Sur les bords du Rhin.

Nous sommes maintenant à quelques semaines des événements retracés dans le précédent chapitre. Par une belle matinée d'été, après la clôture du parlement, alors que toute la haute société de Londres s'enfuit de la ville, les uns pour leurs plaisirs, les autres pour leur santé, le paquebot pour la Hollande vient de quitter sa station aux marches de la Tour, emportant avec lui une société choisie de fugitifs anglais. Le pont, la dunette et le gaillard d'arrière sont couverts d'une troupe d'enfants aux joues fleuries, de nourrices bruyantes, de dames en chapeaux roses et en toilettes d'été, de messieurs en casquettes de voyage et en veste de toile, dont les moustaches, qui commencent à poindre, vont leur donner un air plus respectable à l'étranger. Joignez à cela des voyageurs émérites aux cravates empesées, aux chapeaux bien brossés, tels qu'on en voit par toute l'Europe, depuis la conclusion de la paix, et qui vont faire retentir le goddam national dans toutes les capitales du monde civilisé.

Le régiment des étuis à chapeaux, des malles et des coffres à linge présente un front de bataille des plus formidables. On voit dans le nombre d'élégants étudiants de Cambridge qui partent avec leurs gouverneurs pour aller visiter les universités allemandes. Il s'y trouve aussi de jeunes Irlandais, encadrés dans de magnifiques favoris et tout resplendissants de bijoux. Ils ne cessent de parler et se montrent d'une exquise politesse à l'égard des passagères, que les étudiants de Cambridge ont au contraire le soin d'éviter avec une gaucherie toute virginale. On rencontre aussi sur le pont de vieux habitués de Pall-Mall qui se rendent à Ems ou à Wiesbaden pour y purifier leur sang épaissi par les dîners de l'hiver, et pour raviver leur tempérament affaibli aux émotions de la roulette et du trente et quarante. Voyez encore, là-bas, ce vieux Mathusalem, accompagné de sa jeune femme dont un officier aux gardes porte l'ombrelle.

Reconnaissons, en traversant cette foule, la noble famille des Bareacres. Installés près de la roue du bateau, ces impertinents personnages lorgnent tout le monde et ne parlent à personne. Voilà bien leur voiture, avec ses armoiries et sa couronne; elle est chargée de malles sur l'impériale et placée à l'avant du navire au milieu d'une douzaine d'autres semblables. Il faut un courage héroïque pour affronter cette barrière de roues, et les malheureux, relégués sur l'avant du navire, ont à peine assez d'espace pour se retourner. Il se trouvait là, aux secondes places, des enfants de Juda et d'Israël, portant avec eux leurs provisions, et assez riches pour acheter chacun tous les passagers du premier salon.

Les laquais, après s'être un peu affermis sur le navire et avoir installé leurs maîtres respectifs dans leurs cabines ou sur le pont, se réunissent en groupe et se mettent à causer tout en fumant; les juifs se rapprochent d'eux, non sans donner un coup d'œil aux voitures. Il est facile de reconnaître la voiture de milord Mathusalem, l'équipage, le briska et le fourgon de milord Ranauer, que le propriétaire aurait avec empressement troqué contre de l'argent. Où milord avait-il pu trouver des ressources suffisantes pour subvenir aux frais de ce voyage? Les enfants d'Israël pourraient bien nous l'apprendre, et nous dire aussi combien milord a d'argent en poche, à quel taux et qui le lui a procuré. Restait encore une voiture de voyage, très-propre, très-commode qui devint, à son tour, le sujet des investigations de ces messieurs.

«À qui cette voiture-là? demanda l'un des laquais, qui avait des bottes à revers et des boucles d'oreille, à un autre qui avait des boucles d'oreille et des bottes à revers.

—C'est à Kirsch, je bense; je l'ai bu tout à l'heure qui brenait des sangviches dans la boiture», dit le laquais avec un accent franco-teutonique.

Kirsch, qui était en ce moment dans le voisinage à donner des instructions mêlées de jurons polyglottes aux hommes de l'équipage, sur la manière de ranger les bagages des passagers, arriva pour mettre au fait ses confrères de l'écurie. Il leur apprit que la voiture appartenait à un nabab de Calcutta et de la Jamaïque, excessivement riche, et au service duquel il avait entrepris ce voyage. En ce moment, un tout jeune homme, qui venait d'escalader la muraille formée par les caisses et les coffres, était grimpé de là sur la voiture de lord Mathusalem et, à travers cette route périlleuse, avait fini par arriver, de voiture en voiture, jusqu'à la sienne, où il avait pénétré par la portière aux grands applaudissements des spectateurs.

«Nous allons avoir une fort belle traversée, monsieur George, dit Kirsch en lui faisant une aimable grimace et en tortillant son chapeau galonné.

—Allez au diable avec votre français, dit le jeune homme, et dites-moi plutôt où sont les biscuits?»

Là-dessus Kirsch lui répondit en Anglais, ou tout au moins dans un idiome approchant, car bien qu'il possédât une teinture de toutes les langues, Kirsch cependant n'en possédait aucune assez bien pour pouvoir la parler avec facilité et correction.

Ce jeune homme à la voix impérative et dont l'estomac criait si fort la faim, malgré un copieux déjeuner qu'il venait de faire trois heures auparavant à Richmond, ce jeune homme, disons-nous, n'était autre que notre ami George Osborne; son oncle Joseph, sa mère et un autre monsieur qui ne les quittait plus étaient sur le gaillard d'arrière, et tous quatre commençaient leur tournée d'été.

Jos, assis sous la tente qu'on venait de lui dresser sur le pont, se trouvait juste en face du comte de Bareacres et de sa famille, dont le moindre geste occupait toute l'attention du héros de Waterloo. Le noble couple lui parut rajeuni depuis cette fameuse année du 1815 où Jos se rappelait de les avoir vus à Bruxelles, et depuis lors, il n'en parlait plus que comme de ses intimes connaissances. Les cheveux de cette vieille marquise de Carabas, autrefois d'un noir foncé, étaient maintenant d'un blond cendré qui éblouissait l'œil, et les favoris du marquis, qui, jadis, avaient été du plus beau rouge, étaient maintenant d'un noir magnifique avec de merveilleuses gammes de nuances et de reflets étincelants. Malgré ces transformations, le noble couple attirait toute l'attention de Jos, qui, lorsqu'il avait un lord devant lui, ne voyait plus rien autre.

«Voilà des gens auxquels vous avez l'air de vous intéresser vivement,» lui dit Dobbin d'un air railleur, qui fit sourire Amélia.

Mistress Osborne portait un petit chapeau de paille avec des rubans noirs et une robe de deuil. Le mouvement du bateau, les plaisirs du voyage, en la distrayant du souvenir de ses peines, répandaient sur sa figure l'expression du contentement.

«Le beau ciel! dit alors Emmy d'une voix émue et touchante; j'espère que la traversée sera bonne.»

Jos fit un geste magistral, et jetant un coup d'œil dans la direction des nobles personnages qu'il avait en face de lui:

«Vous ne feriez guère attention au temps, répondit-il, si vous aviez fait les mêmes voyages que nous.»

Mais, en dépit de son tempérament aguerri aux voyages, notre ami Jos resta toute la nuit très-malade dans sa voiture, où son domestique lui administra force grogs pour le remettre.

Après une heureuse traversée, le navire aborda à Rotterdam, où nos voyageurs s'embarquèrent sur un autre paquebot qui les transporta à Cologne, et là ils prirent terre dans un état de parfaite santé. Jos Sedley ne fut pas médiocrement charmé de se voir annoncé dans les journaux de Cologne sous le titre pompeux de: Sa Seigneurie lord de Sedley.

Il avait eu, du reste, la précaution d'emporter son habit de cour avec lui, et fait tout au monde auprès de Dobbin pour que celui-ci ne négligeât point de prendre les insignes de son grade. Son intention bien formelle était de se présenter dans les cours étrangères et d'aller offrir ses devoirs aux souverains des pays qu'il devait honorer de sa visite.

Dans tous les pays où s'arrêtait la petite caravane, M. Jos s'empressait de déposer sa carte et celle du major chez le consul anglais, et on eut toutes les peines du monde à l'empêcher de mettre son chapeau à corne et à ganses d'or pour aller dîner chez le représentant de la nation britannique dans la ville libre de Judenstadt, par qui nos voyageurs avaient été invités à dîner. Jos tenait un journal exact de son voyage et y consignait, avec une scrupuleuse exactitude, les défauts ou les qualités des hôtels dans lesquels il descendait et le menu des dîners qu'il y avait pris.

Quant à Emmy, elle goûtait un bonheur pur et sans mélange, Dobbin portait son pliant, son album, et avait toujours de l'admiration au service de ses dessins. Quelle différence pour elle, qui jusqu'alors n'avait point su ce que c'était que les éloges et l'admiration! Assise sur le pont du navire, elle esquissait les rochers ou les châteaux qui s'étalaient sur les deux rives du fleuve, ou bien, à dos de mulet, allait visiter de vieilles forteresses en ruine, escortée de ses deux aides de camp, Georgy et Dobbin. Elle riait avec le major de la singulière figure qu'il faisait sur sa monture avec ses deux jambes pendantes de chaque côté jusqu'à terre. Le bon major servait d'interprète à la petite troupe, car il savait de la langue allemande ce qui était nécessaire à sa profession de soldat. Il refaisait, avec George, ravi de toutes ces excursions, les campagnes du Rhin et du Palatinat. Grâce à ses conversations soutenues avec meinherr Kirsch sur le siége de la voiture, maître George fit de rapides progrès dans la connaissance de l'allemand; il parlait cette langue avec les garçons d'auberge et les postillons d'une façon qui charmait sa mère et amusait son tuteur.

Quant à M. Jos, tandis que ses compagnons se livraient à ces fatigantes excursions de l'après-midi, il allait, son dîner fini, goûter les douceurs du sommeil, ou, assis sous des berceaux de verdure dans les jardins de l'hôtel, il se chauffait aux rayons du soleil. Jardins enchantés qui bordez le noble fleuve, séjour splendide de paix et de lumière, monts orgueilleux dont la tête couronnée d'un rayon de soleil se réfléchit dans les ondes majestueuses qui baignent vos pieds, qui peut jamais vous avoir contemplés sans emporter un souvenir reconnaissant de cette splendeur et de ce calme qui récrée et repose les yeux de l'homme?

Laissons un moment la plume et rêvons aux magnificences des bords du Rhin, qui sont pour l'âme comme la source d'une joie secrète. À cette époque, par une belle soirée d'été, les vaches descendent par troupeaux du haut des collines, mêlant leurs longs mugissements au bruit aigu de leurs clochettes; dans le lointain, on aperçoit quelque vieille cité avec ses fossés, ses poternes et ses tours féodales, avec de vastes allées de marronniers en dehors des remparts, projetant sur l'herbe une ombre bleuâtre; le ciel répand à la surface du fleuve ses teintes de poudre et d'or; la lune s'élève à l'horizon, pâle et décolorée, à l'opposé des feux du couchant. Enfin, le soleil a disparu derrière ces hautes montagnes hérissées de châteaux forts; la nuit a soudainement étendu ses voiles sur le ciel, et le fleuve s'assombrit de plus en plus. Quelques faibles lumières errantes sur les remparts s'agitent de loin en loin à la surface des eaux paisibles et majestueuses, ou bien les clartés isolées de quelque pauvre chaumière scintillent comme un feu follet à l'autre versant du fleuve.

Insensible à toutes ces merveilles, Jos se livre au sommeil; enveloppé dans son foulard, il se met à son aise, ou bien encore il parcourt les nouvelles anglaises contenues dans les colonnes du Galignani, feuille bénie de tous les Anglais qui voyagent loin du sol natal. Du reste que Jos dormît ou non, ses amis ne s'apercevaient que fort peu de son absence.

Ce fut là qu'Emmy apprit à goûter des plaisirs jusqu'alors inconnus pour elle; ce fut là que, pour la première fois, elle fut initiée aux merveilles de Mozart et de Cimarosa. Nous avons déjà entretenu nos lecteurs des prédilections du major pour la musique et de l'ardeur avec laquelle il se livrait à l'étude de la flûte; mais son plus grand bonheur était de voir le ravissement que ces opéras causaient à Emmy. Un nouveau monde se révélait à elle au milieu de ces suaves et mélodieuses harmonies. Les chefs-d'œuvre de Mozart pouvaient-ils laisser insensible une âme aussi exquise et aussi délicate? La tendresse de certains passages de Don Juan avait caressé son âme de si délicieuses émotions, que parfois elle se demandait le soir, dans le recueillement de la prière, si ce n'était point pécher que d'éprouver une si vive jouissance à entendre ces pures harmonies. Le major, aux lumières théologiques duquel elle avait recours en ces circonstances, dont l'âme était d'ailleurs si pieuse et si noble, lui disait que, pour sa part, ce bonheur intérieur, qui lui venait des chefs-d'œuvre de l'art ou de la nature, ne pouvait que lui inspirer de la reconnaissance envers Dieu; et que, pour lui, le plaisir d'écouter de la belle musique ressemblait à celui qu'il éprouvait en contemplant les étoiles du ciel ou la végétation de la terre.

Nous prenons plaisir à nous arrêter à cette période de la vie d'Amélia, parce que ce fut pour elle une époque de joie pure et sans mélange. On a pu remarquer jusqu'ici que les nobles inspirations de son intelligence ont toujours été étouffées par le délaissement et le dédain, comme c'est, hélas! le sort d'une femme ici-bas; car chacune des personnes de ce sexe aimable trouvant une rivale dans toutes ses semblables, est sûre d'avance de voir traiter, avec un charitable empressement, sa réserve de gaucherie, sa candeur de sottise; et ce silence, qui n'est qu'une protestation timide contre la malveillance de ceux qui tiennent le monde à leur discrétion, est loin de trouver grâce devant le tribunal de l'inquisition féminine.

Telle avait été à peu près jusqu'alors la société de cette pauvre et chère Emmy, qui enfin se trouvait placée en compagnie d'un galant homme. Or, c'est là une espèce plus rare qu'on ne pense, dans la société, où l'on trouve beaucoup de petits maîtres qui ont des habits de la dernière coupe, mais peu de gens qui savent unir la bonté à la générosité des sentiments, et poussent l'ignorance des petites intrigues jusqu'à la simplicité. Pour moi, si j'avais à faire une liste des gens de cette espèce, elle serait bientôt terminée. Toutefois, je mettrais d'abord en tête notre cher ami le major. Ses jambes sont démesurées, sa figure est jaune, ses lèvres minces, ce qui au premier abord forme un ensemble assez ridicule, c'est vrai; mais il a l'esprit juste, le cœur bon, une vie irréprochable, une âme tout à la fois candide et dévouée. Sa tournure avait plus d'une fois prêté matière aux railleries des deux George, et il en était peut-être bien résulté quelque doute et quelque incertitude dans l'esprit de la petite Emmy sur la valeur et les mérites du major. Mais qui de nous n'a pas aussi ses heures de méprise? qui de nous n'a pas maintes fois changé d'opinion sur son héros? Emmy, dans ces jours de bonheur qu'elle goûtait maintenant, sentit ses idées se modifier singulièrement sur le compte du major.

Ce temps fut peut-être le plus heureux de la vie d'Emmy. Toutefois, qui de nous peut se faire une juste idée de son bonheur? qui de nous peut s'arrêter et dire: «Je suis maintenant au comble de mes vœux; je touche au faîte des félicités humaines?» Quoi qu'il en soit, chacun de nos deux voyageurs goûtait, dans cette tournée d'été, une joie aussi complète qu'aucun des couples qui, cette année, étaient partis de l'Angleterre. Georgy ne les quittait point; mais c'était le major qui portait le châle d'Emmy, qui prenait soin de ses affaires, dans leurs excursions vagabondes, pendant que notre jeune espiègle courait toujours en avant et grimpait sur les arbres ou les ruines des vieux châteaux. Nos deux paisibles touristes s'asseyaient sur l'herbe, et le major fumait son cigare avec un sang-froid imperturbable, tandis qu'Emmy dessinait un paysage ou de vieilles ruines. Ce fut pendant ce voyage que l'auteur de la présente histoire eut l'avantage de faire la connaissance de ses héros.

On était alors dans la charmante petite capitale du grand-duché de Poupernicle, la même ville où sir Pitt Crawley avait rempli avec tant de distinction l'office d'attaché.

Le major et sa société étaient descendus avec les domestiques à l'hôtel des Princes, le meilleur de toute la ville, et le soir, les voyageurs dînèrent à la table d'hôte. Tout le monde remarqua l'air majestueux et grave que Jos mettait à sabler ou plutôt à déguster le johannisberg qu'il avait demandé. On put aussi constater que l'enfant était doué d'un excellent appétit, et qu'il engloutissait bœuf grillé, côtelettes, salades, puddings, volailles rôties et plats sucrés avec une résolution qui faisait honneur aux mâchoires de son pays. Après avoir ainsi tenu bon devant une quinzaine de plats, il ferma la marche par l'absorption de quelques friandises, en ayant soin par prévoyance de remplir en même temps ses poches. Plusieurs des convives charmés de ses manières ouvertes et aimables l'aidèrent eux-mêmes à dévaliser les assiettes de macarons qu'il grignota en se rendant au théâtre où tous les bons et flegmatiques allemands allaient ponctuellement passer leur soirée. Sa mère, toujours en grand deuil, riait et rougissait à la fois des espiègleries de son fils pendant le dîner, sans en paraître la moins du monde fâchée. Le colonel, car notre ami Dobbin avait obtenu ce grade à peu près vers cette époque, le colonel raillait l'enfant avec le plus grand sérieux du monde et lui présentait tous les plats auxquels il n'avait point touché, en le suppliant de ne point faire jeûner ainsi son estomac et lui offrant, même si besoin était, de faire venir un supplément.

Il y avait ce soir-là représentation par ordre au théâtre grand-ducal de la cour de Poupernicle. Mme Schroeder Devrient, alors dans l'éclat de la beauté et du talent, remplissait le rôle principal dans le merveilleux opéra de Fidelio. De nos stalles d'orchestre, il nous était facile d'apercevoir nos quatre compagnons de la table d'hôte, remplissant la loge que le propriétaire de l'hôtel des Princes tenait à la disposition de ses plus riches visiteurs. Je ne pus m'empêcher de remarquer l'effet que produisirent sur mistress Osborne ces notes harmonieuses et pures auxquelles venait se joindre tout le pathétique que déployait l'actrice dans son jeu. La figure de M. Osborne brillait d'une telle expression d'admiration et de bonheur, que le petit Fripps, attaché d'ambassade, à la voix grasseyante et aux prétentions d'homme blasé, ne put s'empêcher de s'écrier:

«Vai Dieu, cela fait plaisi de voâ une femme dans de paeils tanspots d'essaltation!»

Le lendemain on donnait une pièce de Beethoven: die Schlacht bei Vittoria (la bataille de Vittoria). Au lever du rideau, Marlborough s'avance au milieu d'un morceau d'ensemble de tous les instruments; c'est une confusion du bruit des tambours, des notes aiguës des trompettes, du roulement de l'artillerie et des cris des mourants, qui se termine par le chant national et triomphateur du God save the King.

Il se trouvait environ une vingtaine d'Anglais dans la salle, qui, dès les premières notes de cette musique si connue et si chère, éclatèrent en applaudissements redoublés. Les jeunes gens de l'orchestre, sir John et lady Bullminster, qui étaient venus s'établir à Poupernicle pour y suivre l'éducation de leurs neuf enfants; le gros monsieur à moustaches, le major en culotte blanche, l'enfant pour lequel il se montrait si bienveillant, la dame en noir, et jusqu'à Kirch lui-même, se levèrent électrisés par l'air national, comme pour protester de leur entier dévouement à leur chère patrie. Quant à Tapeworm, le secrétaire de l'ambassade, il monta sur son banc et se mit à saluer de tous côtés, comme si en lui se fût trouvée la personnification de tout le Royaume-Uni. Tapeworm était le neveu et l'héritier du vieux maréchal Tiptoff, dont le nom a été déjà prononcé dans cette histoire, quelque temps avant la bataille de Waterloo. Il était alors colonel du ***e, où le major Dobbin servait en qualité de capitaine, et il mourut la même année des suites de ses blessures et d'une indigestion d'œufs de pluvier. C'était ainsi que le colonel sir Michel O'Dowd, chevalier du Bain, avait été, par une faveur toute spéciale de Sa Majesté, mis à la tête dudit régiment, qui, sous sa conduite, s'était couvert d'éclat en maintes circonstances.

Tapeworm s'était rencontré avec le colonel Dobbin chez son oncle le maréchal, et il le reconnut ce soir-là au théâtre. Avec une affabilité des plus touchantes, le ministre quitta sa loge, et alla publiquement donner une poignée de main à l'ancien ami qu'il venait de retrouver.

«Bon, voilà cet enragé Tapeworm qui va promener ses gants jaunes auprès de cette jolie femme des premières, murmura Fripps entre les dents tout en suivant les mouvements de son supérieur. Il suffit qu'il y ait une jolie femme quelque part pour qu'on soit sûr de l'y voir fourrer son nez.»

Mais, en vérité, à quoi serviraient les diplomates si ce n'était à cela?

«N'est-ce pas à mistress Dobbin que j'ai l'honneur de parler? demanda le secrétaire avec sa plus gracieuse grimace.

—Ah! la bonne charge!» s'écria Georgy en étouffant de rire.

La rougeur monta au front d'Emmy et à celui du major. Que notre lecteur n'oublie pas que nous nous trouvions aux stalles, d'où il nous était facile de suivre leurs moindres mouvements.

«Voici mistress George Osborne, répondit le major, et voici son frère M. Sedley, un des fonctionnaires les plus distingués qui soient au service de la compagnie du Bengale; permettez-moi de le présenter à Votre Seigneurie.»

Milord fit un sourire si agréable, que Jos, transporté d'aise, se sentit presque faiblir sous lui.

«Vous proposez-vous de passer quelque temps dans la principauté de Poupernicle? demanda-t-il. L'existence y est un peu monotone; il nous faudrait de la société. Nous ferons, du reste, tout au monde pour vous rendre ce petit réduit agréable. Ah! monsieur, ah!... madame, j'aurai l'honneur d'aller demain à votre hôtel vous présenter mes civilités.»

En même temps il se retira en lançant un sourire et un regard semblables à la flèche que le Parthe décoche dans sa fuite, et il croyait qu'il n'en avait pas besoin de plus pour mettre mistress Osborne à sa discrétion.

La pièce terminée, les jeunes gens se mirent à parcourir les couloirs pour jeter un dernier coup d'œil aux dames, qui se disposaient à se retirer. La duchesse douairière partit dans une vieille calèche toute disloquée sur ses essieux; elle était escortée de deux vieilles demoiselles d'honneur toutes ridées; un vieux gentilhomme au bout du nez duquel se formaient des stalactites de tabac, l'attendait dans le vestibule avec un maintien des plus respectueux; il avait une culotte brune, un gilet vert, et la poitrine chamarrée de décorations parmi lesquelles l'étoile et le grand cordon jaune de l'ordre de Saint-Michel de Poupernicle attiraient surtout les regards. Les tambours battirent aux champs, la garde porta les armes, et la voiture s'éloigna.

Vint ensuite le duc et la famille du duc avec les grands officiers d'État et les hauts fonctionnaires de sa maison. Il salua tout le monde d'un air fort majestueux; tandis que la garde lui portait les armes, ses laquais en livrée écarlate et armés de torches allumées prirent les devants, et ses voitures regagnèrent le vieux château ducal dont les tourelles et les créneaux dominaient la ville. À Poupernicle tout le monde se connaît; aussi, dès qu'une figure étrangère se montre dans le pays, le ministre des relations extérieures ou un autre fonctionnaire de moindre importance se transporte à l'hôtel des Princes pour y prendre les noms des nouveaux venus.

De notre poste d'observation, nous continuâmes à assister au défilé du théâtre. Tapeworm venait de sortir enveloppé de son manteau, qu'un chasseur gigantesque était chargé de lui tenir tout prêt partout où il allait, ce qui donnait au secrétaire une véritable tournure de Don Juan. La femme du premier ministre était montée pendant ce temps dans sa chaise à porteurs, et sa fille, la charmante Ida, venait de mettre son châle et ses claques. Nous vîmes ensuite le major qui prenait le plus grand soin à bien envelopper mistress Osborne dans son châle. M. Sedley avait un air fort imposant sous son tricorne galonné et avec sa main à demi cachée dans un immense gilet blanc qui couvrait sa poitrine.

La voiture que M. Kirsch avait eu la prévoyance d'aller chercher reconduisit la petite société à l'hôtel. Jos préféra s'en aller à pied pour fumer en chemin son cigare; les trois autres personnes partirent donc sans M. Sedley. Kirsch suivit son maître en portant l'étui à cigares.

Comme notre intention était aussi de rentrer à pied, nous primes le parti d'accoster maître Jos, nous nous mimes à causer des agréments très-réels que la localité offrait aux Anglais. On y chassait, on s'y promenait, on y dansait, car cette cour hospitalière avait pris le soin de réunir dans sa petite enceinte tous les plaisirs qui pouvaient attirer et retenir les étrangers. La société était des plus choisies, le théâtre excellent, et on y vivait à bon marché.

«Notre ministre plénipotentiaire m'a fait l'effet d'un homme fort accueillant et très-affable, nous dit notre nouvel ami; avec un résident comme lui et un bon médecin, ce séjour doit être des plus agréables. Bien le bon soir, messieurs, je vous souhaite.»

Et là-dessus maître Jos regagna sa chambre en faisant craquer ses bottes sur les marches de l'escalier. Kirsch l'escortait tenant à la main son flambeau. Et nous nous livrâmes au sommeil avec l'espoir que cette jolie femme consentirait à passer quelque temps dans la principauté de Poupernicle.

CHAPITRE XXXI.

Où nous nous retrouvons avec une vieille connaissance.

L'excessive politesse de lord Tapeworm produisit sur l'esprit de M. Jos la plus favorable impression, et le lendemain matin, à déjeuner, il déclara qu'à son avis Poupernicle était bien le plus charmant pays du monde. Il était toujours très-facile de saisir les finesses de Jos, et Dobbin riait en lui-même en entendant le digne fonctionnaire parler sur le ton d'un homme qui s'y connaît, du château de Tapeworm et du lignage de cette noble famille. Dobbin eut par là la preuve que son digne compagnon s'était levé de grand matin afin de consulter le Dictionnaire de la Pairie, qu'il ne quittait jamais, pas même en voyage. Jos, à ce qu'il disait, affirmait avoir déjà vu le très-honorable comte de Bagwig, le père de sa seigneurie..., à la cour.... au petit lever...; il en appelait aux souvenirs de Dob.

Le diplomate, fidèle à sa promesse, étant venu visiter nos voyageurs, et ayant fait à Jos de grands saluts et de profondes révérences, ce dernier se sentit dès lors tout porté pour lui.

Dès l'arrivée de son excellence, Jos jeta un coup d'œil à Kirsch qui, prévenu à l'avance, alla disposer une petite collation de viandes froides, de gelées et autres friandises, à laquelle le noble visiteur fut obligé de prendre part pour mettre un terme aux obsessions de Jos.

Tapeworm ne laissait échapper aucune occasion de témoigner son admiration pour les beaux yeux de mistress Osborne, dont la fraîcheur et la beauté semblaient gagner chaque jour un nouvel éclat; aussi paraissait-il fort satisfait de toutes les invitations qui lui procuraient le moyen de venir passer quelques heures chez M. Sedley. Il lui adressa deux ou trois questions un peu gaillardes sur l'Inde et sur les jolies filles que l'on y rencontre; il demanda à Amélia si ce bel enfant qu'elle avait avec elle était le sien, et il étonna grandement la petite femme en la complimentant de la sensation qu'elle avait produite au théâtre; enfin il acheva la conquête de Dobbin en lui parlant des exploits en Belgique, du contingent de Poupernicle, commandé par le prince héréditaire, maintenant duc de Poupernicle.

La galanterie était, chez les Tapeworm, une vertu de famille; aussi, leur digne représentant se persuadait-il que toutes les femmes sur lesquelles il daignait laisser tomber un regard devenaient aussitôt amoureuses de lui. Il quitta Emmy bien convaincu qu'elle était désormais fascinée par la force de son esprit et de ses séductions, et il se hâta de rentrer chez lui pour lui écrire un poulet des mieux tournés. Emmy, à vrai dire, ne se sentait nullement gagnée par l'admiration; les grimaces, le babillage, le mouchoir parfumé, les bottes vernies et à haute tige de Tapeworm l'avaient d'abord étourdie, puis, enfin, lui avaient donné la migraine. Elle n'avait rien entendu à la moitié de ses beaux compliments. Avec le peu d'expérience qu'elle avait du monde, elle ignorait encore complétement ce que c'était qu'un homme à bonnes fortunes, et milord lui paraissait plus curieux encore qu'amusant. S'il n'excitait pas son admiration, il éveillait du moins sa surprise. Quant à Jos, il était plongé dans l'enchantement.

«Voilà un grand seigneur fort poli, disait-il. Voyez un peu jusqu'à quel point il pousse la prévenance! Sa seigneurie n'a-t-elle pas été jusqu'à m'offrir de m'envoyer son médecin. Kirsch, vous allez de ce pas porter nos cartes chez le comte de Schlüsselback, j'aurais, ainsi que le major, un véritable plaisir à aller lui faire ma cour le plus tôt possible. Kirsch, sortez mon uniforme, nos deux uniformes, nous les mettrons pour cette visite; c'est une marque de politesse à laquelle ne doit pas manquer un Anglais en voyage vis-à-vis du souverain dont il traverse les États, et des représentants de sa nation.

Le docteur de lord Tapeworm, M. Von Glauber, médecin ordinaire de son altesse le grand-duc, ne manqua pas de venir faire sa visite. Il n'eut pas de peine à persuader à Jos que les eaux minérales de Poupernicle et qu'un régime particulier auquel il offrait de le mettre ne pouvaient manquer de rendre au fonctionnaire du Bengale la vigueur et les roses de la jeunesse.

«Il est arifé ici, lui dit-il, l'an ternier, le chénéral Bulkeley, un chénéral anclais teux fois cros comme fou. Eh pien! monsieu, au pou de troa moa, che l'ai renfoyé tout à fait maigre, et au pou de teux mois, il afé pu tanser afec la paronne de Glauber.»

Il n'y avait plus à hésiter, les sources, le docteur, la cour, le chargé d'affaires parlaient à son esprit avec une éloquence irrésistible. Il résolut, en conséquence, de passer l'automne dans cette délicieuse résidence. Fidèle à sa parole, le chargé d'affaires présenta Jos et le major à Victor Aurélius XVII. Ce fut le comte de Schlüsselback, maréchal du palais, qui les introduisit à l'audience du souverain.

Bientôt ils reçurent une invitation à dîner à la cour, et lorsqu'ils eurent annoncé leur intention de s'arrêter dans cette ville, les dames les plus huppées de l'endroit allèrent rendre visite à mistress Osborne, et comme chacune de ces dames, quelque pauvre qu'elle pût être, était pour le moins baronne, l'excellent Jos ne se sentait pas d'aise. Il écrivit à un de ses amis du club qu'on savait en Allemagne traiter avec les plus justes égards l'importante Compagnie des Indes; qu'il allait apprendre à son ami le comte de Schlüsselback la manière indienne de chasser le sanglier, et qu'enfin ses augustes amis le duc et la duchesse étaient tout ce qu'il y avait de plus aimable et de plus poli au monde.

Emmy fut également présentée à cette auguste famille, et comme le deuil est contraire à l'étiquette de cour, elle se rendit au palais avec une robe en crêpe rose, une garniture de diamants au corsage et donnant le bras à son frère. La toilette lui allait si bien, que le duc et sa cour ne se lassèrent point de l'admirer. Nous ne parlons point de Dobbin, qui n'avait presque jamais vu Amélia en toilette de bal; aussi jurait-il alors qu'on ne lui aurait pas donné plus de vingt-cinq ans.

Elle dansa une polonaise avec le major Dobbin, tandis que M. Jos avait l'honneur d'être le cavalier de la comtesse de Schlüsselback, vieille dame qui portait une touffe de plumes sur le chignon, mais qui comptait seize quartiers de noblesse et des alliances avec presque toutes les maisons royales de l'Allemagne.

Poupernicle est situé au fond d'une heureuse vallée, baignée par les eaux fertilisantes de la Rump, qui s'y déroule en mille replis tortueux avant d'aller se jeter dans le Rhin, à un endroit que je ne puis indiquer, faute d'avoir la carte sous les yeux. Dans certains points la rivière est assez forte pour supporter un bac, et dans d'autres pour faire tourner un moulin. Dans Poupernicle même, le grand et fameux Victor Aurélius XIV a construit un pont magnifique, sur lequel s'élève sa statue, entourée de naïades, qui portent les emblèmes de la victoire, des cornes d'abondance et le rameau d'olivier. Il a le pied sur la tête d'un Turc prosterné devant lui. Le prince fait aux passants un gracieux sourire et désigne de son glaive la place Aurélius, où il avait commencé à édifier un nouveau palais, qui eût été la merveille de son siècle, si ce prince magnanime avait eu l'argent nécessaire pour le terminer. Mais il ne put être achevé faute d'argent comptant. Le parc et le jardin, tombés désormais dans un état de dépérissement déplorable, pourraient contenir dix cours et dix souverains comme ceux que possède Poupernicle.

Les jardins renferment des terrasses et des bassins allégoriques pour le moins dignes de ceux de Versailles et qui exciteraient l'admiration des étrangers, s'ils n'étaient en réparation continuelle pour les conduits.

Le gouvernement est despotique, pour le plus grand bien des sujets, mais tempéré par une chambre élective ou non à volonté. Pendant tout le temps de mon séjour à Poupernicle, je n'ai point entendu dire qu'elle se fût réunie. L'armée se composait d'un fort bel état-major, mais d'un très-petit nombre de soldats; pour la cavalerie, on compte environ trois ou quatre cavaliers qui font le service des dépêches; chacun d'eux a un uniforme différent pour représenter les différents corps.

La noblesse se visite régulièrement. Chaque marquise, comtesse ou baronne a son jour de réception; ce qui fait que la semaine se trouve toute remplie pour le mortel fortuné qui jouit des grandes et petites entrées dans la haute société de Poupernicle.

Malgré son peu d'étendue, la capitale de ce petit royaume a été cependant le théâtre des querelles les plus vives. La politique fait rage à Poupernicle, et les partis y sont très-ardents. Deux factions y règnent: l'une tenant pour mistress Strumpff et l'autre pour mistress Lederburg. L'une est soutenue par le ministre anglais, l'autre par le chargé d'affaires français, M. de Macabau. Du moment où notre ministre plénipotentiaire se déclarait pour mistress Strumpff, de beaucoup la meilleure chanteuse, car elle compte trois notes de plus dans la voix, il n'en fallait pas davantage pour que le ministre français se jetât dans l'autre parti et se montrât toujours en opposition avec notre envoyé.

Tout le monde dans la ville était obligé de se ranger de l'un ou de l'autre côté.

Nous avions pour nous le ministre de la maison du grand-duc, son premier écuyer, son secrétaire particulier et le précepteur du jeune prince. Le parti français se recrutait du ministre des affaires étrangères, de la femme du général en chef qui avait servi sous Napoléon, du maréchal du palais et de sa femme, qui, enchantée de suivre les modes de Paris, avait toute espèce de renseignements à ce sujet par l'entremise du courrier d'ambassade de M. de Macabau. Le secrétaire de chancellerie était un petit de Grignac malin comme Satan, et qui avait dessiné la caricature de Tapeworm sur tous les albums de la localité.

Leur quartier général et leur table d'hôte étaient à l'hôtel de l'Éléphant, qui, avec celui des Princes, composait tout ce que Poupernicle avait d'établissements en ce genre. Tout en observant en public les plus strictes convenances, ces messieurs n'avaient garde, cependant, de s'épargner les épigrammes les plus mordantes. Tels on voit des lutteurs se couvrir de meurtrissures et de plaies sans que jamais l'expression de leur figure trahisse la souffrance physique.

Tapeworm et Macabau ne manquaient jamais d'assaisonner les dépêches qu'ils adressaient à leur gouvernement, d'attaques ou de récriminations contre un odieux rival. Notre résident, par exemple, écrivait à son gouvernement les lignes suivantes:

«L'intérêt de la Grande-Bretagne, dans ce pays comme dans le reste de l'Allemagne, restera compromis aussi longtemps que l'envoyé français qui se trouve ici sera maintenu à son poste. C'est un homme infâme, abominable, qui ne recule devant aucune scélératesse, et commettrait tous les crimes pour arriver à ses fins. Par de perfides insinuations, il cherche à pervertir l'esprit de la cour à l'égard des ministres de la Grande-Bretagne; il s'efforce de présenter la conduite de notre gouvernement sous le jour le plus atroce et le plus odieux, et il est malheureusement approuvé par un ministre dont l'ignorance est aussi notoire que son influence est fatale.»

Dans une autre correspondance on écrivait:

«M. de Tapeworm n'a rien rabattu de son arrogance britannique et de son système de dénigrement ridicule à l'égard de la plus grande nation de la terre. On l'a surpris l'autre jour à parler fort légèrement de la cour de France, et hier on l'a entendu accuser son altesse royale le duc d'Orléans, qui sait si bien ce qu'il doit à sa famille et surtout à lui-même, de conspirer contre le trône de notre auguste souverain. Il prodigue l'or à pleines mains, si par hasard ses menaces n'ont pas tout le succès qu'il en attend. À force de bassesses, il est parvenu à se faire un assez grand nombre de créatures à la cour. En résumé, Poupernicle ne peut espérer de repos, l'Allemagne de tranquillité; la France ne peut prétendre à un légitime respect et l'Europe à la satisfaction qui lui est due, tant qu'on n'aura point commencé par écraser cette bête venimeuse.»

Que le lecteur se figure plusieurs pages écrites ainsi dans le même style. En outre, lorsque de part ou d'autre on envoyait quelque dépêche confidentielle, le contenu ne manquait jamais d'en transpirer toujours au dehors.

La saison d'hiver était à peine commencée qu'Emmy avait déjà choisi un jour de réception et se distinguait par la manière aussi gracieuse que modeste dont elle faisait les honneurs de chez elle. Elle prit un maître de français qui lui fit compliment de la pureté de son accent et de la facilité qu'elle montrait à apprendre, ce qui s'expliquait du reste par l'étude particulière qu'elle avait faite de la grammaire dans le temps où elle s'essayait à donner des leçons à George. Mme Strumpff lui donnait des leçons de chant, et Emmy s'en acquittait d'une façon si agréable et d'une voix si douce, que le major, qui avait pris un appartement en face d'elle, laissait ses fenêtres ouvertes pour entendre la leçon. Les dames allemandes, si sentimentales et si simples dans leurs goûts, se prirent d'une belle passion pour elle, et se mirent à l'appeler leur chère amie. Ces détails paraîtront peut-être minutieux et vulgaires, mais nous nous faisons un devoir de les citer, parce qu'ils se rattachent à des temps heureux. Quant au major, il était devenu l'instituteur de George; il lisait avec lui les Commentaires de César, et lui faisait repasser les mathématiques, en supplément des leçons que lui donnait un maître particulier. Tous les soirs on allait se promener à cheval à côté de la voiture d'Emmy, trop timide pour se risquer de même, et toujours prête à pousser un cri au moindre mouvement de la monture de George. Elle causait dans un coin de la voiture avec quelque blonde Allemande, tandis que Jos faisait un somme dans l'encoignure voisine.

Jos fut atteint de sentiments fort tendres pour la comtesse Fanny de Butterbrod, douce et tendre créature dont les parchemins établissaient parfaitement les droits aux titres de chanoinesse et de comtesse, mais qui, pour tout revenu, ne possédait qu'une somme de 250 livres par an. Fanny disait, à qui voulait l'entendre, qu'elle demandait au ciel, comme le plus grand bonheur, de devenir la sœur d'Amélia.

Jos aurait pu, de cette façon, mettre sur les panneaux de sa voiture et sur son argenterie la couronne et l'écusson de la comtesse. Lorsqu'au milieu de tous ces projets, survinrent de grandes réjouissances à l'occasion du mariage du prince héréditaire de Poupernicle avec la princesse Amélie de Hombourg-Schlippen-Schloppen.

La splendeur de ces fêtes rappela les prodigalités du règne de Victor XIV. Les princes, les princesses et les grands personnages du voisinage furent invités à y prendre part. Les lits montèrent au prix fabuleux, à Poupernicle, de 3 francs par nuit, et l'armée eut peine à suffire à tous les postes d'honneur qu'il fallut établir aux portes des excellences et des altesses qui arrivaient de tous côtés. La princesse avait été épousée par procuration, à la résidence de son père, par le comte de Schlüsselback. Quantité de tabatières furent données à cette occasion, ainsi que je l'ai appris d'un joaillier de la cour, qui, après s'être chargé de les vendre, se chargea aussi de les racheter. On envoya la plaque de l'ordre de Saint-Michel de Poupernicle à tous les grands dignitaires de la cour de la demoiselle; tandis que les cordons et les croix de Ste-Catherine de Schlippen-Schloppen brillaient sur toutes les poitrines les plus considérables de Poupernicle. L'envoyé français reçut les deux décorations.

«Le voilà couvert de rubans comme un cheval de corbillard, disait Tapeworm, auquel, d'après les principes de son gouvernement, il était interdit de recevoir aucune décoration; à lui les cordons, mais à nous la victoire.»

Le fait est que le parti britannique triomphait. Le parti français avait proposé une princesse de la maison de Polztausend-Donnerwerter, et aussitôt le parti anglais s'était mis en campagne pour trouver une autre alliance.

Tout le monde fut convié à ces fêtes. Des guirlandes de fleurs et des arcs de triomphe furent disposés sur la route par laquelle devait arriver la jeune mariée. De la grande fontaine de la place Saint-Michel jaillissait un vin passablement aigre, tandis que celle de la place d'Armes versait des flots de bière. Les grandes eaux jouèrent aussi pour cette solennité; des mâts de cocagne furent dressés dans le parc et dans les jardins, et à leur sommet des montres, des couverts d'argent, et des saucisses entourées de rubans roses, provoquaient la convoitise des amateurs. Georgy, aux grands applaudissements des spectateurs, eut l'idée de grimper à l'un de ces mâts, puis ensuite il se laissa glisser avec la rapidité de l'éclair. Mais cette prouesse était uniquement pour la gloire, et il donna son saucisson à un paysan qui, ayant tenté l'ascension avant lui, se désolait au pied du mât de son peu de succès.

La chancellerie française comptait six lampions de plus que la légation britannique, mais la légation britannique avait un transparent sur lequel on voyait, à l'approche du jeune couple, la discorde prendre la fuite; la discorde ressemblait, traits pour traits, à l'ambassadeur français; la France eut donc le dessous, et il n'y a aucun doute pour nous que l'avancement du Tapeworm et la croix de chevalier du Bain n'aient été la récompense de cette manifestation éclatante.

Les étrangers arrivèrent en foule pour les fêtes, les Anglais ne manquèrent pas à l'appel. Il y eut des bals à la cour, bals dans tous les lieux publics; on installa même des tapis verts pour le trente et quarante et la roulette, mais seulement pour les huit jours que durèrent les fêtes.

Georgy, qui avait toujours les poches pleines d'écus, et dont les parents étaient invités aux fêtes de la cour, se rendit au bal de la Cité en compagnie de l'interprète de son oncle, M. Kirsch. Jusqu'alors il n'avait fait que passer dans la salle de jeu de Baden où, conduit par le bon Dobbin, il n'avait été autorisé qu'au simple rôle de spectateur. Georgy était donc enchanté de pouvoir se rendre sans contrôle et sans entraves dans les salons où croupiers et spectateurs agitaient sans rien voir le râteau fatal. Des femmes étaient aussi assises à la table de jeu, mais elles portaient des masques; c'était une licence accordée pendant ces temps de fête et de plaisir.

Une femme aux cheveux d'un blond clair, à la toilette fanée, et qui présentait, par sa couleur, un singulier contraste avec la fraîcheur qu'elle pouvait avoir eue autrefois, laissait apercevoir à travers son masque noir l'éclat étrange de ses yeux qui suivaient sur le tapis les vicissitudes du jeu, puis se reportaient sur une carte où elle marquait chaque coup avec une rigoureuse exactitude, à mesure que le croupier appelait un nombre ou une couleur; elle n'aventurait son argent que lorsque la sortie répétée du rouge ou du noir lui faisait espérer le gain. Sa vue produisait sur ceux qui l'entouraient une singulière sensation.

Mais, en dépit de tant de soin et d'attention, le sort s'était décidé contre elle, et son dernier florin venait de disparaître sous le râteau du croupier. Au moment où celui-ci proclamait, de sa voix inexorable, la couleur et le nombre gagnants, elle poussa un soupir, haussa de blanches épaules qui déjà s'aventuraient peut-être hors de sa robe avec trop de complaisance, puis elle piqua son épingle sur sa carte et la perça à plusieurs reprises avec une sorte d'impatience fiévreuse. À ce moment elle aperçut, en levant les yeux, l'honnête figure de George, qui la contemplait d'un air tout ébahi. Que diable aussi ce petit drôle avait-il à faire dans ce repaire!

«Monsieur n'est pas joueur? demanda-t-elle en français à l'enfant, en lui jetant à travers les ouvertures de son masque le coup d'œil fascinateur de la bête féroce prête à s'abattre sur sa proie.

—Non, madame,» répondit l'enfant dans la même langue. Mais son accent ayant trahi son origine britannique, elle reprit avec une prononciation légèrement étrangère:

«N'auriez-vous donc jamais joué? En ce cas, rendez-moi un petit service.

—Et lequel?» fit Georgy en rougissant de nouveau.

M. Kirsch était alors tout absorbé dans une partie de rouge et noire, et ne faisait nulle attention à ce que devenait son jeune maître.

«Jouez pour moi, je vous prie, et placez cette pièce sur un numéro, le premier qui vous passera par la tête.»

En même temps elle tirait une bourse de sa poche, y puisait une pièce d'or, la seule qui lui restât, et la mettait dans la main de l'enfant. Celui-ci fit en riant ce qu'elle lui demandait. L'enfant gagna. Ce sont là des jeux de la fortune: aux innocents les mains pleines, dit le proverbe.

«Merci, lui fit-elle en attirant l'argent à elle; merci. Quel est votre nom?

—Je m'appelle Osborne.» répondit George.

En même temps il plongeait les mains dans ses poches, et se disposait à tenter la fortune à ses risques et périls, lorsque le major en uniforme et Jos en marquis firent leur entrée dans la salle; ils arrivaient du bal de la cour. D'autres personnes, trouvant que l'on s'ennuyait au château, avaient abandonné plus tôt qu'eux encore l'étiquette princière pour les plaisirs bourgeois. Quant au major et à Jos, il est probable qu'en rentrant chez eux, et en ne trouvant point le petit bonhomme, ils s'étaient aussitôt émus de son absence et avaient été à sa recherche. Le major alla droit à Georgy, le prit par le bras, et le tira brusquement à lui au moment où, sous l'empire de la tentation, l'enfant étendait déjà la main sur le tapis vert; ensuite, en regardant autour de lui, il aperçut Kirsch occupé, à une autre table, de la manière que nous avons dite. Il se dirigea vers lui, et lui demanda comment il avait osé conduire M. George dans un pareil endroit.

«Laissez-moi tranquille, dit M. Kirsch sous la double excitation du jeu et du vin; il faut s'amuser, parbleu! et d'ailleurs je ne suis pas au service de monsieur.»

En voyant dans quel état maître Kirsch se trouvait, le major jugea qu'il était inutile de discuter avec lui, et il se contenta d'emmener George, après avoir demandé à Jos s'il voulait rentrer. Jos s'était mis à côté de la dame masquée, à qui la veine semblait être revenue, et qui commençait à gagner. Jos paraissait prendre un très-vif intérêt à son jeu.

«Allons, Jos, dit le major, je vous engage à rentrer avec George et moi, c'est ce que vous avez de mieux à faire.

—Tout à l'heure, dit Jos, je rentrerai avec ce drôle,» continua-t-il en désignant maître Kirsch.

Les égards que l'on doit à de jeunes oreilles épargnèrent à Jos une remontrance de Dobbin, et le major partit seul avec George, laissant son ami dans le salon de jeu.

«Avez-vous joué? demanda le major à Georgy, dès qu'ils furent hors de la salle.

—Non, répondit l'enfant.

—Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne jouerez de votre vie.

—Et pourquoi, s'il vous plaît? cela m'a l'air fort amusant.»

Le major lui exposa alors, avec toute l'énergie d'une profonde conviction, les motifs qui l'engageaient à lui tenir ce langage. Si, par une réserve des plus louables, le major ne s'était imposé le devoir d'écarter avec soin tout ce qui pouvait porter atteinte à la mémoire d'un ami, il aurait pu citer à Georgy les funestes résultats du jeu pour son père. Lorsqu'il fut rentré à son hôtel, le major vit s'éteindre la lumière qui se trouvait dans la petite chambre voisine d'Amélia, et peu après, celle qui se trouvait dans la chambre d'Amélia s'évanouit également, et tout rentra dans l'obscurité la plus profonde. On voit que le major était bon observateur de ce qui se passait autour de lui.

Mais revenons à Jos, qui s'était approché de la table de jeu, et derrière une haie de pointeurs considérait les vicissitudes du tapis vert. Il n'était pas joueur, mais il ne dédaignait pas les émotions que de temps à autre pouvait lui procurer ce genre de distraction. Au fond des poches du gilet dont il venait d'étaler les magnificences à la cour se trouvaient quelques napoléons. Étendant le bras par-dessus les jolies épaules de la joueuse masquée qu'il avait devant lui, il jeta une pièce d'or et gagna. Elle fit aussitôt un petit mouvement pour lui ménager une place à côté d'elle, et ramenant les plis bouffants de sa robe elle dégagea la chaise la plus voisine.

«Venez, lui dit-elle, vous me porterez bonheur.»

Elle prononça ces paroles avec un accent étranger fort différent de cette pureté de langage avec laquelle elle avait à plusieurs reprises remercié le petit Georgy du coup qu'il avait tenté en sa faveur. Le gras et majestueux Joseph jeta un coup d'œil autour de lui pour s'assurer qu'il n'était observé de personne, puis après cet examen préalable, il s'assit auprès de la belle inconnue et lui dit à demi-voix.

«En vérité, par mon âme, je suis très-bien comme cela.... J'ai beaucoup de chance, allez; et je vais vous porter bonheur.» Puis il se confondit en une suite de compliments non moins embrouillés.

«Jouez-vous gros jeu? demanda la dame masquée.

—Je vais risquer un ou deux napoléons, fit Jos avec un air magnifique en jetant sur le tapis sa pièce d'or.

—Oui, vous pouvez jouer un napoléon comme un autre jouerait un shilling,» continua le masque avec un tel aplomb que Jos le regarda tout effaré; le masque poursuivit avec un accent français qui émouvait le cœur: «Oh! je le sais, vous ne jouez pas pour gagner non plus que moi. Je joue pour m'étourdir, pour oublier, mais je n'en puis venir à bout. Le temps passé, monsieur, ne peut plus s'effacer de mon cœur. Votre petit neveu est le portrait vivant de son père, et vous.... vous n'êtes point changé.... mais si, car tout le monde change ici-bas, tout le monde oublie. Tous les cœurs....

—Mon Dieu, à qui ai-je l'honneur de parler, murmura Jos, ne sachant plus où il en était.

—Comment, vous ne devinez pas, Joseph Sedley, dit cette femme d'une voix mélancolique, en enlevant son masque et tenant un moment son interlocuteur sous la fixité de son regard. Vous aussi vous m'avez oubliée!

—Juste ciel! Mistress Crawley, s'écria Jos sans pouvoir revenir de sa surprise.

—Oui, Rebecca,» dit cette femme en lui prenant la main.

Et tout en le tenant ainsi sous son regard fascinateur, elle n'avait point cependant cessé de suivre les retours du jeu.

«Je suis à l'hôtel de l'Éléphant, continua-t-elle. Demandez madame Rawdon. J'ai aperçu aujourd'hui cette chère Amélia, elle est bien jolie et paraît bien heureuse; et vous aussi, M. Jos. Hélas! mon cher monsieur Sedley, la douleur et le chagrin ne sont plus désormais que pour moi seule.»

En même temps elle poussa son argent du rouge au noir comme par un mouvement machinal, tout en faisant semblant d'essuyer ses yeux avec un mouchoir de poche garni d'une dentelle en lambeaux.

Le rouge passa de nouveau, et elle perdit tout par ce dernier coup.

«Partons, dit-elle, et donnez-moi votre bras jusqu'à mon hôtel. Ne sommes-nous pas de vieux amis, mon cher M. Sedley?»

M. Kirsch qui, de son côté, avait perdu tout l'argent qu'il avait sur lui, suivit de loin son maître aux clartés argentées de la lune, dont la splendeur éclipsait les derniers reflets des illuminations mourantes.

CHAPITRE XXXII.

À l'aventure.

Par un motif dont on nous saura gré, nous sommes obligé de jeter le voile sur une certaine partie de l'existence de mistress Rebecca Crawley. C'est une de ces concessions qu'il convient de faire à ce monde moral qui, sans déclarer une guerre acharnée au vice, éprouve cependant une répugnance insurmontable à l'entendre appeler par son nom. Dans la Foire aux Vanités il est des choses qui se font tous les jours, que personne n'ignore, et dont cependant on ne parle jamais, à la mode de ces sectateurs d'Arhiman, qui veulent bien adorer le diable, mais à la condition de n'en jamais prononcer le nom. Un public délicat et poli ne pourra souffrir qu'on lui présente une description du vice dans sa laideur native, tout comme une Américaine ou une Anglaise aux principes sévères et inflexibles se récriera toutes les fois que le mot culotte viendra blesser ses chastes et candides oreilles; et cependant, madame, vous voyez chaque jour ce vêtement si indispensable se promener dans nos villes, sans que votre vue en soit autrement offusquée. Si l'on en était réduit à rougir toutes les fois qu'on le voit passer, il faudrait en ce cas disposer d'une terrible provision de pudeur. Mais heureusement votre modestie ne s'alarme, votre pudeur ne se croit outragée que lorsque ce nom est prononcé devant vous.

L'écrivain du présent récit, désirant donner la preuve de sa déférence aux susceptibilités du l'usage, ne fera voir la dépravation que sous son jour léger, coquet, aimable et séduisant, de manière à ne blesser la délicatesse de personne. Aucun de nos lecteurs ne pourrait jusqu'ici accuser Becky, qui certainement n'est pas un dragon de vertu, d'avoir froissé en rien la bienséance dans ses formes extérieures, et l'écrivain prie ses lecteurs de lui dire si jamais une seule fois il lui est arrivé de manquer aux convenances, et si dans la description de cette syrène à la voix enchanteresse, aux sourires trompeurs, aux irrésistibles séductions, aux artifices pleins de grâce et de coquetterie, nous avons fait paraître à la surface de l'eau les écailles hideuses du monstre? Non, non; jamais. C'est aux gens avides de pareils spectacles de plonger leurs regards dans la transparence de l'onde pour contempler à leur aise les contorsions et les replis de cette queue visqueuse et gluante qui s'enroule autour des os broyés et des cadavres palpitants de ses victimes. Mais a-t-on jamais vu paraître à la clarté du jour rien qui puisse blesser les lois les plus sévères de la décence, du goût, des bonnes mœurs? Le Tartufe le plus cafard de la Foire aux Vanités a-t-il jamais eu le droit de crier au scandale? Quoi! la syrène disparut et se plonge dans l'élément liquide pour aller se repaître de cadavres, l'eau s'agite alors et se trouble sans que l'œil le plus curieux parvienne malgré de vains efforts, à distinguer les mystères que cache cette fange. C'est bien assez de contempler ces créatures redoutables lorsque sur leur rocher elles s'accompagnent de leurs instruments et attirent par un chant qui doit donner la mort. Mais lorsqu'elles s'enfoncent et plongent dans l'élément qui les a vues naître, croyez-moi, il n'est pas bon d'examiner leurs évolutions sous-marines et d'assister à ces horribles festins, où ces anthropophages se repaissent de chair humaine et de membres en lambeaux. De même Becky a disparu à nos regards pour quelque temps. À merveille, et nous ne perdons pas grand'chose à n'avoir pas à parler de ses faits et gestes pendant cette période.

Si nous donnions le compte exact de sa vie pendant les deux années qui suivirent la catastrophe de Curzon-Street, peut-être certaines personnes auraient-elles le droit de nous accuser de manquer à la bienséance, car Becky encourut, pendant ce temps, les reproches que méritent presque toutes les personnes qui sacrifient à de vains plaisirs les nobles inspirations du cœur et du devoir, reproches encore plus légitimes lorsque cette personne est une femme dans laquelle on ne trouve ni foi, ni tendresse, ni principes. Pour ma part, je penche à croire que mistress Becky, inaccessible aux remords, se trouva pour un temps en proie à un sombre désespoir, et, prenant en quelque sorte sa personne en dégoût, n'eut plus aucun souci de sa réputation.

Ce n'est jamais du premier bond que l'on arrive au dernier degré de l'infamie et de la dégradation; mais on y descend par une pente insensible en dépit de tous les efforts pour se retenir. C'est l'histoire du naufragé qui, cramponné longtemps à un débris du navire comme à une dernière chance de salut, sent peu à peu ses forces l'abandonner et finit par lâcher tout et se laisse aller au fond de l'abîme qui se referme sur lui.

Becky errait à l'aventure dans la ville de Londres, tandis que son mari prenait toutes ses dispositions pour se rendre au poste qui venait de lui être désigné; elle fit, comme on n'en peut douter, plus d'une tentative pour revoir son beau frère et réchauffer des sentiments auxquels elle s'était, en quelque sorte, acquis des droits réels auprès de lui. Un jour où sir Pitt, en compagnie de M. Wenham, se rendait à la chambre des communes, ce dernier découvrit mistress Rawdon qui, cachée sous un voile noir, faisait le guet aux abords du Palais législatif. Elle s'esquiva comme une couleuvre quand ses yeux rencontrèrent ceux de M. Wenham; ses projets échouèrent donc en ce qui concernait le baronnet.

Peut-être aussi lady Jane y était-elle bien pour quelque chose. On nous a raconté que son mari fut tout étonné de l'énergique vigueur qu'elle déploya en cette occurrence et de la résolution avec laquelle elle se déclara contre mistress Becky. Elle engagea spontanément Rawdon à venir demeurer à Gaunt-Street jusqu'à son départ pour Coventry-Island. Dans son opinion, un pareil hôte ne pouvait manquer d'écarter Becky de sa porte. Toutes les adresses des lettres qui arrivaient pour son mari passaient rigoureusement par son inspection, dans la crainte que sa belle-sœur ne fût en correspondance avec sir Pitt. Mais pour écrire, il aurait fallu à Becky cette présence d'esprit que nous lui avons connue jadis. Or elle ne fit aucune tentative pour voir Pitt ou lui écrire chez lui, et obtempéra à ses désirs en ne lui faisant remettre de correspondance touchant ses débats matrimoniaux que par des gens d'affaire.

Le fait est que l'on n'avait rien négligé pour indisposer contre elle l'esprit de son beau-frère. Peu après l'arrivée de lord Steyne, Wenham avait eu une conférence avec le baronnet et lui avait communiqué sur mistress Becky des détails biographiques qui avaient fort étonné le député de Crawley-la-Reine. M. Wenham en savait long sur son compte; il n'ignorait ni ce qu'était son père, ni l'année où sa mère avait débuté à l'Opéra, ni les détails de la vie antérieure de Becky et de sa conduite pendant son mariage. Comme nous sommes persuadé que la plupart de ces récits étaient accrédités par la malveillance, nous ne voulons point nous en faire ici l'écho. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que Becky avait singulièrement baissé dans l'estime de son noble parent, qui jadis la voyait avec des yeux fort prévenus en sa faveur.

Bien que les émoluments de gouverneur à Coventry-Island ne soient pas fort considérables, une partie fut mise de côté par son excellence pour servir à acquitter certaines dettes ou être placée en rentes viagères; les charges de cette position entraînaient d'ailleurs des dépenses considérables. Après avoir établi la balance de son budget, Rawdon constitua à sa femme une rente de trois cents livres sterling, qu'il s'engageait à lui faire tenir, à la condition expresse qu'il n'entendrait plus jamais parler d'elle. Autrement il se montrerait décidé à ne point reculer devant le scandale d'une séparation judiciaire. Mais, en somme, M. Wenham, lord Steyne, Rawdon lui-même, tout le monde enfin avait intérêt à étouffer cette malheureuse affaire et à faciliter à cette femme les moyens de sortir de la Grande-Bretagne.

Ce fut sans aucun doute le tracas des arrangements avec les hommes d'affaires qui empêcha mistress Rawdon de rien faire pour son fils, ou même d'aller le voir et lui dire adieu. L'enfant était sous le patronage immédiat de son oncle et de sa tante, qui avait réussi à entrer fort avant dans la confiance et la tendresse de leur neveu. Rebecca écrivit à l'enfant une lettre datée de Boulogne; elle l'y exhortait à bien travailler, et lui annonçait qu'elle allait visiter le continent, que là elle se proposait bien de lui écrire encore plus d'une fois; mais une année se passa sans qu'elle donnât aucun signe de vie, et elle ne se décida à écrire que lorsque le fils de sir Pitt, après une existence maladive, mourut enfin d'une complication de rougeole et de coqueluche. La mère de Rawdon écrivit alors à son cher fils une lettre des plus tendres; cette mort, en effet, le rendait héritier de Crawley-la-Reine, et son excellente tante, qui était déjà comme une mère pour Rawdon, reporta sur lui toute l'affection qu'elle éprouvait pour l'enfant qui venait de lui être enlevé si cruellement. Le petit Rawdon Crawley était maintenant un beau et grand garçon, et il rougit beaucoup à la réception de cette lettre.

«Ma tante Jane, lui dit-il, ma véritable mère, c'est vous, et.... non pas elle.»

Il n'en répondit pas moins par une lettre fort respectueuse à mistress Rebecca, qui se trouvait alors dans un hôtel de Florence. Mais n'anticipons point sur les événements.

Dans son premier vol, l'intéressante Becky n'avait pas été s'abattre bien loin. Après avoir traversé le détroit, elle s'était arrêtée à Boulogne, asile ouvert à toutes les innocentes créatures méconnues par d'injustes concitoyens; là, elle prit une femme de chambre et deux pièces dans un hôtel et mena une existence assez agréable en se faisant passer pour veuve. À la table d'hôte elle s'était acquis une réputation d'amabilité, et racontait à ses voisins des histoires sur son frère sir Pitt et sur les hauts personnages qu'elle connaissait à Londres. Elle avait cette parole élégante et facile dont l'effet est immanquable sur les gens d'un rang inférieur.

Au milieu de cette société de second ordre, elle passait pour une personne qu'il ne fallait point traiter comme tout le monde; elle invitait à venir prendre le thé dans sa chambre, et partageait tout comme les autres les innocentes distractions que cette localité offre à ses visiteurs, telles que les bains de mer, les courses en char à banc, les promenades sur la plage, les parties de spectacle. Mistress Burjoice, la femme de l'imprimeur, qui était venue se fixer à l'hôtel pour la saison d'été, et auprès de laquelle M. Burjoice se rendait très-exactement le samedi soir pour passer avec elle la journée du dimanche; mistress Burjoice chantait partout les louanges de Becky. Mais ses éloges cessèrent un beau jour où Burjoice avait montré beaucoup trop de prévenances à l'égard de Becky. Les torts, n'en doutez point, étaient du côté de mistress Burjoice, car le seul reproche qu'on pût faire à Becky, c'était de se montrer peut-être trop accueillante et trop aimable, surtout à l'égard des hommes.

On était alors dans la belle saison, à cette époque de l'année qui, pour tous les Anglais, est le signal de déserter le sol natal et de se disperser sur la surface du globe habité. Becky put, de cette manière, juger plus d'une fois de quelle façon sa conduite était appréciée dans la haute société de Londres, au milieu de laquelle elle avait été naguère introduite. Un jour qu'elle se promenait sur la jetée de Boulogne, elle se trouva face à face avec lady Tartlet et ses filles, qui contemplaient les blanches falaises d'Albion se dessinant dans le lointain sur l'azur du ciel et des eaux. À sa vue, lady Tartlet se retrancha derrière son ombrelle, et, rassemblant autour d'elle ses filles en bataillon carré, elle battit en retraite en foudroyant du regard notre pauvre Becky, qui se trouva dans un complet isolement.

Une autre fois, étant allée assister au débarquement du paquebot, un matin où il avait fait beaucoup de vent, elle s'amusait à considérer les ravages causés par le mal de mer sur la figure des passagers. Lady Hingstone se trouvait au nombre des victimes et avait énormément souffert de la traversée. Ses jambes pouvaient à peine la soutenir pour traverser la planche qui conduisait du navire à la jetée; mais elle retrouva toute son énergie en apercevant Becky qui, sous son chapeau rond, la regardait avec un sourire impitoyable et railleur. La noble dame y répondit par un air de souverain mépris, et d'un pas résolu se dirigea vers le bâtiment de la douane, sans avoir besoin de soutien. Becky fit semblant de rire, mais je n'oserais assurer qu'elle fût au fond fort contente. Désormais repoussée de tous, en apercevant de loin les blanches falaises de l'Angleterre, elle comprenait qu'il lui était interdit pour toujours d'y rentrer.

Les hommes aussi avaient singulièrement changé dans leur manière d'agir avec elle. Grinstone lui riait au nez et la traitait avec des airs de familiarité qui lui déplaisaient fort. Le petit Bob Suckling, qui, trois mois auparavant, lui parlait toujours chapeau bas et aurait fait un mille par une pluie battante rien que pour se trouver sur le passage de sa voiture, étant un jour à causer sur la jetée avec le jeune Fitzoof, officier aux gardes, au moment où Becky passait, la salua à peine de la tête avec un petit air de connaissance et sans se déranger le moins du monde de sa conversation. Tom Raikes eut l'impertinence de se présenter chez elle avec un cigare à la bouche; elle lui ferma, il est vrai, la porte au nez, et si elle eut un regret, ce fut de ne pas lui avoir pris les doigts dans les battants. C'est ainsi que le vide se faisait de plus en plus autour de Becky.

«S'il avait été ici, se disait-elle, ces lâches n'auraient jamais osé m'insulter.»

Elle se mettait alors à penser avec une tristesse mêlée de regrets à l'honnête homme confiant et fidèle, de la part duquel elle avait toujours trouvé une soumission absolue, une humeur des plus égales, un dévouement sans bornes, et sans doute alors elle se mettait à pleurer, car ces jours-là sa figure était plus animée et plus rouge que de coutume quand elle descendait pour le dîner.

Les outrages du sexe le plus noble ne lui étaient peut-être pas encore aussi intolérables que la sympathie qu'affectaient certaines femmes à son égard. Deux de ces créatures qu'elle avait dédaignées à Londres, en traversant Boulogne, vinrent lui faire leurs compliments de condoléance, et prirent avec elle des airs protecteurs qui lui causèrent un accès de rage. Ces dames, après l'avoir embrassée, la quittèrent en souriant, et elle entendit le colonel Hornby, leur cavalier servant, pousser sur l'escalier des éclats de rire dont il n'était que trop facile de comprendre le sens.

Après cette visite, Becky qui avait exactement payé sa note de chaque semaine, qui était d'une politesse exquise avec la maîtresse de l'hôtel, et qui, par tous les moyens, s'était efforcée de se faire bien venir des gens de service, Becky eut la douleur et l'affront d'entendre le maître de la maison l'engager à chercher un autre logement, vu qu'il lui était impossible de la recevoir dans un hôtel fréquenté par des femmes honnêtes; elle se vit donc réduite à prendre gîte ailleurs et à s'ensevelir dans un isolement qui lui devenait de plus en plus odieux.

En dépit de tous ces rebuts, elle essaya toutefois de se faire une réputation et d'avoir raison de la médisance. Elle se rendit à l'église exactement, y chanta plus haut que personne, se mit à la tête d'une bonne œuvre pour les veuves et les matelots naufragés, donna des dessins et des broderies pour la mission de Quashyboo; fut dame patronesse de plusieurs œuvres charitables et renonça complétement à la valse. En un mot, elle se couvrit des dehors les plus respectables, et c'est précisément le motif qui nous engage à nous arrêter plus longtemps sur cette partie de sa vie, car les autres ne seraient peut-être pas aussi bonnes à rapporter. Mais les sourires des uns, les airs de mépris des autres ne lui échappaient pas, et cependant vous n'auriez pu deviner à l'expression de ses traits quels étaient ses supplices intérieurs.

Sa vie, du reste, était un mystère, les opinions à ce sujet étaient partagées. Parmi cette espèce de gens qui trouvent toujours du plaisir à se mêler des affaires d'autrui, les uns déclaraient qu'elle était coupable, tandis que les autres la proclamaient aussi blanche qu'un agneau et rejetaient tous les torts sur son affreux mari. Elle s'était fait plus d'un partisan par les larmes abondantes qu'elle versait toutes les fois qu'il était question de son enfant, par le luxe de douleur qu'elle étalait toutes les fois que ce nom revenait dans la conversation ou qu'elle voyait quelqu'un lui témoigner de la sympathie à ce sujet. C'est ainsi qu'elle avait gagné le cœur de la bonne mistress Alderney qui tenait le sceptre dans la société anglaise de Boulogne et qui donnait à elle seule plus de bals et de dîners que toutes les autorités réunies. Pour cela il lui avait suffi de répandre des larmes lorsque le petit Alderney, pensionnaire du docteur Swishtail, était venu passer ses jours de congé auprès de sa mère.