CHAPITRE VII.

La nature prise sur le fait.

Il nous faut maintenant faire un retour sur nos pas pour savoir ce qu'il est advenu de quelques-unes de nos connaissances que nous avons laissées dans l'Hampshire, de ces honnêtes personnes dont les espérances furent si cruellement déçues en ce qui concernait l'héritage de leur vieille parente miss Crawley. Bute Crawley avait compté sur trente mille livres sterling pour sa part dans les biens de sa sœur: quel ne fut pas son désappointement lorsque, au lieu de cette somme, il dut se contenter de cinq mille livres, qui, après avoir servi à payer ses dettes et celles de son fils à l'Université, ne laissèrent pas grand'chose à partager entre ses quatre filles. Mistress Bute ne se douta jamais, ou, du moins, ne voulut jamais convenir que son humeur acariâtre et despotique avait été pour beaucoup dans la fâcheuse issue de cette affaire. Elle prenait le ciel à témoin qu'elle n'avait négligé rien de ce qu'il était humainement possible de faire pour s'assurer cet héritage. Était-ce sa faute si elle manquait de cette souplesse et de cette hypocrisie dont son neveu Pitt Crawley avait une si grande habitude? Du reste, cette bonne créature lui souhaitait toutes sortes de prospérités possibles dans la jouissance de ce bien mal acquis.

«Cet argent du moins ne sortira pas de la famille, disait cette charitable dame à son mari. Vous pouvez bien être assuré que Pitt ne le dépensera jamais. L'Angleterre n'a jamais rien produit de plus ladre et de plus avare. C'est toujours du vice, bien que sous une autre forme que chez cet avaleur de tout bien, cet abominable Rawdon.»

Les premiers mouvements de sa mauvaise humeur une fois passés, Mistress Bute s'occupa de tirer le meilleur parti possible de la fortune délabrée à la tête de laquelle elle se trouvait. Elle adopta un large système de réforme et d'économie, apprit à ses filles à supporter leur pauvreté avec une âme patiente et résignée, inventa mille ingénieuses supercheries pour dissimuler son état de gêne, et quelquefois pour s'y soustraire, elle promenait ses filles dans tous les bals et réunions publiques du voisinage, avec un courage digne d'un meilleur sort. Jamais l'hospitalité n'avait été si brillante au presbytère que depuis l'ouverture de la succession de Miss Crawley. Au train de vie qu'on menait dans cette maison, personne n'aurait pu se douter de la déception que la famille avait eu à subir dans ses espérances: on ne supposait pas, en voyant mistress Bute de toutes les fêtes des alentours, que chez elle elle était dans la gêne et presque réduite à mourir de faim. Jamais ses demoiselles n'avaient étalé un tel luxe dans leurs toilettes; elles ne manquaient pas une des réunions de Winchester et de Southampton; elles avaient des billets pour tous les bals donnés à l'occasion des courses de chevaux ou des régates de Cowes. Leur voiture, traînée par un attelage qui quittait la calèche pour la charrue, était sans cesse à courir la grande route. Comment ne pas croire, en présence de pareils faits, que cette tante, dont on ne prononçait le nom en public qu'avec la plus tendre et la plus respectueuse gratitude, n'eût légué aux quatre sœurs une fortune colossale.

C'est là une manière de mentir fort commune en ce monde de vanités, et ceux qui la pratiquent, loin d'en avoir la conscience plus chargée, se regardent au contraire comme ayant fait une action méritoire et digne d'éloges. Mistress Bute du moins le pensait ainsi. À ses yeux c'était le moyen le plus sûr pour arriver à avoir un jour sa place dans le calendrier. N'était-il pas en effet fort édifiant pour les étrangers de voir le bonheur qui régnait dans cette heureuse famille! Ses filles étaient des jeunes personnes si naturelles, si aimantes, si bien élevées! Martha peignait les fleurs dans la perfection, et l'on voyait de ses tableaux dans toutes les ventes de bienfaisance du comté. Emma était le rossignol de la famille, et ses vers, imprimés dans la Vedette de l'Hampshire, faisaient la gloire de la colonne réservée aux poëtes. Fanny et Mathilde chantaient des duos que leur mère accompagnait au piano, tandis que les deux autres sœurs, se tenant enlacées par la taille, les écoutaient avec le ravissement d'une vive et pieuse tendresse. Mais personne n'assistait aux répétitions particulières de ces duos, alors que leur mère forçait impitoyablement ses filles à tambouriner un certain nombre d'heures par jour sur le piano. Bref, mistress Bute tâchait de faire bonne contenance en présence de sa mauvaise fortune, et par ses efforts héroïques réussissait tout au moins à sauver les apparences.

Sous ce rapport elle se conduisait du moins en tout point en bonne et excellente mère qui veut assurer l'établissement de ses filles, et certes il n'y avait là aucun reproche à lui adresser. Elle recevait chez elle les canotiers de Southampton, les clercs de la cathédrale de Winchester, et enfin les officiers du régiment. Elle s'efforçait aussi d'attirer dans ses filets les jeunes avocats aux assises, encourageait fortement Jim à lui amener ses compagnons de chasse. Que ne ferait pas une mère pour le bien des chers objets de sa tendresse?

Entre une femme de si haute vertu et le baronnet réprouvé, que pouvait-il y avoir encore de commun? En conséquence, il y eut rupture complète entre les deux frères. Il est vrai de dire que tout le comté était brouillé avec le baronnet, dont la vie n'était plus qu'une longue suite de scandales. L'aversion de sir Pitt pour la compagnie des honnêtes gens n'avait fait que croître avec les années. La grille du parc ne s'ouvrit plus à la voiture d'aucun homme digne d'estime et de considération, après la visite de noces que M. Pitt et lady Jane vinrent faire au baronnet.

Cette visite resta dans leur esprit comme un triste et douloureux souvenir auquel ils ne pensaient jamais qu'avec un secret sentiment d'horreur. Pitt pria sa femme de ne plus en parler devant lui, et lorsqu'il lui exprima cette volonté, sa voix et sa figure avaient une expression extraordinaire. Tous les renseignements qu'on a pu recueillir à ce sujet viennent de mistress Bute, qui, par des moyens à elle, parvint à se mettre au courant de tous les détails de la réception faite par sir Pitt à son fils et à sa bru.

À peine la voiture des jeunes époux, dans tout l'éclat de sa fraîcheur, eut-elle franchi l'entrée de la grande avenue, que M. Pitt s'aperçut, avec un sentiment de contrariété et presque de mauvaise humeur, que d'immenses trouées avaient été faites dans les deux rangées d'arbres qui bordaient l'allée, et que, sans respect pour le droit de propriété que M. Pitt avait sur eux, le vieux baronnet les taillait et les coupait d'après les inspirations de son caprice. Tout dans le parc offrait à l'œil l'aspect de la ruine et de la désolation: les allées étaient mal entretenues et semées d'ornières profondes où la voiture, en s'enfonçant, faisait jaillir la boue tout autour d'elle. Les abords de la terrasse et les gradins du perron étaient couverts d'une mousse noirâtre; les corbeilles de fleurs, garnies autrefois des plantes les plus rares, étaient maintenant envahies par les mauvaises herbes. Les volets, livrés au souffle des vents, en suivaient la direction sur toute la façade de la maison. Ce ne fut qu'après plusieurs coups de sonnette désespérés que la porte du château s'ouvrit enfin. Les visiteurs purent apercevoir une espèce de dame en rubans gravissant l'escalier de chêne noir au moment où Horrocks introduisait l'héritier de Crawley-la-Reine et sa jeune épouse dans la demeure de ses ancêtres. Il les conduisit au cabinet de sir Pitt, comme on appelait cette pièce. Lady Jane et sir Pitt, à chaque pas qu'ils faisaient, se sentaient presque suffoqués par une forte odeur de tabac. Sous forme d'excuses, maître Horrocks glissa en passant que sir Pitt était repris de ses douleurs et souffrait beaucoup de ses reins.

Le susdit cabinet avait vue sur l'entrée du parc. Sir Pitt, de l'une des fenêtres qu'il venait d'ouvrir, avait engagé un bruyant dialogue avec le postillon et le domestique de son fils qui faisaient mine de décharger les bagages.

«Ne touchez pas à ces paquets, leur criait-il en leur faisant signe du bout de la pipe qu'il tenait à la main. C'est une simple visite, ne le voyez-vous pas, imbéciles que vous êtes. Holà! voilà un cheval qui a la jambe bien abîmée; conduisez-le à l'auberge de la Tête couronnée, pour qu'on la lui frotte un peu.

—Eh bien! Pitt, comment va cette santé, mon cher? Hé! hé! vous venez voir si la vieille carcasse de votre père est encore debout. À la bonne heure, ma belle enfant, vous avez une petite mine un peu plus gentille que les joues parcheminées de votre respectable mère. Allons, venez embrasser le vieux Pitt comme une petite fille bien sage.»

Cette caresse, qui sentait le tabac, faite avec une bouche hérissée d'une barbe de huit jours, ne fut pas des plus agréables pour la jeune femme, qui ne savait où elle en était. Elle se souvint heureusement fort à propos que son frère Southdown portait des moustaches et fumait des cigares, ce qui l'aida à supporter plus facilement les embrassades du baronnet.

«Allons, je vois que Pitt a pris du ventre, dit celui-ci après avoir donné à lady Jane cette marque de tendresse dont elle se fût bien passée; eh bien! ma chère, votre mari vous lit sans doute ses sempiternels sermons? le centième psaume de l'hymne du soir, n'est-ce pas cela, maître Pitt? Allez donc, Horrocks, vite un verre de Malvoisie et un gâteau pour lady Jane. Qu'avez-vous à rester là tout ébahi, comme un cochon dressé pour le roussir. Je ne vous engage pas à passer quelques jours avec moi; vous vous ennuieriez trop, et vous ne m'amuseriez pas beaucoup; un vieux racorni comme moi a des habitudes auxquelles il tient, et moi, je passe ma vie entre ma pipe et mon trictrac.

—Je sais jouer aussi au trictrac, dit lady Jane avec un sourire; j'y faisais la partie de mon père et celle de miss Crawley. N'est-ce pas, mistress Crawley?

—Lady Jane pourrait jouer avec vous à ce jeu qui semble avoir toutes vos prédilections, repartit Pitt d'un ton toujours solennel.

—N'importe, ce n'est pas là une raison pour que vous vous installiez ici; non, non. Allez à Mudbury, où mistress Riencer sera enchantée de vous recevoir, ou bien à la cure, où Bute vous offrira à dîner. Il sera ravi de vous voir, j'en suis sûr; il vous a une si grande obligation de lui avoir soufflé l'héritage de la tante. Ah! ah! vous aurez là de quoi boucher les trous du château quand j'aurai descendu la garde.

—Je me suis aperçu, monsieur, dit Pitt avec son arrogance habituelle, que vos gens ont fait un assez gros abattis des arbres du parc.

—Oui, le temps est superbe et bien agréable pour la saison, répondit sir Pitt devenu sourd comme par enchantement. Je me fais bien vieux, Pitt, si vous saviez. Le ciel vous accorde encore de longues années, mais vous n'êtes pas loin vous-même de la cinquantaine. Du reste, il ne les porte pas mal, n'est-ce pas, ma gentille lady Jane. C'est pieux, c'est sobre, enfin ça mène une vie exemplaire. Regardez-moi, je ne suis pas bien loin des quatre-vingts.»

Il se mit à rire, prit une prise de tabac, fit des agaceries à lady Jane et lui serra la main. Pitt chercha vainement à ramener la conversation sur la coupe des arbres. Le baronnet devenait sourd au même instant.

«Hélas! je me fais bien vieux, et mon lombago m'a fait bien souffrir cette année. Je n'ai plus longtemps à passer ici-bas; je suis bien aise que vous soyez venus me voir tous les deux. Votre figure me plaît, lady Jane; on ne trouve point dans vos traits les airs dédaigneux et insolents des Binkie; je veux vous donner, pour quand vous irez à la cour....»

Il se dirigea en même temps, non sans avoir d'abord prêté l'oreille, vers un chiffonnier dont il tira un écrin renfermant des bijoux de quelque valeur.

«Prenez, ma chère, dit-il à lady Jane, cela a appartenu à ma mère et n'a été porté que par ma première femme, la fille du quincaillier n'y a jamais touché, aussi vrai que je vous le dis, mais prenez et cachez vite.»

Au moment où il mettait l'écrin dans la main de sa bru et poussait le tiroir du chiffonnier, Horrocks entrait portant un plateau de rafraîchissements.

«Qu'avez-vous donné à la femme de Pitt, dit la femme aux rubans lorsque Pitt et lady Jane eurent pris congé du vieillard.»

Cette femme n'était autre que miss Horrocks, la fille du sommelier, objet de scandale pour tout le comté; en un mot, la châtelaine de nouvelle création établie en souveraine à Crawley-la-Reine.

La faveur dont jouissait au château la dame aux rubans avait excité le mécontentement et le blâme de la famille et de tout le comté. La dame aux rubans avait un compte ouvert à la succursale de la caisse d'épargnes, située à Mudbury; la dame aux rubans allait en voiture à l'église, se réservant pour elle seule l'usage des chevaux qui avaient fait pendant longtemps le service des domestiques du château: un simple mouvement de son caprice suffisait pour décider du renvoi de ceux-ci. Le jardinier écossais resté en possession du potager, se montrait très-fier de ses espaliers et de ses serres chaudes et se faisait un assez joli revenu du produit de la vente des fruits et des légumes au marché de Southampton; mais un beau matin, ayant trouvé la dame aux rubans occupée à dévorer ses pêches sur ses espaliers, il reçut une paire de soufflets en réponse à quelques observations qu'il présentait au sujet de ces atteintes portées à sa propriété. Lui, sa femme, ses enfants, tous les braves serviteurs de Crawley-la-Reine n'eurent d'autre parti à prendre que de faire leurs paquets et d'abandonner au pillage ces jardins jusqu'alors si bien entretenus; les mauvaises herbes commencèrent à croître tout à leur aise. Le parterre de la pauvre lady Crawley fut dévoré par les ronces et les épines. Il ne restait dans la vaste cuisine du château que deux ou trois domestiques tout grelottant de froid. L'écurie et l'office transformés en une espèce de solitude et ouverts à tous les vents, tombèrent en ruines. Sir Pitt passait ses nuits à se divertir avec Horrocks son sommelier, et pendant le jour il se querellait avec ses agents et dans ses lettres accablait d'injures ses fermiers, ou s'occupait lui-même de sa correspondance. Les gens de loi, les baillis qui avaient à traiter avec lui ne trouvaient accès dans le sanctuaire que par la faveur spéciale de la dame aux rubans, qui leur servait d'introductrice auprès du baronnet; c'est ainsi que mille soucis venaient assiéger sir Pitt; que les embarras les plus compliqués lui surgissaient de toute part.

M. Pitt, l'homme d'ordre et d'étiquette par excellence, ne pouvait voir qu'avec un sentiment d'horreur ce renversement de toutes les convenances. La crainte d'apprendre que l'effroyable dame aux rubans était devenue sa belle-mère, ne lui laissait plus un jour de tranquillité. Depuis la visite que nous venons de rapporter, la comtesse de Southdown fit plusieurs tentatives pour introduire dans le château les traités les plus émouvants et les plus capables de faire blanchir de terreur la tête de ce vieux réprouvé. Mistress Bute, au milieu de la nuit, allait à sa croisée pour voir si le ciel ne s'illuminait pas des rouges clartés de l'incendie dans la direction du château de Crawley. Sir G. Wapshot et sir H. Fuddleston, les vieux amis du baronnet, ne voulaient plus siéger avec lui aux assises et se détournaient de lui dans les rues de Southampton, quand ce vieux suppôt de la débauche les rencontrait et leur tendait la main. Mais rien n'y faisait, il rengainait sa poignée de main et s'en allait en riant aux éclats. Les brochures de lady Southdown avaient aussi le don d'exciter au plus haut point son hilarité. Il se moquait de ses fils, du monde, enfin de la dame aux rubans, quand par hasard elle se fâchait, ce qui arrivait encore assez souvent.

Miss Horrocks, une fois installée comme gouvernante dans le manoir de Crawley-la-Reine, traita ses anciens compagnons de service avec un despotisme intolérable. Tous les serviteurs l'appelaient m'ame par abréviation de madame. Une petite fille qu'elle-même avait prise à son service, s'obstinait seule à l'appeler milady, ce qui n'avait aucunement l'air de formaliser la gouvernante.

«Des ladies; eh! mon Dieu, il y en a de tous les numéros, Esther,» disait miss Horrocks en réponse à cette flatterie de sa subalterne.

Elle exerçait ainsi un pouvoir illimité en toute occasion et sur toutes personnes, et renchérissait peut-être encore à l'égard de son père, lui disant de ne point se laisser aller à tant de familiarité dans ses rapports avec la dame d'un baronnet.

Elle étudiait souvent dans le jour son rôle de châtelaine, à sa grande satisfaction personnelle et au grand divertissement de sir Pitt qui se tenait les côtes en voyant les airs et les grâces qu'elle se donnait; et en effet rien n'était plus risible et plus voisin de la caricature que ses mignardises aristocratiques. Le baronnet, pour qui ces prétentions à l'élégance n'étaient qu'une comédie des plus bouffonnes, lui faisait mettre les habits de cour de la première lady Crawley, et lui affirmait, de manière à ne laisser aucun doute à miss Horrocks à cet égard, que ce costume lui allait à ravir, et qu'il n'y avait plus qu'à aller la présenter à la cour dans sa voiture à quatre chevaux.

Miss Horrocks s'était emparée de la défroque des deux défuntes, et coupait et taillait dans ce monceau de chiffons, ce qu'elle croyait pouvoir convenir à sa figure. Elle aurait bien voulu prendre aussi possession des joyaux et des bijoux des dames qui l'avaient précédée; mais le vieux baronnet les avait renfermés dans un tiroir dont elle n'avait pu obtenir la clef, en dépit de toutes ses caresses et de toutes ses flatteries.

Quelque temps après le départ de cette honnête personne, il trouva au château un cahier de brouillon sur lequel elle s'exerçait dans l'art calligraphique en général et dans le tracé de son nom en particulier; sur chaque page on pouvait lire: Lady Crawley, lady Betsy Horrocks, lady Élisabeth Crawley, etc., etc.

Bien que les dignes habitants du presbytère ne vinssent jamais à Crawley-la-Reine, et semblassent fuir le vieux païen qui en rendait les murs témoins de ses forfaits, ils savaient néanmoins les moindres détails de ce qui s'y passait, et chaque jour s'attendaient à quelque catastrophe dont miss Horrocks n'avait pas un moins vif pressentiment. Mais, hélas! le diable s'en mêla et lui enleva la récompense que méritaient un dévouement si désintéressé, une vertu si immaculée!

Un jour, le baronnet surprit Sa Seigneurie, comme il l'appelait par dérision, devant une vieille épinette enrouée, restée fermée depuis le temps où Becky Sharp y avait joué ses quadrilles. La dame aux rubans tapait les touches avec une gravité imperturbable et hurlait de toute la force de ses poumons, en croyant imiter les chants qu'elle avait jadis entendus. La petite fille de cuisine, qu'elle avait fait entrer dans la maison, se tenait auprès de sa maîtresse, ayant l'air de prendre un très-grand plaisir à cette opération musicale, et faisait aller et venir sa tête en poussant de temps à autre des exclamations admiratives.

«Mon Dieu, m'ame, qu'c'est beau! que c'est bien!»

Un flatteur de grande maison n'aurait pas mieux fait son métier.

Ce petit tableau excita, comme d'habitude, l'hilarité du baronnet. Le soir, il en parla plus de vingt fois dans son tête-à-tête avec son majordome. Miss Horrocks, très-loin d'être charmée de ce récit, tambourinait sur la table en guise d'épinette. Quant à sir Pitt, il hurlait à faire crouler les murs pour donner une idée de la puissance vocale de miss Horrocks; et comme une si belle voix ne devait point rester inculte, il promettait à la modeste demoiselle des maîtres de chant, chose qui paraissait toute naturelle à celle-ci. Sir Pitt se montra, du reste, ce soir-là, fort gaillard et fort dispos. Il fit avec son sommelier une énorme consommation de grogs, et ne se retira dans sa chambre qu'à une heure fort avancée.

Une demi-heure après, toute la maison était en révolution. On voyait les lumières passer rapidement devant les fenêtres et illuminer successivement les vastes salles du château désert, dont le seigneur n'occupait d'ordinaire que deux ou trois pièces au plus. Pendant cette agitation qu'il était facile de constater du dehors, un homme à cheval galopait sur la route de Mudbury pour aller y chercher le docteur. Et pendant ce temps, ce qui prouve avec quel soin l'excellente mistress Bute Crawley se tenait toujours au courant de ce qui se passait au château, on pouvait voir, accourant du presbytère au château, le père, la mère et le fils.

Ils traversèrent la cour d'honneur, la salle à manger aux antiques boiseries, où se trouvaient sur une table trois grands verres et une bouteille naguère encore pleine de rhum, et qui venait de servir à la dernière orgie de sir Pitt. Franchissant rapidement cette enfilade de pièces, ils se dirigèrent vers le cabinet dont nous avons parlé, où ils trouvèrent miss Horrocks, qui, d'un air tout inquiet, cherchait au milieu d'un gros trousseau de clefs celles qui allaient aux serrures des bureaux et des commodes. Le trousseau tomba à terre, et la demoiselle aux rubans poussa un cri de terreur quand elle vit se dresser devant elle la petite mistress Bute, dont les yeux lançaient des éclairs de dessous les ténèbres de sa capote.

«Eh bien! James vous êtes témoin! vous êtes témoin, monsieur Crawley! s'écriait mistress Bute en désignant du doigt la coupable, dont l'air effaré témoignait assez des mauvaises intentions.

—Il me les a données! il me les a données! criait-elle de toutes ses forces.

—Il vous les a données, misérable créature! reprenait mistress Bute sur un ton non moins élevé. Vous pourrez attester, messieurs, que nous avons trouvé cette femme, capable de toute espèce de mal, en train de crocheter les meubles de votre frère. Je vous l'avais toujours dit qu'elle devait, tôt ou tard, finir par la potence.»

Betsy Horrocks, en proie à la plus vive terreur, s'affaissa sur elle-même et se mit à sangloter; mais ceux qui savent ce que vaut la charité de certaines femmes n'ignorent point qu'elles ne sont point pressées de pardonner, et que l'humiliation de leur ennemie est un véritable triomphe pour elles.

«Sonnez, James, disait mistress Bute, sonnez jusqu'à ce que l'on vienne.»

Les trois ou quatre domestiques qui restaient dans cette maison déserte accoururent au bruit redoublé de la sonnette.

«Mettez cette misérable au cachot, leur dit l'énergique petite femme, nous l'avons surprise en flagrant délit de vol. Vite, monsieur Crawley, dressez le procès-verbal. Vous, Beddoes, dès demain vous la conduirez à la prison de Southampton.

—Ma chère, dit le recteur transformé en magistrat, je vous ferai remarquer que....

—Est-ce qu'il n'y a point ici de menottes, continua mistress Bute frappant du pied avec ses sabots. Autrefois il y avait ici des menottes. Où est l'abominable père de cette plus abominable fille?

—Il me les a données, criait toujours la pauvre Betsy, n'est-ce pas, Esther? oui!... sir Pitt, n'est-ce pas?... il me les a données.... vous savez.... le lendemain de la foire de Mudbury. Je n'en ai que faire du reste; reprenez-les, si vous croyez qu'elles ne soient pas à moi.»

Cette malheureuse tira alors de sa poche une énorme paire de boucles de souliers; c'était une imitation en faux et la chose qui avait le plus excité sa convoitise parmi toutes les autres qu'elle avait trouvées dans le tiroir du secrétaire.

«Juste ciel? Betsy, d'où avez-vous tiré tous les méchants contes que vous inventez là, répondait Esther, sa créature; pourquoi vouloir en imposer à Mme Crawley, à cette bonne et excellente Mme Crawley, et à notre révérend ministre. (Elle accompagna ces paroles d'un salut.) Ah! vous pouvez fouiller dans mes poches, m'ame, vous n'y trouverez que mes clefs; soyez tranquille, c'est que, voyez-vous, je suis une honnête fille au moins, quoique née de parents pauvres; ils vivent de leur travail, savez-vous bien; si vous trouvez tant seulement sur moi un pauvre petit morceau de dentelle ou de soie, je veux bien ne jamais remettre les pieds à l'église.

—Vos clefs, pécheresse endurcie, créature réprouvée! hurlait la vertueuse petite dame toujours abritée sous sa capote.

—Voici une chandelle, m'ame, voulez-vous venir voir dans ma chambre, et visiter toutes les commodes dans celle de la gouvernante? c'est là qu'il s'en trouve un tas d'affaires, reprit de plus belle la petite Esther, continuant toujours ses saluts.

—Silence, je vous prie. Je connais parfaitement la chambre qu'occupe cette créature. Mistress Brown, ayez l'obligeance de m'accompagner; vous, Beddoes, vous m'en répondez, et vous, monsieur Crawley, allez vite là haut voir si on n'assassine pas votre malheureux frère.»

Après ces dernières paroles, mistress Bute saisit le flambeau, et, escortée de mistress Brown, se dirigea vers la susdite chambre, qu'elle connaissait, en effet, fort bien. Quant à Bute, il monta l'escalier et trouva le docteur de Mudbury occupé, avec Horrocks au comble de l'émoi, autour du seigneur du château étendu sans mouvement dans son fauteuil, et cherchant à le rappeler à la vie à l'aide d'une saignée.

Le matin, de bonne heure, par les soins de la femme du ministre, une estafette fut dépêchée à M. Pitt Crawley. Cette excellente dame s'était attribué la haute direction de toutes les mesures à prendre dans les circonstances actuelles et avait veillé le vieux baronnet pendant toute la nuit. On était parvenu, avec beaucoup de difficultés, à lui rendre comme un souffle de vie, il ne pouvait plus parler, mais du moins il semblait reconnaître son monde. Mistress Bute restait à son chevet avec un courage vraiment héroïque. On eût dit qu'elle était forte à pouvoir se passer de sommeil. Ses yeux noirs restaient tout grands ouverts, tandis que le docteur ronflait du meilleur cœur dans son fauteuil. Horrocks avait fait des efforts désespérés pour maintenir contre elle son autorité; mais mistress Bute le traita d'ivrogne et de débauché, lui enjoignit de déguerpir au plus vite de la maison, et le menaça, s'il avait le malheur de s'y montrer de nouveau, de le faire transporter à Botany-Bay avec son abominable fille.

Intimidé par la résolution du ton et des gestes de mistress Bute, il se glissa jusqu'à la pièce boisée où M. James, après s'être assuré qu'il n'y avait plus de liquide dans la bouteille placée sur la table, ordonna à M. Horrocks d'en apporter une autre avec des verres propres; le ministre et son fils prirent alors place pour fêter la nouvelle venue, après quoi ils enjoignirent à Horrocks de leur remettre les clefs et de gagner la porte par le plus court chemin.

En présence d'un ordre aussi catégorique, Horrocks pensa que ce qu'il avait de mieux à faire était de remettre les clefs. Puis avec sa fille il délogea sans tambours ni trompettes, profitant des ténèbres de la nuit.

Telle fut la fin de la puissance et de la grandeur de ces deux honnêtes personnes dans le château de Crawley-la-Reine.

CHAPITRE VIII.

Rentrée de Rebecca dans le manoir de ses ancêtres.

L'héritier des Crawley arriva au château peu après cette première alerte, et l'on peut dire que dès lors il commençait y régner en maître. Le vieux baronnet survécut quelques mois encore à cette attaque, mais sans recouvrer assez complétement l'usage de la pensée et de la parole pour que l'autorité ne fût pas dès lors dévolue tout entière à son fils aîné. Sir Pitt, depuis longues années, empruntait sans cesse sur hypothèques, c'était autour de lui comme une armée de gens d'affaires; chaque jour il avait avec ses fermiers des disputes qui ne manquaient jamais d'aboutir à des procès; et quant à ces derniers, il les comptait par centaines: procès avec la compagnie des mines, procès avec la compagnie des Docks, procès avec tous ceux qui avaient avec lui le plus petit rapport. Sortir de tous ces embarras, voir clair dans ce chaos était une tâche vraiment digne de l'esprit d'ordre et de persévérance de l'ex-attaché à la cour de Poupernicle. Il se mit donc à la besogne avec la plus louable énergie.

Toute sa famille vint s'établir à Crawley-la-Reine, y compris même lady Southdown. Dans son ardeur de prosélytisme, elle comptait convertir tous les habitants de la cour à la barbe du ministre, et élever à côté de lui une chaire à ses prédicateurs dissidents, en dépit des fureurs de mistress Bute. Sir Pitt n'ayant point disposé de la survivance à la cure de Crawley-la-Reine, lady Southdown comptait bien, le ministre actuel une fois mort, en prendre la haute direction et faire remplir la place vacante par un de ses jeunes protégés. Notre diplomate la laissait faire à son aise tous ses petits arrangements, et restait aussi impénétrable que la statue du Silence.

Les terribles menaces de mistress Bute contre miss Betsy Horrocks en restèrent là; elle fut, ainsi que ses rubans, dispensée d'aller faire visite à la prison de Southampton. Elle quitta le château pour un cabaret du village, Aux armes des Crawley, qu'Horrocks avait précédemment pris à loyer du baronnet. L'ex-sommelier ayant ensuite, avec ses économies, acheté quelques immeubles, finit par avoir une voix aux élections. Celle du ministre et de quatre voisins, se joignant à celle-là, formaient le collége électoral envoyant au parlement les deux membres pour représenter Crawley-la-Reine.

Il s'établit bientôt une échange de politesses entre les dames du presbytère et celles du château. Il n'est ici question que de lady Jane, car pour ce qui concerne lady Southdown, ses entrevues avec mistress Bute dégénéraient toujours en vraies batailles, si bien que ces deux dames finirent par éviter mutuellement de se rencontrer. Sa seigneurie s'enfermait dans sa chambre quand la cure venait rendre visite au château. M. Pitt n'était peut-être pas trop fâché, au fond, de se sentir de temps à autre soulagé de la présence de sa belle-mère.

La famille des Binkie était sans aucun doute à ses yeux la plus recommandable de l'Angleterre par sa noblesse et son bon sens; mais les airs d'autorité qu'affectait lady Southdown, finissait par le fatiguer et lui peser. Il était sans doute très-flatteur pour sa personne de passer encore pour un jeune homme à quarante-six ans, mais il n'en était pas moins mortifiant de ne pas se sentir à cet âge plus libre qu'un enfant. Quant à lady Jane, elle n'aurait point fait résistance à sa mère, et du reste l'amour de ses enfants absorbait toutes ses facultés. Fort heureusement pour elle, les nombreuses et importantes affaires de lady Southdown, ses conférences avec les ministres, sa correspondance avec les missionnaires de l'Afrique, de l'Asie et de l'Australie, etc., occupaient à un tel point la vénérable comtesse, qu'il ne lui restait point de temps pour songer à l'éducation de la petite Mathilde et de son petit-fils maître Pitt Crawley. Ce dernier était d'une nature maladive, et s'il était encore en vie, lady Southdown l'attribuait aux doses redoublées de calomel qu'elle lui faisait prendre.

Quant au vieux sir Pitt, il passait ses derniers jours de lutte avec la vie dans les appartements où était morte la dernière lady Crawley. Il était soigné par la petite Esther, remplie pour lui des soins les plus touchants et les plus infatigables. Qu'y a-t-il à comparer à la tendre sollicitude d'une garde-malade dont on paye les services? Qui saurait mieux qu'elle battre les coussins, préparer les soupes et les tisanes? Ces femmes passent les nuits à veiller à votre chevet, elles endurent patiemment vos plaintes et vos bourrades. Le soleil peut se lever sur la campagne sans qu'elles aient jamais envie de sortir. Elles dorment sur le canapé, elles prennent leur repas sur le coin d'une table. Elles passent de longues soirées sans autre occupation que d'entretenir le feu devant lequel on entend chanter la tisane du malade. Elles lisent religieusement le journal de la première à la dernière ligne. Et puis, elles auront à essuyer vos gronderies et vos querelles si des amis viennent par hasard leur rendre visite une fois la semaine, si elles passent en contrebande un peu de genièvre dans leur cabas. Quelle nature humaine possède un fonds assez inépuisable de tendresse pour trouver en elle le courage d'entourer de soins aussi assidus l'objet même de ses affections? Cependant lorsqu'on donne dix livres sterling par trimestre à une garde-malade, on croit avoir été fort généreux à son endroit. M. Crawley ne donnait que la moitié à miss Esther pour être si empressée auprès du vieux baronnet; et encore n'était-ce pas sans se faire tirer l'oreille et sans crier beaucoup.

Dès qu'il faisait un rayon de soleil, on sortait le vieillard dans le même fauteuil qui avait servi à miss Crawley lors de son séjour à Brighton, et qui en avait été rapporté à Crawley-la-Reine avec une quantité d'effets appartenant à lady Southdown. Lady Jane marchait toujours aux côtés du vieillard, dont elle paraissait obtenir toutes les préférences. Sa tête s'agitait, sa figure s'éclairait d'un sourire lorsqu'il la voyait entrer dans sa chambre; si, au contraire, elle avait l'air de s'éloigner, il en exprimait son mécontentement par des sons inarticulés et confus. À peine lady Jane était-elle hors de la chambre, qu'aussitôt il éclatait en larmes et en sanglots: c'est qu'il y avait alors changement complet et à vue. La figure d'Esther, jusqu'alors souriante, devenait sombre et farouche, et à la place de ses manières douces et empressées, elle montrait le poing au vieillard et lui criait: «Silence, vieil imbécile!» Puis en dépit de ses gémissements, elle écartait son fauteuil de la cheminée dont la vue faisait sa principale distraction. Tel était le couronnement de soixante-dix années de mensonges, d'ivrognerie, d'égoïsme et de débauche: il ne restait plus de tout cela qu'un vieillard idiot et pleurard, qu'il fallait mettre au lit, faire manger et soigner comme un enfant!

La nature se chargea d'apporter un terme aux fonctions de la garde-malade. Un jour, de grand matin, tandis que M. Pitt examinait dans son cabinet différentes pièces que lui avaient remises l'intendant et le bailli, on frappa à la porte, et presque aussitôt apparut sur le seuil Esther qui, après un salut assez gauche, lui annonça la nouvelle suivante:

«Pardon, monsieur.... monsieur est mort.... Ce matin, monsieur.... Je faisais chauffer sa tisane, monsieur.... de l'eau de gruau, monsieur.... qu'il prend tous les matins, monsieur.... à six heures, monsieur.... et j'ai entendu comme une espèce de soupir, monsieur, et.... et alors....»

Elle fit à Pitt une nouvelle révérence. La figure de celui-ci, toujours si pâle d'ordinaire, se couvrit d'un certain incarnat. Était-ce parce qu'il se voyait enfin maître et seigneur de Crawley-la-Reine, titulaire d'une place au parlement? parce qu'il apercevait tout un avenir de grandeurs et dignités?

«Rien désormais ne m'empêche maintenant, pensa-t-il en lui-même, d'acquitter les dettes qui surchargent mes biens.»

Il eut bien vite fait le calcul des obstacles à vaincre, des améliorations à apporter. Si jusqu'alors il avait laissé sans emploi l'argent qui lui venait de sa tante, c'était dans la crainte que sir Pitt, se rétablissant, ce ne fût autant de perdu pour lui.

Les persiennes furent fermées au château et au presbytère; les cloches sonnèrent le glas funèbre; l'église fut tendue de noir. Bute Crawley, par convenance, ne parut pas à un meeting qui eut lieu dans le comté à l'occasion des courses de chevaux, mais il alla tranquillement dîner chez les Fuddleston, où, tout en dégustant le Porto, on causa du défunt et de son héritier. Miss Betsy, mariée récemment à un sellier de Mudbury, poussa de grands hélas! M. Glauber le chirurgien vint faire visite à la famille du mort, lui présenter ses respectueux compliments, et s'informer de la santé des dames. Ce décès devint l'objet de toutes les conversations à Mudbury et à l'auberge des Armes des Crawley. Le maître du lieu s'était rapatrié avec le ministre, qui, de temps à autre, visitait la salle des buveurs et fêtait l'ale de M. Horrocks.

«Voulez-vous que j'écrive à votre frère, ou bien vous chargez-vous de ce soin? demanda lady Jane au nouveau baronnet.

—C'est à moi de lui écrire, en ma qualité de chef de la famille, lui répondit sir Pitt. Je vais l'inviter pour l'enterrement, ainsi que le veulent les convenances.

—Et.... quant à mistress Rawdon?... hasarda avec timidité lady Jane.

—Jane, Jane, fit lady Southdown, pensez-vous bien à ce que vous dites?

—Bien entendu, mistress Rawdon est de moitié dans l'invitation, reprit sir Pitt avec fermeté.

—Une pareille chose ne se passera pas moi présente dans cette maison, reprit lady Southdown.

—Votre Seigneurie, répliqua sir Pitt, aura l'obligeance de se rappeler que je suis désormais le chef de la famille. Écrivez, je vous prie, lady Jane, une lettre à mistress Rawdon Crawley pour la prier d'assister à cette douloureuse cérémonie.

—Jane! s'écria la comtesse, je vous défends de prendre la plume et d'écrire.

—Je prétends être maître ici, reprit à son tour sir Pitt, et malgré le regret mortel que j'aurais à voir Votre Seigneurie quitter ce logis, je suis décidé, ne vous en déplaise, à y régner à ma guise et d'après mes inspirations personnelles.»

Lady Southdown, se laissant emporter à un sublime mouvement d'indignation, demanda sa voiture et ses chevaux. Condamnée à l'exil par son gendre et par sa fille, elle allait cacher ses chagrins dans quelque lieu solitaire et ignoré, et prier le ciel de les faire revenir à résipiscence.

«Nous ne voulons nullement votre exil, chère maman, dit la timide Jane d'une voix suppliante.

—C'est bien m'exiler que d'ouvrir cette maison à une société que ne peut souffrir une femme qui possède quelques sentiments orthodoxes. Demain matin, je pars dans ma voiture.

—Vous allez me faire le plaisir d'écrire sous ma dictée, Jane,» lui dit sir Pitt se levant; et il prit cette attitude d'autorité familière aux portraits d'exposition. Écrivez:

«Crawley-la-Reine, 14 septembre 1822.
«Mon cher frère.»

En entendant ces paroles retentir à ses oreilles comme un arrêt décisif et terrible, lady Southdown, qui avait compté sur quelque faiblesse ou quelque hésitation de la part de son gendre, se leva sur-le-champ et quitta le cabinet dans le paroxysme de l'agitation. Lady Jane regarda son mari comme pour lui demander la permission de suivre sa mère afin de la consoler; mais Pitt la retint du regard.

«Rassurez-vous, elle restera; sa maison est louée à Brighton; plus de la moitié de son revenu est dépensé d'avance, et une comtesse qui vit à l'auberge est une femme déconsidérée. Il y avait longtemps, ma chère amie, que j'attendais l'occasion de frapper ce coup nécessaire; et maintenant, si vous voulez bien, nous allons reprendre notre dictée:

«Mon cher frère,

«Vous deviez pressentir depuis longtemps la douloureuse nouvelle que j'ai l'affliction de vous transmettre, etc., etc.»

En un mot, Pitt, placé par un coup du sort, ou plutôt grâce à son mérite, comme il en était lui-même convaincu, à la tête de la fortune qui avait excité la convoitise de tous ses proches, Pitt était résolu de traiter sa famille avec les plus grands égards et d'être bon prince avec elle. Il songeait à rétablir dans son antique splendeur la maison des Crawley, et l'idée d'être le chef de cette race illustre flattait singulièrement son amour-propre. Le premier emploi qu'il voulait faire de l'immense crédit que ses qualités transcendantes et sa nouvelle position allaient lui assurer dans le comté, devait être de procurer à son frère et aux cousins Bute un établissement digne d'eux. Peut-être était-il tourmenté par un secret remords à la pensée qu'il réunissait sous sa main tous ces biens, qui pour tant de gens avaient été l'objet de si belles espérances. Son règne datait à peine de trois ou quatre jours que déjà il n'était plus reconnaissable. Son plan de conduite était arrêté. Il était déterminé à se montrer juste et serviable, à secouer le joug de lady Southdown, enfin à se maintenir dans les meilleurs termes avec tous les membres de sa famille.

Telle était la disposition d'esprit dans laquelle il avait écrit sa lettre à son frère Rawdon, lettre pleine de dignité et de mesure, où les plus grands mots et les phrases les plus magnifiques enchâssaient les plus splendides pensées. Il y avait assurément assez là de quoi remplir d'admiration le petit secrétaire dont la plume courait sous la dictée de sir Pitt.

«Il sera quelque jour un des plus grands orateurs de la chambre des Communes, pensait en elle-même la jeune femme. Que de sagesse! que de bonté! C'est bien en vérité un homme de génie! c'est, il est vrai, une nature un peu froide! mais elle est si excellente! En vérité, il a le génie en partage.»

Pitt Crawley avait d'abord composé sa lettre tout à loisir et pesé chaque expression, puis il l'avait ensuite apprise par cœur, avec cette dissimulation dont les diplomates seuls sont capables, et enfin, au moment voulu, il l'avait débitée à sa femme, toute stupéfaite d'admiration.

Cette lettre, entourée d'un large filet noir et cachetée de cire de même couleur, fut expédiée par sir Pitt à son frère le colonel. Rawdon n'éprouva qu'une demi-satisfaction à l'arrivée de cette missive.

«À quoi bon aller nous enfouir dans cette assommante demeure? se disait-il en lui-même; je ne puis souffrir de me trouver en tête-à-tête avec Pitt après dîner; et puis, rien que pour aller et venir il va nous en coûter vingt livres.»

En allant porter dans la chambre de Becky le chocolat que chaque jour il lui préparait de ses propres mains, Rawdon remit à sa femme la lettre en question, pour agir d'après son avis, comme il avait coutume de faire dans toutes les circonstances difficiles.

Il déposa le déjeuner et la fatale missive sur la toilette devant laquelle Becky était occupée à passer le peigne dans sa blonde chevelure. Cette petite femme, après avoir parcouru la lettre objet des terreurs de Rawdon, se redressa de toute sa hauteur en agitant cette lettre au-dessus de sa tête et criant:

«Victoire! victoire!

—Et pourquoi victoire? répéta Rawdon tout surpris de voir cette petite créature bondissant dans sa robe flottante et ses boucles éparses sur le cou. Le vieux ne nous laisse rien, Becky; il m'a déjà compté ma légitime à ma majorité.

—N'aurez-vous donc jamais assez de bon sens pour être majeur? lui répliqua Becky. Allons vite chez mistress Brunoy; il me faut des vêtements de deuil, et vous, vous ferez mettre un crêpe à votre chapeau et vous vous commanderez un habit noir, car je ne vous en connais pas. Allez donc demander tout cela pour demain, et nous partirons jeudi.

—Mais vous ne songez pas à aller là-bas, j'imagine? fit Rawdon tout étonné.

—C'est bien, au contraire, mon intention, lui répondit sa femme; je compte sur lady Jane pour être, l'année prochaine, présentée à la cour; et, par votre frère, vous aurez une place au Parlement. Ne verrez-vous donc jamais plus loin que votre nez, mon gros bêta? Lord Steyne aura votre voix et celle de votre frère; vous deviendrez secrétaire du vice-roi d'Irlande, gouverneur aux Indes, trésorier, consul, que sais-je?

—En attendant toutes ces belles choses, la poste va nous coûter encore pas mal d'argent, grommela Rawdon de mauvaise humeur.

—Nous prendrons passage dans la voiture de Southdown, que sa qualité de membre de la famille oblige à être présent aux funérailles. Mais mieux encore que tout cela, n'avons-nous pas la diligence? Ce n'en sera que plus modeste, et partant plus convenable.

—Et le petit viendra-t-il aussi avec nous? demanda le colonel.

—À quoi bon? pour payer une place de supplément; il est maintenant trop grand pour voyager sur nos genoux. Nous le laisserons ici; Briggs pendant ce temps lui fera une blouse noire. Allez vite et faites voir comme vous savez obéir. Dites en passant à Sparks que le vieux sir Pitt est mort, et qu'il vous reviendra grosse part dans l'héritage quand les affaires seront arrangées. Il ira bien sûr le répéter à Raggles, qui nous tourmente si fort pour son argent, et il n'en faudra pas davantage pour lui faire prendre patience.»

Ces ordres donnés et ces dispositions réglées, Becky se mit tout tranquillement à prendre son chocolat. Le soir, lorsque lord Steyne vint faire à Becky sa visite ordinaire, il la trouva avec sa compagne, qui n'était autre que notre amie Briggs, occupées à tailler, couper, découdre et déchirer toutes les étoffes noires dont elles pouvaient faire quelque chose pour le besoin du moment.

«Nous sommes, Briggs et moi, en proie à la plus vive douleur, dit Rebecca à son visiteur. Sir Pitt Crawley, le chef de la famille, est décédé; nous avons passé toute la matinée à nous déchirer la poitrine, et maintenant, de désespoir, nous déchirons nos vieilles guenilles.

—Oh! Rebecca, est-ce bien vous que j'entends?...»

Briggs n'en put dire plus long, et ses yeux pleins de larmes s'élevèrent vers le ciel.

«Oh! Rebecca, est-ce bien vous?... reprit milord d'un ton tragi-comique; ainsi donc, le vieux cuistre n'est plus de ce monde! S'il avait mieux su ménager ses atouts, il aurait pu entrer à la chambre des Lords; c'eût été, je gage, du goût de M. Pitt; mais l'étoffe n'y était pas. On n'avait jamais vu pareil bélître.

—Un peu plus, je serais maintenant la veuve du vieux Silène, répondit alors Rebecca. Vous rappelez-vous cela, miss Briggs, ce certain jour où vous me regardiez par le trou de la serrure, et où vous l'avez vu à mes genoux?»

Miss Briggs se mit à rougir sous le coup de cette apostrophe et s'empressa d'accéder au plus vite à l'invitation de lord Steyne, qui la priait d'aller préparer le thé.

Briggs était ce chien de berger qui devait mettre à l'abri de tout soupçon injurieux la vertu et la réputation de Rebecca. Miss Crawley en mourant lui avait assuré une petite rente viagère, et son plus vif désir eût été de rester auprès de lady Jane, si avenante pour elle comme pour tout le monde; mais lady Southdown s'était empressée de congédier la pauvre Briggs à la première occasion qui s'était offerte à elle sans blesser les convenances.

Elle alla alors dans sa famille essayer la vie de campagne, mais elle ne put y tenir longtemps: elle y sentait le manque de cette société d'élite, dont désormais il lui était impossible de se passer; ses parents étaient des petits commerçants de province qui se montrèrent plus âpres après elle à cause de ses quatre cents livres que les parents de miss Crawley ne l'avaient été auprès de la vieille demoiselle pour tout l'héritage qu'ils devaient en avoir; si bien que pour leur échapper elle n'eut d'autre parti à prendre que de s'enfuir à Londres au plus vite, résolue à chercher de nouveau les chaînes de l'esclavage, mille fois moins lourdes à ses yeux que la liberté. Après avoir fait annoncer par les journaux qu'une demoiselle de compagnie, offrant toutes les garanties possibles, désirait, etc., elle alla chez M. Bowls attendre l'effet de ses insertions.

Or, par un beau jour où la pauvre Briggs rentrait à son hôtel, harassés de ses courses à l'office de publicité afin de se faire mettre dans le Times, le coquet équipage de mistress Rawdon, attelé de deux petits poneys, passa dans la rue. Rebecca le conduisait de ses mains délicates; elle avait déjà apprécié, comme nous avons pu nous en convaincre, les excellentes qualités de la demoiselle de compagnie, son caractère toujours égal, son humeur flexible et accommodante. Dès qu'elle eut aperçu Briggs, elle dirigea ses chevaux du côté du perron de l'hôtel, passa les rênes au groom, et sautant de la voiture, elle serrait déjà les deux mains de la demoiselle de compagnie que cette dernière n'était pas encore revenue du premier moment de surprise et d'émotion.

Briggs se mit à pleurer, Becky à rire, et embrassa son ancienne amie dès qu'elles furent entrées dans le corridor; ces tendresses se prolongèrent jusque dans le salon de Bowls. Les rideaux étaient de damas rouge, et au-dessus de la croisée se dessinait un aigle aux ailes déployées, portant dans ses serres une banderole sur laquelle on lisait en grosses lettres: Appartements à louer.

Briggs entremêla son récit de ces sanglots et de ces transports si communs aux natures molles et débiles, toutes les fois qu'il s'agit d'une reconnaissance. Miss Briggs raconta toute son histoire, et Becky l'interrogea sur tous les détails de sa vie avec cette candeur et cette naïveté que nous lui connaissons.

Instruite de la situation de son amie et du petit legs qu'elle devait à la générosité de miss Crawley, et bien convaincue que Briggs n'était point guidée par des vues intéressées, Becky forma aussitôt sur elle des projets qui n'avaient rien que de très-flatteur. N'était-ce pas la compagne dont elle avait besoin? Sans plus de cérémonie, elle l'invita le soir même à dîner, pour lui faire voir son petit Rawdon.

Mistress Bowls se hasarda à faire remarquer à la trop sensible Briggs qu'elle allait se fourrer dans la gueule du lion.

«Il viendra un jour où vous vous en mordrez les doigts, miss Briggs; souvenez-vous bien de ce que je vous dis, aussi vrai que je m'appelle Bowls.»

Briggs promit d'être sur ses gardes: la semaine suivante, elle allait s'installer chez mistress Rawdon, et six mois n'étaient pas encore écoulés qu'elle avait déjà prêté deux cents livres à Rawdon sur son petit capital.

CHAPITRE IX.

Becky au manoir de ses ancêtres.

Dès que les époux Crawley furent, comme le page de Marlborough, tout de noir habillés, et qu'ils eurent prévenu sir Pitt Crawley de leur arrivée, le colonel et sa femme montèrent dans cette même diligence qui jadis avait transporté Rebecca et le défunt baronnet, lors du premier voyage de notre héroïne à Crawley-la-Reine. Neuf années s'étaient écoulées depuis, et Rebecca se rappela cependant, comme s'ils eussent daté de la veille, les événements qui avaient signalé son premier voyage.

Les époux Rawdon trouvèrent à Mudbury un carrosse attelé de deux chevaux, avec un cocher en deuil; le tout envoyé à leur rencontre.

«Eh mais! c'est le vieux coffre de famille dit Rebecca à Rawdon, tout en franchissant le marchepied de la voiture; les vers ont déjà fait d'assez fortes entailles au drap.»

La voiture, après une course aussi rapide que le permettait la maigreur des chevaux, arriva à la grille du parc.

«Le châtelain, à ce qu'il paraît, a jugé à propos de faire des coupes,» dit Rawdon en jetant un coup d'œil autour de lui; puis il retomba dans son silence ordinaire.

Nos deux visiteurs éprouvaient une certaine émotion en se reportant vers leur passé: Rawdon se voyait encore simple écolier à Eton; il se rappelait sa mère, une grande femme sèche et glaciale; la sœur qu'il avait perdue et pour laquelle il nourrissait la plus tendre affection; puis il songeait aux roulées qu'il avait administrées autrefois à Pitt: mais ses préoccupations étaient par-dessus tout pour son petit garçon, qu'il avait laissé à Londres. Rebecca, de son côté, repassait les années écoulées, la triste époque de son enfance flétrie dans sa fleur, la manière dont elle était entrée dans la vie par la porte dérobée; et en même temps se présentait à son esprit miss Pinkerton, Jos, Amélia.

L'allée d'honneur et la terrasse avaient déjà été l'objet d'un nettoyage particulier; un écusson aux armes de la famille était suspendu au-dessus de la porte principale. Deux grands laquais à la tournure solennelle, à la taille majestueuse et en livrée de deuil, ouvrirent la portée à deux battants quand la voiture s'arrêta devant les marches du perron. Rawdon devint tout rouge, Becky devint toute pâle lorsqu'ils traversèrent l'antichambre en se donnant le bras. Mistress Rawdon pressa légèrement la main de son mari en entrant dans le salon boisé où sir Pitt et sa femme attendaient leurs hôtes. Sir Pitt et lady Jane étaient vêtus de noir, et lady Southdown avait sur la tête une espèce d'échafaudage où le jais se mêlait aux plumes. Rien ne ressemblait plus à un panache de corbillard; c'étaient les mêmes ondulations aux moindres mouvements de Sa Seigneurie.

Sir Pitt avait bien jugé de l'importance qu'il fallait attacher à ses menaces de départ. Lady Southdown était demeurée au château; mais elle se renfermait dans le silence le plus absolu lorsqu'elle se trouvait en face du couple rebelle.

Les deux nouveaux arrivés ne se tourmentèrent pas autrement de cette froideur affectée. La douairière était bien pour eux l'un des moindres de leurs soucis; ce qui les préoccupait beaucoup plus, c'était la réception qu'allaient leur faire le maître et la maîtresse du logis.

Pitt, avec une figure quelque peu émue, s'avança vers son frère et lui serra la main; il fit même politesse à Rebecca et la gratifia en outre d'un profond salut. Lady Jane, prenant les deux mains de sa belle-sœur, l'embrassa très-tendrement, et ses caresses firent presque venir des larmes aux yeux de notre aventurière, marque de sensibilité d'autant plus précieuse qu'elle était plus rare chez elle. Cet accueil cordial et ouvert avait été au cœur de Becky, quant à Rawdon, encouragé par ces témoignages d'affection de la part de sa belle-sœur, il frisa sa moustache et s'octroya la permission d'embrasser lady Jane, ce qui fit singulièrement rougir cette timide jeune femme.

«Lady Jane est un petite femme diablement gentille! telle fut l'opinion qu'il exprima sur elle en se retrouvant seul avec sa femme; Pitt a pris trop d'embonpoint, mais au moins il fait crânement les choses.

—C'est que ses moyens le lui permettent, fit Rebecca, se rangeant à l'avis de son mari. Quant à la belle-mère, on dirait une marchande de vulnéraire. Vos sœurs sont maintenant assez belles femmes.»

Ces jeunes demoiselles avaient quitté la pension pour assister au convoi de leur père. Sir Pitt avait pensé que, pour l'honneur du château et de sa dignité personnelle, il devait faire paraître à cette cérémonie le plus grand nombre possible de personnes en habits de deuil. Tous les gens de la maison, toutes les vieilles femmes de l'hospice, auxquelles le défunt, de son vivant, avait cherché toute espèce de mauvaises querelles au sujet des rentes qu'il leur payait, la famille du vicaire, tous ceux enfin qui dépendaient de quelque manière du château ou de la cure, furent obligés de prendre le costume de deuil. Il y avait, en outre, les hommes des pompes funèbres, au nombre d'une vingtaine au moins, portant des branches de cyprès et des brassards de soie noire, ce qui donnait un coup d'œil satisfaisant à tout l'ensemble du cortége. Mais ce ne sont là que des comparses, qui, à ce titre, ne doivent point tenir dans notre drame une plus large place.

Avec ses belles-sœurs, Rebecca n'eut point l'air d'oublier qu'elle avait été leur gouvernante. Après le leur avoir rappelé, elle leur demanda, de son plus grand sérieux, où elles en étaient de leurs études, les assura de son attachement passé et futur. À l'entendre, on aurait pu croire, en vérité, que depuis leur séparation Rebecca n'avait fait autre chose que de penser à elles. Ce fut là du moins ce dont Lady Crawley resta bien persuadée, ainsi que ses jeunes belles-sœurs.

«C'est à peine si elle est changée, disait miss Rosalinde à miss Violette, tandis que ces demoiselles s'apprêtaient pour le dîner.

—La couleur fauve de ses cheveux lui sied à ravir, répliquait l'autre sœur.

—Ils étaient bien plus clairs que cela autrefois, et je la soupçonne de les avoir teints, reprit miss Rosalinde; elle a aussi beaucoup engraissé, ce qui ne la dépare nullement, continua Rosalinde, qui avait des dispositions à l'obésité.

—Au moins elle ne fait pas la grande dame avec nous et elle se souvient qu'elle a été notre gouvernante, dit miss Violette, dans l'opinion de laquelle les gouvernantes ne devaient pas chercher à sortir de leur place, oubliant que, si elle était la petite-fille de sir Walpole Crawley, elle avait aussi pour grand-père le quincaillier de Mudbury, et qu'à la rigueur une enclume aurait fort bien pu figurer dans son écusson.

—Nos cousines du presbytère ne me feront jamais croire que sa mère ait été une danseuse de l'Opéra.

—Nous n'avons pas à regarder à la naissance, répondit Rosalinde avec un esprit dégagé de tout préjugé; je partage sur ce point l'avis de mon frère, qu'en sa qualité de membre de la famille elle a droit à nos égards. D'ailleurs, c'est bien à ma tante Bute de parler ainsi, elle qui veut marier Kate au jeune Hooper, le fils du marchand de vins; elle a fait auprès de lui les plus vives instances pour le faire venir au presbytère et le faire entrer dans les ordres.

—Je ne serais pas étonné de voir partir lady Southdown; elle lançait à mistress Rawdon des regards furibonds.

—Pour ma part, j'en serais enchantée; cela me dispenserait de lire la Blanchisseuse de Finchley-Common

En achevant ces mots, Violette passa devant un corridor qui conduisait à une pièce où se trouvait une bière placée entre deux gardiens, au milieu d'une chapelle ardente, et les deux jeunes filles rejoignirent dans la salle à manger le reste de la société, que la cloche du dîner y avait réunie comme à l'ordinaire.

Pendant ce petit dialogue, lady Jane avait conduit Rebecca aux appartements qu'elle devait occuper et où l'on retrouvait cet ordre et ce confort que l'avénement du nouveau maître avait introduits dans tout le château. Les modestes bagages de mistress Rawdon avaient déjà été apportés dans la chambre à coucher. Lady Jane, après avoir aidé sa belle sœur à ôter son petit chapeau blanc et son manteau, lui demanda en quoi elle pouvait lui être utile.

«Ce que je désire par-dessus tout maintenant, lui dit Rebecca, ce serait de voir vos enfants.»

Les deux mères échangèrent en même temps un coup d'œil qui résumait tous les mystères de la tendresse maternelle, puis elles sortirent de la pièce en se donnant le bras.

Becky s'extasia beaucoup sur la petite Mathilde, qui avait à peine quatre ans, et qui était un véritable amour. Elle réserva aussi une part d'admiration pour le petit garçon, qui, âgé de deux ans au plus, était pâle de couleur, avait les yeux caves, la tête très-grosse, et auquel Becky donna un brevet de gentillesse et de beauté pour son âge.

«Je voudrais bien que ma mère cessât de lui administrer ses médecines, fit lady Jane avec un soupir; leur suppression complète serait pour sa santé une excellente chose.»

Lady Jane entrait là dans une voie de confidence qui est un sujet intarissable pour les jeunes mères de famille. Ces épanchements intimes contribuèrent singulièrement à cimenter l'amitié des deux jeunes femmes. Au bout d'une demi-heure, elles furent les meilleures amies du monde, et le soir, lady Jane déclarait à sir Pitt que sa belle-sœur était la plus charmante et la plus aimable créature du monde.

Une fois maîtresse de l'esprit de la fille, l'infatigable petite intrigante combina ses efforts pour s'emparer de celui de la mère. Au premier moment où elle se trouva seule avec Sa Seigneurie, Rebecca la mit bien vite sur la question des soins à donner aux enfants; elle lui dit qu'elle n'avait conservé son petit garçon que pour lui avoir administré le calomel à de très-fortes doses, alors que les médecins de Paris le condamnaient tous. Elle ajouta qu'elle avait l'honneur de connaître déjà lady Southdown pour avoir entendu parler d'elle au révérend Lawrence Grills dans la chapelle de May-fair, où elle allait faire ses dévotions; ses opinions à ce sujet, donnait-elle à entendre, s'étaient bien modifiées en passant au creuset de l'infortune; elle témoigna le désir de s'éloigner de plus en plus de la dissipation et de l'erreur au milieu desquelles elle avait vécu, pour se régler sur la conduite de personnes pieuses et exemplaires. Les instructions religieuses de M. Crawley avaient fait, ajoutait-elle, une grande impression sur son esprit, et elle s'était sentie très-édifiée en lisant la Blanchisseuse de Finchley-Common. Elle demanda des nouvelles de lady Emily, cette femme si supérieure devenue désormais lady Emily Cornmiouse et demeurant au Cap avec son mari, qui avait des chances pour voir réussir sa candidature à l'évêché de Cafrerie.

Enfin elle acheva de se concilier les bonnes grâces de lady Southdown, en simulant une défaillance et une attaque de nerfs après les funérailles du baronnet, et en réclamant le ministère médical de Sa Seigneurie. Non-seulement la douairière vint elle-même en camisole lui apporter la drogue demandée, mais elle y joignit encore un choix de ses brochures favorites, et insista beaucoup pour que mistress Rawdon acceptât ses deux présents.

Becky prit les brochures avec empressement et eut l'air de trouver un grand intérêt à les parcourir; elle soutint même avec la douairière une discussion sur certains points de doctrine, sur les moyens d'arriver au salut de son âme, espérant de cette manière épargner à son corps l'affreuse médecine qui était là toute prête. Mais, après cette digression sur les principes du dogme, l'inexorable douairière déclara qu'elle ne quitterait pas la chambre avant d'avoir vu Becky avaler sa potion; et la pauvre Becky dut encore remercier son bourreau du regard, sans avoir pu échapper à l'impitoyable comtesse, qui se retira seulement alors en donnant sa bénédiction à sa nouvelle convertie.

Mistress Rawdon l'aurait bien dispensée de tant de sollicitude, et elle faisait assez piteuse mine lorsque Rawdon, entrant dans la chambre, apprit d'elle ce qui s'était passé. Il éclata de rire au récit moitié tragique, moitié burlesque de cette aventure, que Becky lui fit avec la plus franche gaieté, bien qu'elle eût été victime de la crédulité de lady Southdown. Lord Steyne et le petit Rawdon s'amusèrent beaucoup de cette histoire, quand Rawdon et sa femme furent de retour à leur maison de May-fair et que Becky leur répéta la scène que nous venons de raconter. Vêtue de son peignoir de nuit, elle nasillait un sermon du genre le plus sérieux, énumérant les vertus prodigieuses de son spécifique avec une gravité si parfaite, qu'on aurait juré voir la comtesse ornée de son nez sonore et musical.

«La représentation, la représentation de lady Southdown et de sa médecine noire!»

Telle était chaque soir la demande générale des habitants de May-fair. Une fois dans sa vie, la comtesse douairière Southdown avait trouvé le moyen d'être amusante.

Sir Pitt se souvenait des marques de déférence et de respect que Rebecca lui avait jadis données; aussi trouva-t-elle de ce côté les dispositions les plus favorables. Si le mariage du colonel n'était pas en tous points satisfaisant, au moins avait-il eu pour excellent résultat de le dégrossir et de le transformer un peu; et d'ailleurs sir Pitt, pour sa part, n'avait qu'à s'en applaudir. L'habile diplomate s'avouait, avec une joie intérieure, que c'était ce mariage qui avait fait sa fortune; ce n'était donc pas à lui à y trouver à redire. Les manières confiantes de Rebecca à son égard étaient bien de nature encore à accroître ses bonnes dispositions pour elle.

Rebecca redoublait de prévenances pour sir Pitt; elle appelait à son aide tout son arsenal de séductions. Sir Pitt, déjà enclin à se complaire dans l'admiration et la glorification de ses talents, était enchanté de voir Rebecca lui épargner la peine d'en découvrir de nouveaux. Rebecca réussit bien vite à prouver à sa belle-sœur, par des arguments victorieux, que mistress Bute Crawley était l'auteur du mariage contre lequel elle s'était ensuite si énergiquement élevée. C'était une tactique inspirée par l'avarice à mistress Bute, qui avait espéré ainsi s'approprier toute la fortune de miss Crawley et spolier Rawdon des libéralités de sa tante. Il avait fallu son imagination perverse pour forger tant de méchants propos sur le compte de la pauvre Becky.

«Elle a pu réussir à nous plonger dans la gêne, disait Rebecca d'un air de résignation vraiment angélique; mais comment en vouloir à la femme à qui je dois la perle des maris? Son avarice d'ailleurs n'a-t-elle pas été assez punie par la ruine de ses espérances, par la perte des biens auxquels elle attachait un si haut prix? Eh! mon Dieu, chère lady Jane, continuait-elle sur le même ton, que me fait la pauvreté? Dès ma plus tendre enfance j'ai été élevée à cette rude école, et ce m'est une large compensation à la gêne où je me trouve de voir que l'argent de la pauvre miss Crawley va servir à rétablir dans son antique splendeur la noble famille dont je suis fière d'être membre. Nul doute que sir Pitt ne fasse de cet argent un bien meilleur usage que s'il eût été entre les mains de Rawdon.»

Toutes ces paroles étaient scrupuleusement reportées à sir Pitt par sa trop confiante épouse, et ajoutaient encore à l'impression favorable qu'il avait conçue de Rebecca. Pour en donner une idée, nous dirons que, le troisième jour après la réunion de la famille pour la triste cérémonie, sir Pitt Crawley, tout en découpant une volaille, adressa les paroles suivantes à mistress Rawdon:

«Rebecca, vous offrirai-je cette aile?»

Il n'en fallut pas davantage pour faire passer un éclair de joie dans les yeux de la petite femme.

Tandis que Rebecca en venait ainsi à ses fins; que Pitt Crawley prenait les dispositions nécessaires pour la célébration des funérailles, afin qu'elles fussent en harmonie avec ses vues de grandeur et d'ambition; que lady Jane s'occupait des enfants, dans la limite, du moins, où sa mère l'en laissait libre; que le soleil se levait et se couchait suivant son habitude, et que la cloche du château tintait ni plus ni moins à l'heure du dîner et de la prière, le corps du seigneur défunt de Crawley-la-Reine gisait étendu sur un lit de parade, dans la pièce qu'il avait occupée de son vivant; auprès de ces dépouilles mortelles se tenaient des mercenaires que l'on payait pour ce service. Mais du reste, nulle plainte, nul regret, excepté de la part de la malheureuse qui avait espéré longtemps se voir enfin l'épouse et la veuve de sir Pitt, et qui avait été contrainte de fuir honteusement du château où, la veille encore, elle régnait en souveraine. Avec un vieux chien d'arrêt pour lequel le vieux baronnet, dans la dernière période de son existence et jusqu'au milieu de son affaiblissement intellectuel, avait conservé une affection marquée, elle était le seul être à qui la mort du maître eût causé un chagrin réel. Aussi devons-nous ajouter que, pendant sa vie, le baronnet s'était fort peu préoccupé du soin de se faire regretter après sa mort. Il fut oublié, comme cela arrive par ceux même dont la vie a été le mieux remplie; seulement le fut-il peut-être encore quelques jours plus tôt.

On peut suivre, pour s'édifier et s'instruire, ce cercueil qui se rend à la sépulture de famille; contempler ce cortége si recueilli et si rigoureusement vêtu de noir, toute la famille du défunt entassée dans les voitures de deuil, ces mouchoirs déployés pour essuyer des larmes qui ne couleront jamais, l'entrepreneur des pompes funèbres qui s'agite et se démène avec ses hommes pour gagner son argent en conscience, les tenanciers faisant au nouveau seigneur leur compliment de condoléance d'un ton lamentable et contrit, les voitures de tous les hobereaux du voisinage marchant en file, au petit pas, et du reste parfaitement vides, le ministre prononçant la formule sacramentelle: «Le très-cher frère que nous venons de perdre, etc....» enfin tout l'étalage de vanités réservé pour ce jour suprême, depuis les housses de velours couvertes de larmes d'argent jusqu'à la pierre qui couvre la tombe et où l'on ne grave jamais que des mensonges.

Le vicaire de Bute, sortant tout frais émoulu de l'université d'Oxford, composa, en collaboration avec sir Pitt, une épitaphe latine de circonstance, qui fut gravée sur la pierre tumulaire. Ce jeune vicaire prêcha en outre un sermon remarquable, où il exhortait les survivants à savoir réprimer leur chagrin, et les avertissait, avec tous les ménagements possibles, de se préparer, quand leur tour viendrait, à franchir le seuil de ces portes terribles et mystérieuses qui venaient de se reformer sur l'homme si regrettable qu'ils avaient tant aimé.

La cérémonie finie, les fermiers remontèrent sur leurs chevaux pour rentrer à leurs fermes, les voitures des seigneurs voisins s'en allèrent comme elles étaient venues, et les hommes des pompes funèbres, après avoir ramassé leurs tentures, leurs velours, leurs panaches et tout l'attirail mortuaire, grimpèrent sur le char d'apparat et repartirent pour Southampton. Chacune de ces figures contristées reprit son expression naturelle dès que les chevaux eurent franchi la grille du parc, et, sur la route, on put voir à la porte de plus d'un cabaret ces sombres escouades rangées en cercle autour d'un pot de bière. Voilà tout ce qui signala le départ de sir Pitt du château où il avait été le maître pendant plus de soixante ans.

Le gibier était fort abondant dans les bois de Crawley, et l'on sait que la chasse à la perdrix est un délassement fort goûté de tout gentilhomme anglais qui a des prétentions politiques; aussi, dès que les premiers transports de la douleur de sir Pitt furent passés, on le vit sortir avec un chapeau blanc garni d'un crêpe, afin de faire diversion aux idées noires qui l'assiégeaient. Il voyait avec une joie secrète et un orgueil intérieur ces champs qui désormais lui appartenaient. Quelquefois, avec un air de charmante bonhomie, il faisait sa tournée en compagnie de Rawdon et de son état-major de piqueurs. Les revenus et les immeubles de Pitt produisaient une grande impression sur l'esprit de son frère. Notre pauvre colonel à la bourse plate prit le rôle de complaisant et de flatteur du chef de la maison, et oublia son ancien mépris pour M. Pitt. Rawdon prêtait une oreille attentive et complaisante aux projets de plantation et de défrichement que lui communiquait son aîné; de temps à autre, il hasardait un conseil sur la manière de disposer l'étable et l'écurie: il alla lui-même à Mudbury pour acheter une jument à lady Jane, et s'offrit ensuite pour la dresser. L'indomptable dragon d'autrefois était maintenant façonné au frein et se montrait le cadet le plus traitable. Il recevait souvent des nouvelles de miss Briggs, restée à Londres avec le petit Rawdon. Nous citerons ici une des épîtres de l'enfant, d'après laquelle on pourra se faire une idée des autres: