Jeanne, écoutez-moi encore. Vous vous êtes fait jusqu'ici bien venir de ma gouvernante, qui, comme toutes les vieilles gens, est assez morose de son naturel. Ménagez-la. J'ai cru devoir la ménager moi-même et souffrir ses impatiences. Je vous dirai, Jeanne: Respectez-la. Et, en parlant ainsi, je n'oublie pas qu'elle est ma servante et la vôtre: elle ne l'oubliera pas davantage. Mais vous devez respecter en elle son grand âge et son grand cœur. C'est une humble créature qui a longtemps duré dans le bien; elle s'y est endurcie. Souffrez la roideur de cette âme droite. Sachez commander; elle saura obéir. Allez, ma fille; arrangez votre chambre de la façon qui vous semblera le plus convenable pour votre travail et votre repos.

Et cette invocation si belle:

D'où vous êtes aujourd'hui, Clémentine, dis-je en moi-même, regardez ce cœur maintenant refroidi par l'âge, mais dont le sang bouillonna jadis pour vous, et dites s'il ne se ranime pas à la pensée d'aimer ce qui reste de vous sur la terre. Tout passe puisque vous avez passé; mais la vie est immortelle: c'est elle qu'il faut aimer dans ses figures sans cesse renouvelées. Le reste est jeu d'enfant, et je suis avec tous mes livres comme un petit enfant qui agite des osselets. Le but de la vie, c'est vous, Clémentine, qui me l'avez révélé.

Est-ce ma faute enfin si je ne puis lire les dernières pages du Crime de Sylvestre Bonnard sans un grand désir de pleurer?

...Pauvre Jeanne, pauvre mère!

Je suis trop vieux pour rester bien sensible; mais, en vérité, c'est un mystère douloureux que la mort d'un enfant.

Aujourd'hui le père et la mère sont revenus pour six semaines sous le toit du vieillard... Jeanne monte lentement l'escalier, m'embrasse et murmure à mon oreille quelques mots que je devine plutôt que je ne les entends. Et je lui réponds:—Dieu vous bénisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre postérité la plus reculée! Et nunc dimittis servum tuum, Domine.

Partout cette tendresse et cette ironie s'accompagnent, car elles ont les mêmes origines; elles sont l'une et l'autre d'une telle sorte qu'elles ne supposent pas seulement une disposition naturelle de l'esprit et du cœur, mais une science étendue, l'habitude de la méditation, de longues rêveries sur l'homme et sur le monde et la connaissance des philosophies qui ont tenté d'expliquer ce double mystère.

Ce fonds sérieux d'idées générales n'est jamais absent: souvent, à l'improviste, à propos de quelque observation particulière, il apparaît comme dans un éclair, et l'on voit tout à coup, derrière le souvenir ou l'impression notée en passant, s'ouvrir, par la vertu de quelques mots, des lointains qui troublent et qui font songer.

En voici un exemple que je choisis pour sa clarté. Un autre dirait, je suppose, en parlant du jardin où son enfance s'est écoulée: «C'est dans ce jardin que j'ai joué tout enfant.» M. Anatole France écrit:

«C'est dans ce jardin que j'appris, en jouant, à connaître quelques parcelles de ce vieil univers

Voici un jeune couple qui revient de la promenade:

Les voici qui reviennent de la forêt en se donnant le bras. Jeanne est serrée dans son châle noir et Henri porte un crêpe à son chapeau de paille; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et ils se sourient doucement l'un à l'autre, ils sourient à la terre qui les porte, à l'air qui les baigne, à la lumière que chacun d'eux voit briller dans les yeux de l'autre. Je leur fais signe de ma fenêtre avec mon mouchoir, et ils sourient à ma vieillesse.

Sentez-vous comme chaque petit tableau s'agrandit et comme l'univers vient s'y mêler tout entier?

Étoiles qui avez lui sur la tête légère ou pesante de tous mes ancêtres oubliés, c'est à votre clarté que je sens s'éveiller en moi un regret douloureux. Je voudrais un fils qui vous voie encore quand je ne serai plus.

Est-il possible de faire tenir plus de contemplation dans un regret, et plus de pensée dans un simple regard aux étoiles?

Mais cette science, qui est à la fois ironie et tendresse et qui agrandit tous les sentiments et toutes les impressions, est la science d'un vieux savant, d'un membre de l'Institut. De là, en maintes occasions, des effets d'un comique délicat et savoureux par le contraste inattendu que font avec certaines idées et certains objets la gravité, la prud'homie, l'exactitude scientifique et, d'autres fois, la beauté antique du langage de M. Sylvestre Bonnard. Ainsi quand le bonhomme est subitement tiré de ses réflexions par M. Paul de Gabry:

J'ai lieu de craindre que ma physionomie n'ait trahi ma distraction incongrue par une certaine expression de stupidité qu'elle revêt dans la plupart des transactions sociales.

Et que dites-vous de cette constatation motivée de la beauté d'une femme:

Son visage et ses formes étaient d'une femme adulte. L'ampleur de son corsage et la rondeur de sa taille ne laissaient aucun doute à cet égard, même à un vieux savant comme moi. J'ajouterai, sans crainte de me tromper, qu'elle était fort belle et de mine fière, car mes études iconographiques m'ont habitué de longue date à reconnaître la pureté d'un type et le caractère d'une physionomie.

Je pourrais apporter de nombreux exemples de ce genre de comique. Ce sang-froid, cette bonhomie, cette dignité lente du vieil archéologue enregistrant des observations divertissantes ressemble un peu à l'humour de Sterne ou de Dickens (joignez que M. Anatole France sait peindre, lui aussi, à la façon de Dickens ou de M. Alph. Daudet); mais en même temps l'humour de M. Bonnard s'exprime dans la langue la plus pure, la mieux rythmée, la plus harmonieuse, dans une langue toute nourrie de grâce et de beauté grecques. Lisez, relisez et goûtez longuement, je vous prie, cette exquise harangue d'un vieux savant à un vieux chat:

Hamilcar, lui dis-je en allongeant les jambes, Hamilcar, prince somnolent de la cité des livres, gardien nocturne! Pareil au chat divin qui combattit les impies dans Héliopolis pendant la nuit du grand combat, tu défends contre de vils rongeurs les livres que le vieux savant acquit au prix d'un modique pécule et d'un zèle infatigable. Dans cette bibliothèque que protègent tes vertus militaires, Hamilcar, dors avec la mollesse d'une sultane. Car tu réunis en ta personne l'aspect formidable d'un guerrier tartare à la grâce appesantie d'une femme d'Orient. Héroïque et voluptueux Hamilcar, dors en attendant l'heure où les souris danseront, au clair de la lune, devant les Acta sanctorum des doctes Bollandistes.

IV

Si insinuante que soit quelquefois la mélancolie du journal intime de M. Sylvestre Bonnard, ne vous y laissez pas prendre; et si vous vous attendrissez trop fort, dites-vous que cela n'est pas arrivé. Car Clémentine n'est pas morte, M. Bonnard s'est marié, et il a écrit le Livre de mon ami.

Ce livre plaira aux mères, car il parle des enfants. Il charmera les femmes, car il est délicat et pur. Il ravira les poètes, car il est plein de la poésie la plus naturelle et la plus fine à la fois. Il contentera les philosophes, car on y sent à chaque instant, ai-je besoin de le dire? l'habitude des méditations sérieuses. Il aura l'estime des psychologues, car ils y trouveront la description la plus déliée des mouvements d'une âme enfantine. Il satisfera les vieux humanistes, car il respire l'amour des bonnes lettres. Il séduira les âmes tendres, car il est plein de tendresse. Et il trouvera grâce devant les désabusés, car l'ironie n'en est point absente et il révèle plus de résignation que d'optimisme.

Quoi! tout cela dans des impressions d'enfance?—C'est ainsi, et il n'y a rien là de surprenant, que le talent de l'écrivain, car il n'est pas de meilleur sujet pour un observateur qui est un poète, ni pour un poète qui est un philosophe, ni pour un philosophe qui est un père.

Un petit enfant, c'est d'abord, quand il est joli ou seulement quand il n'est pas laid, la créature du monde la plus agréable à voir, la plus gracieuse par ses mouvements et toute sa démarche, la plus noble par son ignorance du mal, son impuissance à être méchant ou vil et à démériter. Un petit enfant, c'est aussi la créature la plus aimée d'autres êtres, dont il est la raison de vivre, pour qui il est la suprême affection, la plus chère espérance, souvent l'unique intérêt. Et surtout un petit enfant, c'est pour un philosophe comme Sylvestre Bonnard, le sujet d'observation le plus attachant. C'est un homme tout neuf, non déformé, parfaitement original; c'est l'être qui reçoit des choses et du monde entier les impressions les plus directes et les plus vives, pour qui tout est étonnement et féerie; qui, cherchant à comprendre le monde, imagine des explications incomplètes qui en respectent le mystère et sont par là éminemment poétiques. Plus tard, l'homme moyen accepte des explications qu'il croit définitives; il perd le don de s'étonner, de s'émerveiller, de sentir le mystère des choses. Ceux qui conservent ce don sont le très petit nombre, et ce sont eux les poètes, et ce sont eux les vrais philosophes. Tout enfant est poète naturellement. L'âme d'un petit enfant bien doué est plus proche de celle d'Homère que l'âme de tel bourgeois ou de tel académicien médiocre.

Et d'un autre côté le petit enfant, quoique supérieur à l'homme, est déjà un homme. Il en éprouve déjà les passions: vanité, amour-propre, jalousie,—amour aussi,—désir de gloire, aspiration à la beauté. Ses bons mouvements, étant spontanés, ont chez lui une grâce divine. Et quant à ceux qui dérivent de l'égoïsme, étant inoffensifs et n'étant point prémédités, ils sont divertissants à voir. Ils n'apparaissent que comme des démonstrations piquantes de l'instinct de conservation et de conquête, comme les premiers et innocents engagements de la lutte nécessaire pour la vie.

M. Anatole France a rendu après d'autres, après Victor Hugo, après Mme Alphonse Daudet, quelques-uns de ces aspects de l'enfance, cet éveil progressif à la vie de la pensée et à la vie des passions,—mais à sa façon, dans un esprit plus philosophique et par une analyse plus pénétrante. Ce qu'il raconte d'ailleurs, ce sont les impressions d'un petit enfant très particulièrement doué, d'un enfant qui sera un artiste, un contemplateur, un rêveur, et qui prendra surtout le monde comme un spectacle pour les yeux et comme un problème pour la pensée, non comme un champ de bataille ou comme un magasin de provisions où il s'agit avant tout de se faire sa part. Et le caractère de cet enfant se marque plus clairement par le voisinage d'un autre enfant doué de qualités différentes, mieux armé pour la lutte et pour l'action: le petit Fontanet, «ingénieux comme Ulysse», si malin, si déluré, si débrouillard, qui deviendra «avocat, conseiller général, administrateur de diverses compagnies, député».

Faut-il rappeler quelques traits de ces histoires enfantines? L'embarras est grand: ce que je citerai me laissera le remords de paraître négliger ce que je ne cite point:

Tout dans l'immortelle nature
Est miracle aux petits enfants.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ils font de frissons en frissons
La découverte de la vie.

J'étais heureux. Mille choses, à la fois familières et mystérieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui n'étaient rien en elles-mêmes, mais qui faisaient partie de ma vie. Elle était toute petite, ma vie; mais c'était une vie, c'est-à-dire le centre des choses, le milieu du monde. Ne souriez pas à ce que je dis là, ou n'y souriez que par amitié et songez-y: quiconque vit, fût-il un petit chien, est au milieu des choses.

Le papier du petit salon où joue Pierre Nozière est semé de roses en boutons, petites, modestes, toutes pareilles, toutes jolies:

Un jour, dans le petit salon, laissant sa broderie, ma mère me souleva dans ses bras; puis, me montrant une des fleurs du papier, elle me dit:

—Je te donne cette rose.

Et, pour la reconnaître, elle la marqua d'une croix avec son poinçon à broder.

Jamais présent ne me rendit plus heureux.

Je vous recommande aussi, comme des merveilles de psychologie enfantine, le chapitre d'Alphonse et de la grappe de raisin, et celui où Pierre, voulant se faire ermite et se dépouiller des biens de ce monde, jette ses jouets par la fenêtre:

—Cet enfant est stupide! s'écria mon père en fermant la fenêtre.

J'éprouvai de la colère et de la honte à m'entendre juger ainsi. Mais je considérai que mon père, n'étant pas saint comme moi, ne partagerait pas avec moi la gloire des bienheureux, et cette pensée me fut une grande consolation.

Un des mérites les plus originaux du livre, c'est que l'enfant qui en est le héros est bien «au milieu du monde». Les personnages qui traversent les chapitres, l'abbé Jubal, le père Le Beau, Mlle Lefort, sont bien vus par un petit enfant. Les histoires de grandes personnes, incomprises, incomplètement vues, comme des séries de scènes singulières qui ne se relient point entre elles, prennent des airs et des proportions de rêves. Voyez ce que devient dans un cerveau d'enfant l'histoire de la dame en blanc dont le mari voyage et qui est aimée d'un autre monsieur. Voyez surtout comment tourne au fantastique l'histoire de la jolie marraine, de Marcelle aux yeux d'or, la pauvre créature d'amour et de folie: apparition d'une fée très bonne, très capricieuse et très malheureuse. Et quelle douceur dans la pitié de l'homme s'épanchant, plus tard, sur la vision de l'enfant!

Pauvre âme en peine, pauvre âme errante sur l'antique Océan qui berça les premières amours de la terre, cher fantôme, ô ma marraine et ma fée, sois bénie par le plus fidèle de tes amoureux, par le seul peut-être qui se souvienne encore de toi! Sois bénie pour le don que tu mis sur mon berceau en t'y penchant seulement; sois bénie pour m'avoir révélé, quand je naissais à peine à la pensée, les tourments délicieux que la beauté donne aux âmes avides de la comprendre; sois bénie par celui qui fut l'enfant que tu soulevas de terre pour chercher la couleur de ses yeux! Il fut, cet enfant, le plus heureux et, j'ose le dire, le meilleur de tes amis. C'est à lui que tu donnas le plus, ô généreuse femme! car tu lui ouvris, avec tes deux bras, le monde infini des rêves...

Hélas! c'est peut-être là la suprême sagesse: voir le monde et s'en émerveiller comme les tout petits, mais ne revenir à cet émerveillement qu'après avoir passé par toutes les sagesses et les philosophies; concevoir le monde comme un tissu de phénomènes inexplicables, à la façon des enfants, mais par de longs détours et pour des raisons que les enfants ne connaissent pas.

Ainsi fait M. Anatole France. Sa contemplation est pleine de ressouvenirs. Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se reflète à travers une couche plus riche de science, de littérature, d'impressions et de méditations antérieures. M. Hugues Le Roux le disait dans une élégante Chinoiserie: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées, les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt aux voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France, les choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on fait dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France sont, avant tout, les contes d'un grand lettré, d'un mandarin excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité propre; et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et tendre épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit extrême et très pur de la seule tradition grecque et latine.

Je m'aperçois en finissant que je n'ai pas dit du tout ce que j'avais dessein de dire. Les livres de M. Anatole France sont de ceux que je voudrais le plus avoir faits. Je crois les comprendre et les sentir entièrement; mais je les aime tant que je n'ai pu les analyser sans un peu de trouble.


LE PÈRE MONSABRÉ

On fait de temps en temps la découverte de Notre-Dame. Il y a, j'en suis sûr, quantité de Parisiens qui ne passent pas une fois l'an devant la merveilleuse basilique. La vie est ailleurs. Notre-Dame, énorme et mystérieuse, dort son sommeil de pierre et de longs souvenirs, dans son îlot, loin du Paris agité et grouillant. Le clergé même a presque abandonné la vieille église trop grande, où tiendraient trois ou quatre églises modernes. À peine y murmure-t-on quelque messe dans un recoin perdu. La forêt de piliers et d'arcades où nichèrent Quasimodo, ce hibou, et la Esmeralda, cette mésange, la grande maison de Dieu et du peuple où priaient les foules ingénues et violentes, où se déroulaient la fête des Rois et la fête des Fous, appartient au silence, à la solitude, au passé. Ce n'est plus qu'un monument historique, un témoin des siècles. Celui qui, étant entré là le matin, s'en va le soir à l'Éden-Théâtre après avoir flâné sur les boulevards a pu, s'il sait voir, apprendre des choses qui ne sont pas dans les manuels.

I

Des hommes crient à l'entrée de l'église: «Demandez la dernière conférence du Père Monsabré in extenso!» Ils prononcent: in extanso. Près de la porte, des photographies du prédicateur sont exposées, comme aux vitrines du Gil Blas les portraits des actrices, «des mouquettes» et de M. le comte Irison d'Hérisson.

On entre et tout de suite on se sent enveloppé de mystère, de paix, de demi-ténèbres très douces éclairées par les pierres précieuses des vitraux, d'où semble rayonner une lumière qui leur est propre. Les colonnes jaillissent tout droit comme des arbres de sept cents ans (la vieille comparaison est inévitable), et par les arcades de la grande nef on voit les doubles rangs de piliers des nefs latérales pêle-mêle, avec des percées et des allées tournantes comme dans une forêt. Le maître-autel semble loin, très loin, et les verreries du fond sont comme une aurore fantastique entrevue au bout d'une haute futaie.

Notre-Dame!
Que c'est beau
[27]!

Et pourtant, bien que ce soit immense, audacieux, et que les détails y soient d'un caprice abondant, cela ne paraît pas, après tout, si hardi, si touffu, si fou que la cathédrale de Rouen, par exemple, ou celle de Chartres. Les piliers sont presque des colonnes doriques; les ogives sont presque des pleins cintres. Il y a là de la mesure, du goût: cette énormité a quand même quelque chose de parisien, un je ne sais quoi, mais sensible.

On paye quinze centimes pour entrer dans la grande nef. Des sectateurs intransigeants de l'Évangile, qui d'ailleurs ne l'ont jamais lu et qui ne hantent pas les églises, auraient une belle occasion de s'écrier ici: «Ô sainte égalité des hommes devant Dieu! Il faut payer, il faut être riche pour entendre la parole de Celui qui aimait les pauvres! Il y a des places réservées aux capitalistes dans les temples du Dieu de Bethléem! On vend ton verbe, ô Christ! et tes prêtres trafiquent de toi»—Hélas! outre que ces trois sous vont assurément à des œuvres avouables, les conférences de Notre-Dame ne sont point faites pour les pauvres gens. Ils n'y viennent pas, ou, s'ils y viennent d'aventure, comme ce sont évidemment des simples et des résignés, ils ne s'irritent point d'être exclus des chaises réservées; ils acceptent avec la douceur de l'habitude les plus mauvaises places à l'église comme dans la vie: cela leur semble naturel. Et si les belles phrases savantes et cadencées n'arrivent à leurs oreilles que par lambeaux confus, ils comprennent juste autant que s'ils entendaient.

La nef centrale, où sont admis seulement les hommes est déjà à moitié pleine au moment où j'arrive. Les femmes sont rejetées dans les bas côtés ou perchées dans les galeries à jour qui longent la grande nef. Elles sont en assez petit nombre et j'en vois peu d'élégantes. Cette vieille cathédrale démesurée n'attire point les femmes. Elles ont des églises plus petites, chauffées, confortables, qui sont d'aujourd'hui et qui sont à elles: Notre-Dame est d'autrefois et est à tout le monde. Ce vaisseau est si vaste, si haut, si solennel, que les froufrous, les chuchotements, les petites mines s'y sentiraient mal à l'aise. Tout ce minuscule y serait ridicule, presque sacrilège. Une Parisienne, habillée comme elles le sont à présent, y ferait l'effet d'un contresens, d'une petite tache fort jolie, mais absurde.

Quant aux hommes qui sont là, quels sont-ils? Il ne me paraît pas que l'auditoire soit aussi brillant, à beaucoup près, qu'au temps de Lacordaire ou même du Père Hyacinthe, alors qu'un grand nombre de ceux qui comptent dans la littérature ou dans la politique se pressaient, comme on dit, autour de la chaire. Je remarque d'abord que la plupart des auditeurs sont des croyants: ils prient, ils suivent la messe qu'on dit avant le sermon. Je vois beaucoup de vieux messieurs et de jeunes gens à tête de séminariste. J'ai à côté de moi un mince adolescent, de mise soignée, pâle, l'œil bleu et profond, la bouche enfantine, évidemment très pieux, très candide et très pur (peut-être votre Hubert Liauran avant la chute, mon cher Paul Bourget!). Il remue les lèvres, dit son chapelet, baise la petite croix de temps en temps.—Un peu plus loin, un petit frère de la Doctrine chrétienne, figure naïve, de bonnes grosses joues, crâne pointu avec le rouleau de cheveux sur la nuque: on voit de ces silhouettes dans les Contes drolatiques illustrés par Gustave Doré.—Plus loin encore, un homme sans âge, barbe à tous crins, front haut, serré aux tempes, des yeux brillants, l'air farouche, un de ces masques durs de fanatiques comme on en rencontre aussi dans les réunions anarchistes: avec d'autres pensées, le cerveau est certainement le même.—Mais le peuple, où est-il? Je n'ai pas aperçu un homme en blouse ou en bourgeron dans cette église où jadis le peuple était chez lui, où il venait oublier sa dure vie, s'enchanter d'une vision de paradis, de belles processions étincelantes de chasubles et de bannières et enveloppées d'encens comme une aurore de pourpre dans une brume d'or.

Tout à coup un chant s'élève du fond de la basilique, d'une chapelle qu'on ne voit pas, un chant d'enfant de chœur, à la fois grêle et velouté et comme ouaté par la distance. On dirait la plainte d'un oiseau chantant tout seul à l'extrémité d'une forêt magique. Cette voix psalmodie la belle prière: «Attende, Domine, et miserere, quia peccavimus tibi. Écoutez, Seigneur, et ayez pitié, car nous avons péché contre vous.» Des voix d'hommes reprennent le verset en chœur. L'adolescent extatique à la figure de jeune archange se met à chanter, et je constate avec une surprise désagréable que ce Chérubin de cercle catholique, qui serait un si friand régal pour quelque perverse marraine de trente-cinq ans, a une voix de basse profonde.

Malgré tout, cette lamentation lointaine qui recommence, cette lumière tamisée venant on ne sait d'où, cette ombre douce et solennelle, cela berce et caresse l'âme à la faire pleurer. C'est bien là qu'on oublie. Femmes du peuple qui peinez tant, voulez-vous oublier la mansarde où il fait froid et où l'on n'a pas toujours du pain, le loyer qui n'est pas payé, le mari qui vous bat quand il est ivre, les enfants morts ou mal portants, toute la douleur de vivre? Et vous, filles et femmes tentées par la misère ou par la folie obscure de votre corps, et vous, mendiants, infirmes et meurt-de-faim, toute la cohue invoquée par Jean Richepin dans la Ballade des Gueux,—venez, venez ici! Une fois les lourds battants feutrés retombés derrière vous, tout est fini, rien de tout cela n'existe plus: vous entrez dans un monde nouveau, dans un lieu de mystère où vous pouvez croire que la vie est un vague et mauvais rêve allégé par des trêves bienfaisantes qui font pressentir le réveil ailleurs; et vous sortirez avec une douceur dans l'âme et une résignation un peu moins inutile que la révolte. «Venez, vous qui peinez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai.»

Mais, au lieu de gueux et de claque-patins, des messieurs, qui ont toutes sortes de raisons pour se consoler de vivre, viennent occuper les places d'abonnés, les stalles de velours en face de la chaire. Ce sont des «hommes du monde», cela se voit à leur mise et à leur façon de se saluer, de sourire, de se serrer la main. Plusieurs sont assurément des membres de la Société de Saint-Vincent de Paul et beaucoup sont d'anciens magistrats: cela se sent. Puis, devant ces apôtres bien élevés des cercles catholiques, une trentaine de prêtres viennent s'asseoir sur des chaises qui les attendent. Enfin, le cardinal, entouré de hauts dignitaires ecclésiastiques et d'un évêque ou deux, prend place sur un siège élevé. Il est très vieux, très pâle, très blanc, avec de grands traits austères: un archevêque de vitrail.

II

L'orateur paraît: larges mâchoires, menton carré, grande bouche, une tête de paysan robuste et qui a sa beauté. Le Figaro, dernièrement, faisait de lui un marquis. Je n'ai pas d'idées préconçues sur le physique habituel des marquis, et il se pourrait que le Père Monsabré en fût un. Mais, informations prises, il est né à Blois, de simples honnêtes gens, ce qui est déjà bien beau. Son père était boulanger, comme celui du général Drouot et de M. Coquelin. Avant d'entrer chez les dominicains, l'abbé Monsabré fut vicaire à Mer (Loir-et-Cher), où son frère était curé, On m'assure que le conférencier de Notre-Dame est le plus brave homme du monde et qu'il est très gai, d'une gaieté facile, joviale, bruyante, presque gamine.

Quelqu'un me dit: «Cette gaieté des moines échappés dans les jardins des couvents entre deux exercices religieux est quelque chose de très particulier. Notre gaieté à nous grimace presque toujours et n'est presque jamais inoffensive. Mais cette allégresse monastique ressemble à la gaieté des enfants, exprime la légèreté d'âme et la sécurité complète. Ces hommes sont affranchis par leur genre de vie de tout souci matériel et ont d'ailleurs toutes les certitudes: dès lors comment seraient-ils tristes? Ils ont l'enfance du cœur qui permet de s'amuser à des riens.—Quelquefois aussi (et alors elle est moins aimable et sonne un peu faux aux oreilles des profanes), cette gaieté laisse entrevoir une arrière-pensée d'édification; elle paraît commandée et voulue; elle s'étale comme un argument en faveur de la foi, comme un défi à la tristesse ou aux rires mauvais des pécheurs. Il n'en est pas moins vrai qu'en ces temps moroses les derniers refuges de la gaieté innocente, ce sont les salles d'asile, les écoles primaires et les couvents. La belle humeur des religieux et, en général, des hommes d'Église n'est point une invention des conteurs du moyen âge. Dans les séminaires grands et petits, il est instamment recommandé aux élèves de jouer et d'être gais: cela détourne de mal faire, de penser à mal et même de penser. Cela est donc d'une sagesse, éminente.» Je ne garantis pas l'exactitude de cet aperçu: en tout cas, il ne serait vrai que des moines gais.

La tête de l'orateur se détache, à demi encadrée par le capuchon noir, pendant que les bras étendus déploient les manches de la robe, larges et blanches.

Ce costume est bien celui qui convient aux dominicains: il est immaculé avec quelque chose d'un peu théâtral. L'ordre des Frères prêcheurs est, je crois, à l'heure qu'il est, le plus brillant des ordres religieux, le plus généreux, le plus aventureux aussi. Ils ont hérité de la flamme de Lacordaire, de son libéralisme, de sa hardiesse ingénue. On ne trouve plus que chez eux l'esprit des Montalembert et des Cochin, l'heureux malentendu du catholicisme libéral, et cela en dépit des persécutions subies. Ils persistent à rêver la réconciliation de la science et de la foi, de la religion et de la société moderne. Illusions si l'on veut; mais sur quoi, je vous prie, se peuvent fonder l'harmonie sociale, la paix des âmes, le bonheur relatif dont l'homme est capable, sinon sur des illusions? Ils ont la charité et se piquent de tolérance. Ne leur dites pas que c'est saint Dominique qui a inventé l'Inquisition: ils ne vous croiront pas. Leur règle n'a rien d'oppressif ni d'absorbant, elle respecte leur personnalité, laisse à chacun une très large initiative. Aussi exercent-ils une grande séduction sur les âmes, en particulier sur les femmes et les jeunes gens. Leur esprit forme un remarquable contraste avec celui de la Compagnie de Jésus. Là, les individus sont plus effacés, évitent de se mettre en évidence: ils agissent sur les âmes par la direction privée plus que par la prédication publique; ils trouvent leur plaisir dans le sentiment de l'immense force collective dont ils participent, à laquelle ils contribuent par leur obéissance même, plutôt que dans le libre gouvernement de leurs facultés en vue de l'intérêt divin. Enfin, comme c'est par l'accroissement de leur propre puissance qu'ils cherchent le bien spirituel des âmes, il leur arrive, à leur insu, de s'attacher au moyen plus qu'à la fin et de ne pas paraître entièrement désintéressés. Au reste, ils sont doux, polis, aimables, fins, mesurés; aussi étroits que possible dans leur doctrine, mais indulgents pour les personnes et accommodants dans la pratique. Leur influence est plus étendue, plus secrète et plus sûre. Mais les dominicains, ces romantiques, on pourrait presque dire ces aventuriers de l'orthodoxie, ont plus de charme et d'éclat. Ils ont aussi quelque chose de plus cordial et de plus humain. Presque tous sont hommes d'imagination et d'expansive charité.

C'est pour cela que les Frères prêcheurs auront été, en effet, au xixe siècle, les représentants les plus éminents de l'éloquence catholique en France. Une flamme si vivace embrasait les lèvres de Lacordaire que son œuvre oratoire (chose rare) n'est pas encore refroidie après quarante ans. Ni logicien, ni critique, ni théologien, il avait de profonds cris d'amour et de belles visions. Les conférences sur les vertus chrétiennes, la charité, la chasteté, la sainteté, celles de 1846 sur Jésus-Christ se lisent encore avec un plaisir qui va parfois jusqu'à l'émotion. (Et je profite de l'occasion pour rappeler aux profanes qu'il y a des chapitres pleins de grâce dans la Vie de saint Dominique et un grand charme de poésie, de tendresse, de piété un tant soit peu rêveuse et romanesque, dans la Vie de Marie Madeleine, dont les religieuses interdisent la lecture aux petites couventines et que M. Barbey d'Aurevilly a qualifiée de dangereuse et d'immorale.) Mais, il faut le reconnaître aussi, l'apologétique de Lacordaire n'était pas d'une extrême solidité. Cette démonstration de la vérité du catholicisme par son rôle dans l'histoire et dans la société humaine, c'est quelque chose d'un peu bien arbitraire; car l'histoire se pétrit aisément selon la fantaisie de qui s'en empare, et je ne vois pas une religion qui ne puisse tenter une démonstration de ce genre. Ajoutez qu'à défaut de l'histoire, qu'il savait juste assez pour l'interroger avec éloquence, Lacordaire se contentait parfois de l'anecdote et qu'il lui arrivait de prouver la vérité de la religion chrétienne par un mot de Jean-Jacques ou de Napoléon à Sainte-Hélène.

Mort, ce candide Lacordaire—qui dans une brochure sur le pape professait le plus pur ultramontanisme et s'en allait en 1848 siéger à la Montagne, qui se drapait dans sa robe blanche avec un peu de la jactance d'un d'Artagnan monastique et se livrait en même temps, dans la crypte de son couvent, aux sanglantes macérations des premiers ascètes—a continué d'exercer sur ses fils une très puissante influence qui me paraît avoir été de deux sortes: heureuse par la transmission de son généreux esprit, déplaisante quelquefois par la tradition de son éloquence aventureuse et si personnelle, qu'ils ont imitée avec quelque maladresse. Car ils lui empruntaient sa fragile apologétique sans le grand souffle qui la soutenait (en l'air), ses bizarreries de style sans sa prestigieuse imagination, toute sa manière enfin sans s'apercevoir qu'ils n'avaient ni ses dons originaux ni surtout son public.

Mais il semble que depuis quelques années les Frères prêcheurs soient revenus à un genre de prédication plus modeste, plus pratique, mieux accommodé à un auditoire chrétien, qu'ils se soient ressouvenus du bon vieux «sermon», du sermon de Bossuet et de Bourdaloue. Puis, ils viennent de découvrir saint Thomas d'Aquin. Je crois que le Père Monsabré a été pour beaucoup dans ce retour aux traditions de la chaire catholique.

III

Quelques-uns d'entre vous (dit le Père Monsabré dans sa première conférence), plus amis des spéculations qui font voyager l'âme au dehors que des vérités qui la ramènent sur elle-même, trouveront peut-être que je me suis attardé à des matières de prône et de catéchisme: j'en suis fâché pour eux. S'imaginaient-ils que j'allais réfuter et gourmander ceux pour qui il n'y a pas de Dieu à offenser, pas de grâce à perdre, pas d'âme à déshonorer? À quoi bon? Ces bêtes à face humaine font profession de n'obéir qu'aux fatalités de la matière. Il faudrait les rendre accessibles à la honte et au remords avant de leur parler de pénitence. C'est a des hommes raisonnables et à des chrétiens que je me suis adressé.

Le Père est dans le vrai, sauf une phrase qui dépasse certainement sa pensée, car on n'est pas nécessairement une «bête à face humaine» pour être en dehors de la foi catholique. Il a raison de ne prêcher que pour les croyants, puisqu'il n'a plus, comme j'ai dit, que des croyants autour de sa chaire et qu'il perdrait sa peine à haranguer des absents. Maintenant, est-ce son genre de prédication qui a éloigné les indifférents et les curieux? ou est-ce au contraire leur abstention qui lui a fait adopter des façons plus dogmatiques? Je ne sais. Je crois pourtant qu'il aurait du mal, quand il le voudrait et quand il ferait tout pour cela, à réunir un auditoire analogue à celui de Lacordaire. En ce temps-là, il me semble qu'il y avait, autour des catholiques pratiquants, un grand nombre d'hommes qui avaient au moins l'imagination chrétienne et un fonds de religiosité, des esprits souffrant de leur doute, enclins aux vastes spéculations, tourmentés par ce qu'on est convenu d'appeler les grands problèmes. Aujourd'hui on ne se pose plus de questions du tout. L'abîme s'est élargi, j'en ai peur, entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, et, quand ceux-ci ne sont pas installés dans la négation absolue, ils se jouent dans un scepticisme curieux et parfaitement tranquille. Lacordaire parlait devant Lamartine, Hugo, Berryer, Guizot, Cousin, devant des hommes dont on ne retrouverait guère les pareils. On ne saurait donc trop louer le Père Monsabré d'avoir transformé les conférences en majestueuses homélies.

Et c'est peut-être encore le meilleur moyen de toucher, Dieu aidant, l'âme des incrédules, si d'aventure il s'en mêlait quelques-uns au troupeau des fidèles. Faut-il le dire? La vérité de la religion catholique ne se démontre pas. Car, s'il s'agit des dogmes et des mystères, on ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels: cela implique contradiction. Et s'il s'agit de la révélation considérée comme un fait historique, j'ai rencontré des ecclésiastiques qui reconnaissaient que pour un esprit muni de critique et non prévenu par la grâce, il peut y avoir, à la rigueur, autant de raisons de rejeter ce fait que de l'admettre. Dès lors le prédicateur n'a rien de mieux à faire que de confirmer les croyants dans leur foi et d'incliner les autres à croire, non par des arguments toujours caducs en quelque point, mais par l'émotion et l'onction de sa parole et en leur rendant sensibles la douceur et la bienfaisance intimes de la foi et des vertus chrétiennes. Il pourra bien sans doute démontrer par les preuves traditionnelles chaque article de la doctrine, mais pour les fidèles seulement, avec cette pensée que ces arguments ne peuvent convaincre que ceux qui sont persuadés d'avance, sans prétendre foudroyer les incrédules par des raisonnements irréfragables et sans supposer non plus que ces malheureux soient toujours de mauvaise foi ni qu'ils se donnent tous pour des esprits forts: car il y en a qui se donnent de la meilleure grâce du monde pour des esprits faibles, incertains, gouvernés par des forces obscures, incapables d'atteindre l'absolue vérité.

Le Père Monsabré à dû se faire quelques-unes au moins de ces réflexions. Il s'est rendu compte, en partie, des conditions faites par la misère des temps à la prédication chrétienne, et c'est à cause de cela que son Carême nous a paru intéressant.

IV

Il a simplement entretenu ses auditeurs («simplement» ne veut pas dire ici «avec simplicité») du sacrement de pénitence. Je résume sa seconde conférence, une de celles qui donnent l'idée la plus complète de ses qualités et de ses défauts. Elle a pour sujet la nécessité de la confession.

Mon plan est bien simple: 1º Dieu veut qu'on se confesse; 2º nous n'avons pour nous en dispenser que de mauvaises raisons.

§1er.—C'est de Jésus-Christ que les apôtres et leurs successeurs ont reçu le pouvoir de «remettre ou retenir les péchés». La confession doit être auriculaire, singulière et précise: sinon, comment le prêtre saurait-il s'il doit remettre ou retenir? Pour guérir les cœurs, il faut bien qu'il connaisse leur mal.

D'ailleurs, nous avons la preuve historique que la confession date des apôtres. Une série ininterrompue de témoignages nous atteste l'existence de la confession depuis l'origine du christianisme.

Autre preuve, par l'absurde. Supposons que la confession n'ait pas été instituée par Jésus-Christ: ou bien elle aurait été inventée et imposée, à un moment donné, par un seul homme; ou bien elle se serait répandue peu à peu dans le monde chrétien. Mais, dans les deux cas «une nouveauté si oppressive, si humiliante pour l'orgueil humain», aurait rencontré des résistances, et l'on pourrait, par suite, en fixer la date précise. Or, on ne le peut pas. Donc la confession a toujours existé.

Tout le développement de cette première partie est remarquable par l'ordre et la clarté. J'y ai relevé des traces de scolastique, comme lorsque l'orateur nous dit que la confession est à la fois, pour le prêtre, un pouvoir, un honneur, un privilège et un droit, et qu'il nous explique chacun de ces quatre termes. Franchement, c'est là une analyse sans intérêt et qui ne porte que sur des mots. Peut-être y a-t-il là une légère affectation, et qui, d'ailleurs, n'est pas toujours désagréable, d'érudition théologique et de science traditionnelle. De même, le Père abuse un peu des citations de saint Thomas. Dans sa première conférence il éprouve le besoin de l'invoquer pour nous dire que la pénitence est à l'âme ce que la médecine est au corps. La pensée n'a pourtant rien d'extraordinaire: l'orateur aurait pu, je crois, trouver cela tout seul, et on ne dérange pas un saint pour si peu!

La forme est ample, majestueuse, un peu emphatique par endroits. Je sais bien que l'optique de la chaire, dans une aussi vaste basilique, exige, comme l'optique du théâtre, une sorte de grossissement; mais la mesure me paraît quelquefois dépassée. L'orateur a trop d'apostrophes à la façon de Bossuet:

«Onction de la vérité, sages conseils, prescriptions salutaires, pressez-vous sur mes lèvres,» etc.—Il a trop, à mon goût, de solennelle phraséologie oratoire, de formules guindées: «Cette conclusion n'est pas le fruit de mon interprétation privée. J'estimerais peu les efforts que j'ai faits pour l'obtenir si je ne me sentais appuyé par l'interprétation unanime de dix-huit siècles,» etc.—Il a des façons violentes et hyperboliques d'exprimer des choses très simples: «Si j'allais vous dire, de mon autorité privée: Confessez-vous, est-ce que vous tomberiez à genoux?» Voilà qui va bien, et cela suffit. Qu'il ajoute: «Ne serais-je pas plutôt l'objet de votre juste colère? Ne crieriez-vous pas au tyran de l'âme, au bourreau des consciences?» passe encore! Mais ce n'est pas assez pour lui: «Les dalles que vous foulez aux pieds, ne les arracheriez-vous pas pour me les jeter à la tête et m'étouffer dessous?» Ceci est décidément de trop. Et notez que cet éclat survient dans une des parties les moins importantes du sermon, dans le développement d'un argument accessoire.—Le style, souvent excellent, n'est pas toujours d'une entière pureté (c'est une critique que l'on peut se permettre, puisque le Père Monsabré apprend par cœur et récite ses discours, comme Massillon et comme les neuf dixièmes des orateurs). On a le déplaisir d'entendre des phrases de ce genre: «Ces quatre choses se donnent la main,» ou: «L'épanchement est la racine de l'amitié.»

Enfin j'ai dit que le Père Monsabré parlait pour les croyants et qu'il avait bien raison. Mais, puisque ses auditeurs acceptent de confiance tout ce qu'il leur dit, il n'est peut-être pas de bon goût de chercher à les éblouir. C'est pourtant ce que semble faire l'orateur quand, pour leur montrer que des témoignages ininterrompus attestent l'institution divine de la confession, il fait défiler devant eux une interminable liste, siècle par siècle, des docteurs qui en ont parlé. Il sait bien que les fidèles n'iront pas voir: qu'il se contente donc d'une affirmation générale ou qu'il en appelle seulement aux quelques Pères dont le nom est connu de tout le monde. Ou bien, si c'est aux incroyants qu'il s'adresse, il n'ignore pas que ceux-là trouveront toujours moyen de contester. Cet étalage d'érudition, cette nomenclature bruyante ne prouve pas grand'chose pour les indociles, et les dociles n'en ont que faire: c'est proprement un effet de rhétorique.

§2.—La première partie du sermon est donc toute d'exposition dogmatique: je préfère la seconde où l'orateur a su mettre de l'émotion et parfois quelque finesse.

L'homme a trouvé plusieurs raisons de repousser la confession. «Quelles raisons? J'en vois de deux sortes: celles qu'on dit, et celles qu'on ne dit pas.» La première raison que l'on dit, c'est qu'il est impossible que Dieu semble faire violence à la nature humaine et contraindre ses plus légitimes instincts. La conscience est inviolable: l'homme a le droit de n'être méprisable que devant soi.—Mais, au contraire, répond l'orateur, la conscience a besoin de s'épancher:

De tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de notre cœur, aucun ne nous fatigue comme le secret du péché et des peines qu'il enfante. Nuit et jour, en face de notre opprobre, nous en sommes accablés jusqu'au découragement, jusqu'à désespérer de nos propres forces. Il faut étouffer, si l'on veut vivre encore, l'honnêteté de ses bons instincts, le saint amour du bien, et chercher l'oubli dans l'ivresse continue de l'iniquité. Encore la conscience a-t-elle des retours. Elle s'éveille à l'improviste, et l'heure solennelle des remords sonne sur notre triste existence. Se voir et se mépriser, haïr en soi le plus cher de sa vie, se sentir l'auteur des peines qu'on endure et entendre dire à ceux qui les voient du dehors: Quelle chose étrange de souffrir ainsi! Ne pouvoir étouffer cette voix maudite qui accuse d'ignorance et de mensonge ceux qui, séduits par les apparences de notre vie, nous aiment et nous estiment encore: y a-t-il quelque part un plus grand supplice? Non! le cadavre lié jadis par des tyrans à un corps plein de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne tourmente une âme honnête encore l'horrible attouchement du péché. C'est assez pour amasser dans un cœur une douleur sans nom, dont chaque goutte devient un torrent, et que font éclater tout à coup d'épouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des existences chéries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs, donnez-leur une issue secrète. Ouvrez quelque part un cœur qui reçoit les confidences du pécheur fatigué de porter tout seul le fardeau de ses fautes: tout à coup il se fait comme un mystérieux échange, je dis plus, une mystérieuse aliénation. Le mal nous quitte et passe des profondeurs de notre conscience dans des abîmes qui le dérobent aux yeux. Ce cadavre lié à notre âme, nous l'avons jeté dans un tombeau, d'où il ne sortira plus pour nous tourmenter. Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, passés aux flammes d'une parole amie, ont été purifiés. Il ne nous reste qu'un regret tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne nous empêche plus d'espérer un meilleur avenir. Oh! ne dites pas que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute nature honnête encore dans ses instincts la recherche spontanément!

Le passage a de l'éclat (malgré la banalité de quelques métaphores), plus d'éclat peut-être que de pathétique. C'est du moins ce qu'il m'a semblé quand je l'ai entendu. Il est vrai que, dans cette trop vaste enceinte de Notre-Dame, l'orateur est absolument obligé de crier ses phrases. La diction est une lutte désespérée contre l'immensité des nefs; elle ne peut guère se permettre les notes fines, pénétrantes ou voilées, les accents qui vont à l'âme. Je ne crois pas, du reste, que la voix du Père Monsabré se prête beaucoup à ces nuances. Et c'est déjà bien beau, dans ces conditions, de se faire entendre.

C'est égal, j'aurais désiré je ne sais quoi qui n'est pas venu. Je me figurais qu'il y avait d'autres choses à dire sur la confession, des choses plus délicates, plus intimes, plus ingénieuses et plus tendres—mais qui sans doute ne pourraient être dites que de moins haut, dans une enceinte plus étroite. Lesquelles? je ne sais; mais, tandis que retentissaient les nobles phrases du prédicateur, un sonnet de Sully Prudhomme murmurait tout bas dans ma mémoire, exprimant un sentiment presque pareil: