«Ce sera un fameux gaillard que ce garçon-là, continua Rawdon en pensant toujours à son fils. Vous me promettez, Mac, que, si cela tourne mal pour moi, si j'y laisse ma peau, je puis compter que.... que vous irez le voir, n'est-ce pas? Ah! je puis dire que j'aimais bien cet enfant-là. Que voulez-vous, mon pauvre vieux! Tenez, vous lui donnerez ces boutons d'or de ma part, c'est tout ce qui me reste.»
Il se couvrit la face de ses deux larges mains, et les larmes en tombant sur ses joues y traçaient un sillon brûlant. M. Macmurdo, que l'émotion gagnait aussi, ôta son foulard de soie et s'en servit pour essuyer ses yeux.
«Descendez et faites-nous préparer à déjeuner, dit-il à son domestique. Que voulez-vous, Crawley? des oignons et des sardines? Commandez. Clay, vous allez donner des habits au colonel; nous avons toujours été tous les deux de la même taille. Mon vieux Rawdon, il n'y avait pas d'aussi fins cavaliers que nous, lorsque nous sommes entrés au régiment.»
Macmurdo se tourna alors contre le mur, et, reprenant la lecture de son journal, laissa Rawdon à sa toilette, pour commencer la sienne lorsque son ami aurait terminé.
Comme il s'agissait d'un lord, le capitaine Macmurdo apporta un soin particulier à cette opération. Il cira ses moustaches, leur donna le brillant des jours de fête, mit une cravate empesée et son plus beau ceinturon de buffle. Les jeunes officiers, en le voyant arriver pour le déjeuner dans un si brillant costume, lui en firent leur compliment, et lui demandèrent s'il allait se marier et si Crawley était son témoin.
Becky n'était point encore revenue de la stupeur et de l'abattement où l'avaient jetée les événements de la nuit précédente, que déjà les cloches des églises voisines annonçaient le service du matin; alors sortant avec peine de son lit, elle alla tirer le cordon de la sonnette pour appeler sa femme de chambre française que nous avons vue auprès d'elle quelques heures auparavant.
Mistress Rawdon Crawley agita vainement la sonnette. Personne ne répondit à son appel, et bien que le cordon finit par céder à la violence de ses secousses, Mlle Fifine ne fit point son apparition. En vain sa maîtresse, en camisole de nuit, le cordon à la main et les cheveux en désordre, s'aventura jusque sur le palier, et appela à plusieurs reprises Mlle Fifine, celle-ci ne se présenta point.
En effet, elle n'était plus dans la maison depuis plusieurs heures, et, suivant l'expression française, elle avait brûlé la politesse à ses maîtres. Après avoir rassemblé tous les bijoux qui couvraient le parquet du salon, Mlle Fifine était montée dans sa chambre, avait fait ses paquets, les avait ficelés, était sortie pour aller chercher un fiacre, avait descendu elle-même ses bagages sans demander l'assistance des autres domestiques, qui la lui auraient probablement refusée, car ils la détestaient cordialement, et, sans dire adieu à personne, elle s'était éloignée de Curzon-Street.
Dans la conviction intime de Mlle Fifine, le ménage de ses maîtres était une maison démontée, où il ne lui restait plus rien à faire. Beaucoup de gens, en pareille circonstance, auraient fait leurs paquets et pris un fiacre comme Mlle Fifine, mais, moins prévoyants ou moins heureux qu'elle, ils n'auraient peut-être pas, comme elle, su mettre en lieu sûr non-seulement leurs biens propres, mais encore quelques débris de ceux de leur maîtresse, si toutefois l'on peut dire que cette dernière ait jamais eu quelque chose à elle.
Non-seulement Mlle Fifine emporta les bijoux ci-dessus mentionnés, mais, de plus, certaines robes sur lesquelles elle avait depuis longtemps jeté son dévolu; item quatre candélabres Louis XIV richement décorés; item six albums ou keepsakes dorés sur tranche; item une tabatière en or qui avait appartenu à la Dubarry; item un charmant petit buvard garni de perles, sur lequel Becky composait d'ordinaire de charmants petits billets roses. Tout cela s'était envolé de Curzon-Street avec Mlle Fifine, avec le service en argenterie disposé sur la table pour le souper que Rawdon était venu interrompre si mal à propos. Mlle Fifine n'avait laissé derrière elle, comme étant trop peu portatifs, que les pelles et les pincettes, les glaces de cheminées et le piano en bois de rose.
Peu de temps après, on put voir dans une boutique de modiste de la rue du Helder, à Paris, une femme qui avait toute l'apparence extérieure de Mlle Fifine. Sa maison, l'une des mieux achalandées de la capitale, était placée sous la protection de milord Steyne. Cette femme parlait toujours de l'Angleterre comme d'un pays livré à la plus insigne mauvaise foi; elle disait à ses demoiselles de magasin qu'elle avait été affreusement volée par les naturels de cette île. Un sentiment compatissant pour de si touchantes infortunes, avait sans doute déterminé le marquis de Steyne à traiter avec générosité Mme de Sainte-Amaranthe: nous souhaitons qu'elle ait tout le succès que mérite sa vertu.
Mistress Crawley, indignée de ne point voir ses domestiques répondre à ses coups de sonnette, et entendant un grand tumulte et un grand tapage à l'étage inférieur, s'enveloppa dans sa robe du matin, et d'un pas majestueux s'avança vers le salon d'où partait le bruit.
La cuisinière, la figure noircie par la fumée de ses fourneaux, s'était installée dans un magnifique sopha couvert d'étoffe perse à côté de mistress Raggles, à laquelle elle versait du marasquin. Le groom qui portait les billets doux de Becky, et grimpait derrière sa voiture avec une si grande légèreté, fourrait en ce moment ses doigts dans un plat de crème, tandis que le laquais causait avec Raggles, dont la figure exprimait la douleur et le désespoir. Bien que la porte fût ouverte, et que Becky, à quelque pas de là, criât de toute la force de ses poumons, personne ne répondait à son appel.
«Allons, mistress Raggles, encore une petite goutte, disait la cuisinière au moment où Becky arrivait sur la porte, enveloppée de sa robe de chambre de cachemire blanc.
—Simpson! Trotter! criait la maîtresse de la maison au comble de la fureur, vous restez là les bras croisés, pendant que je vous appelle? Vous avez l'impudence de vous asseoir devant moi sur mon sopha? Où est la femme de chambre?»
Effrayé par cette apostrophe imprévue, le groom retira ses doigts de sa bouche; mais la cuisinière, saisissant le verre de marasquin, dont mistress Raggles déclarait avoir assez, en avala le contenu tout en jetant à Becky des regards provocateurs par-dessus les bords dorés du verre. Ce supplément de liqueur sembla redoubler encore l'insolence de l'insurgée.
«Votre sopha! Ah! par exemple, dit le cordon bleu révolté, votre sopha! vous voulez dire celui de mistress Raggles. C'est le sopha de milord et de mistress Raggles, entendez-vous? Ils l'ont payé à beaux deniers comptants, et il leur coûte assez cher, allez! S'il me prenait fantaisie d'y rester jusqu'à ce qu'on me payât mes gages, je pourrais y demeurer longtemps; et, après tout, pourquoi pas? Ah! ah! ah!»
Là-dessus elle se versa un verre de liqueur, et l'avala avec une grimace insolente et moqueuse.
«Trotter! Simpson! jetez-moi cette ivrognesse à la porte! hurla mistress Crawley.
—Mettez l'y vous-même si vous voulez, répondit Trotter le laquais; payez-moi mes gages, et je vous laisserai bien libre de m'y envoyer aussi. Je vous assure que nous ne serons pas longs à déguerpir.
—Croyez-vous donc que vous êtes ici pour m'insulter tous les uns après les autres! s'écria Becky furieuse; quand le colonel Crawley va rentrer, je lui....»
Cette menace, loin d'effrayer les domestiques, ne fit que provoquer de bruyants éclats de rire de leur part. Raggles toutefois ne s'en mêla point, tout absorbé qu'il était par ses tristes préoccupations.
«Il ne reviendra pas, répliqua milord Trotter; il a envoyé chercher ses affaires; mais je n'ai point voulu les livrer malgré le consentement qu'y donnait M. Raggles. Il n'est pas plus colonel que moi, voyez-vous; et maintenant qu'il a pris la clef des champs, vous voudriez faire comme lui. À vous deux, vous faites la paire; vous voulez escroquer le pauvre monde, mais il faut en rabattre, ma belle dame; payez-nous nos gages, vous dis-je, payez-nous nos gages.»
Il était évident, à la tournure chancelante de M. Trotter, à sa prononciation pâteuse, qu'il avait demandé à la bouteille son courage et ses inspirations.
«Monsieur Raggles, dit alors Becky au comble de l'exaspération, me laisserez-vous insulter de la sorte par cet ivrogne?
—Voyons, Trotter, pas tant de tapage, dit le petit Simpson. Entendez-vous, Trotter?»
Il souffrait de l'humiliation de sa maîtresse, et il réussit à lui éviter les injures qu'allait lui attirer l'épithète d'ivrogne appliquée au laquais.
«Ah! madame, disait Raggles, j'aurais pu vivre bien longtemps sans croire qu'un pareil malheur fût possible. Je connais la famille Crawley depuis que je suis né. Je suis resté pendant trente ans chez miss Crawley en qualité de sommelier, et je n'aurais jamais pensé que ce serait un des membres de cette famille-là qui me mettrait sur la paille. (Le pauvre diable, en disant ces mots, avait les yeux remplis de larmes.) Pouvez-vous seulement me donner un shilling pour tout ce que vous me devez; voilà quatre ans que vous demeurez dans cette maison; c'est moi qui ai fourni à l'entretien de votre table, c'est moi qui vous ai donné la vaisselle et le linge, vous avez chez moi une note de lait et de beurre qui monte à deux cents livres; c'est moi qui vous ai fourni tous les œufs pour vos omelettes, toute la crème pour votre épagneul.
—Et à côté de ça, reprit la cuisinière, elle se moquait pas mal que son enfant, qui est son sang et sa chair, ait de quoi seulement manger à sa faim. Il y a beaux jours que sans moi le pauvre martyr serait mort de faim.
—On l'élèvera pour l'amour de Dieu,» dit alors M. Trotter avec un hoquet bachique.
L'honnête Raggles, continua d'une voix lamentable à énumérer ses griefs. Il ne disait que trop vrai, Becky et son mari l'avait ruiné. Il avait des billets à payer la semaine suivante, et pas un shilling en caisse; on allait le déclarer en faillite, le chasser de sa boutique, le chasser de sa maison, par ce qu'il avait eu la faiblesse de se fier à la parole d'un Crawley. Ses larmes et ses gémissements ajoutèrent encore à l'arrogance de Becky.
«C'est donc un complot contre moi, s'écria-t-elle d'un ton d'aigreur. Que prétendez-vous? Si je ne vous paye pas aujourd'hui, vous n'avez qu'à repasser demain, et tout sera soldé. Je croyais que le colonel avait réglé vos comptes; mais vous pouvez être sûrs qu'il le fera demain. Je vous le déclare sur l'honneur, il est parti ce matin emportant quinze cents livres dans sa poche. Il ne m'a rien laissé. Allez lui faire vos jérémiades. Donnez-moi mon chapeau et mon châle, et je vais aller le trouver. Ce matin nous avons eu une dispute; vous avez l'air, du reste, d'en savoir aussi long que moi à ce sujet; mais, je vous le jure, vous serez tous payés. Il vient d'obtenir une excellente place, laissez-moi seulement aller le trouver.»
L'audacieux sang-froid de Rebecca laissa Raggles et ses compagnons tout surpris et comme pétrifiés, et ils se regardèrent les uns les autres sans plus savoir où ils en étaient. Pendant ce temps, Rebecca étant remontée dans sa chambre, s'habillait elle-même sans avoir le moins du monde besoin de l'assistance de sa femme de chambre. Elle se rendit ensuite dans la chambre de Rawdon, y trouva les paquets tout faits avec l'ordre, au crayon, de les livrer lorsqu'on viendrait pour les prendre. Elle se dirigea de là dans la mansarde de la femme de chambre: le pillage était complet et les tiroirs parfaitement vides. Elle se ressouvint alors des bijoux restés sur le parquet, et ne douta plus un instant que cette femme ne les eût emportés dans sa fuite.
«Mon Dieu, s'écria-t-elle alors, fut-il jamais malheur pareil au mien? Tout perdre, lorsqu'on est à la veille de tout gagner! Tout espoir est-il donc évanoui pour moi sans retour? Non, non! j'entrevois encore une dernière chance de salut.»
Après avoir achevé sa toilette, elle sortit seule, mais sans avoir à essuyer les injures qui l'avaient assaillie le matin. Il était alors quatre heures: elle se dirigea à pied à travers les rues de Londres, car elle n'avait pas d'argent pour payer une voiture, et elle ne s'arrêta que devant la porte de sir Pitt Crawley. Avant d'entrer, elle demanda si lady Jane était chez elle, et elle apprit avec satisfaction qu'elle se trouvait alors à l'église. Sir Pitt était renfermé dans son cabinet et avait défendu sa porte. Mais rien ne put l'arrêter: en dépit de l'obstacle que lui opposait le cerbère en livrée, elle s'élança vers le cabinet de sir Pitt, où le baronnet resta pendant quelques secondes, tout surpris de cette apparition soudaine. Il devint tout rouge à sa vue, et fit un mouvement en arrière en lui jetant un regard qui exprimait à la fois la crainte et la répulsion.
«Ah! ne me regardez pas ainsi, Pitt, lui dit-elle; au nom de votre ancienne amitié. Non, je ne suis point coupable; devant Dieu, je ne suis point coupable. Oui, malgré ces apparences qui sont contre moi, malgré ce concours de circonstances qui déposent contre moi, c'est au moment où j'allais voir toutes mes espérances réalisées que tout vient à s'écrouler autour de moi.
—C'est donc vrai, ce que j'ai vu dans le journal, dit sir Pitt, qu'un article du même jour avait grandement surpris.
—Rien de plus vrai. Lord Steyne m'en a donné la première nouvelle vendredi soir, à ce bal de funeste mémoire. Depuis six mois on le remettait toujours de promesses en promesses. M. Martyr, le secrétaire d'État des colonies, lui avait annoncé la veille que la nomination était signée; et sur ces entrefaites est arrivée cette malheureuse arrestation, et puis cette déplorable bataille. Tout mon crime est d'avoir été trop dévouée aux intérêts de Rawdon. Il m'est arrivé plus de cent fois de recevoir lord Steyne tout seul. Quant à cet argent dont Rawdon ignorait l'existence, je ne l'avais mis en réserve que parce que je n'osais point le confier à Rawdon, car vous savez combien il est dissipateur.»
Elle continua sur le même ton à lui débiter une histoire qui témoignait de son art parfait, et qui agita profondément les fibres sensibles de son tendre et cher beau-frère. Voici en quelques mots le résumé de l'histoire qu'elle lui fit: Becky reconnaissait avec la plus touchante franchise et la plus parfaite contrition, que s'étant aperçue des sentiments qu'elle avait inspirés à lord Steyne (et nous disons en passant que cet aveu fit beaucoup rougir sir Pitt), elle avait résolu, tout en sauvegardant sa vertu, de tirer profit, pour elle et sa famille, de la passion naissante du noble pair.
«Ainsi, pour vous je voyais déjà la pairie, dit-elle à son beau-frère dont la rougeur redoubla encore; nous avions même déjà eu avec lord Steyne quelques conversations à ce sujet. Vos talents et l'intérêt que vous porte le noble lord, rendaient plus que probable le succès de mes démarches, lorsque ce coup pénible est venu renverser toutes nos espérances; et, je ne crains pas de l'avouer, mon but principal était de mettre mon bien-aimé à l'abri de toutes poursuites, mon mari, que j'aime en dépit de tous ses soupçons, de ses durs traitements, mon mari que je voulais affranchir de la pauvreté et de la ruine suspendues sur nos têtes. Sachant quels étaient les sentiments de lord Steyne pour moi, continua-t-elle en baissant les yeux, j'avoue que je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour lui plaire, bien entendu dans les limites permises à une honnête femme, afin de me mettre en crédit auprès de lui. Vendredi matin seulement est arrivée la nouvelle de la mort du gouverneur de Coventry-Island, et aussitôt milord s'est empressé de faire donner la place à mon mari. Je lui réservais cette surprise, il en aurait lu la nouvelle dans les journaux de ce matin. Au lieu de cela, au moment même où milord s'offrait généreusement à désintéresser les créanciers de mon mari, Rawdon est rentré à la maison et aveuglé par ses soupçons, il s'est livré contre lord Steyne à toute la violence de son caractère. Mon Dieu! mon Dieu! vous savez ce qui est arrivé. Ah! mon cher Pitt, ayez pitié de moi, c'est vous qui aurez le mérite de me réconcilier avec mon mari.»
Alors Becky, se jetant à genoux, accompagnait ses paroles de larmes et de sanglots, et prenant la main de sir Pitt, la couvrait des baisers les plus passionnés.
Ce fut dans cette situation que lady Jane trouva le baronnet et sa belle-sœur lorsqu'au retour de l'église elle accourut tout droit au cabinet en apprenant que mistress Rawdon y était enfermée avec son mari.
«Je m'étonne que cette femme ait l'audace de passer le seuil de cette maison,» dit lady Jane pâle d'indignation et tremblante de colère.
Lady Jane, aussitôt après le déjeuner, avait envoyé aux renseignements sa femme de chambre qui avait eu des détails par Raggles et les autres gens de la maison. Ceux-ci lui en avaient raconté bien plus long encore qu'ils n'en savaient sur cette histoire ainsi que sur beaucoup d'autres.
«Mistress Crawley, continua lady Jane, s'est sans doute trompée de maison, car sous ce toit demeure une honnête famille.»
Sir Pitt tressaillit, tout surpris de l'énergique apostrophe de sa femme; et Becky, toujours à genoux, serrait d'autant plus fort la main de son beau-frère.
«Dites-lui, continuait-elle en s'adressant à lui, dites-lui qu'elle ne sait point ce qui s'est passé, dites-lui que je suis innocente, mon cher Pitt.
—Je vous assure, ma chérie, que vous êtes injuste envers mistress Crawley.—Cette parole de sir Pitt permit à Rebecca de respirer plus librement.—Et en vérité je crois qu'elle est....
—Que voulez-vous dire? s'écria lady Jane dont la voix était émue par l'indignation et dont le cœur battait avec violence. Vous avez devant vous la plus méprisable des femmes; une mère sans cœur, une épouse sans foi! jamais elle n'a eu la moindre tendresse pour son enfant qui venait se réfugier auprès de moi et me raconter les mauvais traitements qu'il avait à subir de sa mère. Jamais elle ne s'est présentée dans une famille sans y porter avec elle le trouble et la désolation, sans chercher à ébranler les affections les plus saintes par ses pernicieuses séductions et ses impudents mensonges. Elle a trompé son mari comme elle a trompé tout le monde; c'est une âme souillée par la vanité, la débauche et les crimes de toute espèce. Son contact me fait horreur. Je tiens mes enfants hors de sa vue....
—En vérité, lady Jane, s'écria sir Pitt en se levant, un pareil langage....
—Sir Pitt, continua lady Jane, sans que sa voix perdît de sa fermeté, j'ai rempli envers vous mes devoirs de fidèle épouse. Je vous ai gardé la foi du mariage comme si je l'avais jurée à Dieu lui-même; j'ai été une femme soumise comme toute femme doit l'être à son mari; mais la soumission la plus légitime a des bornes, et je vous déclare que je ne permettrai pas que cette femme trouve asile sous le toit que j'habite. Si elle y reste plus longtemps, je pars de suite avec mes enfants; elle n'est pas digne que l'on pratique à son égard les prescriptions de la charité chrétienne. C'est à vous, c'est à vous de choisir entre elle et moi.»
Après ces énergiques paroles, lady Jane se retira épuisée de la sortie qu'elle venait de faire et laissa Rebecca et sir Pitt tout surpris de tant de fermeté. Becky, loin de regretter ce qui venait de se passer, en était, au contraire, satisfaite.
«Tout cela vient de la broche en diamants que vous m'avez donnée,» dit-elle à sir Pitt en lui laissant aller la main.
Peu de temps après, lady Jane, qui épiait à la fenêtre de son cabinet de toilette, la vit sortir de chez le baronnet, mais elle avait obtenu de lui qu'il irait voir son frère et tâcherait de l'amener à une réconciliation.
Rawdon trouva les jeunes officiers assis déjà à la table commune; ils l'eurent bien vite décidé à partager leur repas, et il finit par fêter aussi bien que les autres les cuisses de poulet et l'eau de Seltz destinées à refaire l'estomac délicat des jeunes guerriers. La conversation fut telle qu'elle devait être au milieu de cette vive jeunesse, elle roula sur les principaux incidents du jour. On parla du prochain tir au pigeon et des paris engagés à cette occasion; de Mlle Ariane, de l'Opéra français, abandonnée comme son homonyme et consolée par un jeune lion. On parla d'un combat de boxe entre l'invincible Boucher et le redoutable Broaïcow. Le jeune Tandyman, héros de dix-sept ans, qui, à force de pommade et de soins, espérait faire germer une magnifique paire de moustaches, avait été témoin du combat et parlait de la manière la plus pertinente de la vigueur des combattants, de la souplesse de leurs muscles. Il n'y avait environ qu'une année que le jeune cornette était si fort sur les questions de boxe; auparavant, il mangeait encore de la bouillie et recevait le fouet à Eton.
On parla ainsi de danseuses, de demi-vertus et de parties fines jusqu'au moment où Macmurdo vint se joindre à la conversation. Il semblait avoir oublié le proverbe latin qui recommande de respecter l'innocence de la jeunesse, et se mit à débiter les histoires les plus égrillardes avec aussi peu de retenue que le plus mauvais sujet. Rien ne l'arrêtait, ni ses cheveux gris, ni les jeunes oreilles de son auditoire. Mac était renommé comme conteur; mais ce n'était pas précisément un homme fait pour la société des dames, ou, si l'on veut, ses jeunes camarades le présentaient à leurs maîtresses plutôt encore qu'à leurs mères. Il était difficile de mener une existence plus modeste que la sienne, mais il s'en contentait, et, en toutes circonstances, il répondait à l'appel de ses amis avec sa bonne et joyeuse nature, toujours simple et sans ambition.
Avant que Mac eût terminé son copieux déjeuner, la plupart de ses jeunes compagnons s'étaient levés de table. Le jeune lord Wainas fumait une immense pipe d'écume de mer, le capitaine Hugues s'époumonait à faire brûler son cigare, et le fougueux petit Tandyman, retenant son terrier entre ses jambes, faisait une partie de cartes avec le capitaine Deuceace. Il ne passait pas un instant sans être à gagner ou à perdre avec quelqu'un. Mac et Rawdon partirent pour le club sans que personne eût pu soupçonner leurs préoccupations, et même ils avaient pris comme les autres leur part de ces folles et rieuses conversations. Et pourquoi en auraient-ils agi autrement? est-ce que tous les jours, dans la vie, ce ne sont pas des fêtes, des éclats de rire, des orgies à côté des plus tristes événements? La foule sortait des églises au moment où Rawdon et son ami traversèrent Saint-James-Street et arrivèrent au club.
Les vieux barbons qui, d'ordinaire dans les clubs, se postent sur le balcon et de là lorgnent et grimacent en regardant les passants, qui s'amusent de leur mine bizarre, ne garnissaient point encore leur rampe de velours. La salle de lecture était presque vide, et il ne s'y trouvait encore qu'un habitué inconnu de Rawdon, et un autre envers lequel il restait débiteur d'une petite somme perdue au whist; aussi n'était-il pas bien pressé d'engager la conversation avec lui; un troisième personnage lisait le Royaliste, feuille célèbre par sa médisance et son attachement au roi et à l'Église. Ce lecteur, replaçant le journal sur la table, et levant les yeux sur Crawley, lui dit d'un air affectueux:
«Crawley, recevez nos sincères félicitations.
—Que voulez-vous dire? fit le colonel étonné.
—L'Observateur en parle tout aussi bien que le Royaliste.
—De quoi?» s'écria Rawdon rouge jusqu'aux oreilles et croyant déjà la presse au courant de ses affaires avec lord Steyne.
Smith regarda avec un sourire de surprise la figure terrifiée du colonel, qui, prenant la feuille, se mit à parcourir le passage qu'on lui indiquait. M. Smith et M. Brown, le joueur de whist, avec lequel Rawdon était en compte, venaient justement du colonel quelques minutes avant son arrivée.
«Cela lui arrive fort à propos, avait dit Smith, car je crois que Crawley n'a plus un shilling vaillant.
—C'est une rosée bienfaisante dont tout le monde ressentira les effets, dit Brown, car je compte bien qu'il va s'acquitter envers moi.
—À quelle somme s'élève le traitement? demanda Smith.
—À deux ou trois mille livres, répondit son interlocuteur, mais on n'a pas à en jouir longtemps, c'est un climat qui dévore son monde. Liverseege y est mort au bout de dix-huit mois, et en six semaines celui qui l'avait précédé avait eu son affaire.
—Son frère est, dit-on, un habile homme; moi, je ne l'ai jamais trouvé qu'un homme insupportable.... vaniteux.... tout rempli de lui-même; selon la rumeur publique, ce serait lui qui aurait fait avoir la place au colonel.
—Lui! reprit M. Brown en ricanant, allons donc, c'est lord Steyne qui lui vaut cela.
—Que voulez-vous dire par là?
—Une femme vertueuse est le plus beau présent que le ciel puisse faire à un mari,» répondit l'autre interlocuteur par une phrase à double entente; puis il se remit à lire les journaux.
Mais revenons à Rawdon. Nous l'avons laissé lisant le Royaliste, et tout surpris d'y trouver les lignes suivantes:
Gouvernement de Coventry-Island.
«Les dernières dépêches que nous a apportées de cette île le brick Yellow-Jack de la marine royale, capitaine Yaunders, contiennent la nouvelle de la mort de sir Thomas Liverseege. Il a succombé aux fièvres qui sévissent à Swamptown. Sa perte sera vivement regrettée par tous les habitants de cette florissante colonie. Nous apprenons que ce gouvernement a été offert au colonel Rawdon Crawley, chevalier du Bain et l'un des officiers les plus distingués de notre armée. L'intérêt de nos possessions lointaines réclame la présence d'hommes qui joignent à une bravoure éprouvée des talents administratifs, et nous ne doutons point que celui qui a été choisi par le secrétaire d'État au département des colonies, pour remplir le poste devenu vacant par une mort si regrettable, ne réunisse toutes les qualités nécessaires pour s'acquitter dignement de ses nouvelles fonctions.»
«Coventry-Island! Où placez-vous cela? Qui vous a désigné à ce gouvernement? Dites donc, vous m'emmènerez comme secrétaire, mon vieux camarade,» dit le capitaine Macmurdo en riant.
Tandis que Crawley et son ami, en proie à la même surprise, cherchaient à s'expliquer le mystère de cette affaire, le garçon du club apporta au colonel une carte sur laquelle se trouvait le nom de M. Wenham. Il demandait à voir le colonel Crawley. Le colonel et son second passèrent dans une autre pièce pour recevoir celui qu'ils considéraient à juste titre comme l'envoyé de lord Steyne.
«Ah! mon cher monsieur Crawley, que je suis aise de vous voir, dit M. Wenham avec un sourire caressant, comment vous portez-vous?»
Et il serra la main de Crawley d'une façon toute cordiale.
«Vous venez, je pense, de la part de....
—Précisément, dit M. Wenham.
—Alors voici mon ami, le capitaine Macmurdo, des life-guards.
—Enchanté, en vérité, de faire la connaissance du capitaine Macmurdo,» reprit M. Wenham.
Et il fit un nouveau sourire et tendit de nouveau sa main au capitaine Mac, qui se contenta de présenter un doigt recouvert d'un gant de peau de buffle, et à faire à M. Wenham un salut très-froid, peu capable de déranger l'économie de sa cravate. Il était sans doute vexé d'avoir à traiter avec un pékin, et trouvait que lord Steyne aurait bien pu lui envoyer pour le moins un colonel.
«Je laisse à Macmurdo tout pouvoir pour agir en mon nom, dit alors Crawley; il connaît mes intentions, et je me retire afin que vous soyez plus à votre aise pour traiter de cette affaire.
—C'est fort bien, dit Macmurdo.
—Pourquoi vous en aller, mon cher colonel, reprit à son tour M. Wenham; puisque c'est à vous, à vous en personne que je demande l'honneur d'un entretien auquel la présence du capitaine Macmurdo ne peut qu'ajouter un nouvel attrait. Pour ma part, capitaine, j'espère que notre conversation se terminera tout à l'amiable et d'une manière fort différente de celle que le colonel Crawley semble lui assigner d'avance.
—Hum! fit le capitaine Macmurdo, et il ajouta en lui-même: Au diable tous ces pékins! ils sont toujours pour les arrangements à l'amiable et les fleurs de rhétorique.»
M. Wenham s'empara d'un fauteuil, sans attendre qu'on le lui offrit, puis il tira un morceau de papier de sa poche et continua.
«Vous avez certainement lu, colonel, la nouvelle que répètent tous les journaux de ce matin. Le gouvernement fait par là l'acquisition d'un homme dévoué, et si vous acceptez cette place, comme il n'y a pas à hésiter à le faire, vous aurez un excellent traitement. Trois mille livres par an, un climat délicieux, un palais magnifique, une souveraine puissance dans la colonie, et la certitude d'un avancement prochain. Recevez, je vous prie, mes sincères félicitations. Vous connaissez sans doute, messieurs, le puissant protecteur auquel mon excellent ami est redevable de cette haute marque de bienveillance?
—Du diable si je le sais, dit le capitaine, tandis que Rawdon rougissait jusqu'aux oreilles.
—C'est à l'homme le plus généreux, le plus serviable qui soit au monde, en même temps qu'il est un des personnages les plus influents de ce pays; c'est à mon excellent ami le marquis de Steyne.
—Nous nous verrons en face et à quinze pas de distance, avant que je prenne sa place, fit Rawdon en murmurant entre ses dents un gros juron.
—Vous en voulez à mon noble ami, dit M. Wenham avec un calme imperturbable; mais au nom du bon sens et de la justice je vous demanderai pourquoi.
—Pourquoi! s'écria Rawdon tout surpris.
—Pourquoi! fit le capitaine en frappant le parquet de sa canne.
—En vérité, messieurs, fit Wenham avec le plus agréable sourire, considérez, je vous prie, la chose comme des gens du monde, comme des honnêtes gens doivent la voir, et dites alors si les torts ne sont pas de votre côté. Après une absence de quelque temps, vous rentrez chez vous, et vous y trouvez, qui? lord Steyne soupant avec mistress Crawley. Qu'y a-t-il là de si étrange et de si propre à vous dérouter ainsi? Mais c'est là une chose qui s'est présentée déjà plus de cent fois. En âme et conscience, je vous le jure (et ici M. Wenham posa sa main sur sa poitrine en se donnant des airs parlementaires), vos soupçons n'ont rien de fondé, et je les qualifierai à la fois de déraisonnables et d'injurieux pour le noble personnage qui vous a toujours comblé de ses bienfaits, pour la plus pure et la plus chaste des épouses.
—Ainsi, selon vous, il n'y aurait eu que méprise de la part de Crawley? demanda Macmurdo.
—À mon sens, reprit M. Wenham avec un redoublement d'énergie, je crois à la vertu de mistress Crawley comme à celle de mistress Wenham. Je crois qu'aveuglé par une détestable jalousie, notre ami s'est laissé emporter, en cette circonstance, à des violences impardonnables envers un homme que son âge autant que son rang devait désigner à son respect, envers un homme qui n'a eu pour lui que des bienfaits. Je dis de plus que, par sa conduite, il a compromis l'honneur de sa femme, ce bien le plus cher pour un mari, le nom que doit porter son fils, enfin son propre avenir.... Je veux que vous sachiez toute cette histoire, reprit alors M. Wenham avec un ton tragique et solennel. Ce matin, milord Steyne m'a fait venir, et je l'ai trouvé dans un état déplorable mais facile à expliquer après cette prise de corps qu'il a eue à son âge et malgré sa faiblesse avec le colonel Crawley. Mais, monsieur, aux tortures physiques de mon noble ami, il s'enjoint de morales qui sont bien plus poignantes encore. Figurez-vous un homme, monsieur, qu'il avait accablé de ses bienfaits, pour lequel son amitié ne connaissait pas de bornes! eh bien! cet homme dans un moment de démence l'a traité avec l'ingratitude la plus indigne. Cette nomination que le journal de ce matin enregistrait dans ses colonnes ne témoignait-elle pas à nouveau de sa bonté pour lui? et ce matin lorsque je me suis présenté chez Sa Seigneurie, je l'ai trouvée dans un état à faire mal à voir, et aussi désireux que vous-même de laver dans le sang l'insulte qu'il avait reçue. Et vous n'ignorez pas sans doute qu'il a fait ses preuves, colonel Crawley!
—Eh! bon Dieu, qui lui conteste la qualité d'excellent tireur? repartit le colonel.
—Dans le premier mouvement de sa juste indignation, il m'a ordonné de vous écrire pour vous proposer un cartel, colonel Crawley. Après l'insulte de la nuit dernière, disait-il, l'un de nous doit cesser de vivre.»
Crawley fit un signe d'assentiment.
«Enfin, vous arrivez au fait, Wenham, lui dit-il.
—J'ai alors essayé de tout mon pouvoir de modérer l'exaltation de lord Steyne. Mon Dieu, monsieur, lui disais-je, je m'en veux bien maintenant de ne m'être pas rendu avec mistress Wenham à l'invitation que nous avait envoyée mistress Crawley.
—Elle vous avait aussi invités à souper? demanda le capitaine Macmurdo.
—Certainement; le rendez-vous était chez elle, au sortir de l'Opéra. Attendez, je vais vous montrer l'invitation.... Non.... ce n'est pas encore ce papier-là; je croyais pourtant l'avoir pris avec moi. Mais, enfin, peu importe, car, pour le fait, je vous le garantis sur l'honneur. Si donc nous nous étions rendus à cette invitation, et cela n'a tenu qu'à une migraine de mistress Wenham, qui y est fort sujette, surtout pendant la belle saison; si nous nous étions rendus à cette invitation, il n'y aurait eu ni querelle, ni insultes, ni soupçons; et la migraine de ma pauvre femme va être cause que deux hommes d'honneur vont aller se couper la gorge, et que, par suite, deux des meilleures et des plus anciennes familles de l'Angleterre vont se trouver plongées dans le deuil et la douleur.»
M. Macmurdo regarda son ami de l'air d'un homme qui ne sait plus dans quel sens arrêter ses convictions. Quant à Rawdon, il éprouvait un sentiment de rage en pensant que sa proie allait lui échapper. Il ne croyait pas un mot de toute cette histoire débitée avec tant d'aplomb et de sang-froid, et il n'avait aucun moyen d'en démontrer la fausseté et le mensonge.
M. Wenham continua avec cette volubilité de paroles pour laquelle il était réputé auprès de ses collègues de parlement.
«Je suis resté près d'une heure au chevet de milord Steyne, le suppliant et le conjurant d'abandonner tout projet de duel. Je lui ai fait remarquer que, dans l'état actuel, les apparences étaient bien de nature à donner des soupçons, et les soupçons les plus graves. Je lui ai fait remarquer que tout homme à votre place s'y serait laissé prendre tout aussi bien que vous. J'ai beaucoup insisté pour lui faire remarquer que dans les égarements de la jalousie un homme n'est plus maître de lui et qu'on doit en quelque sorte le considérer comme fou; que ce duel serait pour vous, pour vos familles la chose la plus désastreuse; que dans la position de Sa Seigneurie et dans les temps actuels on était tenu d'éviter tout scandale public, alors que les doctrines les plus révolutionnaires, les principes les plus niveleurs sont prêchés dans tous les carrefours et font fermenter toutes les têtes; qu'enfin, en dépit de son innocence, il passerait pour coupable aux yeux de la populace; et, en somme, je l'ai supplié de ne point envoyer de cartel.
—Il n'y a pas un mot de vrai dans toute cette histoire, fit Rawdon en grinçant des dents; tout ceci n'est qu'un infâme mensonge dont vous vous faites le complice, monsieur Wenham, et si lord Steyne est assez lâche pour ne pas envoyer lui-même la provocation, je lui promets de la lui adresser de ma main.»
M. Wenham devint pâle comme la mort en entendant cette brusque et énergique interruption, et en même temps il regarda du côté de la porte. Le capitaine Macmurdo prit alors fait et cause pour M. Wenham, et, se levant avec un gros juron, réprimanda vertement son ami de l'intempérance de sa langue.
«Vous m'avez mis cette affaire entre les mains, vous me la laisserez conduire comme je l'entends, et vous n'en ferez point à votre tête. Vous n'avez aucun motif pour insulter ainsi M. Wenham, et maintenant vous devez des excuses à M. Wenham. Quant à votre cartel avec milord Steyne, vous en chercherez un autre que moi pour le porter, je ne m'en charge pas. Si après avoir été maltraité, milord préfère se tenir tranquille, à quoi bon aller le déranger? En ce qui concerne mistress Crawley, mon opinion à moi est qu'il n'y a rien de prouvé du tout, et que votre femme est innocente, aussi innocente que le prétend M. Wenham. Enfin vous ferez la plus grande sottise en refusant cette place et en ne vous tenant pas en paix.
—Capitaine Macmurdo, s'écria M. Wenham, auquel ces paroles avaient rendu toute son énergie, vous parlez en homme de sens, et pour ma part je veux oublier les expressions dont le colonel s'est servi à mon égard dans un moment d'emportement.
—J'en étais sûr, dit Rawdon avec un air de mépris.
—Vous tairez-vous, vieil entêté, reprit le capitaine d'une voix radoucie, M. Wenham n'est pas un bretteur, et tout ce qu'il a dit est fort bien dit.
—Que tout ceci, continua l'émissaire de lord Steyne, reste enseveli dans le plus profond silence, et que jamais un seul mot de cette affaire ne transpire au dehors. Ceci est autant dans l'intérêt de mon noble ami que dans celui du colonel Crawley qui a le tort de vouloir toujours me traiter en ennemi.
—Je pense que lord Steyne n'a pas l'intention d'ébruiter cette affaire, reprit le capitaine Macmurdo, et je ne vois point pour nous l'intérêt que nous aurions à le faire. De toute façon c'est une affaire désagréable, et le moins qu'on en pourra dire sera le mieux. Vous êtes la partie offensée, si en conséquence vous vous déclarez satisfait, je ne vois pas pourquoi nous ne le serions pas aussi.»
Là dessus M. Wenham prit son chapeau; le capitaine Macmurdo, l'ayant reconduit jusqu'à la porte, sortit avec lui, laissant Rawdon tout seul en proie à une fureur concentrée. Lorsqu'ils se trouvèrent tous les deux face à face, le capitaine Macmurdo, toisant alors d'un air dédaigneux l'ambassadeur du marquis, lui dit d'un ton de souverain mépris:
«Vous êtes fort habile à faire des contes, monsieur Wenham.
—Vous me flattez, capitaine, répondit l'autre avec un sourire, en honneur et conscience mistress Crawley nous avait invités à souper après l'Opéra.
—Voyez un peu comme la migraine de mistress Wenham est venue mal à propos déranger tout cela.... J'ai à vous remettre un billet de mille livres sterling contre un reçu de vous, s'il vous plaît, le voici sous enveloppe à l'adresse du marquis de Steyne. Dites-lui de se tranquilliser, il n'aura point à se battre, et quant à son argent nous n'en voulons point.
—Dans toute cette affaire il n'y a qu'un malentendu, mon cher monsieur, un malentendu d'un bout à l'autre,» reprit son interlocuteur avec le ton de la plus parfaite innocence.
Le capitaine Macmurdo lui rendait son dernier salut au bas de l'escalier au moment où sir Pitt Crawley mettait le pied sur la première marche. Le baronnet et le capitaine se connaissaient déjà un peu. Le capitaine conduisit le baronnet dans la pièce où se trouvait Rawdon, et, chemin faisant, lui confia qu'il venait d'arranger l'affaire avec lord Steyne de la façon la plus satisfaisante.
Cette nouvelle fit grand plaisir à sir Pitt; il félicita beaucoup son frère de ce dénoûment pacifique, lui adressa quelques observations morales appropriées à la circonstance sur le duel et sur les tristes satisfactions qu'il procure à la suite d'une offense.
Après cette exorde, sir Pitt appela toute son éloquence à son aide en vue d'amener une réconciliation entre Rawdon et sa femme. Il retraça les faits tels que Becky les lui avait présentés, insista sur leur vraisemblance, et déclara qu'il avait une foi entière à l'innocence de sa belle-sœur. Rawdon ne voulut rien entendre.
«Voilà dix ans, répondit-il, qu'elle amasse de l'argent en cachette. La nuit dernière encore elle me jurait n'avoir rien reçu de lord Steyne. Elle espérait que je ne découvrirais pas son trésor, mais j'ai mis la main dessus. En admettant qu'elle ne soit pas coupable, Pitt, son égoïsme est du moins inexcusable; je ne veux plus la revoir, je ne la reverrai plus.»
En prononçant ces derniers mots, Rawdon laissa retomber sa tête sur sa poitrine et resta quelques instants comme accablé sous le poids d'une grande douleur.
«Pauvre ami!» murmura Macmurdo en secouant tristement la tête.
Rawdon Crawley résista quelque temps à l'idée de prendre une place qu'il devait à un pareil protecteur. Il voulait aussi faire sortir son fils de l'école où le crédit de lord Steyne l'avait seul fait entrer. Toutefois, les représentations de son frère et de Macmurdo le décidèrent à ne point se priver de ces avantages; ce dernier le détermina surtout en lui faisant entrevoir la rage de lord Steyne à la pensée que personne plus que lui n'aurait travaillé à la fortune de son ennemi.
Peu de temps après, lorsque le marquis de Steyne commença à recevoir, après l'accident qui lui était arrivé, le secrétaire d'État au département des colonies vint le remercier de l'excellente acquisition dont l'administration lui était redevable. On aurait peine à se figurer combien lord Steyne lui sut gré de ces félicitations.
Pour nous servir de l'expression de Wenham, on ensevelit toute cette histoire dans le plus profond silence. Néanmoins, malgré ces précautions, il y avait plus de cinquante maisons dans Londres où l'on en parlait le soir même, et cette aventure fit pendant plus de trois semaines le texte de toutes les conversations de la ville. Si les journaux n'en dirent rien à l'étranger, ce fut grâce aux démarches que M. Wagg fit à l'instigation de M. Wenham.
Les huissiers opérèrent une saisie à Curzon-Street, dans la maison du pauvre Raggles. Qu'était alors devenue la belle divinité qui naguère encore brillait dans ce temple? qui prenait encore souci d'elle? qui demandait quel était son sort? qui s'informait davantage si elle était coupable ou non? Dieu sait quelle est la charité de l'espèce humaine et quelles sont ses excellentes dispositions à transformer le doute en certitude. Les uns disaient que Rebecca était partie pour Naples à la poursuite de lord Steyne et que Sa Seigneurie, en apprenant son arrivée, avait couru se réfugier à Palerme; d'autres qu'elle vivait à Bierstad, où elle était devenue une dame d'honneur de la reine de Bulgarie; d'autres disaient qu'elle s'était réfugiée à Boulogne, et d'autres, enfin, qu'elle était dans une pension de Cheltenham.
Rawdon lui constitua un revenu raisonnable et nous savons par expérience qu'avec fort peu d'argent elle savait faire grande figure. Rawdon n'aurait pas mieux demandé que de payer ses dettes avant de quitter l'Angleterre, si une compagnie d'assurance sur la vie avait voulu s'en charger pour l'abandon de ses émoluments annuels, mais le climat de l'île de Coventry avait une trop mauvaise réputation.
Toutefois, il fit passer régulièrement une partie de ses appointements à son frère, et à chaque occasion qui se présentait il ne manquait pas d'écrire au petit Rawdon. Il expédia des cigares à Macmurdo, des cargaisons de poivre de Cayenne, de confitures de goyaves, des fruits et des denrées coloniales à lady Jane. Il envoyait à son frère la Gazette de Swamptown, où le nouveau gouverneur était l'objet des plus pompeux éloges, tandis que la Sentinelle de Swamptown (Rawdon n'avait point invité au palais du gouverneur la femme du rédacteur en chef) traitait Son Excellence de tyran, auprès duquel Néron aurait mérité une place comme bienfaiteur de l'humanité. Le petit Rawdon était au comble de la joie toutes les fois qu'il pouvait mettre la main sur un de ces journaux et lire ce qui concernait Son Excellence.
Sa mère ne fit jamais la moindre tentative pour le voir; il allait chez sa tante passer les dimanches et les jours de fête. Il n'était pas, dans le parc de Crawley-la-Reine, un nid qu'il ne connût parfaitement; il sortait à cheval avec les meutes de sir Huddlestone, qui avaient excité son admiration à un si haut point lors de sa première visite dans l'Hampshire.
Georgy Osborne menait une vie de prince dans la maison de son grand-père à Russell-Square. En qualité d'héritier présomptif de tout ce luxe dont il était environné, il occupait la chambre que son père avait eue autrefois. Sa bonne tournure, ses airs de grand seigneur, ses prétentions à l'élégance lui avaient concilié les affections de son grand-père. M. Osborne était aussi fier du fils qu'il l'avait été du père.
L'enfant vivait au milieu d'un luxe et d'une opulence ignorés de ses père et mère. Pendant ces dernières années, le commerce de M. Osborne s'était soutenu dans une voie de très-grande prospérité. Son crédit et sa considération dans la Cité n'avaient fait que s'accroître. Jadis il s'était estimé heureux de pouvoir mettre George dans un bon pensionnat, et il avait ensuite fait grand bruit du grade qu'il avait obtenu pour lui dans l'armée.
Dans ses projets d'avenir pour le petit George, il visait encore plus haut, il voulait en faire un gentleman, c'était là son idée fixe. Il le voyait déjà en imagination membre du parlement, et qui sait, baron peut-être; tout ce que désirait le vieillard avant de mourir c'était de voir son petit-fils marcher déjà sur la route des honneurs.
Quelques années auparavant on aurait pu l'entendre traiter avec des paroles de mépris et de dédain tous ces rongeurs de livres et ces gratte-papier, troupeaux de cuistres et de pédants qui n'étaient bons qu'à abrutir la jeunesse à l'aide du grec et du latin, et qu'avec toutes leurs tournures doctorales un marchand anglais pouvait acheter à la douzaine. Désormais il déplorait du ton le plus pathétique le peu de soin avec lequel on lui avait fait faire son éducation, et dans de magnifiques tirades il faisait à George l'éloge le plus pompeux des études classiques.
Au dîner, le grand-père était dans l'habitude de demander au petit-fils quel avait été pendant le jour le sujet de ses lectures. Il prenait le plus vif intérêt aux détails qu'il recevait du petit bonhomme sur ses études; il voulait à toute force paraître au courant de toutes les questions d'enseignement, et commettait des énormités qui attestaient assez son ignorance en ces matières et n'ajoutaient pas beaucoup au respect que l'enfant avait pour son aïeul. Avec sa petite pénétration, et grâce à l'éducation qu'il recevait, le bambin ne tarda pas à s'apercevoir que son grand-père n'était qu'un âne et un sot, et, en conséquence, il le soumit à toutes ses volontés et ne le tint pas en grande estime, car, tout humble et toute modeste qu'avait été l'éducation première de Georgy, elle avait plus fait pour lui donner la suffisance de soi-même et le mépris des autres que n'y contribuaient les rêves et les projets de son grand-père. N'avait-il pas été élevé par une douce et tendre femme dont tout l'orgueil se résumait en lui, et dont la vie était un sacrifice à l'humeur égoïste, aux petites volontés de son fils?
Georgy avait déjà conquis tout pouvoir sur cette nature douce et soumise, et il lui fut encore plus facile de gouverner l'épaisse suffisance d'un parvenu dont la vanité n'avait d'égale que la bêtise. L'enfant comprit bien vite que là aussi il pouvait régner en petit despote. Car, fût-il né sur le trône, la flatterie n'aurait pas mis plus d'empressement à combler ses instincts présomptueux.
Tandis que sa mère passait les longues heures du jour en proie à un amer chagrin et soupirait dans la triste solitude des nuits sur l'absence de son fils, le bambin, au milieu des plaisirs et des distractions qu'on lui prodiguait, ne se sentait pas autrement privé de la présence de sa mère. Si vous avez vu des enfants pleurer pour se rendre à l'école, n'attribuez point cette sensibilité à un motif de tendresse et d'affection; s'ils pleurent, c'est qu'ils voient devant eux l'ennui de la classe et du travail.
Ainsi donc maître George s'enivrait du luxe et de l'opulence dont l'entouraient à plaisir l'orgueil et les écus du vieil Osborne. Ce dernier avait donné l'ordre à son cocher d'acheter pour le bambin le plus joli poney qu'il trouverait, sans regarder à l'argent. George apprit d'abord à monter à cheval, puis, lorsqu'il se fut bien affermi sur ses étriers et qu'il sauta la barre sans broncher, il alla caracoler dans Regent's-Park, dans Hyde-Park, suivi à distance du cocher Martin. Le vieil Osborne, qui descendait moins souvent dans la Cité et laissait à ses plus jeunes associés la direction des affaires, se faisait souvent conduire avec sa fille dans les promenades à la mode; tandis que le petit George, bien campé sur ses étriers et avec un air de gentleman, faisait caracoler son cheval autour de la voiture, le grand-père, le montrant à miss Osborne, lui disait:
«Voyez un peu, je vous prie.»
Puis il se mettait à rire, et sa face devenait toute rouge de contentement, et il ne pouvait s'empêcher de passer la main par la portière pour applaudir aux évolutions du petit bonhomme. Là aussi, chaque jour, venait se promener son autre tante, mistress Frédérick Bullock, dans une voiture aux panneaux et aux harnais armoriés. Aux portières on pouvait apercevoir trois petits Bullock à la figure de papier mâché et presque ensevelis sous les plumes et les rubans, tandis qu'au fond de la voiture, leur mère lançait des regards de haine à leur jeune cousin, qui passait à cheval auprès d'eux le chapeau sur l'oreille, et aussi fier qu'un membre du parlement.
Bien qu'il eût à peine ses onze ans, maître George portait des bottes à revers ni plus ni moins qu'un homme véritable. Il avait des éperons dorés, un fouet à pomme d'or, une épingle de diamant sur sa cravate longue et des gants de chevreau de la meilleure fabrique. Sa mère lui avait fait cadeau de deux cravates, et lui avait ourlé et marqué de charmantes petites chemises; mais quand monsieur le fashionable vint revoir la pauvre veuve, elles étaient remplacées par du linge beaucoup plus fin et beaucoup plus beau. George portait des boutons en brillants à ses devants de chemise; et quant au modeste présent de sa mère, on s'en était débarrassé; miss Osborne les avait données, je crois, au petit garçon du cocher. Amélia s'efforça de se persuader qu'elle était bien aise de cette substitution, et, en fait, elle était heureuse et ravie de voir à son fils si bonne mine et si bonne tournure.
Elle possédait une petite silhouette de lui qu'elle avait payée un shilling; elle l'avait suspendue à son chevet à côté d'un autre portrait que nous connaissons déjà. Un jour, le petit bonhomme vint lui faire sa visite accoutumée faisant retentir du galop de son cheval toute la rue de Brompton, et attirant tout le monde aux fenêtres pour faire admirer sa bonne grâce et son brillant costume. Arrivé auprès de sa mère, il tira de sa poche un écrin de maroquin et le lui présenta avec une joie mêlée de fierté.
«C'est moi qui l'ai acheté de mon argent, chère maman, lui dit-il, parce que j'ai pensé que ça vous ferait plaisir.»
Amélia ouvrit l'écrin et poussa un petit cri de surprise et de bonheur. Puis elle prit l'enfant entre ses bras et le couvrit de mille baisers. C'était le portrait de son fils en miniature, charmant petit chef-d'œuvre qui dans la pensée de la veuve toutefois ne valait pas l'original. Le grand-père avait tenu à avoir le portrait de l'enfant de la main d'un artiste dont les tableaux exposés chez un marchand de peinture avaient attiré son attention. George qui avait toujours les poches remplies d'argent demanda au peintre combien il lui prendrait pour lui faire un second portrait, disant que c'était un cadeau qu'il voulait faire à sa mère et qu'il le payerait de son propre argent. Le peintre touché de cette bonne pensée lui fit la copie pour un prix très-modique. Le vieil Osborne en apprenant cette petite histoire fut transporté d'admiration pour son petit-fils et lui donna deux fois autant d'argent que lui avait coûté la miniature.
Mais l'admiration du grand-père pouvait-elle se comparer au ravissement qu'éprouvait Amélia? Cette preuve d'affection de la part de l'enfant la charmait au point qu'elle ne croyait pas que son fils eût son pareil pour la bonté et pour le cœur. Elle fut heureuse de cette marque d'affection pendant bien des semaines de suites. Elle s'endormit plus contente avec ce portrait sous son oreiller. De combien de baisers et de larmes ne le couvrait-elle pas chaque jour; combien de prières n'adressait-elle pas au ciel en le tenant dans ses mains. Il fallait de la part de ceux qu'elle aimait si peu de chose pour pénétrer son cœur de la plus vive reconnaissance! Jamais pareille joie ne lui était arrivée depuis sa séparation d'avec George.
Dans sa nouvelle condition maître George se conduisait en vrai gentleman. À dîner il offrait du vin à ses voisines avec un sérieux magnifique, et buvait son champagne avec un aplomb qui enthousiasmait son grand-père.
«Regardez-le, disait le vieillard, en poussant du coude son voisin, avez-vous jamais vu un gaillard de cette espèce; Dieu me pardonne, il ne lui manque plus qu'un lavabo et des rasoirs pour se raser les favoris; je suis sûr que monsieur ne demanderait pas mieux.»
Les amis de M. Osborne n'admiraient peut-être pas autant que lui les espiègleries du petit bonhomme. M. Coffin n'était pas bien aise de se voir toujours interrompu à l'endroit le plus pathétique de ses narrations par les saillies de maître George. Le colonel Fogey n'éprouvait aucun plaisir à le voir trébucher à moitié étourdi par les fumées du vin. Mistress Toffy ne lui savait aucun gré des coups de coude qu'il lui donnait pour lui faire répandre son verre de porto sur sa robe de satin jaune, et des éclats de rire que poussait ensuite le garnement à la vue des taches qu'il venait de faire. Elle en voulut surtout à George d'avoir rossé un jour son troisième petit garçon qui avait un an de plus que lui, et qu'elle avait amené un jour de congé à Russell-Square. M. Osborne fut au contraire très-fier de cette victoire, et il donna deux souverains à son petit-fils en lui en promettant autant pour l'encourager chaque fois qu'il rosserait plus grand et plus âgé que lui. Nous aurions peine à déterminer ce que le vieillard trouvait de si louable dans ces luttes à coups de poing, mais il lui semblait, sans toutefois qu'il se rendît compte de cette opinion, que les enfants acquièrent par là une certaine hardiesse, et que l'un des premiers principes de l'éducation est d'apprendre à imposer sa volonté aux autres. Tel est l'esprit dans lequel on a de tout temps, il est fâcheux de le dire, élevé la jeunesse anglaise.
Tout bouffi des éloges que lui avait valus sa victoire sur maître Toffy, George désira tout naturellement récolter de nouveaux lauriers. Un jour que dans une promenade des plus fréquentées, il étalait des habits à la dernière mode, un garçon boulanger se mit à le poursuivre de ses railleries et de ses sarcasmes. Notre jeune élégant se débarrasse aussitôt de son bel habit, le remet aux mains de son compagnon, maître Todd, fils du plus jeune associé de la maison Osborne, et rempli d'un noble courage, se dispose à rosser le jeune mitron. Mais, cette fois, les chances lui furent contraires; George fut rossé, et il rentra l'œil noir, la chemise déchirée et le nez tout en sang. Il raconta à son grand-père qu'il avait livré combat à un colosse, et fit trembler sa pauvre mère au récit détaillé et apocryphe de ce terrible engagement.
Le jeune Todd était l'ami intime, le grand admirateur de maître George. Tous deux avaient le même goût pour le théâtre et les tartelettes; pour les glissades des jardins de Regent's-Park lorsque le temps le permettait, ou pour aller au sortir du spectacle, où les accompagnait Rawson, le valet de pied de maître George, prendre des sorbets au café voisin.
Ils allaient à tous les théâtres de la capitale, savaient les noms de chacune des actrices, et en présence de leurs jeunes amis, donnaient sur leurs théâtres de carton la représentation des pièces qu'ils avaient vues. Quelquefois Rawson, qui avait l'âme généreuse, régalait ses jeunes maîtres de quelques douzaines d'huîtres après le théâtre, avec un petit verre de liqueur pour mieux faire dormir les enfants. Rawson, du reste, trouvait son compte à toutes ces complaisances, et en était largement récompensé par la générosité de son jeune maître.
Un des plus fameux tailleurs de la haute aristocratie avait la haute mission d'habiller maître George; M. Osborne pouvait bien se contenter des ravaudeurs de la Cité, comme il disait, mais ils étaient indignes de faire les vêtements de maître George; peu importait la dépense, tel était l'ordre donné au grand tailleur, et au bout de quelques jours, il envoyait à maître George une garde-robe des mieux montées en habits, vestes et culottes. Il s'y trouvait des vestes en casimir blanc pour les soirées, des vestes en velours pour les dîners, une robe de chambre en cachemire pour l'appartement. George paraissait tous les jours au dîner tiré à quatre épingles comme un vrai gentilhomme, suivant l'expression de son grand-père. Un domestique, attaché à sa personne, lui aidait à faire sa toilette, accourait à son coup de sonnette et lui apportait ses lettres sur un plateau d'argent.
Après le déjeuner, Georgy se prélassait dans le grand fauteuil de la salle à manger et y lisait le Morning-Post comme un homme de taille ordinaire.
«Comme il jure et sacre bien,» se disaient entre eux les domestiques émerveillés de sa précocité.
Ceux qui se souvenaient du capitaine son père disaient qu'il lui ressemblait trait pour trait. Son humeur vive, impérieuse et enjouée mettait en branle toute la maison.
La soin de l'éducation de George fut confié à un pédant du voisinage qui tenait une maison où la jeune noblesse était préparée aux universités, au parlement et aux professions libérales; dont le système excluait ces châtiments corporels qui dégradent la nature humaine et qui sont encore en usage dans les établissements de l'ancien régime, et dans laquelle, enfin, les jeunes gens étaient assurés de trouver les traditions de la société et toute la sollicitude que l'on peut rencontrer dans la famille. Telle était la méthode que le révérend Lawrence Veal de Bloomsbury, chapelain particulier du comte de Bareacres, appliquait, de concert avec sa femme, aux élèves qu'on lui confiait.
À force de réclames et de démarches, le chapelain particulier et sa femme parvenaient à réunir chez eux un ou deux écoliers; le prix de la pension était fort élevé et l'on supposait qu'il était en rapport avec la manière dont en traitait les élèves. Il s'y trouvait un jeune Indien au teint cuivré, à la tête laineuse, à la mise recherchée que personne ne venait jamais voir. Nous pourrions citer encore un garçon de vingt-trois ans, vrai lourdaud, dont l'éducation avait été fort négligée, et auquel M. et mistress Veal cherchaient à faire faire son entrée dans la haute société; item, les deux fils du colonel Rangles, au service de la compagnie des Indes. Ces quatre pensionnaires formaient les convives habituels de la table de M. Veal lorsque Georgy entra dans la maison.
Georgy venait seulement passer la journée dans cette pension. Le matin, il arrivait sous l'escorte de son ami M. Rawson, et lorsqu'il faisait beau dans l'après-midi, on lui amenait son cheval et il allait se promener, accompagné de son groom. Dans cette pension, on attribuait au grand-père de George une fortune fabuleuse, et le révérend M. Veal saisissait toutes les occasions d'y faire allusion, disant à Georgy qu'il était destiné à occuper dans le monde une haute position; que par son application et sa docilité il devait se préparer aux graves devoirs qui allaient peser sur lui dans un âge plus avancé; que l'obéissance dans un jeune homme était la meilleure préparation à l'exercice du commandement dans la virilité, et qu'en conséquence il suppliait Georgy de ne plus apporter de pain d'épice à la pension, ce qui ne pouvait que ruiner l'estomac de MM. Rangles, qui trouvaient une nourriture abondante à la table de mistress Veal.
Au point de vue scolaire, l'Égide de Pallas (c'était le nom que M. Veal donnait à son institution), présentait un heureux mélange de variété et de profondeur. On y traitait dans leur vaste ensemble de toutes les sciences connues. M. Veal avait un planétaire, une machine électrique, un tour, un théâtre dans la buanderie, un cabinet de chimie, une bibliothèque composée des meilleurs auteurs anciens et modernes dans les diverses langues. Il conduisait ses jeunes gens au British-Museum et dissertait devant eux sur les antiquités et les pièces d'histoire naturelle qui s'y trouvaient rassemblées, si bien que les auditeurs se pressaient autour de lui, à ce qu'il disait, et que tout Bloomsbury l'admirait et le prônait comme un puits de science.
En parlant, ce qui lui arrivait assez souvent, il affectait une très-grande recherche dans ses phrases, et demandait au dictionnaire les mots les plus pompeux et les plus recherchés; il avait pour maxime, qu'il n'en coûte pas plus d'employer une épithète étoffée, magnifique et ronflante, que d'en prendre une dont se servirait le premier venu.
Ainsi, par exemple, il disait à George, quand celui-ci arrivait en classe:
«J'ai remarqué, en rentrant dans mon domicile, au retour d'une séance où j'ai eu à appliquer les facultés intuitives de mon intelligence à une exégèse scientifique chez mon excellent ami le docteur Rocaille, archéologue par essence, messieurs, archéologue par essence, j'ai remarqué, dis-je, que les fenêtres de la demeure de votre respectable aïeul resplendissaient d'une clarté qui révèle la solennité d'un jour de fête. Puis-je, sans m'écarter de la vérité, conclure de ces symptômes que M. Osborne a réuni, la nuit dernière, sous ses somptueux lambris, la fine fleur des esprits précellents de notre époque?»
Le petit Georgy, plein de malice et d'espièglerie, et qui savait à merveille contrefaire M. Veal, répondait que M. Veal avait une puissance de pénétration avec les lumières de laquelle il était impossible de s'écarter de la voie de la vérité.
«Eh bien! les commençaux qui ont eu l'honneur de rompre le pain de l'hospitalité à la table de M. Osborne, n'ont eu lieu, j'en suis sûr, qu'à s'applaudir de la succulence des mets. J'ai le droit de m'exprimer ainsi, moi qui, pour ma part, ai été comblé d'une semblable faveur. Au fait, monsieur Osborne, vous arrivez un peu tard ce matin, et vous vous êtes plus d'une fois exposé aux mêmes reproches. Je disais donc, messieurs, que M. Osborne ne m'a pas jugé indigne de m'inviter à m'asseoir à ses somptueux banquets, et bien que j'aie eu pour amphytrions les plus nobles et les plus grands personnages de la terre, et je pourrais dans le nombre vous citer mon ami et mon patron, le très-honorable George, comte de Bareacres, je dois vous déclarer en conscience que la table du marchand anglais offrait à l'œil un spectacle aussi resplendissant que celle d'un noble lord, et que son accueil n'était ni moins magnifique ni moins hospitalier. M. Bluck, voulez-vous reprendre le passage d'Eutrope que nous élucidions lorsque nous avons été interrompus par l'arrivée de maître Osborne.»
Voilà le grand homme auquel on avait confié l'éducation de notre ami George. Amélia ne comprenait rien à ses belles phrases, mais elle n'en tenait pas moins M. Veal pour un prodige de science. La pauvre veuve s'était empressée de se faire une amie de mistress Veal. C'était un bonheur pour elle de se trouver dans la maison à l'arrivée de Georgy, c'était un bonheur pour elle d'être invitée aux conversazioni de mistress Veal, qui avaient lieu une fois par mois, comme en avertissaient des billets roses en tête desquels on lisait ΑΘΗΝΗ, et où le professeur invitait ses élèves et leurs amis à venir prendre leur part d'un thé fort clair et d'une conversation non moins scientifique. La pauvre petite Amélia ne manquait pas une seule de ces réunions et s'y trouvait fort heureuse, puisqu'elles lui procuraient la satisfaction de voir George de plus près. N'importe par quel temps, elle se rendait de Brompton à ces soirées, et en embrassant mistress Veal, elle avait presque les larmes aux yeux de reconnaissance pour les délicieux moments qu'elle lui faisait ainsi passer. Puis, lorsque tout le monde se séparait, que George s'en allait avec son escorte obligée, M. Rawson, la pauvre mistress Osborne mettait ses socques et son châle et regagnait seule sa demeure.
Sous la direction d'un homme qui possédait ainsi la clef de toutes les sciences, l'instruction de George devait prendre un développement vaste et rapide, et ses progrès étaient remarquables, à en juger du moins par les bulletins de la semaine régulièrement adressés à M. Osborne. On y lisait une vingtaine de dénominations appliquées à chacune des branches les plus essentielles de l'enseignement, et le professeur notait en regard les progrès de George dans chacune de ces sciences. En grec, George était marqué ἄριστος; en latin, optimus; en français, très-bien; il en était de même pour le reste. À la fin de l'année, il avait des prix dans toutes les facultés, ainsi que M. Swartz, le jeune créole à la tête laineuse, et beau-frère de l'honorable Mac-Mull, que M. Bluck, à l'esprit inculte et stérile, qu'un certain cancre appelé M. Todd, dont nous avons déjà eu à citer le nom. Chacun de ces messieurs recevait de petits livres dorés et cartonnés qui portaient le mot sacramentel ΑΘΗΝΗ, et en outre, une épigraphe latine de la composition du professeur.
La famille Todd était en quelque sorte vassale de la maison Osborne. De Todd, d'abord son commis, le vieil Osborne avait fait son jeune associé. M. Osborne était le parrain du jeune Todd, qui plus tard, prit le nom de M. Osborne Todd, et devint un des lions à la mode. Miss Osborne avait tenu miss Maria Todd sur les fonts baptismaux, et donnait tous les ans, comme marque d'affection pour son petit protégé, des livres de prières, des brochures, de la poésie d'église qui pouvait passer pour de la poésie de cuisine, et autres cadeaux non moins précieux. De temps à autre, miss Osborne menait promener les Todds dans sa voiture. Lorsqu'ils étaient malades, son valet de pied leur portait de Russel-Square des gelées et des petites douceurs. Mistress Todd déployait un très-joli talent à faire des découpures en papier pour servir de manches aux gigots, pour tailler, dans des navets ou des carottes, des fleurs, rosaces et autres objets d'un effet non moins pittoresque. Tous ces dons naturels, elle les mettait à la disposition de miss Osborne les jours de grands dîners, sans qu'il lui soit jamais venu à l'esprit de demander place au festin. Si un convive manquait au dernier moment, Todd remplissait les fonctions de bouche-trou.
Le soir, mistress Todd et sa Maria revenaient dans leurs plus beaux atours, et attendaient dans le salon que miss Osborne y fît sa rentrée à la tête de sa légion féminine. Aussitôt commençait un feu roulant de duos jusqu'au retour des messieurs. Pauvre Maria Todd! pauvre jeune fille! quelle peine, quel travail lui avaient coûté ces duos et ces sonates avant de les soumettre à l'épreuve de la publicité!
Il semblait que Georgy dût faire peser tout le poids de sa volonté sur quiconque l'approchait, qu'amis, parents, domestiques dussent tous plier le genou devant le petit tyran. L'enfant, du reste, s'accommodait très-bien de ce rôle, ni plus ni moins que beaucoup de monde. George aimait à commander, et peut-être, dans cette disposition, y avait-il chez lui quelque chose d'héréditaire.
À Russell-Square, tout le monde était le très-humble serviteur de M. Osborne, et M. Osborne était le très-humble serviteur de Georgy. Ses manières dégagées, son ton de suffisance à traiter les livres de science et les matières d'enseignement, sa ressemblance avec son père, mort à Bruxelles avant la réconciliation, tout cela inspirait au vieillard une certaine terreur et assurait la puissance et la domination de son petit-fils. À certains gestes, à certaines inflexions de voix, le vieillard tressaillait malgré lui et s'imaginait avoir devant les yeux le père de George. À force d'indulgence pour le fils, il s'efforçait de faire oublier sa dureté pour le père. On était tout surpris de le voir se plier avec tant de facilité aux moindres désirs de l'enfant. Il bougonnait et jurait suivant son habitude contre miss Osborne, mais il accueillait toujours par un sourire le petit George, alors même qu'il arrivait trop tard pour le déjeuner.
La tante de George, mistress Osborne, flétrie par cette existence d'ennuis et de rebuffades, était passée à l'état malheureux de vieille fille. Pour un garçon un peu mutin, il n'était pas bien difficile d'en avoir raison. Si George avait envie d'obtenir d'elle quelque chose, de lui arracher un pot de confiture celé dans ses armoires, un pain de couleur tout sec et tout gercé de la boîte qu'elle s'efforçait de conserver dans la même fraîcheur que dans le temps où elle était l'élève de M. Smee, Georgy n'était pas long à se procurer l'objet de ses désirs, et une fois qu'il en était le maître, il ne songeait plus à sa tante.