—Des livres pour George, répondit Amélia en rougissant; je.... les lui avais promis pour sa Noël.

—Des livres? s'écria la vieille femme avec indignation, des livres, quand nous manquons ici de pain! des livres, quand, pour assurer notre nourriture et celle de votre fils, pour épargner à votre père l'ignominie de la prison, j'ai vendu jusqu'au moindre bijou, j'ai ôté mon châle de mes épaules, j'ai fait argent de tout, et même de nos couverts! Aucun sacrifice ne m'a coûté pour que nos fournisseurs au moins n'aient pas le droit de nous insulter! Et il fallait payer le loyer à M. Clapp, un si honnête homme, si poli, si prévenant, et qui d'ailleurs, lui aussi, a ses charges à supporter! Amélia! Amélia! vous me brisez le cœur avec vos livres, avec votre enfant, dont vous avez causé la misère pour ne pas consentir à vous en séparer! Dieu veuille, Amélia, que vous soyez plus heureuse même que je ne l'ai été moi-même! Voilà Jos qui abandonne son père dans ses chagrins et dans sa vieillesse; voilà George, dont l'avenir pourrait être assuré, qui, un jour, pourrait se voir très-riche.... qui va à l'école avec une montre d'or et une chaîne autour du cou, tandis que mon pauvre vieux mari n'a pas un shilling dans sa poche!»

Le discours de mistress Sedley se termina par des sanglots et des pleurs qui retentirent dans toute la petite maison et arrivèrent aux oreilles des autres femmes, qui n'avaient pas perdu un mot de tout cet entretien.

«Oh ma mère! ma mère! s'écria la pauvre Amélia, vous ne m'aviez rien dit de tout cela.... je lui avais promis ces livres.... j'ai vendu mon châle ce matin même. Tenez, voici l'argent; prenez tout!...»

En même temps, d'une main tremblante, elle tirait de sa poche ses précieuses pièces d'or, qu'elle mettait dans les mains de sa mère, d'où plusieurs s'échappèrent pour rouler jusque sur les marches de l'escalier.

Amélia rentra ensuite dans sa chambre, et là s'abandonna au plus violent désespoir en présence de sa misère, dont elle concevait maintenant toute l'étendue. Ah! elle le voyait bien maintenant, son égoïsme causait seul la ruine de son fils. Son obstination l'empêchait seule d'avoir la richesse, l'éducation, le rang auxquels il pouvait prétendre, auxquels l'appelait sa naissance. Déjà, par amour pour elle, le père s'était précipité dans l'abîme; voudrait-elle y retenir le fils, maintenant qu'elle avait un seul mot à dire pour ramener l'aisance dans sa famille, pour élever son fils à la fortune? Ah! c'était là une réalité bien poignante pour son pauvre cœur blessé!

CHAPITRE XV.

Gaunt-House.

Tout le monde sait que l'hôtel de lord Steyne à Londres est situé Gaunt-Square, sur cette place où vient aboutir Great-Gaunt-Street, cette même rue dans laquelle nous avons conduit Rebecca à sa première visite en qualité d'institutrice chez le baronnet maintenant défunt. En regardant par-dessus les grilles, qui entourent les sombres feuillages du jardin situé au milieu du Square, vous apercevrez les malheureuses gouvernantes des enfants étiolés qui s'amusent autour du rond de verdure au centre duquel s'élève la statue de lord Gaunt, ce héros qui succomba à la bataille de Minden et qui se trouve là pour sa gloire représenté en bronze avec une perruque à trois marteaux et un costume à la romaine. Gaunt-House occupe tout un côté du Square, et sur ses trois autres faces s'étendent de spacieuses et sombres demeures dont les croisées sont taillées dans la pierre ou encadrées dans des briques rouges. On dirait que le jour a regret de pénétrer dans ces tristes et incommodes habitations. Les mœurs hospitalières semblent les avoir aussi désertées avec ces laquais tout habillés d'or et de soie, ces coureurs armés de torches qu'ils plaçaient dans les mains de fer que l'on aperçoit encore sur les côtés du perron.

Les noms gravés sur des plaques de cuivre ont fait invasion jusque dans le Square: ce sont ceux de docteurs, de banquiers, d'industriels de tout genre. C'est là un spectacle aussi peu réjouissant que la vue de l'hôtel de milord Steyne.

Tout ce que je connais de ce vaste manoir, c'est sa façade avec sa grande porte de fer et ses colonnes rongées par le temps. Quelquefois apparaît sur le seuil la face rouge et rechignée d'un robuste et gros concierge. Au-dessus du mur d'enceinte se dessinent les mansardes et les cheminées, dont on ne voit maintenant sortir la fumée qu'à de bien rares intervalles. En effet, lord Steyne passe sa vie à Naples, et préfère la vue du golfe de Caprée et celle du Vésuve au sinistre aspect des murailles de Gaunt-Square.

À vingt pas de là, dans New-Gaunt-Street, il existe une petite porte bâtarde qui sert d'entrée aux écuries de Gaunt-House. Son extérieur n'a rien assurément de bien propre à la faire distinguer des autres portes d'écurie; mais plus d'un coupé mystérieux s'est arrêté à cette porte, s'il faut en croire le petit Tom Eaves, véritable gazette de tous les commérages de la ville.

«Le prince de Galles et la Perdita ont souvent passé par cette porte, mon cher monsieur, me disait-il souvent; elle s'est aussi plus d'une fois ouverte pour le duc de *** et Marianne Clarke. C'est par là que l'on arrive aux fameux petits appartements de lord Steyne. Une des pièces est tout ivoire et satin blanc, une autre est tout ébène et velours noir. Il y a une petite salle à manger copiée sur celle de Salluste, à Pompeï, et peinte par Cosway; il y a une charmante petite cuisine avec une batterie en argent et des broches en or. Philippe-Égalité s'amusa à y rôtir des perdrix une certaine nuit où il gagna au jeu cent mille livres sterling à un très-célèbre personnage. La moitié de cet argent servit à attiser le volcan révolutionnaire, et l'autre à acheter le marquisat de lord Gaunt et son ordre de la Jarretière; quant au surplus....»

Mais il n'entre point dans notre cadre de dire à quoi fut employé le surplus, bien que le petit Tom Eaves, qui a mis son nez partout, puisse nous donner le détail du surplus par livre, sou, maille et denier.

Outre cet hôtel à la ville, le marquis avait des châteaux et des palais dans tous les coins des Trois Royaumes. On en peut voir la description dans le Guide du Voyageur en Angleterre: le château de Strongbow, avec bois et forêts, dans le Shanon-Shore; le Gaunt-Castle, dans le Cammarthewshire, qui servit de prison d'État à Richard II; le château de Gauntley, dans l'Yorkshire, où se trouvent, dit-on, cent tasses à thé, toutes en argent, pour le déjeuner des hôtes de la maison, et tout le reste à l'avenant; Stillbrook, dans l'Hampshire, modeste métairie dont l'ameublement faisait l'admiration de tous les visiteurs, et qui a été vendue, après décès, à la criée.

La marquise de Steyne descendait de l'ancienne et illustre famille des Caerlyon, marquis de Camelot, restés toujours fidèles à leur religion depuis la conversion du vénérable druide dont ils sont issus, et dont les tables généalogiques remontent à l'arrivée du roi Bruce dans notre île. De temps immémorial les mâles de cette race s'appellent Arthur, Uthers et Caradocs. La plupart ont conspiré, comme c'était leur devoir, et ont péri sur l'échafaud. La reine Élisabeth fit mourir du dernier supplice l'Arthur de son époque, qui, après avoir été chambellan de Marie Stuart, portait les missives de la reine captive aux Guises ses oncles. Le cadet servait sous le Balafré. Pendant la captivité de Marie, les membres de cette famille furent de tous les complots. La fortune de la maison fut grandement entamée par l'armement qu'elle fit contre les Espagnols du temps de l'invincible Armada; par les amendes et les confiscations dont il frappa Élisabeth pour avoir donné asile aux prêtres réfractaires et s'être obstinément refusée à abjurer l'hérésie papiste. Sous le règne de Charles Ier, le chef de la famille fléchit devant les arguments théologiques du prince convertisseur; sa fortune profita de cette faiblesse d'un moment et recouvra sa splendeur passée; mais, sous le règne de Charles II, le comte de Camelot revint à la foi de ses ancêtres, et leur sang et leur fortune s'épuisèrent au service de cette sainte cause, tant qu'il resta un Stuart pour se mettre à la tête des généreux courtisans du malheur.

Lady Marie Caerlyon fut élevée dans un couvent de Paris, où elle eut pour marraine la dauphine Marie-Antoinette. Dans tout l'éclat de sa beauté on l'avait mariée ou plutôt vendue à lord Gaunt qui, étant venu pour se distraire à Paris, avait gagné des sommes considérables au milieu des orgies auxquelles on se livrait dans le palais de Philippe-Égalité. Le fameux duel du comte de Gaunt avec le comte de La Marche, des mousquetaires gris, était attribué, par la rumeur publique, aux prétentions que cet officier, d'abord page et ensuite favori de la reine, avait élevées à la main de la belle lady Mary Caerlyon. Elle épousa le comte de Gaunt à peine remis de sa blessure, et vint habiter Gaunt-House et figurer pour quelque temps à la cour du prince de Galles. Fox en fut amoureux; Morris et Sheridan lui dédièrent des vers; Malmesbury la poursuivit de prévenances; Walpole la déclara charmante, et la duchesse de Devonshire en tomba jalouse. Mais bientôt elle renonça aux plaisirs et aux joies du monde, au tourbillon par lequel elle s'était d'abord laissé emporter. Après la naissance de son second fils, elle voua sa vie aux pratiques austères de la dévotion. Cela explique comment lord Steyne, qui aimait par-dessus tout le plaisir et ses folies, ne resta pas longtemps après son mariage auprès d'une femme toujours plongée dans les larmes et le silence.

Tom Eaves, déjà cité, et dont le nom ne se mêle à cette histoire que pour les renseignements qu'il a pu nous procurer sur l'histoire secrète des habitants de Londres, Tom Eaves m'a communiqué, sur le compte de milady Steyne, des détails particuliers que je livre, sous toute réserve, à l'appréciation du lecteur.

«Les humiliations (c'est lui qui parle), les humiliations que cette femme a dû essuyer dans son intérieur sont de nature à faire dresser les cheveux sur la tête. C'est-à-dire qu'on me mettrait plutôt en morceaux avant que de me faire consentir à admettre dans la société de mistress Eaves les femmes que lord Steyne recevait à sa table.»

Tom Eaves mentait; Tom Eaves aurait sacrifié sa dignité et sa femme pour obtenir un salut, voire même un dîner de ces dames.

«Or, vous devez bien penser, ajoutait Tom Eaves, qu'il y avait un motif pour qu'une femme aussi fière qu'une reine, et auprès de qui les Steyne ne sont en noblesse que de petits garçons, se pliât sans murmurer au joug que lui imposait son mari; eh bien! moi je vais vous dérouler tout ce mystère. Je vous dirai donc que, pendant l'émigration, un certain abbé de La Marche, qui se trouvait ici et qui prit part à l'affaire de Quiberon avec Puisaye et Tinténiac, était le même colonel des mousquetaires gris qui se battit en 86 avec le marquis de Steyne; que la marquise et lui se revirent à la suite de ce duel, et qu'en apprenant sa mort au débarquement de Quiberon, lady Steyne s'adonna à ces pratiques de dévotion excessive qu'elle n'a plus quittées depuis. Toute cette histoire est fort dramatique, et rappelez-vous bien ce que je vous dis, fit Tom Eaves avec un branlement de tête, le ciel n'envoie point tant de malheurs à qui n'a rien à se reprocher. Si cette femme courbe ainsi la tête, c'est que le bât la blesse quelque part.»

Ainsi donc, si M. Eaves est aussi bien renseigné qu'il le prétend, voilà une femme obligée de dérober au public, sous la sérénité de sa figure, les tortures morales et les secrètes angoisses qui lui déchirent le cœur. Ah! mes amis, si nos noms ne sont point inscrits au livre d'or de la noblesse, consolons-nous en pensant que dans notre noble et humble condition la Providence au moins n'a point suspendu au-dessus de nos têtes de pareils châtiments qui, sous la forme d'un recors, d'une maladie héréditaire ou d'un secret de famille, font payer bien chèrement cette vaisselle d'or et ces coussins de satin.

En comparant sa condition avec celle de très-haute et très-puissante dame de Caerlyon, marquise de Gaunt, le dernier des malheureux doit, toujours suivant M. Eaves, trouver des motifs de remercier le ciel de son sort. Pères ou fils qui n'avez l'héritage ni à léguer ni à recueillir, vous ne pouvez manquer d'être en bons termes avec votre famille, tandis que l'héritier d'un grand nom comme celui de milord Steyne, par exemple, doit, par un sentiment bien naturel, voir avec des regrets mêlés de haine celui qui détient des biens dont il voudrait déjà pouvoir disposer.

Ces réflexions ont conduit Tom Eaves à mettre toute sa fortune en viager; de cette manière il évite à ses neveux et nièces de mauvaises pensées à son endroit; et n'ayant plus aucun motif de défiance contre eux, il tâche de dîner chez eux le plus souvent possible.

La différence de religion mettait encore dans cette famille un cruel obstacle aux épanchements si doux qui, d'ordinaire, resserrent les liens de l'affection entre les mères et les enfants. Son amour pour ses fils redoublait chez lady Gaunt ses craintes et ses inquiétudes. L'abîme qui la séparait d'eux était infranchissable. Il lui était défendu de leur tendre sa faible main pour les attirer dans cette croyance hors de laquelle elle ne voyait point de salut. La pauvre mère espérait que le plus jeune au moins, l'enfant et ses prédilections, finirait par se réconcilier avec l'Église catholique; mais, hélas! de cruelles et dures épreuves étaient réservées à cette pauvre femme, qui les accepta comme le juste châtiment de son mariage avec un protestant.

Milord Gaunt épousa, comme le savent tous ceux qui ont mis le nez dans un dictionnaire de la Pairie, lady Blanche Thistlewood, fille de la noble famille de Bareacres, déjà nommée dans cette très-véridique histoire. Une aile de Gaunt-House fut affectée au jeune couple, car le chef de famille tenait à exercer son autorité et à l'exercer souverainement. Le fils, héritier futur de la fortune et des titres, vivait peu dans son intérieur et faisait assez mauvais ménage avec sa femme; il souscrivait tous les billets qu'on lui présentait, se souciait peu de grever l'héritage qu'il devait recueillir un jour, et ne cherchait qu'à accroître par tous les moyens possibles le trop modeste revenu que lui faisait son père.

Au grand désespoir de lord Gaunt et pour la plus douce satisfaction de son ennemi naturel, nous voulons dire de son père, lady Gaunt ne lui donna point d'enfants. On songea en conséquence, à faire revenir lord George Gaunt, qui s'occupait à Vienne de valse et de diplomatie, et on le maria avec l'honorable Jeanne, fille unique de John Jones, baron du Vide-Gousset, et à la tête de l'importante maison de banque sous la raison sociale Jones, Brown et Robinson. De cette union il naquit plusieurs fils et filles qui n'ont rien à faire dans cette histoire.

Les premiers temps de cette union furent assez fortunés. Milord George Gaunt non-seulement lisait couramment, mais écrivait d'une façon passable; il parlait le français avec une facilité merveilleuse et passait pour l'un des plus fins valseurs de l'Europe. Ses talents personnels, l'intérêt qu'il avait dans la maison de banque de son père, semblaient devoir en outre lui donner accès aux honneurs et aux postes les plus élevés. Sa femme ne demandait pas mieux que de vivre au milieu des cours et sa fortune la mettait en état de charmer, par la splendeur et l'éclat de ces réceptions, les capitales où la conduiraient les fonctions diplomatiques de son mari. On avait pensé à lui pour en faire un ministre plénipotentiaire; avant peu il allait être nommé ambassadeur, et déjà les paris étaient engagés à ce sujet au Café des Étrangers, lorsque soudain les bruits les plus bizarres commencèrent à circuler sur le compte du secrétaire d'ambassade. À un grand dîner diplomatique chez son ambassadeur, il se leva sur sa chaise au milieu du repas en s'écriant que le pâté de foie gras était empoisonné; à un bal donné à l'hôtel de l'envoyé de Bavière, le comte de Springbook-Hohenlaufen, il arriva la tête rasée et en habit de capucin; et ce n'était pourtant point un bal masqué, ainsi que quelques personnes ont voulu le faire croire. C'est singulier, se disait-on tout bas; on a remarqué les mêmes symptômes chez le grand-père: c'est dans le sang, à ce qu'il paraît.

Sa femme revint en Angleterre et se fixa à Gaunt-House. Lord George abandonna son poste diplomatique sur le continent, et peu après on put lire dans la gazette sa nomination au Brésil; mais des gens bien informés prétendent qu'il n'est jamais revenu de cette expédition au Brésil, parce qu'il n'y est jamais allé. Le fait est qu'il avait disparu de la surface du globe, et qu'à en croire les propos de quelques mauvaises langues, le Brésil aurait été pour lui une maison de santé, Rio-Janeiro, un cabanon formé par quatre murailles, et George Gaunt, confié au soin d'un gardien, aurait été créé par lui chevalier de la camisole de force.

Deux ou trois fois par semaine sa mère, en expiation de ses fautes, allait de grand matin rendre visite au pauvre idiot. Parfois il éclatait de rire à son approche, et son rire faisait encore plus de mal que ses cris. D'autres fuis elle trouvait le brillant diplomate du congrès de Vienne s'amusant avec un jouet d'enfant ou berçant dans ses bras la poupée de la fille de son gardien. Dans ses moments lucides il reconnaissait sa mère, mais le plus souvent il fixait sur elle un regard vague et douteux, et alors on eût dit que sa mère était aussi bien effacée de son souvenir que sa femme, ses enfants, ses projets de gloire, d'ambition, de vanité.

C'était là un mystérieux héritage, une terrible transmission du sang; et déjà, chez plusieurs membres de la famille, ce terrible mal avait révélé sa présence. Cette race antique était frappée dans son orgueil comme les Pharaons dans leur premier né. Le sceau funeste de la réprobation et du malheur avait été imprimé sur le seuil de cette maison sans que la couronne et l'écusson gravés sur la porte aient pu l'en défendre.

Les enfants d'un père qu'ils ne devaient plus revoir se développaient et grandissaient sans avoir conscience de la fatalité qui pesait sur eux. Dans leurs jeunes années, ils parlaient de leur père et faisaient mille projets pour l'époque de son retour; ensuite le nom de cet homme mort de son vivant se trouva moins souvent sur leurs lèvres, et finit par ne plus être prononcé. Un accablement terrible s'emparait de cette vieille et malheureuse femme lorsqu'elle venait à penser que le père de ces enfants pouvait, avec ses dignités, leur avoir transmis l'opprobre de son sang, et elle vivait toujours au milieu de la crainte de voir se manifester en eux les indices de l'horrible malédiction qui avait frappé ses ancêtres.

Ce sinistre pressentiment poursuivait aussi lord Steyne. Il s'efforçait de repousser l'affreux fantôme qui assiégeait son chevet, de s'étourdir par les fumées du vin et les bruits de l'orgie. Quelquefois il parvenait à perdre de vue cette vision terrible au milieu des tourbillons du plaisir et des dissipations du monde; mais, vains efforts! le fantôme reparaissait dès qu'il se trouvait seul, et devenait plus menaçant avec les années.

«J'ai étendu ma main sur ton fils, disait-il, pourquoi ne te frapperais-je pas aussi. Demain mon seul caprice peut t'ouvrir une prison comme il a fait pour ton fils George. Que demain je te marque au front, et il faudra dire adieu à tes plaisirs et à tes dignités, à tes amis et à tes flatteurs, à tous ces raffinements du luxe entassés autour de toi. Et tu échangeras tout cela contre quatre murailles, un gardien et une paillasse, comme il est arrivé pour George Gaunt.»

Milord ne sachant comment se soustraire aux menaces de cet ennemi invisible, et gémissant sous le poids de cette main de fer appesantie sur lui, cherchait à la défier du moins par les hommages du monde et ses plaisirs bruyants.

L'opulence et la splendeur régnaient dans sa maison; mais sous ces vastes lambris dorés, couverts d'écussons et de sculptures, on aurait en vain cherché le bonheur. C'était l'hôtel où se donnaient les plus belles fêtes de Londres; mais en même temps où il se trouvait le moins de contentement, si ce n'est pour les joyeux convives, qui s'asseyaient à la table de mylord. Peut-être, s'il n'eût pas été un si grand personnage, aurait-on fui sa société; mais, dans la Foire aux Vanités, le tarif des fautes varie suivant les rangs. On s'y prend à deux fois avant de condamner un homme d'une position aussi élevée que lord Steyne. Les censeurs les plus médisants, les sages les plus austères, pouvaient se scandaliser tout bas du genre de vie de milord Steyne; mais tous s'empressaient de répondre aux invitations qu'il leur adressait.

«C'est un bien vilain homme que ce lord Steyne, disait lady Slingstone; mais tout le monde y va; je n'aurai qu'à veiller d'un peu plus près sur mes filles.

—Je dois tout à sa seigneurie, disait le révérend docteur Trail, qui, déjà évêque, songeait encore à monter plus haut.»

Mistress Trail et ses filles auraient plutôt manqué d'aller à l'église qu'aux soirées de sa Seigneurie.

«Sa morale est un peu relâchée, disait le petit Southdown à sa sœur, qui l'interrogeait timidement sur Gaunt-House, d'après les terribles récits qu'elle en avait entendu faire à sa mère; mais que diable voulez-vous? il a dans sa cave le meilleur Champagne de toute l'Europe.»

Quant au baronnet sir Pitt Crawley, le rigoureux observateur des bienséances, le président des meetings apostoliques, eh bien! il ne lui serait jamais venu à l'idée de ne point aller chez lord Steyne.

«Jane, disait le baronnet à sa femme, soyez sûre que nous ne pouvons mal faire en nous montrant dans des maisons où l'on rencontre des personnes comme l'évêque d'Ealing et la comtesse de Slingstone. Le lord lieutenant d'un comté, ma chère, est un homme parfaitement digne de considération. D'ailleurs, George Gaunt a été mon camarade d'enfance; il était attaché avec moi à l'ambassade de Poupernicle.»

Tout le monde, en un mot, venait payer son tribut d'hommages à ce haut et puissant seigneur; tous ceux du moins qu'on y appelait. Eh! mon Dieu! cher lecteur, ne vous en défendez pas; vous et moi y serions allés si nous avions reçu un billet d'invitation.

CHAPITRE XVI.

Où le lecteur se trouve introduit dans la meilleure société.

Les égards de Becky pour le chef de la famille devaient enfin trouver leur récompense, qui, sans avoir une valeur matérielle et appréciable par poids et par mesure, était néanmoins, de la part de Becky, l'objet d'une convoitise bien plus ardente que des avantages qui s'estiment en nature. Becky ne tenait pas absolument à mener une vie honnête et irréprochable; mais ce à quoi elle tenait, c'était à jouir de la considération qui en est la suite et qui ne s'obtient, comme on le sait, dans le grand monde qu'à la condition de s'être fait présenter à la cour en robe traînante avec plumes et diamants. Du moment où le lord chambellan vous a marquée au poinçon de la vertu, vous pouvez être mise en circulation dans le monde comme une femme de bon aloi. Comme ces marchandises mises en quarantaine qu'on ne laisse sortir qu'après les avoir arrosées de vinaigre aromatique, de même il suffit, pour plus d'une femme de réputation équivoque, de traverser l'atmosphère royale pour se trouver par là même purifiée de tout principe délétère et malsain.

C'est bon pour milady Bareacres, milady Tufto, mistress Bute Crawley et toutes autres qui ont eu des rapports avec mistress Rawdon-Crawley de se récrier à la pensée que cette petite aventurière a été faire sa révérence au souverain. Qu'elles soutiennent tant qu'elles voudront que du vivant de l'excellente reine Charlotte on n'aurait point vu chose pareille; mais du moment où mistress Rawdon a reçu son brevet de bonne vie et mœurs du prince le plus gentilhomme de l'Europe, on serait mal reçu à douter un moment de la réalité de sa vertu.

Ce fut un jour de triomphe pour mistress Rawdon-Crawley que celui où le paradis royal ouvrit enfin ses portes à ses angéliques vertus, alors que sous le patronage de sa belle-sœur elle fit son entrée dans ce séjour après lequel elle soupirait depuis si longtemps. Au jour pris et à l'heure dite, sir Pitt et sa femme, dans leur grande voiture d'apparat tout fraîchement remise à neuf pour l'installation du baronnet comme grand shérif de son comté, s'arrêtèrent devant la petite maison de Curzon-Street. Raggles observait tout de sa boutique avec un sentiment de satisfaction, depuis les magnifiques plumes dont il apercevait les ondulations à travers les vitres de la voiture, jusqu'aux énormes bouquets qui s'épanouissaient sur la poitrine des laquais en livrée neuve.

Sir Pitt, en brillant uniforme et une épée au côté qui lui battait dans les jambes, descendit en personne de voiture. Le petit Rawdon, la figure collée à la fenêtre, souriait et faisait des signes d'intelligence à sa tante, qui attendait dans le carrosse. Pitt ressortit bientôt de la maison, conduisant par la main une dame empanachée, à demi voilée dans une écharpe blanche, et relevant d'une manière pleine de grâce une robe de brocart à queue traînante; elle monte dans la voiture avec une aisance toute princière et comme une personne qui avait l'habitude d'aller à la cour. Elle jeta un sourire sur celui qui tenait la portière, puis sir Pitt monta aussitôt après elle.

Rawdon enfin ne tarda pas à paraître. Il avait endossé son ancien uniforme, qui n'avait que trop souffert des injures du temps et pouvait à peine renfermer l'excédant de son embonpoint. Un moment Rawdon faillit être obligé de se rendre en voiture de place au palais de son souverain; mais, grâce à l'insistance de son excellente belle-sœur, on finit par l'admettre dans la voiture. Les banquettes étaient très-larges; les dames n'avaient pas besoin d'une bien grande place, elles en seraient quittes pour serrer un peu leurs robes sur leurs genoux. Ils partirent donc très-fraternellement tous quatre ensemble et bientôt rejoignirent la file des voitures qui se pressaient dans la direction du vieux palais de briques où la fidèle noblesse du royaume de la Grande-Bretagne allait déposer ses hommages au pied du trône sur lequel brillait l'astre bienfaisant que nous avait donné les Brunswick.

Pour un peu Becky, s'adressant à ce peuple qui formait la haie des deux côtés des voitures, lui aurait envoyé ses bénédictions par la portière, tant son esprit s'exaltait à la pensée de la haute position qu'elle venait de conquérir dans le monde. Becky avait aussi ses faiblesses, comme on le voit; Becky était de la nature de ces êtres qui tiennent plus aux qualités qu'on est en droit de leur contester qu'à celles qu'ils possèdent en réalité. Becky tenait surtout à passer pour une femme honorable et à être honorée, et voilà le but qu'elle poursuivait avec une persévérance qui allait jusqu'à l'obstination et qui, comma nous venons de le voir, était enfin couronnée par le succès.

Il y avait des moments où, dominée par cette pensée, et prenant au sérieux son rôle de grande dame, elle oubliait que ses tiroirs étaient vides, que les créanciers assiégeaient sa porte, que les fournisseurs se mettaient du concert, et qu'il n'y avait pas un endroit où elle pût reposer sa tête à l'abri de toute réclamation. Plus la voiture approchait du palais, plus Becky prenait des airs majestueux, imposants, résolus; ce fut au point que lady Jane ne put s'empêcher d'en sourire. Sa démarche d'impératrice nous donnerait tout lieu de croire que si le hasard lui eût placé un diadème sur la tête, notre petite aventurière aurait joué son rôle tout comme une autre.

Le costume de cour que portait mistress Rawdon le jour de sa réception à Saint-James pourrait fournir matière à la plus délicieuse et à la plus élégante description. Tandis que c'est chose commune de voir, parmi la population féminine qui se presse dans les salons de Saint-James aux jours de réception, de vénérables matrones qui ont besoin des brouillards de novembre et des clartés vacillantes du lustre pour produire leurs charmes douteux et leurs appas fardés, la beauté de Rebecca n'avait nul besoin de ces lumières discrètement ménagées; la fraîcheur de son teint ne redoutait point l'éclat du soleil; sa toilette, que maintenant on trouverait peut-être ridicule et surannée, faisait, il y a une trentaine d'années, l'admiration de la foule, et lui valut un triomphe complet le jour de sa présentation. La bonne petite lady Jane elle-même avait été forcée de reconnaître ce succès et d'avouer avec le plus vif chagrin, en regardant sa parente, qu'elle n'avait point autant de goût que mistress Becky.

Elle ne se doutait guère, cette simple et naïve femme, de l'étude, de la méditation, nous dirons même du génie que mistress Rawdon avait apportés dans la confection de cette toilette. Rebecca pouvait rivaliser pour le goût avec la première modiste de l'Europe; elle avait autant d'adresse à son service qu'il en manquait à lady Jane.

Tandis que cette dernière ouvrait des yeux tout grands pour mieux voir la magnifique robe de brocart et les merveilleuses dentelles qui lui servaient de garniture, Becky disait d'une voix négligente que ce brocart était un vieux reste, que cette dentelle provenait d'une occasion, et qu'elle avait tout cela depuis un siècle.

«Mais, ma chère mistress Crawley, c'est toute une fortune que vous avez là sur vous,» répondit lady Jane en portant les yeux sur sa dentelle, qui n'était pas, à beaucoup près, aussi belle que celle de Rebecca.

Elle fut un moment tentée de lui dire qu'elle ne comprenait pas comment elle trouvait le moyen d'avoir de si belles toilettes; mais elle arrêta tout court cette pensée sur ses lèvres, parce qu'elle la trouva désobligeante.

Il est fort probable, cependant, que lady Jane aurait dérogé, en cette circonstance, à la douceur ordinaire de son caractère si elle avait su l'histoire mystérieuse de la robe, que voici dans toute sa réalité: Alors que mistress Rawdon avait plein pouvoir de sir Pitt pour tout ranger dans la maison, elle avait, en examinant différents tiroirs, découvert de la dentelle et des robes de brocart provenant des châtelaines défuntes; les trouvant à sa convenance, elle les avait emportées chez elle et fait mettre à la taille de sa petite personne. Briggs avait bien vu tout cela, mais elle s'était gardée de lui adresser aucune question et ne l'avait point trahie par d'indiscrets rapports. Il y a même lieu de croire qu'elle approuvait sa conduite, comme aurait fait à sa place toute fille dévouée.

«Où donc vous êtes-vous procuré ces diamants, Becky?» lui demanda son mari en admirant les pierreries qui étincelaient avec profusion à son cou, et qu'il voyait pour la première fois.

Becky rougit un peu et prit un air maussade; Pitt Crawley rougit aussi de son côté et regarda par la portière. C'était de lui, en effet, qu'elle tenait une partie de ces brillants; le baronnet avait du reste complétement oublié d'en donner avis à sa femme.

Becky regarda son mari, puis ensuite sir Pitt, d'un air insolent et triomphateur qui semblait dire: Voyez, si je voulais vous trahir, il ne tiendrait pourtant qu'à moi.

«Je vous le donne à deviner, se décida-t-elle enfin à dire à son mari. Dites un peu, où pensez-vous que je me les sois procurés? À l'exception toutefois de l'épingle que m'a donnée depuis longtemps déjà une personne qui m'est bien chère, puisque vous voulez le savoir, je les ai loués à M. Polonius. Vous ne vous imaginez pas, je pense, que tous ces diamants qu'on voit à la cour appartiennent à ceux qui les portent, comme il en est pour ces magnifiques pierreries que lady Jane a sur elle, et qui, j'en suis sûre, ont infiniment plus de prix que celles que vous voyez à mon cou.

—Ce sont des bijoux de famille,» dit sir Pitt toujours fort mal à l'aise.

Cette conversation continua sur le même ton jusqu'au moment où la voiture s'arrêta enfin à la porte du palais, où le souverain recevait ses sujets en grand cérémonial.

Les diamants qui avaient excité l'admiration de Rawdon ne retournèrent jamais chez M. Polonius; jamais on n'alla les rendre à l'honnête marchand; ils furent enfouis dans une petite cachette dont Becky seule avait le secret, dans un vieux pupitre que lui avait donné Amélia, et où elle tenait en réserve une foule de petits objets soit utiles, soit précieux, et dont son mari ignorait entièrement l'existence. Ne rien savoir ou au plus ne savoir qu'à demi, tel est le rôle de presque tous les maris, tandis que celui des femmes est de leur cacher le plus qu'elles peuvent. Ah! mesdames, mesdames, combien n'avez-vous pas de comptes secrets chez les modistes, de robes et de bracelets que vous ne mettez qu'en tremblant! Et pour que vos maris n'y voient que du feu, vous les étourdissez de vos caresses, vous les endormez par vos sourires, si bien qu'ils ne reconnaissent plus la robe neuve de la veille, et qu'ils sont loin de se douter que cette écharpe jaune que vous prétendez être reteinte leur coûte plus de cinquante guinées.

Rawdon ignorait donc l'histoire des pendants d'oreille de sa femme aussi bien que de la magnifique rivière qui scintillait sur ses épaules; mais lord Steyne, l'un des grands dignitaires de la couronne, l'un des illustres défenseurs du trône d'Angleterre, que l'on voyait dans la royale demeure avec son ordre de la Jarretière, ses plaques, ses colliers et ses cordons, qui entourait cette petite femme de prévenances toutes particulières, savait très-bien l'origine de ces diamants et aurait pu indiquer d'une manière précise celui qui les avait payés.

En s'approchant d'elle pour la saluer, il se mit à sourire et lui cita un vers de la boucle de cheveux sur les diamants de Belinde:

Que le juif convoite et l'infidèle adore!

«Mais j'espère que Sa Seigneurie ne se compte pas parmi les infidèles?» fit la petite dame avec un hochement de tête significatif.

Les dames qui se trouvaient dans le voisinage se mirent à chuchoter tout bas; plusieurs messieurs s'en mêlèrent aussi en voyant l'attention particulière que le noble lord accordait à la petite aventurière.

Ce n'est point à une plume aussi débile et aussi novice que la nôtre qu'il appartient de retracer les merveilles de l'entrevue de Rebecca Crawley, née Sharp, avec son gracieux et puissant souverain. Un sentiment de respect et de convenance nous défend de porter des regards scrutateurs et indiscrets dans cette pièce honorée par la présence du monarque. Passons, passons rapidement et en silence, après nous être inclinés comme nous devons le faire, devant ce maître auguste et respecté.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après cette entrevue, il ne se trouvait pas à Londres de cœur plus dévoué à la personne du roi que celui de Becky. Elle avait sans cesse le nom du roi à la bouche; sans cesse elle parlait de son extérieur gracieux et bienveillant. Elle se rendit chez Colnaghi et lui demanda à voir ce qu'il avait de plus beau, quelque chef-d'œuvre de l'art, peu lui importait le prix. Elle s'arrêta enfin à un portrait où notre gracieux monarque est représenté avec un manteau garni de fourrures, une culotte et des bas de soie. Elle avait aussi un autre portrait peint sur une broche; ses amis étaient étourdis de ses éloges perpétuels sur l'urbanité et la beauté du monarque. Qui sait? Peut-être apercevait-elle le rôle d'une Maintenon ou d'une Pompadour!

Après sa présentation, ce fut surtout chose divertissante que de voir ses airs prudes et d'entendre le langage précieux qu'elle affectait. Elle avait été jusqu'alors en rapport avec plusieurs personnes d'une réputation équivoque; mais une fois rangée au nombre des femmes honnêtes, elle rompit toute relation avec ces vertus suspectes; elle n'eut plus l'air de reconnaître lady Crackenbury lorsque celle-ci la saluait de sa loge, et elle détournait la tête en apercevant à la promenade mistress Washington-White.

«C'est à chacun de savoir tenir son rang dans le monde, disait-elle souvent; c'est un grand tort que de fréquenter des personnes dont la réputation n'est pas parfaitement intacte. Mon Dieu! je plains de tout mon cœur cette pauvre lady Crackenbury; mistress Washington-White est une excellente personne et si vous aimez à faire votre whist, allez dîner chez elle; mais pour moi, je ne le puis.... il y a des convenances. Smith répondra que je suis sortie, si ces dames viennent à se présenter.»

Tous les journaux rendirent compte de la toilette de Becky; ce n'était que plumes, dentelles et diamants. Mistress Crackenbury se mordit les lèvres en lisant cet article, et au milieu de son petit cercle adulateur se répandit en sarcasmes contre les grands airs de sa rivale. Mistress Bute Crawley fit venir de la ville un numéro du Morning-Post et donna avec ses filles un libre cours aux généreux transports de son indignation.

«Il ne vous manque que des cheveux rougeâtres, des yeux verts et une danseuse de corde pour mère, disait mistress Bute à l'aînée de ses demoiselles qui avait une chevelure couleur de suie, une toute petite taille et un long nez, pour avoir de magnifiques diamants et pour être présentée à la cour par votre cousine lady Jane. C'est un malheur pour vous d'appartenir à une honnête famille, ma chère enfant. Tâchez de vous en consoler en pensant au noble sang qui coule dans vos veines et aux principes de vertu et de probité qu'on a pris soin de vous inculquer. Moi, la femme du frère cadet d'un baronnet, je n'ai jamais élevé mes prétentions jusqu'à me faire présenter à la cour.... Il y en a bien d'autres qui n'y auraient jamais été si cette bonne reine Charlotte n'était pas morte!»

C'est ainsi que ladite femme du recteur s'efforçait de donner le change à son chagrin. Quant à ses filles, de gros soupirs s'échappaient de leur poitrine, et elles révèrent toute la nuit présentation et pairie.

Peu de jours après ce grand événement, un nouvel hommage non moins flatteur fut rendu à la vertu de Rebecca. La voiture de lady Steyne s'arrêta devant la porte de M. Rawdon Crawley, et le laquais, après avoir fait retentir la porte sous un redoutable coup de marteau, remit deux cartes sur lesquelles on lisait les noms de la marquise de Steyne et de la comtesse de Gaunt. Ces deux petits morceaux de carton auraient été couverts des dessins des plus grands maîtres ou enroulés chacun de cent mètres de malines, que Becky ne les eut pas contemplés avec une plus vive satisfaction.

Les cartes de lady Steyne et de lady Bareacres! Rebecca marchait dès lors de pair avec toutes les ladies du royaume!

Deux heures après environ, milord Steyne était chez Rebecca. Il se mit à tout inspecter, suivant son habitude, et il trouva les cartes de sa femme s'étalant avec orgueil dans la coupe du salon. On aurait pu alors remarquer sur sa figure cette grimace dédaigneuse qui lui était familière toutes les fois qu'il découvrait quelques nouvelles petitesses de l'humaine nature. Becky ne tarda pas à le rejoindre. Pour recevoir les visites de sa seigneurie, sa toilette était toujours irréprochable, ses cheveux étaient parfaitement lisses; elle ne négligeait aucune des ressources de la coquetterie féminine, mouchoirs, tabliers, écharpes et pantoufles de maroquin, tout était mis en œuvre et elle savait avec un art étudié prendre les airs les plus enivrants, les poses les plus voluptueuses. Quand par hasard elle était surprise, elle s'enfuyait dans sa chambre à coucher, jetait un coup d'œil à son miroir et ne tardait pas à reparaître au salon.

En voyant milord Steyne examiner d'un air sardonique le contenu du vase de Chine, elle ne put s'empêcher de rougir.

«Ah! bonjour, monseigneur, lui dit-elle; vous le voyez, ces dames ont passé par ici. Vous êtes bien aimable d'être venu; je vous demande pardon de vous avoir fait attendre.... J'étais occupée dans la cuisine à confectionner un pudding.

—Je le savais déjà, lui répliqua son noble visiteur; je vous avais aperçue à travers les barreaux de la fenêtre, quand la voiture s'est arrêtée à la porte.

—On ne peut rien vous cacher, monseigneur, lui dit-elle.

—Allons donc! reprit son interlocuteur en souriant; mais cette fois-ci, du moins, j'ai eu bonne vue, petite hypocrite que vous êtes! Croyez-vous donc que je ne vous ai pas entendu descendre de là-haut où, j'en suis sûr, vous étiez à vous mettre du rouge sur les joues; c'est une recette que vous ferez bien de donner à milady Gaunt, qui a toujours le teint si pâle. Vous avez beau mentir, je vous ai entendu ouvrir la porte de votre chambre à coucher, et aussitôt vous êtes descendue.

—Me ferez-vous donc un crime de ne vouloir paraître à vos feux qu'avec tous mes avantages?» répondit mistress Rawdon d'une voix dolente.

En même temps elle passait son mouchoir sur ses joues pour montrer que, si elles étaient rouges, c'était des couleurs de la pudeur et de l'innocence. Toutefois il ne faudrait pas en jurer, car il existe de certains vermillons qui ne disparaissent point sous le frottement du mouchoir et résistent aux larmes elles-mêmes.

«Eh bien! lui dit alors le vieux gentilhomme, vous tenez absolument à devenir une dame de grand ton. Vous ne me laisserez ni paix ni cesse que je ne vous aie poussée dans le monde. Mais, insensée que vous êtes, quel rang y pouvez-vous tenir? vous n'avez pas un sou vaillant!

—Vous nous ferez avoir une place, repartit Becky avec la promptitude de l'à-propos.

—Vous n'avez pas d'argent, et vous voulez lutter contre ceux qui en regorgent. Pauvre pot de terre, prenez garde au courant où vous pourriez trouver des pots de fer pour vous heurter et vous briser. Mais les femmes sont toutes de même, ou plutôt chacune soupire et se tourmente pour des choses qui sont loin d'en valoir la peine. Ainsi donc, c'est bien décidé, vous tenez à avoir vos entrées à Gaunt-House, et vous serez toujours après moi tant que je ne vous en aurai pas ouvert la porte. N'allez pas croire toutefois qu'on s'y amuse autant qu'ici; à peine y aurez-vous mis le pied que vous y bâillerez déjà, j'en suis sûr. Ma femme est aussi gaie qu'une lady Macbeth et mes filles que des statues sépulcrales. J'ai peur tous les soirs en m'endormant dans ce qu'ils appellent ma chambre à coucher: on dirait un grand catafalque avec de grandes peintures faites pour épouvanter les gens. Je couche dans un petit lit de fer avec un matelas de crin comme un véritable anachorète. Ne me trouvez-vous pas la tournure d'un anachorète? Allons, voyons, on vous invitera la semaine prochaine. Mais gare aux femmes et tenez-vous bien; autrement vous serez forcé d'en essuyer de dures.»

C'était là un discours de bien longue haleine pour un homme de la trempe de lord Steyne; et cependant il en avait déjà débité bien d'autres ce jour-là même, et toujours au profit de mistress Rawdon.

Briggs, assise à une table à ouvrage, levait de temps à autre les yeux au ciel, et poussait de profonds soupirs en entendant traiter son sexe avec tant de légèreté.

«Si vous ne me débarrassez pas de cet odieux cerbère, murmurait à demi-voix lord Steyne en lançant par-dessus son épaule un regard farouche du côté de la demoiselle de compagnie, eh bien! je me charge de l'empoisonner.

—Mon chien mange toujours dans la même assiette que moi, dit Rebecca avec un sourire malicieux et s'amusant beaucoup des airs furibonds de milord et de sa colère contre la pauvre Briggs, qui le gênait dans son tête-à-tête avec la jolie femme du colonel. Enfin mistress Rawdon eut pitié de son adorateur, et, s'adressant à Briggs, l'engagea à profiter du beau temps pour mener promener le petit George.

—Il m'est impossible de la congédier,» dit alors Becky à lord Steyne après un moment de silence et d'une voix pleine de tristesse.

Ses yeux, en même temps, se remplirent de larmes, et elle détourna la tête.

«Je vois ce que c'est, dit le noble milord; vous lui devez des gages?

—Si ce n'était que cela, dit Becky en baissant les yeux; mais je l'ai ruinée.

—Ruinée? eh bien! reprit alors son interlocuteur, elle n'est plus bonne qu'à mettre à la porte.

—Voilà ce que vous feriez, vous autres hommes, dit Becky d'une voix lamentable; mais les femmes n'ont pas des cœurs de roc comme les vôtres. L'an dernier, lorsqu'il n'y avait plus qu'une guinée dans la maison, elle nous a donné toutes ses économies. Elle ne sortira d'ici que lorsque notre ruine complète, ce qui ne sera plus bien long, nous aura mis dans l'impossibilité de la nourrir, ou bien lorsque nous lui aurons rendu tout ce que nous avons reçu d'elle.

—Et cela monte à combien?» dit le noble lord avec un épouvantable blasphème.

Becky, réfléchissant à l'opulence et à la générosité de son interlocuteur, lui indiqua le double en sus de la somme qu'elle avait empruntée à Briggs.

À cette déclaration, la colère de lord Steyne se traduisit en une nouvelle expression non moins énergique, sur quoi Rebecca pencha un peu plus sa tête de côté et redoubla de sanglots.

—Il n'y avait plus rien à faire; il a bien fallu s'y résigner. Je n'ai point osé le dire à mon mari. Il m'en coûterait la vie s'il l'apprenait. Ce secret que vous venez de m'arracher, je l'avais jusqu'ici caché à tout le monde. Que devenir maintenant? Ah! milord! je suis bien malheureuse!»

Lord Steyne, pour toute réponse, se contenta de battre sur les vitres et de se ronger les ongles; enfin, il enfonça son chapeau sur sa tête et sortit brusquement de la chambre. Rebecca ne quitta son attitude de femme malheureuse et désolée que lorsque la porte se fut refermée et qu'elle eut entendu s'éloigner la voiture de lord Steyne. Alors elle se redressa avec une joie triomphante, et une expression malicieuse brillait dans ses petits yeux verts. Elle fut prise d'un grand accès de rire qu'elle eut toutes les peines du monde à calmer, et enfin elle s'assit à son piano, sur lequel elle fit courir ses doigts avec une si merveilleuse agilité que les passants s'arrêtèrent sous ses fenêtres pour écouter cette ravissante harmonie.

Le soir même on apporta à Becky deux billets de Gaunt-House. L'un contenait une invitation à dîner faite au nom de lord et de lady Steyne, pour le vendredi suivant, tandis que dans l'autre se trouvait un petit carré de papier gris avec la signature de lord Steyne, et à l'adresse de MM. Jones Brown et Robinson, banquiers.

À diverses reprises, pendant la nuit Becky eut des mouvements d'hilarité qu'elle expliqua à Rawdon par le plaisir d'avoir enfin ses entrées dans Gaunt-House, et de se trouver face à face avec les maîtresses de l'endroit. Mais en vérité, c'était bien autre chose qui fermentait dans cette petite tête. Devait-elle se libérer envers Briggs et lui donner son congé? Devait-elle, au grand étonnement de Raggles, aller lui payer sa note? La tête reposée sur l'oreiller, elle agita successivement toutes ces graves questions, et le jour suivant, tandis que Rawdon allait faire sa visite matinale à son club, mistress Rawdon, avec un voile et une robe des plus simples, se rendit en fiacre à la Cité et se présenta à la caisse de MM. Jones et Robinson. Elle fit passer par le guichet le billet dont nous avons parlé, et on lui demanda alors comment elle voulait en toucher la valeur.

Elle répondit de sa plus douce voix qu'elle désirait avoir cent cinquante livres sterling en plusieurs billets, et le reste en un seul. En passant à son retour près de l'église Saint-Paul, elle s'arrêta pour acheter une magnifique robe de soie noire pour Briggs, cadeau qu'elle accompagna d'un baiser et d'aimables paroles.

De là elle se rendit chez M. Raggles, s'informa de ses enfants avec un intérêt tout particulier, et enfin lui donna cinquante livres à compte. Puis elle alla trouver le carrossier chez lequel elle louait ses voitures, et en lui remettant une somme semblable:

«J'espère, lui dit-elle, que vous profiterez de la leçon, et qu'au prochain jour de réception vous ne nous mettrez pas dans la fâcheuse nécessité de nous entasser quatre dans la voiture de mon beau-frère pour nous rendre à la cour, parce qu'il vous aura plu de ne pas m'envoyer ma voiture.»

Il y avait eu, à ce qu'il parait malentendu pour la dernière réception, ce qui avait failli réduire le colonel à l'affront de se présenter en cabriolet bourgeois au palais de son souverain.

Une fois ces affaires terminées, Becky rentra dans sa chambre et fit visite au certain pupitre qu'Amélia lui avait donné autrefois, et qui renfermait toutes sortes d'objets utiles ou précieux. Ce fut dans cette petite réserve qu'elle plaça l'autre billet qu'elle venait de toucher chez MM. Jones et Robinson.

CHAPITRE XVII.

Grand dîner à trois services.

Dans la même matinée où nous venons de voir Rebecca vaquer si discrètement à ses affaires, lord Steyne, qui d'ordinaire ne voyait les dames de la maison qu'aux jours de réception ou lorsqu'il les rencontrait par hasard dans la cour, lord Steyne, disons-nous, se présenta chez elles, comme elles prenaient leur thé avec les enfants, et combattit vaillamment pour la cause de Rebecca.

«Milady Steyne, dit-il, montrez-moi votre liste d'invitations à dîner pour vendredi. C'est fort bien; vous allez maintenant, s'il vous plaît, m'écrire un billet pour le colonel et mistress Crawley.

—Blanche, écrivez, dit lady Steyne toute suffoquée; lady Gaunt, écrivez....

—Non, jamais je n'écrirai à cette femme,» dit lady Gaunt, grande et orgueilleuse personne qui, après avoir levé les yeux au ciel, les rabaissa ensuite vers le parquet.

Il était, en effet, difficile de soutenir le regard de lord Steyne lorsqu'il lui arrivait de rencontrer de la résistance quelque part:

«Qu'on emmène les enfants,» dit-il en tirant le cordon de la sonnette.

Les pauvres enfants avaient une telle peur de lui qu'ils s'empressèrent d'obtempérer à cet ordre. Leur mère aussi se disposait à les suivre.

«Vous pouvez rester, lui dit alors l'inexorable despote. Milady Steyne, continua-t-il, voulez-vous avoir l'obligeance d'aller vous mettre à votre bureau et d'écrire cette lettre d'invitation pour vendredi.

—Pour moi, je n'assisterai point à ce dîner, dit lady Gaunt; Je retournerai chez mes parents.

—Je ne demande pas mieux, pourvu que vous n'en reveniez plus. Vous trouverez, du reste, à Bareacres, une société fort aimable dans celle des huissiers et des recors, et de la sorte, je me verrai débarrassé d'un seul coup et des aumônes que je suis obligé de faire à vos parents et de vos grands airs tragiques. C'est bien à vous, en vérité, à prendre ici le ton du commandement; à vous, aussi pauvre d'esprit que vous l'êtes d'argent. On vous a pris pour faire des enfants, et vous n'êtes pas même bonne à cela. Gaunt a de vous par-dessus la tête; et il n'est personne ici, excepté vous, qui ne désire vous voir dans l'autre monde. Si vous veniez à trépasser, Gaunt ne serait pas long avant d'en prendre une autre.

—Plût au ciel que j'eusse cessé de vivre! répondit milady, les yeux troublés à la fois par les larmes et la colère.

—J'admire, en vérité, ces scrupules de vertu et de pudeur, alors que ma femme, dont tout le monde connaît l'existence immaculée, n'élève aucune objection contre la présentation de ma jeune protégée mistress Crawley. Milady Steyne peut vous le dire; la plus honnête femme a souvent les apparences contre elle, et la calomnie se charge du reste; c'est toujours à l'innocence qu'elle s'attaque. Du reste, si vous le désirez, madame, je pourrais retrouver quelques petites anecdotes sur milady Bareacres qui vous prouveraient que vous auriez mauvaise grâce à y regarder de trop près.

—Frappez-moi plutôt, si tel est votre bon plaisir, monsieur; les coups me seront moins sensibles que de telles injures,» reprit lady Gaunt.

Milord Steyne trouvait une satisfaction sans égale toutes les fois qu'il pouvait trouver l'occasion de torturer ainsi sa femme et sa fille.

«Ma toute belle, reprit-il, je suis gentilhomme, et, à ce titre, je ne porterai jamais la main sur une femme, si ce n'est toutefois pour la caresser. Je voulais seulement redresser certains petits travers de votre nature. Mesdames, vous êtes trop orgueilleuses et péchez singulièrement contre l'humilité chrétienne. Qu'est-ce que signifient tous ces grands airs? de la douceur, de la modestie, s'il vous plaît, mes chères brebis. Demandez à lady Steyne, elle peut vous le dire, cette aimable mistress Crawley, si calomniée de toutes parts, est une femme parfaitement innocente, un modèle de vertu, entendez-vous? Son mari n'a peut-être pas une fort bonne réputation; mais, après tout, celle des Bareacres vaut-elle donc mieux? Que direz-vous d'un homme qui ne paye jamais quand il perd, qui vous a dépouillée de l'héritage que vous deviez avoir, et qui vous a laissée sans le sou et à ma charge? La naissance de mistress Crawley n'est pas brillante, mais il ne faudrait peut-être pas remonter bien loin pour trouver la nuit des temps dans laquelle se perdent les ancêtres de certaines personnes.

—Mais, milord, s'écria lady George, la fortune que j'ai apportée dans votre famille....

—Eh bien! reprit le marquis avec un regard hautain et dur, c'est le prix auquel vous avez acheté une succession éventuelle: que Gaunt vienne à mourir et votre mari héritera de tous ses droits, vos enfants après lui, et qui sait où cela peut s'arrêter? Ainsi donc, mesdames, ayez pour votre usage de la vertu, de la fierté tant qu'il vous plaira, mais, je vous prie, faites-moi grâce de ces airs-là. Quant à la réputation de mistress Crawley, je ne veux pas me faire, à moi, à cette irréprochable personne, l'injure de laisser supposer qu'il y a lieu de la défendre, vous aurez donc l'obligeance de lui faire l'accueil le plus cordial, ainsi qu'à toutes les personnes que je trouve à propos d'amener dans l'hôtel. Et qu'est-ce donc que cet hôtel? fit-il avec un rire satanique accompagné d'un blasphème, quel en est le maître? et qu'y trouve-t-on donc? Ce temple de la pudeur n'est-il pas à moi? et s'il me prenait fantaisie d'y amener toute la population de Newgate ou de Bedlam, je vous jure, entendez-vous, qu'il faudrait vous résigner à lui faire bon accueil.»

Après cette rigoureuse semonce, comme lord Steyne était dans l'habitude d'en faire pour remettre son harem au pas, suivant son expression, lorsqu'il manifestait quelques velléités d'insubordination, les pauvres femmes, obligées de courber la tête, n'eurent plus qu'à se ranger au parti de l'obéissance. Lady Gaunt écrivit l'invitation qu'exigeait d'elle le noble lord; puis, avec sa belle-mère, et sous le poids de la plus profonde humiliation, elles allèrent déposer leurs cartes chez mistress Rawdon, ce qui causa un vif plaisir à l'innocente créature.

Nous pourrions citer des familles de Londres qui auraient sacrifié une année de leurs revenus pour jouir d'une si haute faveur. Mistress Frédérick Bullock, par exemple, se serait bien traînée sur les genoux, de May-fair à Lombard-Street, si elle eût été sûre d'entendre sortir de la bouche de lady Gaunt et de lady Steyne ces magiques paroles: «Nous vous invitons pour vendredi prochain.» En effet, ce n'était point une de ces cohues, de ces grands bals de Gaunt-House où la foule se mêle et se confond; mais c'était une petite réunion bien intime, bien mystérieuse, où les privilégiés ont l'honneur d'être admis, honneur dont ils doivent se féliciter tout le reste de leur vie.

Lady Gaunt avait droit, par sa beauté, ses dédains, sa chasteté, à une place élevée parmi les plus vains de ce monde. L'exquise courtoisie avec laquelle lord Steyne la traitait en public charmait tous ceux qui en étaient témoins, et les plus difficiles étaient obligés de reconnaître que l'illustre lord était un gentilhomme accompli et avait le cœur bien placé.

Les dames de Gaunt-House demandèrent du renfort à lady Bareacres contre l'ennemi commun. Lady Gaunt envoya chercher sa mère par une de ses voitures, car tous les équipages de la noble comtesse avaient été saisis par les baillis. Ses bijoux, sa garde-robe étaient devenus la proie des impitoyables enfants d'Israël. Le château de Bareacres était en leur pouvoir avec ses peintures de prix, son splendide ameublement et tous les magnifiques chefs-d'œuvre de Van Dyck, de Reynold, de Lawrence; la nymphe dansante de Canova, faite à la ressemblance de lady Bareacres, mais de lady Bareacres dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, tandis que maintenant il ne restait plus d'elle qu'une pauvre vieille édentée et chauve: la robe fanée après les jours de fête. Son seigneur et maître, peint jadis par Lawrence, vers la même époque, en uniforme des hussards de Thistlewood, avec un grand sabre dans les jambes et le château de Bareacres dans le lointain, n'était plus maintenant qu'un pauvre diable râpé sur toutes les coutures et cachant sous une perruque presque aussi dépouillée que sa tête les flétrissures des années. Le matin il se faufilait dans quelque mauvaise taverne, et le soir il allait tout seul prendre son dîner au club. Il n'était plus très-empressé de dîner chez lord Steyne. Autrefois rival heureux de ce dernier dans la carrière du plaisir, il voyait désormais les rôles intervertis. Le petit lord Gaunt de 1785 était maintenant un gros personnage, tandis que Bareacres n'offrait plus que le triste spectacle de sa ruine et de sa décrépitude. Il devait trop d'argent à lord Steyne pour oser se présenter devant son vieux camarade, et lorsque celui-ci se sentait en verve de belle humeur, il ne manquait jamais de demander malicieusement à lady Gaunt pourquoi son père ne venait plus la voir.

«Voici quatre mois qu'il n'a mis les pieds ici, lui disait lord Steyne. Je puis compter par mon livre de dépense chacune des visites de Bareacres. Il s'est bien chargé de faire sortir tout l'argent que l'autre beau-père a apporté dans la maison.»


Le narrateur du présent récit n'en a pas bien long à dire sur les illustres personnages que Becky eut l'honneur de rencontrer à son entrée dans la haute société. Nous citerons cependant le prince de Peterwaradin et sa femme. Son Excellence a la taille prise dans une ceinture étroitement serrée. Sur sa poitrine, bien dessinée par l'uniforme militaire, étincelle une plaque chargée de pierreries. Le boyard porte autour du cou le collier rouge de la Toison d'or, et possède d'innombrables troupeaux.

«Regardez-le bien, dit Rebecca à l'oreille de lord Steyne; le chef de sa race devait être un mouton.»

En effet, son air solennel, sa démarche mesurée, sa figure blafarde et son collier, donnaient à Son Excellence tout l'air d'un vénérable mouton à clochettes.

Nous citerons encore M. John Paul Jefferson Jones, attaché à l'ambassade américaine et correspondant du Démagogue de New-York. Espérant se faire bien venir des maîtres de la maison, il profita d'un moment de silence pendant le dîner pour demander si son cher ami George Gaunt se plaisait toujours beaucoup au Brésil.

Toutes les fois que le colonel se trouvait, comme en cette circonstance, au milieu d'une société délicate et choisie, il se mettait à rougir ni plus ni moins qu'un garçon de seize ans au milieu des compagnes de sa sœur. L'honnête Rawdon manquait complétement de cette habitude du monde que l'on n'acquiert que dans la société des femmes. Au club, à la caserne il n'avait pas besoin de se gêner. Là il entrait, sortait, fumait et jouait au billard tout à son aise. Ce n'est pas que dans son temps aussi il ne se soit trouvé en rapport avec le beau sexe, mais il y avait déjà longtemps de cela, et les habitudes que l'on peut contracter dans les boudoirs en question ne préparent nullement à celles qu'il faut avoir pour faire bonne contenance dans un salon. Le colonel était alors dans ses quarante-cinq ans. En cherchant bien, sa mémoire pouvait lui fournir le souvenir d'une demi-douzaine de femmes qu'il avait connues avant l'incomparable créature à laquelle il s'était uni par les liens de l'hyménée. Mais, à l'exception de cette dernière et de son excellente belle-sœur lady Jane, dont l'aimable caractère l'avait séduit et entraîné, le colonel était au supplice auprès de toutes les autres femmes. À Gaunt-House, il ne desserra les dents de tout le dîner que pour faire remarquer que le temps était à l'orage. Becky avait bien songé à le laisser à la maison; mais les convenances exigeaient qu'à son entrée dans le grand monde son mari fût à ses côtés, comme le bouclier et le rempart de sa vertu et de son innocence.

Au moment où l'on annonçait mistress Crawley et son mari, lord Steyne était allé à sa rencontre, lui avait fait un grand salut et l'avait présentée à lady Steyne et à ses belles-filles. Ces dernières lui avaient fait une révérence des plus profondes et des plus cérémonieuses. Quant à la mère, elle avait tendu la main à la nouvelle arrivée; mais cette main était aussi glaciale que le marbre d'un tombeau.

Becky la prit néanmoins avec un air d'humilité et de reconnaissance, et avec un salut qui aurait pu faire honneur au meilleur des maîtres de danse, elle s'inclina presque jusqu'à terre, puis elle rappela avec une présence d'esprit admirable que milord Steyne avait été autrefois l'ami et le protecteur de son père, et que dès son enfance elle avait été élevée à révérer et à bénir le nom des cette famille. En effet, lord Steyne pouvait bien avoir acheté deux tableaux au malheureux Sharp, et l'orpheline avait l'âme trop sensible à la reconnaissance pour oublier jamais un pareil bienfait.

Il fallut aussi renouveler connaissance avec lady Bareacres. La femme du colonel lui fit une profonde révérence, à laquelle l'orgueilleuse comtesse ne répondit que par une froideur pleine de dédain.

«Il y a bientôt dix ans, lui dit Becky, en femme qui sait ne rien perdre de ses avantages, que j'ai eu l'honneur de faire à Bruxelles la connaissance de Votre Seigneurie; c'était, je crois, au bal de la duchesse de Richmond, la veille de la bataille. J'ai vu Votre Seigneurie ailleurs encore, c'était avec lady Blanche, sous la porte cochère de l'hôtel où vous vous étiez mises dans votre voiture en attendant des chevaux. J'espère que vous avez sauvé tous vos diamants?»

Tout le monde se regarda. Ces fameux diamants avaient été saisis par les créanciers, à ce qu'il paraît, et Becky probablement n'en savait rien. Rawdon Crawley se retira dans l'embrasure d'une fenêtre avec lord Southdown, et celui-ci ne tarda pas à pouffer de rire au récit que lui fit Rawdon de lady Bareacres trépignant dans sa voiture et épuisant les promesses et les prières auprès de mistress Crawley pour en obtenir des chevaux.

«Maintenant, pensa Becky, cette femme n'est plus à craindre pour moi.»

Lady Bareacres échangea avec sa fille des regards où se mêlaient la terreur et la colère, et se dirigea vers une table où elle se mit à regarder un album dont elle tourna les feuillets avec la plus grande rapidité.

Lorsque le noble habitant des bords du Danube fut arrivé, on se mit à parler français. Lady Bareacres ainsi que les jeunes dames virent, à leur grande mortification, que mistress Crawley possédait cette langue bien mieux qu'elles, et la parlait avec bien plus de grâce et de facilité. Becky avait connu, en 1816 et 1817, des magnats hongrois qui faisaient partie de l'armée alliée; elle s'enquit de ses amis d'autrefois avec le plus touchant intérêt. Le noble étranger s'imagina de suite que c'était quelque femme d'une haute distinction. En passant du salon à la salle à manger, le prince et la princesse demandèrent à lord Steyne et à la marquise le nom de cette petite dame qui parlait si bien le français.

Ces quatre personnes conduisant la tête de la colonne, toute la société se rendit dans la salle du banquet. En tête de ce chapitre, nous avons annoncé un dîner à trois services; dans le désir qu'il soit tout à fait selon le goût du lecteur, nous laisserons à son imagination le soin d'en composer le menu.

Becky avait bien compris que pour elle le moment critique serait celui où les dames se trouveraient seules après dîner, car alors il lui faudrait soutenir tout l'effort du combat. La position de la petite femme, en effet, devenait alors très-difficile, et elle put reconnaître combien lord Steyne avait eu raison en lui disant que la société de ces femmes d'un rang supérieur au sien ne lui offrirait rien de bien agréable. Je ne connais rien de plus impitoyable qu'une femme dans ses haines à l'égard d'une autre personne de son sexe. Becky allait l'éprouver. Lorsque la pauvre petite Becky se trouva toute seule en tête-à-tête avec ces grandes dames, elle voulut s'approcher de la cheminée et rejoindre le reste de la société, mais ces dames battirent aussitôt en retraite et allèrent prendre position autour d'une table couverte de gravures; Becky ayant dirigé ses pas de ce côté, elles se replièrent vers la cheminée. Elle voulut parler à l'un des enfants et se livrer à un de ces transports de tendresse comme il lui en prenait subitement de temps à autre et seulement en public: la mère rappela au plus vite son enfant. Enfin on traita l'intruse avec tant de dureté que lady Steyne la prit en compassion et alla causer avec la pauvre rebutée.

«Lord Steyne, lui dit-elle, tandis qu'une rougeur passagère colorait la pâleur de ses joues, lord Steyne m'a dit que vous chantez à ravir; voudriez-vous bien nous faire entendre votre talent?

—Je ne désirais que l'occasion de pouvoir vous être agréable soit à vous, soit à milord Steyne,» dit Rebecca avec une sincère reconnaissance; et en même temps elle s'assit au piano et se mit à chanter.

Elle joua les mélodies religieuses de Mozart, que lady Steyne affectionnait particulièrement, et avec une telle douceur et un sentiment si vif de l'harmonie, que cette dame s'approchant du piano vint s'asseoir à côté d'elle et que de grosses larmes lui coulèrent des yeux en l'écoutant. Il est vrai qu'en compensation, à l'autre extrémité de la pièce, on ne se gênait pas pour rire tout haut et causer d'une manière bruyante. Mais lady Steyne n'y prenait pas garde, sa pensée l'emportait ailleurs; elle la ramenait aux jours de son enfance et la faisait remonter à travers quarante années de douleurs et d'isolement, au temps où elle était encore dans son couvent, quand l'orgue de la chapelle faisait retentir les mêmes notes à son oreille. C'était l'organiste, c'était la sœur de la communauté qu'elle aimait le plus, qui lui avait appris ces airs dans des jours de félicité trop vite écoulés. Pendant une heure elle avait pu se croire au temps de sa jeunesse, pendant une heure elle avait reconquis le bonheur si pur et si doux du premier âge. Elle sortit de ce rêve en sursaut lorsque les deux battants de la porte s'étant ouverts elle entendit les éclats de rire de lord Steyne et la bruyante gaieté des hommes qui revenaient au salon.

D'un regard le maître de la maison devina ce qui s'était passé en son absence, et, pour la première fois de sa vie, éprouva un mouvement de bienveillance pour sa femme. Il alla lui parler et l'appela par son nom de baptême, ce qui fit de nouveau rougir cette pâle et triste figure.

«Ma femme vient de m'apprendre que vous avez chanté comme un ange,» dit milord Steyne à Becky.

Mais il existe deux espèces d'anges, et chacun a, dit-on, sa manière particulière de charmer les cœurs et les esprits. Le reste de la soirée fut un véritable triomphe pour Becky; elle chanta à ravir, et les hommes firent cercle autour du piano. Ses ennemies furent laissées dans leur coin. M. Paul Jefferson s'approcha seul de lady Gaunt, et pour lui être agréable ne trouva rien de mieux à lui dire, sinon que son amie avait une voix ravissante et qu'elle possédait un talent unique.