leur était offerte. À l'aide d'une si puissante logique elle décida les créanciers du colonel à accepter les offres qu'elle leur faisait. Pour quinze cents livres d'argent comptant elle racheta un total de dettes montant à plus de vingt fois cette valeur.
Mistress Crawley n'eut recours à l'intervention d'aucun homme de loi. L'affaire était si simple, c'était à prendre ou à laisser, ainsi qu'elle le faisait remarquer aux créanciers avec tant de justesse et d'à-propos; bref, le marché fut conclu. M. Lévi, au nom de M. David, et M. Moïse, en celui de M. Manassé, principaux créanciers du colonel, félicitèrent sa femme de la manière expéditive dont elle savait régler les affaires et déclarèrent que les gens mêmes du métier n'avaient rien à lui apprendre.
Rebecca accepta ces compliments avec la plus parfaite modestie. Elle fit venir, dans la mauvaise petite auberge où elle était descendue pendant la durée de ses négociations, du xérès et des gâteaux, afin de faire politesse aux agens de ses adversaires. Et enfin, on se sépara après force poignées de main et les meilleurs amis du monde. Rebecca, sans perdre de temps, repassa le détroit pour rejoindre son mari et son fils, et apprendre au colonel l'heureuse nouvelle de son entière libération.
En ce qui concerne le petit garçon, nous avons dit que Mlle Geneviève n'y avait pas fait grande attention en l'absence de sa mère. Un soldat de la garnison de Calais lui ayant inspiré un tendre attachement, ce militaire l'avait fort distrait des devoirs de sa charge, et le petit Rawdon avait failli, un beau jour, se noyer sur la plage de Calais, où il s'était égaré faute de surveillance de la part de Mlle Geneviève.
Après quelque temps de séjour à Bruxelles, où les deux époux vécurent au milieu du luxe et de l'abondance, ayant chevaux et voitures, et donnant des dîners très-fins à leur hôtel, le colonel et sa femme quittèrent cette ville pour fuir la calomnie qui s'y acharnait contre eux comme à Paris, et ils y laissèrent, à ce que dit la chronique, pour une somme assez considérable de dettes. Telle est donc la méthode que les gens sans un sou de revenu ont à leur service pour réunir les deux bouts à la fin de l'année.
De Bruxelles, le colonel se rendit à Londres avec sa femme. Ce fut là surtout, dans leur maison de Curzon-Street, à May-fair, qu'ils donnèrent le plus de preuves de leur habileté à mettre en pratique les ressources ci-dessus mentionnées.
Nous devons d'abord indiquer comme un des points les plus essentiels le talent de se procurer un gîte sans débourser un sou de loyer. Vous pouvez louer une maison meublée ou non meublée: si vous vous arrêtez à ce dernier parti et que vous possédiez quelque crédit chez les premiers fabricants de meubles et de tapis, vous pourrez avoir un appartement décoré et meublé avec la dernière somptuosité, l'élégance la plus recherchée, et d'après tous les caprices de votre goût; mais en prenant l'appartement tout meublé vous aurez moins de tracas et d'ennui. Crawley et sa femme usèrent de cette dernière méthode.
M. Bowls n'avait pas toujours eu chez Miss Crawley la haute direction de la cave et de l'office, un autre avant lui avait joui de la confiance de la demoiselle, c'était un garçon du nom de Raggles, né sur les terres de Crawley-la-Reine et fils cadet de l'un des jardiniers. Sa bonne conduite, sa taille avantageuse, son air grave et la rondeur de ses mollets lui valurent un avancement rapide, et il passa successivement du grade de desservant d'office à celui de valet de pied, et de celui de valet de pied aux fonctions de sommelier en chef. Après avoir été un certain nombre d'années à la tête de la maison de miss Crawley, place excellente pour les gages, les profits et les occasions d'épargne, il annonça l'intention d'épouser l'ancienne cuisinière de miss Crawley qui exerçait alors avec un égal succès la profession de blanchisseuse et celle de fruitière dans une petite boutique du voisinage. La célébration clandestine de ce mariage remontait déjà à plusieurs années lorsque la première nouvelle en arriva aux oreilles de miss Crawley. La présence continuelle à la cuisine d'un petit garçon et d'une petite fille de sept à huit ans avait fini par éveiller l'attention de miss Briggs, qui avait été reporter ses soupçons à sa maîtresse.
Lorsque M. Raggles eut quitté le poste qu'il remplissait auprès de miss Crawley, il reporta toute sa sollicitude sur sa boutique et sur ses légumes. Il ajouta encore aux objets de son débit des œufs, de la crème, du lait, du porc frais, se bornant à vendre modestement les produits de la campagne, tandis que les autres sommeliers retirés tenaient café et commerce de vins et liqueurs. Comme M. Raggles était dans les meilleurs termes avec tous les sommeliers du voisinage et leur faisait les honneurs de son arrière boutique, décorée avec tout le luxe d'un boudoir, il trouvait facilement le moyen de placer son lait, sa crème et ses œufs auprès de ses confrères, et à la fin de chaque année, en faisant son inventaire, il pouvait constater une augmentation de bénéfices.
Au sein de cette existence modeste et paisible, il était parvenu, peu à peu, à amasser quelque argent. Aussi, lorsque le joli logement de garçon, situé au no 201, Curzon-Street May-fair fut mis aux enchères, par suite du départ à l'étranger de l'honorable Frédéric Deuceace, pour être vendu avec son riche mobilier provenant des premiers artistes de Londres, nul autre, entendez-vous, nul autre que Charles Raggles ne pouvait songer à se rendre adjudicataire de la maison et de son ameublement. Il emprunta à la vérité, pour parfaire son petit capital, de l'argent à un intérêt assez élevé, à un autre sommelier, mais il paya la plus grosse part sur ses propres économies. Mistress Raggles ressentit un certain orgueil, lorsqu'un beau jour elle s'endormit dans un lit d'acajou sculpté, sous des rideaux de soie, ayant en face d'elle une glace sur chevalet, et une garde-robe si considérable, qu'il y aurait eu de quoi en habiller tous les Raggles de la terre.
Leur intention n'était point de garder pour eux un si somptueux local; Raggles n'avait acheté cette maison que pour la louer. Dès qu'un locataire se présentait, il lui cédait aussitôt la place et se retirait dans sa boutique de verdurier. Néanmoins, il ne manquait jamais d'aller chaque jour à Curzon-Street pour donner un coup d'œil à sa maison, dont les fenêtres étaient garnies de géraniums, dont le marteau était en bronze sculpté. Les laquais se montraient pleins de déférence à son égard; le cuisinier prenait les légumes chez lui, et l'appelait monsieur gros comme le bras; et les locataires ne pouvaient faire un pas, mander d'un plat à dîner, sans que Raggles le sût aussitôt si la fantaisie lui en prenait.
C'était du reste un excellent homme et à la fois un heureux mortel. Sa maison lui rapportait par an un fort joli revenu; il tenait à ce que ses enfants eussent les meilleurs maîtres, et en conséquence il ne marchandait point sur le prix. Charles était un des pensionnaires du docteur Swishtail et la petite Mathilde allait chez miss Peckover, Laurentinum-House.
Raggles avait un culte particulier pour tous les membres de la famille Crawley. Cette famille n'avait-elle pas été pour lui l'origine de sa vie d'aisance et de prospérité? En conséquence, il conservait dans son arrière-boutique une silhouette de sa maîtresse et un dessin de la maison du portier de Crawley-la-Reine, faite à l'encre de Chine, de la main même de sa digne maîtresse. Le seul embellissement qu'il ait apporté à sa maison de Curzon-Street était l'image de Crawley-la-Reine au temps du baronnet Walpole Crawley. On voyait ce seigneur dans un carrosse doré, tiré par six chevaux blancs, côtoyant un étang couvert de cygnes et de barques remplies de dames à jupes bouffantes et de musiciens en perruques poudrées. Dans l'opinion de Raggles, l'univers entier n'avait pas à offrir un palais aussi magnifique, une famille aussi digne de respect.
Le hasard voulut que la maison de Raggles fût à louer au moment où Rawdon et sa femme revinrent à Londres. Le colonel connaissait à la fois la maison et le propriétaire. Les rapports de ce dernier avec la famille Crawley n'avaient jamais été interrompus, car Raggles venait aider M. Bowls toutes les fois que miss Crawley recevait ses amis. Ce brave homme fut enchanté de louer sa maison au colonel, et il s'offrit même pour remplir les fonctions de sommelier les jours de réception. Dans ces grandes occasions, mistress Raggles s'établissait à la cuisine et y confectionnait des dîners auxquels la vieille miss Crawley elle-même n'eût pas été indifférente. Voilà de quelle manière Crawley s'y prit pour monter sa maison sans qu'il lui en coûtât un sou. C'était sur Raggles que retombait le soin de payer les impôts et les réparations, les intérêts de l'argent emprunté, la pension de ses enfants, la nourriture des siens et même quelquefois celle du colonel Crawley; le lot du pauvre diable était de se voir ruiné de fond en comble par le marché qu'il venait de conclure, de voir ses enfants jetés sur la paille et lui-même enfermé dans la prison pour dettes. Il faut bien toujours que quelqu'un finisse par payer pour les industriels qui savent vivre sans un sou de revenu, et le hasard avait désigné le malheureux Raggles pour suppléer aux fonds qui manquaient à l'appel dans la bourse du colonel Crawley.
Rawdon et sa femme donnèrent généreusement leur pratique aux anciens fournisseurs de miss Crawley qui vinrent leur faire offre de services. Les plus pauvres étaient les plus exacts. Tous les samedis, la blanchisseuse arrivait avec sa charrette pour rendre le linge à la maîtresse du logis, et en échange elle ne recevait jamais d'argent; on la remettait toujours à la semaine suivante. M. Raggles lui-même ne se lassait point de fournir les légumes. La note pour la bière de cuisine à l'estaminet de la Gloire restera comme une curiosité parmi les choses de ce genre. La plus grosse partie des gages était due à tous les domestiques, et ils se trouvaient par là intéressés au maintien de la maison. En somme, on ne payait personne, pas plus le serrurier qui ouvrait les portes que le vitrier qui remettait les carreaux, que le carrossier qui louait la voiture, que le cocher qui la conduisait, que le boucher qui fournissait les gigots de mouton, que le charbonnier qui envoyait de quoi les rôtir, que le cuisinier qui les accommodait, que les domestiques qui les mangeaient, et en cela, soyez-en sûr, on faisait comme beaucoup de gens qui savent mener grand train sans avoir un sou de revenu.
Dans une petite ville, de semblables faits ne se passent point sans être remarqués. On sait la quantité de lait que le voisin prend tous les matins, combien de livres de viande ou de pièces de volaille entrent chez lui pour son dîner, tandis que dans Curzon-Street les nos 200 et 202 ne savaient très-certainement pas ce qui se passait dans la maison qui les séparait. Les domestiques se faisaient leur confidences par les fenêtres de la cuisine; mais Crawley, sa femme et ses amis ne s'en doutaient seulement pas, et lorsque vous alliez au 201, vous y trouviez toujours bon accueil, aimable sourire, excellent dîner, à quoi s'ajoutait comme complément une amicale poignée de main de l'hôte et de l'hôtesse, sans distinction de personnes.
À les voir mener cette luxueuse existence, on eût dit qu'ils avaient au moins 3 ou 4.000 livres sterling de rente; s'ils ne les avaient pas en espèces sonnantes, ils les avaient assurément par la manière dont ils savaient se faire servir. Ils ne payaient pas, dit-on, leur mouton, mais ils en avaient toujours sur leur table. La note de leur marchand de vin n'était pas acquittée, qu'en savons nous? nulle part on ne buvait de meilleur bordeaux que chez Rawdon; nulle part on ne servait de dîners aussi fins et aussi délicats. Ses salons, dans leur simplicité même, étaient les plus coquets que l'on pût imaginer; et mille petites fantaisies que Rebecca avait rapportées de Paris ajoutaient beaucoup à leur élégance. Lorsque, assise à son piano, la maîtresse de céans en tirait les notes frémissantes dont elle accompagnait les accents voluptueux de sa voix, chaque invité, cédant à l'illusion, se croyait pour un moment ravi dans quelque petit paradis, et s'avouait à lui-même que si le mari était une brute, la femme du moins était charmante et les dîners du meilleur goût.
Rebecca, par son esprit, par sa grâce, par son adresse avait réussi à se mettre en vogue dans une certaine classe de la société de Londres. On pouvait voir à sa porte de très-modestes voitures d'où il sortait de très-grands personnages. Son équipage au parc était toujours entouré des élégants les plus à la mode. À l'Opéra, c'était une succession de visites dans sa petite loge de seconde galerie; mais, aveu pénible à faire, les dames tournaient le dos et fermaient leur porte à la petite aventurière.
Les femmes dont mistress Crawley avait fait la connaissance sur le continent, non-seulement n'allaient point lui rendre visite, mais affectaient encore de ne pas la voir toutes les fois qu'elles se croisaient avec elle. C'était vraiment chose curieuse que le peu de temps qu'il avait fallu à toutes ces grandes dames pour l'oublier, et Rebecca en recevait chaque jour des preuves qui ne devaient pas la flatter infiniment. Lady Bareacres se trouvant un soir en même temps qu'elle dans le vestibule de l'Opéra, rappela ses filles à ses côtés, comme si le contact de mistress Crawley eût eu quelque chose d'impur et de contagieux, puis, battant d'un ou deux pas en retraite, elle se porta à l'avancée, et lança sur son ennemi des regards flamboyants. Mais pour faire perdre contenance à Rebecca, il fallait des regards plus flamboyants encore que ceux que pouvaient lancer les yeux éteints de cette vieille et glaciale lady. Une autre grande dame, lady de La Mole, qui plus de vingt fois, à Bruxelles, avait été se promener à cheval avec Becky, n'eut pas l'air de la voir lorsqu'elle la rencontra à Hyde-Park, dans sa voiture découverte. Enfin, mistress Blenkinsop, la femme du banquier, lui tournait le dos à l'église; car, hâtons-nous de le dire, Becky allait maintenant très-régulièrement à l'église. C'était un spectacle fort édifiant de la voir arriver bras dessus bras dessous avec Rawdon, qui portait les deux livres de prières dorés sur tranches, et assister à la cérémonie avec un air plein de gravité et de componction.