CHAPITRE XX.

Où l'on voit au grand jour l'amabilité de lord Steyne.

Dans ses moments de générosité, lord Steyne ne faisait point les choses à demi, et les Crawley avaient pu en juger mieux que tous autres. Sa Seigneurie avait poussé la sollicitude jusqu'à se préoccuper de l'avenir du petit Rawdon, et avait fait entendre à ses parents qu'il était temps de l'envoyer à l'école. À cet âge, qu'y avait-il de plus profitable que l'émulation d'élève à élève, et ce premier frottement qui développe et le corps et l'esprit? Le père objecta que ses moyens ne lui permettaient pas de faire entrer son fils dans une bonne pension; la mère ajouta que Briggs était pour lui le meilleur maître qu'il pût avoir, et qu'elle l'avait poussé déjà assez loin dans l'anglais, le latin et les autres connaissances que l'on pouvait exiger à cet âge-là; mais les propositions libérales du marquis de Steyne ne laissaient point de place à la réplique. Sa Seigneurie était administrateur du fameux collége de Whitefriars, autrefois couvent de moines de l'ordre de Cîteaux.

Bien que Rawdon n'eût jamais étudié d'autre livre que l'Almanach des Courses, et qu'il n'eût conservé d'autres souvenirs de ses humanités que celui des coups de férule qu'il avait reçus dans sa jeunesse à Eton, il éprouvait néanmoins pour les études classiques ce respect qu'il convient à tout gentilhomme anglais de ressentir, et se réjouissait à la pensée que son fils allait se bourrer de science et mériter de trouver place quelque jour dans la famille des savants. Malgré sa tendresse excessive pour son fils, malgré les mille liens qui l'attachaient à Rawdy et lui faisaient trouver en lui une consolation et une société, le colonel cependant consentit en bon père, à se séparer de lui et à faire le sacrifice de ses affections, de son bonheur, au bien-être et aux intérêts de son fils. Hélas! il ne mesura l'étendue du sacrifice qu'au moment de la séparation.

Après le départ du petit garçon, il fut pris d'une tristesse et d'un abattement qu'il aurait vainement cherché à dissimuler, et dont n'approchait point le chagrin de l'enfant, ravi de ce changement d'existence et des nouvelles amitiés qu'il se permettait de faire. Becky se mit à rire quand le colonel, dans son langage inculte et décousu, voulut exprimer la douleur que lui causait le départ de l'enfant. Le pauvre garçon en ressentit plus vivement encore la perte qu'il faisait; plus d'une fois il lui arriva de jeter un regard de tristesse sur le lit abandonné où couchait le petit garçon. C'était le matin surtout qu'il souffrait le plus de la privation de son fils. En vain il essayait d'aller faire tout seul la promenade qu'il faisait jadis avec le petit Rawdy: il était vivement affecté de cet isolement. Son seul plaisir fut alors dans la fréquentation des gens qui avaient les mêmes sentiments de tendresse que lui pour son fils. Il allait passer de longues heures auprès de l'excellente lady Jane, et causait avec elle de la bonne mine et des mille qualités de cet enfant bien-aimé.

La tante aimait beaucoup le neveu, comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, et sa fille n'aimait pas moins son cousin; aussi pleura-t-elle beaucoup lorsqu'il fallut se séparer. Le colonel sut un gré infini à la mère et à la fille de ces marques de tendresse, et leur sympathie l'encouragea à s'abandonner, en leur présence, à la vivacité de ses affections paternelles. Dans ses conversations intimes, il mettait à découvert les meilleurs et les plus honnêtes mouvements de son âme. Avec l'affection de lady Jane, il gagnait encore son estime par les sentiments qu'il lui manifestait et qu'il était obligé d'étouffer en présence de sa femme. Désormais, les deux belles-sœurs se voyaient le moins possible. Les affectueuses dispositions de lady Jane ne réussissaient qu'à faire sourire Rebecca, tandis que la nature douce et bienveillante de cette dernière ne pouvait que se révolter d'une sécheresse de cœur aussi grande.

Les mêmes causes tendaient à opérer une scission semblable entre Rawdon et sa femme, bien qu'il fît tous ses efforts pour se faire illusion à ce sujet. Rebecca, du reste, s'inquiétait fort peu de l'éloignement qu'elle inspirait à son mari. Existait-il au monde un être ou une chose capable de la toucher ou de l'émouvoir? Son mari était à ses yeux un esclave, ou au moins son très-humble serviteur; après cela, qu'il fût triste ou chagrin, elle s'en préoccupait fort peu et l'accueillait toujours avec le dédain sur les lèvres. Sa pensée dominante était de se grandir dans l'opinion du monde et de jouir des plaisirs qu'il peut procurer; elle était bien du reste d'un tempérament à y prendre une position élevée.

L'honnête Briggs fut chargée de préparer le trousseau du petit Rawdon. Molly, la femme de chambre, sanglotait en disant adieu au petit bambin, Molly, toujours bonne et fidèle, bien que depuis longtemps on ne lui payât plus de gages. Mistress Becky ne voulut point prêter sa voiture à Rawdon pour accompagner son fils à la pension. Un équipage dans la Cité, par exemple! un fiacre était bien assez bon. Becky ne chercha point son fils pour lui donner une dernière caresse avant le départ, et Rawdy ne chercha pas davantage sa mère pour l'embrasser. Et pourtant il donna un baiser à sa vieille Briggs, à l'égard de laquelle il se montrait très-économe de caresses, et il s'efforça de la consoler de son mieux en lui promettant de venir tous les dimanches à la maison pour qu'elle pût le voir tout à son aise. Tandis que le fiacre se dirigeait du côté de la Cité, l'équipage de Becky arrivait au grand trot au Parc, dans les allées duquel l'élégante petite femme se mit à se promener, entourée d'une douzaine de jeunes élégants, tandis que le père et le fils franchissaient le seuil de l'ancien collége, et que Rawdon, après y avoir laissé l'objet de ses plus chères affections, revenait accablé de la tristesse la plus légitime et la plus honnête que le pauvre garçon eût éprouvée depuis son jeune âge. Il rentra chez lui la tête basse et la mort dans le cœur; il dîna tout seul avec Briggs, qu'il traita fort bien et à laquelle il montra beaucoup de reconnaissance pour les soins et l'affection qu'elle témoignait au petit garçon. Et puis il s'en voulait, au fond de sa conscience, pour les emprunts faits à Briggs et pour la part qu'il avait eue dans les fourberies de sa femme. Ils causèrent longuement du petit Rawdon, car Becky ne rentra que pour s'habiller et ensuite aller dîner en ville. Rawdon, de son côté, partit tout chagrin pour aller prendre le thé avec lady Jane et lui rendre compte de la manière dont il s'était exécuté, du courage et de la résolution du petit Rawdon dans cette conjoncture.

Comme protégé de lord Steyne, comme neveu d'un membre des Communes, comme fils d'un colonel chevalier du Bain, dont le nom se lisait souvent dans le Morning-Post à l'article Causeries des salons, les hauts fonctionnaires du collége se montrèrent fort disposés à traiter l'enfant avec bienveillance. Il avait les poches remplies d'argent et le dépensait à régaler ses camarades de tartes à la groseille et autres friandises. Les samedis il venait chez son père, pour qui c'était le plus beau jour de la semaine. Quand il était libre, Rawdon conduisait l'enfant au théâtre, ou l'y envoyait avec le domestique. Rawdon était ravi de lui entendre raconter ses histoires de pension, ses batailles avec ses camarades. Avant peu, il finit par savoir le nom de tous les maîtres et de la plupart des enfants aussi bien que le petit Rawdon lui-même; et il s'efforçait de ne point paraître non plus trop étranger à la grammaire latine, lorsque son fils lui faisait part du point où il en était arrivé.

«Travaille, mon garçon, lui disait-il, en prenant un air de gravité; en ce monde, un homme ne vaut que par son travail; c'est par le travail seul qu'on arrive.»

Les dédains de mistress Crawley à l'égard de son mari devenaient de jour en jour plus visibles.

«Faites ce qu'il vous plaira.... allez dîner où bon vous semble.... allez prendre votre bière ou votre absinthe au café comme il vous plaira, si mieux n'aimez aller geindre auprès de lady Jane; seulement n'attendez pas que j'aille me faire du mauvais sang à cause de cet enfant. Il faut bien que je prenne soin de vos affaires, puisque vous ne savez pas en prendre soin vous-même. Où seriez-vous maintenant, je vous le demande, si je vous avais abandonné à vos propres forces? quelle mine feriez-vous dans le monde, si je n'avais toujours été là pour vous diriger?»

Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans tous les salons où allait Becky, on s'inquiétait peu du pauvre Rawdon, et que même maintenant on invitait la femme sans le mari. Quant à mistress Rawdon, il semblait désormais qu'elle n'eût jamais vécu en dehors du grand monde, et, lorsque la cour prenait le deuil, elle se mettait en noir de la tête aux pieds.

Une fois qu'il eut été pourvu à l'avenir du petit Rawdon, lord Steyne, qui portait aux affaires de Crawley le même intérêt que si elles eussent été les siennes, trouva que le départ de Briggs serait une réforme utile au budget des dépenses; Becky était d'ailleurs assez entendue pour tenir elle-même sa maison. Il a été dit dans un précédent chapitre que le noble lord avait fourni à sa protégée les moyens de payer l'emprunt fait à Briggs, et celle-ci n'en continuait pas moins à rester à Curzon-Street. Milord en tira la fâcheuse conclusion que mistress Crawley avait employé son argent à quelque autre usage que celui pour lequel il le lui avait si libéralement donné. Lord Steyne ne poussa pas la simplicité jusqu'à demander à Becky une explication à ce sujet: il était sûr d'avance qu'elle aurait mille excellentes raisons à lui opposer pour justifier l'emploi de cet argent; mais il résolut toutefois d'en avoir le cœur net, et conduisit cette affaire avec une délicatesse et une habileté merveilleuses.

Un jour où mistress Rawdon était à la promenade, milord se présenta au petit hôtel de Curzon-Street. Il demanda à Briggs une tasse de café, lui raconta qu'il avait de bonnes nouvelles du petit collégien; enfin il manœuvra si bien qu'au bout de cinq minutes il sut d'elle que tout ce qu'elle avait reçu de mistress Rawdon se bornait à une robe de soie, cadeau qui avait fait tressaillir son cœur de reconnaissance.

Milord souriait en écoutant ce récit candide et naïf; la vertueuse Rebecca lui avait en effet dépeint dans le plus grand détail la satisfaction que Briggs avait éprouvée en recevant son argent, qui se montait à une somme de onze cent vingt-cinq livres. Becky lui avait en outre indiqué le placement de cette somme, lui avait exprimé sa douleur d'avoir eu à se séparer d'un aussi joli capital.

«Qui sait, avait pensé la petite enchanteresse, si milord ne se laissera point aller à ajouter quelque chose encore?»

Mais milord s'était abstenu d'une pareille générosité, persuadé, sans aucun doute, qu'il s'était déjà montré assez libéral.

Ces premières confidences excitèrent la curiosité de milord, qui demanda alors à miss Briggs des détails sur l'état de ses affaires, et la candide créature fit au noble lord un exposé fidèle de sa situation. Elle ne lui fit grâce d'aucun détail, depuis le legs que lui avait laissé miss Crawley. Ce qui lui donnait, pour cette partie de son avoir, une entière sécurité, c'est que M. et mistress Rawdon avaient bien voulu faire des démarches auprès de sir Pitt pour assurer, par son entremise, un placement des plus avantageux. Milord demanda à Briggs quel était le chiffre de la somme qu'elle avait ainsi confiée aux mains du colonel; elle lui dit qu'elle montait à six cents et quelques livres.

Mais à peine l'honnête Briggs eut-elle donné tous ces détails à lord Steyne, qu'elle se repentit de son indiscrète franchise et pria milord de n'en rien dire à M. Crawley. Le colonel était si bon pour elle, M. Crawley pourrait se trouver offensé de son bavardage et lui rendre son argent; et où trouver alors un placement aussi sûr et aussi avantageux?

Lord Steyne lui promit en riant de ne point abuser de ces communications, et, lorsqu'il la quitta, il paraissait d'une bonne humeur qui ne lui était pas ordinaire.

«Quel démon! se disait-il en lui-même; quelle merveilleuse nature pour la comédie et l'intrigue! Il s'en est fallu de bien peu que l'autre jour encore, avec ses cajoleries, elle n'ait réussi à m'arracher de nouveaux subsides. Elle rendrait des points à toutes les femmes de son espèce que j'ai rencontrées dans ma vie, et cependant j'en ai vu de bien des sortes; mais toutes étaient bien novices à côté d'elle, et moi-même je ne suis qu'un enfant, qu'un jouet entre ses mains, une tête folle qui, avec elle, ne sait plus ce qu'elle fait. Pour l'intrigue et le mensonge, il n'y a personne qu'on puisse lui comparer!»

Cette nouvelle preuve d'adresse accrut considérablement l'admiration que Becky inspirait au noble lord: faire donner de l'argent, ce n'était rien; mais en faire donner deux fois plus qu'on n'en a besoin et ne payer personne, c'était là le beau, le sublime de la chose. «Crawley lui-même, pensait milord, n'est pas aussi bête qu'il en a l'air, il a fort bien joué son rôle dans cette intrigue. À l'expression de sa figure, à sa manière d'être, qui aurait pu croire qu'il était pour quelque chose dans tout ce trafic d'argent? et cependant c'est lui qui a fait tirer à sa femme les marrons du feu pour en profiter ensuite.»

Pour nous, qui sommes dans le secret, nous avons pu voir que, sous ce rapport, milord se trompait singulièrement. Cette croyance, du reste, modifia singulièrement la manière d'être de milord à l'égard du colonel, il supprima désormais tous ces semblants d'égards qu'il avait eus jusque-là pour le mari de Becky. Jamais le protecteur de mistress Crawley n'aurait été s'imaginer que cette petite dame avait gardé l'argent pour elle; et quant au colonel Crawley, il le jugeait d'après les autres maris qu'il avait rencontrés dans le cours de son existence, si mêlée d'aventures amoureuses. Milord avait acheté tant d'hommes dans sa vie, qu'on pouvait bien lui pardonner de croire que le colonel était aussi vénal que les autres.

À la première occasion où lord Steyne se trouva seul avec Becky, il s'empressa d'un ton de belle humeur de lui faire compliment de la manière adroite et fine dont elle savait se procurer l'argent dont elle avait besoin. Bien que Becky fût prise au dépourvu, son embarras ne fut pas long; cette estimable créature n'avait recours au mensonge que lorsqu'elle n'avait pas d'autre voie pour se tirer d'affaire; mais alors elle s'en acquittait avec le plus parfait aplomb. Au bout d'une seconde, elle avait trouvé une histoire très-plausible et des mieux appropriées à la circonstance, qu'elle se mit à débiter à lord Steyne: elle lui avoua que dans ses déclarations précédentes elle l'avait trompé, indignement trompé, mais à qui la faute?

«Ah! milord, continua-t-elle, vous ne saurez jamais toutes les tortures, toutes les souffrances qui ont assiégé mon sommeil dans le secret de mes nuits. Devant vous, je suis gaie et joyeuse; mais qui vous dira tout ce qu'il me faut endurer lorsque vous n'êtes plus là pour me protéger? Mon mari, par les menaces et les traitements les plus barbares, m'a forcée de vous demander cette somme, et, dans la prévision de vos questions à ce sujet, il m'a dicté d'avance ce que j'aurais à vous répondre; il a pris cet argent que vous m'avez remis, me disant qu'il se chargeait de payer Briggs; m'était-il permis de douter de sa parole? Pardonnez à un homme aux abois le tort qu'il vous a fait, et prenez en pitié la plus malheureuse des femmes.»

En prononçant cette tirade pathétique, mistress Rawdon fondait en larmes. Jamais la vertu persécutée n'avait étalé une douleur aussi séduisante.

Le protecteur et la protégée, pendant une promenade en voiture qu'ils firent ensuite à Regent's-Park, eurent ensemble une longue conversation dont il est inutile de rapporter ici les détails. Ce qu'il suffit de savoir, c'est qu'en rentrant chez elle, Becky courut à sa chère Briggs avec une figure rayonnante, et lui annonça qu'elle lui apportait de bonnes nouvelles. Lord Steyne était bien le plus noble et le plus généreux des hommes; il ne cherchait que les occasions et les moyens de faire le bien. Maintenant que le petit Rawdon était placé au collége, elle avait désormais moins besoin d'un aide et d'une compagne. Son cœur saignait à la pensée de se séparer de sa chère Briggs, mais l'économie la plus stricte lui était imposée par les difficultés de sa position. Ce qui adoucissait ses regrets, c'était la pensée que sa chère Briggs allait, grâce à la générosité de lord Steyne, se trouver dans une position bien préférable à celle qu'elle pouvait lui offrir dans sa modeste demeure. Mistress Pilkington, l'intendante de Gauntley-Hall, était, par suite des années et des rhumatismes, dans un état de faiblesse qui ne lui permettait plus d'exercer la surveillance nécessaire dans un aussi vaste château. Il fallait donc songer à la remplacer; c'était une position magnifique. La famille allait tout au plus une fois en deux ans à Gauntley. Pendant tout le reste du temps, l'intendante était reine et maîtresse dans ce magnifique domaine; elle tenait table ouverte et recevait la visite du clergé des environs et des personnes recommandables de tout le comté; en fait, elle était la dame châtelaine de Gauntley. Les deux intendantes qui avaient précédé mistress Pilkington avaient épousé les vicaires de Gauntley, et s'il n'en était pas advenu de même pour mistress Pilkington, c'est qu'elle était la tante du vicaire actuel. En attendant sa nomination définitive, elle n'avait qu'à aller voir mistress Pilkington et s'assurer par elle-même que c'était une position qui lui conviendrait.

Les mots nous manquent pour décrire avec quels transports de reconnaissance Briggs accueillit cette nouvelle. La seule condition qu'elle mit à son acceptation fut que le petit Rawdon viendrait la voir au château; cette promesse ne coûtait pas beaucoup à Becky. Lorsque Rawdon rentra, elle courut lui annoncer cette bonne nouvelle; Rawdon fut ravi, enchanté: il se sentait débarrassé d'un grand souci, celui du remboursement de Briggs. Toutefois, son esprit n'était pas encore parfaitement satisfait. Il raconta au petit Southdown ce que lord Steyne avait fait, et le petit Southdown le regarda d'un air qui éveilla dans son esprit de nouveaux soupçons.

Il fit part à lady Jane de cette nouvelle marque de bonté que venait de lui donner lord Steyne; en apprenant cela, lady Jane prit une physionomie toute singulière, et il en fut de même de sir Pitt.

«Elle est trop vive, trop.... gaie, dirent-ils à Rawdon; vous avez tort de la laisser courir ainsi toute seule les fêtes et les réunions. Il faudrait l'accompagner partout où elle va, ou au moins mettre quelqu'un auprès d'elle, quand ce ne serait qu'une des sœurs de Crawley-la-Reine, et encore, pour une femme comme elle, il n'y aurait pas là de quoi la retenir beaucoup.»

Sans doute il était nécessaire que quelqu'un fût auprès de Becky. Mais l'honnête Briggs ne devait pas pour cela laisser échapper l'offre brillante qui lui était faite. Elle prépara donc ses paquets et se disposa à se mettre en route. Voilà comment les deux postes avancés du ménage de Rawdon tombèrent aux mains de l'ennemi.

Sir Pitt alla un jour chez sa belle-sœur pour démêler les motifs du départ de Briggs et s'éclairer également sur quelques autres points non moins délicats. Vainement elle tenta de lui faire comprendre combien était nécessaire pour son mari la protection de lord Steyne, combien il serait cruel de priver Briggs des avantages qu'on lui offrait; les cajoleries, les sourires, les caresses de Becky ne purent avoir raison de sir Pitt, et il eut quelque chose de fort semblable à une querelle avec Becky, pour laquelle il professait naguère encore une si haute admiration.

Il lui parla de l'honneur de la famille, de la réputation immaculée des Crawley. Il lui reprocha avec indignation l'accueil trop facile qu'elle faisait à tous ces jeunes Français, à tous ces jeunes étourdis à la mode, enfin à lord Steyne lui-même dont la voiture semblait avoir pris racine à sa porte et qui passait chaque jour des heures entières en tête-à-tête avec elle. On commençait à jaser dans le monde de l'assiduité de ces visites. Comme chef de la famille, il la suppliait d'être plus réservée dans sa conduite. Mille bruits fâcheux circulaient déjà sur son compte. Lord Steyne, malgré sa haute position et la supériorité de son talent, était un homme dont les attentions ne pouvaient que compromettre une femme. Il la priait, la conjurait, et, s'il le fallait, lui commandait, en sa qualité de beau-frère, d'apporter la plus grande retenue dans ses rapports avec le noble lord.

Becky promit tout ce que lui demanda sir Pitt; mais lord Steyne continua à lui rendre d'aussi fréquentes visites que par le passé, et la colère de sir Pitt en redoubla. Je ne sais trop si lady Jane fut bien aise ou fâchée de cette brouille survenue entre son mari et sa belle-sœur. Lord Steyne continua ses visites, sir Pitt cessa les siennes, et sa femme fut aussi d'avis de couper court à tout rapport avec le noble lord et de refuser pour la soirée des charades l'invitation que lui avait adressée la marquise; mais sir Pitt jugea qu'il convenait de s'y rendre, Son Altesse Royale devant s'y trouver.

Sir Pitt se retira du moins de très-bonne heure, et sa femme s'applaudit intérieurement de ce prompt départ. Becky avait à peine dit quelques mots à son beau-frère et n'avait pas même daigné reconnaître sa belle-sœur. Pitt Crawley déclara que c'était une petite impertinente, et flétrit avec une grande énergie d'expression l'inconvenance de ces jeux scéniques et de ces travestissements burlesques dans lesquels sa belle-sœur avait figuré. Les charades une fois terminées, il prit à part son frère Rawdon, et le tança vertement d'avoir été se compromettre dans de pareilles mascarades et d'avoir permis à sa femme de se produire dans ces honteuses bouffonneries.

Rawdon l'assura qu'il se tiendrait pour averti à l'avenir. Déjà, sous l'influence des avis de son frère et sa belle-sœur, il était presque devenu le modèle et l'exemple des vertus domestiques. Il avait abandonné le club et le billard et ne quittait plus la maison; il accompagnait Becky dans toutes ses promenades en voitures et, coûte que coûte, il la suivait dans tous les salons. Toutes les fois que lord Steyne faisait sa visite à Curson-Street, il était sûr d'y rencontrer le colonel. Quand Becky voulait sortir seule, ou qu'elle recevait des invitations sans qu'il y en eût pour son mari, celui-ci y mettait un veto absolu; et dans ces occasions la voix du colonel prenait une expression qui commandait l'obéissance. La petite Becky paraissait charmée de ce redoublement de galanterie de la part de Rawdon, et, si parfois il était grondeur, elle ne lui rendait point la pareille. Dans le monde, comme dans le tête-à-tête, elle avait toujours pour lui un sourire sur les lèvres et veillait à tout ce qui pouvait contribuer à son plaisir ou à son divertissement. La lune de miel était passée depuis longtemps, et cependant c'était toujours de la part de Becky mêmes prévenances, même gaieté, même franchise et même confiance.

«Que je suis contente, lui disait-elle à la promenade, de vous avoir ici à mes côtés au lieu de cette vieille folle de Briggs! Sortons toujours ainsi ensemble, mon cher Rawdon, que ce serait gentil et que nous serions heureux, si nous avions seulement un peu de fortune!»

S'il s'endormait après dîner dans son fauteuil, il ne trouvait point en face de lui, à son réveil, une figure boudeuse, maussade et portant l'expression du reproche; sa femme, au contraire, lui envoyait ses plus frais et ses plus caressants sourires, puis le couvrait de baisers et de tendresses. Alors il ne s'expliquait plus les soupçons qui avaient pu naître dans son cœur. Des soupçons? oh, jamais! ces doutes absurdes, ces craintes aveugles n'étaient que les fantômes d'une jalousie ridicule. Elle l'aimait avec ce même amour passionné qu'elle lui avait toujours témoigné, et, si elle marchait au milieu des triomphes du monde, il ne fallait en accuser que la nature, qui l'avait faite pour attirer les cœurs partout où elle se présentait. Y avait-il une femme capable de causer, de chanter ou de faire quoi que ce soit comme elle? «Ah! si seulement, se disait alors Rawdon, elle avait un peu de tendresse pour son fils!» Mais la mère et le fils n'avaient point une inclination bien vive l'un pour l'autre.

Ce fut au milieu de ces incertitudes et de ces anxiétés que survint l'incident mentionné au dernier chapitre, et que l'infortuné colonel se trouva retenu prisonnier loin de chez lui.

CHAPITRE XXI.

Délivrance et catastrophe.

Nous avons laissé l'ami Rawdon dans un fiacre, se rendant, en compagnie de M. Moss, à cette maison trop hospitalière, dont les portes s'ouvrent spontanément à bien des gens qui s'en passeraient volontiers. Les premiers rayons de l'aube commençaient à dorer le faîte des cheminées de Chancery-Lane, lorsque le roulement du fiacre éveilla les échos d'alentour. Un petit juif, à la chevelure aussi rutilante que le soleil levant, introduisit la compagnie dans l'intérieur de la maison. M. Moss fit à Rawdon les honneurs de ce manoir, et lui demanda obligeamment s'il ne désirait pas quelque chose de chaud après cette course matinale.

Le colonel était loin d'être aussi consterné de l'aventure que bien d'autres l'eussent été à sa place, en se trouvant dans une maison de détention, sous les grilles et les verrous, au sortir d'un palais rempli des femmes les plus séduisantes. Rawdon, il est vrai, avait déjà été plusieurs fois le pensionnaire de M. Moss. Si nous n'avons pas cru nécessaire de mentionner dans le cours de ce récit ces petites misères de la vie domestique, c'est qu'il n'y a là rien que de très-vulgaire pour un gentleman qui mène grand train sans un sou de revenu.

Lors de sa première visite à M. Moss, le colonel était encore garçon, et avait dû sa délivrance à la générosité de sa tante. La seconde fois, la petite Becky l'avait tiré des griffes des recors, grâces aux ressources de son esprit et de son bon cœur ordinaire. Elle avait emprunté une partie de l'argent au petit lord Southdown, et, à force de cajoleries, avait obtenu du marchand de châles, bijoux, robes et lingerie, qu'il se contenterait pour le reste d'un billet à longue échéance, souscrit par Rawdon. Dans ces deux circonstances, Rawdon avait été pris et relâché avec toute espèce d'égards, et il avait été l'objet de la plus stricte politesse. Aussi Moss et le colonel étaient-ils dans les meilleurs termes l'un à l'égard de l'autre.

«Vous allez retrouver, colonel, votre ancienne chambre, et tout le reste en parfait état, disait, en homme qui sait vivre, le recors à son prisonnier. On a toujours eu soin de la tenir bien aérée et de n'y mettre que des gens comme il faut. L'avant-dernière nuit elle était occupée par l'honorable capitaine Famish, du 5e dragons. Au bout de quinze jours sa tante l'en a fait sortir; c'était, disait-elle, pour le mettre à la raison qu'elle l'avait fourré ici. Mais, en attendant, il mettait drôlement, je vous le promets, mon champagne à la raison; tous les soirs il y avait gala; on arrivait de tous les clubs de la capitale et on faisait sauter crânement les bouchons de champagne; et il venait de bons diables, je vous en réponds, et auxquels un verre de vin ne fait pas peur. Mistress Moss tient toujours sa table d'hôte à cinq heures et demie; on fait ensuite de la musique ou l'on joue aux cartes.... Dans le cas où vous voudriez bien nous faire l'honneur de votre présence....

—C'est bon, je sonnerai si j'ai besoin de vous,» dit Rawdon; et il alla tranquillement se coucher.

Comme vieux soldat, il ne se laissait point abattre par les revers de la fortune. Un homme d'un caractère moins aguerri, et par conséquent de moins de sang-froid, aurait envoyé une lettre à sa femme au moment même où on lui mettait la main sur le collet.

«Mais, pensa Rawdon, à quoi bon aller troubler son sommeil? elle ne s'apercevra seulement pas si je suis ou non rentré; il sera assez tôt de la prévenir lorsqu'elle aura dormi et moi aussi. De quoi s'agit-il? De cent soixante-dix livres? Ce serait bien le diable si elle ne trouvait pas à décrocher quelque part cette bagatelle.»

Ce fut au milieu de ces réflexions et après avoir donné sa dernière pensée au petit Rawdon, que le colonel s'endormit dans ce lit dont le capitaine Famish avait été le dernier occupant. Il était dix heures environ lorsqu'il se réveilla. Le petit garçon aux cheveux rouges lui apporta avec une sorte de fierté enfantine un nécessaire en argent pour se faire la barbe. Le manoir de M. Moss, bien qu'ayant un aspect un peu sombre, ne manquait pas cependant d'un certain air de splendeur. On remarquait sur les étagères de vieux plateaux en argent qui avaient leur éclat, des porte-liqueurs auxquels on pouvait faire le même reproche, des boiseries jadis dorées et sur lesquelles pendaient des rideaux de satin d'un jaune fané, qui servaient à cacher à l'œil les barreaux des fenêtres. Sur les murailles, de grands cadres écornés et dédorés entouraient des paysages et des sujets de sainteté. Le déjeuner du colonel lui fut apporté dans cette argenterie noire et splendide dont nous venons de parler. Miss Moss, jeune fille aux yeux vifs et encore tout empapillotée, demanda avec un sourire au colonel, en lui présentant la théière, s'il avait passé une bonne nuit. Elle lui donna aussi le Morning-Post où se trouvaient les noms de tous les grands personnages qui avaient figuré la nuit précédente à la fête de lord Steyne. On y faisait un brillant éloge de cette fête et du succès qu'avait obtenu la belle et charmante mistress Rawdon Crawley dans les différents rôles qu'elle avait remplis.

Le colonel se mit à jaser de la façon la plus intime avec sa geôlière, qui s'était assise sur le bord de la table dans une pose pleine de grâce et de nonchalance; elle portait à ses pieds de vieux souliers de satin éculés et des bas qui lui tombaient sur les talons. Le colonel Crawley finit par demander une plume, de l'encre et du papier, et bientôt miss Moss arriva, portant entre l'index et le pouce la feuille de papier désirée. Combien de pauvres diables avaient tracé à la hâte sur ces petits carrés blancs les formules de supplication les plus ardentes, et, se promenant de long en large dans ce détestable repaire, avaient attendu avec impatience le messager chargé de la parole de délivrance! Qui n'a reçu de ces lettres dont le pain à cacheter est encore humide, dont chaque mot est l'expression d'une âme mortifiée et malheureuse? Rawdon, du reste, n'éprouvait aucune inquiétude sur le sort de sa missive.

«Chère Becky, écrivait-il, j'espère que vous avez bien dormi. Ne vous tourmentez pas si je ne vous ai pas apporté votre café ce matin; la nuit dernière, comme je m'en revenais avec mon cigare, il m'est arrivé un accident. J'ai été coffré par Moss de Cursitor-Street, et c'est sous les lambris dorés de son splendide salon que je vous écris la présente, de ce même salon où je me suis trouvé dans la même position il y a deux ans. Miss Moss m'a apporté le thé. Elle a pris beaucoup d'embonpoint. Suivant son ordinaire, elle a toujours ses bas sur les talons.

«Il s'agit du billet de Nathan; il y en a pour cent cinquante livres sterling, cent soixante-dix avec les frais. Envoyez-moi mon nécessaire et des habits; je suis en chaussons de bal et en bas de soie blancs, c'est-à-dire dans le même état que ceux de miss Moss. Vous trouverez dans les tiroirs du secrétaire soixante-dix livres; vous n'aurez qu'à aller en offrir soixante-cinq à Nathan, en lui demandant un renouvellement. Promettez-lui de prendre du vin; nous en trouverons bien toujours le placement dans nos dîners. Mais point de tableaux, surtout; il les vend trop cher.

«S'il ne veut pas se prêter à cette combinaison, cherchez dans vos hardes ce que vous pouvez vendre; il faut absolument avoir réuni cette somme ce soir: d'abord parce qu'il n'est pas fort agréable de demeurer ici; et puis, ensuite, parce que c'est demain dimanche, sans compter que les lits ne sont pas très-propres, et qu'en outre cela pourrait donner des idées aux autres créanciers. Je suis bien aise que cette aventure ne soit pas tombée le samedi de sortie de Rawdon. Je vous embrasse bien.

«Tout à vous,
«R. C.

«P. S. Ne tardez pas trop à venir.»

Cette lettre écrite et cachetée fut portée par un de ces messagers qui sont toujours à attendre dans le voisinage de l'établissement de M. Moss. Tranquille désormais de ce côté, Rawdon descendit dans le préau, où il fuma son cigare avec un grand calme d'esprit.

Il calcula qu'il fallait bien trois heures à Becky pour mener à bonne fin cette négociation et faire ouvrir les portes de sa prison; ce temps s'écoula pour lui de la manière la plus agréable, à fumer, à lire le journal et à boire à la cantine avec un de ses amis, le capitaine Walker, qui se trouvait dans le même cas que lui; ces deux messieurs se livrèrent aux cartes un terrible assaut, dans lequel les chances restèrent égales des deux côtés.

Les heures se passaient pourtant sans que Rawdon vît revenir son ambassadeur, et Becky n'arrivait pas davantage.

À l'heure ordinaire de cinq heures et demie, la table d'hôte de M. Moss fut servie pour ceux des locataires de la maison qui avaient de quoi payer leur écot. Ils se réunirent dans le splendide salon dont nous avons déjà parlé, et avec lequel communiquait la chambre temporairement occupée par M. Rawdon. Miss Moss, qui alors s'était débarrassée de ses papillotes, fit les honneurs d'un gigot de mouton bouilli aux navets, et le colonel en mangea de très-bon appétit. On lui proposa ensuite, pour fêter sa bienvenue, de faire sauter le bouchon d'une bouteille de champagne; il s'y prêta de très-bonne grâce: les dames burent à sa santé, et miss Moss lui lança une œillade des plus gracieuses.

Au milieu du repas, on entendit retentir la sonnette de la porte; le jeune garçon aux cheveux rouges se leva pour aller répondre, et il annonça en revenant que l'ambassadeur de Rawdon lui avait rapporté un paquet avec une lettre qu'il remit à son adresse.

«Ne vous gênez pas, colonel, je vous prie,» dit M. Moss en accompagnant ces paroles d'un signe de la main.

Le colonel ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était un charmant petit billet sur papier rose parfumé, avec un joli cachet de cire verte.

«Mon pauvre bichon, écrivait mistress Crawley, je n'ai pu fermer l'œil de la nuit, ne sachant ce qu'était devenu mon vieux monstre. Je n'ai pu prendre un peu de repos qu'après avoir envoyé chercher ce matin M. Blench, car je grelottais la fièvre. Il m'a prescrit une potion, et a défendu à Finette qu'on me dérangeât sous quelque prétexte que ce fût. C'est ainsi, mon bon mari, que votre messager, qui a bien mauvaise mine, à ce que dit Finette, et qui sent le genièvre, a été obligé d'attendre dans l'antichambre jusqu'au moment où j'ai sonné. Jugez, mon pauvre mari, dans quel état m'a mise votre lettre presque indéchiffrable.

«Toute malade que j'étais, j'ai envoyé aussitôt chercher une voiture, et, à peine habillée, sans avoir le courage de prendre mon chocolat (car je n'ai de plaisir à le prendre que lorsque c'est mon vieux monstre qui me l'apporte), je me suis fait conduire au galop chez Nathan. Je l'ai vu; j'ai eu beau pleurer, gémir, me jeter à ses pieds, rien n'a pu attendrir cet homme exécrable. Il lui fallait tout son argent, disait-il, ou autrement il était décidé à retenir mon vieux monstre en prison. Alors je suis rentrée avec l'intention d'aller faire une triste visite à ma tante, pour aller mettre entre les mains de cette chère tante, avec ce qui s'y trouve déjà, les hardes et les bijoux qu'il me serait possible de réunir. Le bélier de Bulgarie était chez moi avec milord; ils venaient me complimenter du talent que j'avais montré dans mon rôle. Paddington n'a pas tardé à les suivre, puis Champignac, puis son ambassadeur, chacun m'apportant ses compliments et ses fadeurs. J'étais à la torture, soupirant après le moment où je serais débarrassée de ces importuns, et comptant les minutes qui prolongeaient la captivité de mon pauvre prisonnier.

«Quand ils ont été partis, je me suis jetée aux pieds de milord, je lui ai dit que nous allions tout engager et l'ai supplié de me prêter deux cents livres. Il s'est mis à jurer et à tempêter comme un furieux, et m'a dit de ne pas faire la sottise de rien mettre en gage, en m'assurant qu'il aviserait à me venir en aide. Là-dessus il est parti, en me promettant qu'il m'enverrait demain matin ce dont j'avais besoin. J'attends l'exécution de sa promesse pour aller trouver mon vieux monstre et lui porter un baiser bien tendre

«De son affectionnée,
«Becky.

«P. S. J'écris dans mon lit, car j'ai la tête et le cœur bien malades.»

Lorsque Rawdon eut terminé cette lettre, sa figure se couvrit d'une telle rougeur, ses regards devinrent si farouches, que le reste des convives ne douta pas un moment que cette missive renfermât de mauvaises nouvelles. Tous les soupçons contre lesquels il avait lutté jusqu'alors vinrent de nouveau assaillir son esprit. Elle n'avait pas su aller vendre ses bijoux, et elle trouvait le temps de faire des gorges chaudes sur les compliments et les flatteries qu'elle recevait pendant qu'il était en prison. En cherchant bien, ne pourrait-il pas découvrir quelle main l'avait poussé sous les verrous? Wenham était avec lui au moment de son arrestation, et alors.... Il frémissait de s'arrêter à de pareils soupçons. Il quitta la salle à manger, l'esprit tout en désordre, et courut s'enfermer dans sa chambre; il ouvrit son pupitre, fit courir sa plume sur le papier sans trop savoir ce qu'il écrivait, et envoya ces quelques lignes à sir Pitt ou lady Crawley, et chargea le même commissionnaire de les porter sur-le-champ à Gaunt-Street, de prendre un cabriolet au besoin; il y avait une guinée pour lui s'il lui rapportait la réponse avant une heure.

Dans ce billet, il suppliait son frère et sa sœur, pour l'amour de Dieu, au nom de son fils et de son honneur, de le tirer de la triste situation dans laquelle il était tombé; il était en prison, il avait besoin de cent livres pour recouvrer sa liberté, il les suppliait de venir le délivrer.

Après avoir expédié sa lettre, il revint prendre sa place à table et demanda du vin. Sa conversation bruyante, ses éclats de rire stridents avaient quelque chose d'étrange et de sinistre. À plusieurs reprises il partit d'un ricanement convulsif en songeant à ses terreurs. Cette heure se passa pour lui à boire et à faire le guet, cherchant à saisir le moindre bruit qui lui annonçât la voiture qui allait lui rapporter sa destinée.

À l'expiration du temps fixé, il entendit un bruit de roues devant la porte, et le jeune garçon aux cheveux rouges sortit avec son trousseau de clefs. Une dame attendait dans le salon des visiteurs.

«Le colonel Crawley?» demanda-t-elle d'une voix toute tremblante.

Après lui avoir fait un signe d'intelligence, le garçon referma la porte extérieure sur elle, puis il revint dans la salle à manger, où il dit à Crawley:

«Colonel, on vous demande.»

Rawdon quitta la pièce d'un bond et descendit au parloir, laissant tous les autres convives occupés gaiement à sabler le champagne; un faible rayon de lumière tombait à travers la fente de la porte sur cette dame, qui paraissait fort agitée.

«C'est moi, Rawdon, lui dit-elle d'une voix tremblante dont elle cherchait à déguiser l'émotion; c'est moi, Jane.»

Rawdon en croyait à peine ses yeux et ses oreilles. Il s'élança vers elle, la serra dans ses bras, articula quelques remercîments inintelligibles, puis, s'appuyant sur son épaule, donna un libre cours à ses sanglots. Quant à elle, elle ne comprenait rien à cette émotion.

Il ne fut pas difficile d'obtenir la quittance de M. Moss. Ce brave homme éprouva cependant un certain déplaisir; il avait bien compté avoir le colonel pour convive pendant toute la journée du dimanche. Jane, toute rayonnante de joie et de bonheur, fit sortir Rawdon de la prison de dettes et l'emmena dans la voiture qu'elle avait prise pour hâter le moment de sa délivrance.

«Mon cher Rawdon, lui dit-elle, Pitt était parti pour un dîner politique lorsque votre lettre est arrivée, et alors je n'ai pas hésité; je suis venue vous chercher moi-même.»

En même temps elle lui serrait la main. Peut-être fut-il très-heureux pour Rawdon que sir Pitt ait eu ce jour-là ce devoir ministériel à remplir. Rawdon ne trouvait pas de paroles assez énergiques pour témoigner à sa belle-sœur toute sa reconnaissance. Cette vivacité de sentiments troublait un peu la pauvre petite lady Jane.

«Ah! lui disait-il dans un transport de candeur, vous ne savez pas combien je suis changé depuis que je vous connais et que j'ai mon petit Rawdy. Il a bien fallu que je changeasse un peu, parce que, voyez-vous, je sens là-dessous quelque chose.... J'éprouve.... enfin....»

Il laissa sa phrase inachevée, mais lady Jane le comprit néanmoins, et le soir même, après son départ, assise auprès du berceau de son enfant, elle pria humblement le ciel pour le pauvre pécheur accablé du poids de ses égarements.

En sortant de chez elle, Rawdon se dirigea au pas de course vers Curzon-Street. Il était alors neuf heures du soir; il traversa comme un fou les rues, les carrefours, jusqu'au moment où il s'arrêta enfin tout haletant devant la porte de sa maison. Il recula d'un pas pour s'appuyer sur la grille; puis, levant avec angoisse les yeux du côté des croisées, il vit le salon tout resplendissant de lumière; et pourtant ne lui avait-elle pas écrit qu'elle était au lit et malade? Il resta immobile pendant quelque temps, et la lumière descendant des fenêtres éclairait sa figure pâle et décomposée.

Il tourna sa clef dans la serrure et entra dans la maison. Des éclats de rire partaient de l'étage supérieur. Rawdon portait encore le costume qu'il avait le matin même au moment de son arrestation. Il monta l'escalier sur la pointe du pied; arrivé à la dernière marche, il s'appuya un moment sur la rampe. Point de bruit dans la maison, on avait donné congé à tous les domestiques. Rawdon prêta de nouveau l'oreille: il entendit des éclats de rire se confondant avec une voix qui chantait. C'était Becky qui redisait la romance de la nuit précédente. Une voix rauque criait: «Brava! brava!» Cette voix était celle de lord Steyne.

Rawdon ouvrit la porte et entra. Il vit au milieu de la pièce une petite table dressée, un souper servi, des vins, de l'argenterie. Lord Steyne était étendu sur le sofa, et Becky assise à côté de lui. L'épouse coupable portait une toilette ravissante de coquetterie et de volupté; sur ses bras, à ses doigts, étincelaient les bracelets et les bagues; à son corsage brillaient les diamants que lord Steyne lui avait donnés. Le noble lord tenait une de ses mains dans la sienne, et se penchait pour y déposer un baiser. Mais déjà Becky était debout; car, glacée de terreur, elle venait de voir devant elle la pâle figure de Rawdon.

Puis aussitôt elle essaya de sourire comme pour fêter la venue de son mari; mais ce fut seulement une horrible contraction dans les traits de son visage. Lord Steyne se leva aussi en grinçant des dents, la face livide, les regards bouleversés, la fureur dans les yeux.

Lui aussi essaya de rire; il fit un pas en avant et tendit la main à Rawdon.

«Ah! vous voilà de retour! eh! comment vous portez-vous, colonel?»

La figure de lord Steyne était affreusement contractée, bien qu'il s'efforçât de faire bon visage à l'indiscret qui troublait la fête.

En voyant l'expression peinte sur la figure de Rawdon, Becky s'était élancée au-devant de lui.

«Je suis innocente, Rawdon! s'écriait-elle; devant Dieu, je vous le jure, je suis innocente!»

En même temps elle se suspendait à ses mains, aux pans de son habit, et ses bagues et ses bracelets étincelaient à l'éclat des lumières.

«Je suis innocente! je suis innocente!... Dites-lui donc que je suis innocente!» s'écriait-elle de nouveau en se tournant vers lord Steyne.

Mais lui, pensant qu'il était victime d'un guet-apens, était aussi furieux contre la femme que contre le mari.

«Vous innocente! hurlait-il avec d'épouvantables jurements; vous innocente! lorsque tous ces bijoux que vous avez sur le corps, je les ai payés jusqu'au dernier! vous innocente! lorsque je vous ai compté plusieurs milliers de livres sterling que ce misérable partageait avec vous, et dont il a déjà mangé sa part! Innocente! oui, à la façon de votre mère, cette vertu d'Opéra, ou de votre escroc de mari. Ne croyez pas m'intimider, comme cela vous a réussi auprès de beaucoup d'autres. Allons, monsieur, laissez-moi passer!»

Lord Steyne saisit en même temps son chapeau; ses yeux lançaient des éclairs et jetaient à son ennemi des regards insultants. Il se dirigea en même temps vers Rawdon, ne doutant pas que ce dernier ne se hâtât de lui livrer passage.

Mais Rawdon, se précipitant sur lui, le saisit par la cravate, et lord Steyne à moitié suffoqué s'affaissa sur lui-même, sous la pression de cette vigoureuse étreinte.

«Vous mentez comme un chien, lui dit Rawdon; vous mentez comme un lâche et un infâme!»

Et en même temps, du revers de sa main, il frappa le noble pair sur les deux joues, et l'envoya, à quelques pas de lui, retomber tout sanglant sur le plancher. Tout ceci s'était fait avant même que Rebecca eût le temps de s'interposer. Malgré la crainte qui faisait fléchir tous ses membres, elle admirait cependant son mari dans sa vigueur, dans son énergie et dans son triomphe.

«Approchez,» lui dit Rawdon.

Aussitôt elle obéit.

«Retirez tout ceci.»

Elle se mit à défaire les bracelets qu'elle avait aux bras, les bagues qui garnissaient ses doigts; sa main pouvait à peine les contenir; alors elle leva les yeux vers son juge comme pour l'interroger du regard.

«Jetez-moi par terre tous ces bijoux du diable,» lui dit-il.

Elle les laissa tomber à ses pieds. Rawdon lui arracha encore la broche qu'elle portait au corsage, et la lança à la tête de lord Steyne. La broche fit au front du noble lord une large entaille dont il conserva la marque jusqu'à sa mort.

«Suivez-moi, dit Rawdon à sa femme.

—Ah! ne me tuez pas, Rawdon,» lui dit-elle d'une voix suppliante.

Il se mit à ricaner d'un rire étrange et sauvage.

«Je veux savoir si cet homme en a menti pour ce qu'il a dit de l'argent comme pour ce qu'il a dit de moi. Parlez, en avez-vous reçu de lui?

—Non, dit Rebecca, c'est-à-dire....

—Vos clefs!» reprit Rawdon.

Et ils sortirent ensemble.

Rebecca lui avait donné ses clefs, à l'exception d'une seule, espérant qu'il n'y ferait pas attention. C'était la clef du petit pupitre qu'Amélia lui avait donné autrefois et qu'elle tenait soigneusement caché. Rawdon ouvrit toutes ses boîtes, bouleversa toute sa garde-robe, jeta pêle-mêle sur le plancher tous les chiffons qui s'y trouvaient renfermés. Enfin il trouva le pupitre, et força sa femme à l'ouvrir. Ce pupitre renfermait ses papiers, à elle, des lettres d'amour déjà anciennes, toutes sortes de petits bijoux et d'objets à l'usage des femmes. Il contenait aussi un portefeuille rempli de bank-notes dont la date remontait déjà, pour quelques-uns, à une dizaine d'années; mais dans le nombre il s'en trouvait un tout récent, le billet de mille livres que lord Steyne lui avait donné.

«C'est lui qui vous l'a donné? demanda Rawdon.

—Oui, répondit Becky.

—Il l'aura aujourd'hui même, fit Rawdon; car déjà le jour commençait à poindre, plusieurs heures s'étant écoulées dans ces recherches minutieuses. Avec le reste je m'arrangerai pour payer Briggs, qui a montré tant de tendresse à l'enfant, et pour acquitter les autres dettes. Quant au surplus, vous me ferez savoir où il faudra vous l'adresser. Il me semble, Becky, que vous auriez bien pu prendre sur cette réserve cent livres sterling pour me tirer de prison, moi qui ai toujours partagé avec vous.

—Je suis innocente,» répétait Becky.

Mais, sans daigner ajouter un mot, Rawdon la laissa seule.

Les premiers feux du soleil pénétraient alors dans la chambre, où cette femme se trouvait comme frappée d'immobilité; ils éclairaient ces malles ouvertes, ces hardes dispersées dans tous les coins de la pièce; ces robes, ces plumes, ces écharpes, ces bijoux, monceau de vanités qui n'offrait plus qu'un triste spectacle de ruines et de débris! La chevelure de Becky tombait en désordre sur ses épaules, sa robe était arrachée à la place qu'occupait sa broche de diamants. Elle avait entendu Rawdon descendre les escaliers, elle l'avait entendu refermer la porte sur lui. Elle savait qu'il ne reviendrait plus, qu'il était parti pour toujours. Songeait-il à commettre un suicide? Non, pas du moins tant qu'il ne se serait pas battu avec lord Steyne. Alors les pensées de cette malheureuse se reportèrent sur sa vie passée, sur les vicissitudes qu'elle avait traversées. Que de misères et de luttes pour aboutir à l'abandon et au désespoir! Il ne lui restait plus que le poison pour en finir avec toutes ses espérances, ses intrigues, ses dettes, ses triomphes. Ce fut au milieu de ces réflexions que la trouva sa femme de chambre, créature que lord Steyne avait placée auprès d'elle.

«Mon Dieu, madame, qu'est-il donc arrivé?» fit-elle en la voyant les yeux secs et les mains crispées au milieu de cette scène de désolation.

Et nous le demanderons comme elle. Qu'était-il donc arrivé? était-elle coupable? était-elle innocente? Innocente, elle l'était, à l'en croire, du moins. Mais comment supposer que la vérité pût se trouver sur de pareilles lèvres? Comment croire, en cette circonstance, à la pureté de ce cœur si dépravé? Sa femme de chambre tira ses rideaux et insista avec un air d'intérêt et de sollicitude pour qu'elle se mît au lit, ce qu'elle finit par faire; puis cette femme passa dans l'autre pièce, et rassembla tous les bijoux qui jonchaient le sol depuis le moment où Rebecca s'en était dépouillée sur l'ordre de son mari, et où lord Steyne s'était échappé de la maison.

CHAPITRE XXII.

Le lendemain de la bataille.

La maison qu'habitait sir Pitt Crawley, dans Great-Gaunt-Street, était au milieu de ses préparatifs du dimanche, lorsque Rawdon, toujours dans le même costume de bal qu'il n'avait pas quitté depuis deux jours, heurta en passant la femme qui balayait l'escalier, et entra précipitamment dans le cabinet de son frère. Lady Jane, en peignoir du matin, était à l'étage supérieur dans la chambre des enfants, occupée à surveiller leur toilette; puis, prenant ces petits êtres sur ses genoux, elle leur faisait réciter leur prière. Elle ne négligeait jamais de leur faire remplir régulièrement ce pieux devoir, avant la prière en commun, présidée par sir Pitt lui-même, et à laquelle assistaient tous les gens de la maison. Rawdon s'assit près du bureau du baronnet, où se trouvaient des brochures, des lettres disposées avec un ordre parfait, des paperasses, des imprimés soigneusement étiquetés, des cartons pour les factures et les correspondances. On voyait encore sur le bureau une Bible, le Quaterly Rewiew, l'Annuaire de la Cour. On s'apercevait que tout cela avait passé sous l'œil du maître.

Au premier coup de neuf heures que sonna la grande pendule en marbre noir, sir Pitt apparut sur le seuil de la porte de son cabinet, frais comme une rose, le menton bien rasé; on eût dit une figure de cire plantée sur une cravate à l'empois. Ses cheveux étaient peignés, pommadés et parfumés; il avait achevé ses ongles tout en descendant l'escalier d'un pas majestueux, et sous sa robe de chambre couleur cendrée il possédait tout à fait la mise d'un gentilhomme anglais de vieille roche. Il fit un mouvement de surprise en apercevant dans son cabinet le pauvre Rawdon avec les vêtements en désordre, les yeux injectés de sang, les cheveux tout hérissés. Il pensa d'abord que son frère était ivre et que c'étaient là les traces d'une orgie.

«Mon Dieu! Rawdon, lui dit-il, que voulez-vous avec cette figure toute décomposée? qui vous amène de si bonne heure? pourquoi n'êtes-vous point chez vous?

—Chez moi! dit Rawdon avec un rire sauvage; n'ayez pas peur, Pitt, j'ai mon sang-froid. Fermez la porte, j'ai à vous parler.»

Pitt ferma la porte et revint à son bureau, se plaça dans un fauteuil à côté de son frère, et se mit à limer ses ongles avec une dextérité sans égale.

«Pitt, reprit alors le colonel après une pause, c'en est fait de moi: je suis perdu sans ressources.

—C'est la fin que je vous avais toujours prédite, s'écria le baronnet d'un ton bourru et en battant le rappel avec ses ongles, dont le poli lui paraissait désormais satisfaisant. Vous ne viendrez pas me dire que je ne vous ai pas averti. Il m'est impossible de rien faire pour vous: tout mon argent est engagé, les cent livres à l'aide desquelles Jane vous a tiré de prison, je les avais promises pour demain à mon homme d'affaires, et leur absence va me jeter dans un grand embarras. Ce n'est pas qu'en ce qui dépend de moi je refuse de vous venir en aide; mais pour ce qui est de payer vos créanciers, c'est tout comme si je m'engageais à acquitter la dette publique; ce serait une folie, une folie sans nom. Tâchez de vous arranger avec eux. C'est triste, j'en conviens, pour une famille, mais cela se voit tous les jours. La semaine dernière, Georges Kiteley, fils de lord Bugland, a fait une convention de ce genre, et le voilà, comme on dit, blanchi à neuf, et cela sans bourse délier pour son père. Ainsi donc....

—Ce n'est point d'argent qu'il s'agit, fit Rawdon d'une voix rauque; je ne viens point vous parler de moi, et vous ne pouvez douter du motif qui m'amène.

—Qu'y a-t-il donc? dit Pitt en respirant plus librement.

—C'est pour mon fils que je viens réclamer votre appui, fit Rawdon d'une voix émue. Promettez-moi d'avoir soin de lui quand je n'y serai plus. Votre chère femme a toujours été bien bonne pour lui et il l'aime plus que sa.... Damnation sur cette femme! Tenez, Pitt, vous savez que j'étais destiné à avoir un jour l'héritage de miss Crawley; mais on m'a encouragé dans mes extravagances et dans ma paresse, et sans cela j'aurais été un homme tout autre. Au régiment, je ne me suis pas encore acquitté trop mal de mon affaire; et quant à cet héritage, vous savez comment je l'ai perdu et où il est passé.

—Après les sacrifices que j'ai faits pour vous, l'assistance que je vous ai donnée, répliqua sir Pitt, une pareille allusion me semble déplacée dans votre bouche. C'est à vous et non à moi qu'il faut vous en prendre.

—Tout est fini de ce côté, dit Rawdon, tout est fini maintenant.»

Il prononça ces paroles avec un sourd frémissement qui fit tressaillir son frère.

«Mon Dieu! Y a-t-il quelqu'un de mort? demanda Pitt avec un accent de pitié et d'inquiétude.

—J'en aurais terminé avec la vie, continua Rawdon sans prendre garde à ces paroles, si ce n'avait été mon petit Rawdy. Je me serais déjà coupé la gorge après avoir tué ce misérable gueux.»

Toute la vérité se dévoila alors à sir Pitt, et il comprit que c'était à la vie de lord Steyne que Rawdon en voulait. Le colonel fit alors à son frère, d'une voix brève et émue, le récit de toute cette affaire.

«C'était, lui dit-il, un complot tramé entre elle et lui. Les recors auxquels j'étais signalé m'ont arrêté au moment où je sortais de chez lui. Alors je lui ai écrit de m'envoyer de l'argent; elle m'a répondu qu'elle était malade, au lit, et m'a engagé à attendre jusqu'au lendemain; et en rentrant à l'improviste, je l'ai trouvée couverte de diamants de la tête aux pieds, en compagnie de cet infâme.»

Alors il lui dépeignit, au milieu de l'agitation la plus vive, sa lutte avec lord Steyne, et montra à son frère qu'après ce qui s'était passé il ne restait pas deux partis à prendre; par conséquent, il devait se tenir prêt pour la rencontre qui ne pouvait manquer d'avoir lieu.

«Et comme le dénoûment peut m'être fatal, fit Rawdon d'une voix émue, et que mon fils n'a point de mère, c'est sous votre garde, c'est sous celle de Jane que je le remets, et assurément vous le traiterez comme s'il était votre enfant.»

Le frère aîné se sentit profondément touché; il serra la main de Rawdon avec une cordialité qui ne lui était pas ordinaire, et Rawdon essuya du revers de sa main ses paupières humides.

«Merci, frère, lui dit-il; j'ai maintenant votre parole, et cela me suffit.

—C'est un engagement d'honneur,» répondit le baronnet.

Rawdon tira alors de sa poche le petit portefeuille qu'il avait trouvé dans le pupitre de Becky, et dont il sortit un paquet de billets de banque.

«Tenez, dit-il à son frère avec un amer sourire, voici six cents livres pour Briggs, qui a toujours été si bonne pour l'enfant; vous ne me croyiez pas si riche, n'est-ce pas? C'est l'argent qu'elle nous avait prêté; je me suis toujours senti mal à l'aise en recevant l'argent de cette pauvre femme. Quant au surplus, que j'ai emporté dans le premier moment, on peut le rendre à Becky pour qu'elle se tire d'affaire avec....»

Tout en parlant ainsi, il prenait dans le portefeuille les autres billets pour les remettre à son frère; mais ses mains tremblaient si fort, il était si ému que le portefeuille lui échappa, et qu'il en sortit le billet de mille livres, la plus terrible et la dernière des pièces accusatrices qui déposaient contre Becky.

Pitt se baissa pour le ramasser, tout étonné de l'importance de la somme.

«Celui-là me regarde, dit Rawdon; je compte bien loger une balle dans la tête du propriétaire de ce chiffon.»

Il goûtait une joie intérieure en pensant à la satisfaction qu'il aurait à mettre ce billet en guise de bourre par-dessus la balle avec laquelle il voulait tuer le marquis.

Ensuite les deux frères se serrèrent une dernière fois la main et se séparèrent. Lady Jane, ayant appris que le colonel se trouvait dans le cabinet de son mari, attendait dans la pièce voisine l'issue de leur entretien avec la plus vive anxiété. La porte de la salle à manger ayant été laissée entr'ouverte comme par hasard, elle put voir les deux frères sortir du cabinet. À ce moment, elle s'avança, tendit la main à Rawdon, et lui dit que c'était bien à lui de venir leur demander à déjeuner, bien qu'à sa longue barbe, à sa figure bouleversée, aux sombres regards de son ami, elle pût juger que ce n'était point de déjeuner qu'il avait été question entre eux. Rawdon s'excusa sur un engagement antérieur; il serra fortement la petite main que sa timide belle-sœur lui tendait, et Jane le suivit d'un regard plein de compassion, en voyant à ses traits qu'il s'agissait de quelque grand malheur. Mais il partit sans prononcer un mot, et sir Pitt n'entra avec elle dans aucune explication.

En quittant Great-Gaunt-Street, toujours en proie à la même agitation, Rawdon se dirigea vers Gaunt-House, et fit gémir le lourd marteau qui étale sur la porte cochère sa tête de Méduse; à ses coups redoublés accourut une espèce de Silène à la face enluminée, à la veste rouge galonnée d'argent, qui remplissait dans l'hôtel les fonctions de portier. Cet homme, épouvanté du désordre qui régnait dans la tenue du colonel, lui barra le passage comme s'il eût craint que cet étrange visiteur ne voulût forcer l'entrée. Mais le colonel lui présenta une de ses cartes, et lui ordonna de la remettre à lord Steyne, en lui faisant remarquer qu'elle portait son adresse et en lui disant qu'il serait toute la journée, à partir d'une heure, à Regent-Club, et que c'était là, et non chez lui, qu'il fallait aller le chercher quand on voulait le trouver. Cet homme, à la face rubiconde, regarda partir le colonel avec des grands yeux surpris et étonnés, comme firent les passants qui, dans leurs habits de dimanche, commençaient à remplir les rues dès cette heure matinale. Le gamin, avec son air mutin et joyeux, l'épicier qui bâillait sur sa porte, le cabaretier qui fermait ses volets pendant la durée du service, croyaient voir quelque fou échappé de Bedlam, et les quolibets pleuvaient sur l'infortuné au moment où, arrivant enfin à la station des voitures, il se décida à prendre un fiacre et dit au cocher de le conduire à la caserne de Knightsbridge.

Les cloches se répondaient de tous les points de la capitale, lorsque Rawdon arriva au terme de sa course; et, s'il s'était rendu compte de ce qui se passait autour de lui, il aurait reconnu Amélia, qu'il avait vue autrefois, se dirigeant de Brompton vers la paroisse de Russell-Square. Les écoliers se rendaient en rangs à l'église, et dans les faubourgs, les rues et les voitures étaient remplies de gens qui allaient chacun du côté où les appelait le plaisir. Le colonel était en proie à de trop vives préoccupations pour remarquer ce mouvement. En arrivant à Knightsbridge, il alla droit à la chambre de son vieil ami et camarade le capitaine Macmurdo, et fut fort satisfait de le trouver à la caserne.

Le capitaine Macmurdo était un ancien officier qui avait eu sa part de gloire à la journée de Waterloo; son régiment l'aimait beaucoup, et la médiocrité de sa fortune l'avait seule empêché d'arriver aux grades supérieurs. Il méditait tranquillement sur les douceurs du lit en savourant sa grasse matinée.

Lorsque Rawdon ouvrit la porte, ce vénérable guerrier aux cheveux gras et grisonnants portait sur la tête un foulard de soie, au-dessus de la lèvre une moustache teinte et un nez bourgeonnant.

Rawdon ayant annoncé au capitaine qu'il venait lui demander un service d'ami, il ne fut pas besoin d'une plus longue explication pour que celui-ci comprît parfaitement de quoi il s'agissait. Il avait déjà conduit plusieurs affaires du même genre avec une grande prudence et une grande habileté. Son Altesse Royale, de si regrettable mémoire, lorsqu'elle commandait en chef, professait à ce sujet la plus grande estime pour le capitaine Macmurdo; enfin, c'était à lui qu'avait recours tout homme d'honneur lorsqu'il se trouvait dans une passe difficile.

«Et le motif, mon vieux Crawley? lui dit son ancien camarade. Est-ce encore pour quelque affaire de jeu comme celle où nous avons fait mordre la poussière au capitaine Marker?

—Il s'agit de.... de ma femme,» répondit Crawley en baissant les yeux et en devenant tout rouge.

Le capitaine fit claquer sa langue.

«J'ai toujours pensé, reprit-il, qu'elle finirait par vous jouer quelque tour.»

En effet, au régiment et dans les clubs, il y avait eu plus d'un pari engagé sur le sort probable réservé au colonel Crawley. Ces suppositions étaient une conséquence naturelle de la légèreté que mistress Rawdon étalait dans sa conduite; mais, au sombre regard par lequel Rawdon accueillit cette observation, Macmurdo comprit qu'il ne fallait pas insister davantage sur ce sujet.

«N'y aurait-il donc pas moyen d'en sortir autrement, mon vieux? reprit le capitaine avec plus de gravité. Sont-ce seulement des soupçons, dites, ou bien avez-vous des lettres? Ne pourriez-vous pas tenir cela secret et caché? En pareille circonstance, le mieux est ne point faire de bruit quand c'est possible.... Il a fallu y mettre de la complaisance pour ne s'en apercevoir que maintenant, continua le capitaine en se parlant à lui-même, et il se rappelait les mille propos tenus à la table des officiers, d'où la réputation de mistress Crawley était bien souvent sortie en morceaux.

—Pour des gens comme nous, reprit Rawdon, il n'y a pas deux manières de terminer cette affaire, entendez-vous? Ils avaient eu soin de se débarrasser de moi, de me faire arrêter; je me suis échappé, et je les ai retrouvés seuls en tête-à-tête. Je l'ai appelé lâche et menteur; enfin, je l'ai frappé et envoyé à terre.

—Il a eu ce qu'il méritait, répondit Macmurdo; mais vous ne m'avez pas encore dit son nom?

—C'est lord Steyne, répliqua Rawdon.

—Ah! diable! un marquis! on disait qu'il.... c'est-à-dire, c'était vous qui....

—Quel galimatias est-ce là? cria Rawdon; voulez-vous dire qu'on aurait exprimé des doutes en votre présence sur la vertu de ma femme? Pourquoi alors ne m'en avez-vous rien dit, Mac?

—Le monde est si médisant, mon pauvre vieux! répliqua l'autre; à quoi bon aller vous répéter des propos d'écervelés sur votre compte?

—Vous avez manqué aux devoirs de l'amitié,» lui dit Rawdon; et, ne pouvant plus maîtriser son émotion, il se couvrit la figure de ses deux mains et donna un libre cours à sa douleur.

Ce spectacle toucha profondément son vieux compagnon d'armes.

«Allons, courage, mon vieux, dit le vieux Mac; grand ou petit, il aura une balle dans la tête, ce gibier du diable. Et quant à votre femme, que voulez-vous? c'est toujours la même histoire.

—Ah! vous ne savez pas combien je l'aimais, dit Rawdon d'une voix sourde. Je la suivais comme un petit chien. Je lui donnais tout ce que j'avais. Je me suis condamné à l'indigence pour l'épouser; j'ai engagé jusqu'à ma montre pour satisfaire à ses moindres fantaisies. Pendant ce temps, elle faisait bourse à part, et enfin elle m'a refusé cent livres pour me tirer de prison.»

Il raconta alors à Macmurdo, dans un langage plein de dignité, malgré ce qu'il avait de confus, tous les détails de cette histoire. Macmurdo était tout surpris de cette agitation extraordinaire, qu'il s'efforçait de calmer par ses réflexions adoucissantes.

«Elle peut être innocente, après tout, lui disait-il; n'est-ce pas là ce qu'elle soutient? Ce n'est pas la première fois qu'elle se trouvait seule chez elle avec lord Steyne.

—Sans doute, répondait Rawdon avec tristesse, mais voici qui ne prouve pas en faveur de son innocence.» Et il montrait au capitaine le billet de mille livres qu'il avait trouvé dans le portefeuille de Becky. «Voilà ce qu'il a donné, et elle ne m'en a rien dit, et c'est lorsqu'elle avait cet argent-là entre les mains qu'elle a refusé de venir me tirer de la prison où j'étais enfermé.»

Le capitaine fut obligé de convenir qu'il y avait là quelque chose qui n'était pas très-clair.

Pendant cet entretien, Rawdon avait envoyé le domestique du capitaine Macmurdo à Curzon-Street, avec ordre de se faire donner des habits et du linge, dont le capitaine avait grand besoin. Pendant l'absence de cet homme, Rawdon et son ami avait composé à grand'peine et à coups de dictionnaire une lettre destinée à lord Steyne. Le capitaine Macmurdo, au nom du colonel Crawley, avait l'honneur de se mettre aux ordres du marquis de Steyne, et lui annonçait qu'il avait reçu plein pouvoir de lui pour arrêter les conditions du combat que Sa Seigneurie, il n'en faisait aucun doute, serait la première à réclamer, et qui, d'après la manière dont les choses s'étaient passées, lui paraissait inévitable. Le capitaine Macmurdo, usant toujours des formes les plus polies, priait lord Steyne de lui désigner un de ses amis avec lequel, lui, le capitaine Macmurdo, pourrait s'entendre. Il finissait en exprimant le désir que le duel eût lieu dans le plus bref délai possible.

Le capitaine ajoutait en post-scriptum qu'il avait entre les mains un billet de banque d'une valeur considérable, que le colonel Crawley avait de fortes raisons pour supposer qu'il appartenait au marquis de Steyne, et qu'il désirait l'envoyer à l'adresse de son propriétaire.

Pendant que cette lettre s'élaborait, le domestique du capitaine était de retour de sa commission à la maison du colonel; mais il ne rapportait ni le sac de nuit ni le porte-manteau qu'on l'avait envoyé chercher, et sa figure exprimait une stupéfaction comique.

«Ils ne veulent rien donner, dit-il alors; la maison est au pillage, ils ont tout mis sens dessus dessous; le propriétaire veut retenir tous les effets pour sa garantie. Les domestiques boivent le vin dans le salon; et on dit que.... que vous êtes parti en emportant l'argenterie, colonel.» Puis, après une pause, il ajouta: «Il y a déjà un domestique qui a disparu. Simpson, qui a l'air fort excité par la boisson, crie bien fort que rien ne sortira de la maison qu'on ne lui ait payé ses gages.»

Le récit de cette petite insurrection domestique surprit Rawdon, et le fit sourire par la diversion qu'elle apportait à ses tristes préoccupations. Les deux officiers s'amusèrent beaucoup de cet orage qui s'élevait autour des débris de cette fortune renversée.

«Je suis bien aise au moins que le petit ne soit plus chez moi, dit Rawdon en se rongeant les ongles. Vous le rappelez-vous, Mac, lorsqu'il venait au manége et qu'on lui faisait monter le sauteur? comme il se tenait bien dessus!

—C'est vrai qu'il avait un petit air crâne,» reprit l'excellent capitaine.

Le petit Rawdon se trouvait pour le moment dans la chapelle de Whitefriars, au milieu d'une rangée de petits garçons en robe comme lui; et certes il n'écoutait pas le sermon avec grande attention; mais il pensait bien plutôt à sa sortie du samedi suivant, calculant que son père viendrait le chercher comme d'habitude et le mènerait peut-être au spectacle.