«Je vais bien, j'espère que vous allez bien et maman aussi, le poney va bien. Grey me met sur son dos et me conduit dans le parc; je commence à galoper; j'ai rencontré le petit garçon qui était monté derrière moi; il a crié en galopant et moi je ne crie pas.»
Rawdon lisait ces lettres à son frère et à lady Jane, qui les trouvait charmantes. Le baronnet promit de se charger de l'éducation de son neveu, tandis que son excellente tante donnait une bank-note à Rebecca pour acheter un joujou au petit bonhomme.
Les jours s'écoulaient ainsi au milieu de ces distractions et de ces plaisirs que procure la vie de château; les jeunes sœurs de sir Pitt recevaient chaque matin de Rebecca une leçon de piano. Après le déjeuner, on mettait des sabots et on allait se promener dans le parc et dans le verger jusqu'au village voisin, où l'on faisait aux pauvres gens une ample distribution des drogues et des médicaments de lady Southdown. Lady Southdown ne bougeait plus sans Rebecca, qui prenait place à côté d'elle au fond de la voiture et l'écoutait de l'air du plus profond recueillement. Le soir, Becky exécutait devant la famille assemblée des morceaux de Handel et de Haydn, ou travaillait à une immense tapisserie. À la voir, on eût dit qu'elle n'avait jamais connu d'autre manière de vivre et qu'elle devait continuer de la sorte jusqu'au jour où la mort viendrait l'enlever, dans une vieillesse avancée, à une famille nombreuse et inconsolable; les soucis, les intrigues, les expédients, la pauvreté, les créanciers semblaient ne plus l'attendre de l'autre côté des murs du parc. Elle paraissait ne devoir plus échanger les délices de ce séjour contre une vie plus réelle de luttes et de combats.
«Il n'est pas bien difficile de faire la grande dame dans un château, pensait Rebecca en elle-même; je me chargerais très-bien de ce rôle, si l'on voulait m'assurer cinq mille livres sterling de revenu. Ce n'est pas bien fatigant d'aller donner un coup d'œil aux enfants et de compter les abricots sur les espaliers, au besoin même j'irais jusqu'à ôter les feuilles mortes des géraniums, jusqu'à demander aux vieilles femmes comment vont leurs rhumatismes et faire distribuer des bouillons aux pauvres. C'est là un métier dont je m'accommoderais fort bien moyennant cinq mille livres sterling de rente. On me verrait aussi bien qu'une autre me rendre en voiture chez des voisins où je serais invitée à dîner, et suivre les modes de l'année précédente. Je paraîtrais avec avantage à l'église, dans le banc seigneurial, ou bien, mon voile baissé et dans l'embrasure de la boiserie, j'apprendrais à dormir sans en rien laisser voir: tout cela s'acquiert par l'usage. Avec de l'argent on paye ses dettes; avec de l'argent on a le droit de faire les fiers et de nous mépriser nous autres pauvres diables, parce que nous n'avons pas le sou. Ils s'imaginent avoir fait acte de bien grande générosité pour une bank-note donnée pompeusement à notre fils, et, quant à nous qui n'en avons pas, nous ne sommes pas bons à jeter aux chiens.»
C'est ainsi que Becky se consolait des injustices du sort en établissant à sa manière la balance du bien et du mal.
Ces bois, ces prairies, ces charmilles, ces étangs, ces jardins, ces salles du vieux manoir qu'elle revoyait après une absence de sept ans, étaient l'objet de ses visites les plus curieuses. Par rapport au temps où elle se trouvait, c'était là l'époque de sa jeunesse; car autrement avait-elle connu ce temps si doux et si pur de la jeunesse? En se rappelant les pensées, les sentiments qu'elle avait eus alors, elle les rapprochait de ceux qu'elle avait maintenant et qu'elle devait aux frottements du monde depuis qu'elle avait vécu dans la société, qu'elle s'était élevée au-dessus de l'humble condition à laquelle le sort semblait l'avoir condamnée.
«C'est à ma petite cervelle, se disait tout bas Becky, que je dois d'en être venue où je suis. Du reste, pour rendre justice à l'humanité, il faut avouer qu'elle est bien bête. S'il m'en prenait envie, je ne pourrais maintenant me mêler à cette société que je fréquentais jadis dans l'atelier de mon père. Adieu, pauvres artistes, avec vos blagues à tabac et vos pipes, je ne puis plus maintenant recevoir que des lords tout chamarrés de crachats et de décorations. J'ai pour mari un gentilhomme, la fille d'un comte pour belle-sœur, et l'on me traite à ce titre avec toute espèce de considération dans la même maison où, quelques années auparavant, j'étais tout juste un peu plus qu'une servante. Mais, en vérité, ma condition présente est-elle si fort préférable à celle de la fille du pauvre peintre, qui, par ses câlineries, arrachait de l'épicier du coin un peu de cassonade et de thé? J'aurais épousé le jeune peintre auquel j'avais tourné la tête, que je ne vois guère en quoi je serais plus pauvre que je ne suis maintenant. Ah! si cela se pouvait, je serais toute prête à troquer ma condition et ma parenté contre une bonne petite rente en trois pour cent.»
C'est ainsi que Becky commençait à se pénétrer de la vanité des choses humaines et cherchait des biens plus positifs et plus solides que tout le clinquant qui les couvre.
Peut-être ses méditations l'eussent-elles conduite à reconnaître que l'on peut aussi bien arriver au bonheur par l'observation fidèle de la vertu, par l'accomplissement courageux de son devoir, que par la sentier détourné dans lequel elle se fourvoyait. Mais, dès que ces pensées s'élevaient dans l'esprit de Becky, elle avait hâte de s'y soustraire, avec non moins d'empressement que les demoiselles de Crawley-la-Reine en mettaient à éviter la pièce où reposaient les dépouilles mortelles de leur père. On serait, en vérité, tenté de croire que le remords est de tous les sentiments humains le plus facile à assoupir lorsque parfois il se réveille. Ce qui nous préoccupe le plus, en effet, n'est point le regret d'avoir mal fait, mais la crainte d'être trouvé en faute et d'avoir à encourir ou la honte ou le châtiment.
Pendant son séjour à Crawley-la-Reine, Rebecca réussit, par ses manœuvres et ses intrigues, à se faire des amis de tous ceux qui la voyaient. Lady Jane et son mari lui firent les plus pathétiques adieux. On se quitta en se promettant de se revoir bientôt à l'hôtel de Great-Gaunt-Street, dès que les réparations en seraient achevées. Lady Southdown fit un paquet de drogues à l'intention de Rebecca et lui remit une lettre pour le révérend Lawrence Grills. Pitt reconduisit ses deux hôtes jusqu'à Mudbury dans sa voiture à quatre chevaux, après avoir à l'avance expédié leur bagage dans une charrette avec renfort de gibier.
«C'est un bonheur pour vous d'aller retrouver votre charmant petit garçon, dit lady Crawley à sa belle-sœur au moment de la séparation.
—Un très-grand bonheur,» dit Rebecca en levant au ciel ses petits yeux verts.
Et, en effet, elle se trouvait fort heureuse de quitter ce château, dont elle ne s'éloignait pourtant pas sans un certain regret. On mourait d'ennui à Crawley-la-Reine, mais l'air y était plus pur que celui que l'on respirait à Londres. Les personnages qui l'habitaient étaient on ne peut plus monotones, mais ils témoignaient à leurs visiteurs toutes les prévenances dont ils étaient capables.
«Il n'y a rien de plus facile que d'être aimable lorsqu'on a du trois pour cent,» se disait Rebecca, non sans quelque apparence de vérité.
Les réverbères de Londres illuminaient les rues de leurs rougeâtres clartés lorsque la diligence entra dans Piccadilly. Briggs avait allumé un feu splendide pour fêter le retour de Rawdon et de sa femme, et le petit garçon était resté sur pied pour embrasser le soir même son père et sa mère.
Voici bien longtemps que nous n'avons aucune nouvelle de notre respectable ami M. Osborne de Russell-Square. Depuis que nous l'avons quitté, les événements qu'il avait traversés n'étaient point de nature à adoucir son caractère; tout, au contraire, semblait désormais aller à l'encontre de ses souhaits. La moindre résistance avait toujours exaspéré ce vieillard, et l'âge, la goutte, l'abandon, la ruine de ses espérances ne firent qu'augmenter chez lui cette disposition et aigrir son humeur. Ses cheveux noirs et épais blanchirent rapidement après la mort de son fils, sa figure se couperosa; sa main tremblante pouvait à peine porter jusqu'à sa bouche son verre de porto; ses bureaux étaient devenus un enfer pour ses commis, et le séjour de sa maison n'était guère plus tolérable.
Rebecca, qui priait le ciel avec tant de ferveur de lui envoyer des rentes, n'aurait point à coup sûr échangé sa pauvreté et les hasards de sa vie d'expédients contre l'argent d'Osborne, à la condition de prendre aussi ses tortures. Ce vieux grondeur avait demandé pour lui la main de miss Swartz, et avait essuyé un humiliant refus de la part des tuteurs de la jeune demoiselle, qui avaient fini par la marier au jeune rejeton d'une noble famille écossaise. Le vieil Osborne aurait consenti à épouser la femme de la plus basse extraction, pourvu qu'il pût ensuite faire passer sur elle ses colères; mais, comme il ne trouvait personne pour accepter ce rôle peu enviable, il se mit à persécuter la fille qui restait chez lui faute d'avoir trouvé un mari. Sa victime avait un splendide équipage, de magnifiques chevaux, occupait la place d'honneur à une table couverte de vaisselle plate; elle pouvait puiser à pleines mains dans la caisse, avait un grand laquais pour l'escorter quand elle sortait, jouissait d'un crédit illimité chez tous les premiers fournisseurs, qui la suivaient jusqu'à la porte de leurs salutations et de leurs politesses les plus empressées. En un mot, elle était entourée de tous les hommages dont on accable une riche héritière, et avec tout cela il n'y avait point de vie plus triste que la sienne.
Frédéric Bullock, de la maison Hulker, Bullock et Comp., avait fini par épouser Maria Osborne, non sans avoir préalablement fait à son beau-père des chicaneries et des objections sans nombre au sujet de la dot. Puisque George était mort et rayé du testament, Frédéric ne voulait plus prendre sa bien-aimée si le père de Maria n'assurait à sa fille la propriété de la moitié de sa fortune, et les retards qui furent apportés au mariage provenaient, comme il le disait, de ce qu'il ne voulait pas se laisser faire au même.
À cette argumentation, Osborne répondait que Frédéric avait consenti à prendre sa fille pour vingt mille livres sterling, et qu'il était bien résolu à ne pas lâcher un rouge patard de plus: tout ce qu'il pouvait ajouter, c'était sa bénédiction; si cela ne suffisait pas à Frédéric, il n'avait qu'à s'en aller au diable. Frédéric, qui s'était bercé des plus flatteuses espérances au moment où George avait été déshérité, accusait le vieux marchand de fraude et de mauvaise foi. Il songea un instant à envoyer promener toute l'affaire. Osborne retira ses capitaux de la maison Hulker et Bullock, et alla un jour à la Bourse une cravache à la main, jurant qu'il voulait couper en deux la figure d'un certain drôle qu'il saurait bien trouver.
Cette rupture, du reste, ne fut que passagère; le père de Frédéric et ses amis lui conseillèrent de prendre Maria et de se contenter de ses vingt mille livres sterling, dont la moitié était payée comptant et le reste devait être touché à la mort de M. Osborne, avec une chance éventuelle de partage pour le surplus. Frédéric se résigna en conséquence à mettre les pouces, comme il disait élégamment. M. Osborne rechigna d'abord, puis consentit enfin; car Hulker et Bullock tenaient une place élevée dans l'aristocratie financière et avaient des relations avec les plus gros bonnets de la banque. Quelle satisfaction de pouvoir dire: «Mon gendre est de la maison Hulker, Bullock et Comp.!» En présence de telles considérations, la célébration du mariage fut décidée.
Les jeunes époux eurent un hôtel non loin de Berkeley-Square et une petite villa à Roehampton, rendez-vous champêtre de presque toute la finance. Auprès des femmes de sa famille, Frédéric passait pour avoir fait une mésalliance; ces dames oubliaient que leur grand-père sortait de l'hospice des Enfants-Trouvés: leurs maris, il est vrai, appartenaient à quelques-unes des plus nobles familles de l'Angleterre. Maria comprit que le soin de sa dignité et les noms qui figuraient sur la liste de ses visites lui imposaient l'obligation de faire oublier autant que possible la bassesse de son extraction: elle résolut, en conséquence, de voir son père et sa sœur le moins possible.
Elle avait, toutefois, trop de bon sens pour songer à mettre de côté ce vieillard, dont elle pouvait encore espérer une vingtaine de mille livres sterling. Frédéric Bullock, d'ailleurs, ne l'aurait point souffert. Mais, avec ses bonnes intentions, elle n'avait pas encore assez d'usage et de pratique pour savoir bien dissimuler. Elle n'invitait son père et sa sœur qu'à ses petites soirées, et les recevait avec une extrême froideur, se montrait fort rarement à Russell-Square, priait son père de quitter ce quartier, où l'on ne voyait que des gens du commun, et par là se faisait un tort énorme, malgré les efforts de Frédéric Bullock à réparer le mal par sa diplomatie. Ces puériles et ridicules niaiseries finissaient par compromettre gravement les droits de sa femme à la succession.
«Voilà Maria devenue trop grande dame pour daigner se montrer à Russell-Square, disait le vieillard en revenant un soir avec sa fille de chez mistress Frédéric Bullock, où ils avaient dîné tous deux. Elle invite son père et sa sœur à venir manger les restes de ses grands galas, car le diable m'emporte si ces plats n'en étaient pas à la seconde apparition; et puis elle nous reléguera avec les gens de la cité ou quelque gratte-papier, en réservant les comtes, les lords et les ladies, et toute sa clique aristocratique, pour une meilleure occasion. Avec cela qu'elle est belle, son aristocratie!... tas de courtisans, de parasites, de pique-assiettes que tous ces gens-là! Allons, Jack, un coup de fouet aux chevaux; nous devrions déjà être rentrés à Russell-Square!»
Puis il se rejeta brusquement dans le fond de la voiture, avec un ricanement convulsif.
Lorsque mistress Frédéric accoucha de son premier enfant, Frédéric-Auguste-Howard-Stanley-Devereux Bullock, le vieil Osborne fut prié d'assister au baptême et d'être le parrain du nouveau-né; mais il se contenta d'envoyer une timbale en or pour l'enfant et vingt guinées pour la nourrice.
«Je voudrais bien savoir si un de leurs grands seigneurs en a jamais autant donné,» se disait-il à part lui.
Il refusa du reste d'assister à la cérémonie.
Ce magnifique cadeau fit très-grand plaisir aux Bullock. Maria en conclut aussitôt que son père avait un faible pour elle, et Frédéric entrevit déjà un splendide avenir pour son jeune héritier.
On peut difficilement se faire une idée des souffrances endurées par miss Osborne, lorsque dans sa solitude de Russell-Square elle voyait dans le journal le nom de sa sœur cité parmi les élégantes du jour; la description de la toilette qu'elle portait pour sa présentation à la cour par lady Frédérica Bullock. Hélas! en comparaison, la vie de Jane s'écoulait bien triste et bien maussade; elle ne connaissait ces jouissances de l'amour-propre et de l'orgueil que pour en apprécier la privation. Dans l'hiver, elle avait à se lever dès le matin pour préparer le déjeuner du vieillard grondeur et bourru, qui aurait mis la maison sens dessus dessous si son thé n'avait pas été prêt pour huit heures et demie. À neuf heures et demie, son tyran se levait et partait pour la Cité.
Le temps qui s'écoulait alors jusqu'au dîner se passait pour elle à inspecter la cuisine, à semoncer les domestiques, à faire sa promenade en voiture, ses courses chez les fournisseurs, qui ne savaient lui témoigner assez d'égards. Elle profitait aussi de ses loisirs pour mettre ses cartes et celles de son père chez leurs respectables et ennuyeux amis de la cité, pour rester dans le salon à attendre les visites, pour confectionner une grande pièce de tapisserie au coin du feu. Quand par hasard, relevant la couverture en cuir de son vieux piano, elle en tirait des notes mal assurées, les échos troublés de la maison lui renvoyaient des modulations plaintives qui semblaient répandre autour d'elle une tristesse plus grande encore. Le portrait de George avait disparu; il avait été monté au grenier dans une salle de débarras. Le père et la fille conservaient bien comme un secret sentiment du fils et du frère qu'ils avaient perdu; mais ce souvenir venait machinalement à leur pensée; jamais on ne prononçait le nom de cet être jadis si cher à leurs affections.
À cinq heures, M. Osborne rentrait pour le dîner; il prenait ce repas silencieusement, en tête-à-tête avec sa fille; il avait le plus souvent l'air morne et abattu, excepté quand il lui arrivait de tempêter et jurer contre le cuisinier, si par hasard ses ragoûts et ses sauces ne lui plaisaient pas. Deux fois par mois Osborne recevait des amis de son âge et de sa condition, et aussi peu divertissants que lui.
Ces invités rendaient à leur tour à M. Osborne des dîners non moins somptueux et non moins ennuyeux que les siens. Après avoir suffisamment dégusté le porto et le xérès, on allait cérémonieusement faire une partie de whist, et à dix heures et demie chacun partait dans sa voiture.
Au milieu de cette morne existence, un secret planait sur la vie de Jane, secret qui avait développé chez son père cette humeur morose et farouche, dont le germe se trouvait déjà dans son naturel orgueilleux et vain. Miss Wirt, la demoiselle de compagnie, aurait pu donner plus d'un détail sur cette affaire. Elle avait pour cousin un artiste, depuis très-célèbre comme peintre de portraits, mais qui à ses débuts avait été fort aise d'apprendre à dessiner aux femmes à la mode. M. Smee a oublié depuis longtemps le chemin de Russell-Square; mais en 1818, lorsqu'il avait miss Osborne pour élève, il voyait avec bonheur s'ouvrir pour lui la porte de cette maison.
Smee, autrefois élève de Sharp, artiste débauché, flâneur et malheureux, mais plein d'adresse et de talent, était cousin de miss Wirt, ainsi que nous venons de le dire; celle-ci le présenta à miss Osborne, dont la main et le cœur se trouvaient encore en disponibilité après plusieurs petites amourettes qui étaient restées en chemin. Le jeune peintre s'éprit d'une vive passion pour cette jeune demoiselle, et tout porte à croire qu'il fut payé de retour. Miss Wirt était la confidente de ces amours. Peut-être espérait-elle que son cousin, emportant d'assaut la fille du riche marchand, lui donnerait une part dans la fortune qu'il serait venu à bout de conquérir grâce à elle. Mais la triste réalité vint mettre à néant toutes ces ravissantes illusions. M. Osborne, ayant eu vent de cette affaire, rentra un jour à l'improviste et parut dans la salle de dessin sa canne de bambou à la main. Le maître et l'élève avaient la figure fort rouge et fort animée. Cela déplut à M. Osborne, qui jeta le jeune homme à la porte, en le menaçant de lui casser sa canne sur le dos si jamais il le trouvait sur son passage. Une demi-heure après, miss Wirt était congédiée; et pour hâter son départ, M. Osborne, du haut de l'escalier, déménageait à coups de pied ses malles et ses cartons, et menaçait encore du poing le fiacre qui l'emportait.
Jane Osborne, à la suite de cette aventure, ne quitta pas sa chambre de plusieurs jours, et depuis lors son père ne lui permit plus les demoiselles de compagnie. Il l'avertit en outre de ne pas compter sur le moindre schelling de sa part si elle se mariait sans son consentement. Il lui fallut donc refouler bien loin les espérances que Cupidon avait soulevées dans son cœur. En conséquence, elle s'était résignée, tant que vivrait son père, au genre de vie que nous venons de décrire, et avait pris son parti de rester vieille fille. Pendant ce temps, sa sœur continuait à avoir chaque année un enfant auquel elle donnait des noms de plus en plus beaux, sans que cette augmentation de petits Bullock contribuât au maintien de l'affection entre les deux sœurs.
«Jane et moi vivons dans une sphère tout à fait distincte, disait mistress Bullock, mais elle n'en est pas moins une sœur pour moi!»
Or, il ne faut pas beaucoup de pénétration pour comprendre ce que voulait dire ce: Elle n'en est pas moins une sœur pour moi!
Nous avons dit quelques mots de la vie que menaient avec leur père les demoiselles Dobbin dans leur belle villa de Denmark-Hill, où le petit George Osborne se faisait fête d'aller cueillir des pêches et des raisins. Les demoiselles Dobbin allaient souvent à Brompton voir la chère Amélia, et entretenaient des relations de visites avec leur ancienne amie de Russell-Square, mistress Osborne. C'était sans doute par déférence pour les désirs de leur frère, le major, que ces demoiselles montraient tant d'égards pour mistress Osborne. Le major ne désespérait pas de voir quelque jour le vieil Osborne revenir de son entêtement et reconnaître enfin pour son héritier le fils de George. Les demoiselles Dobbin tenaient miss Osborne au courant des affaires d'Amélia; miss Jane savait par elles tous les détails de l'existence de mistress Osborne avec son père et sa mère; de cette manière elle se trouvait renseignée sur la pauvreté et le dénûment de cette malheureuse famille. Ces demoiselles s'étonnaient en commun que des hommes comme le brave major, comme ce cher capitaine Osborne, eussent pu s'amouracher d'une créature aussi insignifiante, qui du reste n'avait point changé et était toujours restée une minaudière et une pimbêche. Quant au petit garçon, c'était le plus franc démon qui fût au monde.
Il n'est pas une femme dont le cœur ne soit accessible aux grâces aimables de l'enfance; les humeurs les plus revêches sont toujours prêtes à se dérider en présence de ces petits êtres si charmants et si mutins.
Amélia, cédant un jour aux vives instances des demoiselles Dobbin, permit au petit George d'aller passer la journée à Denmark-Hill. En l'absence de son fils, elle employa la plus grande partie de son temps à écrire au major Dobbin. Elle le complimenta sur les bonnes nouvelles qu'elle avait apprises à son sujet par l'intermédiaire de ses sœurs, lui envoya ses vœux pour son bonheur et celui de la femme qu'il avait choisie, et le remercia de toutes les preuves d'amitié qu'elle avait reçues de lui dans son malheur. Elle lui donnait aussi des nouvelles particulières du petit Georgy, lui annonçant qu'il était allé passer la journée à Denmark-Hill. Elle soulignait beaucoup de passages de la lettre, et terminait en signant Son amie affectionnée, Amélia Osborne. Par un oubli qui ne lui était pas ordinaire, elle ne le chargeait de rien pour lady O'Dowd, dont elle désignait la sœur par ces seuls mois soulignés la fiancée du major, et adressait au ciel des vœux et des prières pour son bonheur en mariage. La nouvelle de ce mariage lui permit de secouer la réserve qu'elle avait jusqu'alors observée vis-à-vis du major. Elle saisit avec empressement cette occasion de lui exprimer avec toute la vivacité de la reconnaissance la chaleur de ses sentiments; et quant à être jalouse de Glorvina!... Allons donc, Amélia s'en serait voulu à elle-même d'en avoir eu seulement l'idée.
Ce soir-là, George revint tout joyeux dans la voiture de sir William Dobbin, conduite par le vieux cocher de la maison. George avait au cou une jolie chaîne en or, au bout de laquelle pendait une montre. Il raconta à sa mère que c'était une vieille dame, un peu laide, qui la lui avait donnée, tout en le couvrant de ses larmes et de ses baisers. Cette vieille dame ne lui plaisait pas beaucoup; il aimait encore mieux les raisins; mais il préférait par-dessus tout sa maman. Un secret mouvement de terreur fit tressaillir Amélia; cette âme timide frémit sous l'atteinte d'un triste pressentiment en apprenant que son fils avait vu quelqu'un de la famille Osborne.
Miss Osborne, car c'était elle, rentra de son côté pour dîner avec son père. Le vieillard avait fait ce jour-là une excellente affaire; aussi se montrait-il presque de bonne humeur, ce qui contribua encore à lui faire remarquer l'air troublé et attristé de sa fille.
«Qu'y a-t-il donc, miss Osborne?» daigna-t-il lui demander.
Celle-ci éclata alors en sanglots:
«Ah! monsieur, lui dit-elle, j'ai vu le petit George; il est beau comme un ange! c'est tout son portrait!»
Le vieillard, placé en face d'elle, ne répondit pas, rougit beaucoup et commença à trembler de tous ses membres.
Il faut que le lecteur se transporte maintenant avec nous à plusieurs milliers de lieues du pays qui jusqu'ici a servi de théâtre aux événements de cette histoire. Nous franchissons les mers et nous nous trouvons dans nos possessions anglaises de l'Inde, à la station militaire de Bundlegunge. C'est là, en effet, que nous devons retrouver nos anciens amis du brave ***, désormais sous les ordres du colonel sir Michel O'Dowd. Les années n'avaient pas trop maltraité ce robuste officier, comme il arrive d'ordinaire pour les hommes doués d'un solide estomac, d'un heureux caractère et d'une quiétude d'esprit que ne sauraient troubler les opérations intellectuelles.
Peggy O'Dowd, l'héritière des Maloneys, est toujours telle que nous l'avons jadis connue, le même désir d'obliger inspire ses pensées et ses paroles. Son humeur ardente, impérieuse et despotique, s'exerce principalement sur son Mick bien-aimé; en un mot, elle est le grenadier des femmes de son régiment. Quant au major, il n'est point encore marié, et ce n'est point la faute de mistress O'Dowd, qui a décidé dans sa sagesse que Glorvina serait la femme de notre ami Dobbin, et n'a rien négligé pour faire réussir ce mariage. En effet, Glorvina ne répondait-elle pas parfaitement aux prétentions que pouvait élever le major? n'était-elle pas une jolie fille aux couleurs roses, aux cheveux d'ébène, aux yeux célestes, une amazone aussi capable de mener le cheval que le piano, et possédant en un mot tout ce qui était nécessaire au bonheur de Dobbin? Sans doute elle était bien plus faite pour lui convenir que cette pauvre et chétive Amélia, dont il n'avait pas cessé d'être le fervent et fidèle adorateur.
Avant de s'attaquer au major Dobbin, les charmes conquérants de Glorvina s'étaient déjà essayés contre bien d'autres. Elle avait eu des amourettes avec tous les officiers à marier, avec tous les célibataires éligibles. À Madras, un capitaine, puis un nabab, étaient venus accroître le nombre de ses adorateurs, sans qu'aucun d'eux eût aspiré à un plus grand bonheur. Dans les fêtes de la présidence, Glorvina n'avait jamais manqué ni de danseurs ni de fidèles, mais ils s'en étaient tous tenus là et aucun n'avait poussé jusqu'au mariage.
Malgré les querelles qui se renouvelaient sans cesse et à tout propos entre lady O'Dowd et Glorvina, et qui vingt fois par jour auraient fait perdre patience à Mick, s'il n'avait été un véritable saint de bois, ces deux dames s'entendaient toujours dès qu'il s'agissait de marier le major Dobbin, et elles étaient résolues à ne point le laisser en paix qu'elles n'en fussent venues à leurs fins. Glorvina, poussée par ses défaites précédentes au courage du désespoir, soumit Dobbin à un siége en règle. Elle lui chantait sans relâche des ballades irlandaises, prenait son bras pour aller se promener sous les frais ombrages des bosquets de citronniers. Sa voix était si douce, ses gestes si pittoresques, que l'homme le moins sensible n'aurait pu y résister. À chaque instant elle demandait à Dobbin si le chagrin n'avait pas fané la fleur de ses jeunes années, et elle paraissait toujours prête à verser des larmes au récit des dangers et des expéditions militaires du major.
Nous savons déjà que l'honnête garçon s'amusait à jouer de la flûte pour son agrément particulier. Glorvina voulut à toute force qu'il l'accompagnât sur le piano, et lady O'Dowd se retirait discrètement et sans avoir l'air de rien, quand elle voyait les jeunes gens dans le feu de l'exécution. Glorvina exigea que le major l'escortât tous les matins à la promenade, et chacun pouvait assister à leur départ et à leur retour. Glorvina inondait le major de petits billets, lui empruntait ses livres, marquant à grands coups de crayon les passages où la passion s'exprimait avec le plus d'ardeur; elle se servait de ses chevaux, de ses domestiques, de son argenterie, de son palanquin. Comment ne pas expliquer de pareils faits par quelque secret engagement? comment les deux sœurs du major, auxquelles il en revenait toujours quelque chose, ne se seraient-elles pas imaginé que leur frère allait incessamment contracter les nœuds de l'hymen?
Mais ces ruses et ces manéges ne faisaient rien sur l'impassible Dobbin, qui conservait un sang-froid des plus désolants. Il éclatait de rire si parfois un de ses camarades s'avisait de le railler sur l'attention non équivoque que lui accordait miss Glorvina.
«Vous ne voyez pas, disait-il, que ce qu'elle en fait, c'est uniquement pour s'entretenir la main; elle s'exerce sur moi tout comme sur le piano de mistress Tozer; elle prend ce qu'elle rencontre sous sa main, et voilà tout. Je suis trop vieux, trop détraqué pour une aussi jolie femme que Glorvina.»
Et il n'en continuait pas moins à se promener à cheval avec elle, à lui copier des romances, à lui transcrire des vers sur des albums et à faire sa partie, le tout avec la plus extrême soumission; car, dans les garnisons de l'Inde, les jeunes officiers n'ont point d'autre occasion de s'occuper, lorsqu'ils ne se sentent pas de goût pour la chasse à la bécassine et au cochon, ou pour les distractions du jeu, de la pipe ou de la bouteille.
Malgré les instances de sa femme et de sa belle-sœur, le colonel O'Dowd se refusa catégoriquement à interroger le major sur ses intentions définitives, pour le déterminer à mettre un terme aux lamentables tortures d'une innocente jeune fille. Le vieux soldat déclara très-nettement qu'il n'entendait entrer pour rien dans le complot.
«Hé, ma foi, disait-il, le major à son âge sait ce qu'il doit faire; s'il avait bien envie de vous avoir pour femme, il saurait bien vous demander.»
D'autres fois il le prenait sur le ton de la plaisanterie, et disait que Dobbin, se trouvant encore trop jeune pour être à la tête d'une maison, avait écrit à sa maman une lettre pour lui en demander la permission. Loin de se prêter, du reste, au manége et aux intentions de ces dames, le brave Mick alla un jour jusqu'à avertir confidentiellement le major de prendre garde à lui et de se tenir sur la défensive.
«Attention, Dobbin, lui dit-il, attention, mon garçon; ces femmes-là mitonnent quelque grand coup; j'ai vu ma femme qui tirait d'une malle deux robes fraîchement arrivées d'Europe; l'une des deux, en satin rose, était pour Glorvina. Tout cela, Dobbin, c'est pour vous forcer à vous avouer vaincu, si toutefois les femmes et le satin peuvent avoir raison de vous.»
Mais ni la beauté des traits ni le luxe de la toilette n'étaient capables d'ébranler le major; la pensée d'une seule femme occupait tout l'esprit de l'honnête garçon, et cette femme, nous pouvons le dire, n'était point miss Glorvina O'Dowd, malgré sa robe de satin rose. C'était la douce et modeste créature vêtue de noir, qui ne parlait guère que lorsqu'on s'adressait à elle, dont la voix n'avait aucune ressemblance avec celle de Glorvina; c'était la douce et tendre mère assise auprès du berceau de son enfant et invitant le major par un sourire à contempler avec elle ce cher trésor de sa tendresse; c'était la jeune fille aux joues roses entrant dans le salon de Russell-Square avec une chanson sur les lèvres ou suspendue au bras de George, et la figure resplendissante d'amour et de bonheur. Cette image ne quittait plus l'honnête major; elle l'accompagnait partout dans le jour et le suivait dans son sommeil, à son chevet. Bien que le major ne fatiguât ni le public ni ses amis des confidences de son amour, et bien qu'il n'en perdît ni le boire ni le manger, ses sentiments du moins n'avaient ni changé ni vieilli, et, tandis que ses années s'accroissaient, que l'on pouvait apercevoir quelques fils d'argent au milieu de sa brune et épaisse chevelure, son amour conservait toute la séve et la fraîcheur que gardent au cœur de l'homme les souvenirs d'enfance.
Mistress Osborne, comme nous l'avons dit, avait écrit au major pour le complimenter avec la plus cordiale franchise de son prochain mariage avec miss O'Dowd.
«Votre sœur, lui disait Amélia, a eu la bonté de venir me voir pour m'apprendre l'heureux événement au sujet duquel je vous prie d'accepter mes plus sincères félicitations. Je ne doute pas que la jeune personne à laquelle vous allez unir votre vie ne soit en tout point digne de devenir la femme d'un homme aussi bon et aussi dévoué que vous. Que peut vous offrir une pauvre veuve, sinon les prières et les vœux qu'elle forme du fond du cœur pour votre prospérité? George embrasse bien son cher parrain; il espère que vous ne l'oublierez pas. Je lui ai dit que vous alliez prendre de nouveaux engagements avec une personne qui mérite certainement toutes vos affections; mais, bien que de tels engagements soient sans contredit les plus forts, les plus sacrés, et dominent tous les autres, je suis assurée cependant que la veuve et l'orphelin dont vous avez été jusqu'ici l'ami et le protecteur continueront à avoir une petite place dans votre cœur.»
Toute la lettre était sur le même ton et portait à chaque ligne comme l'empreinte du parfait contentement de celle qui l'avait écrite. Elle arriva par le même bâtiment qui apportait de Londres à lady O'Dowd son arsenal de toilette.
Dobbin, comme en s'en doute, l'ouvrit de préférence à toutes celles qui lui arrivaient de la capitale de la Grande-Bretagne; mais elle produisit sur son esprit un si fâcheux effet, qu'après cette lecture il prit en haine et Glorvina et sa robe rose et tout ce qui la touchait de près ou de loin, et se mit à pester contre les commérages féminins et contre le beau sexe en général. Ce jour-là, tout lui apparut en noir: à l'inspection, il trouva la chaleur accablante, et son service lui sembla une odieuse corvée. En vérité, était-ce bien la besogne d'un homme doué de raison que d'user sa vie à examiner des batteries de fusil et à faire prendre l'alignement à des espèces de bûches? Les causeries de la caserne lui parurent plus fastidieuses que jamais. Après tout, que lui importait à lui, qui arrivait grand train à la quarantaine, le nombre de bécassines tuées par le lieutenant Smith, ou les mérites de la jument de l'enseigne Brown? Il se sentait pris de dégoût pour les robustes plaisanteries que l'on faisait à la table des officiers; il n'était plus d'âge à rire des propos drôlatiques tenus par l'aide chirurgien et les jeunes officiers, bien qu'ils eussent encore le don d'exciter la gaieté du vieil O'Dowd à la tête chauve et au nez rouge, et que ce vieux militaire les entendît répéter, toujours les mêmes, depuis trente ans. Obligé à vivre entre les lourdes saillies de la table des officiers et les querelles et les scandales du salon des dames, son existence lui devenait insoutenable, et il ne pouvait y penser sans rougir.
«Amélia, se disait-il alors, Amélia! pouvez-vous bien me faire des reproches, à moi qui vous suis toujours resté fidèle? si seulement vous aviez voulu répondre aux sentiments que j'éprouvais pour vous, je ne serais point ici à traîner une misérable existence. Ne trouvez-vous d'autres récompenses pour tant de dévouement et de fidélité que des souhaits et des félicitations sur mon mariage avec cette pimpante Irlandaise?»
Ah! le pauvre William se sentait alors bien chagrin et bien triste; plus que jamais il souffrait des tortures de l'isolement. Il aurait voulu en avoir fini avec la vie, avec les vanités et les déceptions dont elle est semée, tant la lutte lui paraissait désespérée et douloureuse, tant l'horizon se montrait à lui sous de sombres aspects! Sa nuit se passa au milieu des plus cruelles insomnies, ne sachant s'il se déciderait à partir pour l'Angleterre. Fidélité, amour, constance, rien n'avait touché le cœur insensible d'Amélia; et on eût dit qu'elle fermait à dessein les yeux pour ne point voir tant d'amour.
«Amélia, s'écriait-il au milieu du silence de la nuit, songez que vous êtes la seule que j'aie aimée, que j'aime encore au monde, malgré votre cœur de marbre, malgré votre indifférence après les soins que je vous ai donnés dans des temps de douleur et de souffrance, malgré ces sourires que vous aviez sur les lèvres au moment de nos adieux et qui semblaient me dire que vous ne pensiez déjà plus à moi avant même que je vous eusse quittée.»
Ah! sans doute Amélia aurait eu pitié de lui, si elle l'avait vu dans le triste état où elle venait de le jeter. Le major crut trouver une consolation, un adoucissement à ses tortures en relisant toutes les lettres qui lui venaient d'Amélia, depuis ses lettres d'affaires touchant le petit capital qu'elle croyait tenir de son mari, jusqu'aux moindres billets d'invitation, au moindre carré de papier sur lequel se trouvait un délié de sa main. Ces lettres étaient toutes empreintes d'une froideur qui ne laissait point de place à l'espérance.
S'il se fût trouvé là une douce et aimable créature capable de lire dans ce noble cœur et de comprendre tout ce qu'il se trouvait de grandeur et de délicatesse dans sa réserve, le prestige qui environnait Amélia se serait peut-être évanoui tout naturellement, et l'amour de Dobbin aurait eu désormais des destinées calmes et paisibles. Mais le major n'avait alors d'autres rapports d'intimité que ceux auxquels s'efforçait de le provoquer la fringante Glorvina, la brillante Irlandaise aux boucles d'ébène; et, il faut le dire, cette altière beauté songeait bien moins à s'assurer l'amour du major que ses adorations. Elle avait entrepris là une tâche bien difficile et bien ingrate, à en juger d'après les moyens auxquels elle était obligée d'avoir recours pour en venir à ses fins.
Peu après l'arrivée des toilettes de Londres, et peut-être en vue de leur faire honneur, lady O'Dowd et les femmes des autres officiers du régiment royal donnèrent un bal aux régiments de la compagnie des Indes et aux fonctionnaires civils de la station. Glorvina y parut au milieu des pompes éblouissantes de sa robe de satin rose, de cette robe qui devait frapper le coup décisif; le major, présent à cette fête, errait à l'aventure dans les salons du bal, et il n'eût pas même su dire le lendemain quelle était la couleur du satin. Glorvina, la rage dans le cœur, accepta pour danseurs les moindres officiers de la garnison, espérant irriter la jalousie de Dobbin; mais le major n'en parut point jaloux. Il ne témoigna pas même de mauvaise humeur lorsque M. Bangles, capitaine de cavalerie, offrit son bras à Glorvina pour la conduire à la salle du souper. Ce n'était ni les manéges de la coquetterie, ni de jolies robes, ni de belles épaules qui pouvaient quelque chose sur la fibre sensible du major, et Glorvina n'avait rien autre chose à offrir.
À eux deux, ils donnaient l'exemple de la vanité des choses humaines; ils désiraient, chacun de leur côté, ce qu'il ne leur était point donné d'avoir. La désolation et le désespoir de Glorvina se manifestaient par des torrents de larmes. Son affection pour le major, disait-elle en sanglotant, avait été plus vive qu'aucune de celles qu'elle avait ressenties pour les autres.
«Ah! ma bonne Peggy, disait-elle à sa belle-sœur dans leurs moments d'entente et de bonne harmonie; ah! ma bonne Peggy, il me brisera le cœur; toutes mes robes me deviennent trop larges, je ne serai bientôt plus qu'un squelette.»
Tandis que le major prolongeait ainsi le supplice de cette malheureuse, et, loin de demander sa main, ne tâchait même pas d'en devenir amoureux, un autre bâtiment arriva d'Europe, d'où il apportait des lettres, parmi lesquelles il s'en trouva une pour cet homme au cœur de granit. Cette lettre portait un timbre plus ancien que celui des missives apportées par le dernier navire, et elle venait de chez lui. Dobbin reconnut aussitôt l'écriture de sa sœur, qui mettait le plus grand soin à entasser dans sa correspondance toutes les plus mauvaises nouvelles, et lui adressait de petits sermons avec une franchise vraiment fraternelle; aussi son cher William, étant malheureux tout le reste du jour quand il lui arrivait de lire les épîtres de sa sœur, ne se pressait jamais beaucoup d'en rompre le cachet; pour cela il attendait de se sentir en bonne disposition. Il y avait à peine quinze jours qu'il venait d'écrire à sa sœur une lettre de remontrances à propos des absurdes racontages dont elle avait été entretenir mistress Osborne, et il avait, de plus, fait réponse à la mère de George, afin de la détromper sur les bruits mensongers qui avaient circulé sur son compte, et l'assurer qu'il n'entrevoyait point, quant à présent, de changement probable dans sa position actuelle.
Deux ou trois jours après l'arrivée de ce second paquet de lettres, le major était allé passer la soirée chez lady O'Dowd, où il s'était montré fort aimable, et Glorvina s'était persuadée qu'il avait écouté avec plus d'attention qu'à l'ordinaire l'Écho du Glacier ou l'Enfance du Ménestrel, et une ou deux autres romances de choix qu'elle réservait spécialement pour lui. En réalité, il n'avait pas plus écouté la belle Glorvina que le hurlement des chacals que l'on entendait grogner dans le voisinage de la maison; mais, comme toujours, la pauvre fille aimait à se bercer d'une illusion qui lui était chère. Le major, après avoir joué une partie d'échecs avec elle, pendant que le chirurgien faisait celle de mistress O'Dowd, prit congé de ces dames à son heure ordinaire et regagna son gîte.
Sur sa table, il trouva la lettre encore intacte de sa sœur, qui renfermait probablement son contingent ordinaire de reproches; il la prit, et presque honteux de son insouciance, il se disposa à passer une heure désagréable en tête-à-tête avec cette chère sœur, qui, à une telle distance, trouvait encore le moyen de lui être parfaitement déplaisante. Une heure environ s'était déjà écoulée depuis que le major avait quitté la maison du colonel. Maître Mick dormait du sommeil inaltérable du juste, et Glorvina avait caché ses boucles d'ébène dans leur prison de papier brouillard. Lady O'Dowd, elle aussi, avait regagné la chambre nuptiale, située au rez-de-chaussée; tout à coup la sentinelle, qui veillait à la porte de l'officier supérieur, vit le major Dobbin accourir hors d'haleine et la figure bouleversée. Il se dirigea vers la maison du colonel, et, sans faire attention au planton, s'approcha des fenêtres de la chambre à coucher:
«Colonel O'Dowd! cria-t-il alors de toute la force de ses poumons.
—Grand Dieu! c'est le major, dit Glorvina en laissant apercevoir sa tête, qui ressemblait à une grappe de papillotes.
—Eh bien, Dob, qu'y a-t-il, mon garçon? reprit le colonel, pensant qu'il y avait au moins le feu à la caserne, ou qu'il était arrivé un ordre du quartier général.
—Il me faut.... un congé pour.... pour retourner en Angleterre, reprit Dobbin; j'y suis rappelé immédiatement pour des affaires de famille très-urgentes.
—Juste ciel! qu'est-il arrivé? se dit Glorvina communiquant son tremblement à ses papillotes elles-mêmes.
—Il faut que je parte cette nuit, sur-le-champ,» continua Dobbin.
Le colonel se leva et vint échanger quelques paroles avec lui.
En arrivant au post-scriptum de la lettre de miss Dobbin, le major y avait trouvé la nouvelle suivante, seule cause de l'alerte dont nous venons de faire part au lecteur:
«J'ai été voir hier notre vieille connaissance, mistress Osborne et sa famille. Vous savez dans quelle misérable demeure vivent ces pauvres gens depuis la banqueroute du père; M. Sedley a placé une plaque de cuivre sur la porte de cette méchante habitation et se livre au commerce du charbon. Le petit George, votre filleul, est un charmant enfant, quoiqu'il ait de grandes dispositions à l'insolence et à l'entêtement. Nous nous occupons de lui suivant votre désir, et nous l'avons présenté à sa tante miss Osborne qui a été enchantée de le voir. Son grand-père, je ne parle point du banqueroutier, mais de M. Osborne, de Russell-Square, qui est presque tombé en enfance, semble disposé à se radoucir à l'égard de l'enfant de votre ami et à oublier les erreurs de la désobéissance du père. Amélia serait assez disposée à lui en faire l'abandon. Elle commence à se consoler de la mort de son mari, et dans peu doit épouser le révérend M. Binney, ministre à Brompton. C'est un pauvre mariage, mais mistress Osborne commence à être sur le retour; j'ai déjà aperçu quelques cheveux gris sur sa tête; quant à son moral, il va infiniment mieux; et votre petit filleul fait le diable à la maison. Ma mère me charge de vous transmettre ses amitiés, auxquelles je joins celles de votre dévouée sœur.
«Anna Dobbin.»
Le grand hôtel des Crawley, situé Great-Gaunt-Street, vit de nouveau briller sur sa façade l'écusson de la famille, en signe de deuil et comme témoignage de la douleur que causait la mort de sir Pitt Crawley; toutefois on pouvait remarquer jusque dans cet emblème héraldique un éclat inaccoutumé qui, aussi bien là que dans tout le reste de la maison, n'avait jamais existé du vivant du dernier baronnet. La couche noirâtre et antique qui donnait à la maison un aspect maussade et triste, avait disparu pour laisser voir l'écarlate des briques, qu'encadraient gaiement des filets de plâtre. Le lion de bronze servant de marteau, avait été redoré à neuf et les grilles repeintes. En un mot, cette demeure, autrefois la plus sinistre de Gaunt-Street, était devenue la plus coquette de tout le quartier. La transformation avait eu lieu avant même que dans l'Hampshire les premiers jets de la verdure eussent remplacé les feuilles jaunâtres qui couvraient les arbres de Crawley quand le vieux sir Pitt traversa, pour la dernière fois, l'avenue du château.
Chaque jour on voyait arriver une petite femme dans un coupé de même taille, pour surveiller les travaux qui se faisaient dans cette maison. Une vieille fille, escortée d'un petit garçon, s'y rendait aussi chaque jour; le petit garçon et la vieille fille étaient miss Briggs et le petit Rawdon, chargés tous deux d'inspecter les embellissements qui transformaient la maison de sir Pitt, de surveiller les ouvrières, de couper et coudre les rideaux et les tentures, de passer en revue et secrétaires et commodes, et tous les réduits où se trouvaient entassées les reliques poudreuses de la famille, avec les faux bijoux qui avaient brillé sur la tête de plusieurs générations féminines, enfin de faire l'inventaire de la porcelaine, de la verrerie et autres objets qui garnissaient les tablettes de l'office.
Dans tous ces arrangements, mistress Rawdon Crawley avait la haute main; elle tenait de sir Pitt un plein pouvoir. Son bon plaisir décidait seul de la vente, de l'achat ou de la suppression; elle avait ainsi l'occasion de faire preuve de bon goût et elle en était enchantée. Ces réparations avaient été décidées à la suite d'un voyage de sir Pitt à Londres, où il était venu voir ses hommes de loi, et avait passé une semaine à Curzon-Street, dans la maison de son frère et de sa belle-sœur.
Il s'était fait d'abord descendre à l'hôtel; mais Becky, instruite de l'arrivée du baronnet, se transporta en personne auprès de lui, et une heure après le ramenait en triomphe à Curzon-Street. Comment refuser une hospitalité offerte avec tant de franchise et par une aussi aimable petite créature. Becky prit la main de Pitt et la serra avec toute l'effusion de la reconnaissance, lorsqu'il eut accepté sa proposition.
«Merci, lui dit-elle en abaissant sur lui un regard qui fit rougir le baronnet. Voilà qui va rendre Rawdon bien joyeux.»
Elle voulut s'assurer par elle-même que rien ne manquait dans la chambre de sir Pitt, que les domestiques avaient eu soin d'y porter ses paquets; enfin elle y vint elle-même avec le seau à charbon à la main. Le feu flambait déjà dans la cheminée. On avait installé Pitt dans la chambre de miss Briggs, qui était allée prendre ses quartiers à l'étage supérieur.
—J'étais sûre que vous ne pourriez me refuser de venir ici, lui disait-elle avec des yeux rayonnant de plaisir.
Et, en effet, elle était ravie de pouvoir lui donner l'hospitalité chez elle. Becky s'arrangea de manière à ce que Rawdon fût obligé d'aller prendre deux ou trois fois ses dîners dehors. C'était pour le baronnet de délicieuses soirées que celles qu'il passait dans le tête-à-tête avec Becky et avec Briggs. Becky surveillait elle-même la cuisine et la confection des plats qui avaient la préférence de son cher beau-frère.
—Comment trouvez-vous ce salmis? lui disait-elle; je l'ai fait moi-même à votre intention. Je sais encore bien d'autres friandises, et ce sera pour quand vous viendrez encore me faire visite.
—Tout ce que vous touchez devient parfait entre vos mains, disait le galant baronnet, et ce salmis est des meilleurs.
—Quand on est à la tête d'un pauvre ménage, reprenait alors Rebecca avec une pointe de bonne humeur, on doit chercher tous les moyens de se rendre utile.»
À quoi son beau-frère répondait alors qu'elle aurait été digne d'épouser un empereur, et que cette habileté dans les soins domestiques était assurément des plus précieuses chez une femme.
Sir Pitt était naturellement porté à faire, à part lui, une comparaison fâcheuse entre sa belle-sœur et sa femme; il ne pouvait oublier une certaine pâtisserie que lady Jane lui avait servie à dîner et qui était la plus détestable chose dont il eût jamais goûté.
Pour assaisonner le salmis fait avec les faisans de lord Steyne, Becky servit à son beau-frère une bouteille de petit vin blanc que Rawdon lui avait apporté de France et qu'il s'était procuré pour rien, à ce que disait celle qui le versait. Ce vin, en effet, provenait des fameuses caves du marquis de Steyne, et il ramena bien vite la chaleur aux joues glacées du baronnet et ranima les forces de cette débile créature.
Lorsque la bouteille fut vidée, Becky prit son beau-frère par la main pour le conduire dans le salon. Après l'avoir fait asseoir sur le sofa, au coin du feu, elle eut l'air de prendre le plus grand intérêt aux tirades qu'il se mit à lui débiter. Quant à elle, pendant ce temps, assise à côté de lui, elle ourlait une chemise pour son cher petit garçon. Mistress Rawdon ne manquait jamais de tirer cette chemise de sa boîte à ouvrage toutes les fois qu'elle voulait se donner une contenance humble et vertueuse. Le petit Rawdon était devenu trop grand pour cette chemise longtemps avant qu'elle fût terminée.
Rebecca écoutait sir Pitt, causait avec lui, chantait pour le distraire, et savait si bien le flatter et le prendre qu'il était enchanté lorsqu'à la fin du jour, ayant fini avec ses hommes d'affaires, il rentrait à Curzon-Street et y goûtait les plaisirs du coin du feu. Les hommes de loi y trouvaient aussi leur compte, car sir Pitt commença dès lors à leur faire grâce des discours jusqu'alors interminables qu'il leur adressait. Le moment du départ fut pour lui fort douloureux et fort pénible; elle lui faisait signe de la main avec une grâce charmante, tandis que la voiture s'éloignait, et lui, de son côté, agitait son mouchoir. Quant à elle, ce fut encore une occasion de faire croire qu'elle versait des larmes, tout au moins elle essuya ses yeux. Dès que Pitt eut perdu de vue cette ravissante petite femme, il rabaissa sa visière sur sa figure, s'enfonça dans son coin, et se mit à réfléchir qu'elle l'avait entouré de tous les égards dont il était digne sans contredit; que Rawdon était un imbécile de n'avoir pas su apprécier une pareille femme comme elle le méritait, et qu'enfin sa femme à lui était une niaise et une sotte auprès de cette séduisante petite Becky. Becky avait peut-être contribué pour beaucoup à réveiller toutes ces idées dans son esprit, mais quand et comment, on serait en peine de le dire, tant la petite enchanteresse mettait toujours de grâce et d'habileté dans sa manière de se conduire. Avant le départ de sir Pitt, il avait été convenu que les deux familles se réuniraient à la campagne pour célébrer la Noël.
«Que n'avez-vous trouvé le moyen de lui tirer un peu d'argent? dit Rawdon d'un ton boudeur à sa femme, quand le baronnet fut parti; il m'eût été bien agréable de donner un petit à-compte à ce pauvre Raggles, en vérité, je vous le jure, car je m'en veux de laisser ainsi ce pauvre diable à découvert de si fortes avances. Sans compter que quelque beau matin il pourrait bien nous mettre dans la rue pour louer à d'autres.
—Dites-lui, répondit Becky, qu'aussitôt les affaires de Pitt arrangées, on payera toutes les dettes. En attendant vous pouvez lui remettre un petit à-compte; c'est un billet que Pitt avait laissé pour son neveu.»
En même temps elle tirait de sa poche et présentait à son mari le bank-note que son beau-frère avait laissé pour le jeune héritier de la branche cadette des Crawleys. Nous devons cette justice à Rebecca, qu'elle avait sondé auprès de Pitt le terrain sur lequel son mari aurait voulu la voir s'aventurer, mais qu'elle avait dû s'arrêter dès les premiers pas dans cette exploration délicate. En effet, la moindre allusion à leurs embarras suffisait pour rembrunir aussitôt la figure de sir Pitt et lui donner un air gêné; il s'étendait alors en longs discours sur l'état de pénurie où il se trouvait lui-même, et ne tarissait point en plaintes sur l'inexactitude de ses fermiers dans leurs payements, sur la situation embarrassée des affaires de son père, sur les dépenses qu'avait occasionnées le décès du vieillard, sur l'obligation de purger toutes ses hypothèques, sur les nombreux emprunts qu'il avait déjà faits à ses banquiers et à ses agents. Le nouveau baronnet en sortit par un adroit détour, il donna à sa belle-sœur un bank-note pour son petit garçon.
Pitt soupçonnait bien la détresse à laquelle devait en être réduite la famille de son frère; un diplomate aussi consommé et aussi pénétrant que lui avait dû deviner sur le champ que la famille Rawdon était dénuée de toute ressource, et il se sentait en proie à de secrets remords en songeant que c'était lui qui avait accaparé l'argent qui, selon toutes les prévisions, aurait dû revenir à son jeune frère. La simple équité lui disait, qu'en bonne conscience, il était tenu à quelque compensation envers ses parents dépouillés. Un homme au courant des convenances, doué de bon sens, remplissant ses devoirs religieux et ayant appris son catéchisme, un homme enfin qui s'appliquait à mener une vie régulière en ce monde, ne pouvait se dissimuler que l'héritage qui l'avait mis à la tête de toute la fortune l'avait en même temps constitué le débiteur de son frère.
Mais de pareilles restitutions sont toujours pénibles à faire, et un homme d'ordre et de sens souffre toujours de se voir réduit à écorner si largement son capital. On veut bien gaspiller son argent pour se faire une réputation de libéralité, pour se procurer tous les plaisirs imaginables, tels qu'une loge à l'Opéra, des chevaux, de grands dîners et même la petite gloriole de faire la charité, pourvu que ce soit en public; mais on débattra le prix de la course avec un cocher de fiacre, et on refusera une obole à un parent dans la détresse. C'est en conséquence de ces dispositions innées dans l'humanité, que sir Pitt, tout en reconnaissant que son devoir l'obligeait à faire quelque chose pour son frère, remettait à un autre temps le soin d'y réfléchir.
Becky, de son côté, savait le fond que l'on doit faire sur les instincts généreux du prochain; elle se trouvait déjà très-satisfaite des procédés de Pitt à son égard; lui le chef de la famille, ne l'avait-il pas reconnue pour sa belle-sœur; s'il ne lui donnait rien maintenant, il lui vaudrait par la suite quelque chose qui certainement est aussi précieux que l'argent, à savoir, le crédit. Raggles, témoin de la bonne harmonie qui régnait entre les deux frères, se montrait déjà plus coulant envers les époux Rawdon, et puis ne venait-il pas de recevoir un léger à-compte, et ne lui avait-on pas fait entrevoir que, dans un assez bref délai, il en recevrait un nouveau, plus considérable encore.
En payant à miss Briggs les intérêts échus à la Noël pour la petite avance qu'elle avait faite à Rebecca, celle-ci lui dit en confidence qu'elle avait consulté sir Pitt, fort au courant des questions financières, sur le meilleur placement que Briggs pourrait faire du reste de son petit capital. Sir Pitt, après de mûres réflexions, avait trouvé pour Briggs quelque chose de sûr et d'avantageux; car sir Pitt ne pouvait oublier que miss Briggs avait été l'amie de sa chère tante Crawley et l'avait veillée jusqu'au dernier soupir, et à ce titre elle avait droit à l'affection de tous les membres de la famille. En conséquence, avant de quitter la ville, Pitt avait bien recommandé que Briggs tînt son argent tout prêt, afin de saisir l'occasion qu'il avait en vue. La pauvre Briggs ajouta une entière confiance à l'air candide, à la joie avec laquelle Rebecca lui annonça cette nouvelle. Cette attention de sir Pitt la toucha au plus haut degré; c'était pour elle un bonheur inespéré. Comment eût-elle songé autrement à retirer son argent du trois pour cent; et puis c'était surtout la manière délicate dont le service était rendu. Briggs promit donc de voir le jour même son homme d'affaires, afin que son petit pécule fût prêt au moment opportun.
L'honnête fille fut si reconnaissante de tant d'intérêt de la part de Becky et de son digne mari le colonel, qu'elle consacra presque toute la moitié de son revenu d'une année à acheter une jaquette de velours au petit Rawdon, qui, pour le dire en passant, n'était plus d'âge ni de taille à porter une jaquette de velours, mais bien à prendre le pantalon et la veste.
C'était un joli enfant à la figure ouverte et riante, aux yeux bleus et animés, à la chevelure bouclée et flottante, au cœur sensible et généreux, fort disposé à aimer tendrement tous ceux qui témoignaient de l'affection à lui, à son poney, à lord Southdown qui le lui avait donné. Quand il voyait arriver cet excellent jeune homme, sa figure devenait toute rouge de plaisir; il ne voulait pas non plus qu'on fît de peine au groom qui soignait son poney, à la cuisinière qui lui préparait des friandises pour son dîner et lui racontait le soir des histoires de revenants, à Briggs qu'il faisait enrager par ses gamineries, à son père surtout, dont nous signalons l'attachement pour le petit homme comme chose surprenante et presque incroyable d'une pareille nature. Lorsque le bambin eut atteint ses huit ans, il n'avait plus de tendresse et d'affection que pour son père; quant au prestige séduisant à travers lequel sa mère lui était d'abord apparue, il s'évanouit bien vite à ses yeux. À peine lui adressait-elle la parole une fois par hasard, elle l'avait pris en aversion; l'enfant avait eu la rougeole et la coqueluche, il ne lui en fallait pas davantage pour la dégoûter de la maternité. Un jour, il était descendu de sa demeure aérienne, attiré par la voix de sa mère qui chantait pour distraire lord Steyne. L'enfant s'était glissé sur la pointe du pied jusqu'à la porte du salon; tout à coup la porte s'entr'ouvrit et laissa apercevoir le petit espion qui écoutait, plongé dans l'extase et le ravissement.
Sa mère s'élança sur lui, lui administra deux ou trois paires de soufflets, au milieu des éclats de rire du marquis, que cette scène de brusquerie et de vivacité de la part de Rebecca eut l'air d'amuser beaucoup. Le pauvre enfant s'enfuit auprès de ses amis de la cuisine, où il alla cacher ses pleurs et ses sanglots.
«Ce n'est pas parce qu'elle m'a battu, disait-il d'une voix entrecoupée, mais.... c'est que....»
Et alors les sanglots et les pleurs, recommençant de plus belle, emportaient comme une avalanche le reste de ses paroles. C'était le cœur du pauvre enfant qui avait le plus souffert de ce rude accueil.
«Pourquoi ne veut-elle pas que je l'écoute chanter, puisqu'elle chante bien pour ce vieux monsieur à tête chauve qui a de si grandes dents?»
Ces paroles étaient entrecoupées par des explosions de rage et de douleur. La cuisinière regardait la femme de chambre, la femme de chambre regardait le cocher d'un air goguenard et malicieux. Le terrible et sévère tribunal qui siége à la cuisine, et auquel rien n'échappe dans aucune maison, se trouvait en ce moment assemblé pour prononcer sur le compte de Rebecca.
Après cette petite aventure, l'aversion de la mère pour le fils se changea en haine. La présence de l'enfant dans la maison était devenue un supplice pour elle, en accusant à tout moment son indifférence pour son fils; et, par un retour tout naturel et tout simple, la défiance, la crainte et l'esprit de révolte s'emparèrent dès lors du cœur de l'enfant. Depuis le jour des soufflets, une antipathie profonde s'éleva entre ces deux êtres pour croître de plus en plus par la suite.
Lord Steyne n'aimait pas davantage cet enfant: quand il le rencontrait il avait toujours à son adresse ou un coup d'œil menaçant ou une mordante raillerie; et le petit Rawdon, sans se laisser intimider, se campait fièrement devant lui et se risquait même jusqu'à lui montrer le poing par derrière. Il le regardait comme son ennemi, et de tous ceux qu'il voyait chez sa mère, c'était celui qui soulevait le plus sa colère. Un jour, le valet de chambre le trouva dans l'antichambre, écrasant à coups de poing le chapeau de lord Steyne; le valet de chambre raconta cette espièglerie au cocher de lord Steyne; le cocher la répéta au valet de monsieur et à tous les domestiques de l'office. À quelque temps de là, mistress Rawdon Crawley étant venue à une des fêtes données par milord, le portier, qui se tenait sur la porte de sa loge, les domestiques, qui se croisaient dans la cour, les laquais, en habits blancs, qui répétaient de salle en salle le nom du colonel et de mistress Crawley, se faisaient de petits signes d'intelligence comme des gens qui savent à quoi s'en tenir, ou du moins qui croient le savoir. Le valet qui circulait avec le plateau de rafraîchissements s'avança vers elle pour lui en offrir, et se divertit ensuite à ses dépens avec le gros maître d'hôtel en culotte courte qui l'accompagnait pour recevoir les verres. C'est une bien terrible chose que cette inquisition exercée par les domestiques, par ce tribunal sans appel qui avait frappé Rebecca d'une sentence plus inflexible encore qu'autrefois celles du Vehmgericht.
Nous dirons plus encore; ils eussent cru à l'innocence de Rebecca, que sa réputation n'en n'aurait pas été moins compromise. Alors que l'on voyait briller à la porte de l'enchanteresse les lanternes de la voiture du marquis de Steyne jusqu'à des minuit passé, comme disait Raggles d'un ton dolent, cela accusait Rebecca bien plus hautement que toutes ses coquetteries et ses intrigues.
Sans qu'il en coûtât rien à sa vertu, nous aimons à le croire, Rebecca s'agitait et se donnait beaucoup de mal pour arriver à avoir ce qu'on appelle une position dans le monde; mais il n'en est pas moins vrai que déjà les domestiques avaient prononcé contre elle un verdict réprobateur, et qu'elle était sous le coup d'une fâcheuse suspicion. C'est ainsi que l'araignée, après avoir laborieusement tissu la toile qui doit fournir à son existence, est emportée d'un coup de plumeau avec le chef-d'œuvre qu'elle vient de faire.
Un jour ou deux avant Noël, Becky partit avec son mari et son fils pour aller passer les fêtes à Crawley-la-Reine, dans le manoir de ses ancêtres. Becky aurait volontiers laissé son petit bambin à la maison, et c'est ce qui serait arrivé à l'enfant, sans les vives instances de lady Jane et les reproches qui lui venaient de Rawdon au sujet de son insouciance et de sa froideur pour son fils.
«C'est le plus bel enfant de l'Angleterre, disait Rawdon à sa femme d'un ton de reproche, et votre épagneul semble avoir la préférence dans vos affections. Il ne sera pas pour vous un bien grand embarras à Crawley, on l'enverra avec les bonnes, et pour le voyage, je le prendrai sur la banquette à côté de moi.
—Où vous ne serez pas fâché d'aller vous-même pour fumer vos affreux cigares, répliqua mistress Rawdon.
—Je me rappelle un temps où vous ne faisiez pas la petite bouche, lui répondit alors son mari.»
Becky ce jour-là était bien disposée.
«C'est qu'alors je n'étais que surnuméraire, entendez-vous, gros bêta, et maintenant je suis en titre; emmenez Rawdy, si cela vous plaît: je vous conseille même de lui donner un cigare pendant que vous êtes en train.»
M. Rawdon jugea avec sa pénétration habituelle qu'un cigare n'était pas suffisant pour aider son bambin à supporter les froids de l'hiver; en conséquence, assisté de Briggs, il l'emmaillotta soigneusement dans des châles et des couvertures, puis on le hissa sur l'impériale de la diligence, et nos voyageurs se mirent en route par une matinée sombre et brumeuse. L'enfant était ravi de voir se lever l'aurore et d'aller à la maison, comme disait encore son père. C'était pour le petit Rawdon une véritable partie de plaisir. Les mille petits incidents de la route étaient pour lui l'occasion d'une intarissable gaieté; son père ne laissait aucune de ses questions sans réponse, et lui disait à qui appartenait cette grande maison qu'on apercevait sur le bord de la route et le parc qui l'avoisinait. Sa mère, à l'intérieur de la voiture, où elle se trouvait avec sa femme de chambre, ses fourrures, son manteau, son flacon d'essence, se donnait des airs à faire croire que c'était la première fois qu'elle voyageait dans une voiture publique; aucun de ses compagnons de route n'aurait pu s'imaginer que, dix ans auparavant, elle avait été obligée de se mettre sur l'impériale pour donner sa place à un voyageur payant.
Il faisait déjà nuit lorsqu'on arriva à Mudbury; le petit Rawdon fut transporté à moitié endormi dans la voiture de son oncle. Il regarda avec des yeux ébahis les grilles de fer qui roulaient sur leurs gonds à l'approche de la voiture, les piliers blanchis à la chaux et surmontés de la colombe et du serpent. La voiture s'arrêta enfin devant le perron du château, qui brillait d'un air de fête en l'honneur de la Noël. La porte d'entrée s'ouvrit pour les nouveaux arrivés. Un grand feu pétillait dans l'âtre et un tapis couvrait les dalles disposées en damier.
«C'est le vieux tapis de Turquie, qui était autrefois dans la grande galerie, se disait Rebecca tout en embrassant lady Jane.»
Puis elle échangea avec sir Pitt un salut plein de gravité; quant à Rawdon, qui avait fumé tout le long de la route, il se tint à une certaine distance de sa belle-sœur, dont les deux enfants s'étaient approchés de leur petit cousin. Mathilde l'avait déjà pris par la main après l'avoir embrassé, et Pitt Binkie Southdown, héritier présomptif du nom et de la fortune, s'était planté devant lui et le toisait du haut en bas à la façon des roquets qui examinent un boule-dogue.
La maîtresse de la maison conduisit ses hôtes dans les chambres qui leur étaient destinées et où pétillait déjà un feu des plus réjouissants.
Les demoiselles Crawley ne tardèrent à arriver auprès de mistress Rawdon, sous prétexte de venir voir si elles ne pourraient lui être de quelque utilité, mais en réalité pour avoir le plaisir de passer en revue les toilettes que ses malles renfermaient, et qui, bien que noires, étaient du moins à la dernière mode de la capitale. Ces demoiselles la mirent au courant de toutes les améliorations apportées dans le château, du départ de la vieille lady Southdown, de la popularité de Pitt, de sa dignité enfin à porter le nom de Crawley. La cloche du dîner s'étant fait entendre, la famille se réunit dans la salle à manger. Le petit Rawdon fut placé à côté de sa tante que ses gâteries rendaient l'idole de tous les enfants. Sir Pitt fit mettre à sa droite sa belle-sœur à laquelle il témoignait des attentions particulières.
Le petit Rawdon mangea de fort bon appétit et avec la gravité d'un petit monsieur.
«J'aime bien dîner ici, dit-il à sa tante à la fin du repas, en souriant à cette femme si bonne et si affectueuse; oui, j'aime bien dîner ici.
—Et pourquoi? fit la douce lady Jane.
—Parce que, chez nous, je dîne à la cuisine ou bien avec Briggs,» répondit le petit Rawdon.
Becky était trop occupée à complimenter le baronnet de la beauté, de l'esprit, de l'expression fine et vive du jeune Pitt Binkie, admis à table au moment du dessert, et placé à côté de sir Pitt, pour entendre les trop justes plaintes qui sortaient de la bouche de son enfant à l'autre extrémité de la table.
En sa qualité de visiteur, et pour fêter sa première soirée au château, le petit Rawdon eut la permission d'attendre le thé. Une fois les tasses enlevées, un livre à tranches dorées fut placé devant sir Pitt; tous les domestiques entrèrent dans la pièce, et sir Pitt lut à haute voix la prière du soir. Cette pieuse cérémonie était, hélas! pour le petit Rawdon chose toute nouvelle et inconnue.
La présence du nouveau baronnet s'était déjà fait sentir dans le château par de nombreuses améliorations. Becky, toutes les fois qu'elle était en compagnie de sir Pitt, ne manquait jamais de trouver tout charmant et délicieux. Quant au petit Rawdon, dont les deux enfants s'étaient emparés pour le conduire partout, il se croyait, au milieu de ses ravissements, transporté dans un palais des Mille et une Nuits. C'était une suite sans fin de longues galeries, de chambres d'apparat ornées de tableaux, de moulures et de porcelaines. Ils montrèrent au petit Rawdon la chambre où leur grand-père était mort, et dont ils ne franchissaient jamais le seuil qu'avec un certain effroi.