«Mon Rawdon a le même âge, et je crois l'avoir sous les yeux,» avait dit Becky en étouffant ces dernières paroles dans un soupir.

Or, il y avait tout simplement cinq années de différence et les deux enfants se ressemblaient tout autant que l'aimable lecteur à son très-humble et très-obéissant serviteur. Mais Wenham étant venu à passer par Boulogne, pour aller rejoindre lord Steyne, renversa tout cet échafaudage sentimental. Il apprit à mistress Alderney comme quoi il pouvait lui dépeindre le petit Rawdon beaucoup mieux que sa mère qui le détestait au vu et su de tout le monde, et avait toujours cherché à le voir le moins possible. Il lui dit que le petit Rawdon n'avait que neuf ans; qu'il était blond tandis qu'Alderney était brun, et enfin il laissa à l'excellente dame le regret d'une sympathie mal employée.

Partout où Becky portait ses pas errants elle réussissait ainsi, à force de peine et de travail, à gagner les bonnes grâces de tout son entourage; puis arrivait quelqu'un qui, d'un mot, faisait évanouir cette bienveillance si péniblement acquise, et il fallait aller recommencer ailleurs la même besogne. C'était là une existence bien pénible et bien dure qui, montrant à Becky l'étendue de l'abandon où elle se trouvait, la poussait peu à peu au désespoir.

Une certaine mistress Newbright prit pendant quelque temps parti pour elle. Elle avait été séduite par la douceur de son chant dans les cantiques chantés à l'église et par la profondeur de ses vues sur quelques points d'une haute gravité, dans lesquels mistress Becky avait acquis une certaine force lors de son premier séjour à Crawley-la-Reine. Non-seulement elle avait lu mais encore étudié certaines brochures dogmatiques; elle faisait, en outre, des gilets de flanelle pour les sauvages de Quashyboo, des bonnets de coton pour les Indiens de Cocoanut; elle peignait des écrans pour l'œuvre de la conversion du pape et des juifs, et assistait à tous les sermons et à tous les offices de sa chapelle; mais, hélas! tant de zèle devait finir par être sans résultats pour elle. Mistress Newbright ayant eu occasion de correspondre avec la comtesse de Southdown, au sujet de la fondation de la société de la Bassinoire, pour la conversion des insulaires de Freejoe, elle reçut, à propos de certains éloges qu'elle donnait dans une lettre de sa chère amie mistress Rawdon Crawley, une réponse de la comtesse douairière, où celle-ci lui communiqua des détails qui firent cesser toute espèce de rapports entre mistress Newbright et mistress Crawley. Toutes les personnes graves de Tours,—ce fut là que Becky eut à essuyer ces désagréments!—évitèrent dès lors comme la peste la société de cette réprouvée.

Nulle part Becky ne réussissait à former un établissement durable. Ses efforts avaient toujours le même et triste sort. De Boulogne, elle avait été à Dieppe, de Dieppe à Caen, de Caen à Tours. Partout elle avait tenté de s'entourer de considération, et partout il lui avait fallu un beau matin déguerpir et prendre la fuite devant les vautours acharnés à sa ruine.

Au milieu de ses courses aventureuses, Becky avait fait la connaissance d'une certaine mistress Hook Eagles, qui jouissait d'une réputation irréprochable et d'une maison dans Portman-Square. Elle habitait un hôtel de Dieppe au moment où Becky était venue y chercher un refuge. Ce fut à la mer que ces deux dames se virent pour la première fois. Après avoir nagé côte à côte, elles se retrouvèrent dans la même position à la table d'hôte de l'hôtel. Comme tout le monde, mistress Eagles avait entendu parler de l'affaire de lord Steyne, et en cela elle en était au même point que tout le monde. Mais à la suite d'une conversation avec Becky, elle déclara que mistress Crawley était un ange, son mari un gredin, lord Steyne un vieux débauché, sans foi ni loi, comme c'était, du reste, connu de tout le monde, et qu'enfin toute cette affaire n'était qu'une infâme conspiration de ce traître de Wenham contre l'innocence et la vertu de mistress Crawley.

«Si vous aviez pour deux liards de cœur, monsieur Eagles, disait-elle à son mari, vous tiendriez une paire de soufflets toute prête pour ce drôle la première fois que vous le rencontreriez au club.»

Mais M. Eagles était déjà d'un certain âge et d'une humeur peu belliqueuse; par état mari de mistress Eagles, par goût géologue, et d'une taille peu pyramidale, il ne voulait prendre qui que ce fût par les oreilles.

Mistress Eagles, après avoir ainsi placé mistress Rawdon sous sa haute protection, voulut qu'elle l'accompagnât à Paris et se fâcha contre la femme de l'ambassadeur, qui refusait de recevoir sa protégée; en un mot elle ne négligea rien de ce qui était humainement possible pour attirer à Becky tout la respect que mérite une personne vertueuse.

Becky eut pendant quelque temps la tournure d'une personne fort rangée et fort respectable; mais cette nécessité d'observer si rigoureusement les convenances lui devint bientôt d'un ennui mortel. Les journées se ressemblaient avec une monotonie désespérante: c'était un bien-être fastidieux à force de régularité; chaque jour, même promenade en voiture dans le même bois, aux environs de Boulogne; même société tous les soirs; même sermon de Blair tous les dimanches: on eût dit une comédie qu'on s'empressait de recommencer sitôt qu'elle était finie. Becky en avait par-dessus la tête. Par bonheur, arriva de Cambridge le jeune Eagles; mais sa mère s'étant bientôt aperçue de l'impression produite sur lui par sa jeune amie, notifia à Becky que rien désormais ne la retenait plus.

Elle songea alors à tenir une maison avec une autre personne de son sexe; mais leur temps se passa à se quereller ou à faire des dettes. Puis ensuite Becky essaya de la pension bourgeoise; elle entra dans la fameuse maison tenue par Mme de Saint-Amour, rue Royale, à Paris; et là elle commença à faire l'essai de ses grâces et de leur puissance séductrice sur les dandys un peu râpés et les beautés équivoques qui fréquentaient les salons de la maîtresse de la maison. Becky aimait la société; elle en avait besoin à tout prix, comme un fumeur d'opium ne peut se passer de sa pipe, et en somme elle fut assez satisfaite du temps qui s'écoula pour elle dans cette pension bourgeoise.

Pendant quelque temps, Becky sut obtenir le sceptre dans les salons de la comtesse. Mais à la fin, ses anciens créanciers de 1815, ayant sans doute découvert son gîte, la forcèrent de quitter Paris, et la pauvre créature n'eut que tout juste le temps de se diriger en toute hâte sur Bruxelles.

Elle avait conservé de cette ville un souvenir parfaitement exact; elle ne put retenir un sourire de satisfaction en se retrouvant à l'entre-sol jadis occupé par elle et d'où elle avait pu contempler la famille Bareacres demandant à grands cris des chevaux pour fuir tandis que la voiture restait stationnaire sous la porte cochère de l'hôtel. Elle visita Waterloo et Lacken, et, reconnaissant dans ce dernier endroit le monument élevé à George Osborne, elle s'amusa à en prendre une esquisse.

«Ce pauvre Cupidon, murmura-t-elle tout bas, il m'aimait à en mourir. Cette tête-là n'était pas sans un grain de folie. Et la pauvre Emmy, est-elle encore de ce monde? C'était là une bonne petite créature. Je n'oublierai jamais son gros gaillard de frère; je crois avoir quelque part, dans mes papiers, la caricature de sa grosse personne. En somme, c'étaient d'assez braves gens, mais un peu naïfs.»

Becky arrivait à Bruxelles recommandée par Mme de Saint-Amour à son amie, la comtesse de Borodino, veuve d'un général de Napoléon, le fameux comte de Borodino, auquel son illustre maître n'avait laissé en mourant d'autres ressources que la table d'hôte et l'écarté. Des élégants de bas étage, des roués de second ordre, des veuves qui n'ont jamais eu de maris, des Anglais qui se figurent avec leur candeur native que ces salons leur représentent la meilleure société du continent et se font un plaisir d'y dépenser leur argent, tel était le personnel qui garnissait la table d'hôte de Mme Borodino. De jeunes dupes régalaient tour à tour la compagnie de vin de Champagne, allaient au bois avec ces dames, louaient des voitures pour les parties de campagne et des loges à l'Opéra pour la soirée, puis se pressaient au-dessus de ces blanches épaules, pour parier autour des tables d'écarté, et écrivaient à leurs parents des lettres où ils se félicitaient d'avoir leur entrée dans les maisons les plus distinguées de la capitale.

Là, aussi bien qu'à Paris, Becky était l'âme de toutes ces fêtes, et charmait les maisons où elle allait. Elle acceptait le champagne, les promenades à la campagne, les bouquets, les loges au théâtre, mais ce qu'elle mettait au-dessus de tout, c'était le jeu, et elle s'y livrait avec une folle audace. Elle risqua d'abord une mise fort modeste, puis vint ensuite la pièce de cinq francs, puis les napoléons puis les billets de banque. Si parfois elle se sentait gênée pour payer ses mois de pension, elle s'adressait à quelque jeune homme qui lui prêtait de l'argent, et lorsqu'elle se trouvait en fonds elle traitait avec la dernière insolence mistress Borodino que la veille elle avait cherché à amadouer par ses cajoleries. Il y avait des jours où elle n'aventurait que dix sous sur le tapis, c'est qu'alors ses finances étaient à sec; d'autres fois au contraire, elle risquait tout un quartier de ses revenus et se disait toute prête à s'acquitter envers Mme Borodino. Ces jours-là elle aurait tenu contre tous les chevaliers d'industrie de la terre.

Un beau jour, Becky quitta Bruxelles, devant, il faut bien le dire, trois mois de pension à Mme de Borodino, qui, pour s'en venger, ne manquait jamais de raconter à tout Anglais qui venait chez elle quel était l'amour de Becky pour le jeu et la boisson; par quelle habile comédie elle avait su soutirer de l'argent à M. Muff, ministre de l'Église réformée; les audiences particulières qu'elle avait données dans sa chambre à milord Noodle, fils de sir Noodle et élève de M. Muff, et enfin cent autres coquineries au courant desquelles la comtesse de Borodino ne manquait pas de mettre ses visiteurs.

C'est ainsi que notre voyageuse promenait sa tente à travers les différentes capitales de l'Europe, et menait une existence aussi vagabonde que celle d'Ulysse ou du Juif-Errant. Ses dispositions à l'intrigue ne faisaient chaque jour que croître et embellir, et elle devint bientôt une vraie bohémienne dans toute la force du terme, ne fréquentant plus que les gens dont la réputation ne répand pas précisément un parfum d'honnêteté.

Il n'existe point de ville un peu importante en Europe, où les industriels anglais n'aient établi une succursale, et dont le public ne puisse voir les noms affichés dans la cour du shériff. Ce sont souvent des jeunes gens de très-bonne famille répudiés par leur famille, vrais piliers d'estaminets et maquignons ambulants, sous les auspices desquels ont lieu les courses de chevaux à l'étranger, et s'ouvrent les maisons de jeu. C'est parmi cette espèce de gens que se recrute surtout la population des prisons pour dettes. Ils aiment le vin et le tapage, les duels et les rixes; et quelque beau matin on apprend qu'ils ont disparu sans avoir payé leur note. Au jeu ils se feraient scrupule de ne point tricher; lorsqu'ils ont plumé quelque innocent pigeon, on les voit s'étaler à Baden-Baden dans d'élégantes briskas; ont-ils la poche vide, on les aperçoit rôdant avec un air piteux et des habits râpés autour des tables de jeu, jusqu'au moment où ils parviennent à glisser une fausse lettre de change à quelque juif avide ou à dépouiller une nouvelle dupe. Ces alternatives de grandeur et de misère présentent de singulières bizarreries. C'est une vie de fièvre continuelle et parfaitement conforme, du reste, aux goûts et aux dispositions de Becky. Elle errait ainsi de ville en ville, s'adressant partout à ces sociétés de bohémiens. Dans toutes les maisons de jeu de l'Allemagne, le bonheur de Mme de Rawdon était devenu proverbial; avec Mme de Cruche-Cassée elle ouvrit une maison à Florence, et l'un de mes amis, M. Frédéric Pigeon, me raconta que, chez elle, à Lausanne, après s'être grisé à un souper, il avait perdu huit cents louis contre le major Loder et l'honorable M. Deuceace. Nous sommes obligé d'esquisser rapidement la biographie de Becky, mais à en juger par ces traits rassemblés au hasard, moins on en dira et mieux cela vaudra.

Quand la fortune tenait mistress Rebecca au bas de la roue, elle avait alors recours aux concerts et aux leçons de musique. Une matinée musicale fut donnée à Wildbad par une certaine Mme Rawdon, avec le concours du premier pianiste de l'hospodar de Valachie, M. Spoft. Mon jeune ami, M. Eaves, qui connaît tout ce monde et a visité tous les pays, m'a affirmé qu'étant à Strasbourg, en 1830, il assista aux débuts d'une Mme Rebecque dans l'opéra de la Dame blanche, et que son apparition sur le théâtre souleva une épouvantable tempête. Elle fut sifflée à outrance par toute la salle, en partie pour son peu d'habitude de la scène et en partie à cause des sympathies maladroites que lui avaient témoignées de l'orchestre quelques officiers de la garnison. Eaves était certainement convaincu que l'infortunée débutante n'était autre que la malheureuse Rawdon-Crawley.

Elle en était ainsi réduite à l'état de ces êtres nomades pour qui la vie s'écoule au jour le jour. Dès qu'elle avait de l'argent, elle le jouait; quand elle l'avait joué, elle ne reculait devant aucun expédient pour s'en procurer, et Dieu sait par quels moyens elle y parvenait! On la vit quelque temps à Saint-Pétersbourg, mais elle reçut bientôt un ordre de la police de quitter cette capitale, ce qui prouve la fausseté de la chronique qui, plus tard, la représente comme résidant à Tœplitz et à Vienne, en qualité d'espion de la Russie. On m'a raconté aussi qu'à Paris, elle retrouva une de ses parentes, sa grand'mère maternelle, qui, loin d'être une Montmorency, remplissait les fonctions d'ouvreuse de loges dans l'un des plus crasseux théâtres des boulevards.

Leur entrevue, comme me l'ont donné à entendre des témoins oculaires, fut très-touchante et très-pathétique; mais les détails à ce sujet n'ont point un caractère assez authentique pour que l'historien se hasarde à les répéter.

Il arriva qu'à Rome, mistress Rawdon eut à toucher un semestre de sa pension chez le principal banquier de la ville, et comme tous ceux qui avaient chez ce prince des usuriers un compte ouvert de plus de cinq cents scudi étaient invités au bal qu'il donnait pendant l'hiver, Rebecca reçut une invitation et parut à l'une des splendides soirées du prince et de la princesse Polonia. La princesse était de la maison des Pompili, qui descendent en ligne directe du second roi de Rome et d'Égérie de la maison d'Olympus. Le grand-père du prince Alexandre Polonia vendait des pains de savons, des essences, du tabac, des mouchoirs de poche, se chargeait de maintes commissions délicates moyennant salaire et prêtait de l'argent à la petite semaine. Toute la haute société de Rome se pressait dans ses salons. Princes, ducs, ambassadeurs, artistes, vieux ou jeunes gens de tout rang et de toutes conditions, tout le monde y accourait. Des flots de lumière éclairaient ses somptueux portiques; les murs étaient couverts de boiseries dorées et de toiles d'une authenticité suspecte. Une vaste couronne d'or surmontait l'écusson princier du propriétaire. Un énorme champignon d'or sur champ de gueule avec une fontaine d'argent représentant les armes de la famille Pompili, brillait à tous les chambranles des portes et sur toutes les boiseries, et enfin sur le dais qui ombrageait l'estrade tapissée de velours et destinée à recevoir les papes et les empereurs.

Becky était arrivée par la diligence de Florence et était descendue dans un hôtel d'une apparence fort mesquine; elle reçut néanmoins une invitation pour la fête du prince Polonia. Sa femme de chambre l'habilla avec un soin tout particulier; puis Becky se rendit à ce bal au bras du major Loder, en compagnie duquel elle voyageait alors. C'était le même major qui, l'année suivante, tua en duel le prince de Ravioli à Naples, et fut roué à coups de canne par sir John Buckskin pour avoir mis par mégarde, en jouant à l'écarté, quatre rois dans son chapeau en sus de ceux qui se trouvaient dans le jeu. Ces deux honnêtes personnes se rendirent donc ensemble au bal, et Becky y reconnut une foule de visages qu'elle avait rencontrés dans des temps plus heureux, alors que, sans être plus vertueuse, elle jouissait du moins de la réputation qui s'attache à cette qualité. Le major Loder y retrouva une foule d'étrangers à la mine équivoque, aux moustaches effilées, portant à la boutonnière des rubans froissés et fanés, et laissant voir le moins de linge possible. Quant aux Anglais, ils se détournaient à l'approche du major. Becky y rencontra aussi quelques dames de sa connaissance: des veuves françaises, des comtesses italiennes d'une provenance douteuse, victimes, comme toujours, des brutalités de leurs maris.

Pour nous, qui fréquentons la meilleure compagnie de la Foire aux vanités, quittons vite cet égout où s'agite tout ce que ce bas monde renferme de plus impur. Jouons, si nous y trouvons du plaisir, mais que ce soit au moins avec des cartes propres et non avec des cartes grasses. Mais, hélas! il suffit d'avoir un peu voyagé pour s'être trouvé en présence de quelques-uns de ces escrocs qui portent les couleurs du roi, montrent une commission parfaitement en règle, et font profession de dévaliser leurs semblables jusqu'au moment où, sans autre forme de procès, on les prend à quelque coin de rue.

Becky, toujours au bras du major Loder, parcourait les salons du prince Polonia, et figurait d'une manière fort méritante dans les nombreux assauts donnés au buffet et au champagne par une armée irrégulière d'avides invités. Quand notre couple se sentit suffisamment rafraîchi, il dirigea ses pas vers un petit salon de velours rose, où venait aboutir cette longue suite d'appartements. Là, au milieu de la pièce, on voyait la statue de Vénus, mille fois répétée par les glaces de Venise qui garnissaient les lambris. Le prince avait fait servir dans cette pièce un petit souper fin pour les hôtes qu'il honorait d'une distinction particulière. Parmi ces convives d'élite assis à cette table privilégiée se trouvait lord Steyne. Becky l'eut bien vite reconnu.

La blessure faite par la broche avait laissé une cicatrice rougeâtre sur ce front lisse et blanc; les favoris d'un rouge clair avaient reçu une teinte plus foncée, ce qui ajoutait encore à la pâleur de sa figure. Il portait son collier, ses ordres, son ruban bleu et sa jarretière. C'était le plus important personnage de la réunion, bien qu'on y comptât cependant un duc régnant et une Altesse royale. Sa Seigneurie avait à côté d'elle la belle comtesse de Belladonna, dont le mari, le comte Paolo della Belladonna, célèbre par ses collections entomologiques, était en ce moment en mission auprès de l'empereur de Maroc.

Becky, en apercevant l'illustre tête à laquelle se rattachaient tant de souvenirs, dut être plus vivement choquée de la vulgarité du major Loder, et de l'odeur infecte de tabac que répandait le capitaine Rook. Elle chercha sans doute à retrouver les grands airs, à reprendre les allures et les sentiments qu'elle étalait avec tant de supériorité dans sa petite maison de May-Fair.

«Cette femme paraît sotte et capricieuse, pensa-t-elle tout bas; je suis sûre qu'elle ne sait comment s'y prendre pour le distraire; il doit en avoir déjà par-dessus la tête, ce qui ne lui est jamais arrivé avec moi!»

La crainte, l'espoir, les souvenirs firent battre ce petit cœur, et Becky, avec des yeux où brillait un éclat surnaturel augmenté encore par le rouge qui entourait sa paupière, contemplait fixement le noble personnage auquel ses plaques réservées pour les grandes occasions, donnaient encore une nouvelle majesté. Comment ne pas admirer ces manières faciles et pleines d'une familiarité imposante? Ah! c'était bien là le type du grand seigneur à l'esprit pétillant, à la conversation aimable, aux manières empreintes d'une exquise distinction; et pour le remplacer, elle avait un troupier qui puait le cigare et l'eau-de-vie; un capitaine Rook, dont les bons mots sentaient l'écurie, qui ne parlait que courses et que chevaux, et autres sujets de la même espèce.

«Je voudrais bien savoir s'il me reconnaîtrait,» pensait Rebecca en elle-même.

Au même instant, lord Steyne, qui causait avec une grande dame placée à ses côtés, leva les yeux et aperçut Becky. Ses jambes tremblèrent sous elle à la rencontre de leurs yeux; toutefois, elle eut assez d'empire sur elle-même pour adresser au noble lord un de ses plus gracieux sourires accompagné d'un petit salut bien timide et bien suppliant. Pendant une minute, lord Steyne la regarda d'un œil tout effaré, et il resta les yeux fixes et la bouche béante, comme Macbeth à la vue du spectre de Banquo, jusqu'au moment où l'affreux major Loder entraîna Becky d'un autre côté.

«Gagnons le souper, lui avait dit son cavalier; à voir manger tous ces gros personnages, cela donne appétit. Dépêchons-nous d'aller dire un mot au champagne du gouverneur.»

Becky trouvait que le major lui en avait déjà dit beaucoup trop long.

Le lendemain, elle alla se promener au Corso, ce rendez-vous des oisifs de Rome, espérant y retrouver lord Steyne; mais elle n'y vit que M. Fenouil, l'homme de confiance de Sa Seigneurie qui, l'abordant avec un salut assez familier, lui adressa les paroles suivantes:

«Je savais, madame, vous trouver ici; car je vous suis depuis le moment où vous avez quitté votre hôtel, et j'ai à vous faire une communication qui vous intéresse.

—De la part du marquis de Steyne? demanda Becky en s'efforçant de prendre un air de dignité qui déguisait mal l'agitation où la jetaient la crainte et l'espérance.

—Non, reprit l'homme de service, mais de ma part. Le climat de Rome est un climat fort malsain.

—Oh! pas encore, monsieur Fenouil; attendez à Pâques pour cela.

—Je vous répète, madame, qu'il est des gens auxquels il ne convient en aucune saison; il y règne une mal'aria dont le souffle empoisonné fait des victimes en tout temps. Moi, je vous ai toujours considérée comme une brave femme, et, parole d'honneur, je serais fâché qu'il vous arrivât malheur. Vous voilà avertie; c'est à vous maintenant de quitter Rome, à moins que vous ne soyez fatiguée de la vie.»

Becky s'efforçait de rire, mais elle était au comble de la rage et de la fureur.

«Vous plaisantez, monsieur Fenouil.... On irait assassiner une pauvre femme; voilà qui ressemble fort à du roman. Milord Steyne a donc des bravi pour cochers et des stylets plein ses voitures? Je reste, entendez-vous? ne serait-ce que pour le faire enrager, et, d'ailleurs, j'ai plus d'un défenseur.»

M. Fenouil se mit à rire à son tour.

«Des défenseurs! et qui donc? le major? le capitaine? tous ces chevaliers du tapis vert qui forment le cortége obligé de madame et qui, pour cent louis, se chargeraient de la débarrasser du fardeau de la vie. Nous en savons fort long sur le major Loder, qui n'est pas plus major que je ne suis marquis, et, au besoin, l'on pourrait l'envoyer aux galères. Allez, allez, nous sommes bien informés, et nous avons des amis partout. Nous savons parfaitement vos rencontres de Paris, et quelle parenté vous y avez retrouvée. Madame a beau ouvrir de grands yeux, c'est comme j'ai l'honneur de le dire. Comment se fait-il qu'aucun de nos ambassadeurs sur le continent n'ait consenti à recevoir madame, c'est qu'elle a offensé quelqu'un qui ne lui pardonnera jamais, et dont la fureur s'est réveillée à son aspect. La nuit dernière, en rentrant chez lui, milord était dans une agitation qui tenait de la démence; Mme de Belladonna lui a fait une scène à cause de vous; jamais on ne l'avait vue dans un pareil accès de fureur.

—C'est pour le compte de Mme de Belladonna que vous faites alors cette démarche, dit Becky se remettant un peu du trouble où l'avait jetée cette conversation.

—Nullement; elle n'est pour rien dans tout ceci. La jalousie est son état normal, et, puisqu'il faut vous le dire, c'est de la part de monseigneur. Vous auriez le plus grand tort de vous montrer à lui; et si vous restez ici, vous pourrez bien vous en repentir. Rappelez-vous le conseil que je viens de vous donner; partez vite. Mais voici la voiture de milord....»

En même temps, M. Fenouil, saisissant Becky par le bras, l'entraîna dans une autre allée du jardin, au moment où la voiture de milord Steyne, toute chargée d'armes et de devises, débouchait comme un ouragan à l'entrée de l'avenue, traînée par des chevaux du plus grand prix. Mme de Belladonna était assise dans le fond de la voiture; elle avait un air sombre et maussade, portait un king-Charles sur ses genoux, et s'abritait derrière une ombrelle blanche. Lord Steyne était étendu à côté d'elle, la face livide et les yeux à moitié morts. La haine, la colère, le désir, pouvaient de temps à autre leur rendre un éclat passager, mais d'ordinaire ils semblaient éteints et fermés pour un monde dont ce vieux débauché avait épuisé tous les plaisirs et toutes les illusions.

«Son Excellence n'est pas encore remise de la crise de cette nuit,» murmura M. Fenouil à l'oreille de mistress Crawley, tandis que la voiture disparaissait dans un tourbillon de poussière.

Et alors seulement elle sortit de derrière les buissons qui l'avaient dérobée aux regards du noble lord.

—Tant mieux,» pensa Becky qui prit cela comme consolation.

Milord nourrissait-il en réalité des projets d'assassinat contre mistress Rawdon, ainsi que M. Fenouil le lui avait donné à entendre, ou avait-il seulement mission de l'effrayer pour la forcer à quitter la ville où Sa Seigneurie se proposait de passer l'hiver et où elle n'eût pas été bien aise de se retrouver face à face avec son ancienne connaissance, c'est là un point qui n'a jamais été fort bien éclairci. En ce qui concerne ce digne serviteur, nous dirons seulement qu'après la mort de son maître il retourna dans son pays natal, où il vécut respecté de tous jusqu'à la fin de ses jours sous le titre de baron Finelli qu'il avait acheté de son souverain. Quant à Becky, cette menace eut tout l'effet qu'on en attendait, si l'on cherchait seulement à se délivrer par là de la présence de cette petite aventurière.

Pour ce qui est du marquis de Steyne, chacun sait la triste fin de ce noble personnage, qui succomba à Naples, deux mois après la révolution de 1830. On lisait à ce propos dans les journaux: «L'honorable George Gustave, marquis de Steyne, comte de Gaunt-Castle, pair d'Irlande, vicomte d'Hellborough, baron de Pitobley et de Grilleby, chevalier de l'ordre de la Jarretière, de la Toison d'or d'Espagne, de l'ordre russe de Saint-Nicolas de première classe, de l'ordre turc du Croissant; premier lord du cabinet des poudres, valet de chambre ordinaire de Sa Majesté britannique, colonel du régiment de Gaunt, conservateur du Musée britannique, administrateur du collége de la Trinité, gouverneur de Grey-Friars, est mort de la douleur que lui a causée le triomphe de la faction orléaniste.»

Cette éloquente énumération de titres parut successivement dans tous les journaux de la semaine où l'on fit les plus pompeux éloges de ses vertus, de sa libéralité, de ses talents, de ses bonnes actions. Son corps fut enseveli à Naples et son cœur, qui n'avait jamais battu que pour de nobles et généreuses inspirations, fut transporté à Castle-Gaunt dans une urne d'argent.

«Les arts et les malheureux, écrivit M. Wagg, ont perdu en lui un protecteur éclairé, la société un de ses plus beaux ornements, l'Angleterre un de ses plus grands citoyens.»

Son testament ouvrit le champ à un grand nombre de débats, et l'on chercha quantité de chicanes à Mme de Belladonna pour l'obliger à restituer un magnifique diamant que Sa Seigneurie portait toujours au petit doigt, et qu'on accusait cette dame d'avoir détourné après le regrettable trépas de lord Steyne. Mais l'homme de confiance de milord, M. Fenouil, prouva que cette bague avait été offerte à ladite Mme de Belladonna, par le marquis, deux jours avant sa mort, ainsi que les billets de banque, les bijoux, les valeurs françaises et napolitaines, qu'on l'accusait d'avoir pris dans le secrétaire de Sa Seigneurie, et que les héritiers n'eurent pas honte de réclamer à cette femme aussi honnête que calomniée.

CHAPITRE XXXIII.

Peines et plaisirs.

Le lendemain de la rencontre dont nous avons précédemment parlé, Jos apporta à sa toilette une recherche et un luxe inaccoutumés, et, sans faire part à ses compagnons des événements de la nuit ni les avertir de sa sortie, il descendit de grand matin dans la rue, et on put le voir prendre des renseignements à la porte de l'hôtel de l'Éléphant. Les fêtes avaient rempli la maison de voyageurs; les tables, au dehors, étaient déjà garnies de personnes qui fumaient en buvant de la bière; à l'intérieur flottait un nuage de fumée qui empêchait de rien distinguer. M. Jos, après avoir avec sa solennité ordinaire, et dans un allemand qu'il maniait assez mal, poursuivi ses investigations touchant la personne qu'il cherchait, recueillit des indications qui le conduisirent enfin dans la partie la plus élevée de la maison; au-dessus des étages successifs occupés par des gens de profession nomade, il arriva à de petites chambres situées sous les combles, où, parmi des étudiants, des commissionnaires, des marchands forains et des paysans, il dénicha enfin l'humble réduit où Rebecca avait été enfouir ses appâts séducteurs, et qui était assurément le plus modeste qui ait jamais reçu la beauté.

Cette atmosphère convenait à Becky; elle se sentait à son aise au milieu de cette tourbe de bohémiens, d'étudiants, de joueurs, de saltimbanques. Son père et sa mère, tous deux bohémiens par goût et par nécessité, lui avaient légué cette nature aventureuse et remuante qui, à défaut de la conversation d'un lord, lui faisait trouver du charme à celle d'un laquais. Le bruit, le mouvement, l'odeur de la pipe et du vin, les refrains des étudiants, le langage original des faiseurs de tours, le jargon des juifs, enfin tout ce qu'il y avait d'imprévu et d'irrégulier dans ce désordre enchantait et ravissait cette petite femme, alors même que la fortune capricieuse lui refusait de quoi payer sa note à l'hôtel. Et depuis que sa bourse s'était arrondie de tout l'argent que le petit Georgy lui avait fait gagner la veille, elle trouvait un nouveau charme à cette vie de tumulte et de hasards.

En atteignant la dernière marche, et tout essoufflé de cette ascension, Jos s'arrêta sur le palier et chercha à découvrir le no 92. En face du no 92, qui était la chambre qu'on lui avait indiquée comme étant celle de la personne qu'il demandait, se trouvait le no 94, dont la porte entr'ouverte laissait voir un étudiant en bottes à hautes liges, en tunique boutonnée et crotté, jusqu'à l'échine. Il était couché sur son lit et fumait sa pipe, tandis qu'un autre étudiant, aux cheveux blonds et flottants, portant une tunique à brandebourgs fort râpée et fort crottée, se tenait un genou en terre et l'œil collé sur la serrure du 92. Par cette voie de correspondance, il adressait les supplications les plus pressantes à la personne qui occupait la chambre.

«Laissez-moi, répondait une voix bien connue qui fit tressaillir notre ami Jos; j'attends quelqu'un, j'attends mon grand-père, et je ne voudrais pas qu'il vous trouvât chez moi.

—Ange de la verte Erin, continuait l'étudiant aux cheveux dorés et aux grandes boucles d'oreilles, prenez-nous en compassion, laissez-vous fléchir à nos prières et venez dîner avec moi et Fritz dans un des restaurants du Parc. Nous aurons des faisans rôtis, de la bière, du plum-pudding et du vin de France. Ne nous refusez pas, si vous ne voulez avoir à vous reprocher notre mort.

—Oui, notre mort!» reprit l'autre sans se déranger seulement de son lit.

Jos entendit tout ce colloque, mais il n'y comprit rien, attendu qu'il n'avait jamais fait aucun effort pour savoir la langue qui se parlait autour de lui.

«Nioumero quatre-vinn-doze, si vous plaît? demanda Jos d'une voix solennelle, lorsqu'il se sentit assez remis pour pouvoir parler.

—Quouatre-fan-touce!» dit l'étudiant en se relevant. En même temps il s'élança dans la chambre, qu'il ferma au verrou, et Jos put distinguer les éclats de rire qu'il faisait avec son camarade.

L'ex-fonctionnaire du Bengale était tout déconcerté de cet accueil, lorsque la porte du 92, s'ouvrant d'elle-même, laissa passer la petite figure de Becky, sur laquelle se trahissait une expression à la fois railleuse et sournoise; elle courut au-devant de Joseph.

«C'est vous, lui dit-elle; ah! si vous saviez avec quelle impatience je vous attendais; arrêtez.... tout à l'heure.... dans une minute, vous pourrez entrer.»

Cette minute fut employée par elle à cacher sous sa couverture son pot de rouge, une bouteille d'eau-de-vie et une assiette avec un reste de pâté; puis elle donna un coup de peigne à sa chevelure, et alors seulement elle introduisit son visiteur.

En guise de robe du matin, elle avait un domino rose, vieille guenille couverte de taches et de souillures, et portant à plusieurs endroits des traces de pommade. Mais de ses larges manches sortaient des bras éblouissants de blancheur et de beauté, et sa robe serrée autour de sa taille svelte et mince laissait deviner d'une manière assez avantageuse la délicatesse des formes qu'elle dessinait à demi. Elle introduisit maître Jos dans sa mansarde.

«Entrez, lui dit-elle, et causons un peu. Tenez, voici une chaise.»

Et accompagnant la voix du geste, elle imprima un léger mouvement à la main de son visiteur et l'obligea de force à s'asseoir sur sa seule et unique chaise. Quant à elle, elle se plaça sur le lit, prenant bien garde à la bouteille et à l'assiette qu'il recelait, et évitant de s'asseoir dessus, ce que Jos n'aurait pas manqué de faire si elle lui avait permis de prendre cette place. Après cette installation, la conversation s'engagea entre elle et son ancien admirateur.

«Les années n'ont pas eu grande prise sur vous, lui dit-elle avec un regard de tendre intérêt. Je vous aurais reconnu n'importe où. Qu'on est heureux, en pays étranger, de se retrouver en face d'un ami loyal et dévoué!»

À dire vrai, en ce moment, l'ami loyal et dévoué n'avait rien, dans l'expression de sa figure, qui justifiât ces deux épithètes: on y remarquait plutôt l'embarras et la stupéfaction. Jos jetait un regard inquisiteur sur le singulier local qu'occupait son ancienne passion. Une de ses robes était jetée sur un des montants de son lit, une autre accrochée à une patère plantée sur la porte. Un chapeau couvrait à moitié un miroir cassé, à côté duquel était placée une jolie petite paire de bottines couleur bronze. Un roman français se promenait sur la table de nuit, à côté d'un bout de chandelle que Becky avait aussi pensé à fourrer sous la couverture; mais elle n'avait exécuté que la moitié de ce projet et avait seulement enfoui dans cette cachette le petit cornet avec lequel elle éteignait sa chandelle au moment de se livrer au sommeil.

«Je vous aurais reconnu n'importe où, continua-t-elle; il est des choses qu'une femme n'oublie jamais, et vous êtes le premier homme que.... que j'aie distingué.

—En vérité, dit Jos; mais, par mon âme, vous ne m'en aviez encore rien dit.

—Lorsque j'ai quitté Chiswick avec votre sœur, j'étais presque encore une enfant.... Au fait, comment va-t-elle, cette chère Amélie?... Elle avait un bien vilain mari, et tout naturellement c'était de moi qu'elle était jalouse, cette chère petite, comme si je m'étais souciée de lui, alors qu'il y avait quelqu'un au monde.... Mais, hélas! ne revenons pas sur le passé.»

Elle essuya en même temps ses paupières avec un mouchoir garni d'une dentelle déchirée.

«Vous êtes surpris de me voir ici, reprit-elle ensuite, et, à la vérité, je me trouve dans un monde fort différent de celui que j'ai fréquenté jusqu'ici. Ah! si vous saviez combien il m'a fallu supporter de chagrins et de soucis. Voyez-vous, avec les tourments que j'ai soufferts, il y a eu de quoi me rendre folle. Maintenant, mon humeur inquiète me promène de pays en pays; et au milieu de cette vie agitée et malheureuse, j'espère en vain m'affranchir du chagrin qui me poursuit. Tous mes amis m'ont trahie, tous! entendez-vous bien? Non, non, la terre tout entière ne porte pas un homme d'honneur. Ce qui du moins fait ma force, c'est que ma conscience ne me reproche rien; car si j'ai épousé mon mari, c'était parce que, dans mon dépit, je voyais qu'un autre.... Mais laissons cela. Ma conduite a toujours été celle de l'honneur et de la droiture, et, en retour, je n'ai trouvé que mépris et abandon. On n'a rien respecté, pas même mes affections maternelles: l'enfant de mon amour, qui faisait mon espoir, ma joie, ma vie, mon orgueil, l'unique objet de mes plus secrètes prières, eh bien! on a eu la cruauté de me l'enlever, de venir le prendre presque dans mes bras.»

En même temps, elle accompagnait ces paroles des signes du plus violent désespoir; elle portait la main sur son cœur et se frappait la tête contre le traversin. La bouteille à l'eau-de-vie qui s'était égarée dans ces parages, tinta contre l'assiette où se trouvaient les restes du pâté, ce qui produisit un cliquetis des plus propres à produire la pitié. C'était sans doute l'émotion qui les gagnait au spectacle de cette grande douleur. Max et Fritz écoutaient à la porte, tout surpris des sanglots et des pleurs de mistress Becky; Jos aussi était à la fois effrayé et ému en voyant l'ancien objet de ses flammes dans cet état de grande exaltation. À la faveur de la compassion qu'elle avait réussi à faire naître, Rebecca se mit à raconter son histoire avec une simplicité, une naïveté, un abandon qui portaient la persuasion dans le cœur de son auditeur. Comment, après un récit aussi véridique, hésiter à la prendre pour un ange descendu du ciel pour être sur cette terre la victime des infernales machinations de ces vilains diables que l'on y rencontre. Oui, c'était bien une créature immaculée, une martyre inébranlable au milieu des persécutions, que cette femme que Jos voyait assise sur le lit à côté de la bouteille d'eau-de-vie.

Leur entretien se prolongea encore fort longtemps et fut des plus tendres et des plus confidentiels. Ce fut au milieu de ces touchants épanchements que Jos apprit, d'une manière qui ne pouvait blesser sa pudique nature, que la vue de sa séduisante personne avait été pour Becky la première révélation des douceurs ineffables que l'on trouve dans l'amour. En vain George Osborne avait eu le tort impardonnable de lui faire la cour, d'exciter ainsi la jalousie d'Amélia et d'amener quelques nuages entre elle et lui; jamais Becky n'avait donné le moindre encouragement au malheureux officier, car depuis le jour où elle avait vu Jos toutes ses pensées avaient été dès lors pour lui. Sans doute, ses devoirs d'épouse lui avaient été durs à remplir; mais jusqu'ici elle les avait rigoureusement accomplis et voulait les accomplir jusqu'à son dernier jour, jusqu'au moment où le climat fatal dans lequel vivait le capitaine Crawley viendrait la délivrer d'un joug que ses durs traitements lui avaient rendu insupportable.

En se retirant, Jos emporta la conviction qu'il venait de voir la femme la plus vertueuse et la plus aimable que le monde possédât, et il se mit à ruminer dans son esprit mille projets inspirés par le plus tendre intérêt et le désir de réparer à son égard les injustices du sort. Ses tortures si prolongées devaient avoir leur terme; elle devait enfin rentrer dans le monde dont elle avait fait si longtemps le plus bel ornement. Jos veillerait à tout ce qu'il y avait à faire. Pour arriver à ce but, la première chose était de la retirer de ce misérable taudis pour la mettre dans un logement plus convenable; il se proposait de charger Amélia de cette négociation et de la prier d'aller voir son amie et de la traiter comme par le passé. En sortant, il allait de suite s'en entendre avec le major. Rebecca versa des larmes d'attendrissement et de reconnaissance en reconduisant son gros visiteur, et lui serra la main comme il s'inclinait pour déposer un baiser sur la sienne.

Becky fit à Jos un salut aussi gracieux que si le galetas dont elle venait de lui faire les honneurs eût été tout au moins un palais. Lorsque cette masse pesante eut disparu dans les profondeurs de l'escalier, Hans et Fritz, la pipe à la bouche, vinrent trouver leur voisine dans sa chambre, et elle les divertit beaucoup en faisant à leurs yeux la caricature de Jos. Elle n'oublia pas le pâté dans la cachette où elle l'avait mis, non plus que sa chère bouteille d'eau-de-vie, à laquelle elle fit de nombreuses accolades.

Pendant ce temps, Jos se dirigeait vers la demeure de Dobbin. Il prit un air grave et solennel pour lui redire la touchante histoire qu'il venait d'entendre; mais il eut soin d'omettre l'aventure de la nuit précédente. Tandis que nos deux amis discutaient ainsi sur ce qu'il y avait à faire pour mistress Becky, celle-ci achevait le déjeuner à la fourchette si brusquement interrompu par la visite de Jos.

Comment expliquer sa présence dans cette ville, l'abandon où elle se trouvait, ses courses vagabondes? Le motif s'en trouve dans un des premiers classiques que l'on met aux mains des écoliers: Facilis lescensus Averni, a dit le poëte. Jetons le voile sur cette partie de son histoire. Si Becky était alors encore un peu plus dépravée qu'au temps de ses grandeurs, la faute en était à la fortune qui l'avait fait descendre si bas.

Quant à Amélia, dont l'excessive douceur dégénérait presque en faiblesse, il lui suffisait d'apprendre que quelqu'un était malheureux pour que son cœur fut aussitôt touché d'une belle pitié en faveur de celui qui souffrait. L'idée du malheur d'autrui, alors même qu'il était mérité, lui était insupportable. Selon elle, il aurait fallu abolir les prisons, le Code pénal, les menottes, le fouet, la pauvreté, la maladie et la faim. Il y avait tant de bonté dans ce cœur, qu'il était toujours prêt à oublier même une injure mortelle.

En apprenant l'aventure sentimentale arrivée à Jos, l'impression du major ne fut pas tout à fait conforme à celle de l'ex-fonctionnaire du Bengale, et même son premier mouvement fut peu favorable aux infortunes de notre aventurière.

«La voilà donc revenue sur l'eau, cette petite drôlesse,» répondit-il tout d'abord à Jos.

Il n'avait jamais éprouvé pour Rebecca la plus légère sympathie; loin de là, elle ne lui avait inspiré que de la défiance depuis le moment où les petits yeux perçants et verts de cette jeune intrigante s'étaient arrêtés sur les siens pour s'en détourner ensuite avec une pruderie affectée.

«Cette infernale créature porte le malheur à sa suite et le répand partout où elle va, dit-il, sans autres égards pour mistress Rawdon; qui sait le genre de vie qu'elle a mené depuis que nous l'avons perdue de vue? Que vient-elle faire ici, toute seule, en pays étranger? À d'autres ces histoires de persécution et de tortures! une honnête femme ne manque jamais d'inspirer la sympathie, et d'ailleurs ne quitte point ainsi sa famille. Pourquoi a-t-elle planté là son mari? Je sais qu'il ne valait pas grand'chose et que sa réputation n'était pas meilleure que lui; je n'ai pas oublié les manœuvres de ce chevalier d'industrie pour arriver à dépouiller ce pauvre George. Et puis, lorsqu'ils se sont séparés, n'y a-t-il pas eu à ce propos du bruit et du scandale? Il est venu comme une rumeur de cela à mes oreilles.»

Le major Dobbin, s'échauffant de plus en plus, accablait de ses fâcheux souvenirs la pauvre Rebecca, tandis que Jos faisait de son mieux pour le convaincre qu'elle était digne de tout respect et qu'il fallait voir en elle la plus vertueuse comme la plus persécutée des femmes.

«Je le veux bien, dit le major on diplomate consommé, nous nous en rapporterons à mistress George. Allons de ce pas la consulter. Vous m'accorderez, j'espère, que nous ne pouvons tomber sur un meilleur juge en cette matière.

—Peuh! Emmy! fit Joseph, qui n'était pas alors dans ses moments de tendresse pour sa sœur.

—Eh bien quoi? reprit le major avec vivacité, morbleu! monsieur, c'est la femme qui possède le jugement le plus sensé et le plus fin que j'aie rencontré de ma vie. Je vous le répète, allons de ce pas la trouver; nous lui demanderons ce qu'elle pense d'un rapprochement avec cette femme, et, quelle que soit sa décision, je m'engage à m'y soumettre.»

Ce fourbe abominable de Dobbin croyait dans son for intérieur être sûr d'avance de l'arrêt. Il se rappelait qu'autrefois Emmy avait été, et avec de trop justes motifs, jalouse de Rebecca, et elle ne prononçait jamais son nom qu'avec un frémissement de terreur. Or, une femme jalouse ne pardonne jamais, pensa Dobbin. Ce fut au milieu de ces réflexions que les deux amis arrivèrent auprès de mistress George, qui roucoulait en ce moment de toute la force de son gosier, sous la direction de Mme Strumpff. Quand la maîtresse de chant se fut retirée, Joseph entama la conversation avec le ton solennel qui le quittait rarement:

«Amélia, ma chère, lui dit-il, par mon âme, je viens de faire la plus extraordinaire, oui, la plus extraordinaire rencontre que vous puissiez imaginer: une de vos anciennes amies, une de vos bonnes amies est nouvellement arrivée ici, et je serais bien aise que vous allassiez lui faire visite.

—Faire visite, et à qui donc? demanda Amélia. Prenez garde, Dobbin, vous allez casser mes ciseaux.»

Le major s'était emparé des susdits ciseaux par la petite chaîne à laquelle les dames les suspendent d'ordinaire à leur ceinture, et leur imprimait un mouvement de rotation qui inquiétait vivement Amélia sur leur sort.

«C'est une femme que je ne puis sentir, dit le major d'un ton hargneux, et que vous n'avez aucun sujet d'aimer beaucoup.

—C'est Rebecca, Rebecca, n'est-ce pas? fit Amélia toute rouge et paraissant fort agitée.

—Vous avez deviné; c'est précisément cela,» répondit Dobbin.

Bruxelles, Waterloo, avec leurs souvenirs si amers et si douloureux, se présentèrent à l'esprit de la pauvre femme et soulevèrent dans cette âme sensible une terrible agitation.

«Ne me demandez point à la voir, continua Emmy; il m'est impossible de la voir.

—Je vous l'avais bien dit, fit Dobbin en se retournant vers Jos.

—Ah si vous saviez comme elle est malheureuse, reprit Jos avec une nouvelle insistance. Elle est plongée dans l'indigence la plus complète, sans amis pour la secourir, et elle a été malade à toute extrémité, et enfin son indigne mari a eu l'infamie de l'abandonner.»

Amélia poussa un soupir.

«Elle n'a plus un seul ami au monde, entendez-vous? continua Jos avec une habileté qui avait de quoi surprendre de sa part, elle m'a dit que sa dernière espérance reposait tout entière sur vous. Ah! elle est bien à plaindre, Emmy; sa douleur va presque à la folie, et son histoire m'a vivement touché; oui, je vous le jure sur l'honneur, jamais si cruelle persécution n'a trouvé victime aussi résignée. Sa famille a été bien dure et bien cruelle à son égard.

—Pauvre créature! fit Amélia.

—Faute de trouver un ami qui lui tende la main, elle dit qu'il ne lui reste plus qu'à mourir; et Jos, d'une voix émue et tremblante, continua sur le même ton: Par mon âme, vous savez sans doute qu'elle a déjà essayé de se donner la mort! Elle porte toujours du laudanum avec elle; elle en a une bouteille dans sa chambre.... Une pauvre petite chambre, bien misérable.... dans une maison plus misérable encore.... l'hôtel de l'Éléphant. Elle loge dans les combles; j'ai voulu y aller moi-même.»

Cette dernière particularité n'eut pas l'air de faire grande impression sur Emmy; elle fit même un léger sourire. Peut-être voyait-elle en esprit Jos tout essoufflé gravir les étages successifs.

«Elle est seule, seule en face de son chagrin, reprit-il: le récit des tortures qu'elle a endurées a vraiment de quoi fendre l'âme. Elle a un petit garçon du même âge que Georgy.

—Oui, en effet, reprit Emmy, je crois m'en souvenir; eh bien! après.

—Le plus joli petit ange qu'on puisse voir, reprit Jos dont la sensibilité était en raison de la grosseur, et qui avait été fort ému par l'histoire de Becky; un petit ange qui adorait sa mère, et ces bourreaux ont eu la barbarie de l'arracher à ses bras, et ne lui ont plus jamais permis de le revoir.

—Cher Joseph, s'écria Emmy éclatant en sanglots, courons sur-le-champ auprès d'elle.»

Elle s'élança aussitôt vers sa chambre à coucher, mit son chapeau en toute hâte et revint avec son châle sur le bras, en priant Dobbin de l'accompagner. Le major arrangea le châle sur les épaules d'Amélia, c'était un cachemire blanc qu'il lui avait rapporté des Indes. Il vit bien alors qu'il ne lui restait d'autre parti que celui de l'obéissance, et, offrant son bras, il sortit avec elle.

«C'est au no 92, au quatrième étage,» leur avait dit Jos, qui ne se souciait peut-être plus beaucoup de tenter une nouvelle ascension. Content du succès qu'il venait de remporter, il alla se placer à la fenêtre du salon qui dominait la place où était situé l'hôtel de l'Éléphant, et il put voir Amélia au bras du major, se dirigeant vers la demeure de Becky. Fort heureusement pour elle, elle les aperçut de sa mansarde où elle était à causer et à rire avec les deux étudiants et où l'on ne ménageait pas ses railleries au grand-papa de Becky. Par suite de la remarque qu'elle venait de faire, elle s'empressa de congédier les deux compagnons et de mettre un peu d'ordre dans son petit réduit avant l'arrivée du propriétaire de l'hôtel qui, sachant que mistress Osborne était en grande faveur à la cour du grand-duc, se confondit auprès d'elle en saluts de toutes sortes et voulut l'accompagner jusqu'à l'étage supérieur, s'excusant de la roideur de l'escalier et de l'élévation des marches.

«Ouvrez, s'il vous plaît, ma charmante lady, fit le propriétaire de l'hôtel en frappant à la porte de Becky à laquelle, la veille encore, il n'accordait qu'un madame tout sec, et qu'il avait traitée jusqu'alors avec fort peu de politesse.

—Qu'est-ce?» demanda Becky en passant la tête à demi, puis elle poussa un petit cri.

Elle avait devant elle Emmy tremblant de tous ses membres et Dobbin avec sa grande taille appuyé sur sa canne. Il était là en observateur et prenait le plus grand intérêt à la scène qui allait se passer. Emmy s'élança les bras ouverts au-devant de Rebecca. Elle venait de lui pardonner le passé, l'embrassant avec toute l'effusion du cœur. Et toi, pauvre créature, souillée, depuis quand avais-tu été l'objet d'aussi pures, d'aussi saintes caresses!

CHAPITRE XXXIV.

Amantium iræ.

Tant de franchise et de bonté d'âme ne pouvaient point laisser insensible, quelque pervertie qu'elle fût, celle qui en était l'objet. Elle répondit aux caresses et aux douces paroles d'Emmy par quelque chose qui ressemblait à de la gratitude et par une émotion qui, si elle ne fut pas durable, était du moins sincère. C'était cet adroit mensonge du fils arraché aux bras de sa mère, c'était l'idée de ce déchirant spectacle qui avait rendu à Becky le cœur d'Amélia; ce fut aussi le premier sujet dont s'entretinrent tout naturellement les deux amies.

«Ainsi donc ils vous ont pris votre enfant chéri, disait d'une voix émue la trop candide Amélia; ah! Rebecca, je comprends vos souffrances, je sais ce que c'est que d'être privée de son enfant; aussi je compatis bien à la douleur des mères qui sont affligées d'une aussi pénible séparation. Mais le ciel, qui veille sur nous, vous rendra aussi le vôtre, comme une providence miséricordieuse m'a fait retrouver le mien.

—Mon fils, mon enfant?... Ah! au fait, j'ai eu le cœur déchiré par de bien cruelles angoisses,» répondit Becky tourmentée peut-être par un secret remords.

Becky se sentait mal à l'aise en amassant mensonge sur mensonge en présence de tant de confiance et de simplicité; tel est souvent le triste sort de ceux qui se sont écartés une seule fois du sentier de la vérité. Une première fausseté en entraîne une autre, et l'on roule ainsi de faussetés en faussetés avec la crainte de voir à la fin tant d'impostures découvertes.

«Mes tortures, continua Becky, ont été épouvantables lorsqu'on m'a arraché mon fils. (Il est à regretter qu'à ce moment un cliquetis de la bouteille ne soit pas venu mêler ses gémissements aux siens.) J'ai failli en mourir; j'ai eu une congestion cérébrale, et mon docteur m'avait condamnée; hélas! si j'en ai réchappé, c'était pour me trouver dans l'indigence et le délaissement.

—Quel âge a-t-il? demanda Emmy.

—Onze ans, répondit l'autre.

—Onze ans! reprit la mère de George toute surprise; mais il est de l'âge de Georgy, qui a....

—Ah! c'est pourtant vrai, s'écria Becky qui avait parfaitement oublié toutes les particularités de l'âge du petit Rawdon. Si vous saviez comme le chagrin a bouleversé ma pauvre tête, chère Amélia! Ah, je ne suis plus la même. Il y a des moments où je ne me souviens plus de rien. Rawdy avait onze ans lorsqu'on me l'a enlevé; il était joli comme un ange. Mon Dieu! ayez pitié de moi, je ne le reverrai donc plus?

—Était-il blond ou brun? demanda cette petite niaise d'Emmy. Vous devez avoir conservé de ses cheveux; montrez-les moi, je vous prie.»

Becky eut presque un sourire pour tant de simplicité.

«Un autre jour, chère amie, quand mes bagages seront arrivés de Leipsick que j'ai quitté pour venir ici. J'ai aussi son portrait en médaillon; je l'avais fait faire hélas! dans des temps plus heureux.

—Pauvre Becky! disait Emmy, combien je dois être reconnaissante envers Dieu! Et elle se laissa aller à ses réflexions ordinaires sur la beauté, l'esprit, les qualités de son fils qui n'avait pas d'égal au monde; je vous ferai voir mon fils,» continua-t-elle.

Dans sa pensée elle ne pouvait offrir de plus grande consolation à Rebecca, si quelque chose ici-bas pouvait la consoler.

La conversation se prolongea encore plus d'une heure entre ces deux femmes, et Becky en profita pour faire à son amie un récit circonstancié de son existence depuis qu'elles s'étaient quittées jusqu'à cette époque. Elle lui raconta comme quoi son mariage avec Rawdon avait toujours soulevé dans la famille de son mari les animosités les plus violentes; comme quoi sa belle-sœur, femme artificieuse et passionnée, avait versé contre elle le fiel et le poison dans l'âme de son mari; comme quoi il avait formé de coupables relations qui l'avaient amené à délaisser complétement sa femme. Tandis qu'elle avait tout supporté, la pauvreté, le mépris, la froideur de l'homme qu'elle avait le plus aimé, et tout cela pour l'amour de son fils; enfin, par suite des outrages les plus graves, elle avait été obligée de demander une séparation! Son mari n'avait-il pas eu l'infamie de lui proposer de sacrifier son honneur, afin d'obtenir du marquis de Steyne l'avancement que lui faisait entrevoir à ce prix ce seigneur aussi puissant que corrompu.

Becky débita cette partie dramatique de son histoire avec un accent de pudeur outragée et de vertueuse indignation. À la suite de cette insulte, forcée de fuir le domicile conjugal, elle s'était vue poursuivie par la haine de ce monstre qui avait eu la cruauté de ravir un enfant à sa mère. C'est ainsi que Becky se trouvait pauvre, errante, abandonnée, sans appui, sans ressources.

Emmy accepta sans la moindre défiance l'histoire qui lui fut racontée avec toutes sortes de détails imaginaires. Elle frémissait d'indignation au récit de la conduite du misérable Rawdon, de l'infâme Steyne, et ses yeux exprimaient toute sa sympathie pour Rebecca à chaque nouveau trait des persécutions auxquelles elle avait été en butte de la part de cette noble famille et de son mari. Becky n'en disait point de mal, et ses paroles témoignaient plus de douleur que de colère. Elle avait aimé Rawdon de toutes les forces de son âme, trop passionnément, peut-être, mais enfin il était le père de son enfant. En entendant Becky raconter la scène de l'enlèvement de son fils, Emmy tira son mouchoir de sa poche pour s'essuyer les yeux à la dérobée, et notre petite tragédienne put jouir de l'effet produit sur celle qui l'écoutait par le petit drame qu'elle venait d'inventer.

Le major, fatigué d'attendre la fin de cette conversation dans cet étroit couloir où il heurte sans cesse son chapeau contre les poutres du toit, et ne voulant pas cependant l'interrompre, descend au rez-de-chaussée dans la grande salle commune à tous les habitants de l'hôtel. L'atmosphère de cette pièce est un épais nuage de fumée au milieu duquel, dans la journée, se vide plus d'un verre de bière. Sur une table grasse et noirâtre sont placés des chandeliers de cuivre, garnis d'un bâton de suif et rangés au-dessous des clous qui portent la clef des voyageurs. Emmy avait passé en rougissant à travers ces brouillards flottants, au milieu desquels on trouvait rassemblé un ramassis de gens les plus divers, des colporteurs avec leurs balles, des étudiants qui mordaient après des tartines de beurre et de gros morceaux de viande, des oisifs qui jouaient aux cartes ou aux dominos sur des tables humides de bière, des jongleurs ambulants qui se rafraîchissaient dans l'intervalle de leurs exercices. Tel était le public de cet endroit qui, les jours de fête, se presse dans toutes les auberges allemandes, au milieu de la fumée et du tapage. Le garçon apporta un pot de bière au major qui, tirant un cigare de sa poche, chercha dans la combustion de ce sournois végétal et dans la lecture du journal les moyens de prendre patience jusqu'au moment où il serait rappelé à ses devoirs de cavalier servant.

Hans et Fritz descendirent au même instant le chapeau sur l'oreille, faisant retentir leurs éperons sur les dalles de pierre. Ils avaient des pipes magnifiques ornées de trophées d'armes sculptés. Ils accrochèrent leur clef au no 90, après quoi demandant du beurre, du jambon et de la bière, ils s'assirent à côté du major et se mirent à causer des duels et des défis à boire de l'université de Schoppenhausen, fort renommée par la force des études, et d'où ils arrivaient avec Becky, comme le faisait assez voir leur conversation, afin d'assister aux fêtes du mariage données à Poupernicle.

«La petite fierge d'Erin barait edre en bays de gonnaissance, dit Hans qui savait un peu le français; quand le crand baba s'est en allé il est venu une bétite combadriote à elle, et je les ai entendues pavarder et chacasser ensemble.

—Il faudra prendre des billets pour son concert. As-tu de l'argent, Hans?

—Son concert, son concert; il est dans les brouillards, son concert. Max m'a dit qu'elle en avait annoncé un de même à Leipsick; toute la ville avait pris des billets, et elle est partie sans chanter. Hier, elle racontait dans la voiture que son pianiste était tombé malade à Dresde. D'ailleurs, on ne me fera jamais croire qu'elle soit capable de chanter; sa voix est aussi enrouée que la tienne, ô toi le plus célèbre gosier de l'Allemagne comme entonnoir à bière.

—Enrouée! allons donc! je l'ai entendue fredonner à sa fenêtre une délicieuse petite ballade anglaise, la Rose sur le balcon, et elle n'avait pas l'air d'être enrouée du tout.

—Les soifeurs et les chanteurs ne passent point par la même porte, dit Fritz, dont le nez rouge témoignait assez qu'il aimait mieux faire entrer du liquide dans son gosier qu'en tirer des notes musicales. Ergo, tu feras mieux de ne pas prendre de billets; d'ailleurs, elle a fait d'excellentes affaires au trente-et-quarante la nuit dernière; je l'ai vue qui faisait jouer un petit garçon pour elle. Nous dépenserons notre argent ici, au spectacle, où nous pourrons encore la régaler de vin français et de cognac dans les jardins d'Aurélius; mais quant à lui prendre des billets, je lui en souhaite. N'est-ce pas là ton avis? Garçon! un autre pot de bière!»

Après avoir à plusieurs reprises trempé leurs blondes moustaches dans l'écume de la liqueur dorée, puis ensuite les avoir retroussées d'une façon très-crâne, ils allèrent se mêler aux flots de la populace qui inondait le champ de foire.

Le major qui les avait vus accrocher leur clef au no 90, et n'avait pas perdu un mot de leur conversation, n'eut pas de peine à comprendre qu'il s'agissait entre eux de Becky.

«Voilà cette infernale petite femme, pensa-t-il tout bas, qui se remet à faire des siennes.»

Il se prit à rire en se rappelant ses agaceries d'autrefois et l'essai comique de ses tentatives auprès de maître Jos. Il en avait ri bien souvent avec George, au moment où ce dernier tomba lui-même dans les filets de cette petite Circé quelques semaines après son mariage, et eut avec elle des relations que son camarade soupçonnait, mais qu'il voulut toujours ignorer. William était à la fois, et trop affecté et trop honteux de la conduite de son ami pour chercher à pénétrer ce triste mystère, bien que George y eût fait allusion comme quiconque est tourmenté par la voix du remords. Le matin de la bataille de Waterloo, alors que les deux jeunes officiers, sous une pluie battante, à la tête de leurs compagnies rangées en bataille, suivaient les mouvements des colonnes françaises qui occupaient les hauteurs opposées, George avait dit à Dobbin:

«Je suis bien aise qu'on nous ait enfin donné l'ordre du départ, car je me trouve engagé avec cette femme dans la plus sotte intrigue qui existe. Si je meurs, j'espère qu'Emmy ne saura jamais un mot de cette affaire, et je voudrais pour tout au monde n'avoir pas fait le premier pas.»

William éprouvait une véritable satisfaction à penser que plus d'une fois il avait adouci les regrets de la veuve de George, en lui rappelant qu'Osborne, un peu avant de quitter la vie, après la première journée des Quatre-Bras, lui avait parlé de sa femme et de son père dans des termes pleins de gravité et de tendresse.

Dans ses conversations avec le vieil Osborne, William était revenu souvent sur ces détails, et c'est ainsi qu'il avait réussi à réconcilier le vieillard avec la mémoire de son fils au moment où il allait lui-même sortir de cette vie.

«Oui, se disait Dobbin, cette infernale créature va encore nous tramer quelque intrigue de sa façon. Je voudrais la voir à mille lieues d'ici. Elle porte toujours le malheur à ses trousses.»

Il se livrait ainsi à ses pressentiments et à ses inquiétudes, la tête appuyée sur sa main, la gazette de Poupernicle à la hauteur de son nez, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule avec une ombrelle, et levant les yeux, il aperçut Amélia devant lui.

Cette femme possédait le secret de réduire Dobbin à ses volontés, comme il arrive pour les plus faibles qui finissent toujours par trouver quelqu'un qui leur sert de victime, et elle lui ordonnait d'aller, de venir, le chargeait de ses commissions, enfin il n'était pas au monde de caniche mieux dressé ni plus obéissant. Je crois en vérité qu'il se serait jeté à l'eau si par un beau jour il lui avait pris fantaisie de lui dire: Tiens, Dobbin, va chercher!

«Eh bien! monsieur, lui dit-elle avec un petit mouvement de tête et un salut railleur, c'est comme cela que vous m'avez attendue pour descendre les escaliers.

—Il m'était impossible de me tenir debout dans ce couloir,» lui dit le major d'un air piteux qui avait quelque chose de risible.

Il se leva en même temps, ravi de lui offrir son bras et de trouver l'occasion de sortir de cette atmosphère empestée. Il allait même partir sans penser à payer le garçon, lorsque celui-ci courut après lui et, l'arrêtant sur le seuil de la porte, lui réclama le prix de la bière qu'il n'avait pas consommée. Emmy se mit à rire; elle l'appella mauvais payeur, l'accusa de fuir devant ses créanciers et l'accabla de mille petites railleries autorisées par les circonstances. Jamais elle n'avait été si animée ni si joyeuse, et elle eut rapidement traversé la place du marché. Il lui fallait son frère à l'instant même, et le major riait de cette tendresse subite, car à vrai dire il y avait longtemps qu'il ne l'avait vue si pressée de courir après son cher Jos.

L'ex-fonctionnaire civil était dans le salon du premier étage où il se promenait dans la chambre, rongeait ses ongles et allait sans cesse à la fenêtre pour examiner s'il ne sortait personne de l'hôtel de l'Éléphant, tandis qu'Emmy était renfermée avec son amie, et que le major battait la générale sur les tables graisseuses de la salle commune. Si donc mistress Osborne était pressée de revoir son frère, ce désir était bien partagé.

«Eh bien? lui demanda-t-il du plus loin qu'il l'aperçut.

—Hélas! répondit Emmy, elle a eu beaucoup à souffrir.

—Par mon âme, je le crois bien, dit Jos, dont les joues frémissaient ni plus ni moins qu'une gelée au rhum.

—On pourrait lui donner la chambre de Paym, reprit Emmy, et Paym ira coucher à l'étage supérieur.»

Paym était une gouvernante anglaise, d'un certain âge, spécialement attachée au service de mistress Sedley, à laquelle M. Kirsch, comme le lui prescrivaient son devoir et sa position, avait le soin de faire sa cour, et que George s'amusait à effrayer par des histoires de voleurs et de revenants. Toutes ses journées se passaient à grogner, et tous les matins en habillant sa maîtresse elle lui signifiait sa résolution irrévocable de partir le lendemain pour son village natal de Clapham.

«Elle prendra la chambre de Paym, dit Emmy.

—Eh quoi! vous songeriez à loger cette femme sous le même toit que vous? s'écria le major en bondissant.

—Mais sans doute, dit Amélia de l'air le plus candide du monde; ce n'est pas la peine de vous fâcher, major Dobbin, et de vous en prendre à notre mobilier. Il est tout naturel que nous la prenions avec nous.

—Tout naturel, mon cher, dit Joseph à son tour.

—La pauvre créature a passé par tant d'épreuves! continua Emmy: son banquier, qui fait faillite et disparaît; son mari, ce misérable, ce monstre qui l'abandonne et lui enlève encore son enfant,—en même temps Emmy avançait le poing avec une expression menaçante et résolue qui enthousiasma le major;—enfin cette pauvre créature, délaissée, en est réduite maintenant à donner des leçons de chant pour gagner sa subsistance, et nous aurions la cruauté de ne pas la prendre avec nous?...

—Prenez de ses leçons tant qu'il vous plaira, reprit le major avec la même animation; mais ne la recevez pas dans votre appartement. Je vous en supplie, ne le faites point.

—Peuh! fit Jos en haussant les épaules.

—Comment! vous, toujours si bon, si généreux, toujours si dévoué en toute occasion; je ne vous comprends pas, William, reprit Amélia s'animant à son tour. N'est-ce pas le moment de lui tendre la main alors que le malheur l'accable et de lui rendre service. Elle serait ma plus ancienne amie, et je ne....

—Elle n'a pas toujours été votre amie,» dit le major Dobbin, irrité de cette résistance.

Cette allusion était trop dure; Emmy lança au major un regard plein de dignité.

«C'est mal, c'est bien mal, lui dit-elle, ce que vous faites là, major Dobbin.»

Puis, après ces paroles, elle se retira d'un pas ferme et majestueux, et alla cacher dans sa chambre l'offense dont elle se croyait blessée.

«Me rappeler un pareil souvenir! dit-elle lorsqu'elle eut fermé la porte; il y a de la cruauté de sa part à rouvrir une blessure qui m'a tant fait souffrir. Ah! c'est bien mal à lui! Si je l'avais oublié, devait-il m'en faire souvenir? Non, non, certainement.» En même temps, elle regardait le portrait de son mari suspendu, comme à l'ordinaire, à son chevet, et au-dessous celui de son fils. «Et quand j'y pense, c'est lui-même qui a tout fait pour me prouver que ma jalousie était injuste et aveugle et que vous étiez au-dessus de tout reproche, ô vous qui maintenant me regardez du haut du ciel!»

Suffoquée d'indignation, elle parcourait à grands pas sa chambre et fut enfin s'appuyer sur le bois du lit au-dessus duquel était suspendue la petite miniature de son mari. Elle resta pendant longtemps à le contempler sans en détacher ses regards, et dans les yeux du portrait elle croyait voir une expression de reproche qui lui paraissait redoubler à mesure qu'elle le contemplait davantage. Tous les vieux souvenirs de ce premier amour se pressaient en foule dans son esprit et sa blessure à peine cicatrisée se rouvrait avec des douleurs plus vives. Le courage manquait à Emmy pour supporter les reproches qui semblaient lui venir de la peinture; c'était trop pour ses forces, c'était plus que n'en pouvait supporter cette âme timorée.

Pauvre Dobbin! pauvre William! une seule parole a renversé l'ouvrage de bien des années. L'édifice péniblement élevé par tant de constance et de dévouement a été détruit par un seul mot; un seul mot a dissipé ses espérances et lui enlève ce cœur qui était la conquête et la récompense d'une vie d'abnégation.

Bien que William eût pu lire dans les regards d'Amélia qu'une crise allait avoir lieu, il n'en continua pas moins à supplier Sedley de se tenir sur ses gardes à l'égard de Rebecca, et, avec une énergie sans égale, il insista pour que Jos ne donnât point asile à Rebecca. Jos devait commencer par prendre quelques renseignements sur son compte, et le major lui dit à cette occasion de quelle manière il avait appris l'existence qu'elle menait au milieu de joueurs et de gens mal famés, et rappela le mal qu'elle avait fait jadis. N'était-ce pas elle qui, de concert avec Crawley, avait précipité le pauvre George à sa ruine? De son propre aveu, elle était séparée de son mari et peut-être pour d'autres motifs que ceux qu'elle mettait en avant; en somme, ce serait une fâcheuse société pour sa sœur, qui n'entendait rien aux affaires du monde. William, en conséquence, avec toute l'éloquence dont il était capable et avec une énergie inaccoutumée, suppliait Jos de fermer sa porte à Rebecca.