CHAPITRE XVIII.

Le cœur d'une mère.

La muse anonyme qui nous dicte ce récit va quitter maintenant les hautes régions dans lesquelles elle vient de s'élever pour pénétrer sous l'humble toit que John Sedley occupe à Brompton, et décrire des événements qui montrent sous un autre jour les misères de la nature humaine. Là aussi se sont glissés les soucis, la défiance, le désespoir. Mistress Clapp, au fond de sa cuisine, boude en cachette son mari qui ne sait pas se faire payer ses loyers et excite ce brave homme à user de toute la rigueur de ses droits contre son ancien ami et patron. Mistress Sedley ne va plus visiter sa propriétaire dans cette retraite; c'est qu'aussi elle n'est plus en position de patronner mistress Clapp. D'ailleurs comment montrer de la condescendance envers une femme à qui l'on doit environ quarante livres, et qui vous rappelle sans cesse vos dettes? La servante irlandaise est toujours dans les mêmes dispositions de respect et de prévenance, mais mistress Sedley ne veut plus voir en elle qu'insolence et ingratitude; et comme le voleur qui croit voir à chaque coin de rue un agent de la force publique, elle s'imagine trouver dans les moindres gestes et les moindres paroles de cette jeune fille des intentions railleuses et satiriques provoquées par sa triste situation de fortune.

Miss Clapp, devenue avec le temps une grande et belle fille, était, au dire de cette vieille femme aigrie par le malheur, une petite effrontée d'une impudence sans bornes. Mistress Sedley ne pouvait comprendre cette tendresse qu'avait pour elle Amélia et les motifs qui l'engageaient à s'enfermer avec elle dans sa chambre et la prendre pour la promenade. Tel était l'effet de la pauvreté sur le caractère de cette femme autrefois si douce et si égale dans son humeur. Elle ne savait aucun gré à Amélia des égards dont sa fille ne cessait de l'entourer, et elle n'y répondait que par des brusqueries et des rebuffades. Le grand reproche qu'elle lui faisait, c'était son amour, son orgueil maternel pour son fils, qui lui faisait négliger les auteurs de ses jours. La maison, du reste, avait un aspect morne et sombre, depuis que Jos n'envoyait plus à ses parents la pension qu'il leur faisait autrefois. Déjà même l'indigence et la faim commençaient à s'y faire sentir.

En présence de cette vie de privations continuelles, Amélia se creuse la cervelle pour découvrir quelque moyen d'adoucir tant de souffrance et de douleur. Donnera-t-elle des leçons? se mettra-t-elle à faire de l'enluminage ou de la lingerie? Mais qu'y a-t-il dans le travail d'une femme, c'est tout au plus si au bout du jour elle peut arriver à gagner quatre sous. Enfin, elle se décide. Elle achète deux cartons de Bristol tout encadrés de dorures; sur l'un, elle dessine un berger en veste rouge à la face rose et souriante, qui se détache sur un paysage à la mine de plomb; sur l'autre carton elle fait une bergère qui traverse un petit pont; son chien la suit par derrière. Elle ombre le tout de son mieux; puis alors elle retourne chez le marchand qui lui a vendu le papier, espérant qu'elle le trouvera plus disposé qu'un autre à lui racheter les peintures qu'elle vient d'y faire. Mais à la vue de ces dessins, le marchand a grand peine à comprimer un sourire dédaigneux qu'attirent sur ses lèvres ces ébauches informes d'une main inexpérimentée. Du coin de l'œil il regarde la pauvre veuve qui attend dans la boutique, puis bientôt remet les cartons dans leur enveloppe de papier gris et les rend à celle qui les lui a apportés, au grand étonnement de miss Clapp qui, de sa vie, n'a jamais vu de pareils chefs-d'œuvre, et qui croyait bien qu'on allait offrir au moins une guinée de chaque dessin. Elles font ainsi toutes les boutiques de Londres, et, à chaque visite, c'est une nouvelle déception, un nouveau serrement de cœur. En général on les éconduit avec politesse; cependant; dans quelques maisons, on les repousse avec brutalité. Voilà donc encore une dépense inutile, une dépense dont l'argent est autant de pris sur le nécessaire. Les dessins restent à miss Clapp, qui en orne sa chambre et les tient toujours pour des merveilles.

Après de grands efforts de réflexion, Amélia parvient enfin à tracer de sa plus jolie écriture la réclame suivante:

«Une dame sachant l'anglais, le français, la géographie, l'histoire et la musique, désirerait donner des leçons à de jeunes demoiselles. S'adresser dans la maison de M. Brown.»

Elle remet cette affiche au marchand de couleurs qui lui avait vendu son papier de Bristol et qui consent à la mettre en évidence dans sa boutique. La poussière et les mouches ont bien vite jauni le papier. Amélia, dans l'espoir d'une bonne nouvelle, passe souvent devant la porte, mais le marchand ne lui fait aucun signe d'entrer, et lorsqu'elle va lui faire de petites emplettes, il n'a jamais rien à lui dire. Faible et sensible créature, tu n'es point faite pour le tumulte et les luttes de ce monde de vanités!

Chaque jour Amélia devient plus soucieuse et plus triste; ses yeux inquiets ne quittent plus son enfant, qui ne sait comment interpréter la singulière expression des regards de sa mère. Elle se lève au milieu de la nuit et se glisse furtivement dans la chambre de Georgy pour voir si on ne le lui a point enlevé. C'est à peine si elle ferme l'œil. Une pensée unique l'obsède et l'épouvante. Les longues nuits se passent pour elle dans les larmes et les prières; elle s'efforce d'écarter la pensée qui l'accable et la torture, à savoir qu'il lui faut se séparer de son enfant, qu'elle seule fait obstacle à sa fortune et à son bonheur. Mais un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces, quant à présent du moins! elle verra plus tard. Si cette perspective est déjà si pénible, que sera la réalité!

Une pensée assiège bien son esprit, une pensée qui la bouleverse et la fait rougir; elle pourrait bien abandonner son revenu à ses parents en épousant le ministre qui l'attend toujours, se retirer chez lui avec son fils; mais son amour et un sentiment de pudeur s'opposent à ce sacrifice; elle repousse cette idée comme un sacrilège; cette âme si pure et si candide voit presque un crime dans cette pénible pensée.

Ce combat intérieur que nous venons de décrire en quelques mots, livra pendant plusieurs semaines l'âme d'Amélia aux plus cruels déchirements. Pendant tout ce temps, elle étouffa ses douleurs en elle-même, car à qui aurait-elle pu les confier? Bien qu'elle se refusât de toutes ses forces à reconnaître la nécessité de céder, cependant cet ennemi contre lequel elle soutenait une lutte désespérée, gagnait chaque jour du terrain et faisait sans cesse de nouveaux progrès. Ces tristes vérités qui pressaient son cœur en silence, finissaient par y jeter de profondes racines. En songeant à la pauvreté et à la misère qui les environnaient déjà de toutes parts, au besoin et à l'humiliation auxquels elle livrait ses parents, elle se convainquait de la faiblesse des arguments par lesquels elle aurait voulu se persuader encore qu'elle pouvait garder auprès d'elle le cher trésor de son amour.

Sous le coup de ces terribles épreuves, de ces cruelles anxiétés, elle avait écrit à son frère pour le conjurer de rendre à ses parents la petite pension qu'il leur avait servie jusque-là; elle lui peignait avec toute l'éloquence de la vérité le dénûment et l'abandon auxquels ils en étaient réduits. Hélas! la pauvre femme ignorait tout ce que la réalité avait encore d'amer et de navrant. Jos n'avait pas cessé d'envoyer exactement la même somme à ses parents; mais elle allait désormais se perdre entre les mains d'un usurier de la Cité. Le vieux Sedley avait vendu ses droits à cette rente pour se procurer un petit capital et se livrer à de nouvelles entreprises chimériques. Emmy calcula avec une poignante douleur le temps qui allait s'écouler avant qu'elle reçût une réponse. Quant au bon major qui se trouvait alors à Madras, elle ne lui faisait point part de ses chagrins et de ses soucis. Elle ne lui avait plus écrit depuis la lettre où elle le félicitait sur son prochain mariage; mais du moins elle pensait avec un sentiment de désespoir que le seul ami qu'elle avait toujours trouvé fidèle et dévoué se trouvait précisément loin d'elle à l'heure de la détresse.

Un jour enfin, où l'horizon paraissait plus menaçant encore, où les créanciers se montraient plus pressants que jamais, où sa mère se livrait aux boutades de son humeur revêche, où son père paraissait plus triste et plus sombre qu'à l'ordinaire, où chacun des habitants de la maison se fuyait et s'évitait comme pour se soustraire à la triste et douloureuse réalité, le père et la fille se trouvèrent seuls un moment. Amélia espéra ranimer le courage de son père en lui parlant de la lettre qu'elle avait écrite à Jos, de la réponse qu'elle attendait d'ici à trois ou quatre mois. Malgré son insouciance, Jos avait le cœur bon et ne se sentirait pas la force de lui refuser quand il saurait dans quelle déplorable situation se trouvait sa famille.

Alors le malheureux vieillard avoua à sa fille toute la vérité, la rente n'avait pas cessé d'être payée par son fils, mais il avait eu l'imprudence de l'aliéner; le cœur lui avait manqué pour annoncer plus tôt cette nouvelle à Amélia. En voyant, à cet aveu, la figure consternée de sa fille, le pauvre vieillard pensa qu'il devait y voir un reproche sur sa dissimulation trop prolongée.

«Hélas! lui dit-il, d'une voix suppliante et les yeux attachés sur le sol, vous n'aimerez plus maintenant votre vieux père.

—Oh! mon père, s'écria Amélia en lui passant les bras autour du cou et en le couvrant de ses baisers, oh! mon père, une pareille pensée a-t-elle pu se présenter à votre esprit! Je ne puis avoir devant les yeux que votre bonté et votre tendresse, et si vous avez agi de la sorte, c'était sans doute pour notre plus grand bien. Ah! si je vous en parle, ce n'est pas à cause de l'argent, mais c'est.... Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi, et donnez-moi la force de supporter cette épreuve!»

Puis, au milieu de ses sanglots, elle couvrit son père de baisers, et finit par sortir de la pièce. Son père n'entendit rien à ces paroles vagues et incohérentes, à cette explosion de douleur, à cette brusque sortie.

Elle se résignait; elle acceptait son arrêt; l'enfant allait la quitter pour passer en d'autres mains, où peut-être il ne serait pas longtemps avant de l'avoir oubliée. L'objet de son amour, son cher trésor, sa joie, son espérance, sa vie, son orgueil, son idole, elle allait perdre tout cela, et alors elle n'aurait plus qu'à rejoindre George dans le ciel, et de là à veiller avec lui sur cet enfant et attendre le jour où il se réunirait à eux.

Tout hors d'elle-même, et sans presque savoir ce qu'elle faisait, Amélia mit son chapeau, et partit au-devant de George par la route qu'il suivait d'habitude pour revenir de l'école et où sa mère allait souvent à sa rencontre. C'était un jour de demi-congé, on était alors au mois de mai; les feuilles commençaient à couvrir les arbres, le ciel était pur et transparent. L'enfant, dès qu'il aperçut sa mère, courut au-devant d'elle pour l'embrasser; un air de santé et de joie était répandu sur sa figure; son paquet de livres pendait à son côté, retenu par une courroie. En un clin d'œil, il fut suspendu à son cou, la serrant étroitement dans ses bras. Oh! alors elle sentit toute sa résolution faiblir. Quel cœur assez barbare aurait pu songer à séparer ces deux êtres?

«Qu'avez-vous donc, ma mère, lui demanda-t-il, vous êtes toute pâle?

—Ce n'est rien, mon enfant,» répondit-elle en l'embrassant.

Ce soir-là, Amélia fit lire à haute voix, par son fils, l'histoire de Samuel que sa mère Anne porta au grand prêtre Élie pour qu'il fût consacré au Seigneur. Il lut aussi le cantique d'actions de grâce qu'Anne chanta dans le temple en l'honneur de celui qui fait les riches et les pauvres, qui exalte ou qui humilie, où Dieu promet au malheureux de le tirer de son abaissement et menace le riche dans sa puissance. Il lut ensuite le chapitre où l'on voit la mère de Samuel faisant un vêtement pour son fils et le lui apportant chaque année au temple en venant sacrifier, et la mère de George laissant parler son cœur, fit à George, avec ses naïves inspirations, le commentaire de cette touchante histoire. Anne aimait tendrement son fils, mais fidèle au vœu qu'elle avait fait, elle le consacra au Seigneur, et certes, elle ne l'oubliait pas, puisque dans sa retraite elle lui filait une tunique de laine; et Samuel non plus, n'oubliait pas sa mère; et celle-ci fut bien heureuse lorsqu'au bout de quelques années, et les années passent rapidement, elle put se retrouver avec son fils, grandi en sagesse et en vertu.

Amélia adressa à l'enfant cette petite instruction d'une voix douce et solennelle et parvint assez longtemps à réprimer ses larmes; mais lorsqu'elle en fut venue à parler de leur réunion, alors elle éclata en sanglots, alors la douleur l'étouffa, alors elle serra l'enfant contre son sein, l'entourant de ses bras et versant sur lui de saintes et précieuses larmes.

Désormais sa résolution était arrêtée, elle prit en conséquence les dispositions nécessaires pour l'exécuter. Miss Osborne recevait à quelques jours de là une lettre d'Amélia. Il y avait bien longtemps que cette adresse ne s'était trouvée sous la plume d'Amélia, et en traçant ce nom, elle se rappelait sa jeunesse, ses amours, son bonheur évanoui. Miss Osborne rougit beaucoup et regarda son père qui, dans son fauteuil à l'autre extrémité de la table était plongé dans une morne tristesse.

Amélia lui exposait avec simplicité les motifs qui l'avaient déterminée à changer de résolution à l'égard de son fils; de nouveaux malheurs étaient venus fondre sur son père et avaient achevé sa ruine. Ses propres ressources étaient si modestes qu'elles suffisaient à peine pour soutenir ses parents et par suite étaient loin de procurer au petit George les avantages d'éducation auxquels il pouvait prétendre. Malgré ce qui lui en coûtait à se séparer de lui, elle s'y résignait cependant avec l'aide de Dieu et pour le bien de son fils. Elle savait d'ailleurs que les personnes auxquelles elle allait le confier ne négligeraient rien pour son bonheur. Puis elle dépeignait son caractère tel qu'elle le voyait avec ses yeux de mère: c'était, disait-elle, une nature ardente, toujours prête à se révolter contre la sévérité et la contradiction, et facile à conduire par la douceur et la bonté. Enfin elle demandait, en post-scriptum, qu'on lui assurât par lettre la possibilité de voir son fils aussi souvent qu'elle le désirait, c'était la seule condition à laquelle elle consentirait à se séparer de son fils.

«Elle courbe donc enfin la tête, madame l'orgueilleuse, dit le vieil Osborne, quand sa fille, d'une voix tremblante, eut achevé la lecture de cette lettre. C'est évident, elle crève de faim; eh! mon Dieu, j'étais bien sûr qu'elle finirait par là.»

Afin de ne rien perdre de sa dignité dans la joie du triomphe, il prit son journal suivant son habitude, mais sans rien lire de ce qu'il avait devant les yeux. Il grommelait et jurait en lui-même; enfin il jeta cette feuille de côté, et fronçant le sourcil, il alla dans son cabinet d'où il revint au bout d'un instant, et jetant alors à miss Osborne une clef qu'il venait de prendre:

«Allons, vite, préparez, lui dit-il, la chambre qui est au-dessus de la mienne.

—Oui, monsieur,» répondit-elle toute tremblante.

C'était la chambre de George, qu'on n'avait pas ouverte depuis dix ans. On y trouva encore les papiers, les habits, les mouchoirs, les cravaches, tout l'attirail de pêche et de chasse de celui qui l'avait précédemment occupée; un manuel de la manœuvre des troupes était sur la table avec le nom de George sur la couverture; il y avait aussi un petit dictionnaire, dont il se servait pour écrire; une Bible que sa mère lui avait donnée, tout cela pêle-mêle avec une paire d'éperons et un encrier desséché et couvert de la poussière de dix années. Que de changements dans les personnes et dans les choses pendant ces dix années qui venaient de s'écouler. On voyait encore un cahier de brouillon tout couvert des traces capricieuses de son écriture.

Miss Osborne se sentit tout émue en entrant dans cette pièce, suivie des domestiques; elle se laissa tomber, toute pâle et presque sans connaissance, sur le lit qui avait servi autrefois à George.

«Cela va bien, mon doux Seigneur, disait à demi-voix la femme de charge; voilà le bon vieux temps qui revient. Ah! madame, ce pauvre petit chérubin va-t-y être bien ici! Ce n'est pas, madame, qu'il n'y ait des gens à qui ça n'arrondira pas la figure.»

En même temps elle souleva l'espagnolette, ouvrit la fenêtre, et l'air du dehors entra à pleines bouffées dans la chambre.

«Il faudra qu'on porte de l'argent à cette femme, dit M. Osborne avant de sortir; j'entends qu'elle ne manque de rien; envoyez-lui d'abord cent livres. Mais seulement qu'elle ne s'avise pas de mettre les pieds ici, non morbleu! je ne le voudrais pas pour tout l'argent qui se trouve à Londres. Cela bien entendu, je vous charge de la tenir à l'abri du besoin, et de veiller à ce que tout se passe pour le mieux.»

Après ces courtes recommandations, M. Osborne laissa sa fille pour se rendre, suivant son habitude, dans la Cité.

Le soir de ce jour-là, Amélia, en embrassant son père, lui remit entre les mains un billet de cent livres.

«Tenez, voici de l'argent, mon cher père, lui dit-elle; puis se tournait vers sa mère qui grondait son fils: Ah! ne soyez pas si dure avec Georgy, il ne doit plus rester bien longtemps avec nous....»

Il lui fut impossible d'en dire davantage; elle se retira en silence dans sa chambre. Fermons discrètement la porte sur cette âme accablée par le chagrin qui cherche un refuge dans la prière. En présence de tant d'amour et de tant de douleur, le mieux est de laisser chacun à ses propres pensées.

Le lendemain, miss Osborne vint voir Amélia comme elle lui avait annoncé dans sa réponse; cette entrevue fut pleine d'effusion et de cordialité; un regard et quelques mots de miss Osborne suffirent pour prouver à la pauvre veuve que de ce côté, du moins, il n'y avait pas à craindre qu'on cherchât à la supplanter dans le cœur de son fils. Malgré sa froideur, miss Osborne avait le cœur sensible et bon. Sa mère n'eût peut-être pas été aussi tranquille si elle avait vu sa place remplie par une rivale plus engageante, plus jeune, plus affectueuse, plus communicative. Miss Osborne, de son côté, en se reportant à ses souvenirs sur le passé, se sentait vivement émue de l'air morne et triste de cette pauvre mère qu'elle voyait ainsi courbée sous l'affliction. Les deux belles-sœurs arrêtèrent d'un commun accord les préliminaires du traité.

Le lendemain, à son retour de l'école, George trouva sa tante à la maison; Amélia les laissa ensemble et se retira dans sa chambre. Elle voulut essayer ce que seraient pour elle les douleurs de la séparation, comme Jane Grey qui, dit-on, passa le doigt sur le tranchant de la hache qui allait couper le fil de ses jours. Le temps s'écoula en pourparlers, en visites, en préparatifs; la pauvre veuve usa des plus grandes précautions pour instruire George du changement qui allait s'opérer dans sa manière de vivre; elle pensait qu'en apprenant cette nouvelle, il allait se livrer à la désolation, il eut plutôt l'air de s'en réjouir; la pauvre mère alla cacher ses douleurs dans sa chambre. Quant au bambin, il fit grand tapage auprès de ses camarades d'école de son élévation prochaine, il leur annonça qu'il allait vivre avec son grand'père, le père de son père, non point celui qui venait le chercher quelquefois à sa pension; qu'il irait à une bien plus belle école, enfin quand il allait être riche il se proposait d'acheter des boîtes de couleurs et des tartes aux pommes. Oui, cet enfant était bien tout le portrait de son père, comme se le disait sa mère dans sa tendresse, sans croire cependant juger aussi vrai.

Par affection et par égard pour notre chère Amélia, nous ne ferons point l'histoire des derniers jours que George passa chez ses parents de Brompton.

Il brilla enfin ce jour où un splendide équipage s'arrêtant devant la modeste maison des Sedley, prit les paquets du petit George au milieu desquels figuraient maints souvenirs de tendresse maternelle; tout était déjà prêt depuis longtemps et attendait dans la cour. George portait des habits pour lesquels le tailleur était venu lui prendre mesure quelques jours auparavant. Il s'était levé avec l'aube pour revêtir ses beaux vêtements neufs et sa mère l'avait entendu de sa chambre à coucher. Pauvre femme! elle avait pleuré toute la nuit dans le silence de l'insomnie. Les jours précédents elle avait tout préparé elle-même pour ce pénible moment, avait acheté mille petits objets à l'usage de son fils, avait mis son nom sur ses livres et son linge, enfin elle s'était efforcée par ses paroles de lui adoucir cette séparation. Pauvre mère! elle tenait à se persuader que son enfant avait besoin d'être consolé au moment de la séparation.

Quant à Georgy il ne songeait qu'au plaisir du changement, peu lui importait le reste! Par mille petites remarques blessantes pour le cœur maternel, il montrait à la pauvre veuve combien peu il s'affligeait de la quitter. Il lui disait qu'il viendrait la voir sur son poney, qu'il la prendrait avec lui en voiture qu'il la conduirait au parc et qu'elle ne manquerait plus de rien. Force fut bien à la pauvre Amélia de se contenter de ces démonstrations de tendresse où perçait surtout l'égoïsme; elle tâcha d'y voir cependant le témoignage d'une vive affection de la part de son fils. Certainement il l'aimait bien; tous les enfants d'ailleurs en sont là: la nouveauté les entraîne, ce n'était point de l'égoïsme de sa part, c'était tout au plus du caprice. Du reste, il était si naturel que son fils eût envie de goûter des joies et de l'orgueil du monde. Elle-même par égoïsme, par une tendresse aveugle, ne l'avait-elle pas jusqu'ici privé des avantages et des jouissances auxquels il pouvait prétendre?

C'est ainsi que la pauvre Amélia se préparait par une douleur silencieuse et contenue au départ de son enfant bien-aimé. Que de longues heures elle avait passées à tout mettre en ordre pour ce terrible moment; George la regardait faire comme s'il eût été étranger à tout cela. Des pleurs avaient coulé sur ses malles, des cornes avaient été faites à certains passages de ses livres. Ses vieux joujoux, ses souvenirs, ses trésors d'enfant avaient été empaquetés avec un soin tout particulier, et le bambin ne montrait que la plus complète indifférence. Il souriait, l'ingrat, tandis que sa mère avait le cœur brisé. Ah! c'est quelque chose de bien merveilleux et de presque divin que ces trésors inépuisables de tendresse qu'ont les mères pour leurs enfants!

Encore quelques jours, et Amélia a consommé le sacrifice; le Seigneur n'a point envoyé un ange pour arracher la victime à l'autel, l'enfant maintenant jouit des grandeurs de la fortune, tandis que la veuve n'a plus d'autre compagne que sa tristesse.

Rassurez-vous cependant, l'enfant la visite souvent. Il vint la voir sur un poney, et un domestique l'accompagne; son grand-père est tout fier de le voir caracoler à côté de sa voiture. Amélia voit toujours George avec tendresse, mais il lui semble que ce n'est plus son fils comme autrefois. Quant à lui, il passe souvent à cheval devant la porte de son ancienne pension, pour que ses camarades n'ignorent point l'opulence de sa nouvelle position. Au bout de deux jours, il avait toute la morgue des gens à écus. Il est né pour commander, se disait sa mère, c'est l'image vivante de son père.

Nous sommes maintenant dans la belle saison. Le soir, lorsqu'il ne vient pas voir sa mère, celle-ci se rend dans la Cité; la longueur de la route ne l'effraye pas. Assise sur un banc qui fait face à la maison de M. Osborne, elle regarde à travers les grilles qui entourent le jardin. Cette place a pour elle un charme tout particulier: elle peut voir de là les croisées du salon resplendissantes de lumière; vers neuf heures, elle aperçoit de la lumière dans la chambre de George: elle la connaît bien, il la lui a indiquée. Quand la lumière disparaît, alors Amélia se met en prière; elle élève vers Dieu son âme humble et aimante; puis elle rentre chez elle dans le silence et l'abattement. Ces longues courses la fatiguent beaucoup, mais peut-être en dormira-t-elle mieux, car alors elle pourra rêver à son petit Georgy.

Un dimanche, elle s'était rendue, comme d'habitude à Russell-Square; là elle avait devant elle la maison de M. Osborne, et les cloches faisaient entendre dans les airs de joyeux carillons. George sortit avec sa tante pour aller à l'église. Un petit balayeur lui demanda l'aumône: le laquais qui portait les livres de prières voulut repousser l'enfant; mais George s'arrêta et lui donna une pièce d'argent. Dieu bénisse le petit Georgy! Emmy fit le tour du square et s'approchant du pauvre balayeur lui donna aussi son denier, puis elle se mit à suivre miss Osborne et son fils jusqu'à l'hospice des Enfants-Trouvés où elle entra avec eux. Elle s'assit dans la chapelle à une place d'où elle pouvait apercevoir la tête de George au dessous du monument funéraire de son mari. Plusieurs centaines d'enfants unissaient leurs voix fraîches et pures, et chantaient les louanges du Tout-Puissant; cette hymne de gloire et d'adoration faisait tressaillir d'une joie candide et douce l'âme du petit George. Sa mère fut quelque temps sans le voir au milieu des larmes qui voilaient sa vue.

CHAPITRE XIX.

Charade en action qu'on donne à deviner au lecteur.

Une fois que Becky eut réussi à se faire admettre aux soirées de milord Steyne, cette estimable créature obtint dès lors, dans les salons, toute la vogue à laquelle elle aspirait depuis longtemps. Les maisons les plus réputées et les plus considérables lui furent ouvertes; et elle alla en si hauts lieux, que l'écrivain et le lecteur de ce roman doivent renoncer à y pénétrer avec elle.

L'admission de Becky chez lord Steyne eut pour résultat immédiat que Son Excellence le prince de Peterwaradin s'empressa de renouveler connaissance avec le capitaine Crawley, lorsque, le lendemain, il le rencontra au club, et que, passant auprès de la voiture de Becky, à Hyde-Park, il lui fit un profond salut. Mistress Crawley ne tarda pas non plus beaucoup à être invitée, avec son mari, aux petites réunions que le prince avait à l'hôtel du Levant, qu'il occupait en l'absence du propriétaire. Le marquis de Steyne s'y trouvait aussi, et il voyait avec satisfaction le succès de sa protégée.

À l'hôtel du Levant, Becky se trouvait en contact avec les plus nobles personnages et les plus grands politiques de l'Europe contemporaine. Parmi tant d'autres, nous citerons le duc de La Jabotière, ambassadeur du roi très-chrétien, et qui est devenu depuis ministre de ce monarque. Le noble duc n'eut pas plus tôt fait la connaissance de Becky, qu'elle devint la commensale ordinaire de l'ambassade française, où il n'y eut plus de bonnes parties sans l'aimable et ravissante mistress Rawdon Crawley.

M. de Truffigny, de Périgord, et M. Champignac, tous deux attachés à l'ambassade française, s'enflammèrent à première vue pour la séduisante épouse du colonel; et à leur retour en France, suivant l'usage de leur nation, comme ont fait tous les Français qui les avaient précédés en Angleterre, et comme le feront tous ceux qui les suivront, ils racontaient qu'ils y avaient laissé une foule de malheureuses, parmi lesquelles la charmante Mme Rawdon, avec laquelle ils étaient au mieux.

Mais nous avons des motifs pour ne pas croire aveuglément à cette assertion. Champignac aimait avec passion l'écarté, et faisait, dans le cours de la soirée, une série de parties avec le colonel, tandis que Becky, dans la pièce voisine, chantait des romances à lord Steyne. Quant à Truffigny, il n'osait se montrer à l'hôtel des Étrangers, par suite des affaires d'argent qu'il avait avec le maître de l'endroit. Et puis, quelle raison Becky aurait-elle eue d'abaisser ses regards sur l'un ou l'autre de ces deux jeunes gens, et de leur accorder des faveurs spéciales. Elle les laissait faire ses commissions, acheter ses gants et ses bouquets, lui offrir des loges à l'Opéra, et multiplier autour d'elle les soins et les attentions: c'était fort bien, mais elle ne s'en amusait pas moins à leurs dépens lorsqu'ils s'avisaient de lui parler anglais devant lord Steyne. Alors elle se moquait d'eux à leur barbe, en les complimentant avec le plus grand sang-froid sur leurs progrès dans la langue anglaise, ce qui ne manquait jamais de faire sourire son noble protecteur. Truffigny fit cadeau d'un châle à Briggs pour gagner à sa cause la confidente de Becky, et la chargea d'une lettre, que la trop naïve demoiselle remit à sa maîtresse en présence d'une nombreuse assistance. Becky fit circuler le poulet dans toutes les mains, et le contenu amusa beaucoup ceux qui en prirent connaissance. Tout le monde le vit, à l'exception de Rawdon, qu'il était inutile de mettre au courant de tout ce qui se passait dans la petite maison de May-Fair.

Avant peu Becky vit accourir chez elle non-seulement ce qu'il y avait de plus comme il faut, pour nous servir d'une expression usitée parmi les étrangers en tournée à Londres, mais encore ce que l'Angleterre possédait de plus huppé; et par ce mot nous n'avons point en vue des gens plus ou moins vertueux, plus ou moins spirituels, plus ou moins bêtes, plus ou moins riches, plus ou moins nobles, mais tous ceux que l'on peut comprendre dans cette expression comme il faut, et sur le compte desquels ce seul mot dit tout.

Lady Fitz-Willis, lady Slowbore et autres personnes du même calibre avaient fait chez lord Steyne les avances les plus bienveillantes à mistress Crawley. Le soir même tout Londres le savait, et ceux qui autrefois criaient haro sur cette honnête personne restaient désormais bouche close. Wenham, légiste et bel esprit, âme damnée de lord Steyne, allait partout redisant les louanges de Rebecca. L'impulsion une fois donnée, les plus hésitants finirent par aller au-devant d'elle, et dès lors sa position se trouvait prise parmi les gens comme il faut. Mais, mes chers lecteurs, ne vous pressez pas trop d'envier le sort de Rebecca: la gloire de ce monde, comme on dit, est bien passagère. L'expérience a démontré depuis longtemps que les plus heureux sont toujours les plus éloignés du soleil; Becky, qui avait pénétré dans les boudoirs de la mode; Becky, qui s'était trouvée face à face avec le grand George IV, Becky avouait par la suite que tout ici-bas n'est que fumée et vanité.

Nous passerons rapidement sur cette partie de son histoire; car il nous serait aussi impossible de la raconter qu'à un profane de dévoiler les rites de la franc-maçonnerie, et de crainte de faire du grand monde un portrait peu ressemblant, nous aimons mieux n'en rien dire du tout et garder nos opinions pour nous.

Becky, par la suite, a souvent entretenu ses amis de cette époque de sa vie de ce temps où elle fréquentait à Londres les salons de la mode et de l'aristocratie. Elle s'enivra d'abord des fumées de l'orgueil, des applaudissements du triomphe, mais elle se lassa bien vite de cette monotonie du succès. Ce fut d'abord pour elle une occupation des plus attrayantes que la préparation de ces jolies toilettes, de ces parures séduisantes. Ce n'était du reste que par un sublime effort d'intelligence qu'elle pouvait établir l'équilibre entre ses faibles ressources et les impérieuses nécessités de la coquetterie; qu'elle pouvait se procurer les toilettes indispensables pour se montrer à ces grands dîners, à ces réunions élégantes, pour se mêler à cette société d'élite avec laquelle elle se retrouvait tous les jours. Il s'agissait de marcher de pair à égal avec ces jeunes gens à la cravate irréprochable, aux bottes vernies, aux gants jaunes, avec ces hommes à la belle prestance, aux boutons dorés, à l'air noble, aux manières tout à la fois polies et hautaines; avec ces jeunes filles blondes, roses et timides; avec ces respectables matrones à la taille élevée et majestueuse, belles encore malgré les années et toutes ruisselantes de diamants. Les anciennes amies de Becky la voyaient d'un œil d'envie et de haine, tandis que la pauvre femme s'avouait déjà tout bas à elle-même qu'elle en avait bien assez.

«Je donnerais bien maintenant quelque chose pour être délivrée de tout ce monde, se disait-elle quand elle se trouvait seule. J'aimerais mieux, je crois, en vérité, être la femme d'un ministre et faire l'école gratuite du dimanche, ou même être une simple cantinière voyageant au milieu des bagages du régiment, que de parader ainsi dans ces salons. Il serait infiniment plus gai d'avoir une jupe courte et un maillot et de danser sur des tréteaux à la foire.

—Et je suis sûr qu'il y aurait foule pour vous voir,» lui disait lord Steyne en riant.

Car Becky avait coutume de confier au noble lord, avec sa franchise ordinaire, les ennuis et les dégoûts de sa nouvelle situation, et pour sa part il y trouvait un sujet de divertissement.

«Rawdon, continuait Becky, en s'abandonnant à sa veine méditative, Rawdon remplirait parfaitement le rôle d'écuyer ou de maître de cérémonie; vous m'entendez, je veux dire celui qui est au milieu du manége, en grandes bottes, avec un habit boutonné, et qui fait claquer le fouet. Ce rôle irait très-bien à sa lourdeur, à son ampleur, à ses allures militaires. Je me souviens encore d'une fois où mon père m'avait, dans ma jeunesse, conduite à la foire de Brookgreen; au retour, je me fabriquai une paire d'échasses et me mis à danser dans l'atelier, aux grands applaudissements de tous les élèves.

—J'aurais bien voulu voir cela, lui dit lord Steyne.

—Et moi, je ne demanderais pas mieux que de recommencer, répondit Becky, c'est pour le coup que lady Blinkey ouvrirait des yeux tout grands et que lady Grizzel la prude nous ferait voir toutes ses rangées de dents! Mais, silence, voici Pasta qui chante.»

Becky s'était fait la loi de se montrer toujours pleine d'attention pour les artistes que l'on appelait dans ces soirées aristocratiques; elle allait les chercher jusque dans le coin où ils se retiraient en silence, leur serrait la main, leur faisait fête en présence de tout le monde. N'était-elle pas une artiste, elle aussi, comme elle disait avec tant de vérité. Enfin, grâce à sa franchise et à ses airs de camaraderie avec eux, elle finissait toujours par en arriver à ses fins, et ils n'avaient jamais mal à la gorge quand il s'agissait de chanter chez elle, ou de lui donner des leçons gratis.

Vous avez beau en paraître surpris, la petite maison de Curzon-Street avait ses soirées musicales. À de certains jours de la semaine une longue file de voitures avec leurs lanternes éblouissantes encombrait la rue, au grand désespoir du no 100, dont le sommeil était incessamment troublé par le tapage des roues et le bruit du marteau. De gigantesques laquais accompagnaient ces voitures, et l'antichambre de Becky suffisait à peine pour les contenir, la plupart étaient obligés d'aller prendre domicile dans les cabarets voisins, d'où les appelaient ensuite de petits gamins lorsque leurs maîtres les demandaient pour partir. Les plus grands élégants de Londres se marchaient sur les pieds en gravissant l'étroit escalier de Becky, tout en souriant en eux-mêmes de l'idée qu'ils avaient de venir s'égarer jusque-là. Plusieurs dames du grand ton, d'une vertu à toute épreuve et d'une sévérité sans égale, venaient se faire voir dans ce petit salon et entendre les artistes qui, donnant à leur voix le développement ordinaire, chantaient à faire crouler la maison. Le lendemain on lisait dans le Morning-Post, à l'article des Causeries des salons, le passage suivant:

«Le colonel Crawley et sa femme ont reçu hier à dîner une société d'élite. On y remarquait Leurs Excellences le prince et la princesse Peterwaradin; Sa Hautesse Papouchi-Pacha, ambassadeur turc, accompagné de Kibob-Bey, drogman de l'ambassade. La marquise de Steyne, le comte de Southdown, M. Pitt et Lady Jane Crawley, M. Wagg, etc.... Après dîner il y a eu grande soirée, à laquelle ont assisté la duchesse douairière de Stilton, le duc de La Gruyère, la marquise de Chester, le comte de Brie, le comte Alexandre de Strachino, etc., etc., etc.» Nous laissons à l'imagination du lecteur le soin de compléter comme il lui plaira celle liste aristocratique.

Dans ses rapports avec les gens de haute volée, notre petite enchanteresse montrait une franchise et une humilité adroite qui ne tardait pas à lui concilier les personnes qui avaient d'abord conçu pour elle la plus vive prévention. Une fois dans un des premiers hôtels de Londres, où elle mettait peut-être trop d'affectation à parler français avec un ténor de cette nation, lady Grizzel Macbeth jeta sur les deux causeurs un regard dédaigneux et sarcastique.

«Vous parlez le français dans la perfection, lui dit d'un air pincé lady Grizzel, qui se piquait de parler fort bien cette langue, mais qui ne pouvait se défaire d'un accent écossais des plus désagréables.

—Pourrais-je ne pas le savoir, dit Becky d'un ton modeste et en baissant les yeux vers la terre; je l'ai appris en pension, et de plus ma mère était Française.»

Lady Grizzel fut attendrie par l'humilité de cette petite femme. Tout en déplorant les fatales tendances d'un siècle égalitaire qui laissait arriver des personnes de toute condition dans les rangs supérieurs de la société, elle reconnaissait du moins que mistress Rawdon avait le tact nécessaire pour se conduire et ne pas sortir de la place que sa naissance lui avait assignée. Cette noble dame avait du reste une excellente nature, faisait de larges aumônes aux malheureux, mais dans son esprit borné et mesquin, elle s'était persuadée, mon cher lecteur, qu'elle était d'une pâte bien préférable à vous et moi.

Lady Steyne, elle-même depuis la scène du piano, avait aussi subi l'ascendant de Becky, et peut-être au fond n'éprouvait-elle pas pour elle une trop vive répugnance. Les jeunes dames de la maison de Gaunt avaient aussi fini par se radoucir; deux ou trois fois, mais inutilement, elles avaient cherché à susciter des affaires à Becky. Quand Becky se voyait attaquée, elle prenait un air ingénu et candide à la faveur duquel elle ripostait par les plus cruelles méchancetés, qui laissaient tout étourdis ceux qui d'abord avaient pensé l'humilier et la réduire au silence.

M. Wagg, le bel esprit, le boute-en-train de la maison, l'écuyer tranchant de milord Steyne, reçut des dames de la maison la mission délicate de faire contre Becky une charge à fond de train. Ce vaillant champion de la petite coterie féminine, jetait à ses protectrices un regard souriant et vainqueur, et il clignait de l'œil comme pour leur dire: Attention! nous allons bien nous amuser. En effet, il ouvrit le feu contre Becky qui mangeait tranquillement sa soupe. La petite femme prise à l'improviste, mais toujours équipée pour le combat, se mit en garde sur-le-champ, et riposta avec une vigueur qui fit rougir de honte M. Wagg; puis elle se remit à manger son potage avec un calme et un sourire placide.

Le protecteur de M. Wagg, lord Steyne, qui le recevait à sa table et lui prêtait de temps à autre un peu d'argent, lança au pauvre diable un regard à le faire rentrer sous terre, et qui manqua presque de lui tirer des larmes. En vain, pendant tout le reste du dîner, il tourna vers milord des regards piteux et suppliants, celui-ci ne lui adressa plus la parole de tout le repas, tandis que les dames, se détournant de lui, avaient l'air de le désavouer. Becky, par commisération, fit tout ce qu'elle put pour lui offrir les moyens de se mêler à la conversation générale. Et ensuite il passa de la sorte six semaines sans être invité à dîner, et Fiche, l'homme de confiance de milord, auprès duquel M. Wagg se montrait fort empressé, lui annonça que celui-ci était bien résolu dans le cas où pareil fait se renouvellerait, à remettre certains billets entre les mains de ses hommes d'affaires et à en faire poursuivre l'exécution immédiatement. Wagg pleurnicha auprès de M. Fiche, réclama son intercession auprès de son maître et composa, en l'honneur de mistress Rebecca Crawley, un magnifique poëme qui parut dans la revue intitulée: le Bilboquet des beaux esprits, dont il était le rédacteur en chef. Enfin, dans tous les lieux où il rencontrait son héroïne, il s'efforçait par mille attentions diverses, de regagner ses bonnes grâces. Au club, il flattait et cajolait Rawdon, et enfin il obtint de nouveau l'autorisation de revenir à Gaunt-House. Becky lui fit bon visage, et n'eut point l'air de lui garder rancune du passé.

Le grand visir de Sa Seigneurie, son confident intime, M. Wenham, qui avait un siége au parlement et une place à la table de milord, se montra beaucoup plus prudent et beaucoup plus avisé que M. Wagg à l'égard de la nouvelle favorite, malgré son antipathie innée pour tous les parvenus. M. Wenham était un tory forcené, un aristocrate de vieille roche, bien qu'il eût pour père un petit marchand du nord de l'Angleterre. M. Wenham l'accabla de prévenances et de politesses, et lui témoigna une déférence excessive qui causait à Becky un bien plus grand embarras que des attaques franches et ouvertes.

On se demandait aussi dans la société élégante d'où venaient aux Crawley tout cet argent qu'ils dépensaient en toilettes et en fêtes; ce mystère provoquait de temps à autre de petits chuchotements et devenait un texte de mauvais propos pour plus d'un commentateur satirique. Les uns affirmaient que sir Pitt avait abandonné à son frère une portion de revenu considérable, il fallait avouer en ce cas que Rebecca avait pris sur le baronnet un grand ascendant ou que ce dernier avait bien changé avec les années. De mauvaises langues cherchaient à faire croire que Rebecca était dans l'habitude de lever des contributions forcées sur les amis de son mari; qu'elle se présentait chez celui-ci les larmes aux yeux et lui racontait qu'on venait de saisir ses meubles, ou bien qu'elle se jetait aux genoux d'un autre, lui déclarant qu'elle et son mari n'avaient plus à opter qu'entre la prison ou la mort s'ils ne trouvaient pas sur-le-champ de quoi payer leurs billets échus. Le bruit courait qu'elle avait fait de nombreuses dupes avec ce genre de comédie; sans vouloir en dresser ici la liste, nous pouvons dire que si elle avait tout l'argent qu'on l'accusait d'avoir emprunté, extorqué ou dérobé, elle aurait disposé d'un capital suffisant pour mener une vie honnête et pour.... mais n'anticipons pas sur la suite de cette histoire.

Ce que nous pouvons affirmer, c'est que la pauvre Becky, sur laquelle on faisait courir de si vilains bruits, se conduisait, après tout, en bonne ménagère, et qu'à force d'intelligence, elle parvenait à n'avoir à sa charge, les jours de réception, que l'éclairage de son appartement. Les bois de Stillbrook et les serres de Crawley-la-Reine lui fournissaient tout le gibier et tous les fruits dont elle avait besoin. Les caves de lord Steyne étaient à sa disposition, et les cuisiniers du noble lord venaient les jours de gala, s'installer dans sa petite cuisine, où arrivait à profusion, d'après l'ordre de leur maître, tout ce qui pouvait flatter le palais le plus délicat. Y avait-il donc là matière à répandre ces mauvais bruits sur le compte de la pauvre Becky?

Si l'on voulait bannir du monde tous ceux qui font des dettes ou qui ne les payent pas; si on voulait entrer dans les détails de la vie intime de chacun, faire le compte de son voisin et lui tourner le dos parce qu'on n'approuve pas l'emploi qu'il fait de ses revenus, la Foire aux Vanités deviendrait bientôt une affreuse solitude, un séjour inhabitable! Tous les hommes seraient en guerre perpétuelle, et les bienfaits de la civilisation seraient bien vite mis à néant!

Non, non, ce n'est point ainsi qu'il faut vivre; il faut montrer les uns pour les autres beaucoup de charité et de tolérance, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable. Dites du mal de votre voisin tant qu'il vous plaira, traitez-le de fripon et de coquin; mais ne l'envoyez pas à la potence pour cela, et, au contraire, tendez-lui la main si vous le rencontrez dans la rue. Il a un bon cuisinier, cela suffit. N'en voilà-t-il pas assez pour oublier tous ses torts? C'est à ces seules conditions que le commerce peut prospérer, la civilisation fleurir, la paix se consolider, les tailleurs inventer de nouvelles coupes et de nouvelles broderies, et le propriétaire du clos Laffite trouver un honnête bénéfice sur la vente de ses vins.

À cette époque, les charades en action, genre d'amusement emprunté à la France, faisait fortune en Angleterre; c'était le grand plaisir du moment. Elles fournissaient à bien des femmes l'occasion de produire leur beauté, et à un nombre beaucoup plus restreint de se signaler par leur esprit. Lord Steyne, à l'instigation de Becky qui se reconnaissait peut-être en possession des qualités que nous venons d'indiquer, lord Steyne disons-nous, résolut de donner à son hôtel une fête où ces miniatures dramatiques devaient avoir les honneurs de la soirée.

Nous demanderons au lecteur la permission de l'introduire dans cette brillante réunion, et ce ne sera point sans une certaine tristesse, car nous craignons bien, hélas! que ce ne soit pour la dernière fois.

Une des extrémités de la magnifique galerie de tableaux de Gaunt-House avait été disposée en amphithéâtre. Elle avait, du reste, déjà servi à cet usage au temps du roi George III, et l'on pouvait voir encore un portrait du marquis de Gaunt, en perruque poudrée et en rubans roses, vêtu d'une tunique romaine, remplissant le rôle de Caton dans la tragédie du même nom par M. Addison, représentée devant LL. AA. RR. le prince de Galles, l'évêque d'Osnabruch et le prince William-Henry, tous trois enfants, comme les acteurs. Deux ou trois vieilles décorations furent descendues du grenier et remises à neuf pour la circonstance présente.

Le jeune Bedwin Sands, qui revenait d'un voyage en Orient, fut chargé du soin d'organiser la représentation. Savez-vous bien qu'il ne faut pas badiner avec un homme qui a voyagé en Orient, qui a publié un in-quarto et passé plusieurs semaines sous une tente, dans le désert. L'in-quarto contenait plusieurs gravures représentant Sands en costumes orientaux; l'auteur avait ramené des pays de l'aurore un nègre aussi effrayant par sa mine que celui de Brian de Bois-Guilbert. Lui, son nègre et ses costumes reçurent à Gaunt-House un excellent accueil, comme une très-bonne acquisition dans la circonstance actuelle.

Voici d'abord la première charade: Un officier turc (on suppose que les janissaires existent encore, et que le turban, cette ancienne et majestueuse coiffure des vrais croyants n'a point été remplacée par un bonnet sans caractère), un officier turc est couché sur un divan, où il fume une narguilé. (Par égard pour les dames, on s'est contenté de mettre dans le fourreau une pastille du sérail.) Le seigneur turc bâille à se démonter la mâchoire, et donne mille autres signes non équivoques d'ennui et de paresse. Il frappe des mains, et aussitôt apparaît Mesrour, le chef des eunuques, les bras nus, des anneaux aux oreilles, un yatagan à la ceinture, enfin tout l'attirail oriental dans ce qu'il y a de plus magnifique et de plus terrible. Il s'incline avec respect et en silence devant son seigneur et maître.

Un frémissement d'effroi et de plaisir s'étend sur toute l'assemblée. Les dames se parlent bas à l'oreille. Cet esclave noir était un cadeau fait à Bedwin Sands par un pacha d'Égypte, en échange de trois douzaines de bouteilles de marasquin. Il avait eu autrefois à coudre maintes odalisques dans des sacs de cuir, pour les précipiter dans le Nil.

«Qu'on fasse entrer le marchand d'esclaves,» dit le voluptueux enfant de Mahomet.

Mesrour introduit le marchand d'esclaves. Le marchand conduit une femme voilée; il lève le voile. Un murmure approbateur circule dans la salle: sous un brillant costume oriental, on a reconnu la charmante mistress Winkworth à la longue chevelure, aux yeux fendus en amande. Ses boucles d'ébène sont entremêlées de diamants et de pierreries; elle porte pour bracelets et pour colliers des piastres attachées l'une à l'autre. Le musulman exprime par un affreux sourire qu'il est satisfait de la beauté de l'esclave. Celle-ci alors se jette à ses genoux, le supplie de la rendre aux montagnes qui l'ont vue naître, où l'attend son fiancé, où il pleure sans doute sa Zuleika. Vaines prières qui n'ont aucun empire sur le cœur endurci d'Hassan; il rit en pensant au désespoir du fiancé. Zuleika se couvre la face de ses deux mains et s'affaisse sur elle-même avec toute l'éloquence du désespoir; tout semble perdu pour elle, lorsque soudain apparaît Kislar-Aga.

Kislar-Aga apporte une lettre du sultan. Hassan reçoit de la main de l'envoyé le firman redoutable et le porte à son front. Une pâleur mortelle monte à sa figure tandis qu'une joie féroce éclate sur celle du nègre, qui, pour ce second rôle, a revêtu un autre costume.

«Pitié! pitié!» s'écrie le pacha.

Mais Kislar-Aga, en faisant une affreuse grimace, lui présente le cordon de soie. La toile tombe au moment où Hassan a déjà autour du cou le terrible cordon.

Hassan dans la coulisse crie alors aux assistants.

«Première partie en deux syllabes.»

Mistress Rawdon Crawley, qui va jouer dans la charade, s'approche de mistress Winkworth et lui fait compliment du goût exquis et de la beauté de son costume.

Bientôt commence la seconde partie. La scène est toujours en Orient. (Hassan a quitté son costume du Levant pour l'habit d'Europe. Il est dans la salle auprès de Zuleika dans une attitude qui témoigne de la bonne intelligence qui règne entre eux, et quant à Kislar-Aga, il s'est transformé en un esclave noir des plus pacifiques.) Nous voici maintenant dans le désert, le soleil se lève et les Turcs se tournent du côté de l'Orient et impriment leur front sur le sable. Comme on n'a pu se procurer de dromadaire, l'orchestre tourne victorieusement la difficulté en jouant l'ouverture de la Caravane. Sur la scène est une énorme tête égyptienne; à la grande surprise des voyageurs, elle fait entendre une certaine harmonie; elle chante des chansons comiques de la composition de M. Wagg. Les voyageurs orientaux disparaissent en formant une sarabande.

«Seconde et dernière partie, deux syllabes,» cria la tête égyptienne.

Enfin la toile se lève de nouveau et le dernier acte commence. Cette fois le théâtre représente une tente grecque. Sur un lit est étendu un vaillant guerrier. Au-dessus de sa tête sont accrochés son casque et son bouclier: ils peuvent se reposer maintenant: Ilion est détruit, Iphigénie immolée, Cassandre prisonnière dans le palais. Le pasteur des peuples, représenté par le colonel Crawley, qui n'a jamais su de sa vie ce que c'était que la prise d'Ilion et la captivité de Cassandre, ronfle sur son lit à Argos. Une lampe suspendue au plafond projette sur le guerrier assoupi ses clartés vacillantes; l'épée et le bouclier renvoient aussi une lueur lugubre; l'orchestre joue le terrible morceau de l'opéra de Don Juan au moment de l'entrée du commandeur.

Égisthe, la figure pâle et bouleversée, arrive sur la pointe des pieds. Quelle est cette sinistre apparition qui suit ses mouvements à travers les ténèbres et semble le tenir sous sa funeste influence? Égisthe lève le bras pour frapper la noble victime qui présente à ses coups homicides sa poitrine à découvert; il va frapper, mais non, sa main n'ose s'abaisser sur le roi des rois, sur le vainqueur d'Ilion. Clytemnestre alors se glisse dans la chambre comme un fantôme, ses bras sont d'une blancheur éblouissante, ses longs cheveux flottent en désordre sur ses épaules, sa figure est couverte d'une pâleur mortelle, ses yeux jettent un éclat sinistre et terrible qui fait tressaillir tous ceux qui la regardent.

Un frisson glacial a parcouru tous les assistants.

«Mon Dieu! dit-on tout bas, c'est mistress Rawdon Crawley.»

Avec un geste de mépris sublime, elle arrache le poignard aux mains d'Égisthe, s'avance vers le lit, et aux reflets de la lampe on voit le poignard levé sur la tête du guerrier qui sommeille; la lampe s'éteint alors, un gémissement inarticulé se fait entendre, un silence de mort règne sur la scène.

L'obscurité mêlée à la terreur de cette scène a vivement impressionné le public. Rebecca a joué son rôle avec une vérité si effrayante que les spectateurs restent comme frappés de stupeur à leur place jusqu'au moment où les lampes se rallument au milieu des applaudissements partis de tous les points de la salle.

«Brava! brava! crie le vieux Steyne d'une voix stridente qui domine toutes les autres. Morbleu! murmurait-il entre ses dents, elle aurait bien été capable de jouer le rôle au sérieux.»

Les spectateurs redemandent tous les acteurs; les cris de: l'auteur! Clytemnestre! se font entendre par-dessus les autres. Agamemnon, n'osant s'aventurer sur la scène avec la tunique classique, reste dans les coulisses avec Égisthe et les autres acteurs de ce petit drame. M. Bedwin Sands s'avance alors conduisant par la main Zuleika et Clytemnestre. Un grand personnage veut à toute force être présenté à la charmante Clytemnestre.

«Et maintenant, qu'elle lui a planté le poignard dans le cœur, il lui faut un autre mari? observe avec beaucoup d'à-propos Son Altesse Royale.

—Mistress Rawdon Crawley à été saisissante dans son rôle,» ajoute lord Steyne.

Becky le regarde en riant avec un air joyeux et moqueur qu'elle accompagne de ses plus gracieuses révérences. Les domestiques arrivent avec des plateaux couverts de rafraîchissements, et les acteurs disparaissent de nouveau pour se préparer à une seconde charade.

Les trois syllabes de celle-ci sont jouées de la manière suivante:

Pour la première syllabe on voit le colonel Crawley, chevalier du Bain, qui sort de l'écurie avec un chapeau à grands bords, un bâton, un long manteau et une lanterne. Il traverse la scène en criant l'heure qu'il est. Dans une chambre on aperçoit deux vieilles têtes qui jouent leur cent de piquet, et il est à croire que ces deux bonshommes ne s'amusent pas beaucoup, car ils bâillent sans interruption. Un petit groom leur passe leur robe de chambre, et une bonne pour tout faire, représentée par l'honorable lord Southdown, apporte deux chandeliers et une bassinoire. Quand la bonne s'est acquittée de ses fonctions et qu'elle est repartie, les deux vieux mettent alors leur bonnet de nuit, le groom vient fermer les volets, on entend grincer le pêne dans la serrure. Toutes les lumières s'éteignent, et la musique joue: Dormez, dormez, chers amours.

«Première syllabe[2]!» crie une voix dans la coulisse.

Seconde syllabe: Les lampes se rallument comme par enchantement, la musique joue l'air connu de Jean de Paris: Ah! quel plaisir d'être en voyage! La décoration n'a pas changé, si ce n'est que sur la façade de la maison on aperçoit un écusson aux armes des Steyne; les sonnettes font un bruit infernal; au rez-de-chaussée on voit un homme qui présente à un autre une longue pancarte de papier; celui-ci tape du pied, montre le poing et manifeste par des gestes non équivoques qu'il trouve l'addition trop forte. «Garçon, ma voiture!» crie un autre sur le seuil de la porte; et en même temps il caresse le menton de la fille d'auberge, représentée par l'honorable lord Southdown, et cette fille semble ne pouvoir pas plus se consoler de son départ, que jadis Calypso ne se consolait du départ d'Ulysse. Clic clac! clic clac! on entend le galop des chevaux et le fouet des postillons. Hôtelier, fille d'auberge et garçons, tous se précipitent à la porte; mais au moment où l'étranger de distinction va faire son entrée dans la maison, la toile baisse, et une voix invisible crie aux assistants:

«Seconde syllabe!»

Pendant que tout se dispose pour la représentation de la troisième syllabe, l'orchestre exécute une symphonie nautique: Sur les dunes, Mon beau navire, Quand les flots courroucés. La nature de la musique annonce qu'on va être témoin d'un épisode maritime. Au moment où le rideau se lève, on entend le tintement d'une cloche: «Mettez le cap à la côte», crie une voix; les passagers se montrent d'un air fort soucieux les nuages, qui sont représentés par un rideau noir; tous les marins branlent la tête, comme pour témoigner de leur inquiétude. Lady Langouste, représentée par l'honorable lord Southdown, avec son épagneul sous un bras, son sac de nuit sous l'autre et son mari assis près d'elle, s'efforce de se retenir à un cordage. Plus de doute, on est sur un vaisseau.

Le capitaine, sous les traits duquel on reconnaît le colonel Crawley, chevalier du Bain, porte un chapeau à cornes et un télescope. Il retient avec la main son chapeau sur la tête, et ses vêtements s'agitent autour de lui comme s'ils étaient soulevés par le vent. Au moment où il laisse son chapeau afin de regarder au large avec le télescope, le chapeau est emporté par le vent, aux grands applaudissements de toute la salle. La bise est forte, à ce qu'il paraît. La musique l'exprime par des sifflements et des roulements de plus en plus menaçants; les matelots ne passent sur le pont qu'en trébuchant, pour indiquer la violence du roulis. Le surveillant du navire traverse la scène en portant six baquets; il se hâte d'en placer un à la portée de lady Langouste; lady Langouste pince son chien, qui se met à hurler d'une façon vraiment lamentable; elle tire de sa poche son mouchoir pour le porter à sa bouche et s'élance du côté de sa cabine; la musique fait entendre des accords de plus en plus précipités qui expriment la violence de l'ouragan. Ainsi s'achève la troisième syllabe.

Il existait alors un ballet nommé le Rossignol, dans lequel Montessu et Noblet s'étaient fait une réputation, et que M. Wagg avait transporté sur la scène anglaise en le métamorphosant en opéra, et en adaptant aux airs du ballet des vers de sa façon, comme il savait les faire. Ce ballet fut exécuté avec les costumes français à l'ancienne mode; le petit lord Southdown arriva sur la scène avec l'accoutrement d'une vieille femme et s'appuyant sur la canne de rigueur.

Une fraîche et pure mélodie sortait d'une cabane de carton entourée de roses et de treillage.

«Philomèle, Philomèle,» s'écrie la vieille, et Philomèle apparaît aussitôt.

Tonnerre d'applaudissements! Philomèle n'est autre que mistress Rawdon, qui, les cheveux poudrés et des mouches sur la figure, a l'air de la plus ravissante petite marquise que l'on puisse imaginer.

Philomèle arrive toute rayonnante de joie, et fredonne un air des plus vifs avec cette innocence qui caractérise les vierges de théâtre; Philomèle fait une révérence.

«Pourquoi, mon enfant, lui dit sa mère, êtes-vous donc toujours à rire et à chanter?»

Aussitôt elle répond par de nouveaux accords:

LA ROSE SUR LE BALCON.

Sur le balcon voyez ma rose,
Ma jeune rose qui rougit:
Sous les pleurs dont le ciel l'arrose
En s'éveillant elle sourit.
Les vents d'hiver l'ont effeuillée;
Mais le printemps qu'elle invoquait
Rend à sa tige dépouillée
Sa rouge fleur, son vert bouquet.
D'où vient à son calice une si fraîche haleine?
D'où vient à son beau front cette pourpre soudaine?
C'est que le gai soleil brille de feux nouveaux,
C'est qu'on entend dans l'air la chanson des oiseaux.

Le rossignol, qui du bocage
Charme l'écho mélodieux,
Avait cessé son doux ramage,
Et dans les bois silencieux
Naguère on n'entendait sous l'ombre
Que la bise aux sifflets aigus,
Qui va battant d'une aile sombre
Le tronc plaintif des arbres nus.
D'où vient, me dites-vous, que l'oiseau du bocage
Aux échos attentifs a rendu son ramage?»
C'est que le gai soleil brille de feux nouveaux;
C'est que les arbres nus poussent de verts rameaux.

Dans ce concert de la nature,
Tout suit son penchant et ses lois;
L'arbre reprend sa chevelure,
La fleur son teint, l'oiseau sa voix;
Et moi, quand partout la jeunesse
Revêt ses riantes couleurs,
Quand de ses feux le ciel caresse
L'oiseau, la verdure et les fleurs,
De ses plus gais rayons le soleil me pénètre;
Un bonheur inconnu s'éveille dans mon être;
Je sens s'ouvrir mon âme à des transports nouveaux,
Et je mêle ma voix à l'hymne des oiseaux.

Pendant les repos entre chaque couplet de cette petite romance, la vieille femme à laquelle s'adresse la petite chanteuse, et dont les épais favoris sont encadrés dans un bonnet de femme, semble très-désireuse de manifester sa tendresse maternelle à l'ingénue créature qui remplit le rôle de la jeune fille. À chaque baiser qu'il parvient à lui prendre, les joyeux éclats de rire de l'assemblée l'encouragent à une nouvelle tentative, et tandis que l'orchestre exécute une symphonie qui prétend imiter le ramage de plusieurs oiseaux, un cri général s'élève de toute la salle; on demande bis de toutes parts. Les applaudissements redoublés et une pluie de bouquets témoignent assez du succès remporté ce soir-là par le rossignol (NIGHTINGALE). La voix de lady Steyne domine tous les bravos. Becky, le rossignol, ramasse toutes les fleurs qu'on lui a jetées et fait aux spectateurs un gracieux salut, digne de l'actrice la plus renommée.

Lord Steyne était au paroxysme de l'admiration, l'enthousiasme de ses hôtes égalait, du reste, le sien. On ne songeait guère maintenant à la séduisante houri aux yeux noirs, dont l'apparition dans la première charade avait été accueillie avec un si vif plaisir! Elle était deux fois plus belle que Becky, et cependant cette dernière l'avait complétement éclipsée. De toutes parts on se confondait en éloges sur mistress Rawdon; on la comparait aux actrices les plus en renom et l'on s'accordait à dire avec quelque raison que si elle avait embrassé la carrière théâtrale elle serait arrivée certainement au premier rang. Son triomphe fut complet, et les derniers accents de cette voix émue et vibrante s'éteignirent au milieu d'une tempête de bravos et de trépignements.

Aux plaisirs de la scène succéda le bal, et chacun à l'envi se disputa l'honneur de danser avec Rebecca; elle était ce soir-là le point de mire de tous les hommages. Le prince royal jura sur son honneur qu'il la tenait pour une petite merveille et rechercha de toutes manières son entretien. L'âme de Becky débordait d'orgueil; elle voyait déjà se presser devant elle la fortune, les distinctions, la renommée. Elle pouvait désormais disposer de lord Steyne comme d'un esclave, il ne quittait plus ses pas, daignait à peine adresser la parole à ses autres invités et réservait pour elle seule tous ses compliments, toutes ses attentions. Elle conserva au bal son costume de marquise et dansa le menuet avec M. de Truffigny, secrétaire de M. le duc de La Jabotière. Si M. le duc s'abstint de danser avec elle, ce ne fut que par un sentiment de sa dignité personnelle et par égard pour son caractère diplomatique; toutefois, il déclara à qui voulait l'entendre, qu'une femme qui savait parler et danser comme mistress Rawdon, aurait pu se présenter comme ambassadrice dans toutes les cours de l'Europe.

Appuyée sur le bras de M. Klingenspohr, cousin du prince Peterwaradin et attaché à son ambassade, elle s'élança au milieu du tourbillon de la valse. Le prince, tout hors de lui et ne poussant point le respect de l'étiquette aussi loin que le diplomate français, le prince voulut aussi faire un tour de valse avec cette charmante créature; le voilà donc avec Becky, pirouettant dans la salle de bal, tandis que les glands de ses bottes à revers et les diamants suspendus à sa veste de hussard voltigent autour de lui, jusqu'au moment où Son Excellence, tout hors d'haleine, se voit forcée de demander grâce. Papouchi-Pacha lui-même n'eût pas mieux demandé que de danser avec Becky, si la valse eût été un peu plus connue des enfants de Mahomet. De toutes parts, on faisait cercle pour la voir danser, et Taglioni n'aurait pas obtenu des applaudissements plus frénétiques. L'enivrement était général. Rebecca le partageait bien, soyez-en sûr. Elle écrasait ses rivales de ses airs hautains et triomphateurs. Quant aux beaux yeux de la pauvre Zuleika, ils ne pouvaient lui servir qu'à une seule chose, à pleurer sa défaite et à la pleurer dans la solitude et l'abandon.

Le véritable, le grand triomphe de Becky fut au souper, où sa place était marquée à la table du prince royal, si enthousiaste d'elle, et au milieu des plus éminents personnages de cette réunion. Le service s'y faisait dans de la vaisselle d'or, et Becky n'aurait eu qu'à en exprimer le désir pour voir, comme une autre Cléopatre, les perles mêlées à son vin de Champagne. Le prince de Peterwaradin lui eût donné la moitié des pierreries qui couvraient son uniforme pour un seul regard de ces yeux si pleins d'éclairs. La Jabotière parla d'elle à son gouvernement. Quant aux dames qui soupèrent aux autres tables dans de la vaisselle d'argent, et qui avaient remarqué les attentions que lord Steyne prodiguait à Becky, elles bouillaient de rage et de dépit.

Rawdon Crawley n'était pas autrement satisfait de tous ces triomphes, et il éprouvait un sentiment pénible à reconnaître à sa femme tant de supériorité sur lui.

Quand l'heure du départ fut venue, tous les jeunes gens firent cortége à Becky jusqu'à sa voiture. Le nom de mistress Rawdon, répété à travers les flots de la foule qui stationnait aux abords de l'hôtel, parvint jusqu'à son cocher, qui ne tarda pas à arriver au trot dans la cour splendidement éclairée, et s'arrêta au pied du perron. Rawdon fit monter sa femme en voiture; il aima mieux, quant à lui, s'en aller à pied avec M. Wenham, qui lui avait offert un cigare.

Après avoir pris du feu à l'un des gamins qui se pressaient à la porte de l'hôtel, Rawdon partit au bras de son ami Wenham. Deux personnes se détachèrent alors de la foule, et suivirent à distance les deux promeneurs. Au bout d'une cinquantaine de pas, l'un de ces hommes, s'approchant de Rawdon, lui frappa sur l'épaula et lui dit:

«Pardon, colonel, j'aurais un mot à vous dire en particulier.»

Pendant ce temps, l'autre individu donnait un coup de sifflet, et, à ce signal, un des fiacres qui stationnaient à la porte de Gaunt-House s'avança en criant sur son essieu; en même temps, celui qui avait donné le coup de sifflet, faisant un demi-tour, se campait droit en face du colonel.

Le brave officier comprit que toute résistance était inutile et qu'il tombait aux mains des recors; il recula d'un pas et sentit s'abaisser sur lui la main de l'homme qui lui avait d'abord frappé sur l'épaule.

«Nous sommes trois contre un, ainsi donc suivez-nous, lui dit celui qui lui fermait la retraite.

—Ah! c'est vous, Moss, fit le colonel, qui paraissait reconnaître son interlocuteur. Combien vous faut-il?

—Une bagatelle, dit M. Moss, auxiliaire ordinaire du shériff de Middlesex, cent soixante-six livres sterling huit pences, à la requête de M. Nathan.

—Pour l'amour de Dieu, Wenham, prêtez-moi seulement cent livres, dit le pauvre Rawdon, j'en ai une soixantaine chez moi.

—Je n'ai pas seulement dix livres vaillant, lui répondit le pauvre Wenham; adieu et au revoir, mon bon ami.

—Adieu,» fit Rawdon avec tristesse.

Wenham disparut dans les ténèbres, et Rawdon Crawley continua son cigare dans la voiture qui le conduisait à Templebar.