Un de mes grands péchés me suivait pas à pas,
Se plaignant de vieillir dans un lâche mystère;
Sous la dent du remords il ne pouvait se taire
Et parlait haut tout seul, quand je n'y veillais pas.
Voulant du lourd secret dont je me sentais las
Me soulager au sein d'un bon dépositaire,
J'ai, pour trouver la nuit fait un trou dans la terre,
Et là j'ai confessé ma faute à Dieu, tout bas.
Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre!
Il ne voit plus le sang épongé reparaître
À l'heure ténébreuse où le coup fut donné.
J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine;
Où je l'ai dit, la terre a fait croître une épine,
Et je n'ai jamais su si j'étais pardonné.

La confession nous est si naturelle, continue le Père Monsabré, qu'avant de passer à l'état d'institution chrétienne «elle était partout connue, prêchée, pratiquée.» Et là-dessus il nous cite «un législateur chinois», Socrate, Sénèque, saint Jean-Baptiste et un missionnaire qui a trouvé la confession établie chez les sauvages.—Fort bien; mais alors comment l'orateur a-t-il pu nous dire, dans la première partie de son discours, que la confession, si elle avait été inventée par d'autres que Jésus-Christ, eût paru «une nouveauté énorme, une obligation oppressive, la plus répugnante des humiliations?» Elle est donc tour à tour contraire ou conforme à la nature, selon les besoins de la cause! Cette radicale contradiction n'est sans doute qu'une inadvertance excusable; mais voilà ce que c'est que de vouloir démontrer là où l'essentiel est de toucher et d'instruire.

La seconde raison qu'on allègue pour ne pas se confesser, c'est que l'homme s'avilit en s'agenouillant aux pieds d'un autre homme. Se confesser à Dieu, à la bonne heure!—Mais, au contraire, ce qu'il nous faut, c'est un homme. Ici quelque chose de vraiment humain a amolli la voix de l'orateur:

Un homme, c'est ce qu'il nous faut. Comme nous, il est enfant de la femme; comme nous, il est pétri d'un limon abject; comme nous, il a senti l'aiguillon des convoitises; comme nous, il a lutté contre des penchants maudits; comme nous, peut-être, il est tombé. Sa vie a des échos dans notre vie; à la peinture de nos misères il reconnaît sa propre misère. Il ne peut vouloir être sévère sans qu'aussitôt mille voix crient dans son cœur: «Pitié! pitié!» sans que le poids douloureux de sa nature l'incline vers la miséricorde.

L'incrédulité reprend: «Nous confesser à un homme! Faire de notre vie la pâture de sa curiosité! Livrer nos plus redoutables secrets à la merci de ses indiscrétions, c'est impossible!» Écoutez la réponse du Père Monsabré: vous y sentirez, au commencement, de la bonne grâce et de la bonhomie, puis de la générosité et de la grandeur. Ç'a été le bel endroit du discours, le moment du «frisson».

Messieurs, les braves gens gui raisonnent ainsi oublient une chose qu'il est important de savoir: c'est que cette vie intime, ces redoutables secrets dont ils font tant de cas, sont, pour le prêtre qui en doit prendre connaissance, à leur centième, à leur millième et peut-être à leur dix millième édition, et qu'ainsi ils deviennent non plus la pâture de sa curiosité, mais d'une héroïque patience. Je voudrais pouvoir offrir à ceux qui redoutent la curiosité du prêtre dix ou douze heures de confessionnal: j'espère qu'au bout de ce temps il me demanderaient grâce et reconnaîtraient qu'il faut un sentiment moins trivial que la curiosité pour retenir le prêtre enchaîné aux fastidieuses redites de la conscience humaine.

Quoi! ce serait pour contenter une puérile passion qu'il écouterait si solennellement vos aveux? Laissez-moi vous le dire, messieurs, vous ne le connaissez pas. Expliquez-moi pourquoi, en vous parlant, je vous aime, vous qui n'êtes pas mon sang, vous que je ne connais, pour la plupart, que pour vous avoir aperçus du haut de cette chaire? N'est-ce pas que je vois sortir de vos yeux comme un flot de votre vie qui vient se mêler à ma vie? N'est-ce pas que je crois reconnaître dans ce signe une sorte de sacrement par lequel votre cœur vient chercher mon cœur? Et vous voudriez qu'au moment suprême où votre cœur se donne sans mystère et sans réserve, le prêtre n'accueillît cette tradition de tout vous-même que pour examiner froidement vos plaies saignantes et se jeter sur votre âme comme le dissecteur sur un cadavre? Qu'a donc fait le prêtre, qui puisse lui mériter cette injure?

Je regrette qu'après cela, pour nous montrer jusqu'à quel point le ministère sacré de la confession transfigure le représentant de Dieu, le Père Monsabré nous ait raconté l'histoire mélodramatique d'un prêtre confessant un mendiant et découvrant en lui l'assassin de son père et de sa mère. On se rappelle une scène semblable dans un mélo d'il y a trois ou quatre ans.

À côté des raisons que l'on dit, il y a les autres.

Ambition, cupidité, égoïsme, rapine, envie, haine, débauche du cœur et des sens, dépérissement de la foi, oubli coupable du devoir, affaissement de la moralité, lâcheté du respect humain: voilà, messieurs, les raisons qu'on ne dit pas, les seules déterminantes, aussi honteuses que les autres sont niaises.

Puis, une brève et énergique péroraison:

La loi de Dieu est toujours là... Bon gré, mal gré, il faudra s'y soumettre... Un jour, nous entendrons Dieu nous dire; Allez, maudits!... Et aujourd'hui, si nous voulons, cette consolante parole peut retentir a nos oreilles: Mon fils, allez en paix... Il faudrait être fou pour hésiter entre ces deux jugements.

Je n'ai pas assez entendu le Père Monsabré pour définir son talent avec une entière sécurité. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il a, en général, plus de clarté, de belle ordonnance dialectique, de mouvement et de force (avec un peu d'enflure quelquefois), que d'onction, de pénétration, de délicatesse et de pathétique. J'ai cru voir à certains signes qu'il serait un excellent orateur populaire, doué de verve, de bonhomie et de franchise; qu'il se guindait pour son auditoire de Notre-Dame; que la sublimité, la couleur et les divers ornements oratoires de son style étaient quelque chose d'appris et de plaqué, et que, livré à sa vraie pente, il eût plus volontiers parlé comme un Père Lejeune ou un Bridaine relevé d'un peu de Bourdaloue. Mais ce n'est là qu'une impression que je donne pour ce qu'elle vaut.

V

J'ai entendu d'autres prédicateurs du carême, mais en courant et avec trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arrêté soit sur le talent de chacun, soit sur l'état actuel de l'éloquence sacrée. On y pourrait, à la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de prédicateurs reviennent décidément, comme le Père Monsabré, à l'exposition pure et simple du dogme et de la morale chrétienne d'après la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur auprès de Léon XIII. D'autres, à l'exemple de Lacordaire, agitent les questions de l'heure présente, combattent le siècle sur son propre terrain, mais à leur façon et sans chercher à imiter la manière du grand dominicain. Ils s'attaquent au matérialisme, au positivisme, au scepticisme et autres monstres avec une éloquence qui m'a semblé, chez quelques-uns, sincère et cordiale, et tour à tour par des raisons de sentiment et par des arguments un peu gros, bien appropriés à leurs auditoires.—Le Père Lange, l'abbé Frémont, surtout l'abbé Perraud et plus encore l'abbé Huvelin valent certes la peine d'être entendus.

J'ai seulement remarqué, dans une paroisse de la rive gauche, une innovation fâcheuse, celle des «conférences dialoguées». Un prêtre dans la chaire expose le dogme; quand il a fini, un petit vicaire, assis en face, au banc d'œuvre, se lève: il représente l'Erreur. «Je rends hommage, dit le prestolet, à l'éloquence de l'éminent prédicateur; mais, nous autres protestants, nous sommes entêtés.» Et il fait alors des objections ridicules, aggravées de facéties qui mettent en joie les dévotes. C'est une parade affligeante et tout à fait indigne du bon goût du clergé parisien. Aussi n'est-ce qu'une exception.


M. DESCHANEL
ET LE ROMANTISME DE RACINE
[28]

Du public accouru aux leçons de M. Deschanel, le premier tiers voit et entend, le second tiers, pressé dans les corridors, entend sans voir, l'autre tiers s'en va désespéré, sans avoir vu ni entendu. L'aimable auteur du Mal et du bien qu'on a dit des femmes a voulu consoler ce dernier tiers, auquel se joint tout ce qu'il y a de lettré en France, et il a publié intégralement, en deux volumes, ses leçons du Collège de France sur le théâtre de Racine. L'ouvrage est d'une lecture extrêmement agréable et facile. Avant d'en rendre compte, ayons la candeur d'exprimer un regret.

J'aurais aimé que M. Deschanel ne retînt de son cours que la partie neuve et vraiment personnelle. Le volume dût-il être mince, il serait exquis: au lieu que ces deux volumes semblent un peu trop écrits pour l'agrément des gens du monde. Il y a, je le sais, des choses très connues, très ordinaires, qu'on est obligé de répéter tout au long devant un auditoire mondain et qui lui sont toujours assez nouvelles; mais est-il bien nécessaire de les imprimer? Est-ce devant les plus nombreux et les plus brillants auditoires que se font les meilleurs livres? J'imagine ce bout de dialogue auquel il ne manque que l'esprit et le tour de main de Voltaire:

«...Ce mandarin parle si bien, reprit Kou-Tu-Fong, qu'il fait courir à ses leçons toutes les dames de Pékin.—Ce qu'il dit est donc bien neuf? demanda Candide.—Ou bien vieux? demanda Martin. Mais, dites-moi, combien y a-t-il à Pékin, en dehors des mandarins lettrés, de gens capables de s'intéresser à des leçons dûment méditées et où l'on suppose connu ce qui traîne dans les livres?—Une centaine, répondit Kou-Tu-Fong.—C'est peu, dit Candide.—C'est beaucoup, dit Martin. Et combien de personnes vont aux leçons de votre docteur?—Deux ou trois mille, dit Kou-Tu-Fong.—Oh! oh! j'irai donc, s'écria Candide.—Je n'irai donc pas, grogna Martin.»

Mais Martin aurait tort. Il y a dans les deux volumes de vulgarisation élégante qui reproduisent le cours de M. Deschanel, de quoi instruire et charmer les jeunes Chinoises (ce qui n'est point un mérite si méprisable ni si accessible), et de quoi faire réfléchir les vieux mandarins. C'est sur les pages originales que nous nous arrêterons.

I

M. Deschanel comprend Racine de la bonne façon: en l'aimant. Mais, puisqu'il l'aime tant au fond, pourquoi, parlant du poète, prend-il si souvent un air d'apologie? et pourquoi, parlant de l'homme, se permet-il sur son caractère plus que des insinuations, et si malveillantes?

«Racine semble aujourd'hui un peu dédaigné[29].» Encore faudrait-il savoir par qui. «Quelques-uns même l'injurient[30].» Si cela est vrai, est-ce que cela compte? Je ne sache pas, d'ailleurs, que Racine ait été injurié par quelqu'un d'un peu intelligent depuis au moins quarante années. Les romantiques, qui, pour s'amuser, le traitaient de perruque et de polisson, lui ont tous fait amende honorable. Ce qui est vrai, c'est que le xviiie siècle a préféré Racine à Corneille; et ce qui semble vrai, c'est que notre siècle préfère Corneille à Racine. Mais c'est un compte difficile à établir, et peut-être quelques personnes se délectent à la lecture de Racine, qui ne le disent pas, n'en ayant point l'occasion. Seulement, il faut reconnaître que la prédilection pour Corneille est plus fréquemment avouée. Faut-il croire que les esprits de trempe héroïque sont plus nombreux que les autres? ou cette préférence est-elle un legs de l'école romantique, qui aimait Corneille pour ses inégalités, ses excès et ses inconsciences? La raison, quelle qu'elle soit, est sans doute la même qui fait qu'on préfère, au moins on le dit, Plaute à Térence, Michel-Ange à Raphaël, Bossuet à Fénelon, Hugo à Lamartine, etc., les forts aux doux, les excessifs ou les dissonants aux harmonieux.

C'est bien de préférer l'énergie et l'originalité saillante. Mais, dans quelques-unes des préférences de cette sorte, où ce qui représente le mieux le génie de notre race est mis au-dessous de ce qui le représente moins exactement, ne retrouverait-on pas la manie généreuse et bien française de faire bon marché de ce qui nous est propre pour embrasser ce qui porte un air extraordinaire? Il est vrai qu'il est assez difficile de dire ce que c'est que le génie de notre race, cette race étant fort composite: on croit voir assez bien pourtant ce qui n'est décidément pas dans l'essence de ce génie.

Or, Corneille n'est-il pas, par bien des côtés, dans notre littérature, un esprit excentrique, d'une complexion singulière, obscure pour nous comme elle semble l'avoir été pour lui-même? Il n'a presque point de tendresse; il a rarement la mesure, le bon sens, la vision nette de la vérité humaine. Si dans un jour heureux il n'eût écrit le Cid (et quelques scènes d'Horace et de Polyeucte), quelle âme étrange! et quel maniaque d'héroïsme emphatique et inhumain. Et croyez bien qu'il s'est repenti du Cid et qu'il l'aurait conçu autrement vingt ans plus tard. Une fille qui aime mieux son amant que son père (car c'est cela au fond), une fille dont la volonté est impuissante à étouffer la passion et qui reste sympathique par cela même, quel scandale! Mais il ne recommencera pas. Un instant, il nous montre la victoire d'un devoir incontestable (Horace), puis d'un devoir plus douteux (Polyeucte) sur la passion; mais bientôt cela ne lui suffit plus: ce qu'il exalte, c'est le triomphe de la volonté toute seule, ou tout au plus de la volonté appliquée à quelque devoir extraordinaire, inquiétant, atroce, et dans la conception duquel se retrouvent, avec la naïve et excessive estime des «grandeurs de chair» (Pascal), les idées de l'Astrée et de la Clélie sur la femme et les doctrines du xvie siècle sur la séparation de la morale politique et de l'autre morale. Auguste déjà, croyez-vous qu'il pardonne simplement par bonté? Non, mais un peu par politique et surtout par orgueil, pour jouir de sa volonté et parce que l'effort en est illustre aux yeux de l'univers: cela est dit vingt fois dans la pièce. Et Rodelinde (Pertharite), Dircé (Œdipe), Sophonisbe, Pulchérie, Bérénice, Camille (Othon), Eurydice (Suréna) etc., qu'aiment-elles et quelle gloire leur faut-il, sinon de prouver la force incommensurable de leur volonté par quelque sacrifice absurde et qui ne paraît point leur coûter, tant elles en sont payées par leur orgueil? Tous ces héros (et la plupart sont des héroïnes) ressemblent plus ou moins à ce surprenant Alidor de la Place Royale quittant sa maîtresse qu'il aime, sans but, sans raison, pour rien, pour le plaisir de se sentir fort. Si cela était possible, Corneille nous montrerait l'acte volontaire en soi, hors du monde des accidents, sans une matière où il s'applique, se prenant lui-même pour but. Est-ce forcer les mots que de voir dans ce poète de la volonté toute pure quelque chose comme le Kant du théâtre tragique? Cet homme qui, faisant à la Du Parc sa cour grondeuse, lui déclare superbement «qu'elle ne passera pour belle chez la race future qu'autant qu'il l'aura dit» (et qu'est-ce que cela pouvait bien faire à Marquise?), n'a jamais compris ni aimé la femme, qui est inconscience, faiblesse et charme. On sent chez lui une énergie qui vient du Nord: c'est bien le fils des hommes hardis et sombres descendus des mers gelées et qui jadis avaient occupé son pays avec le duc Rollon. Sous sa rhétorique romaine et sa subtilité espagnole, c'est un Danois des anciens âges, un Northmann, un homme de fer et de glace, un monstre, un barbare.

Racine est un Français de France. Il a la grâce, la raison harmonieuse, le bon sens, la sobriété, la vérité psychologique. C'est un grand signe pour lui d'avoir été hautement préféré par celui de nos siècles littéraires où nos qualités et nos défauts se sont le plus librement développés, ont le moins profondément subi l'influence des littératures anciennes ou étrangères.

J'imagine un temps, encore lointain, où, toutes les littératures ayant parcouru leur cycle naturel, le critique, accablé sous la masse énorme des choses écrites, serait obligé de ne retenir que les œuvres clairement caractéristiques des différents génies nationaux aux diverses époques: il me semble que l'œuvre de Racine aurait alors une autre importance et un autre intérêt que celle de son grand rival.

Je ne pense donc pas qu'il soit besoin de demander la permission d'admirer les tragédies de Racine. Et, si l'on aime tant son théâtre, je comprends peu qu'on étudie sa vie et son caractère dans un esprit de malveillance et de chicane.

M. Deschanel reproche durement à Racine ses deux lettres à MM. de Port-Royal, sa brouille avec Molière, les allusions à Corneille dans la préface de Britannicus, sa froideur en apprenant la mort de la Champmeslé, la prise de voile de ses filles, je ne sais quoi encore. Il parle d'«ingratitude», de «déloyauté», de «trahison», de «sécheresse de cœur». Ce sont là de bien gros mots. Passons en revue tous ces griefs.

Outre que la première faute de Racine (contre ses anciens maîtres) a été effacée par un repentir éclatant et courageux, n'y trouverait-on pas des circonstances atténuantes? Racine était fort jeune: après avoir failli mourir d'ennui chez son oncle le chanoine, il jetait sa gourme, il éclatait. Puis, nous ne pouvons être juges du degré de reconnaissance qu'il devait à MM. de Port-Royal. Les sept odes enfantines ne prouvent rien: savons-nous s'il avait toujours été si heureux parmi des hommes si graves et si hantés de la pensée du péché originel? De plus, peut-on soutenir que Nicole n'eût point visé particulièrement Racine en traitant les poètes d'empoisonneurs publics? Notez que Racine ne s'attaque qu'aux petits ridicules de ses maîtres et ne dit rien qui les déshonore. Et si Racine était peut-être le dernier à qui il fût permis d'avoir raison contre Port-Royal, n'est-ce pas, malgré tout, quelque chose d'avoir raison? Les deux lettres (la seconde non publiée, mais gardée en portefeuille par une faiblesse bien humaine) sont assurément regrettables: c'est beaucoup trop d'aller, en en parlant, jusqu'à l'indignation.

Sur sa brouille avec Molière, nous n'avons que la version de Lagrange, et qui n'entend qu'une cloche... Et si Racine enleva la Du Parc à Molière, c'est apparemment qu'elle le voulait bien. Il ne faut pas oublier que Molière se vengea en jouant sur son théâtre la Folle querelle de Subligny, et que plus tard les deux poètes se réconcilièrent, comme on le voit par le prologue de la Psyché de La Fontaine: cela prouve, sans doute, la bonté de Molière, que personne ne conteste; mais cela montre peut-être aussi que la conduite de Racine n'avait pas été si noire ni si impardonnable.

«L'allusion (malevolus poeta) n'est que trop claire, dit M. Deschanel à propos de la première préface de Britannicus. Voilà les petits côtés de l'humanité, même dans les grands hommes[31].» Mais ici les «petits côtés» sont aussi bien chez Corneille que chez Racine. C'est le vieux poète qui avait commencé, à ce qu'il semble. On dira que Racine devait tenir compte de la vieillesse de Corneille; mais pourquoi Corneille ne tenait-il point compte de la jeunesse de Racine?

Racine n'a qu'un mot très froid sur la mort de la Champmeslé; mais il était alors marié, père de famille, déjà vieux. La Champmeslé était pour lui «une ancienne», très ancienne. Et qui dira s'il n'en a pas senti et pensé plus long qu'il n'en a écrit? Nous savons d'ailleurs à peu près ce qu'avait été la Champmeslé. Si l'on s'indigne que sa mort n'ait pas plus troublé l'un des «six amants contents et non jaloux» que lui prête l'épigramme de Boileau, songeons qu'en revanche Racine avait l'air «à demi trépassé» à l'enterrement de la Du Parc. Et qu'avons-nous à nous mêler de ces affaires de cœur, sur lesquelles les lumières nous font presque absolument défaut?

Racine fait prendre le voile à quatre de ses filles. «Au temps de Louis XIV et de Bossuet, les parents n'égorgeaient plus leurs filles sur un autel; ils les mettaient au couvent... Racine lui-même ne s'en faisait pas faute... Le père, allant pleurer à chaque prise de voile, se croyait quitte envers sa sensibilité[32].» Cela est fort spirituel; mais d'abord deux des filles de Racine entrèrent au couvent et non pas quatre, et encore l'une des deux en sortit. Et puis, quelle raison avons-nous de croire, ou que Racine les ait peu pleurées, où même qu'il y eût lieu de les pleurer, et que nous devions nous attendrir sur elles comme sur des victimes? Qu'en savons-nous, je vous prie?

«Racine, qui avait flatté Mme de Montespan toute-puissante..., n'hésita pas à tourner ses adulations de l'autre côté, aussitôt qu'elle cessa d'être en faveur[33]» M. Deschanel parle encore ici d'«ingratitude[34]». Je ne me sens pas entièrement convaincu. Racine a eu tort de flatter Mme de Montespan s'il ne l'aimait pas: on ne saurait le blâmer d'avoir loué Mme de Maintenon, qui avait du goût pour lui, pour laquelle il semble avoir eu beaucoup d'affection, qui était pieuse à une époque où il était lui-même dévot, et qui, enfin, était peut-être plus femme qu'on ne croirait: ces personnes graves, décentes et avisées, ont parfois de grandes séductions. Il a fait sa cour à Mme de Montespan par intérêt et parce que c'était l'usage; il l'a faite à Mme de Maintenon par reconnaissance et sympathie: voilà donc son crime diminué de moitié. Les vers sur la disgrâce de «l'altière Vasthi» sont l'indispensable préambule du récit d'Esther: les contemporains y virent une allusion que peut-être le poète n'y avait pas mise.

On dirait vraiment que quelques-uns en veulent encore à Racine d'avoir fait Esther et Athalie et d'avoir été dévot dans ses dernières années au point d'aller tous les jours à la messe. Ou plutôt non; car Pierre Corneille a écrit Polyeucte, a traduit l'Imitation, a été marguillier de sa paroisse, et on ne lui en veut pas. Ce qui fait tort à Racine, c'est que son nom et son œuvre sont intimement liés au nom et au règne de Louis XIV et que beaucoup détestent aujourd'hui le Roi-Soleil, encore que ç'ait été un homme fort original, un roi sérieux et convaincu, et qui porta une sorte d'héroïsme dans l'exercice de ses fonctions et surtout dans la dure parade qui prit une bonne moitié de sa vie.

Il y a peut-être d'autres raisons. Bien en a pris aux jansénistes d'avoir haï les jésuites, et à Molière d'avoir haï les dévots et écrit le Tartufe: en vertu de quoi Molière est sacré, et ces huguenots honteux de jansénistes sont presque sympathiques. Mal en a pris à Racine d'avoir eu des torts envers ceux à qui il ne faut pas toucher, d'avoir raillé Port-Royal et offensé Molière. Ce sont choses qui ne se pardonnent pas. Pour ma part, j'en passerais bien d'autres à Racine. Tout compte fait et en dépit de ses faiblesses, il me paraît avoir été un fort honnête homme.

Il me semble, du reste, que tous ceux qui ont marqué dans notre littérature ont été par leurs mœurs, ou par leur probité, ou par leur bonté, ou tout au moins par leur générosité native, dans la bonne moyenne de cette pauvre humanité, ou sensiblement au-dessus. Et on peut le dire, je crois, même de Voltaire, tout compensé; même de Rousseau, si l'on tient compte de sa maladie mentale. Mais voilà! ce qu'on ne songe pas à reprocher au commun des mortels, soit parce qu'ils se cachent mieux ou que ce qu'ils font n'importe guère, on en fait un crime aux grands hommes: comme s'ils n'avaient pas droit à plus d'indulgence peut-être que nous; comme si le génie ne s'accompagnait pas souvent d'une exaspération de la sensibilité, laquelle nous fait faire tant de sottises! «On veut que le pauvre soit sans défaut!» disait Figaro. De même de certains grands hommes; et cela ferait honneur à ceux qui ont ces exigences, si ces mêmes censeurs ne passaient tout à d'autres grands hommes qu'ils trouvent plus à leur gré. Soyons équitables et doux pour tous les hommes de génie, et ne leur appliquons pas une mesure plus sévère qu'à nous-mêmes. Il faut avoir le cœur bien pur pour marchander son estime à Racine. Les hommes de génie n'ont pas tous été des saints? «Mais les bourgeois en font bien d'autres!» disait Flaubert en s'amusant; et il prêtait aux personnages les plus bonasses et de l'aspect le plus grave et le plus insignifiant des mœurs ultra-orientales. Et il y avait peut-être un fond de vérité dans cette boutade facile. «Pour parler net, dit M. Deschanel, Racine avait la sensibilité d'imagination; mais il semble avoir eu le cœur un peu sec[35].» Ainsi, pour se mettre à l'aise avec l'auteur de Bérénice, M. Deschanel distingue «la sensibilité des poètes», et l'autre, celle de tout le monde; et cette dernière, il la refuse, ou peu s'en faut, à Racine. Il faudrait savoir d'abord si la première de ces sensibilités ne suppose pas la seconde, et à un degré éminent, et n'en est pas la forme supérieure et l'expression souveraine. Mais je veux bien que la distinction subsiste: en quoi est-elle si fort à l'avantage du vulgaire?

L'homme de lettres, l'artiste, celui qui, par métier, observe, analyse et exprime ses propres sentiments et par là développe sa capacité de sentir, reçoit de tout ce qui le touche et, en général, du spectacle de la vie des impressions plus fortes et plus fines que le vulgaire: ce n'est pas là, j'imagine, une infériorité pour l'artiste, même en admettant que cette impressionnabilité excessive ne soit qu'un jeu divin, une duperie volontaire et intermittente et qui ne serve qu'à l'art.

Restent les émotions qui sont à la portée de tout le monde, qui peuvent être communes au «peuple» et aux «habiles». Je vois qu'ici et là elles sont inégales selon les individus; mais entre les deux groupes je ne vois d'autre différence bien tranchée, sinon que le peuple ne tire rien de son émotion et que l'artiste en tire des œuvres d'art. Cela suppose plus de réflexion et une sorte de dédoublement: cela suppose-t-il moins de sensibilité ou une sensibilité moins vraie? Sous le coup d'une grande douleur, telle que la perte ou la trahison d'une personne chèrement aimée, le simple est secoué tout entier, ne s'appartient plus, s'abandonne volontiers aux démonstrations bruyantes; mais souvent, s'il souffre avec violence, il se console avec rapidité. L'artiste, habitué à regarder, et pour qui toutes choses semblent «se transposer» et n'être plus, à un certain moment, «qu'une illusion à décrire»[36], observe malgré lui ce qu'il sent, n'en est pas possédé, démêle et se définit son propre état, trouve peut-être quelque «divertissement»[37] dans cette étude, et tantôt accueille la pensée que tout est muance et spectacle et que tout, par conséquent, est vanité, tantôt songe qu'il y a dans son cas quelque chose de commun à tous les hommes et aussi quelque chose d'original et de particulier qui, traduit, transformé par le travail de l'art, pourrait intéresser les autres comme un curieux échantillon d'humanité. Et peut-être qu'en effet cela lui est un allégement, mais souvent aussi cette étude lui fait découvrir et sentir de nouvelles raisons et de nouvelles manières, plus déliées, d'être malheureux. Il y a des résignations, même des ironies, singulièrement douloureuses.

Et quand bien même le simple souffrirait davantage, en quoi cela lui donnerait-il sur l'artiste la supériorité morale que paraît lui accorder M. Deschanel? Mais tout ce qu'on peut dire, c'est que les souffrances de l'un et de l'autre ne sont pas de la même espèce. En tout cas, je n'appellerai jamais «sensibilité à fleur de peau»[38] la sensibilité de l'auteur d'Andromaque. De ce que le poète aime et sent plus de choses, en conclurons-nous qu'il les sente moins fort? Le développement de la conscience psychologique emporte une certaine maîtrise de soi, mais non point peut-être une diminution de souffrance. Que si pourtant cette diminution s'ensuivait, pourquoi donc faudrait-il le regretter? En vérité, il n'est point si nécessaire de souffrir! Plût au ciel que tous les hommes fussent artistes et poètes, s'ils devaient être ainsi moins malheureux!

Si Racine n'a pas trop cruellement souffert dans sa vie si tourmentée, tant mieux pour lui! Et si sa souffrance s'est dissipée en chefs-d'œuvre, s'il a été insensible et dur au point d'écrire Phèdre et Bajazet, tant mieux pour nous!

II

M. Deschanel étudie particulièrement «la complexion d'éléments contraires» que nous offrent les tragédies de Racine, et c'est là qu'il voit surtout son originalité. Dans ces pièces il y a trois choses: «1º le sujet ancien imité, qui était formé déjà d'éléments divers; 2º les mœurs et les sentiments modernes combinés avec ce sujet ancien; 3º sous les formes et les modes propres à telle époque déterminée, la peinture de l'homme et de la femme tels que les ont faits la nature et la civilisation[39]

Comment Racine a été conduit à opérer ces savants mélanges, voici une page qui nous l'apprend:

Telles étaient les conditions de l'œuvre dramatique à cette époque: pour le fond, l'influence de la Renaissance gréco-latine avait décidément triomphé; on était voué aux sujets anciens; quant à la forme, celle de la tragi-comédie, depuis l'aventure du Cid, ayant été écartée comme peu compatible avec les fameuses règles des trois unités (?), il ne restait que la tragédie toute pure. Le problème posé devant Racine était donc celui-ci: d'une part, chercher à faire les pièces les plus agréables au public contemporain: d'autre part, ne traiter que des sujets anciens ou étrangers... Puisque la voie n'était vraiment ouverte et libre que du côté de l'antiquité, la difficulté était de rendre cette antiquité intelligible et acceptable à la société du temps de Louis XIV et à la cour, qui donnait le ton. Le poète ne pouvait donc produire que des œuvres mixtes, d'ordre composite, à peu près comme sont en architecture les édifices de la Renaissance, mi-partis du génie ancien et du génie moderne, au reste n'en ayant peut-être que plus de charme pour les esprits cultivés et subtils, épris, tout à tour ou en même temps, de toutes les modulations de la beauté[40].

Ces «modulations» diverses, M. Deschanel les démêle dans chaque tragédie avec une extrême finesse. Mais, avant d'aborder celle de ses théories qui s'applique à tout le théâtre de Racine, je ne puis m'empêcher de signaler au passage telle observation de détail un peu trop ingénieuse à mon gré. Par exemple, bien qu'il comprenne le romantisme à la façon de Stendhal, M. Deschanel n'en reste pas moins hanté par le romantisme des poètes de 1830 et croit en retrouver les caractères chez nos classiques. De là quelques assertions imprévues. Après avoir entendu «romantisme» au sens d' «originalité», il entend de nouveau, sans le dire, «originalité» au sens de «romantisme»; et il semble que cette confusion, volontaire ou non, joue à sa critique plus d'un méchant tour.

Toute la pièce, dit-il d'Andromaque, est, à vrai dire, une comédie tragique; et cette comédie résulte des flux et reflux continuels de ces trois amours contrariés. Andromaque pourrait se nommer à juste titre la tragi-comédie de l'amour. L'auteur du Cid avait fait des tragi-comédies en le disant; Racine en fait sans le dire, et d'autre sorte. Or ce mélange est un des caractères du romantisme[41].

De «mélange», je n'en vois point, et il me paraît bien qu'il y a là une équivoque. De ce qu'une passion développée dans une tragédie pourrait, si l'on baisse un peu le ton, faire l'objet d'une comédie, s'ensuit-il que la tragédie où cette passion se déroule soit un «mélange» de comique et de tragique et, par suite, une œuvre romantique? À ce compte, la tragédie toute pure n'admettrait guère l'amour qu'au moment où il verse le sang, parce qu'alors seulement il devrait être réputé tragique. Tant qu'il ne tue pas, quelle que soit d'ailleurs sa violence, il appartiendrait à la comédie. Si Andromaque est une «comédie tragique» parce qu'elle admet l'amour, passion comique sauf le degré ou les conséquences, et si «à tel passage on peut presque se figurer qu'on lit le Dépit amoureux»[42], le Malade imaginaire, qui admet l'ambition, passion tragique sauf les conséquences ou le degré, pourra donc être appelé tragédie comique, et peut-être qu'«à tel passage on pourra se figurer qu'on lit» Britannicus. (Au fait, il n'y a guère de différence de nature entre Béline et Agrippine.) Dès lors il n'y aura pas de tragédie ni de comédie de caractère qui ne puisse être qualifiée de romantique; car dans toutes on trouvera à la fois du comique et du tragique, toutes puisant au même fonds, qui est la vie humaine, et n'y ayant point de vice ou de passion qui ne puisse faire tour à tour sourire et trembler. Dire que telle tragédie de Racine est une comédie, c'est aussi vrai que de dire que telle comédie de Molière est une tragédie. C'est peut-être vrai si l'on considère l'effet produit sur certains auditeurs et si l'on fait abstraction de la forme; mais ici justement la forme est tout, presque tout, et l'on ne saurait baptiser «romantiques» les œuvres de nos classiques qui peuvent prêter à ces remarques; car ni le degré inférieur du tragique n'équivaut au comique, ni le degré supérieur du comique n'équivaut au tragique. Et enfin, que la distinction des genres soit légitime ou non, on ne peut nier que Racine, comme Molière, ne l'ait très soigneusement observée.

Naturellement, ce qui, dans les Plaideurs, paraît romantique à M. Deschanel, c'est la versification. Et il est vrai qu'on ne saurait la souhaiter plus souple ni plus hardie. Mais on aurait le droit de contester la justesse de quelques-uns des rapprochements que les vers des Plaideurs suggèrent à M. Deschanel.

Que de fois, il y a cinquante ans, on a cité comme choses phénoménales tel ou tel enjambement de Victor Hugo! par exemple, au second vers d'Hernani, la duègne entendant frapper à la porte secrète:

Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier
Dérobé?

Que n'a-t-on pas dit sur ce rejet-là? Eh bien! nous en avons ici un tout pareil:

Mais j'aperçois venir madame la comtesse
De Pimbesche[43].

Mais qui ne voit que le mot qui enjambe ici «de Pimbesche», a une grande importance, une valeur pittoresque et comique, tandis que l'épithète «dérobé» n'en a absolument aucune?

«Tout cela n'est pas mis au hasard,» dit M. Deschanel parlant des libertés de la versification de Racine. Mais justement, bien des libertés semblent prises au hasard dans la versification romantique.

Il arrive, du reste, à M. Deschanel d'appeler romantiques des vers de coupe parfaitement classique.

Tantôt, dit-il, le poète déplace la césure:

Mais sans argent | l'honneur n'est qu'une maladie.

Tantôt il met la césure après les trois premières syllabes:

C'est dommage: | il avait le cœur trop au métier,

etc., etc.[44]

Mais on trouve des vers de ce genre tant qu'on en veut chez tous nos classiques! Ce n'est point chez eux une loi absolue que le principal repos soit après la sixième syllabe: il leur suffit souvent que cette syllabe soit nettement accentuée.

Et qu'y a-t-il de romantique dans Britannicus? D'abord le récit de l'enlèvement de Junie. «La peinture de cet attentat a fourni au poète des vers d'un coloris charmant et romantique[45].» Je relis le morceau et j'y cherche ce romantisme.

Belle sans ornement, dans le simple appareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

Mais ce sont là des vers classiques s'il en fût jamais. C'est «en chemise» qui serait romantique!

...Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs
Relevait de ses yeux les timides douceurs.

Mais ces deux vers sont composés de mots abstraits: «aspect», «fiers» (qui est un latinisme et fait double emploi avec «farouches»,) «relevait», «timides douceurs»; quoi de plus classique?

Romantique encore, la scène où Néron se cache derrière un rideau. Pourquoi? parce que c'est «un moyen de comédie dont l'effet est tragique», par suite «un mélange tragi-comique»[46]. On cherche comment. Apparemment une situation n'est jamais comique ou tragique en elle-même, mais bien par l'effet qu'elle produit; et, si le stratagème de Néron fait souffrir et trembler, comment serait-ce «un moyen de comédie»?

La preuve que Britannicus n'est pas si romantique que le veut par endroits M. Deschanel, et même ne l'est pas du tout, c'est que, dans une page fort intéressante, il essaye d'imaginer ce que deviendrait le même sujet traité dans la forme romantique: on assisterait aux expériences de Locuste, au banquet où Britannicus est empoisonné. À la vérité, je ne vois pas trop pourquoi M. Deschanel condamne d'emblée cette conception du drame: tout dépendrait de l'exécution, qui pourrait être bonne ou mauvaise. Mais enfin, cela prouve que, pour M. Deschanel lui-même, «romantique» a par moments un sens très déterminé et qui s'oppose à «classique». Ainsi, tandis qu'ailleurs il voit dans le romantisme l'originalité suprême et l'exalte à ce titre, il le prend ici pour une des formes du théâtre au xixe siècle et n'en fait pas grand état. Il loue même Racine d'avoir simplifié Néron selon la méthode classique, d'avoir négligé plusieurs des aspects de ce personnage «peint avec tant de verve et de brio par M. Renan»[47]. (Je crois que ce mot de brio, soit dit en passant, choquerait un peu l'auteur de l'Antéchrist, et qu'il n'accepterait pas le compliment.) Pour moi, le Néron de Racine me plaît fort et me semble d'une grande vérité historique et humaine; mais le fou naissant et le cabotin paraîtraient un peu plus chez lui, que je ne m'en plaindrais pas.

Il faut savoir gré à M. Deschanel de n'avoir pas découvert le moindre romantisme dans Bérénice. Mais son sentiment sur la valeur de l'œuvre manque peut-être de netteté. Il déclare à trois ou quatre reprises que la pièce est «très faible» parce qu'elle manque d'action; mais il l'appelle d'autre part «une charmante tragi-comédie»[48], y trouve «sensibilité, éloquence familière et poétique, grâce pénétrante»[49], et dit qu'elle est «bien étonnante et filée avec un art infini»[50]. Comment une pièce peut-elle être à la fois si faible et si charmante?

Ce qu'il y a de romantique, au meilleur sens du mot (qui n'est pas le plus juste), dans Bajazet, c'est l'intelligence de l'histoire et de la couleur locale, et c'est aussi la grande tuerie du cinquième acte. Je ne sais si M. Deschanel n'exagère pas un peu la turquerie de la pièce. La «couleur locale» chez Racine est un point sur lequel on reviendra et qui veut être traité dans des réflexions d'ensemble sur son théâtre. Mais, puisque l'ingénieux critique était en train, il aurait bien pu soutenir que Bajazet est tout aussi Turc que les autres. Bajazet veut bien mentir jusqu'à un certain point, mais non au delà; il ne veut pas épouser une esclave par force; il a le mépris absolu de la mort: tout cela fait un mélange intéressant, très humain, très oriental aussi si l'on veut; mais il faut le vouloir.

Et Mithridate, pourquoi romantique? Parce que Mithridate est à la fois un grand guerrier, un grand politique et un vieillard amoureux, jaloux, cruel, astucieux, et «qui plaide le faux pour savoir le vrai» dans des scènes «tragi-comiques[51]». Et voilà maintenant que «romantisme» est synonyme de complexité des caractères.

Mais, d'autre part, le romantisme est aussi (que n'est-il pas?) «la forme la plus actuelle de l'art, par conséquent l'appropriation des sujets anciens aux publics modernes, l'adaptation des faits d'autrefois aux croyances et aux sentiments présents»[52]. Donc Euripide a fait œuvre romantique en traitant le sujet d'Iphigénie de manière à plaire aux Athéniens de son temps, et Racine en le traitant de la façon la plus agréable aux hommes du xviie siècle.

Il me semble qu'ici M. Deschanel avait une belle occasion de revenir au vrai sens du mot «romantisme» et de montrer qu'Ériphile est déjà, sauf le style, un personnage dramatique comme on les aimait aux environs de 1830. Ériphile ignore sa naissance, elle est sans nom, tout comme Didier et Antony. Elle est, comme eux, en insurrection contre la société. Comme eux, elle croit qu'un destin implacable la poursuit, qu'elle est une créature fatale et qui porte avec elle le malheur partout où elle va:

Le ciel s'est fait sans doute une joie inhumaine
À rassembler sur moi tous les traits de sa haine, etc.[53].

Son amour est d'espèce sombre et farouche comme ses autres sentiments. C'est parce que Achille a brûlé sa ville et l'a emportée elle-même comme une proie dans ses «bras ensanglantés», c'est pour cela qu'elle l'aime, et d'un amour furieux et qui la poussera au crime. D'ailleurs prête à la mort, y songeant dès la première scène, mélancolique jusqu'au désespoir, mais superbe encore et révoltée au moment même où elle cède à son destin.

Je périrai, Doris, et par une mort prompte
Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,
Sans chercher des parents si longtemps ignorés
Et que ma folle amour a trop déshonorés, etc.[54].

Qu'est-elle qu'une bâtarde romantique, une sœur enragée de Didier, moins rêveuse et plus violente? M. Jean Richepin verrait en elle une quasi Touranienne et l'appellerait sa grand'mère. Il ne serait pas impossible, avec un peu d'art, de soutenir ce badinage.

M. Deschanel démonte avec beaucoup d'adresse l'admirable tragédie de Phèdre, nous fait toucher du doigt comment elle est composée, ce qu'elle garde d'Euripide et de Sénèque, ce que Racine y a mis du sien. «L'édifice a trois étages, trois ordres, dont les provenances diverses s'accusent dans la conception et dans le style: l'ordre attique, l'ordre romain, l'ordre français; je dis trois ordres de poésie et de civilisation[55].» Est-il vrai que les provenances diverses des trois ordres «s'accusent dans la conception et dans le style»? Car alors comment se fait-il que l'œuvre soit aussi harmonieuse?

Naturellement cette complexité d'éléments, leur appropriation au goût du xviie siècle paraît à M. Deschanel le comble du romantisme.

Notez qu'Euripide le premier avait été romantique en introduisant dans la tragédie les passions de l'amour[56]. Le style même d'Euripide est déjà romantique. En voulez-vous un exemple? On connaît la mystique invocation d'Hippolyte à Artémis, ce chant vraiment pieux et dont le ton rappelle celui des cantiques à la sainte Vierge: «...Ô ma souveraine, je t'offre cette couronne cueillie et tressée de mes mains dans une fraîche prairie, que jamais le pâtre et ses troupeaux ni le tranchant de fer n'ont osé toucher, où l'abeille seule au printemps voltige, et que la Pudeur arrose de ses eaux limpides, etc.» Cette image (la Pudeur et ses eaux limpides), M. Deschanel la déclare «étincelante de fraîcheur romantique»[57]. Pourquoi romantique? Est-ce parce que l'image est incohérente? J'avoue d'ailleurs qu'ici mon admiration hésite: qu'est-ce que les eaux de la Pudeur? Pour un peu, je me rangerais au sentiment des érudits qui veulent lire Ηὡς au lieu de Αἱδὡς. Les pleurs de l'Aurore, c'est devenu bien banal; mais ce ne l'a pas toujours été, et au moins cela s'entend.

Esther, histoire de sérail, conte des Mille et une nuits, conte naïf, sanglant et par endroits sensuel, transformé par Racine en une tragédie élégiaque et pieuse, propre à être jouée dans un couvent par de petites pensionnaires, est assurément une œuvre singulière, étrangement complexe, avec ses «couleurs contrariées et harmoniques» comme dans un «merveilleux tapis d'Orient copié par les Gobelins»[58]. Mais enfin la variété des éléments d'une œuvre et le romantisme, est-ce donc une seule et même chose[59]? Du moins cela saute-t-il assez aux yeux pour se passer d'explication?—Dépêchons-nous de dire que M. Deschanel n'a, du reste, rien écrit de plus spirituel ni de plus amusant que l'histoire des représentations d'Esther.

Athalie, dit M. Deschanel, est pleine «d'effets et de contrastes romantiques»[60]. Les contrastes se réduisent, ce me semble, à celui de la forme et du fond, à celui que fait «la férocité singulière» du sujet avec «les draperies éclatantes d'un style prestigieux et les couleurs de la poésie religieuse la plus sublime».—Athalie est encore romantique parce que la pièce est tirée de la Bible et que la Bible est éminemment romantique[61]. Pourquoi? Apparemment parce que la Bible contient l'histoire et la littérature d'un peuple d'Orient et que le chef du romantisme a fait des Orientales.

Pourtant M. Deschanel a besoin d'un effort pour goûter Athalie, à cause du fanatisme monarchique et religieux qui est l'âme de cette tragédie. Mais il goûtait fort Mithridate parce que Mithridate est bien un roi d'Orient; il devrait donc goûter Joad parce que Joad, malgré quelques atténuations, est bien un prêtre juif. D'où vient que la vérité historique qui, là, lui paraissait chose romantique et par suite admirable—ou chose admirable et par suite romantique (car il hésite entre les deux vues)—n'excite point ici son enthousiasme? Est-ce que par hasard Mithridate vaut beaucoup mieux, moralement, que Joad? et serions-nous plus enchantés de heurter l'un que l'autre dans la vie réelle?

Serait-ce point qu'Athalie est une tragédie cléricale? Mais il n'a jamais été nécessaire, pour aimer un drame, de partager les croyances de ses personnages. On peut même ne sympathiser pleinement avec aucun et cependant être ému et admirer. Il suffit qu'ils aient, dans leur ordre, de la vérité, de la grandeur, de la beauté. Quand j'irais, comme Voltaire un jour, jusqu'à préférer secrètement la vieille Athalie, cette Elisabeth, cette Catherine, cette terrible femme qui porte si fièrement ses vengeances politiques et qui a, du reste, des retours de faiblesse féminine et presque de tendresse, je n'en serais peut-être pas moins subjugué par la grande allure de Joad, par sa foi absolue, par son impérieux et héroïque dévoûment à cette foi. Remarquez que Joad est ou se croit profondément désintéressé, qu'il s'imagine travailler pour Dieu et agir sous son inspiration, que, si j'entends bien la magnifique scène de la prophétie, il sacrifie à ce Dieu la vie de son propre enfant et que la vision du meurtre de Zacharie ne l'empêche point de faire ce qu'il croit être son devoir dans le présent.—Les fanatiques sont gens fort curieux, surtout dans un drame, où l'on n'a rien à craindre de leur manie.

Et si d'aventure ni Athalie ni Joad ne nous sont sympathiques, qu'importe enfin? Je ne suis pas loin de penser qu'il n'y a que la foule qui ait besoin, au théâtre, de s'intéresser, comme elle le ferait dans la réalité, aux entreprises d'un personnage ou d'un groupe, de prendre parti pour l'un ou l'autre camp. Ce qui est toujours suffisamment «sympathique» en art, c'est la manifestation éclatante d'une passion ou d'une énergie humaine.

Jéhovah vous semble horrible? Et les dieux qui ordonnaient l'immolation d'Iphigénie et qui soulevaient la colère de Lucrèce étaient-ils donc si aimables? Et faut-il un bien plus grand effort pour entrer dans le sujet d'Athalie que dans celui d'Iphigénie en Aulide?

J'ai voulu relever les principaux abus que fait M. Deschanel du mot «romantisme». C'est chose affligeante de voir un ouvrage si ingénieux gâté à ce point par un parti pris qu'on a peine à s'expliquer. Dans ses conclusions, M. Deschanel s'exprime plus nettement que partout ailleurs sur sa bizarre théorie et nous prête par là, semble-t-il, les meilleures armes pour la repousser. Il définit l'essence du romantisme «l'amalgame du passé avec le présent et du présent avec le passé»[62]. «Une définition plus étroite du romantisme en exclurait, dit-il, Shakspeare, Guilhem de Castro, Dante, le théâtre grec, la Bible.» Je demande en toute simplicité d'âme: Qu'est-ce que cela ferait? et n'êtes-vous pas la victime (trop volontaire) d'une confusion dont vous jouissez, sans doute parce qu'elle pique la curiosité de votre public? De ce que la littérature romantique, qui est bien connue, encore proche de nous et assez facile à délimiter sinon à définir, a pu s'inspirer de Shakspeare, de Dante et des poètes grecs, juifs et espagnols, s'ensuit-il que tous ces poètes doivent être appelés romantiques? Sophisme d'autant plus surprenant que M. Deschanel saisit fort bien les éléments du romantisme tel qu'il a fleuri dans des œuvres que tout le monde peut nommer. Il y a, suivant lui, une première façon, la vraie, de concevoir le romantisme (c'est de le considérer comme l'amalgame du présent et du passé), et une seconde définition qui le fait consister dans «le mélange du tragique et du comique, le retour aux sujets modernes, le joug des trois unités secoué, le vers assoupli, le lyrisme ou la familiarité du style». Il appelle cela «une manière moins large»[63] d'entendre le romantisme. Mais qui ne voit que c'est là une manière essentiellement différente, qui n'a rien de commun avec la première, et que l'une ne peut, en aucun cas, être substituée à l'autre?

III

On a vu que ce qui ravit surtout M. Deschanel, c'est la complexité des éléments du théâtre de Racine. Chacune de ses pièces nous offre un sujet antique ou exotique approprié au goût des contemporains de Louis XIV et par suite nous présente à la fois l'homme des temps lointains ou des «pays étranges», l'homme du xviie siècle et l'homme de tous les temps.

Éliminons l'homme de tous les temps, qui est aussi bien de l'antiquité que du xviie siècle. Restent en présence et peut-être en opposition, dans la plupart des personnages, l'homme de l'antiquité grecque ou romaine et l'homme du temps de Louis XIV. Ce désaccord intime est par moments évident et souvent prodigieux, au moins dans certaines pièces. Il y a parfois deux ou trois mille ans, un abîme, entre les actions de tel personnage et ses mœurs, ses manières, ses discours.

Pyrrhus est un sauvage, un brûleur de villes, un tueur de vieillards, de jeunes filles et d'enfants. Hermione, au quatrième acte, lui jette ses exploits à la face. «Je vous aime; épousez-moi, ou j'égorge votre fils», c'est le fond de ses discours à Andromaque. Mais d'autre part Pyrrhus est poli, galant, «honnête homme». Les contemporains eux-mêmes sentaient cette contradiction: les uns trouvaient Pyrrhus trop doucereux, les autres trop violent (Voy. la Folle querelle). De même, Oreste a tué sa mère et va tuer Pyrrhus. Cela ne l'empêche point de s'exprimer comme auraient pu faire Guiche et Lauzun en soignant leur style.

Dans Britannicus, il n'y a point de désaccord de ce genre. La marque du principal personnage, c'est justement d'être un criminel fort civilisé, très spirituel et très fin. Agrippine n'est pas plus invraisemblable que Catherine de Médicis ou Christine de Suède, qui étaient des femmes bien élevées et de grande tenue. D'ailleurs il s'agit ici de crimes surtout politiques, et la tradition n'en était point encore perdue. Enfin, Agrippine et Néron appartiennent à une civilisation que nous n'avons aucune peine à nous représenter et qui différait assez peu de la nôtre pour que Racine ait pu leur prêter le langage et les manières de son temps sans commettre un trop grave contresens.

Dans Bérénice, l'harmonie est parfaite entre les mœurs et les actions: est-ce pour cela que M. Deschanel trouve la pièce si faible?

«Et vous croyez que ce sont là des Turcs?» disait le vieux Corneille en voyant jouer Bajazet, et peut-être qu'en effet, si Roxane agit et sent a peu près comme une femme de harem, Acomat comme un vizir, et parfois Bajazet comme un homme d'Orient, leur allure et leur langage n'ont pas grand'chose de turc pour des esprits non prévenus.

Mithridate a l'habitude d'étrangler ses femmes pour s'assurer de leur fidélité. Voyez comme ces choses-là sont dites en termes élégants: