Ce soir-là, après sa conversation avec miss Polly, elle dormit d'un sommeil plus profond. Elle éprouvait une joie qu'elle n'avait pas goûtée depuis longtemps.
«Je suis bien aise, pensait-elle, qu'il n'aille pas épouser cette miss O'Dowd. La sœur du colonel O'Dowd n'a pas la délicatesse de sentiments qu'il faut à la femme du major William.»
Mais parmi les femmes qu'elle connaissait, laquelle aurait bien fait l'affaire? Ce n'était point miss Binney, elle était trop vieille et avait trop mauvais caractère. La petite Polly était trop jeune. Mistress Osborne, avant de s'endormir, ne réussit à trouver personne qui aurait pu convenir au major.
Jos se trouvait si commodément installé à Saint-Martin-Lane, y goûtait avec tant de charmes les douceurs de son hookah, et se trouvait si bien à portée de tous les théâtres, qu'il serait indéfiniment resté chez Slaughter, s'il n'avait été harcelé par les vives instances du major. Notre digne ami ne laissa ni paix ni trêve à maître Jos que celui-ci n'eût exécuté sa promesse de prendre chez lui Amélia et son père. Jos était une pâte molle que le premier venu pétrissait à sa guise; et quant à Dobbin, il prenait plus à cœur ce qui intéressait les autres que ce qui le touchait personnellement. L'employé civil devint donc le point de mire de toutes les manœuvres si louables d'ailleurs de l'excellent Dobbin. Il ne faisait jamais la moindre objection toutes les fois que son ami lui disait de vendre, d'acheter ou de céder quelque chose. Loll Jewab, l'Indien, après avoir été quelque temps poursuivi des huées de l'impitoyable jeunesse de Saint-Martin-Lane toutes les fois qu'il montrait dans la rue sa figure basanée, fut renvoyé à Calcutta sur un bâtiment équipé en partie par le père de Dobbin; toutefois, avant de quitter son maître, il lui apprit à préparer un pilaw et un curry et à bourrer une pipe. La principale occupation de Jos et son plus grand plaisir était de surveiller la confection d'une jolie voiture qu'il avait commandée avec le major chez un carrossier voisin. Il avait fait emplette d'une paire de chevaux avec lesquels on le voyait se promener au parc ou faire visite aux amis qu'il avait connus dans l'Inde. Il sortit fréquemment avec Amélia, et lorsqu'il en était ainsi, on pouvait presque toujours voir le major Dobbin sur la banquette de derrière. D'autres fois, le vieux Sedley accompagnait sa fille, et miss Clapp, qu'Amélia emmenait quelquefois avec elle, était enchantée de se faire voir avec son châle jaune et dans cette splendide voiture à son jeune chirurgien dont elle apercevait parfaitement la figure à travers les fentes de la croisée.
Peu après la première visite de Jos à Brompton, il se passa dans cette humble demeure où les Sedley avaient vécu dix années de leur vie, une scène des plus touchantes. La voiture de Jos, non pas celle d'apparat, une autre qu'il avait louée temporairement, pour attendre qu'on eût fini de construire celle dont nous avons parlé, vint prendre un matin le vieux Sedley et sa fille pour ne plus les ramener dans cette demeure. Les larmes que le maître et la maîtresse du logis et leur fille versèrent en cette occasion furent aussi sincères qu'aucune de celles qui ont été versées dans le cours de cette histoire. Pendant cette longue durée de rapports journaliers et intimes, ils ne pouvaient se rappeler une dure parole sortie de la bouche d'Amélia. En toute occasion même douceur et même bonté; même égalité de caractère, jusque dans les circonstances où miss Clapp s'était montrée la plus exigeante et avait réclamé son loyer avec une certaine aigreur. Lorsque cette excellente et bonne créature fut sur le point de la quitter pour tout à fait, la maîtresse de la maison se reprocha son excessive dureté. Elle avait les larmes aux yeux en fixant sur le volet, avec des pains à cacheter, l'écriteau qui annonçait la vacance de ses petites chambres; jamais, jamais elle ne pouvait espérer de revoir de pareils locataires, et la suite ne confirma que trop ce funeste pressentiment. Miss Clapp se vengea de la perversité de l'espèce humaine en levant sur ses locataires de très-lourdes contributions pour le thé et les rôties; le plus souvent ils faisaient la moue et grognaient beaucoup, quelques-uns ne payaient pas, et aucun d'eux ne restait. La maîtresse du logis se prenait alors à regretter ses vieux et fidèles amis.
Quant à miss Mary, le jour du départ d'Amélia, son chagrin fut tel, que nous renonçons à le dépeindre. Depuis son enfance, elle ne l'avait pas quittée un seul jour, et avait pour elle une passion si vive et si tendre, que lorsque la voiture vint chercher Amélia, la jeune fille s'évanouit presque dans les bras de son amie, dont l'émotion n'était pas moins grande que la sienne. Amélia aimait miss Clapp comme sa fille; pendant onze ans elle l'avait eue pour confidente de ses pensées et de ses peines. La séparation fut donc des plus déchirantes pour toutes les deux. Il fut du moins convenu que Mary irait voir souvent miss Osborne dans la grande maison qu'elle allait occuper, et où Mary était sûre qu'elle ne serait jamais aussi heureuse que sous l'humble toit qu'elle quittait.
Espérons qu'elle se trompait dans cette appréciation de l'avenir, car cet humble asile avait donné bien peu de jours de bonheur à la pauvre Emmy. La fatalité semblait s'y être appliquée à l'y persécuter, et elle éprouva un sentiment pénible toutes les fois qu'elle fut obligée de revenir dans cette maison et de se trouver en face de la femme qui l'avait tyrannisée, dont elle avait eu à essuyer les bourrades et les reproches, et même la brusque familiarité, chose qui ne lui était pas moins pénible. Les serviles protestations de bons offices qu'Amélia en reçut lorsqu'elle se trouva en pleine voie de prospérité furent loin d'être beaucoup plus agréables à cette dernière. Sa voix n'avait pas assez d'inflexions diverses pour témoigner de son admiration pour cette nouvelle maison et pour l'ameublement qui la décorait. Elle tâtait avec les doigts toutes les robes de mistress Osborne et en estimait la valeur; elle protestait bien haut et bien fort que rien n'était trop beau pour une si excellente dame. En recevant ces banales flatteries, Emmy ne pouvait s'empêcher de se souvenir que c'était la même bouche dont les grossières et cruelles paroles lui avaient causé de si vives souffrances; que c'était la même personne qui la recevait si mal lorsqu'il lui était arrivé de lui demander des délais pour payer son terme; qui la taxait de folles dépenses lorsque par hasard elle achetait quelques petites douceurs pour son père et sa mère souffrants, qui enfin avait pris plaisir à lui faire avaler jusqu'à la lie le calice de l'humiliation.
Personne ne saura jamais tous les chagrins qui ont joué un si grand rôle dans la vie de cette pauvre femme; elle ne voulut point les laisser voir à son père dont l'imprévoyance était la cause principale de ses afflictions, et supportait sans se plaindre les conséquences d'une faute à laquelle elle était étrangère. Par sa nature humble et douce, elle semblait prédestinée au rôle sublime de l'immolation.
Il n'est pas de malheur qui n'ait, dit-on, son bon côté. En effet, la pauvre Marie éprouva un si violent accès de douleur du départ de son amie, qu'il fallut la confier aux mains du jeune aide en chirurgie dont les soins la rétablirent au bout de quelque temps. Emmy, en quittant Brompton, laissa en souvenir à Marie tous les meubles que cette maison renfermait. Elle enleva seulement les tableaux placés au-dessus du chevet de son lit ainsi que son vieux piano, son vieux piano dont les sons étaient un peu sourds et cassés à cause de son grand âge, mais pour lequel elle conservait toujours une affection particulière. Elle était encore enfant lorsqu'elle s'en servit pour la première fois, c'était un cadeau que lui avaient fait ses parents; et lorsque la ruine la plus complète vint s'abattre sur sa famille il avait été sauvé du naufrage et lui avait été donné comme une seconde fois.
Le major éprouva un vif plaisir lorsqu'en veillant à l'installation de Jos dans la nouvelle maison, qu'il avait choisie avec lui, il vit arriver de Brompton au milieu des effets et des malles, le vieux piano qu'il connaissait bien. Amélia voulut à toute force le placer dans sa chambre, jolie petite pièce du second étage qui touchait à celle de son père et où le vieillard passait ses soirées.
Lorsque les commissionnaires se présentèrent avec cette épinette, et que d'après l'ordre d'Amélia ils l'eurent placée dans la pièce désignée, Dobbin, ne se possédant plus, lui dit d'un ton très-sentimental:
«Je suis bien heureux de voir que vous l'avez si soigneusement conservé. Je craignais que maintenant vous n'en eussiez plus nul souci.
—C'est peut-être la chose à laquelle je tiens le plus au monde, répondit alors mistress Osborne.
—En vérité, Amélia?» fit le major.
Le major qui l'avait acheté, bien qu'il n'en eût jamais rien dit, ne pouvait supposer qu'Emmy se trompât au point de croire qu'elle le devait à un autre et d'ignorer quel en était le donateur.
Il allait hasarder la question que depuis si longtemps il avait sur ses lèvres, lorsque soudain elle reprit:
«Qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela; n'est-ce pas lui qui me l'avait donné?
—Ah! j'ignorais,» fit le pauvre Dobbin perdant tout à fait contenance.
Emmy ne fit d'abord aucune attention à l'air embarrassé du pauvre Dobbin ni à l'expression piteuse que prit sa figure; mais par la suite tout cela lui revint à l'esprit et en y réfléchissant elle acquit la triste et douloureuse certitude que c'était William et non point George, comme elle se l'était imaginé, qui lui avait donné ce piano. Ce qu'elle avait aimé et conservé comme une relique de George, son plus cher trésor enfin, ne venait point de celui qu'elle avait si tendrement chéri. Seule devant son piano, combien de fois elle s'était oubliée à penser à George, que de fois assise devant lui pendant de longues heures elle en avait tiré des notes mélancoliques tout en versant des larmes silencieuses et secrètes. Puisque le piano ne venait plus de George, dès lors il perdait tout son prix: aussi lorsqu'après cette découverte le vieux Sedley lui demanda d'en jouer, elle lui répondit que l'instrument était faux à déchirer les oreilles, qu'elle avait mal à la tête et qu'elle était incapable d'y mettre les mains.
Puis ensuite, suivant son habitude, elle se reprocha son égoïsme et son ingratitude, et résolut de faire réparation à l'honnête William du dédain qu'elle ne lui avait pas témoigné, mais qu'elle avait ressenti pour son piano. Comme on était quelques jours après dans le salon, et tandis que Jos, selon son ordinaire, se laissait aller aux douceurs du sommeil, Amélia, d'une voix défaillante, dit au major Dobbin:
«J'ai à vous demander pardon.
—Et à propos de quoi? répliqua celui-ci.
—Mais.... à propos de ce petit piano.... Je ne vous ai jamais remercié de me l'avoir donné; il y a bien des années de cela.... avant mon mariage.... Je croyais qu'il me venait d'un autre.... Je vous remercie, William.»
En même temps, elle tendit la main, mais le cœur de la pauvre femme était bien gros et ses yeux se remplirent bientôt de larmes.
William ne put y tenir davantage.
«Amélia, Amélia, lui dit-il, j'avais acheté ce piano pour vous, je vous aimais alors comme je vous aime encore maintenant, car il faut bien que je finisse par vous le dire. Je crois que mon amour a commencé dès le premier jour où je vous ai vue, lorsque George me conduisit chez vous pour me faire voir la femme à laquelle il avait engagé sa foi. Vous étiez alors une jeune fille en robe blanche, en longues boucles. Vous êtes arrivée en chantant, il me semble vous voir encore. Le soir, nous sommes allés au Vauxhall; dès lors, je n'ai plus pensé qu'à une femme au monde, et cette femme c'était vous. Pendant ces douze années qui viennent de s'écouler, je crois n'avoir pas été une heure entière chaque jour sans penser à vous. J'étais venu pour vous le dire avant mon départ pour l'Inde, mais alors vous m'avez paru si indifférente et si froide que je ne n'ai pas eu le courage de vous faire cet aveu. Ma présence ou mon départ, peu vous importait alors.
—Ah! je suis une ingrate, reprit alors Amélia.
—Non, non, mais une indifférente, continua Dobbin sur le ton du désespoir. Et d'ailleurs, de quel droit puis-je prétendre inspirer d'autres sentiments à une femme? Je sais maintenant à quoi m'en tenir. Votre découverte sur le piano vous a brisé le cœur, vous regrettez qu'il vienne de moi et non de George. Mais pardonnez à un moment d'oubli sans lequel je n'aurais jamais parlé comme je viens de le faire, à un égarement d'une minute et à la folle pensée qui m'a fait croire qu'un dévouement et une constance de plusieurs années pouvaient plaider en ma faveur.
—C'est vous qui êtes bien dur et bien cruel maintenant, dit Amélia en s'animant à son tour. George est toujours mon mari sur la terre comme dans le ciel. Comment pourrais-je jamais en aimer un autre que lui? Encore maintenant je lui appartiens comme la première fois où vous m'avez vue, mon cher William. C'est lui qui m'a appris à connaître tout ce qu'il y avait de bon et de généreux en vous, à vous aimer comme un frère. Et depuis lors n'avez-vous pas fait tout au monde pour moi, pour mon enfant? Vous, mon meilleur ami, mon protecteur le plus dévoué! Ah! si vous étiez venu quelques mois plus tôt, vous m'auriez épargné peut-être cette cruelle et pénible séparation. J'ai manqué en mourir, mais, hélas! vous n'étiez point là, quoique mes vœux, mes prières vous appelassent alors, et on m'a séparé de mon enfant, on l'a enlevé à sa mère! William, c'est un noble cœur que celui de Georgy. Soyez son ami et restez encore le mien....»
Sa voix s'éteignit avec ces dernières paroles, et Amélia pencha la tête sur l'épaule de Dobbin. Le major, l'entourant de ses bras, l'attira vers lui comme un enfant et déposa un baiser sur son front.
«Vous me trouverez toujours le même, chère Amélia, lui dit-il; je ne vous demande que votre affection; je ne veux rien de plus. Permettez-moi seulement de rester près de vous et de vous voir souvent.
—Oui, souvent,» répondit Amélia.
C'est ainsi qu'il fut permis à Dobbin de la voir en toute liberté et d'espérer dans l'avenir, comme le petit écolier qui, n'ayant pas d'argent dans sa poche, peut du moins soupirer tout à son aise devant la boutique du pâtissier.
La fortune commence enfin à sourire à Amélia. Nous sommes heureux de la sortir de cette humble et modeste condition qui, depuis si longtemps, était son partage. Elle va rentrer enfin dans une sphère plus brillante et plus élevée. Ce ne sera point toutefois dans une société d'un aussi grand ton et de manières aussi raffinées que celle où mistress Becky avait trouvé le moyen de pénétrer. C'est néanmoins dans un monde qui a des prétentions à suivre la mode et à posséder les allures aristocratiques. Joseph avait des amis parmi les ex-fonctionnaires des trois présidences de l'Inde. Aussi avait-il pris son logement dans le quartier anglo-indien, qui a pour centre Moira-Place. Ses revenus n'étaient pas assez considérables pour lui permettre l'habiter sur la place même.
Jos s'était contenté d'une maison de second ou troisième ordre dans Gillespie-Street. Il avait fait emplette de tapis, de glaces magnifiques, d'un ameublement presque entièrement neuf, provenant d'une vente à la suite d'une saisie opérée sur un pauvre diable qu'une faillite de son banquier venait de jeter sur la paille. Son nom fut inscrit à la quatrième page du journal, son mobilier disputé par les acheteurs, sous la surveillance du vendeur public, et puis il n'en fut plus question.
Les fournisseurs de ce malheureux, payés jusqu'au dernier shilling, se présentèrent chez Jos pour le prier de leur continuer la pratique. Les marmitons en veste blanche, qui avaient préparé les dîners du maître précédent, continuèrent à exercer leur profession au profit de Jos; l'épicier, le fruitier, la laitière chacun de leur côté, vinrent se recommander à l'intendant et tâchèrent de gagner ses bonnes grâces, tout le monde enfin, jusqu'au petit groom à la livrée couverte de passementerie et de boutons, dont le devoir était d'accompagner mistress Amélia partout où il lui plaisait d'aller.
C'était du reste un train de maison fort modeste. L'intendant de Jos, qui remplissait en même temps les fonctions de valet de pied, ne fut jamais vu plus ivre qu'il ne convient à l'intendant d'un ménage bien tenu.
Emmy eut pour son service une femme de chambre originaire d'une propriété du père Dobbin, et dont les prévenances et l'humilité désarmèrent mistress Osborne, d'abord épouvantée de l'idée d'avoir une domestique attachée à son service. Cette fille se rendit très-utile par les soins entendus qu'elle donna au vieux Sedley qui ne sortait plus beaucoup de son appartement et ne paraissait jamais dans les fêtes qui se donnaient dans la maison.
Mistress Osborne commença à recevoir beaucoup de visites. Lady Dobbin et ses filles la félicitèrent de son changement de position et se montrèrent fort empressées auprès d'elle; miss Osborne vint lui faire visite dans sa grande voiture armoriée. La rumeur publique attribuait à Jos d'immenses richesses, et pour le vieil Osborne rien n'était plus naturel que Georgy héritât de la fortune de son oncle, comme il devait hériter de la sienne.
«Morbleu! disait-il, pourquoi maître George ne deviendrait-il pas un grand personnage? J'entends qu'il entre au parlement avant ma mort. Vous pouvez allez voir sa mère, miss Osborne, quoique, pour ma part, je sois bien résolu à ne jamais me rencontrer avec elle.»
Miss Osborne alla lui faire visite. Emmy en fut enchantée, comme vous pouvez le croire. Elle entrevoyait dans ce rapprochement de plus fréquents rapports avec Georgy; on permit au bambin de venir plus souvent chez elle. Il dînait deux ou trois fois par semaine à Gillespie-Street. Il y exerçait dans cette maison la même domination qu'à Russell-Square.
La présence du major Dobbin lui inspirait toutefois un certain respect et une certaine retenue; l'enfant savait très-bien son monde, et le major Dobbin lui en imposait. George ne pouvait s'empêcher d'admirer la simplicité de son ami, son égalité d'humeur, la variété de son instruction, dont il faisait un usage si calme et si sensé, son amour inaltérable pour la vérité et la justice. Personne, dans sa petite appréciation d'enfant, n'était comparable au major, et il éprouvait à son endroit une tendresse spontanée et instinctive. On le voyait toujours accroché à l'habit de son parrain, n'ayant pas de plus grand plaisir que d'aller se promener au parc avec lui et d'écouter ses histoires. William parlait à George de son père, de l'Inde, de Waterloo, de tout excepté de lui. Quand George se laissait aller à ses caprices et à ses petites colères, le major le relevait par quelque raillerie que mistress Osborne trouvait toujours fort dure. Un jour Dobbin vint le prendre pour aller au spectacle, l'enfant refusa d'aller au parterre, trouvant que c'était bon pour la canaille; Dobbin, en conséquence, lui fit ouvrir une loge, l'y laissa et alla au parterre. Le major se trouvait à peine depuis quelques minutes à sa place lorsqu'il sentit un bras se glisser sous le sien, et une petite main bien gantée chercher la sienne et la serrer. George avait reconnu le ridicule de sa conduite et était venu s'asseoir humblement à côté de son ami. Un sourire bienveillant éclaira la figure de Dobbin, et ce fut avec un regard affectueux qu'il accueillit l'enfant prodigue. Dobbin aimait cet enfant comme il aimait tout ce qui tenait à Amélia; quant à elle, elle éprouva une joie ineffable en entendant raconter ce bon mouvement de son fils. Ses yeux regardaient Dobbin avec une tendresse qu'ils n'avaient jamais eue jusque-là.
George ne se lassait point de faire l'éloge du major à sa mère.
«Je l'aime, ma chère maman, lui disait-il, parce qu'il est au courant de toutes choses, et qu'il ne ressemble point au vieux Veal qui passe son temps à se vanter et à nous faire des phrases d'une demi-lieue. À la pension, nous l'appelons M. le barboteur. C'est moi qui lui ai donné ce joli nom; n'est-ce pas qu'il ne lui va pas mal, chère maman? Dobbin lit le latin comme l'anglais, et le français de même, et lorsque nous sortons ensemble, il me raconte des histoires sur papa et jamais sur lui. Cependant, le colonel Buckler, que j'ai entendu chez grand-papa, nous disait que c'était le plus brave officier de l'armée, et qu'il s'est distingué en maintes circonstances. Alors, bon papa, tout surpris, a dit: «Comment, ce garçon-là? je l'aurais pris pour la plus grande poule mouillée de la terre.» Mais ce n'est pas vrai ça, n'est-ce pas, maman?»
Emmy se mettait à rire et pensait comme son petit garçon, que Dobbin n'était point une poule mouillée.
Ainsi s'établissait entre George et le major une affection réciproque et beaucoup plus grande, il faut l'avouer, que celle qui existait entre l'oncle et le neveu. George avait attrapé une certaine manière de gonfler ses joues, de mettre les mains dans les poches de sa veste et de répéter les expressions et les allures favorites de Jos d'une manière si exacte, qu'on éclatait de rire rien qu'à le voir. Les domestiques avaient toutes les peines du monde à se contenir lorsque le petit garnement, demandant quelque chose qui n'était point sur la table, contrefaisait son oncle à s'y méprendre. Dobbin était tout prêt lui-même à étouffer en voyant la pantomime de l'enfant; et George en aurait fait autant à la barbe et au nez de son oncle sans les réprimandes de Dobbin et les supplications d'Amélia.
Le digne fonctionnaire civil s'était fort bien aperçu que l'enfant le tournait en dérision, aussi éprouvait-il une grande gêne en sa présence, et s'efforçait-il de se rendre plus imposant par la solennité de sa tournure toutes les fois qu'il se trouvait en la présence de maître George. Mais s'il pouvait être prévenu d'avance de la venue du petit bonhomme à Gillespie-Street, M. Jos ne manquait pas alors d'avoir une partie arrangée à son club. Peut-être cette absence n'était-elle pas très-regrettée. Ces jours-là seulement, M. Sedley consentait à descendre de sa retraite et à se mêler à une de ces bonnes et intimes réunions de famille dont le major se trouvait presque toujours faire partie. D'ailleurs n'était-il pas, à plus d'un titre, l'ami de la maison, l'ami de tous les membres de la famille.
«Il aurait fait aussi bien de rester à Madras pour le temps qu'il passe avec nous, disait miss Anna en parlant de son frère.
—Mais, mon Dieu, miss Anna! le major ne songe point à vous épouser!»
Jos Sedley menait une existence noblement oisive, ainsi qu'il convenait à une personne de sa haute importance. Sa première démarche avait été pour se faire recevoir au Club-Oriental où il passait toutes ses matinées en compagnie de ses amis des Indes, où il dînait, où il prenait des convives qu'il amenait chez lui.
Il était convenu qu'Amélia ferait les honneurs à ces messieurs et à leurs femmes; et comme de juste, dans ces dîners, on ne parlait guère que de l'Inde. Ne vous imaginez pas, toutefois, que ce sujet présente quelque chose de bien neuf et de bien original; la comédie humaine est toujours à peu près la même partout!
Avant peu, Amélia eut un carnet de visite, et une grande partie de sa journée se passa régulièrement à aller voir les femmes des hauts dignitaires qui avaient exercé dans les présidences de Bombay, de Calcutta et de Madras. Nous nous habituons bien vite, en général, aux changements qui surviennent dans notre existence. C'est ainsi qu'Amélia fut bientôt rompue à cette vie. La voiture allait tous les jours faire sa tournée ordinaire, et le petit groom en livrée ne faisait que quitter le siége et y remonter, déposant à chaque porte les cartes de Jos et d'Amélia. À de certaines heures, Emmy allait prendre Jos à son club pour aller ensuite se promener au grand air, ou bien elle emmenait le vieux Sedley et le conduisait à Regent-Park. Au bout de quelque temps, elle avait aussi bien pris son parti de sa femme de chambre et de sa voiture, de son carnet et de son groom, que naguère de l'humble existence qu'elle menait à Brompton, et elle s'accommodait aussi bien de l'un que de l'autre. Sa destinée lui aurait donné une couronne de duchesse qu'elle ne se serait pas moins bien tirée du rôle qu'elle aurait eu à jouer.
Parmi les femmes de la société de Jos, chacune s'accordait à dire que c'était une charmante jeune femme qui n'avait peut-être pas beaucoup de ressources en elle, mais qui, au demeurant, était charmante. Qui aurait pu dire autrement?
Les hommes aimaient en elle sa bonté simple et naturelle, sa candeur et la franchise de ses manières. Les jeunes élégants qui venaient passer à Londres le temps de leur congé, les lions de la mode, aux chaînes d'or étincelantes, aux moustaches retroussées, qui sur la banquette de leur cab éblouissaient les passants, qui hantaient les plus riches hôtels du quartier aristocratique; eh bien! ces lions de la mode admiraient mistress Osborne, aimaient galoper dans le parc aux portières de sa voiture ou à être admis à l'honneur de lui dire une visite du matin. Swankey, officier dans les gardes du corps, un lovelace de la plus dangereuse espèce, le plus grand garnement de toute l'armée des Indes, fut un jour surpris par le major Dobbin à faire en tête à tête à Amélia une description de la chasse aux cochons sauvages. À partir de ce moment, cet officier allait toujours disant du mal d'un grand diable des armées royales, aussi maigre que long, qui ne pouvait souffrir l'esprit des autres dans la conversation.
Tout autre que le major n'aurait pas manqué de ressentir de la jalousie à l'occasion de ce capitaine du Bengale; mais Dobbin était d'une nature trop généreuse, d'une âme trop confiante pour concevoir jamais aucun soupçon sur Amélia. Il se sentait heureux des hommages et de l'admiration qu'avaient pour elle tous ceux qui l'approchaient. Depuis qu'elle était femme n'avait-elle pas toujours été persécutée et méconnue? Il ressentait donc une véritable joie à voir cette âme si bien douée s'épanouir au souffle du bonheur et sa gaieté lui revenir avec les jours de prospérité. Tous ceux qui avaient du cœur et de l'esprit complimentaient le major du bon sens dont il faisait la preuve par un tel choix, s'il est vrai de dire que l'on conserve son bon sens au milieu des illusions de l'amour.
Jos s'était fait présenter à la cour, comme doit faire tout bon sujet de notre gracieux souverain; mais Jos avait eu soin de se rendre d'abord à son club dans sa grande tenue en attendant Dobbin, qui devait venir l'y chercher dans un vieil uniforme râpé. À partir de ce moment, Jos, qui avait eu auparavant des tendances libérales, devint un effréné tory et l'une des colonnes de l'État, si bien qu'il ne se tint pour content qu'après avoir fait présenter Amélia à la cour. Il s'était persuadé qu'il entrait pour quelque chose dans le salut du royaume et que le souverain ne pouvait être parfaitement heureux que lorsqu'il aurait vu Jos Sedley et sa famille se ranger sur les marches du trône.
Emmy s'amusait beaucoup de cette idée de présentation.
«Faudra-t-il mettre les diamants de la famille? demandait elle à Jos.
—Des diamants, pensait en lui-même le major; ah! si j'avais jamais le droit de vous en offrir, je voudrais vous prouver qu'il n'y en a point de trop beaux pour vous!»
La durée du deuil pour mistress Sedley était à peine arrivée à son terme, et Jos venait à peine de quitter ses habits noirs pour paraître sous le brillant costume qu'il aimait tant à revêtir, que déjà il fut facile de prévoir, à tous ceux qui entouraient M. Sedley, qu'un événement de même nature allait bientôt avoir lieu, et que le vieillard ne tarderait pas à rejoindre celle qui l'avait précédé dans sa triste et dernière demeure.
«L'état de santé de mon père, répétait souvent Jos Sedley à son club, m'empêche de vous traiter comme je l'aurais voulu, ou du moins, il faut remettre cela à l'année prochaine; mais venez chez moi à six heures et demie, mon garçon, sans cérémonie, vous y trouverez la fortune du pot, et pour convives deux ou trois de nos vieux camarades, et cela tant qu'il vous plaira, et, toutes les fois, vous me ferez plaisir.»
C'est ainsi que Jos vidait avec ses amis la bouteille de bordeaux en petit comité et à petit bruit, tandis qu'à l'étage supérieur les dernières étincelles de la vie s'éteignaient insensiblement chez son vieux père. Après avoir bien bu pendant le dîner, on se mettait à faire un rob en quittant la table. Quelquefois, le major Dobbin prenait aussi les cartes, et mistress Osborne faisait de temps à autre quelques courtes apparitions après avoir assisté au coucher de son malade, et lorsqu'il était en proie à un de ces sommes légers et inquiets qui visitent parfois la vieillesse à ses derniers jours.
Le vieillard demandait toujours sa fille et ne se trouvait heureux que lorsqu'il la sentait auprès de lui, et ne voulait recevoir que de sa main ses potions et ses tisanes; et quant à elle, elle ne se proposa plus d'autre tâche que d'adoucir les derniers moments de son père. Elle avait fait placer son lit tout à côté de la porte qui donnait dans la chambre du vieillard, et accourait aussitôt au moindre bruit, au moindre mouvement que faisait le pauvre invalide sur sa couche de souffrance. Nous lui devons toutefois cette justice, c'est que bien souvent il passait dans le silence de longues et pénibles insomnies, afin de ne point troubler le repos de sa bonne et vigilante garde-malade.
Il éprouvait alors pour sa fille une tendresse bien plus vive que celle qu'il avait ressentie pour elle jusque-là. C'était dans l'accomplissement de ces prévenances et de ces soins, inspirés par la piété filiale, qu'éclatait le dévouement de cette douce et simple créature.
«Ne dirait-on pas un rayon de soleil qui pénètre silencieux dans la chambre du malade?» se disait en lui-même M. Dobbin lorsqu'il la voyait monter auprès de son père.
Une expression ineffable de douceur brillait sur sa figure tandis qu'elle se livrait, pleine de grâce et de légèreté, aux mille petits soins de la garde-malade. Ah! il faut être aveugle ou insensible pour ne pas trouver à la femme qui allaite son enfant ou qui est assise au chevet d'un vieillard comme un reflet d'amour et de compassion répandu sur les traits de sa figure!
Alors se ferma dans le cœur du pauvre Sedley une secrète blessure qui y saignait depuis plusieurs années, alors il se livra à toutes les douceurs d'une tendresse sans arrière-pensée. Le vieillard, touché à ses derniers moments de tant d'affection et d'amour filial, oublia les reproches secrets qu'il nourrissait contre sa fille, les torts dont il l'avait, de concert avec sa femme, accusée plus d'une fois pendant leurs longues heures d'insomnie; alors qu'ils lui faisaient un crime de tout sacrifier à son fils, de fermer les yeux sur la vieillesse et l'infortune de ses parents pour ne plus voir que son enfant, de s'être livré à des transports insensés, absurdes, exagérés lorsqu'on l'avait séparé de Georgy. Le vieux Sedley en approchant du moment suprême reconnut combien ces griefs étaient peu fondés, et rendit justice à cette victime patiente et résignée. Un soir où, comme d'habitude, elle rentrait dans sa chambre sur la pointe du pied, elle trouva le vieillard éveillé, et il lui fit l'aveu du secret qui lui pesait si fort sur le cœur.
«Ah! Emmy, lui dit-il en finissant, j'ai été bien injuste, bien ingrat à votre égard;» et en même temps il lui tendait une froide et débile main.
Pendant cela, Emmy, agenouillée au pied du lit, élevait son âme à Dieu, tandis que le vieillard priait avec elle serrant toujours sa main dans la sienne. Ami lecteur, puissions-nous dans un moment semblable trouver un cœur comme celui-là pour s'unir à nos dernières prières!
Peut-être alors toute sa vie passée vint-elle se présenter à son esprit, peut-être, se reportant aux débuts de sa carrière, vit-il ses premiers efforts couronnés d'heureux succès, suivis de prospérité et de grandeurs pour faire place enfin au désastre qui avait ruiné ses dernières années sans lui laisser d'autre espoir que la mort, qui venait maintenant frapper à sa porte. Il n'y avait plus à nourrir aucun projet de revanche contre la fortune, qui, après avoir mis à néant ce qu'il y avait de fort et d'énergique en lui, ne lui avait laissé que l'indigence et le déshonneur. Sa vie aboutissait au néant de toutes ses vanités, de toutes ses espérances, et il ne restait plus devant lui que ses déceptions passées et la mort. Dites-moi, cher lecteur, quel sort trouvez-vous préférable ici-bas, ou de mourir au sein de la prospérité et de la gloire, ou de succomber dans la pauvreté et l'humiliation? d'être riche et de subir la loi commune, ou de quitter la vie après avoir perdu la partie? Quel singulier sentiment doit alors éprouver celui qui arrive à ce jour de la vie où il n'a plus qu'à se dire: Demain, succès ou défaite peu importe! demain le soleil se lèvera comme à l'ordinaire et des milliers de mortels se rendront ou à leurs plaisirs ou à leurs travaux accoutumés, sans s'apercevoir seulement que je suis sorti de la mêlée.
Et il se leva ce jour où le monde continua à se laisser emporter au courant de ses plaisirs et de ses affaires, sans s'apercevoir toutefois que le vieux Sedley manquait dans la foule. Désormais il n'avait plus de luttes à soutenir contre la fortune, d'espérances à concevoir, de projets à former. Il ne lui restait plus qu'à aller prendre sa place dans un coin solitaire et inconnu du cimetière de Brompton, à côté de sa fidèle épouse.
Jos, Georgy et le major Dobbin accompagnèrent ses restes au champ de repos dans une voiture de deuil. Jos revint pour les funérailles de l'Hôtel de la Jarretière à Richmond, où il avait été passer quelques jours après ce douloureux événement. Il ne se souciait pas beaucoup de rester à la maison auprès de lui après un si triste événement. Emmy accomplit, comme toujours, son devoir jusqu'au bout. Elle était triste plutôt qu'abattue et son chagrin avait quelque chose de solennel. Elle demandait à Dieu de lui envoyer une fin aussi calme et aussi sereine que celle du vieillard, autant de soumission aux décrets de la Providence qu'il en avait montré dans ses dernières paroles où respiraient la foi, la résignation, la confiance la plus complète dans son juge souverain.
Le vieux Sedley, à ce moment suprême, tout en serrant la main de sa fille faisait un triste retour sur ses douleurs passées, et il trouvait moins de regret à quitter la vie et moins d'amertume dans la mort.
Si, vers le même temps, nous nous transportons à Russell-Square, nous y verrons le vieil Osborne disant à Georgy:
«Voulez-vous savoir ce que peuvent le mérite, le travail, l'intelligence des affaires, regardez-moi! Comparez d'une part ce que j'ai fait, mon crédit chez le banquier; et voyez de l'autre les belles spéculations de M. Sedley qui n'ont abouti qu'à une faillite. Et pourtant, il y a vingt ans, il était dans une meilleure position que moi et avait dix mille livres sterling de plus.»
À l'exception des membres de cette famille et des Clapp qui vinrent de Brompton faire leur visite de condoléance, personne au monde ne s'inquiéta du vieux Sedley, on ne se souvint pas qu'il avait existé un homme qui portait ce nom.
Le vieil Osborne, en entendant le colonel Buckler traiter le major Dobbin comme un officier distingué, ainsi que nous l'a appris une conversation de Georgy, montra d'abord une incrédulité dédaigneuse, et témoigna combien il avait de répugnance à accorder quelques moyens ou quelque considération à un garçon de cette trempe. Mais d'autres personnes de sa société répétèrent le même éloge, et sir William Dobbin, qui avait une haute opinion du mérite de son fils, raconta plusieurs histoires, toutes à l'honneur du savoir et de la valeur du major et de l'estime qu'on faisait de lui dans le monde. Enfin son nom se trouva porté par le journal sur la liste des personnes reçues dans les salons aristocratiques. Cette dernière particularité produisit un effet prodigieux sur le vieil aristocrate de Russell-Square.
La position du major comme subrogé tuteur de George, depuis que celui-ci avait été confié aux mains de son grand-père, mettait ces deux hommes dans la nécessité de se voir de temps à autre. Ce fut dans une de ces entrevues que le vieil Osborne, en examinant les comptes que le major lui présentait pour les dépenses de l'enfant et de la mère, conçut un soupçon qui le préoccupa, et fit naître en lui un mélange tout à la fois de joie et de plaisir. Il crut reconnaître que Dobbin avait tiré de sa poche la majeure partie de l'argent avec lequel la pauvre veuve avait vécu ainsi que son fils.
Pressé de s'expliquer, Dobbin, qui ne savait pas mentir, rougit, balbutia, et finit par tout avouer.
«Ce mariage, dit-il au vieil Osborne, a été pour ainsi dire mon ouvrage.» À ces mots, la figure du vieillard se rembrunit, mais Dobbin n'en continua pas moins: «J'ai pensé que mon ami s'était trop avancé pour pouvoir reculer sans honte, ce qui eût d'ailleurs été la mort pour mistress Osborne. Par suite, lorsqu'elle s'est trouvée sans ressources, mon devoir me disait de lui venir en aide avec mes économies.
—Major Dobbin, dit M. Osborne en fronçant le sourcil et en devenant tout rouge, vous m'avez fait bien du mal, mais permettez-moi de vous dire que vous n'en êtes pas moins un brave garçon. Voici ma main, monsieur. Dieu sait si j'aurais été me douter que ma chair et mon sang ne vivaient que par vous.»
Dobbin, tout confus de voir découvertes ses ruses charitables, serra la main qu'on lui tendait. Puis il chercha alors à radoucir le vieillard, à détruire ses préjugés sur le compte de son fils.
«C'était un noble cœur, lui disait-il; nous l'aimions tous au régiment, et nous étions prêts à faire tout pour lui. Pour ma part, j'étais très-fier de ses préférences pour moi, et lorsque j'allais promener avec lui je n'aurais pas été plus heureux de sortir avec le commandant en chef. Je n'ai jamais, en sang-froid et en courage, rencontré son égal. En un mot, il avait toutes les qualités du soldat.»
Dobbin raconta alors au vieillard certaines histoires qui mettaient en relief la valeur et la perfection de son fils; le major terminait en disant:
«Georgy est tout son portrait.
—C'est au point, reprenait le grand-père, que quelquefois cela me fait trembler.»
Le major fut invité à dîner une ou deux fois chez M. Osborne, c'était dans le courant de la maladie de M. Sedley. Après le dîner, leur conversation roulait toute la soirée sur leur héros de prédilection. Le père, suivant son habitude, vantait bien haut les faits et gestes de son fils, et se glorifiait de l'éclat qui en rejaillissait sur la famille; jamais il ne s'était montré d'humeur plus facile et si accommodante en ce qui concernait le pauvre garçon; le cœur charitable du major s'en réjouissait comme s'il y trouvait l'heureux présage du pardon et de l'oubli. À la seconde séance, le vieil Osborne appela Dobbin par son nom de baptême, tout comme il avait coutume de faire quand George et Dobbin étaient camarades. Le brave garçon fut sensible à cette marque d'amitié, toujours dans l'espérance d'une réconciliation prochaine.
Le lendemain à déjeuner, lorsque miss Osborne, avec l'aigreur naturelle à son âge et à son caractère, hasarda quelques remarques peu obligeantes sur l'air et la tournure du major. Le maître de la maison l'interrompit:
«Vous le trouveriez encore assez bon pour vous, miss Osborne, si les raisins n'étaient pas trop verts. Allez; vous avez beau dire, le major n'est pas aussi laid qu'on pourrait le croire, à vous entendre.
—Fort bien, bon papa,» dit Georgy en appuyant d'un air approbateur.
Et s'approchant du vieillard d'un air câlin, il lui sourit avec tendresse et l'embrassa. Puis il raconta le soir même l'histoire à sa mère, qui trouva que le petit garçon avait très-bien agi.
«Oui, c'est un excellent cœur, lui dit-elle, votre père en faisait grand cas; c'est un homme plein de délicatesse et de dévouement.»
Dobbin survint après cette conversation, ce qui fit un peu rougir Amélia, et le petit vaurien augmenta encore son trouble et sa confusion en racontant à Dobbin le reste de l'histoire et en lui disant:
«Vous ne savez pas, mon vieux Dob, je connais une demoiselle, comme il n'y en a pas beaucoup, qui s'accommoderait assez de vous pour mari. Elle a du teint, elle ne manque pas de front et elle grogne du soir au matin après les domestiques.
—Quelle est-elle? demanda Dobbin.
—C'est ma tante Osborne, répliqua le petit garçon; c'est bon papa qui le lui a dit. Ce sera fameux, Dob, quand vous allez vous trouver mon oncle.»
La voix défaillante du vieux Sedley, qui de la chambre voisine appelait Amélia, vint couper court à la plaisanterie.
Il était impossible d'en douter, une modification s'opérait dans l'esprit du vieil Osborne. Il demandait souvent à George des nouvelles de son oncle, et riait de la manière dont le petit bonhomme réussissait à contrefaire la voix de Jos et sa gloutonnerie à avaler sa soupe; puis il finissait toujours par lui dire:
«Allons, monsieur, il n'est pas bien que les enfants se moquent ainsi de leurs parents. Miss Osborne, un de ces jours, en allant vous promener en voiture, vous mettrez ma carte chez M. Sedley, entendez-vous? Jamais nous n'avons été mal ensemble.»
À la carte déposée, il fut répondu par une autre carte, et un beau jour Jos et le major furent invités ensemble chez le vieil Osborne. Ce fut le dîner à la fois le plus splendide et le plus ennuyeux qui ait été donné dans cette maison. Toute l'argenterie fut mise en branle, et la meilleure société fut conviée. M. Jos offrit le bras à miss Osborne pour passer dans la salle à manger, et, en retour, cette demoiselle se montra pleine d'amabilité avec lui. À peine adressa-t-elle la parole au major, placé entre elle et M. Osborne, et que sa timidité gêna fort pendant tout le dîner. Jos, de son accent le plus solennel, déclara qu'il n'avait jamais mangé d'aussi bonne soupe à la tortue, et demanda à M. Osborne où il s'était procuré son madère.
«C'est du vin qui provient de la vente de M. Sedley, dit tout bas le sommelier à son maître.
—Je l'ai depuis longtemps et il m'a coûté gros,» dit M. Osborne à son convive. Puis il glissa à l'oreille de son autre voisin: «Cela sort de la cave de son vieux bonhomme de père.»
À plusieurs reprises, M. Osborne questionna le major sur mistress George Osborne, sujet sur lequel l'éloquence du major ne se trouvait jamais à court. Dobbin parla à M. Osborne des souffrances de cette pauvre femme, de son attachement sans borne à son mari dont la mémoire était encore pour elle l'objet d'un culte sacré, de la tendresse et de la piété avec laquelle elle avait assisté ses parents, enfin de la manière touchante dont elle suivait en tout les inspirations de son cœur.
«Vous auriez peine à vous faire une idée des tortures qu'elle a endurées, disait l'honnête Dobbin avec un tremblement dans la voix; pour ma part, j'ai la ferme confiance que vous reviendrez enfin sur vos injustes préventions. Si elle vous a enlevé votre fils, elle vous a donné le sien, et quelle qu'ait été votre tendresse pour votre George, jamais elle n'a pu égaler celle qu'elle ressent pour son fils.
—Vous êtes un brave garçon William,» lui dit M. Osborne pour toute réponse.
Jamais auparavant il n'était venu à l'idée du vieil Osborne que la pauvre veuve avait pu éprouver quelque peine à se séparer de son fils, et que du moment qu'elle le voyait en brillante position, elle ne dirait pas se trouver parfaitement satisfaite. Une réconciliation semblait donc prochaine et à peu près assurée, et le cœur d'Amélia commençait déjà à battre avec violence à la terrible pensée d'une entrevue avec le père de George.
Mais toute probable qu'elle paraissait, cette entrevue ne devait point avoir lieu. La maladie du vieux Sedley, et sa mort qui survint peu après, l'ajourna pour quelque temps. Cet événement et d'autres de même nature avaient fait une vive impression sur l'esprit de M. Osborne, chez lequel l'affaiblissement des forces morales semblait suivre le déclin des années. Il avait fait venir ses hommes d'affaires pour modifier sans doute quelque chose à son testament. Son médecin qui, en l'examinant attentivement, le trouva fort changé et fort malade, déclara qu'une saignée et un voyage à la mer étaient de toute nécessité; mais le vieillard ne se soumit ni à l'une ni à l'autre de ces prescriptions.
Un jour, comme il ne descendait point pour le déjeuner, son domestique monta à son cabinet de toilette, et le trouva étendu sur le parquet en proie à une violente attaque. On s'empressa d'en informer miss Osborne, les médecins furent appelés, on eut recours à la saignée et aux ventouses. Osborne recouvra un peu sa connaissance, mais il ne put jamais reprendre l'usage de la parole, malgré tous les efforts qu'il fit à plusieurs reprises; il mourut enfin au bout de quatre jours. Les médecins cédèrent la place aux entrepreneurs des pompes funèbres. Toutes les fenêtres de la façade restèrent closes, et Bullock accourut de la Cité en toute précipitation.
«Combien a-t-il laissé à cette petite peste, demanda-t-il; bien sûr, il ne lui aura pas donné la moitié de sa fortune; il aura certainement fait un partage en trois portions égales.»
Il y avait bien là, en effet, un sujet de très-vive préoccupation; mais qu'avait voulu dire le moribond, lorsqu'à deux ou trois reprises différentes, il avait inutilement cherché à parler? Il désirait sans doute revoir Amélia, et avant de quitter ce monde, faire sa paix avec l'épouse fidèle et dévouée de son fils. Oh! sans doute, car son testament était la preuve qu'il avait enfin écarté cette haine qui, si longtemps, avait rempli son cœur.
On trouva, après sa mort, dans sa robe de chambre, la lettre au grand cachet rouge que son fils lui avait écrite la veille de la bataille de Waterloo. Il avait aussi passé en revue d'autres papiers relatifs à toute cette affaire, car la clef du coffre où il les tenait serrés était encore dans sa poche, et les cachets des enveloppes qui les avaient renfermés étaient brisés de fraîche date; probablement cela s'était passé la nuit qui avait précédé son attaque, et où le sommelier en lui apportant son thé, l'avait trouvé à lire dans son cabinet la grande Bible rouge de famille.
À l'ouverture du testament, on trouva que la moitié de sa fortune avait été laissée à George, et que le reste était partagé entre les deux sœurs. M. Bullock pouvait, à son choix, continuer les affaires au profit commun ou bien retirer sa part de la maison commerciale. Une rente de cinq cents louis, imputable sur la part de George était constituée à sa mère, «la veuve de mon bien-aimé fils George, Osborne,» avait écrit le vieillard, Amélia était de plus autorisée à reprendre son fils avec elle.
Le vieillard désignait le major Dobbin, «l'ami de son fils bien-aimé,» pour exécuteur testamentaire. «En reconnaissance de la noble assistance qu'il a prêtée à mon petit-fils et à sa mère en leur venant en aide avec ses propres ressources, je le prie d'accepter, avec l'expression de ma gratitude, la somme nécessaire pour acheter un brevet de lieutenant-colonel, si mieux il n'aime en disposer autrement.»
En apprenant que son beau-père avait ainsi, à ses derniers moments, déposé toutes ses préventions contre elle, Amélia se laissa aller à toutes les douceurs de la reconnaissance pour les dernières dispositions qu'il avait faites en sa faveur; mais ses transports ne connurent plus de bornes lorsqu'elle eut appris que Georgy allait lui être rendu, et qu'elle le devait à William; que c'était enfin la généreuse assistance du major qui l'avait soutenue dans les dures épreuves de la pauvreté; oh! alors, elle tomba à genoux, et, par une fervente prière, appela les bénédictions du ciel sur ce noble et généreux ami. Elle éprouva une joie ineffable à se prosterner, à s'humilier devant ce prodige d'affection et de dévouement.
N'avait-elle donc que de la reconnaissance pour payer un dévouement si complet, si désintéressé? À peine une pensée plus tendre se présentait-elle à son esprit, qu'aussitôt l'ombre de George, paraissant sortir de la tombe, se dressait devant elle pour lui dire: «Vous m'appartenez, vous m'appartenez à moi seul, et maintenant et toujours.» William, hélas! ne connaissait que trop les sentiments qu'elle éprouvait; sa vie entière ne s'était-elle pas passée ainsi à les deviner?
Lorsque le monde connut le testament laissé par M. Osborne, ce fut un spectacle vraiment touchant de voir quel mouvement de hausse se fit à l'égard de mistress George Osborne parmi les personnes de sa société. Les domestiques de Jos, qui, auparavant, s'y reprenaient à deux fois avant d'exécuter ses ordres ou bien avaient coutume de lui répondre: Nous en parlerons à monsieur, comme s'il eût été le juge souverain de tout ce qu'ils avaient à faire, les domestiques, disons-nous, ne songèrent plus, à l'avenir, à la soumettre à ce contrôle. La cuisinière se dispensa dorénavant de plaisanter sur les vieilles robes fanées de madame qui assurément se trouvaient éclipsées par les toilettes ébouriffantes que faisait le dimanche le cordon bleu pour se rendre à l'église. On ne murmurait plus à l'office en entendant retentir sa sonnette, et l'on ne se faisait plus tirer l'oreille pour répondre à son appel; le cocher cessa de dire qu'on voulait rendre ses chevaux poussifs et transformer sa voiture en hôpital en lui faisant tous les jours charrier le vieux moribond avec mistress Osborne. Au contraire, il était maintenant toujours prêt à la conduire, et il n'avait plus qu'une crainte, celle de se voir supplanté par celui de M. Osborne; il répétait à qui voulait l'entendre que les cochers de Russell-Square ne connaissaient pas les rues de la Cité et qu'ils n'avaient point du tout bonne tournure sur le siége d'une voiture où se trouvait une noble lady.
Les amis de Jos, aussi bien les hommes que les femmes, commencèrent à prendre comme un subit intérêt à la pauvre Emmy jusque-là si dédaignée, et leurs lettres de condoléance montèrent bien vite en tas sur sa table. Jos lui-même, qui la traitait auparavant comme une créature sans portée envers laquelle il exerçait la charité, et qui la nourrissait et la protégeait comme par devoir, Jos se mit à avoir pour elle ainsi que pour son riche neveu les plus grands égards. Son unique souci était désormais de la promener de plaisirs en plaisirs pour faire oublier «à cette pauvre chère enfant,» comme il disait, ses temps de peines et de chagrins. Il était désormais fort ponctuel aux heures des repas, et ne manquait pas de lui demander quels étaient ses projets pour le reste du jour.
En qualité de tutrice de Georgy, et avec l'assentiment du major, comme subrogé tuteur, elle engagea miss Osborne à rester à Russell-Square aussi longtemps qu'elle le voudrait. Cette demoiselle lui en fit de grands remercîments et lui déclara qu'elle ne se sentait pas le courage de vivre dans cette triste et solitaire maison: elle se retira donc à Cheltenham avec deux anciens domestiques. Quant au reste de la maison, il fut congédié avec de larges gratifications. Mistress Osborne aurait volontiers conservé le vieux sommelier, qui préféra monter à son compte un petit hôtel avec ses économies. Espérons que la chance lui aura été favorable! Miss Osborne, comme nous venons de le dire, n'avait point accepté l'offre de résider à Russell-Square. Mistress Osborne, après y avoir mûrement réfléchi, ne voulut point non plus aller de suite s'installer dans cette sombre et triste habitation. En conséquence, la maison fut démeublée; le riche mobilier, les candélabres massifs, les glaces de Venise furent emballés et serrés avec soin, le meuble de salon en bois de rose fut soigneusement entouré de paille, les tapis roulés et ficelés; des livres de choix et bien reliés trouvèrent place dans des caisses pour y attendre la majorité de George; enfin toute la lourde et massive vaisselle fut envoyée chez les banquiers de la maison pour attendre la même époque.
Un jour Emmy, accompagnée de George, vint faire une visite dans cette maison maintenant déserte et où elle n'était pas entrée depuis l'époque qui avait précédé son mariage. Dans la cour était encore une partie de la paille qui avait servi à serrer et à emballer les meubles. Ils pénétrèrent dans ces grandes salles aux murailles dénudées, couvertes encore des crochets qui avaient servi à suspendre les glaces et les tableaux. Ils montèrent ensuite à l'étage supérieur par le grand escalier silencieux et solitaire; dans ces chambres où, comme George le disait tout bas à sa mère, son bon papa était mort. Ils montèrent encore un étage et arrivèrent à la chambre de George. L'enfant était toujours auprès d'Amélia, se serrant à ses côtés, mais elle, elle pensait alors à un autre George, qui, lui aussi, avait habité dans cette même chambre.
Elle s'avança près d'une des fenêtres, qui se trouvait ouverte, et à laquelle, après la séparation, elle était venue souvent regarder son fils avec un cœur brisé et saignant. Elle aperçut alors par-dessus les arbres de Russell-Square la vieille maison où elle était née et où sa jeunesse s'était écoulée sans nuages et sans peines. Tout son passé se représentait alors à son esprit avec ces heureux jours de fête, ces figures où brillait toujours un sourire, ces temps d'insouciance et de joie, suivis trop tôt de chagrins et d'épreuves, et, au milieu de tant d'autres pensées, elle songeait aussi à l'homme en qui elle avait toujours trouvé un protecteur et un bon génie, qui, dans l'adversité, avait été son seul bienfaiteur comme son seul ami.
«Regardez ma mère, dit alors le petit George, ce G et cet O gravés sur la glace avec un diamant; je ne les avais pas encore remarqués, car ce n'est pas moi qui les ai faits.
—C'était la chambre de votre père longtemps avant que vous fussiez de ce monde, mon cher George,» lui dit sa mère, et, tout en rougissant, elle l'embrassa.
En revenant de Russell-Square à Richmond, où elle avait loué une maison pour pouvoir mettre ordre à ses affaires, elle ne prononça pas une seule parole. C'était dans cette retraite que les gens de loi, qui s'efforçaient de prendre avec elle un air gracieux, venait l'assaillir de leurs paperasses; ces visites, comme on en peut être sûr, étaient toutes comptées sur leurs notes. À Richmond, se trouvait aussi un cabinet pour le major Dobbin, qui venait y faire de longues séances, afin de régler les affaires de son jeune pupille.
À l'occasion de cette mort, Georgy fut retiré pour un temps illimité de la pension de M. Veal, et l'on pria ce digne et savant homme de faire une inscription funèbre pour être placée au-dessous du monument du capitaine George Osborne, dans la chapelle des Enfants-Trouvés.
Mistress Bullock, la tante de Georgy, privée, par les dispositions prises en faveur de ce petit monstre, d'une partie de la somme qu'elle espérait avoir sur l'héritage de son père, montra néanmoins l'esprit le plus bienveillant à l'égard de la mère et de l'enfant, et fut la première à provoquer un rapprochement. De Roehampton, qui est tout près de Richmond, on vit un jour arriver la voiture armoriée où se trouvait mistress Bullock avec ses enfants maladifs et souffreteux. La famille Bullock fit irruption dans le jardin où lisait Amélia, où Joseph, sous un berceau de feuillage, était tranquillement occupé à préparer des framboises à l'eau-de-vie, et où le major, en jaquette de l'Inde, jouait au cheval fondu avec Georgy, qui lui faisait tendre le dos. Il sautait en ce moment par-dessus la tête du major, et alla tomber à quelques pas des Bullocks, qui venaient d'ouvrir la porte. Les enfants avaient la tête surmontée d'immenses panaches noirs avec des petites vestes en velours noir, et faisaient escorte à leur mère, qui, elle aussi, observait le deuil le plus sévère.
«Il est tout juste d'un âge convenable pour Rosa, pensa cette tendre mère en jetant un coup d'œil à sa petite-fille, qui pouvait bien avoir sept ans. Allons, Rosa, allez embrasser votre cousin, dit tout haut mistress Frédérick; vous ne me reconnaissez donc pas, mon cher George? Mais je suis votre tante!
—Je vous connais bien de reste, répondit George; mais je ne veux pas être embrassé, moi! et il battit en retraite devant les caresses que son obéissante cousine s'apprêtait à lui faire.
—Allons, petit espiègle, conduisez-moi à votre maman,» fit alors mistress Frédérick.
Ce fut ainsi que ces deux dames se retrouvèrent en face l'une de l'autre, après une absence de près de quinze ans. Pendant tout le temps qu'Emmy avait été dans la peine et la pauvreté, sa belle-sœur n'avait jamais songé à venir la visiter; mais maintenant qu'elle se trouvait dans une position brillante et prospère, elle avait hâte de revenir à elle.
Quantité d'autres personnes firent de même. Notre ancienne amie, ci-devant miss Swartz, vint avec son mari et des laquais en livrée jaune-orange, faire visite à Amélia, pour laquelle elle retrouva tout le feu de ses affections passées. Swartz certainement n'aurait pas cessé de l'aimer si elle avait continué à la voir, il faut être juste; mais que voulez-vous? dans une si vaste capitale que Londres, comment trouver assez de temps pour voir tous ses amis? Quand ils disparaissent de la sphère où vous vivez, il faut bien continuer à y vivre, sans s'en inquiéter davantage. N'est-ce pas ainsi qu'il doit en être dans la Foire aux Vanités?
Le temps que l'étiquette impose d'ordinaire aux douleurs humaines était à peine révolu pour mistress Osborne, que déjà elle voyait se presser autour d'elle cette société élégante et choisie qui ne comprend pas qu'il puisse exister des malheureux. Chacune de ces dames avait au moins dans sa parenté l'un des pairs du royaume, bien que leurs maris fussent tous des rogneliards de la Cité. Quelques-unes étaient de véritables bas-bleus possédant une haute instruction; d'autres étaient de sévères observatrices de la loi évangélique, et patronnaient certains ministres. Emmy, il faut l'avouer, se trouvait fort dépaysée au milieu de toutes ces grandes dames, et elle fut au supplice pour deux fois qu'elle eut à accepter les invitations de mistress Frédérick Bullock.
Cette dame tenait à toute force à la patronner et s'était arrogé le soin de la former aux manières du grand monde. Elle imposa à Amélia ses marchandes de modes, et réglementa la tenue de sa maison et sa manière de se conduire. Sa voiture était constamment sur la route de Roehampton à Richmond, et elle tenait son amie au courant des commérages du monde élégant et des bruits de la cour. Jos prenait plaisir à ce bavardage; mais le major s'en allait en grondant dès qu'il la voyait arriver avec ses prétentions gentilhommières.
Le major s'endormit un soir chez Frédérick Bullock, après un splendide dîner donné par le banquier et grâce auquel Frédérick espérait faire passer dans sa banque les fonds placés chez M. Rowdy, le banquier d'Osborne. Amélia, qui n'entendait rien au latin et ne savait point quel était le rédacteur de la dernière chronique de la Revue d'Édimbourg; Amélia, qui ne déplorait pas autrement les hésitations de M. Peel au sujet du fameux bill de l'émancipation catholique; Amélia, disons-nous, restait silencieuse au milieu de toutes les dames réunies dans le grand salon, et promenait ses regards errants sur la pelouse verdoyante, sur les allées sablonneuses du parc, et enfin sur les serres au vitrage étincelant des derniers feux du soir.
«C'est une excellente personne, mais des plus insignifiantes, remarqua l'une de ces dames, le major en paraît terriblement épris.
—Il aurait fallu la styler dès son enfance, reprit une autre commère, mais maintenant c'est peine perdue, on ne réussira jamais à en faire quelque chose.
—Mesdames, reprit alors mistress Frédérick Bullock, c'est la veuve de mon frère, et à ce titre je réclame pour elle des égards et des ménagements; après ce qui m'est arrivé vous ne pouvez supposer que mes paroles soient inspirées par des vues d'intérêt.
—Cette pauvre mistress Bullock, dit Rowdy à Hollyoch, le soir en se retirant, est toujours à tramer quelque intrigue; elle voudrait bien maintenant tirer de notre maison l'argent qu'y a placé mistress Osborne, pour le faire entrer dans la sienne. Et puis, quoi de plus ridicule que la manière dont elle cajole le petit Georgy, et dont elle a soin de le mettre toujours auprès de la petite Rosa aux yeux rouges et éraillés.»
Cette société égoïste et vénale, sous ses dehors polis et élégants, ne pouvait convenir à la douce Emmy, aussi sa joie fut-elle grande lorsqu'on lui proposa un voyage à l'étranger.