En fait d'amis, il avait son vieux maître de pension, bien empesé et bien solennel, qui le flattait à plaisir, un camarade plus âgé que lui qu'il pouvait maltraiter à son aise. Mistress Todd ne manquait jamais de laisser maître Georgy en tête à tête avec sa fille Rosa Jemima, ravissante personne de huit ans.

«Ils sont faits l'un pour l'autre, disait-elle (partout ailleurs, bien entendu, qu'à Russell-Square), qui sait ce qui pourrait arriver? Ce serait un couple charmant!» continuait à penser la mère dans l'ivresse de ses rêveries.

Le grand-père maternel, le pauvre vieillard brisé par le malheur, courbait aussi la tête sous la tyrannie du petit despote; comment ne pas se sentir pris de respect pour un jeune gentleman qui portait de si beaux habits et avait un groom à sa suite. Georgy, d'ailleurs, n'entendait-il pas à tous moments les propos les plus durs, les sarcasmes les plus grossiers sortir à l'adresse de John Sedley de la bouche de son implacable ennemi, M. Osborne. M. Osborne avait coutume de le désigner par l'appellation de vieux gueux, de vieux charbonnier, de vieux banqueroutier, et autres aménités de même nature. Au milieu de pareilles injures, comment le petit Georgy aurait-il appris à respecter un homme que l'on mettait si bas à ses yeux? Quelques mois après l'entrée de George chez son aïeul paternel, mistress Sedley vint à mourir. Il n'avait jamais existé entre la grand'mère et le petit-fils une bien vive tendresse, et l'enfant ne manifesta pas grand chagrin de cette mort. Il vint, dans des habits de deuil tout neufs, voir sa mère, à laquelle il fit part de son regret de ne pouvoir aller au spectacle, dont il avait grande envie.

La dernière maladie de sa vieille mère devint une œuvre de dévouement pour Amélia. Ah! les hommes ne se doutent jamais des souffrances et des sacrifices qui font la vie des femmes. Avec notre prétendue supériorité d'esprit, nous ne pourrions suffire à endurer la centième partie des épreuves que traversent chaque jour ces anges de résignation. Soumission continuelle et sans espoir de récompense; bonté et douceur qui ne se démentent point en présence d'une dureté inflexible. Amour, patience, sollicitude, soins empressés que notre ingratitude et notre indifférence ne savent même pas reconnaître par une bonne parole. Combien s'en trouve-t-il, dans le nombre, qui ont l'âme brisée par la douleur, tandis que leur figure respire le calme et la joie. Faibles et tendres esclaves, elles sont obligées de cacher leurs tortures sous les apparences empruntées du bonheur.

De son fauteuil de valétudinaire, la mère d'Amélia avait passé dans son lit, d'où elle ne devait plus se relever. Mistress Osborne ne la quittait que pour aller voir son cher George. Et encore la vieille dame lui reprochait ces biens rares absences. Elle avait été une mère si bonne, si indulgente, si tendre, au temps de son bonheur et de sa prospérité, et était maintenant aigrie par le malheur et la pauvreté. Ces accès de mauvaise humeur et ce refroidissement d'affection ne diminuaient en rien le dévouement filial d'Amélia. C'était en quelque sorte une diversion à ses autres souffrances; sa pensée était distraite de ces cruelles préoccupations par les exigences continuelles de la maladie. Amélia supportait les impatiences de sa mère avec une douceur inaltérable, relevait l'oreiller que celle-ci trouvait toujours mal placé, avait une réponse de consolation à toutes ses plaintes et à tous ses reproches; adoucissait ses souffrances par ces bonnes paroles dont les cœurs simples et religieux connaissent seuls le secret. Enfin elle ferma ces yeux qui, pendant de longues années, avaient eu pour elle de si tendres regards.

Alors elle reporta toute sa tendresse sur son malheureux père, abattu par le dernier coup qui venait de le frapper, et lui consacra tout son temps, à lui qui désormais se trouvait entièrement seul au monde. Sa femme, son honneur, sa fortune, tout avait disparu autour de lui. Amélia pouvait seule se faire le soutien et l'appui de ce vieillard chancelant et brisé. Cette histoire, une imagination sensible la trouvera tout entière en elle-même, pour les autres il est inutile de l'écrire.

Un jour que les jeunes élèves de M. Veal étaient réunis dans la classe, et que l'honorable chapelain du comte de Bareacres se livrait à ses divagations ordinaires, un brillant équipage s'arrêta devant la porte où se dressait la statue d'ΑΘΗΝΗ (Minerve) et deux messieurs en sortirent. Les deux messieurs Rangles se précipitèrent vers la fenêtre, pensant que c'était leur père qui arrivait de Bombay; l'écolier de vingt-trois ans qui suait sang et eau sur un passage d'Eutrope, alla aussi appliquer son grand nez au carreau et regarder la voiture, dont un garçon de place ouvrait la portière et abaissait le marchepied.

«Tiens, observa M. Bluck, il y en a un gros et un maigre.»

Pendant ce temps le marteau retombait sur la porte comme un coup de tonnerre. Les deux étrangers excitaient la plus vive curiosité dans ce jeune auditoire, le chapelain en particulier voyait en eux les pères de quelques futurs élèves, maître George lui-même ne fut pas non plus fâché de saisir ce prétexte pour fermer son livre.

Le domestique de la maison, avec son habit râpé et ses boutons de cuivre qui commençaient à rougir, car il lui était bien recommandé de mettre sa livrée avant d'aller ouvrir, vint annoncer dans l'étude que deux messieurs demandaient à voir maître Osborne. Le professeur avait eu le matin même une petite altercation avec son élève à propos de pétards que celui-ci avait fait partir pendant la classe. Mais cette visite inattendue rendit à sa figure sa sérénité et sa bonne humeur habituelle.

«Je vous permets, monsieur Osborne, d'aller voir ces messieurs qui viennent d'arriver en voiture. Présentez-leur mes compliments respectueux, ainsi que ceux de mistress Veal.»

Georgy se rendit au parloir, où il trouva les deux étrangers, qu'il toisa des pieds à la tête, comme à son ordinaire, sans se sentir le moins du monde intimidé. L'un était gras et portait d'épaisses moustaches; l'autre était maigre et long, avait un habit bleu, la figure noircie par le soleil et les cheveux grisonnants.

«Quelle ressemblance! fit le monsieur long et maigre avec un mouvement de surprise. Eh bien! George, nous reconnaissez-vous?»

La figure du petit garçon se couvrit de rougeur, comme lorsqu'il éprouvait une vive émotion, ses yeux brillèrent d'un éclair d'intelligence.

«Je ne connais pas l'autre, dit-il alors, mais vous, je crois que vous êtes le major Dobbin.»

C'était, en effet, notre ancien ami. Tout ému du plaisir de se voir reconnu, il attira l'enfant vers lui.

«Votre mère vous a donc quelquefois parlé de moi? lui demanda-t-il.

—Ah! je crois bien, répondit George, et bien souvent, encore!»

CHAPITRE XXV.

Des rivages du Levant.

C'était un véritable triomphe pour l'égoïsme et l'orgueil du vieil Osborne, de voir l'infortuné Sedley, son ancien rival, son ennemi, son bienfaiteur, dans l'humiliation de la détresse et réduit à la fin à recevoir des secours pécuniaires de l'homme qui l'avait le plus outragé. L'heureux du monde, tout en accablant de sa haine l'infortuné vieillard, lui faisait de temps à autre passer quelques secours. Tout en remettant à George de l'argent pour sa mère, il faisait comprendre à l'enfant, par des allusions grossières et brutales, que son grand-père maternel n'était qu'un misérable banqueroutier qu'il tenait à merci, et que John Sedley était encore en reste de reconnaissance avec l'homme auquel il devait déjà tant d'argent. George reportait à sa mère ces insultantes paroles, et les redisait au pauvre infirme abandonné, auquel Amélia consacrait désormais toute sa vie, et le bambin affectait des airs protecteurs à l'égard de ce faible vieillard déçu dans toutes ses espérances.

Il en est peut-être qui reprocheront à Amélia de manquer à un légitime sentiment d'amour-propre en acceptant des secours d'argent de l'ennemi de son père. Mais cette pauvre créature avait-elle jamais connu ce que c'était que l'amour-propre? elle avait pour cela trop de simplicité dans l'âme, trop besoin d'un appui pour la soutenir. Depuis son mariage avec George Osborne, sa part en ce monde avait été la pauvreté, les humiliations, les privations quotidiennes, de dures paroles, un dévouement sans récompense. Il faut bien qu'il y ait des pauvres et des riches, comme disent ceux qui ont pour partage de boire à la coupe du bonheur. Assurément! mais au moins, sans chercher à sonder les mystères de la justice divine, rappelez-vous qu'en vous faisant naître dans la pourpre et la soie, la Providence vous a commandé la charité pour ceux qui vivent dans les haillons et la misère.

Amélia recueillait donc sans se plaindre, et presque avec un sentiment de gratitude, les miettes tombées de la table de son beau-père, et qui lui servaient au moins à nourrir l'auteur de ses jours. Elle avait compris que là était son devoir, et il était dans sa nature de faire de sa vie un perpétuel sacrifice à ceux qu'elle entourait de son affection. Dans le temps où le petit Georgy était encore auprès d'elle, que de longues nuits n'avait-elle pas passées à travailler pour lui sans qu'il s'en doutât, sans qu'il l'en ait seulement jamais remerciée; que de rebuts, que de dégoûts, que de privations, que de misères n'avait-elle pas endurés pour assurer un peu plus de bien-être à son père et à sa mère. Au milieu de ses sacrifices, de ses dévouements, dont sa solitude avait seule le secret, elle n'avait pour son amour-propre pas plus d'égards que le monde. C'est que l'humble créature pensait, dans son cœur, que sa position dans sa vie était encore au-dessus de ses mérites à elle, pauvre roseau pliant et méprisé.

La vie d'Amélia, qui s'était annoncée d'abord sous de favorables augures, se terminait, on le voit d'une bien triste manière, dans la dépendance et l'humiliation. Les visites du petit George faisaient du moins pénétrer dans sa prison comme des lueurs d'espérance. Russell-Square était pour elle la terre promise; toutes les fois qu'elle pouvait s'échapper, c'était là le but de ses promenades; mais il fallait rentrer le soir dans son cachot pour y remplir ses pénibles devoirs, pour veiller sur des malades qui ne lui avaient aucune reconnaissance de ses soins, et là il lui fallait subir les lamentations et les exigences despotiques de vieillards aigris par les malheurs et les années.

La mère d'Amélia fut enterrée dans le cimetière de Brompton. Le convoi eut lieu par un jour de pluie et de brouillard, qui rappela à Amélia celui de son mariage; son petit garçon, en magnifiques habits de deuil, était assis à côté d'elle. En cette triste circonstance, ses pensées l'entraînèrent bien loin de la cérémonie qui s'accomplissait alors sous ses yeux; tout en serrant la main de George dans la sienne, elle souhaitait presque d'être à la place de.... Mais non, comme à son ordinaire, elle se sentit toute honteuse de son égoïsme, et demanda à Dieu de lui donner des forces pour accomplir son devoir jusqu'au bout.

Elle résolut de réunir toutes ses forces, toutes ses pensées vers un seul but, qui était de répandre encore le bonheur et la joie sur les dernières années de son père. Elle se dévoua à son service, et se mit à travailler, à coudre auprès de lui, à chanter, à faire sa partie de trictrac pour le distraire, à lire le journal, à préparer des plats de son goût, à le mener à sa promenade de Kensington-Gardens.

Elle écoutait ses histoires avec un sourire de complaisance, un plaisir simulé; ou bien, assise à ses côtés, elle se laissait aller à ses pensées, à ses souvenirs, tandis que le pauvre infirme se réchauffait au soleil et se livrait à ses plaintes et à ses récriminations. Triste existence pour la pauvre veuve! Les enfants qui couraient et jouaient dans les allées du jardin lui rappelaient George qu'on lui avait enlevé. L'autre George aussi lui avait été enlevé!... Dans ces deux occasions, son amour égoïste et coupable avait reçu un rude châtiment; elle faisait tous ses efforts pour se persuader qu'elle subissait une punition méritée, qu'elle était une malheureuse pécheresse, et ainsi s'expliquait pour elle l'isolement où elle se trouvait.

Après la mort de sa femme, le vieux Sedley s'attacha de plus en plus à sa fille, et en cela du moins Amélia trouva un adoucissement dans ce qu'il y avait de pénible à accomplir ses devoirs.

Mais depuis assez longtemps ces deux personnages sont plongés dans une triste condition; de meilleurs jours vont luire enfin pour eux, jours de bonheur à la guise du monde. Le lecteur aura sans doute déjà deviné quel était le gros et gras personnage qui était allé trouver Georgy à son école, en compagnie de notre vieil ami le major Dobbin. C'était une de nos vieilles connaissances dont le retour en Angleterre allait ramener le bien-être dans l'honnête famille dont nous avons suivi les vicissitudes.

Le major Dobbin avait facilement obtenu un congé de son brave commandant, et de la sorte avait pu immédiatement se rendre à Madras, d'où il devait s'embarquer pour l'Europe, où l'appelaient les affaires les plus urgentes. Il voyagea jour et nuit jusqu'à sa destination. Aussi, il arriva à Madras en proie à une fièvre dévorante. Les domestiques qui l'accompagnaient le transportèrent dans un état fort alarmant chez un de ses amis, dans la maison duquel il devait demeurer jusqu'au moment de son embarquement pour l'Europe, et pendant plusieurs jours, on eut tout lieu de croire qu'il n'irait pas plus loin que le cimetière de Madras, où il aurait sa place au milieu des tombeaux de tant de braves officiers morts loin de leur patrie.

Tandis que le pauvre malheureux était ainsi consumé par le feu de la fièvre, ceux qui veillaient à son chevet purent distinguer, à travers les paroles confuses qu'il prononçait dans son délire, le nom d'Amélia. À ces transports d'exaltation fébrile succédait, dans les moments lucides, une prostration complète en pensant qu'il ne la reverrait plus. Croyant sa dernière heure arrivée, il faisait ses préparatifs pour passer dans l'autre monde, mettait ses affaires en règle, et disposait de sa fortune en faveur de ceux qu'il désirait le plus en voir profiter. L'ami dans la maison duquel il logeait servit de témoin à son testament. Il demandait à être enseveli avec la petite chaîne de cheveux qu'il portait à son cou. Nous devons dire, pour ne point trahir la vérité, qu'il se l'était procurée par l'entremise de la femme de chambre d'Amélia, lorsqu'à Bruxelles il avait fallu couper les cheveux de la jeune veuve pendant la fièvre qu'elle avait eue à la suite de la mort de son mari.

Il parvint enfin à se rétablir, en dépit des saignées et des purgations auxquelles il n'échappa que grâce à la force de sa constitution. Il était presque réduit à l'état de squelette, lorsqu'il s'embarqua enfin sur le Ramchunder de la compagnie des Indes-Orientales, venant de Calcutta et relâchant à Madras. Le pauvre Dobbin était si faible, si épuisé, que son ami, qui l'avait soigné pendant le cours de sa maladie, augurait fort mal des résultats de ce voyage pour l'honnête major, et lui prédisait que quelque beau matin on serait obligé de le faire passer, proprement empaqueté dans son hamac, par-dessus le bord du navire, emportant au fond de la mer la relique qu'il avait toujours sur le cœur. Mais, malgré le prophète et ses prophéties, l'air bienfaisant de la mer, ou peut-être mieux encore l'espérance qui renaissait plus vivace au cœur du convalescent, à mesure que le navire traçait son sillage d'écume sur les flots, rendit la vie et la santé à notre ami, et il était parfaitement guéri avant que l'on touchât le Cap.

«Allons, disait-il en riant, Kirk n'aura pas encore cette fois ses épaulettes de major, lui qui pensait les trouver toutes prêtes à son arrivée à Londres avec le régiment.»

Il faut qu'on sache que dans le temps que le major était malade, à Madras, de la précipitation de son voyage, son régiment avait reçu son ordre de retour, et que le major aurait pu revenir avec ses camarades s'il avait eu la patience de les attendre dans cette ville.

Peut-être ne voulait-il pas se livrer aux tentatives de Glorvina dans cet état de faiblesse et de délabrement.

«Je voudrais bien savoir ce que miss O'Dowd aurait fait de moi, disait-il en riant à son compagnon de traversée, si elle avait été à notre bord. Après m'avoir vu disparaître, elle se serait rejetée sur vous, et, soyez-en sûr, mon vieux Jos, elle vous aurait traîné en triomphe à sa remorque jusqu'à Southampton.»

Le compagnon de route de Dobbin, à bord du Ramchunder, n'était autre, en effet, que notre gros et gras ami, qui rentrait en Angleterre après dix années passées au Bengale. Un régime de dîners, de pâtisseries, de grogs, de bordeaux, enfin l'eau-de-vie et le rhum avaient fini par rendre fort nécessaire à Waterloo-Sedley ce voyage en Europe. Il avait fait son temps de service dans la compagnie des Indes, où il avait touché d'assez beaux émoluments pour mettre de côté une somme des plus rondes. Rien ne l'empêchait plus désormais de rentrer dans sa patrie pour y jouir de la pension à laquelle il avait droit, si mieux il n'aimait s'engager de nouveau et remplir le rang élevé auquel le désignaient son ancienneté et ses immenses talents.

Il était peut-être un peu moins gros que lorsque nous l'avons connu autrefois, mais sa démarche avait quelque chose de plus solennel et de plus majestueux. Il avait laissé repousser les moustaches, avec lesquelles il s'était si bien comporté à Waterloo; il se pavanait sur le pont, ombragé de son magnifique chapeau de velours à franges d'or. Il portait à profusion sur sa personne des bijoux et des épingles en diamants. Il se faisait servir à déjeuner dans sa cabine, et mettait autant de recherche dans sa toilette pour paraître sur le gaillard d'arrière, que s'il s'était agi d'aller dans les promenades les plus en renom de Calcutta. Il emmenait avec lui un domestique indigène qui le servait et bourrait sa pipe. Cet enfant de l'Orient menait une existence peu fortunée sous le despotisme de Jos Sedley. Jos était aussi vain de sa personne qu'une petite maîtresse de la sienne, et mettait autant de temps à sa toilette que la beauté la plus fardée. Les jeunes passagers, pour tromper la longueur de la traversée, faisaient toujours cercle autour de Sedley, le priant de leur raconter ses merveilleux exploits contre les tigres et Napoléon. Il fut sublime à la visite qu'il rendit à la tombe de l'empereur à Longwood, lorsqu'au milieu de tous les passagers et de tous les jeunes officiers du navire à l'exception du major Dobbin qui était resté à bord, il leur raconta toute la bataille de Waterloo, et leur démontra que sans lui, Jos Sedley, Napoléon n'aurait jamais perdu la bataille, ni par suite été exilé à Sainte-Hélène.

Lorsque le navire eut remis à la voile de Sainte-Hélène, Jos s'empressa de distribuer, avec une générosité vraiment royale, ses provisions de bordeaux, de conserves, d'eau gazeuse qu'il avait prises pour charmer les ennuis de la route. Comme il n'y avait point de dames à bord, et que le major avait cédé le pas à l'employé civil, celui-ci avait à table la place d'honneur; aussi, le capitaine et les officiers du Ramchunder l'entouraient-ils de tous les égards auxquels son rang lui donnait droit. Il ne parut point toutefois pendant deux jours de tourmente où la mer venait déferler sur le pont, mais il resta dans sa cabine à lire la Blanchisseuse de Finchley-Common, laissée à bord par l'honorable lady Emily Cornemiouse, femme du révérend Silas Cornemiouse, en se rendant à leur évêché du Cap. Pour lecture ordinaire, il portait avec lui un ballot de romans et de pièces de théâtre, qu'il prêtait aux autres passagers; enfin, son affabilité et ses prévenances l'avaient mis fort bien avec tout le monde.

Que de fois, par une belle et chaude soirée, tandis que le vaisseau traçait sa ligne d'écume sur la mer mugissante, que la lune et les étoiles brillaient à la voûte céleste, que les tintements inégaux de la cloche de quart troublaient seuls le silence de la nuit, Sedley et le major, assis sur la dunette, et fumant l'un son cigare, l'autre son hookah bourré par son domestique indien, avaient parlé du sol natal.

Dans ces entretiens intimes, le major Dobbin ne manquait jamais de faire tomber, avec une adresse merveilleuse, la conversation sur Amélia et son fils, tandis que Jos parlait, sans beaucoup de ménagement, des malheurs de son père et du sans-gêne du vieillard à le mettre à contribution. Le major s'efforçait alors de le ramener à de meilleurs sentiments en lui faisant sentir quels égards étaient dus au malheur et aux années. Sans doute Joseph ne pouvait partager le genre de vie des deux vieillards, et s'arranger de leurs habitudes et de leurs manies, après avoir vécu dans une société toute différente, à quoi Jos donnait un signe de tête approbatif. Le major reprenait alors Joseph en sous-œuvre, lui faisait sentir quel avantage pour lui d'avoir à Londres un train de maison complet, et de ne plus se contenter d'un appartement de garçon. Sa sœur Amélia était la personne qu'il lui fallait pour diriger son intérieur. C'était le bon goût, la bonté personnifiée, la perfection sous tous les rapports. Il lui rappelait avec quel succès mistress George Osborne avait autrefois paru à Bruxelles et à Londres, où elle était admirée et choyée dans la meilleure société. Puis il lui insinuait qu'il était de son devoir d'envoyer Georgy à une des meilleures écoles, et d'en faire un homme, car sa mère et ses grands parents n'étaient bons que pour le gâter. En un mot, l'adroit major avait fini par tirer de Joseph la promesse qu'il se ferait le protecteur d'Amélia et de son fils. Il ignorait les événements survenus dans la famille Sedley. La mort de mistress Sedley, la séparation d'Amélia et de son fils, la grande fortune de ce dernier. Toujours est-il que tous les jours, et à toute heure du jour, le brave garçon, dans le cœur duquel l'amour avait fait de si profonds ravages, ne pensait qu'à mistress Osborne et aux moyens de lui venir en aide. Il avait pour Jos Sedley des compliments et des flatteries qui ne tarissaient point. Il ressentait pour lui une tendresse dont celui-ci ne se rendait pas très-bien compte. Mais nos lecteurs qui ont des sœurs ou des filles, doivent avoir remarqué combien sont aimables et empressés auprès d'eux les hommes qui font la cour aux femmes de leur famille, et peut-être le major était-il digne de prendre rang parmi ces adeptes de l'hypocrisie.

Le fait est que le major Dobbin, en s'embarquant à bord du Ramchunder, se trouvait dans un état désespéré, et qu'il ne commença à se remettre et ne fit bonne figure à son vieil ami M. Sedley qu'après une conversation qu'ils eurent ensemble sur le pont, où l'on avait porté le major presque défaillant. Dobbin avait alors dit à Joseph qu'il ne lui restait plus qu'à se soumettre à sa destinée; qu'il laissait quelque chose à son filleul dans son testament, et qu'il espérait que mistress Osborne lui garderait un bon souvenir; qu'enfin il désirait qu'elle fût heureuse avec le nouvel époux qu'elle allait prendre.

«Un mariage! avait dit Joseph; mais il n'est point question de cela, elle ne m'a jamais parlé de mariage dans ses lettres; seulement elle avait annoncé de son côté, à son frère, que le major Dobbin allait se marier, et elle faisait des vœux bien sincères pour son bonheur.»

Mais qu'elle était enfin la date de ces lettres? Sedley les rechercha. Elles étaient de deux mois postérieures à celles qu'avait reçues le major.

À partir de ce jour, le chirurgien du navire n'eut qu'à s'applaudir du nouveau régime qu'il avait prescrit au malade que le médecin de Madras lui avait remis dans un état à peu près désespéré. En effet, depuis que le major avait changé de potion, un mieux sensible s'était manifesté. Voilà de quelle manière le capitaine Kirk manqua ses épaulettes de major.

La gaieté et la force revinrent au major Dobbin, toujours en augmentant; ses compagnons de traversée ne pouvaient s'expliquer une métamorphose si subite. Dobbin plaisantait maintenant avec les officiers, tirait le bâton avec les matelots, courait sur les cordages comme le plus agile des mousses, et chantait le soir des chansonnettes au grand divertissement de tout l'équipage assemblé pour prendre le grog. Enfin, il était devenu si aimable, si gai, si enjoué que le capitaine, qui jusqu'alors l'avait regardé comme un pauvre sire et un être presque nul, avait fini par s'avouer à lui-même que le major, malgré sa réserve, était un officier fort instruit et fort capable.

«Il n'a pas des manières très-distinguées, disait le capitaine à son second, et peut-être représenterait-il assez mal au palais du gouverneur, où Sa Seigneurie et lady Williams m'ont honoré de leurs attentions particulières, et me prenant la main devant toute la compagnie, m'ont invité à prendre un verre de bière avec eux devant le commandant en chef; mais s'il ne possède pas d'excellentes manières, il y a au moins de ça dans cet homme-là.»

Le capitaine du Ramchunder prouvait par là qu'il était aussi capable de sonder les mystères de la nature humaine que de commander une manœuvre.

À dix jours environ des côtes de l'Angleterre, le bâtiment fut arrêté par un calme plat. Dobbin se livra alors à des accès d'impatience et de mauvaise humeur qui surprirent tous ses camarades, charmés jusque-là de sa bonhomie et de son entrain; mais, lorsque la brise vint de nouveau, on le vit se livrer à tous les transports d'une joie enfantine. Ah! son cœur battit bien fort lorsque le pilote du port monta à bord du navire, lorsqu'il aperçut les deux tours amies du clocher de Southampton!

CHAPITRE XXVI.

Notre ami le major.

Notre ami le major s'était rendu si populaire à bord, qu'au moment où lui et M. Sedley descendirent dans le canot qui vint les prendre pour les débarquer, tout l'équipage, matelots et officiers, à commencer par le capitaine, l'accompagnèrent de hourras d'adieux qui firent rougir le major, et il secoua la tête en signe de remercîments. Jos, persuadé que ces acclamations étaient pour lui, ôta son chapeau à galon d'or et l'agita avec une grâce pleine de majesté. En quelques coups de rames le canot fut au rivage; nos deux voyageurs descendirent sur le port et se dirigèrent vers l'hôtel du Roi-George.

La vue de la réjouissante tranche de bœuf, du pot d'argent couronné d'écume qui, dans les magnifiques salons du Roi-George, accueillent le voyageur au retour de ses courses lointaines, n'eurent point assez d'empire sur Dobbin pour le décider à passer plusieurs jours au milieu de ces douceurs et de ce bien-être. Dès son arrivée, il demanda des chevaux de poste, et à peine à Southampton, il aurait voulu être déjà sur la route de Londres. Jos se refusa obstinément à quitter le soir même cette nouvelle Capoue. À quoi bon passer la nuit au milieu des cahots de la route alors que la plume et l'édredon vous invitent à une douce et moelleuse paresse, au lieu et place de cet affreux lit de Procuste, sur lequel les voyageurs qui reviennent du Bengale sont obligés de s'étendre dans leur étroite et incommode cabine? Jos ne comprenait pas que l'on pût songer à partir avant d'avoir retrouvé son bagage, que l'on pût se remettre en route avant d'avoir au moins pris un bain.

Le major se vit donc forcé d'attendre encore pour cette nuit, et d'annoncer tout simplement par lettre son arrivée à sa famille. Dobbin supplia Jos d'écrire de son côté à ses amis; Jos promit, mais ne tint pas sa promesse. Le capitaine, le chirurgien et un des deux passagers vinrent dîner à l'hôtel avec nos deux amis. Jos déploya toute sa science à commander un dîner. Il promit qu'il partirait le lendemain avec le major pour Londres. L'hôtelier racontait depuis que c'était plaisir de voir avec quelle satisfaction M. Sedley huma sa première pinte de bière, comme doit faire tout bon Anglais qui, après une longue absence, remet le pied sur le sol britannique.

Le lendemain matin, de très-bonne heure, suivant son habitude, le major Dobbin était sur pied, tout rasé et tout habillé. Personne n'était levé dans l'auberge, à l'exception de celui qui fait les souliers et qui semble être une créature pour laquelle le sommeil est un mythe. Le major pouvait entendre les gens de la maison ronfler en chœur, tandis que lui errait à l'aventure dans les corridors déserts. À ce moment le décrotteur, dont les yeux ne se ferment jamais, allait de porte en porte faire sa distribution de bottes à revers, bottes à haute tige, demi-bottes, etc., etc.... Le domestique indigène de Jos se leva enfin, prépara le hookah de son maître et disposa son formidable attirail de toilette. Les filles d'auberge commençaient alors à sortir de leurs soupentes, et, rencontrant le nègre dans les couloirs, elles furent tout effrayées, pensant se trouver en face du diable. Lui et Dobbin faillirent plus d'une fois se laisser tomber au milieu des seaux qui obstruaient le passage et dont elles se servaient pour laver l'hôtel du Roi-George. Enfin l'un des garçons vint ouvrir la porte et tira les verrous. Le major crut qu'enfin l'heure du départ était sonnée, et il demanda sur-le-champ une chaise de poste pour se mettre en route.

Puis il se rendit à la chambre de Sedley, et écartant les rideaux d'un lit immense où Jos s'évertuait à ronfler:

«Debout! debout! lui cria le major; il est temps de partir; la voiture sera à la porte de l'hôtel avant une demi-heure.»

Jos se mit à grogner contre le malencontreux interrupteur de son sommeil et demanda quelle heure il était. Quand le major qui ne savait point mentir, quelque avantage qu'il en pût tirer, lui eut avoué en rougissant la vérité sans détour, Jos fit pleuvoir sur lui une grêle d'imprécations que nous ne consignerons point ici, mais qui n'auraient point laissé de doute à Dobbin au sujet de la damnation éternelle de son ami, s'il avait dû comparaître incontinent devant le juge suprême. Il envoya le major à tous les diables, il lui déclara qu'il ne voyagerait pas avec lui; que c'était le comble de la cruauté, de l'inconvenance, que de venir troubler ainsi le sommeil d'un honnête homme. Le major dut battre en retraite devant l'ouragan qu'il venait de soulever et laissa Jos reprendre le fil de son sommeil.

Pendant ce temps, la chaise de poste était amenée devant l'auberge; le major monta dedans et partit sans plus de retard.

Il eût été un grand seigneur anglais voyageant pour son plaisir, ou bien le courrier d'un homme de bourse, car ceux du gouvernement ont d'ordinaire des allures plus pacifiques, qu'il n'aurait pas couru la grande route avec plus de célérité. Les postillons, en voyant les pourboires qu'il leur jetait, prenaient Dobbin pour un prince déguisé.

Comme elle lui paraissait verte et souriante, cette campagne qui, dans la rapidité de sa course, semblait fuir bien loin derrière lui! comme elles lui paraissaient aimables et animées ces petites villes où les bateliers venaient à sa rencontre avec de gais sourires et de profonds saluts! Il passait comme un ouragan devant ces auberges placées au bord de la route, dont les enseignes pendaient aux arbres, où chevaux et charretiers s'arrêtaient pour se rafraîchir sous un ombrage épais; devant les vieux châteaux avec leurs parcs; devant les chaumières groupées autour d'une antique église; enfin il foulait le sol anglais; enfin il respirait l'air natal. Est-il au monde une joie que l'on puisse comparer à celle-là? Tout prend un air de fête aux yeux du voyageur qui revient dans sa patrie; tout, sur son passage, semble le saluer et lui souhaiter sa bienvenue; et pourtant le major Dobbin, sur la route de Southampton à Londres, ne voyait rien autre chose que le chiffre décroissant des bornes milliaires. Ah! n'en doutez pas, c'est qu'il était pressé de revoir sa famille, d'embrasser sa mère et ses sœurs!

Une fois à Piccadilly, il compta les secondes qu'il lui fallut pour se rendre à son ancien logis, chez Slaughter, auquel il ne voulut point faire d'infidélité. Dix années s'étaient écoulées depuis qu'il y avait fait sa dernière visite, depuis que George et lui, ils étaient jeunes alors, y avaient donné de joyeux déjeuners, y avaient fait maintes parties. Ils étaient maintenant passés dans la catégorie des vieux garçons. Ses cheveux grisonnaient; les passions, les sentiments de sa jeunesse s'étaient refroidis aux glaces de l'âge. Il retrouva sur la porte la même garçon, de dix ans plus vieux, mais dans le même habit bien gras, toujours avec la même quantité de cachets en breloques, avec la même manière de remuer son argent dans ses poches. Il reçut le major absolument comme s'il était de retour d'une absence de huit jours.

«Les effets du major au numéro 23, dit John sans témoigner la moindre surprise, c'est la chambre qu'on lui donne d'habitude. Que voulez-vous pour votre dîner? Du poulet rôti, je pense. Eh bien! êtes-vous marié maintenant?... Le bruit courait que vous étiez marié.... Le chirurgien écossais de votre régiment.... non, c'était le capitaine Humby du 33e, en garnison avec le vôtre à Unjee, qui racontait cela.... Prendrez-vous un grog?... Pourquoi êtes-vous venu en poste?... la diligence ne vous aurait-elle pas aussi bien amené?...»

Là-dessus le fidèle John, dont la mémoire ne perdait le souvenir d'aucun des officiers qui fréquentaient sa maison, qui savait tous les égards qu'il leur devait et avec qui dix années ne faisaient pas plus d'effet qu'un jour, conduisit Dobbin à son ancienne chambre, où le major retrouva son grand lit aux rideaux de serge, son vieux tapis peut-être encore plus rapiécé et l'ancien mobilier en bois noir recouvert d'une étoffe foncée telle que le major se rappelait l'avoir vue au temps de sa jeunesse.

Il se figurait voir encore George arpenter à grands pas cette chambre la veille de son mariage, se ronger les ongles et jurer qu'il faudrait bien que son père finisse par mettre les pouces, et que si, en définitive, il ne cédait pas, alors il s'arrangerait pour pouvoir se passer de lui. Tous ces détails lui revinrent aussi clairs, aussi précis que si c'eût été hier.

«Vous n'avez pas rajeuni,» dit John en examinant son ancienne connaissance.

Dobbin se mit à rire.

«Dix années et la fièvre ne sont pas faits pour vous ôter des années, mon garçon, dit-il à John. Quant à vous, vous êtes toujours jeune, ou plutôt non, vous êtes toujours vieux.

—Qu'est devenue la veuve du capitaine Osborne, reprit John; c'était un bon garçon, celui-là, un gaillard qui ne comptait pas avec l'argent. Il n'est pas revenu depuis le jour où il a été se marier en quittant d'ici. Il me doit encore trois guinées. Regardez, c'est inscrit sur mon livre: 10 avril 1815, le capitaine Osborne, trois livres sterling. Si jamais j'en reçois le payement de son père, cela m'étonnera bien.»

En disant ces mots, John remit dans sa poche son carnet de maroquin où se trouvait inscrite la dette du capitaine sur une page sale et crasseuse qui restait entière au milieu d'une foule d'autres notes griffonnées portant également le montant des dettes des autres habitués de la maison.

Après avoir installé son client dans la chambre qui lui était destinée, John se retira avec un calme parfait. Le major Dobbin, moitié rouge, moitié souriant des sottises de ce vieux radoteur, tira de sa valise le plus beau et le plus élégant costume de ville qu'il eût en sa possession. Il fut pris d'un mouvement de gaieté en voyant dans une petite glace placée au-dessus de sa toilette sa figure brûlée par le soleil et ses cheveux grisonnant par l'âge.

«C'est de bon augure, pensa-t-il, que le vieux John se soit souvenu de moi; elle me reconnaîtra peut-être aussi, je l'espère.»

Et il sortit de l'hôtel en prenant comme autrefois le chemin de Brompton.

Tout en marchant, il retrouvait les moindres incidents de sa dernière entrevue avec Amélia, aussi présents à sa mémoire que si c'eût été la veille. L'Arc-de-Triomphe et la statue d'Achille, élevés dans Piccadilly depuis qu'il y était venu, ne frappèrent que très-faiblement ses yeux et son esprit. Mais il fut pris comme d'un frisson général en entrant dans un passage qui conduisait à la rue de Brompton où se trouvait la demeure d'Amélia. Était-elle ou non mariée? S'il la rencontrait avec son petit garçon, qu'allait-il lui dire? Il aperçut une femme qui se dirigeait de son côté, menant à la main un enfant de cinq ans; c'était elle, peut-être? Il ne lui en fallut pas davantage pour le faire trembler comme une feuille. Quand il fut enfin devant sa maison, quand il se vit en face de la porte, il saisit la sonnette et s'arrêta un moment. Il aurait presque pu entendre les battements de son cœur contre sa poitrine.

«Quoi qu'il en soit, se dit-il enfin en lui-même, que le Seigneur tout-puissant répande sur elle ses bénédictions. Allons, ajouta-t-il, comme pour se donner du courage, peut-être est-elle sortie en ce moment.»

Cette réflexion était bien faite pour le décider à entrer. La fenêtre de la pièce où elle se tenait d'ordinaire était ouverte et personne n'était dans la chambre. Le major crut apercevoir le piano et le tableau placé au-dessus qui occupait toujours la même place qu'autrefois. Alors les mêmes inquiétudes vinrent l'assaillir. Mais la plaque de cuivre indiquait bien la porte de M. Clapp, et Dobbin, soulevant le marteau, le laissa retomber de tout son poids.

Une jeune fille de seize ans à l'air mutin, aux yeux vifs, aux joues roses, accourut à cet appel et regarda fixement le major qui se soutenait contre le mur. Il était pâle et défait comme un mort, et il eut grand'peine à retrouver assez de force pour murmurer ces mots:

«Mistress Osborne demeure-t-elle encore ici?»

La jeune fille poursuivit son examen pendant quelques minutes encore, puis pâlissant à son tour:

«Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est le major Dobbin: et elle lui tendit la main. Vous ne vous souvenez plus de moi, lui dit-elle, je vous appelais le major sucre d'orge.»

Aussitôt, et c'était la première fois de sa vie qu'il se livrait à un pareil transport, le major serra étroitement la jeune fille et l'embrassa. Pour elle, elle se mit à rire, à se livrer aux transports d'une folle gaieté, à pousser des cris de joie, à appeler son père et sa mère de toute la force de ses poumons. Le digne couple ne tarda pas à paraître, déjà ils avaient aperçu le major à travers la fenêtre de la cuisine, et n'avaient pas été peu surpris de voir leur jeune fille entre les bras d'un grand gaillard en habit bleu et en pantalon blanc.

«Vous ne reconnaissez donc pas votre vieil ami? leur dit-il non sans rougir un peu. Vous ne vous souvenez donc plus de moi, mistress Clapp, et de ces bons gâteaux que vous étiez dans l'usage de me faire pour le thé? Regardez-moi bien, Clapp, je suis le parrain de George: me voici tout frais débarqué de l'Inde.»

On se donna aussitôt de bonnes poignées de main, mistress Clapp parut à la fois fort attendrie et fort charmée, et elle prit plusieurs fois le ciel à témoin de sa joie.

Le maître et la maîtresse du logis conduisirent le digne major auprès de John Sedley; il reconnut jusqu'aux moindres parties de l'ameublement, depuis le vieux piano, qui avait bien eu aussi son mérite dans son temps, jusqu'aux écrans et au petit porte-montre en albâtre dont le disque blanchâtre encadrait la montre d'or du vieux Sedley. Dobbin se plaça dans le fauteuil vacant de son ancien ami. Le père, la mère et la fille, en entremêlant leur récit des exclamations les plus pathétiques, informèrent le major des faits que nous connaissons déjà, mais qu'il ignorait pour sa part complétement, tels que la mort de mistress Sedley, l'installation de George chez son grand-père Osborne, la séparation qui avait été si cruelle pour sa mère enfin, et tous les autres détails de la vie d'Amélia. Deux ou trois fois il fut sur le point d'entamer la question de mariage, et deux ou trois fois il s'arrêta tout court pour ne point exposer à leurs yeux les secrets de son cœur. On lui apprit enfin que mistress Osborne était allée se promener avec son père à Kensington-Gardens où elle accompagnait toujours ce vieillard désormais si faible et si débile, ce qui rendait bien triste et bien pénible l'existence de cette pauvre femme qui se conduisait comme un ange à l'égard de son père.

«Je suis fort à court de temps, dit alors le major, et je suis pris ce soir par des affaires d'importance; je serais pourtant bien aise de voir mistress Osborne. Miss Polly pourrait-elle m'accompagner et me montrer le chemin?»

Miss Polly fut à la fois charmée et surprise de cette proposition; elle connaissait le chemin et ne demandait pas mieux que de le montrer au major Dobbin; elle allait, elle aussi, fort souvent, avec M. Sedley les jours où mistress Osborne se rendait à Russell-Square; elle connaissait le banc favori du vieillard. Elle alla donc bien vite s'apprêter, et au bout de quelques minutes elle redescendit avec son plus beau chapeau, le châle jaune de sa mère, une grande broche en caillou d'Irlande, qu'elle avait pris également à sa mère, afin de faire meilleure mine au bras du digne major.

Dobbin, en habit bleu et en gants de peau de daim, offrit son bras à la jeune fille, et ils partirent comme un couple joyeux. Le major n'était pas fâché de sentir quelqu'un près de lui pendant cette entrevue qui lui inspirait une certaine terreur. Il fit à sa compagne mille questions sur Amélia. L'excellent cœur du major saignait à la pensée que la pauvre mère avait eu à se séparer de son fils. Comment avait-elle supporté cette dure extrémité? Le voyait-elle souvent? M. Sedley avait-il au moins les moyens de mener une vieillesse douce et facile? Polly s'efforçait de satisfaire de son mieux à toutes les questions du major.

Au milieu de leur course, il survint un petit incident qui fut la source d'un très-vif plaisir pour notre ami. Ils rencontrèrent un jeune homme aux pâles couleurs, aux favoris clair-semés, à la cravate blanche et roide, et qui se promenait en sandwich[3], c'est-à-dire ayant une femme à chaque bras. L'une des deux était grande et maigre, d'un âge moyen, avec une expression et les allures frappantes par leur conformité avec celles du ministre anglican à côté de qui elle s'avançait. L'autre était une petite femme à la mine terreuse, ornée d'un magnifique chapeau neuf couvert de rubans blancs, enroulée dans une pelisse splendide dont l'adroit ajustement laissait entrevoir sur sa poitrine le large disque d'une montre en or. Le monsieur flanqué de ces deux dames portait en outre un parasol, un châle et un panier, si bien qu'il avait les deux mains complétement embarrassées et qu'il ne put lever son chapeau pour répondre au salut dont le gratifia miss Mary Clapp.

Il lui fit toutefois un gracieux mouvement de tête, tandis que les deux dames se bornaient à un petit salut protecteur et jetaient des regards sévères et soupçonneux sur ce monsieur en vêtement bleu, en canne de bambou, qui accompagnait miss Polly.

«Quelles sont ces personnes?» demanda le major fort diverti par ce trio burlesque, lorsqu'il fut assez loin pour ne pouvoir plus en être entendu.

Mary le regarda avec un petit air malicieux.

«C'est notre ministre le révérend M. Binney—le major tressaillit—avec sa sœur miss Binney. Dieu merci, elle nous a assez tourmentés avec son école du dimanche; et l'autre petite dame qui a une paille dans la vue et une si belle montre sur l'estomac, c'est mistress Binney, autrefois miss Grits. Son père était épicier, et tenait une boutique à la Cloche d'or, Kensington-Gravel. Ils se sont mariés le mois dernier, et les voilà de retour de Margate. Elle possède cinq cents livres sterling de revenu; mais la brouille s'est mise entre elle et miss Binney, qui a conduit tout ce mariage.»

Le major fut presque tenté de faire des sauts de joie; il frappa le sol de sa canne d'une manière si bizarre que miss Clapp ne put retenir une exclamation et s'empêcher de rire; puis il resta quelques moments silencieux, la bouche béante, suivant des yeux le couple qui s'éloignait, tandis que miss Mary lui donnait tous les détails qui les concernait; mais la seule chose qu'il eût entendue, c'est que le ministre avait épousé une autre femme qu'Amélia, et cela lui suffisait pour ouvrir son cœur à la joie. Après cette rencontre, on pressa le pas pour arriver plus vite à destination, et ils arrivèrent encore trop tôt, car le major frissonnait d'autant plus à l'idée de cette entrevue, qu'il n'avait pas été un seul jour sans désirer dans le cours des dix dernières années. Enfin, ils atteignirent l'antique portail formant l'entrée de Kensington-Gardens.

«Nous y voici,» dit miss Polly; et elle sentit de nouveau le bras de Dobbin tressaillir sous le sien. Elle savait, du reste, à quoi s'en tenir: sa jeune mémoire avait conservé le souvenir de toutes les confidences passées.

«Allez devant, lui dit le major, pour l'avertir.»

Polly partit comme un trait, et son châle flottait derrière elle au souffle du vent.

Le vieux Sedley était assis sur son banc, son mouchoir placé à côté de lui; il redisait, suivant son habitude, pour la centième fois, quelque vieille histoire du temps de sa jeunesse à la pauvre Amélia, qui la savait déjà par cœur et qui avait encore un sourire résigné pour le récit du vieillard. Toutefois, à force d'entendre les racontages de son vieux père, elle pouvait désormais sourire en toute sécurité, sans même prêter l'oreille, et penser à ses propres affaires. Voyant Mary arriver en courant, Amélia se leva tout effarée de son banc. Sa première pensée fut qu'il était arrivé quelque malheur à Georgy. Mais la figure empressée et joyeuse de la messagère eut bien vite dissipé les craintes qui s'élevaient dans le cœur de cette tendre mère.

«Bonne nouvelle, bonne nouvelle, criait l'éclaireur de Dobbin; il est arrivé! il est arrivé!

—«Qui cela? dit Emmy pensant toujours à son fils.

—Regardez par là,» répondit miss Clapp en faisant un demi-tour et en étendant la main dans la direction qu'elle indiquait.

Amélia aperçut alors la pâle figure de Dobbin et les immenses contours de son ombre qui se dessinaient sur l'herbe. Ce fut à son tour de tressaillir, de rougir et de pleurer. Dans les grandes circonstances, les larmes étaient toujours le suprême recours de cette douce et simple créature.

Les yeux de Dobbin s'arrêtèrent avec tendresse sur Amélia; elle était bien toujours la même: seulement ses joues étaient un peu pâles, sa figure un peu plus pleine, ses yeux comme autrefois exprimaient la bonté et la confiance. Quelques fils d'argent se mêlaient à sa noire chevelure. Elle tendit les deux mains à Dobbin avec un sourire voilé par les larmes. Et lui, saisissant ces deux mains amies les serra quelques instants dans les siennes, au milieu d'une contemplation muette. Que ne la serrait-il dans ses bras? Que ne lui jurait-il que, dorénavant, il resterait pour toujours auprès d'elle? Certainement il n'eût trouvé alors aucune résistance de sa part.

«J'ai.... j'ai à vous annoncer l'arrivée d'un autre personnage, fit-il après un moment de silence.

—De mistress Dobbin?» demanda Amélia avec un mouvement involontaire.

Ah! c'était bien le moment de lui dire le secret qui lui pesait sur le cœur.

«Non, non, répondit-il en lui lâchant les mains; qui a pu vous faire un pareil mensonge? Nous avons fait la traversée avec Jos sur le même bâtiment, et il revient pour vous donner l'aisance et le bonheur.

—Mon père! mon père! s'écria Emmy, écoutez ces bonnes nouvelles: mon frère est en Angleterre. Il vient prendre soin de vous. Voici le major Dobbin.»

M. Sedley releva la tête comme un homme qui est pris à l'improviste et qui cherche à recueillir ses pensées; il fit au major un profond salut à l'ancienne mode, en lui demandant si son digne père, sir William, était toujours en bonne santé, ajoutant qu'il se proposait d'aller lui rendre prochainement la dernière visite qu'il en avait reçue. Il y avait huit ans que sir William n'était venu voir le pauvre Sedley, et c'était cette visite que le bon vieillard songeait à rendre.

«Il n'a plus sa tête bien présente,» dit tout bas Emmy à Dobbin au moment où ce dernier serrait cordialement la main du vieillard.

Malgré les importantes affaires que Dobbin prétextait avoir à Londres ce soir-là, le major, sur l'invitation de M. Sedley, consentit à prendre le thé. Amélia, donnant le bras à sa jeune amie, ouvrit la marche avec elle, tandis que M. Sedley restait en partage à Dobbin. Le vieillard marchait très-doucement, et il en profita pour raconter à son compagnon une foule d'anciennes histoires sur lui, sur sa pauvre chère épouse, sur sa prospérité passée, et enfin sur sa banqueroute. Ses pensées, comme cela arrive toujours pour les vieillards dont la mémoire faiblit, se reportaient toutes au premier temps de la vie, et le passé pour lui se résumait à peu de chose près dans la catastrophe qu'il avait subie. Le major le laissait parler tout à son aise; ses yeux, pendant ce temps, ne quittaient point l'être adoré qui marchait devant lui, cette chère petite image toujours présente à son imagination, toujours associée à ses prières, divine apparition qui venait embellir tous ses rêves.

Ce soir-là, le bonheur, la joie intérieure d'Amélia éclataient dans ses traits et dans ses mouvements. Elle s'acquitta de ses devoirs de maîtresse de maison avec une grâce et une délicatesse parfaites. Tel fut, du moins, l'avis de Dobbin, qui la suivait des yeux à travers la demi-obscurité du jour sur son déclin. Il était donc enfin arrivé pour lui ce moment après lequel il soupirait depuis si longtemps; combien de fois sur les rives lointaines, sous les brûlantes ardeurs du soleil de l'Inde, au milieu de marches forcées, sa pensée, traversant les mers, ne s'était-elle pas transportée auprès d'elle; alors elle lui était apparue telle qu'il la voyait maintenant, comme un ange consolateur pour la vieillesse et l'infirmité, et rehaussant son indigence de toute la grandeur de sa résignation.

Le major trouvait le thé d'autant meilleur qu'il le recevait de la main d'Amélia, et Amélia lui servait tasse sur tasse, se faisant un malin plaisir d'encourager cette disposition. À vrai dire, elle ignorait que le major n'avait point encore dîné, et que son couvert l'attendait chez Slaughter, à cette même place où George et Dobbin avaient fait ensemble de joyeux repas dans le temps où Amélia n'était encore qu'une enfant, une élève à peine sortie de la maison de miss Pinkerton.

La première chose que mistress Osborne fit voir au major fut la miniature de Georgy; ce fut la première chose qu'elle monta chercher en arrivant à la maison. L'enfant, bien entendu, était dix fois plus joli, mais n'était-ce pas d'un noble cœur d'avoir pensé à l'apporter à sa mère? Jusqu'au moment où son père alla se coucher, elle ne parla pas beaucoup de Georgy. Il était trop douloureux pour lui d'entendre parler de M. Osborne de Russell-Square; il ne se doutait point assurément que depuis quelques mois il ne vivait que des bienfaits de son rival, et ce nom prononcé en sa présence eût excité de sa part la plus vive colère.

Dobbin raconta à Amélia ce qui s'était passé à bord du Ramchunder et exagéra peut-être encore les bienveillantes dispositions de Jos à l'égard de son père. Ce qu'il y avait de certain, c'est que le major, par son insistance pendant le voyage à représenter à son compagnon les devoirs que sa position lui imposait vis-à-vis de son père, avait fini par arracher de lui la promesse qu'il se chargerait de sa sœur et de son neveu. L'irritation de Jos, à propos des billets que le vieillard avait tirés sur lui, s'était un peu calmée au récit que Dobbin lui avait fait de ses petites misères personnelles, du fameux envoi de vins dont le vieillard l'avait favorisé. Enfin, par ses ménagements, il avait amené M. Jos qui, après tout, n'était pas d'un caractère intraitable, quand on savait le prendre par la douceur et la flatterie, à manifester des dispositions très-favorables pour la famille qu'il allait retrouver en Europe.

En un mot, s'il faut le dire, le major donna une entorse à la vérité au point d'affirmer au vieux M. Sedley que la cause du retour de Jos en Europe était l'unique désir de le revoir.

À son heure ordinaire, le vieux M. Sedley commença à ronfler dans son fauteuil, et Amélia put alors entamer cette conversation qu'elle désirait si ardemment, puisque Georgy devait en être l'objet exclusif. Elle ne dit rien à Dobbin des souffrances que lui avait coûtées la séparation, car bien que cette blessure fût pour elle ouverte et toujours saignante, elle regardait comme un sentiment condamnable son regret de ne plus l'avoir près d'elle. Mais elle avait mille choses à lui dire sur tout ce qui tenait à son fils, sur ses qualités, ses talents, son avenir. Elle lui dépeignit sa beauté angélique, lui cita mille exemples de sa générosité, de la noblesse de son cœur. Quand il était encore avec elle, une princesse de sang royal l'avait arrêté pour l'admirer dans Kensington-Gardens; maintenant il coulait ses jours au milieu de tous les raffinements du luxe et de l'opulence. Il avait un groom, un poney. Sa gentillesse et sa vivacité étaient incomparables; enfin le révérend Lawrence Veal, le maître de George, était un homme prodigieux pour son érudition et l'agrément de sa conversation.

«Il sait tout, disait Amélia; il a des réunions charmantes. Allons, monsieur, avec votre instruction, les hautes connaissances que vous possédez et toutes vos perfections en esprit et en science.... Vous avez beau branler la tête pour dire non..., il me le disait bien souvent..., vous aurez un véritable plaisir à venir aux réunions de M. Veal. C'est le dernier mardi de chaque mois. Il prétend qu'au barreau et dans la politique il n'y a point de place à laquelle George ne puisse prétendre. Regardez-moi ceci.»

Ouvrant alors un tiroir de table, elle présenta au major un travail de la façon de George. Voici le texte de ce chef-d'œuvre qui se trouve encore en la possession de la mère de George:

L'ÉGOÏSME.

De tous les vices qui dégradent la nature humaine, l'égoïsme est le plus odieux et le plus méprisable. Un amour exagéré de soi-même conduit aux crimes les plus monstrueux et occasionne les plus grands malheurs dans les États comme dans les familles. Un homme égoïste appauvrit sa famille et cause souvent sa ruine, tout comme un monarque égoïste cause la ruine de son peuple en le précipitant dans la guerre.

Exemple: L'égoïsme d'Achille, comme l'a remarqué Homère, causa aux Grecs des maux sans nombre: μυρί᾽ Ἀχαιοῖς ἄλγε᾽ ἔθηκε (Hom., Il., A, 2.) L'égoïsme de feu Napoléon Bonaparte plongea l'Europe dans des guerres sans fin, et le fit périr sur un misérable rocher de l'océan Atlantique, à Sainte-Hélène.

Nous voyons, par ces exemples, que nous ne devons point consulter notre ambition ou notre intérêt personnel, mais prendre en considération l'intérêt des autres aussi bien que le nôtre.

George Sedley Osborne.

Athêné-House, 24 avril 1827.

«Eh bien! que dites-vous de ce style et de ces citations grecques à son âge? disait la mère en extase. Oh! William, ajoutait-elle en prenant la main du major, quel trésor m'est venu du ciel lorsqu'il m'a donné ce fils. C'est la joie et la consolation de ma vie, c'est l'image vivante de.... de celui qui n'est plus.

—Puis-je lui en vouloir de sa fidélité? se disait Dobbin à lui-même. Puis-je être jaloux d'un ami qui maintenant repose dans la tombe, ou me trouver blessé si un cœur comme celui d'Amélia ressent un amour éternel. George, George, vous n'avez pas su apprécier le trésor que vous aviez là.»

Ces réflexions traversèrent l'esprit de William en moins de temps que nous n'en mettons à les dire, tandis qu'il tenait la main d'Amélia, et que celle-ci passait son mouchoir sur ses yeux.

«Mon bon ami, lui disait-elle en lui serrant la main qu'elle tenait dans la sienne, vous avez toujours été pour moi d'une bonté, d'un dévouement exemplaires.... Ah! voici mon père qui s'éveille. Vous irez voir George demain, n'est-ce pas?

—Demain, je ne pourrai pas, répondit le bon Dobbin; demain, j'ai beaucoup à faire.»

Il ne voulait pas lui avouer qu'il n'avait pas encore été voir sa famille, embrasser sa sœur aînée! Il se décida enfin à prendre congé d'elle et à lui laisser son adresse pour Jos lorsqu'il serait arrivé.

Ainsi s'écoula sa première journée, cette journée où il la revoyait pour la première fois.

Quand il rentra chez Slaughter, il trouva sa volaille froide et la mangea sans y prendre garde. Comme il savait qu'on se couchait de bonne heure dans sa famille, il ne jugea pas à propos de les déranger à une heure si avancée; aussi, après cette sage réflexion, se décida-t-il à aller prendre une contre-marque au théâtre d'Haymarket, où, nous l'espérons bien, il passa une soirée agréable.

CHAPITRE XXVII.

Le vieux piano.

La visite du major laissa John Sedley dans un état de très-grande surexcitation pendant toute la soirée. Sa fille ne put lui faire reprendre ses occupations, ses distractions ordinaires. Il se mit à bouleverser tiroirs et cartons, à fouiller dans ses paperasses, à arranger tous ses dossiers pour l'arrivée de Jos. Il classa avec le plus grand soin ses reçus et ses lettres d'affaires, tous les documents relatifs à la société vinicole qui, après les plus magnifiques débuts, avait manqué tout à coup sans qu'on pût en expliquer le motif; les prospectus de la société houillère, que l'absence des capitaux avait seule empêché de devenir une magnifique affaire. Un brevet d'invention pour une scierie mécanique destinée à fabriquer de la poudre à l'usage de ceux qui écrivent (sans garantie du gouvernement). Le vieillard passa toute la soirée jusqu'à une heure fort avancée de la nuit à réunir toutes ces pièces, allant et venant d'une chambre à l'autre et portant d'une main tremblante une lumière à moitié éteinte. Il fit un paquet pour la scierie et un autre pour les vins, un autre pour les charbons, etc., etc....

«Il va me trouver parfaitement en règle, Emmy,» disait le vieillard d'un air satisfait.

Emmy lui répondit par un sourire.

«Je crains bien que Jos ne regarde pas ces papiers.

—Vous n'y entendez rien, ma chère,» lui répondit son père en hochant la tête avec un air d'importance.

Certes, il avait raison, Emmy n'y entendait rien, et il est à déplorer que tant d'autres y soient au contraire si entendus. Toutes ces paperasses, bonnes pour l'épicier, une fois disposées sur son bureau, le vieux Sedley les couvrit soigneusement d'un mouchoir de couleur; c'était un cadeau de l'Inde envoyé par le major Dobbin, puis il enjoignit, du ton le plus solennel, à la fille et à la dame de la maison, de ne point toucher à tout cela; c'étaient des papiers qu'il avait préparés et mis en ordre pour l'arrivée de M. Jos Sedley le lendemain matin, de M. Jos Sedley de la compagnie des Indes orientales, division du Bengale!

Le lendemain matin, Amélia trouva son père sur pied; il s'était levé de très-bonne heure. Jamais elle n'avait remarqué en lui une aussi grande agitation de corps et d'esprit.

«Je n'ai pu fermer l'œil, ma chère Emmy, dit-il à sa fille. Je pensais à ma pauvre Bessy. Je pensais que si elle avait été encore de ce monde, elle serait venue se promener avec moi dans la voiture de Jos. Elle a eu aussi la sienne autrefois, et elle y faisait fort bonne mine.»

Ses yeux, en même temps, se remplissaient de larmes qui s'amassaient sur le bord de ses paupières et roulaient lentement le long de ses joues. Amélia les essuya et l'embrassa avec un doux sourire; puis elle fit à la cravate du vieillard un nœud des plus magnifiques; elle lui mit ensuite son épingle en or, triste reste de sa grandeur passée. Installé de la sorte dans son vieux fauteuil, dès six heures du matin, en grand costume des dimanches, il attendit l'arrivée de son fils.

Dans la grande rue de Southampton, de splendides étalages de tailleur provoquent par leur élégance l'admiration de tous les passants; derrière des glaces de toute hauteur se laissent apercevoir des habits dont la coupe gracieuse est faite pour charmer l'œil et tenter l'acheteur; la soie et le velours, l'or et le satin y rivalisent d'éclat et de magnificence. Sur des gravures qui n'ont point leurs pareilles dans la réalité, de merveilleux dandys avec une vitre à l'œil donnent la main à de petits enfants qui ont tous de grands yeux et des cheveux frisés; ou bien encore ce sont des amazones caracolant autour de l'Achille d'Apsley-House. Bien que la garde-robe de Jos fût garnie des plus splendides vêtements qui soient sortis des ateliers de Calcutta, il pensa qu'avant de se présenter à la ville pour y faire une entrée convenable, il devait se munir de quelques-unes de ces galantes nouveautés. Il choisit en conséquence un gilet de satin cramoisi parsemé de papillons d'or, un autre gilet en velours rouge à carreaux blancs avec un collet rabattu, et compléta son costume par une cravate bleu de ciel et une épingle en or surmontée d'un cavalier en émail rose franchissant une barrière. Après ces emplettes seulement, il se crut en état de paraître dignement dans la grande Cité. L'ancienne gaucherie de Jos et sa funeste maladie de rougir à tout propos semblaient avoir cédé désormais devant la conscience de sa valeur personnelle, et s'il éprouvait encore sous le regard des femmes, aux bals du gouverneur, un certain malaise suivi de quelque rougeur, si leurs œillades le faisaient fuir avec un reste d'effroi, c'était uniquement parce qu'il avait peur d'inspirer une trop forte passion dont il n'aurait su que faire avec sa résolution bien arrêtée de ne jamais se marier, et cependant tout Calcutta ne possédait personne qui pût y faire aussi bonne figure que Waterloo Sedley. C'était lui qui avait le train de maison le plus splendide, c'était lui qui donnait les meilleurs déjeuners de garçon, c'était lui qui avait la cuisine la mieux montée.

Pour faire un habit à un homme de sa circonférence et de son importance, le tailleur demanda au moins un jour, qui fut employé par Sedley à chercher un domestique pour le servir lui et son nègre, à aller retirer ses bagages, ses boîtes et les livres qu'il n'avait jamais lus, ses caisses de provisions, ses châles destinés il ne savait pas encore bien à qui, et enfin tout le reste de ses richesses indiennes.

Le troisième jour, Jos se décida enfin à partir pour Londres dans tout l'éclat de sa nouvelle toilette. Le nègre installé sur le siége à côté du domestique européen claquait des dents et grelottait de froid sous le tartan qui l'enveloppait. Jos fumait dans la voiture et de temps à autre lâchait une bouffée de tabac par la portière. Il avait un extérieur si majestueux et si solennel que les gamins accouraient pour le voir passer et le prenaient tout au moins pour le gouverneur général. Quant à lui, on peut en être assuré, il se rendait volontiers aux invitations empressées des hôteliers de la route; il ne manqua pas une seule fois de se rafraîchir dans toutes les petites villes qu'il traversa.

Par précaution, il avait pris avant le départ un copieux déjeuner à Southampton, composé à la fois de riz, de poisson et d'omelette; l'estomac ainsi garni, il avait pu aller jusqu'à Winchester, où un verre de xérès lui avait paru nécessaire. À Alton, il était descendu pour goûter à la bière, en grand renom dans la localité. À Farnham, il s'était arrêté pour visiter le château de l'évêque et prendre une légère collation composée d'anguilles, de côtelettes, de haricots de Soissons, le tout arrosé d'une bouteille de bordeaux. Se sentant un peu impressionné par le froid, au relais de Bagshot, et voyant son nègre claquer de plus en plus des dents, il avait avalé un grog pour se réchauffer. Si bien qu'en débarquant à Londres, il avait l'estomac garni de vin, de bière, de viande, de xérès, de poisson et de tabac, ni plus ni moins que la cabine aux provisions d'un bateau à vapeur. Il commençait déjà à se faire nuit lorsque la voiture arriva avec un bruit de tonnerre devant la petite porte de Brompton, où, par un sentiment de tendresse filiale, il avait voulu descendre avant d'aller au logement que M. Dobbin avait dû arrêter pour lui chez Slaughter.

Les habitants de la rue étaient tous à leurs fenêtres; la petite bonne de la maison accourut à la porte grillée du jardin; les dames Clapp regardèrent par le soupirail de la cuisine. Emmy était fort occupée au milieu de ses chiffons, tandis que le vieux Sedley, dans le petit salon, battait la campagne plus que jamais. Jos descendit de sa berline, s'avança avec un air majestueux à travers le jardin en faisant crier le gravier sous ses pas. Il était escorté du nouveau domestique qu'il avait engagé à Southampton, et de son nègre, transi de froid, et dont la figure noire, sous l'impression de la température, était devenue couleur café au lait. Le pauvre gelé produisit une sensation immense sur mistress et miss Clapp, qui, étant sorties de leur retraite pour écouter peut-être à la porte du salon, trouvèrent Loll Jewab étendu sur un banc, tremblant de tous ses membres, au milieu de lamentations pitoyables, et dont les grandes prunelles jaunes et les dents d'une blancheur éblouissante se détachaient sur l'ébène de sa figure.

Car, mon cher lecteur, vous avez dû remarquer que nous avons adroitement fermé la porte sur Jos, son vieux père, sa douce et aimable sœur, pour laisser passer les premiers épanchements de la tendresse. Le vieillard fut très-ému, sa fille ne le fut pas moins, comme on peut se l'imaginer, et Jos céda aussi quelque peu à l'attendrissement général. Après dix années d'absence, quel est l'égoïste assez endurci pour que les souvenirs du passé, les liens de la famille n'aient aucun pouvoir sur lui? La séparation semble consacrer les affections du jeune âge, et lorsqu'on reporte sa pensée sur les plaisirs évanouis, les chagrins dont ils furent entourés disparaissent dans l'éloignement pour ne plus laisser voir que ce qu'ils ont eu de doux et d'aimable. Jos avait réellement du plaisir à serrer la main de son père, malgré le refroidissement passager qu'avaient amené entre eux les entreprises commerciales. Il était enchanté de voir sa sœur, si charmante dans le temps où le chagrin n'avait pas encore chassé le sourire de ses lèvres, et il suivait avec peine les rides profondes que l'indigence, le malheur et les années avaient marquées dans les traits de ce vieillard, traversé par de si cruelles épreuves. Emmy, allant au-devant de son frère jusqu'à la porte, lui avait glissé quelques mots à l'oreille pour lui apprendre la mort de leur mère et lui recommander de n'en point parler devant le vieux Sedley. Précaution inutile! ce fut là le premier sujet par lequel débuta le vieux Sedley, et il versa d'abondantes larmes. L'émotion fut contagieuse pour le fonctionnaire de la compagnie des Indes, et ce spectacle lui inspira de plus sérieuses réflexions qu'il n'était habitué à en faire.

Le résultat de cette entrevue fut on ne peut plus satisfaisant sans doute, car lorsque Joseph fut remonté dans sa chaise de poste pour se faire conduire à son hôtel, Emmy embrassa tendrement son père et lui demanda avec un air de triomphe si elle n'avait pas eu raison de lui soutenir que son frère avait un excellent cœur.

Jos Sedley, touché en effet de la misérable position de ses parents, leur déclara, au milieu des premiers épanchements du cœur, qu'il voulait sans plus de retard les soustraire à la gêne et au besoin, que pendant tout le temps qu'il allait passer en Angleterre, et il ne prévoyait pas qu'il dût en partir de sitôt, il mettait à leur disposition et sa maison et ce qu'il possédait. Amélia ferait à merveille les honneurs de sa table jusqu'au moment où elle deviendrait en son propre nom maîtresse de maison.

En entendant ces paroles, la pauvre femme laissa tristement tomber sa tête sur sa poitrine, puis les larmes commencèrent à arriver en abondance; elle avait bien saisi le sens caché sous ces paroles. Elle avait causé longuement à ce sujet avec sa jeune confidente miss Mary, le même soir de la visite du major. L'indiscrète Polly avait fait une découverte qu'elle ne put garder pour elle, et dont elle s'empressa de faire part à Amélia. Elle lui raconta le tressaillement, le frisson de joie qui avaient trahi Dobbin au moment où, M. Binney passant à côté d'eux avec sa jeune épouse, le major avait reconnu qu'il n'avait plus de rival à craindre.

«N'avez-vous pas remarqué, disait-elle à Emmy, comme il était tout hors de lui quand vous lui avez demandé s'il était marié, et avec quelle vivacité il vous a répondu: Où avez-vous entendu un pareil mensonge? Ah! madame, madame, ses yeux ne vous ont pas quittée un seul instant, et je crois en vérité que ses cheveux ne sont devenus gris qu'à force de penser à vous.»

Amélia, levant alors les yeux, regarda les portraits de son mari et de son fils suspendus au-dessus de son lit. Puis, elle ordonna à sa petite protégée de ne plus jamais, au grand jamais, lui parler de semblables choses. Le major Dobbin avait été l'ami intime de son mari, son protecteur affectueux et dévoué, celui de son fils; elle l'aimait comme un frère, mais une femme qui avait eu le bonheur d'avoir un époux comme le sien, et à cette pensée ses yeux se tournaient vers le mur, ne pouvait songer à un nouvel hyménée.

La pauvre Polly soupira et pensa au jeune chirurgien Tom Kins, qui, à l'église, avait toujours tourné les yeux de son côté, et qui, par les œillades incendiaires qu'il lui lançait, avait presque amené son pauvre petit cœur à capitulation; elle savait déjà le parti qu'elle prendrait si le hasard voulait qu'il mourût. Elle craignait qu'il ne fût poitrinaire, ses joues étaient si rouges et sa taille si mince.

Ce n'est point qu'Emmy, instruite de la passion du bon major, en éprouva de l'aversion ou du dédain. Quelle femme aurait pu se fâcher de l'attachement d'un cœur aussi loyal et aussi sincère? Sans encourager son admirateur, Emmy avait pour lui cette estime et cette amitié que méritait bien un si complet dévouement, et tant qu'il renfermerait en lui-même ses secrets sentiments de tendresse, oh! alors elle ne demandait pas mieux que de lui faire un accueil franc et cordial; mais s'il venait à lui faire ses propositions, alors elle prendrait la parole pour mettre un terme à des espérances qui ne pouvaient jamais devenir une réalité.