TROISIÈME PARTIE

I

Àux rentrées d'automne, la Ville se pare souvent, comme à plaisir, d'une grâce unique,—grâce d'arrière-saison, si délicate et si vraiment parisienne que, du premier regard, elle fait oublier à l'arrivant tout ce qu'il vit ailleurs, et lui redonne le goût fiévreux de Paris. Ce sont de claires matinées, avec la gaieté affairée des passants et des voitures par les rues baignées de lumière opaline; des après-midi à peine tiédies, où le vent discret agite légèrement, sans les détacher, les derniers feuillages des arbustes urbains; mais surtout d'incomparables soirées, des crépuscules roux, tombant du ciel avec une lenteur infinie, prolongeant le déclin d'une lueur poudrée de cuivre, longtemps après que les papillons de gaz, dans leurs cages de verre, jalonnent, sans les éclairer encore, les bordures des trottoirs.

Par un tel soir, lumineux et lent, un coupé emportait de la gare du Nord à l'hôtel de la place Wagram Mme Surgère et Jean Esquier, qui, seul, était venu la recevoir. Quand Julie avait aperçu, derrière la balustrade du quai, la haute stature du banquier, sans distinguer à ses côtés la silhouette de Claire, la quiétude indécise où, malgré tout, elle se laissait bercer depuis le serment de Maurice, s'était évaporée. Son premier mot, en lui pressant la main, fut:

—Et Claire? Pourquoi n'est-elle pas là? Esquier conta, bien tristement, que depuis quelques jours la crise de tristesse, de malaise, de dégoût où Claire était tombée après le départ de Julie, semblait s'aggraver.

—Presque plus de sommeil, les nerfs à vif... des larmes solitaires qu'elle essaye de me cacher. Ah! j'ai bien du chagrin, mon amie!

Julie ne répondait pas. Que dire? À peine séparée de Maurice, voilà que les amertumes, de nouveau, refluaient vers elle... Sa conscience, encore qu'elle eût voulu ne pas l'entendre, lui soufflait obstinément un remords: «Si Claire est malade, si Esquier souffre, c'est à cause de toi!»

—Qui la soigne? fit-elle.

—Daumier vient tous les jours, naturellement... Et puis, les médecins ne manquent pas à la maison. Il y a tout à l'heure une consultation pour Antoine... Daumier a demandé Rodin et Frœder.

Antoine! C'est vrai, elle l'oubliait, ce moribond qu'elle venait assister.

—Vous le reconnaîtrez difficilement, dit Esquier, tant cette dernière attaque l'a changé. Il a les cheveux tout blancs, plus blancs que les miens. Il paraît quatre-vingts ans.

Julie, bercée par le mouvement du coupé, qui maintenant roulait sans bruit sur les pavés de bois du boulevard Malesherbes, entendait les paroles d'Esquier du fond d'un vague engourdissement. Sa pensée se concentrait sur ceci: «Antoine va mourir... Pourquoi n'ai-je pas de chagrin? Il n'a jamais été méchant pour moi. Depuis très longtemps, je n'ai pas été malheureuse à cause de lui...» Mais aussitôt la mémoire tenace des sens se rebellait: «Il m'a épousée, voilà le mal qu'il m'a fait...» La remontée des souvenirs lui souleva le cœur; elle sentait que, malgré tout, malgré sa volonté, malgré sa pitié pour le moribond, il y avait en elle quelque chose qui ne pardonnerait jamais à son mari, jamais, jamais!...

Elle voulut des détails sur la façon dont il avait été transporté à Paris.

—Nous avons reçu la dépêche avant-hier soir, répondit Esquier: comme celle que je vous ai envoyée aussitôt, elle n'expliquait rien; elle ajoutait seulement que, le malade étant transportable, on croyait préférable de le conduire à Paris, auprès de sa femme. Antoine est arrivé jeudi matin, à dix heures, avec Hélo et un jeune médecin luxembourgeois qui est immédiatement reparti.

—S'est-il aperçu de mon absence?

—Je crois qu'il ne s'est même pas aperçu de notre présence, à nous, ni de son voyage, ni de son arrivée à Paris. Armez-vous de courage, vous allez vous trouver en face d'un spectacle vraiment attristant.

Julie détourna l'entretien:

—Et Claire, demanda-t-elle, qu'en dit Daumier?

—Oh! Claire n'est pas couchée, même... elle va être sur le seuil de la maison, certainement, pour vous recevoir, tout à l'heure. Son mal n'est pas un mal classé, étiqueté, et justement pour cela, le remède est difficile à trouver. Rodin dit: «La campagne, le grand air, l'exercice.» Daumier dit: «Le mariage.» Ils ont raison tous les deux. Mais Claire ne veut pas quitter Paris: elle a des crises de nerfs dès qu'on aborde cette question... Et quant au mariage...

Il se taisait. Julie questionna, un peu gênée:

—Est-ce que M. de Rieu?...

—Oui... il est là, tous les jours. Il a été admirable pour nous. Seul à la maison, avec un moribond et une malade, vous comprenez, je n'aurais pas suffi. Il est venu matin et soir... Il a fait lui-même les démarches auprès de Rodin, qui ne soigne pas tout le monde. Et croiriez-vous qu'il a veillé Antoine avant-hier?

—C'est un cœur excellent, murmura Mme Surgère. Il faudrait hâter le mariage.

Elle tremblait un peu, malgré elle, en prononçant ces paroles. Pauvre dévouée, qu'une tendresse extrême rendait égoïste pour un instant, elle n'avait même pas le courage de son égoïsme.

—Je crois, dit Esquier, que ce mariage ne se fera jamais.

Julie baissa la tête. C'était sa sentence qu'elle venait d'entendre. «Jamais... le mariage ne se fera jamais... Alors qui épousera-t-elle?» Elle n'osa s'avouer le nom qui était dans son esprit et dans celui d'Esquier. «Non! non! pensa-t-elle, je ne veux pas, je ne veux pas!» Tout ce qui lui restait d'énergie se banda pour la défense. «Je lutterai; je veux le garder... Je veux qu'il soit heureux par moi.»

Esquier se taisait, sa grande taille courbée, son profil dessiné sur la vitre du coupé, rougie par le crépuscule... Julie sentait que, dans ce silence, un fossé se creusait entre elle et son vieil ami.

Mais on s'arrêtait. Sur le seuil de l'hôtel, Tonia attendait.

—Où donc est Claire! murmura Julie.

—Je ne sais pas, ma Yù... Dans le salon mousse, probablement. Tu as fait un bon voyage, au moins, toi?

Julie ne répondit pas. Elle passa devant la vieille, monta vivement l'escalier.

Il lui tardait de voir Claire.

Dans la demi-clarté du salon mousse, elle l'aperçut, étendue sur une chaise longue. Était-elle vraiment assoupie, ou feignit-elle de se réveiller? Julie la vit si pâle, si affaiblie et comme diminuée qu'elle redevint pour elle, aussitôt, l'affectueuse et pitoyable mère de toujours:—On me dit que tu es souffrante, chérie?...

Elle avançait les bras... Claire hésita imperceptiblement, puis se laissa prendre et embrasser, sans abandon. Mme Surgère sentit le raidissement de ce corps flexible sous son étreinte, et sous son baiser la retraite du front. Esquier était entré et, distrait, feuilletait la partition ouverte sur le pupitre du piano.

Claire demanda:

—Vous êtes en bonne santé?

—Oui, moi, je vais bien, répliqua Julie gênée par les yeux fixes, si noirs, de la jeune fille. Mais c'est toi, mignonne, qui es souffrante, à ce qu'on me dit?...

—Oh! non! je ne vais pas mal, je n'ai rien... je n'ai rien, je vous assure...

Elle détournait à demi la tête, jetait les mains en avant, comme pour éloigner à la fois la curiosité et la pitié. Julie comprit qu'elle n'avait aucun droit à combattre, à consoler cette douleur innocente, dont elle était la cause. De nouveau elle eut conscience que les jours d'inquiétude passive étaient finis, qu'elle entrait dans la crise violente, après quoi son amour triompherait ou serait vaincu.

Un silence, dont ils souffraient tous trois, semblait élargir l'espace autour d'eux. Esquier, pour en finir, proposa:

—Voulez-vous monter tout de suite auprès d'Antoine?

—Non, répliqua Julie. Je vais passer dans ma chambre, et me changer. Je suis affreusement lasse. Dès que je serai prête, je vous rejoindrai. Est-ce bientôt, cette consultation?

—Dès que Rodin et Frœder arriveront. Tenez, voilà l'un deux...

On sonnait en effet. Un instant après la tête blanche de Frœder apparaissait au tournant de l'escalier. Rodin le suivait; ils s'étaient rencontrés devant la porte de l'hôtel, forcés à l'exactitude par l'excès de leurs besognes.

Ils saluèrent Julie. Esquier présenta Frœder.

—Ah! madame Surgère, fit le chirurgien... Je n'aurais pas attendu, pour notre malade, une si jeune et si charmante compagne.

Il s'inclinait, avec des grâces fanées du dernier demi-siècle, en homme qui a fréquenté les courtisans, vingt années durant, à Compiègne et aux Tuileries. Julie, sans souci de paraître indifférente, ne répondit rien.

—Eh bien! dit Esquier, nous descendons. Vous nous rejoindrez, ma chère amie.

—Oui.... Quelques minutes, et je suis à vous. Combien de temps durera la consultation?

Esquier consulta les deux docteurs du regard.

—Oh! fit Rodin... un quart d'heure, une demi-heure au plus, si les observations ont été faites soigneusement. Est-ce que notre confrère est là?

—Daumier? Il est installé dans le cabinet de travail, il s'en est fait un petit laboratoire.

—Alors, madame, un quart d'heure nous suffira.

Ils saluèrent Julie, et descendirent, suivis d'Esquier. Julie, avant de quitter Claire sur cette première entrevue, voulait emporter d'elle un mot de pardon. Elle rentra dans le salon mousse. La jeune fille n'avait pas quitté la chaise longue. Elle y était assise, les mains dans le creux des genoux, en une pose de rêverie profonde.

«Moi, pensa Julie, je n'ai point de haine contre elle. Je voudrais qu'elle oubliât, qu'elle fût heureuse... et je ne pourrai pas être tout à fait heureuse, à cause d'elle, même si....»

Elle n'acheva pas sa pensée. Claire, l'apercevant, leva vers elle son visage, sur lequel un voile semblait tendu.

—Claire, ma mignonne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire votre mal?

Elle eût souhaité la confiance et la confidence de l'enfant, une explication sincère, une communion de larmes. Malgré sa rancune, Claire sentit bien que cette âme lui était ouverte. Elle répondit doucement:

—Je vous assure que je n'ai rien, madame... Je ne saurais pas dire ce que j'ai, du moins... C'est un malaise, une tristesse, il faut que je me résigne et que j'attende. Cela passera.

—N'avez-vous pas vu M. de Rieu, aujourd'hui? questionna Julie.

Mais à ce nom, qui résumait les dures nécessités de l'heure présente, le visage de Claire, de nouveau, se masqua d'indifférence.

—Non! fit-elle. Et elle détourna les yeux.

Julie, la voyant redevenue hostile, céda. Lentement, accablée de tristesse et de remords, elle quitta la chambre. «C'est fini, pensa-t-elle... je n'y peux plus rien. Elle me déteste...» Malgré ses remords et sa tristesse, elle se révoltait obscurément contre l'injuste rancune de Claire. «Elle n'a pas le droit de me haïr ainsi. Maurice lui appartient-il donc? Elle l'aime, soit. Mais qui l'aime mieux d'elle ou de moi?» Et elle répondait avec une victorieuse assurance: «Moi.»

Dans sa chambre, Mary l'attendait. Julie se rafraîchit à la hâte; elle quitta les vêtements empoussiérés du voyage. Comme Mary la rhabillait, Julie s'aperçut dans la triple glace de l'armoire: et cette image lui rappela un soir qu'elle s'était vue ainsi reflétée, une des premières fois peut-être qu'elle avait connu sa beauté et connu le désir d'être belle... C'était un soir de novembre... elle revenait de la chapelle de la rue de Turin... Maurice était en bas, dans ce petit salon où, aujourd'hui, pleurait Claire. Temps de chère torture, comme elle l'enviait au passé! Avoir souffert, avoir combattu contre son désir d'être à Maurice, qu'étaient ces luttes et ces souffrances au prix des présentes angoisses? «En ce moment-là, je me réfugiais dans la peur de mal faire, dans la religion... Tout cela m'a abandonnée, la religion, la pudeur; ou, du moins, tout cela ne m'a pas défendue contre moi-même... La vraie défense, c'eût été de savoir l'avenir, ce que les événements feraient de nous, malgré nous. La force me fût venue de résister, alors!...» Et tout de suite cette pensée lui apparut comme un blasphème contre son amour, contre Maurice absent. Un blasphème et un mensonge... «J'aurais connu l'avenir que j'aurais fait de même. Ce que j'ai souffert et ce que je souffrirai ne paye pas encore le bonheur de ma faute. Ô mon Dieu, ne me condamnez pas!»

On frappait à la porte de l'antichambre. Mary alla ouvrir et revint, disant:

—M. Esquier prévient Madame que la consultation est finie; il faut que Madame descende si elle veut voir les médecins avant leur départ.

Julie se hâta, mais la comédie sociale qu'elle allait jouer lui répugnait. La promesse de Maurice la hantait! «Si vous devenez veuve, je vous épouserai!» Son plus cher rêve, c'était ce veuvage. Et il fallait feindre l'inquiétude, le chagrin. De quel horrible réseau de tromperies est tissu l'adultère!

En passant devant le cabinet de travail qui précédait la chambre d'Antoine Surgère, elle entendit des voix qui chuchotaient derrière la porte... Elle pensa retarder l'épreuve en entrant là. Elle y trouva, à la table, Frœder, assis devant une feuille blanche, la plume aux doigts; Esquier, Rodin, Daumier, le baron de Rieu, debout autour de la cheminée. On se tut en l'apercevant. Frœder se leva.

—Je vous en prie, fit-elle à demi-voix, ne vous dérangez pas.

Elle serra la main de Daumier et de Rieu: avec eux elle s'isola du groupe.

—Qu'ont dit les médecins?

Daumier expliqua en quelques mots l'évolution du mal. La paralysie se déplaçait, gagnait les lobes gauches du cerveau.

—Nous avons cru tout à l'heure qu'il allait parler.

—En somme, fit Rieu, la fin est désormais l'affaire de quelques semaines.

La mort!... La libération!... Julie, partie à l'étranger avec Maurice, recommençant des jours lumineux comme les premiers jours de Cronberg; Claire, baronne de Rieu, jouant dans l'hôtel de la place Wagram le rôle de jeune femme mondaine et jolie, nécessaire, disait-on, à la prospérité de la banque! Tout ce bonheur s'achèterait au prix d'une mort qui venait lentement et sûrement, d'un pas de châtiment...

Mais Frœder s'avança, jugeant convenable d'adresser quelques mots de consolation à la jeune femme.

—Hélas! madame, nous avons trop le respect de la science pour vouloir vous induire en erreur, dans une circonstance aussi grave. Nous nous trouvons en présence d'un de ces cas où nous sommes sans pouvoir... La vie attaquée à la source même de la pensée et de l'activité... La substance nerveuse... dissoute... mystérieusement résorbée...

Il regardait Julie: il semblait gêné par le calme de ce visage; il attendait les larmes prévues qui lui fournissaient, d'ordinaire, sa péroraison. Mais les larmes ne coulèrent point sur les joues de Mme Surgère. Elle demanda avec fermeté:

—Alors, aucun espoir de le sauver?

Cette nette question déconcerta le vieux discoureur. Il répéta:

—Mon Dieu! assurément... la science.

Et finalement, se tournant vers Rodin qui, de son œil mauvais et narquois, le regardait patauger, il dit:

—N'est-ce pas votre avis, docteur Rodin?

Rodin s'inclina.

—La médecine est vraiment inutile ici, fit-il, du moins pour guérir. Au chevet de M. Surgère, elle n'aura plus désormais qu'à observer et à s'instruire. Je vous demande, à ce titre, la permission de revenir.

—Regardez Frœder, chuchotait Daumier, à l'oreille de Rieu. Il est furieux de l'idée de Rodin: il est battu; il n'a pas su se donner l'air de s'intéresser à la «science!»

Julie salua légèrement les deux augures et se dirigea vers la chambre du malade. Esquier la suivit.

Elle se sentait plus forte, sûre à présent de se trouver en face d'une chose qui, pour ainsi dire, n'était déjà plus.

Une odeur de chloroforme, mêlée à un parfum artificiel de benjoin qu'on venait de faire brûler, la saisit à la gorge dès le seuil. Comme le soleil donnait au couchant sur la fenêtre, on en avait fermé les persiennes avant la consultation. Le soir baissait, il faisait presque nuit.

—Allez chercher une lampe, Hélo, dit Esquier à la garde.

—Eh bien! fit-il dès que cette fille fut sortie. Vous voyez ce qui reste d'Antoine.

À travers la pénombre, Julie entrevoyait le lit, debout contre le mur latéral, et une sorte de masse qui semblait posée dessus, posée, point couchée. Cette masse était immobile. Peu à peu, les yeux de Mme Surgère, s'habituant à l'obscurité, distinguaient un corps, assis ou accroupi à la hauteur de l'oreiller; elle percevait les membres ramassés, tordus, et la tête fixe, un peu tournée vers la gauche... La lampe que Hélo rapportait éclaira les détails de cette forme confuse... Mme Surgère s'approcha du chevet; cette chose déformée la surprenait: dans un hôpital elle eût passé devant le lit sans y reconnaître son mari. Mais les paupières se levèrent tout à coup, la regardèrent: un regard viré lentement, tandis que la tête demeurait inclinée.

Julie recula; ses doigts tenaillèrent le poignet d'Esquier.

—Il vous reconnaît, fit le banquier.

Julie regardait, hypnotisée par les yeux fixes. De ces deux yeux, le gauche semblait vitrifié déjà, presque mort, ou du moins il ne gardait de la vie que le mouvement sans la sensibilité. Mais l'autre, indubitablement, vivait: il concentrait et résumait la vie de ce corps noué, à demi immobile.

—Ne voulez-vous pas lui donner la main? souffla Esquier.

Elle s'approcha du lit, prit dans sa main la main du malade. Mais à la presser, elle la sentit molle, comme vidée: une sorte de gant humain, rempli de pâte, qui cédait sous les doigts. Elle laissa échapper un cri. Esquier la soutint.

—Je vous en prie, murmura-t-elle, ne restons pas là...

Cramponnée au bras du banquier, elle regagna le cabinet de travail. Rodin et Frœder étaient partis. Daumier et le baron de Rieu s'entretenaient encore devant la fenêtre, dans l'obscurité devenue presque complète. Elle fut bien aise de cette obscurité qui lui permit, affaissée sur un fauteuil, de se remettre lentement sans attirer l'attention.

Elle souffla à Esquier:

—Causez... Qu'on ne fasse pas attention à moi, je vais mieux...

Esquier rejoignit les deux jeunes hommes. À travers le brouillard d'engourdissement où la plongeait sa faiblesse, elle entendit que Daumier ne parlait plus d'Antoine Surgère, mais de Claire. Il disait:

—Je ne veux pas t'inquiéter, mon cher vieux, mais vraiment, prends garde. Use de ton autorité sur ta fille pour lui faire quitter Paris: trouve-lui une compagne de son âge; envoie-la dans le Midi; enfin, distrais-la, empêche-la d'être seule et de penser... sans cela, je ne réponds de rien.

Après une minute de silence, Esquier demanda:

—Restez-vous à dîner, Daumier? Et vous, Rieu?

Daumier accepta. Rieu s'excusa d'abord, finit par céder. Un valet de pied ouvrait justement la porte et annonçait que Mme Surgère était servie. Comme tous quatre descendaient l'escalier pour se rendre à la salle à manger, Julie, que les derniers mots de Daumier avaient inquiétée, le retint.

—Réellement, demanda-t-elle, Claire vous inquiète?

—Oui, beaucoup, beaucoup!

Il expliqua qu'au mois de janvier de cette même année, il avait eu l'occasion de soigner un cas analogue: une jeune fille, une simple ouvrière faisait des journées de couture en ville, qui, sans qu'aucun organe fût lésé, était tombée dans un tel état de consomption et de langueur qu'elle avait dû suspendre son travail.

—Au lieu de la droguer, poursuivit le médecin, je me suis informé, j'ai confessé la malade. J'ai fini par savoir que dans une des familles où elle se rendait en journée, elle s'était toquée du fils de la maison, un très jeune officier, sortant de Saint-Cyr... Elle n'osait rien manifester de cette tendresse; elle se consumait silencieusement.

—Et qu'avez-vous fait? demanda Julie.

—Ma foi! j'ai été trouver l'officier, et je lui ai conté l'affaire. La jeune fille n'était ni belle ni laide; mais elle avait vingt ans, et puis, dans l'armée, ils ne sont pas très exigeants. Huit jours plus tard, ma malade montait sur les chevaux de bois à la foire de Neuilly.

À table, Claire était assise à la place ordinaire, entre Rieu et son père. Oh! cette pâle silhouette, si amincie, presque transparente, quel remords vivant pour la pauvre Julie! Quel remords, le chagrin d'Esquier! Avant la fin du repas, la jeune fille remonta dans sa chambre. Quelques minutes après, Julie, dévorée d'inquiétude, quitta la table à son tour. Elle n'y tenait plus; il fallait qu'elle tentât encore une fois de fléchir l'enfant, d'obtenir sa confiance, le droit de parler ouvertement... Un ferment d'abnégation la travaillait; elle se sentait prête à tout pour guérir le mal qu'elle avait fait.

La chambre n'était éclairée que par une seule bougie placée sur la cheminée. Julie s'approcha du lit, se pencha... Claire se retourna subitement, montrant un visage effaré, noyé de larmes, qu'elle cacha aussitôt de ses mains, en reconnaissant Mme Surgère.

—Claire, ma chérie, balbutia celle-ci... Tu pleures, tu as mal. Pourquoi ne veux-tu rien me dire? Est-ce que tu n'as plus confiance en ta vieille amie?

La jeune fille essuya ses yeux d'un geste volontaire.

—Non... je n'ai rien, rien...

—Mais si, tu souffres, répliqua Julie en retenant les deux mains qui se dérobaient. Ah! comme tu as tort de ne pas te confier à moi, méchante enfant! Tout ce que je pourrais faire pour te consoler, je le ferais!

Si, à ce moment, Claire eût tout avoué, si elle se fût jetée dans les bras maternellement ouverts, Julie, si meurtrie, si ravagée par la lutte, peut-être eût lâché d'un coup toute résistance; peut-être, en une de ces faims de dévouement qui dévorent les grands cœurs, elle se fût écriée: «Eh bien! aime-le! qu'il t'aime... sois sa femme... Mais ne pleure pas... mais ne souffre pas... mais vis!...» Hélas! à ce débordement d'abnégation, la jeune fille fermait résolument son cœur, ses mains cherchaient à s'échapper des mains de Julie... Julie répéta, penchée sur l'enfant: «Claire, je t'en prie, parle-moi... Je ferai ce que tu voudras... entends-tu? ce que tu voudras!» Elle sentit qu'elle perdait pied, qu'elle allait s'abîmer et se noyer dans sa propre pitié... N'importe; le vertige de sacrifice l'emportait. «Ce que tu voudras, entends-tu?» Tout, elle eût donné tout à cette minute pour les bras de Claire jetés autour de son cou, pour un: «Merci!» calmant son remords! Mais comme elle cherchait cet enlacement, la jeune fille s'arracha d'elle presque brutalement:

—Laissez-moi! fit-elle.

C'en était trop. Tout ce que l'amour avait mis de fierté dans l'âme de Julie se rebella:

—Soit, dit-elle. Je m'en vais.

Elle quitta la chambre de Claire, gagna la sienne, s'y enferma. Chassée du sacrifice et du dévouement, elle retrempa dans l'amour son pauvre cœur meurtri sous les remords et le mépris: à se souvenir des journées de Cronberg, si chèrement douloureuses, elle oublia tout, elle trouva belle et rare encore la part qui lui était gardée par la destinée. Tout haut, dans cette chambre où elle était seule, elle parla à l'absent, elle lui dit qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. Elle lui demanda, comme une dévote à son saint favori, qu'il lui pardonnât d'avoir, au cours de cette journée, senti fléchir son cœur sous d'autres pressions que sa tendresse. Elle lui promit et se promit à soi-même de ne plus laisser surprendre sa pensée, d'être égoïste et insensible en lui, pour lui.


II

Feuille à feuille, en ces jours du milieu de l'automne, le grand jardin de l'hôtel Surgère se découronnait. Devant le pavillon habité par Esquier, toute la verdure était jaunie ou rouillée déjà; mais vingt nuances de colorations, depuis le vert sombre jusqu'au rouge sang, moiraient cette verdure près de déchoir. Au point où les allées se courbaient pour tourner le pavillon, deux touffes d'azélias pourpres semblaient des arbres de féerie parmi les squelettes des lilas. Plus loin le fond du jardin restait merveilleusement vert, peuplé d'arbres robustes aux feuillages ternes: des platanes, des lauriers, des cèdres, et, face à face, se mirant dans un petit bassin, un sureau et un figuier, centenaires tous deux. Dans ce coin contigu à d'autres jardins, le soleil donnait tout le jour, point gêné par des murailles, et la fraîcheur de l'eau y ranimait les sèves.

Comme cet octobre était tiède, avec des après-midi de ciel pur, de soleil apâli, qui ressemblaient à un été du Nord, Claire, presque chaque jour, apportait un livre ou quelque ouvrage sous l'encorbellement du figuier et du sureau, et là, assise des heures entières, goûtait la quiétude d'être seule, à l'abri de la curiosité affectueuse de ceux qui l'entouraient.

Deux ou trois fois depuis son retour, Julie était venue l'y chercher, inquiète, ramenée malgré tout à la pitié.

—Tu ne veux pas sortir avec moi, mignonne? Le docteur l'ordonne pourtant!

Claire répondait: «Non!» d'une voix si chargée de rancune que Mme Surgère, triste et meurtrie, renonçait à la convaincre: «Elle me méprise et elle me hait,» pensait-elle. Et, de fait, sans qu'elle les précisât, c'étaient bien de tels sentiments qui remuaient la jeune fille au cours des longues heures de solitude. Depuis le matin où elle avait surpris les amants traversant le salon vide, en leur extase d'amour comblé, elle avait eu cette idée: «Maurice, qui est à moi, m'est volé par Julie.» Elle avait souffert, elle avait pleuré; mais elle avait pourtant gardé un espoir, presque le même qui vivait obstinément en Maurice:—«Un jour viendra où je le reprendrai... un jour... sûrement!» Un jour! qu'importe le temps à la jeunesse? L'avenir si long, si long: n'a-t-il pas assez d'années pour tout arranger?... Elles avaient passé, les années: loin d'arranger la réalité au caprice des rêves, elles avaient seulement amené l'heure de la crise inévitable, l'heure où l'on ne peut plus dire: À demain... Mais à cette heure de crise, plus que jamais, Claire s'affirmait avec sécurité: «Maurice m'aime!» Elle avait bien aperçu, depuis sa rentrée dans le monde, l'inquiétude tendre, la tristesse ombrageuse du jeune homme. Et lui-même n'avait-il pas avoué qu'il l'aimait, un jour, alangui et vaincu par quelques mesures de Beethoven?

Lorsqu'elle lui dit, peu de temps après: «M. de Rieu veut m'épouser,» elle ne doutait pas que Maurice répondît: «Non!... c'est moi qui vous aime. C'est moi qui serai votre mari...» Un sort scella leurs lèvres à tous deux... ils ne se confièrent point leur secret: quand ils se quittèrent, il semblait que tout espoir d'avenir commun leur fût irrévocablement interdit. Eh bien! malgré tout, tandis que Maurice errait en Allemagne, flagellé par le souvenir et le désir, Claire ne perdait pas confiance; la même voix que naguère chuchotait infatigablement: «Il est parti... Il t'a abandonnée. Mais il t'aime, va! et sûrement, il te reviendra...»

Ce fut quand Mme Surgère partit à son tour, quand Claire la devina appelée par Maurice, que pour la première fois elle se sentit dédaignée et perdit courage. Son cœur droit, simple, pouvait-il admettre cette monstrueuse et banale vérité: Maurice l'aimant, et cédant pourtant au besoin d'avoir sa maîtresse auprès de lui? Elle se sentait vaincue; elle connut les vraies tortures de la jalousie.

Que de fois elle l'avait rêvé, ce voyage de chère solitude en pays lointain avec Maurice! Ils étaient mariés: on disait adieu à Paris, aux figures connues, toutes importunes, mêmes les plus aimées; et l'on s'en allait, elle dans ses bras, vers l'avenir! Hélas! le voyage aventureux, une autre le faisait avec Maurice. Une autre le possédait, à elle seule, loin des regards, bien librement. Elle détesta Julie pour lui avoir volé ce bonheur: elle la méprisa aussi. Elle ne devinait pas nettement ce que pouvaient être les relations des deux amants à Paris. Certes ils se voyaient seul à seule, ils avaient des rendez-vous quotidiens; les sorties régulières de Julie en témoignaient assez... Pourtant Julie vivait à part de Maurice; s'ils se rencontraient dans le monde, ils étaient contraints à l'attitude de deux indifférents... Tandis que là-bas ils vivaient ensemble, ils se montraient ouvertement au bras l'un de l'autre, ils dormaient sous le même toit!... Et Julie y consentait, une femme mariée! Claire la condamna avec la sévérité d'une conscience qui n'a jamais péché, qui ne sait même pas comment on pèche.

Ah! les souvenirs, encore si chers, les souvenirs de l'amitié enfantine, les caresses timides, permises ou dérobées, à la villa des Œillets, ce peu d'elle-même que Maurice avait eu, comme la jeune fille le regrettait et le réprouvait, à présent! «S'il a eu quelque chose de moi, pensait-elle, c'est que je me croyais sûre d'être sa femme un jour!...» Elle ne serait jamais sa femme... Rejetée à un autre mariage, engagée malgré elle, elle savait bien qu'elle n'y trouverait pas le bonheur: mais le repos même, la paix de conscience lui semblaient impossibles,—unie à un autre homme que Maurice, avec de tels souvenirs!

—Mademoiselle Claire, c'est M. le baron.

Un pas avait fait crier le sable de l'allée; à travers les branches dépouillées des lilas, Claire Esquier avait aperçu le tablier blanc de Mary. Maintenant la femme de chambre, debout devant elle, attendait les ordres. Claire hésitait. Fallait-il recevoir ce garçon, si dévoué, si bon, qu'elle aimait bien, et qu'elle désolait malgré soi?

—Où l'avez-vous fait entrer?

—Au salon, mademoiselle.

—Dites que j'y vais.

Puis, se ravisant, comme Mary s'éloignait:

—Non... Amenez-le plutôt ici.

Elle venait de penser qu'une explication définitive et franche devenait nécessaire, et que dans ce coin de solitude, respecté maintenant par Julie elle-même, leur entretien serait plus tranquille... Quelques instants encore, et Rieu arrivait. Il était un peu pâle; son abord fut embarrassé, et quand la jeune fille l'eut fait asseoir sur un fauteuil de paille, près de sa guérite, il ne se remit pas tout de suite.

Il la regardait penchée sur le canevas qui tremblait dans ses doigts, ses cils agités voilant ses grands yeux. Ces yeux trop grands et trop noirs, les dents trop blanches, la peau trop fine,—tour à tour, au caprice des émotions, pâle comme une feuille de camélia ou inondée de rougeur; je ne sais quel contraste violent entre cette pâleur transparente du visage et l'encre noire des bandeaux; la maigreur des bras sur lesquels flottait l'étoffe du corsage; la maigreur des mains où les doigts semblaient si frêles, prêts à se casser comme des tiges de verre,—tout révélait la jeune fille consumée par le dedans, approchée du moment où la flamme de l'âme brûlerait l'enveloppe.

À la voir ainsi consumée, une telle détresse le pénétra qu'il pensait: «Tout vaut mieux que son chagrin... Mieux vaut que je souffre, moi, que de la voir souffrir à cause de moi.» Entre les deux tortures: souffrir de la perdre, souffrir de la voir souffrir, véritablement la première lui semblait la plus tolérable.

Leurs pensées, lourdes d'anxiété, avaient fait entre eux le silence. La présence de Rieu mettait Claire en face du problème qu'il fallait résoudre, enfin: le mariage, c'est-à-dire l'adieu au rêve, le renoncement. Que faire? Le temps était venu de décider. L'imminence de cette nécessité apparut à la jeune fille, et malgré l'effort qu'elle fit pour se maîtriser, la torture de la crise contracta son visage.

Rieu lui saisit les mains:

—Vous souffrez! vous souffrez! Qu'est-ce que vous avez? Parlez-moi!

Elle faisait: «Non!» de la tête, mais ses joues pâlies encore par l'inspiration du cœur, le tremblement de ses lèvres, la mort de son regard, de ses membres abandonnés, disaient son angoisse.

—Je vous en prie, suppliait Rieu. Répondez-moi! Dites-moi ce qu'il faut que je fasse, je le ferai... Est-ce parce que je suis là que vous avez mal? Je vous voudrais si heureuse, moi! Je voudrais ne servir dans votre vie qu'à vous aplanir le chemin... Dites, Claire... Parlez-moi! vous ne me traitez pas comme un ami...

Il était penché sur elle. Renversée sur le dossier de la bergère d'osier, il la voyait comme à demi morte, et de la voir ainsi, l'ombre même du désir se dissipait en lui: il n'y demeurait qu'une adoration intense, une pitié affolée, le besoin de s'immoler à elle, pour la ramener à la vie.

Lui aussi connut, à cette minute, le vertige du sacrifice:

—Écoutez, Claire, dit-il gravement, comme on prononce un vœu qui enchaînera toute la vie. Je ne sais pas si votre mal vient de ce que je suis là, ou de ce que... de ce qu'un autre est loin... mais, je vous en prie, dites-vous bien que je ne veux pas gêner votre espoir, même le plus incertain. Tout ce qui a été convenu entre nous, toutes les promesses, si vous répugnez à les tenir, c'est nul, cela ne compte pas... Vous êtes libre...

Et, à mesure qu'il parlait, il avait l'effroyable satisfaction de constater que ses paroles étaient efficaces, et ranimaient la jeune fille. Elle rouvrait les yeux, elle le regardait avec un attendrissement rassuré... un peu de sang animait ses joues. Pourtant, elle eut honte d'accepter cette immolation.

—Je tiendrai ce que je vous ai promis, murmura-t-elle... Si j'ai tardé à vous en reparler, c'est que je suis souffrante, vous le voyez... Mais laissez-moi le temps... le temps de me rétablir... Je n'ai rien oublié. Je tiendrai ma promesse.

Rieu secoua la tête.

—Vous n'avez rien promis, ou plutôt, quand vous avez promis, vous ne vous connaissiez pas vous-même, vous ne saviez pas... Je ne veux pas profiter d'une surprise. Je n'y ai pas de mérite: c'est ce que je dois faire.

Et, après un silence, il ajouta:

—Et c'est ce que je puis faire de plus sage, même pour moi.

Il fit quelques pas, puis revint. Leurs yeux se rencontrèrent.

—Vous avez du chagrin? dit tristement la jeune fille.

Rieu répondit:

—Oui... beaucoup de chagrin... Mais que voulez-vous?...

Pour la première fois il comprenait la fatalité qui le rejetait hors du monde, hors des entreprises sentimentales qui font le bonheur des autres hommes.

—Je ne peux pourtant pas accepter, murmura Claire, que vous souffriez par ma faute!... Vous avez toujours été bon! J'ai beaucoup d'affection pour vous.

—Vrai? demanda Rieu, les yeux gonflés par les larmes qu'il retenait.

—Oh! oui! bien vrai...

Il lui prit les deux mains.

—Gardez-moi bien cette affection, ce sera le moyen qu'en pensant à vous, plus tard, je me trouve encore votre débiteur... Je ne sais pas ce que sera ma vie. N'importe où elle tourne, la pensée que vous vous souvenez affectueusement de moi me soutiendra.

Ils se regardèrent longuement sans parler; de trop grosses pensées roulaient dans leur cerveau: aucun mot n'aurait pu les traduire. Claire songeait: «Pourquoi une force est-elle en moi, je ne sais laquelle, plus forte que ma volonté et que ma raison? Celui-ci m'aime, je le sais; il n'a rien pour déplaire, il est bon, il est admirable, et je lui fais du mal pour l'autre qui ne le vaut pas, qui ne m'aime pas!...»

Elle fut un instant sur le point de se reprendre, de dire: «Si,—décidément, j'accepte, je suis votre femme.» À ces tournants de la vie, il suffit d'un choc léger pour faire chavirer nos décisions. Ce fut le choc d'un souvenir qui lui traversa l'esprit, sans cause: elle avait surpris, la veille, Julie lisant dans le petit salon une lettre où elle avait reconnu l'écriture de Maurice. L'instinct de rivalité réveillée triompha. Elle garda le silence.

—Adieu, fit Rieu, simplement.

Claire demanda:

—Vous partez! Restez encore un peu avec moi!

—Non, répondit le jeune homme. Je ne veux pas rester. Laissez-moi partir, ne plus vous voir pendant quelque temps. Si je restais ici, la force me manquerait... Adieu.

—Comme vous souffrez! murmura-t-elle.

Il répliqua:

—Oui. Beaucoup.

—Vous ne m'en voulez pas?

—Non. Adieu, mademoiselle!

Elle lui tendit son front d'un geste irréfléchi. Il l'effleura. Puis, sans regarder en arrière, il la quitta, traversa le jardin, sortit.

Un désespoir silencieux, sans secousse, le pénétrait lentement, comme un froid excessif qui lui eût gelé le corps à travers les vêtements. «Je le savais bien, pourtant, que c'était fini... Je le savais depuis longtemps... Oui. Mais à présent je ne la verrai plus!»

Son malheur ne lui semblait presque plus croyable: il se jugeait hors de la vie, dans le rêve. Et vraiment les objets réels qui l'environnaient, les maisons, les arbres, les voitures, flottaient devant ses yeux, incertains, noyés dans un brouillard...

—Bonjour, député!

Il perçut ce mot comme au delà d'un espace lointain; un bras se glissa sous le sien.

—Eh bien! quoi? Nous rêvons?

C'était Daumier. Rieu fut heureux de le trouver là, de s'accrocher à un être vivant.

—C'est vous, docteur... Pardonnez-moi... Je suis un peu désorienté.

—Je le vois, fit Daumier. Qu'est-ce que vous avez? Mlle Esquier ne vous a pas reçu?

—Si... Seulement, mon ami, tout mon cher rêve est par terre.

—Elle refuse de vous épouser?

—Elle refuse de se marier.

—Pauvre garçon!

Ils marchèrent quelque temps, sans parler, sur l'asphalte de l'avenue, écrasant les feuilles sèches dont un vent léger roulait les volutes.

—Et qu'allez-vous faire? demanda le médecin.

—Je n'en sais rien. Il me semble que ma vie n'a plus d'issue... Vous avez vu quelquefois, à Monte-Carlo, ces joueurs qui descendent en titubant les marches du casino, où ils viennent de perdre leur fortune? Eh bien, moi, j'avais mis tout mon enjeu de bonheur sur un «numéro plein», qui n'est pas sorti. Voilà. Avez-vous un bon conseil à me donner?

—Un conseil? Il y a longtemps que je vous l'aurais donné si vous l'aviez sollicité. En deux mots, voici, sur vous, mon diagnostic. Vous êtes étranger au monde, que vous ne comprenez pas et qui ne vous comprend pas. Pourquoi y restez-vous?

—Que voulez-vous dire?

—Je veux dire, mon cher, que j'aperçois en vous un être d'exception. Vous êtes entré dans la vie avec une âme parfaitement blanche. Tout de suite, vous vous êtes dévoué à des idées ou à des gens, à des rois disparus, à la religion, aux ouvriers; du dévouement vous avez fait votre carrière. Certes, vous avez réussi; mais ce qui apparaît aux autres comme votre succès personnel s'est accompli, en réalité, en dehors de vous: vous ne cherchiez pas votre bonheur. Une seule fois l'idée vous est venue de faire quelque chose pour vous-même. Épris d'une jeune fille, vous avez voulu l'épouser... C'était manquer à votre destinée, mon cher; aussi vous ne réussissez pas. Oubliez-vous bien vite. Reprenez votre fonction naturelle d'abnégation. Voilà mon avis.

Après un silence, Rieu répliqua:

—Je crois bien que vous avez raison. Mais, voyez-vous, je suis tellement désemparé que je n'ai même plus le courage de ramasser les morceaux de mon espoir brisé...

Daumier lui prit les deux mains et le regarda bien en face:

—Tenez! Je vais vous exprimer encore plus clairement ma pensée. Vous êtes une sorte de prêtre égaré dans le monde; vous avez le bonheur de posséder la foi religieuse, c'est-à-dire une irréflexion affirmative, plus forte que tous nos raisonnements. Quittez donc bien vite le monde, puisqu'il vous rejette; faites-vous prêtre, mon ami!

Pas à pas, Daumier avait ramené le baron devant l'hôtel Surgère; Rieu devint un peu plus pâle. Cette vocation de la prêtrise à laquelle il avait songé bien des fois, dénoncée aujourd'hui par une bouche incroyante, lui paraissait divinement enjointe, et la souffrance de la séparation d'avec le monde l'attristait,—comme ce jeune homme dont parlent les Évangiles, qui pleura à l'appel de l'Initiateur.

Daumier lui dit doucement:

—Il faut que je vous quitte. Je suis arrivé, et l'on m'attend auprès de M. Surgère.

Ce nom fit relever les yeux au jeune homme. Il aperçut les portes de l'hôtel, la cime des arbres; un reflux de souvenirs lui apporta les dernières paroles de Claire.

—Soit, fit-il. Je quitterai Paris ce soir. Dans la solitude, le courage me viendra peut-être d'accomplir ce que vous me conseillez... Quoi qu'il arrive, merci.

En ce moment, ils se sentaient plus que des amis; ils éprouvaient cette réciprocité de tendresse humaine qui nous vient d'avoir entr'ouvert un instant, l'un devant l'autre, l'abîme de nos âmes.

Rieu répéta.

—Merci!... Ne lui dites pas...

—Non, fit Daumier; je vous le promets.

Il le vit s'éloigner, redescendre l'avenue d'un pas plus ferme. Lui-même pénétra dans l'hôtel, l'esprit assiégé de réflexions:

«Quel bizarre instrument que notre conscience, pensait-il. Je ne crois à rien, et je viens peut-être, comme disent les bonnes femmes de Bretagne, de faire un prêtre

À cette même heure—quatre heures du soir à peu près—un fiacre déposait Julie Surgère au coin de la rue Chambiges. Elle s'y engageait vivement, se glissait dans l'une des maisons, toutes pareilles... La rue est si malheureusement orientée que le soleil n'y donne pleinement à aucune heure du jour. Il y faisait déjà sombre, malgré la pure clarté de cette après-midi. Julie pénétra sous la voûte d'entrée, ouvrit à droite une porte de chêne clair, et, dès qu'elle eut repoussé la porte et clos le verrou, d'un geste fébrile, s'arrêta, appuyée au mur de l'étroite antichambre, le cœur bondissant... Bien que, depuis son retour à Paris, elle vînt ainsi chaque jour passer une heure dans l'appartement, elle n'y avait pas encore accoutumé ses nerfs, et chaque fois elle ressentait la même anxiété avant d'entrer, la même angoisse à peine entrée.

C'est qu'il n'était plus là, le cher aimé, guettant le coup de timbre derrière la porte, pour tout de suite serrer sa maîtresse dans ses bras. Le rez-de-chaussée était vide. La grande chambre obscure, aux vitraux assombrissant les dernières pâleurs du jour, s'imprégnait de l'odeur affadie des lieux où la vie humaine a habité, puis qu'elle a délaissés. On n'avait pas allumé de feu depuis le dernier hiver: déjà l'humidité imbibait l'air. En entrant, Julie frissonna.

Solitaire, froide, déserte, elle l'aimait encore, pourtant, cette pièce sombre,—l'endroit du monde, après la villa de Cronberg, où elle avait le mieux possédé Maurice. Nul autre qu'elle n'y avait pénétré depuis que Maurice l'habitait: elle n'était peuplée que de leurs souvenirs; elle s'y sentait plus «chez soi» qu'à l'hôtel Surgère. Elle y oubliait un instant le monde extérieur, devoir et remords, et elle pouvait s'écrier ces paroles qui revenaient si souvent à sa bouche auprès de Maurice: «Ici, je suis heureuse!»

Maintenant l'appartement était vide. Julie ne pouvait plus parler avec son aimé, ou, sans même lui parler, le regarder marcher dans la chambre, écrire une lettre, couper les feuillets d'un livre.

Elle ne pouvait plus l'aider à s'habiller pour le soir, et parfois d'un point de couture fixer un bouton ou réparer l'accident d'une déchirure. Elle ne pouvait plus tendre les lèvres ou les joues aux baisers de Maurice, si longs, si pressants, où elle cherchait si souvent la confirmation qu'il l'aimait!... Mais, toute seule, elle rôdait de la chambre au cabinet de toilette, à l'antichambre, à l'autre pièce, plus petite, où Maurice accrochait ses vêtements; elle s'asseyait dans le fauteuil où il travaillait. Chaque objet, sur cette table, elle en savait l'histoire. Plusieurs étaient des cadeaux qu'elle lui avait faits; d'autres avaient été achetés avec elle, d'après ses conseils. Elle feuilletait le sous-main en maroquin vert que Maurice avait rapporté d'un voyage à Londres. À travers des hiéroglyphes, des inscriptions fantaisistes, des silhouettes dessinées d'une plume qui rêve, elle lisait des dates dont elle aussi gardait le souvenir. Elle y trouvait son nom mille fois. «Julie!» Et plus souvent encore le monogramme tendre: Yù!... Ah! elle n'avait pas besoin d'autre occupation que de se souvenir et de rêver, et le livre que parfois elle ouvrait, parmi ceux que Maurice avait laissés sur la table, elle ne le lisait pas, n'aurait pas su même en dire le titre, quand elle le quittait, rappelée par l'heure...

Autre chose encore que les souvenirs l'attirait là. C'était rue Chambiges que Maurice avait convenu avec elle, en la quittant, d'envoyer ses lettres, et à défaut de lettre, au moins un télégramme annonçant qu'il se portait bien, et où il était. Les télégrammes, jusqu'ici, avaient été les plus nombreux, et les lettres bien courtes. Si courtes qu'elles fussent, un observateur plus aiguisé que Julie eût su y déchiffrer la maladie de cette âme désorientée, assez forte pour vouloir un parti, pas assez forte, une fois le parti accepté, pour ne plus accueillir de regrets. Mais Julie ne savait deviner Maurice qu'en sa présence; elle était inhabile à déchiffrer sa pensée sous le voile des mots. Et les moindres billets, contenant seulement des détails de lieux et de vagues protestations de tendresse, la contentaient.

Aujourd'hui, elle n'avait trouvé qu'un petit carton-correspondance dans une enveloppe, et, à voir qu'il s'était, le cher absent, donné la peine d'écrire cela au lieu de jeter simplement une dépêche au télégraphe, elle en était toute reconnaissante, toute heureuse. Elle avait baisé sur l'enveloppe les lettres de ce nom qui serait peut-être, un jour, vraiment le sien, devant les hommes,—Mme Maurice Artoy. Puis elle s'était rapprochée d'une des fenêtres pour mieux voir... Les deux côtés de la carte étaient recouverts de l'illisible écriture qu'elle lisait aisément maintenant. Elle apprit que Maurice avait quitté Francfort, qu'il traversait la Thuringe, que ses projets étaient de visiter successivement Berlin, Hambourg, Dresde, Prague. Aucune allusion à un prochain retour, ni aux événements qui pourraient le rendre nécessaire. Mais qu'importait à Julie? Tout le temps qu'elle demeura dans l'appartement de la rue Chambiges, elle relut le billet de son amant. Elle le vit de ses yeux, car pour lui elle redevenait imaginative, elle le vit assis à une table d'hôtel, traçant ces mots: «Ma chère bien-aimée...» et ceux-ci encore, dont la banalité ne la choquait point: «Ma solitude me pèse. Que n'êtes-vous près de moi!...» Et aussi la phrase presque invariable de l'adieu: «Je baise vos lèvres, mon aimée!...» Elle répétait tout haut les syllabes, dans le silence: «Je baise vos lèvres, mon aimée! Mon aimée!...» Et tout ce qui palpitait de vie en elle s'offrait à l'absent. Elle envoyait d'imaginaires baisers: «Je t'aime, mon trésor...» disait-elle. De nouveau elle effleurait le papier de sa bouche. C'était un peu de Maurice, ce carton inerte. Sa main l'avait frôlé: c'était sa pensée d'hier qu'y fixait l'écriture. Cher papier! Chères syllabes! Elle ne les distinguait plus déjà, car la nuit descendait. Mais maintenant elle les savait par cœur; et même, dans cette ombre accrue, qui fondait ensemble toutes choses dans la chambre, son rêve s'égarait. Elle rejoignait l'absent, l'enveloppait de sa pensée. Elle était avec lui. Il était près d'elle...

Elle fut réveillée de cet engourdissement de tendresse par un éclat subit de lumière, qui ranima la vision des objets disparus dans la nuit. On venait d'allumer le bec de gaz planté devant les fenêtres de l'appartement. Chaque jour, depuis son retour, c'était pour elle le signal qu'il fallait rentrer. Elle rajusta son chapeau, son manteau, et, jetant un adieu tendre à toutes ces choses aimées qui lui semblaient participer à son amour, elle sortit.


III

Au tournant de l'avenue de Wagram, Julie aperçut Tonia debout sur le seuil entr'ouvert de l'hôtel. Que se passait-il? Tous les incidents possibles lui apparurent: celui-ci, d'abord (et elle comprit qu'elle le redoutait bien plus qu'elle ne le souhaitait): le retour de Maurice. Mais, à peine descendue, Tonia lui cria:

—Mlle Claire est malade, elle est sans connaissance.

—Comment, malade? Qu'est-ce qu'elle a?

—Elle est «tombée faible», répliqua la vieille en fermant le lourd vantail de la porte et en suivant sa maîtresse par l'escalier... M. le baron de Rieu était venu; il avait causé avec elle dans le parc, assez longtemps. Quand il a été parti, Mademoiselle est rentrée, elle est montée... C'est Joachim qui l'a trouvée, tout de son long par terre, dans le petit salon.

Julie n'écoutait plus, elle hâtait le pas, montant l'escalier d'une haleine. Dans le salon mousse, elle vit Esquier debout à côté du fauteuil où reposait la jeune fille, la tête soutenue par des oreillers. Daumier, à genoux près d'elle, comptait les pulsations du pouls. Mais ce qui frappa Mme Surgère, ce furent d'abord les yeux ouverts, immobiles et comme léthargiques de Claire fixés sur elle, puis une coupe en porcelaine japonaise, qui, d'ordinaire, servait de porte-cartes,—remplie de sang.

—On s'est servi de cette coupe à la hâte, dit Esquier, répondant à l'interrogation muette de Julie. Claire a été prise, à peine relevée, d'un saignement de nez violent. Daumier était ici, heureusement. Il a eu bien du mal à arrêter l'hémorragie.

Mme Surgère se pencha sur la jeune fille. Mais, d'un geste réflexe, celle-ci tendit les bras et détourna la tête, comme pour se préserver.

—Prenez garde, murmura Daumier à l'oreille de Julie; si vous restez près d'elle, tout va être à recommencer.

Interdite, Julie s'éloigna vers le grand salon et, sans savoir ce qu'elle faisait, y entra. L'obscurité lui fit du bien. Elle eût voulu plus d'ombre encore, pour y cacher sa honte, son désespoir. «C'est moi! c'est moi qui suis cause de tout...» Elle les revoyait tous les trois: la malade hostile, Esquier consterné, le médecin usant de son autorité pour l'exclure... Elle sentait que tout le monde la condamnait et que cela devait être ainsi: elle était la cause de tout le mal. Elle se savait impuissante à combattre par une révolte toutes ces forces conjurées contre son amour; mais elle éprouvait, en même temps, que son amour ne céderait pas, même au remords, même à la mort. Alors, où allait-elle? Vers quelle catastrophe finale, quel chaos de vies brisées? Elle n'osait y rêver; elle invoquait timidement le Maître des destinées, disait: «Mon Dieu! Mon Dieu! sauvez-moi!»

Tout à coup elle se réveilla, Daumier et Esquier étaient près d'elle et la lumière électrique inondait le salon.

Elle rallia ses forces, ses idées; elle se contraignit à demander:

—Eh bien, comment va l'enfant?

—Mieux, dit Esquier. On vient de la porter dans son lit et de la coucher.

—Mais ce n'est pas grave?

Et son regard, fixé sur Daumier, le suppliait de répondre qu'effectivement ce n'était pas grave, que c'était un accident dont le mal de la pensée et les angoisses du cœur n'étaient pas la cause.

Daumier répliqua:

—Rien n'est désespéré quand aucun organe essentiel n'est lésé, et quand la malade n'a pas vingt ans. Seulement, quoi de plus grave que la consomption de la vie par le dedans, sous l'influence d'une cérébration? Claire est malade, grièvement malade, parce que son état de faiblesse la dispose à n'importe quel mal. On ne voit certes pas de rapport, a priori, entre une inquiétude sentimentale et la terrible hémorragie que nous avons eu tant de peine à arrêter; l'une a cependant provoqué l'autre...

Esquier regarda Julie, qui détourna les yeux.

—Enfin cette fois, reprit le médecin, il ne s'agit que d'une défaillance... Mais il ne faudrait pas que cela se répétât.

Et, après un court silence, il ajouta:

—Allons, je vous quitte. J'ai un malade à voir avant dîner. Adieu. Rassurez-vous, ajouta-t-il en serrant la main d'Esquier. Bien sincèrement, il n'y a pas de danger immédiat.

Il baisa la main de Julie et sortit. Esquier s'assit devant la table, où des livres étaient posés; il en feuilleta un distraitement. Julie l'observait. Sa grande taille voûtée s'affaissait comme sous un poids trop lourd pour les reins. Les plis de sa figure se creusaient; le gris indécis de ses cheveux avait pâli: toute son allure disait l'accablement et le vieillissement. «Comme je suis coupable, pensa Mme Surgère, envers cet homme excellent, qui m'a toujours si tendrement soutenue dans les crises de ma vie! Pour le remercier, je lui fais du mal! Je fais souffrir, avec lui, l'être qu'il chérit le plus...» Elle eût voulu se jeter à ses pieds, lui crier: «Pardon! pardon!»

Le silence de cette grande pièce, trop éclairée, lui devint insupportable. Elle eut besoin d'entendre les paroles d'Esquier, même des reproches. Sa voix murmura:

—Jean!

Esquier repoussa le livre qu'il feuilletait.

—Eh bien? dit-il.

Elle lui prit une main, et, la pressant affectueusement, tâcha de signifier tout le chagrin, tout le remords dont son cœur était gros.

—Mon pauvre ami!

Elle l'attirait près d'elle; elle ne voulait plus le laisser s'éloigner avant d'être pardonnée.

—Oui, fit-il à demi-voix, je suis bien inquiet.

Julie chercha des consolations; les mots ordinaires s'offrirent à sa pensée: «Claire n'est pas gravement malade; elle se remettra...» Mais elle n'osa les prononcer en face de cette grande douleur. De nouveau le silence pesa sur eux; Julie pressentit que cette fois ils étaient au bout des réticences, qu'il allait falloir s'expliquer enfin, et qu'elle-même allait livrer son plus rude combat pour défendre son amour.

Elle força son courage:

—Oh! Jean, je sais ce que vous pensez; je vois que vous ne m'aimez plus. Vous allez me détester... Pourquoi? Pourquoi cela? Vous pensez que c'est ma faute si Claire est malade!... Mais je n'ai rien fait contre Claire, moi, voyons! Je ne lui ai point pris quelqu'un qu'elle aimait! Pensez que voilà trois ans, plus de trois ans que Maurice... (Elle ne trouva pas de paroles pour achever sa phrase.) Tout existait depuis longtemps quand Claire est sortie du couvent, quand elle est venue habiter ici...

Esquier l'interrompit:

—Je vous en prie, dit-il, ayez pitié de ma petite Claire...

Leurs yeux se heurtèrent; Esquier sentit que le regard de Julie, pour ainsi dire, se murait devant le sien. Il essaya de pénétrer quand même dans cette âme close.

—Ayez pitié de nous... Vous voyez comme elle souffre, la pauvre enfant... Elle ne dit rien, elle n'accuse personne, mais elle est en train de mourir, voilà!...

—Ne dites pas ça! s'écria Julie, cachant sa figure, ce n'est pas vrai! Ce n'est qu'une crise... Elle ne mourra pas. Elle oubliera.

—Elle mourra. Avez-vous écouté Daumier, tout à l'heure?... Moi, j'étais là dans les premiers moments, quand, pris à l'improviste, il ne surveillait pas sa figure, ni ses mots. J'ai compris. C'est à la fin de tout qu'elle va, la pauvre enfant. Il faut un dernier coup comme celui qu'elle a reçu aujourd'hui... et...

Ce qui restait d'égoïsme humain dans cette âme épurée se révolta subitement à la pensée de sa détresse:

—Qu'est-ce que je deviendrai, moi, si Claire disparaît? Il n'y aura plus rien dans ma vie, rien du tout.

Julie se taisait. Elle souffrait horriblement. Elle croyait subir un de ces cauchemars où l'on s'efforce vainement de remuer, ligotté par la léthargie. Quelque chose d'elle eût voulu s'élancer au-devant des supplications d'Esquier; et elle sentait bien qu'elle n'aurait pas cet élan, qu'elle ne dirait pas cette parole, parce que, de loin, Maurice l'envoûtait toujours...

Esquier leva sur elle des yeux découragés.

—Alors, vous ne voulez pas? dit-il.

Elle répliqua:

—Je ne peux pas.

Comme il hochait la tête d'un air de doute, elle répéta:

—Je ne peux pas... Je vous assure, Jean... Ah! si je pouvais m'en aller, mourir, n'être plus rien, plus même une pensée pour Maurice! Mais vivre près de lui, près de Claire, et les voir mariés!... Non, je vous jure, on ne saurait me demander cela!... Ça me semble une chose extravagante, criminelle... Je ne le peux pas plus que... (elle chercha une comparaison)... que si l'on me disait de tuer un homme, même pour une cause juste... Pourquoi secouez-vous la tête? reprit-elle, fouettée par l'envie de justifier un sentiment qu'elle sentait noble, après tout, qu'elle ne consentait pas à voir réprouver. Devant Dieu, je vous jure que je ne sais pas où est mon devoir!

Esquier répliqua:

—Cela, mon amie, c'est tous les sacrifices. Il nous paraît toujours que nous nous devons à ce que nous aimons. Nous avons horreur de le trahir... comme de nous ôter de la vie. Cependant le sacrifice et le devoir se tiennent, voyez-vous. Tous les raisonnements de notre égoïsme ne prévaudront jamais contre cela.

Julie s'était levée, elle froissait, de la main droite, une broderie de fauteuil.

—Non, s'écria-t-elle, ce n'est pas vrai, ce que vous dites, je sens que ce n'est pas vrai! Aimer quelqu'un qui vous aime, c'est une espèce de mariage que l'on n'a pas le droit de briser comme cela... Est-ce que les raisons que vous jugez bonnes pour me séparer de Maurice, je ne pourrais pas vous les donner pour me défendre? Ai-je seule le devoir de me sacrifier?

—Comme vous l'aimez! fit Esquier tristement.

Elle répondit, d'une voix assourdie:

—Oui... je l'adore. Il est en moi, voyez-vous, comme mon sang même... et si on me le retire, je mourrai.

—Si on vous le retire, oui. Mais non pas si vous y renoncez de vous-même, mon amie.

—Y renoncer? Ah! vous comprenez bien mal les choses du cœur. Vous ne les connaissez pas... Si vous saviez ce que c'est que d'aimer en désespérée, comme j'aime Maurice! Mais vous ne savez pas! vous ne savez pas!... Vous avez eu une vie toute simple... oh! une vie admirable mais sans accidents... Oui, je sais, un deuil tout au commencement. Vous n'aimiez pas votre femme comme j'aime Maurice... Vous n'avez jamais su ce que c'est que d'avoir la pensée d'un autre si intimement mêlée à soi, et de se dire qu'on va vous l'arracher, et qu'on vivra pendant cet arrachement!... Vous ne savez pas cela!

Esquier la regarda bien en face.

—Si, fit-il, je le sais.

Julie, étonnée, se rapprocha:

—Que voulez-vous dire?

—Je dis que j'ai aimé quelqu'un dans ma vie, et ce n'est pas ma femme de qui je parle, avec toutes les folies du cœur et des sens. On ne l'a jamais su... personne, personne. Et pourtant j'ai vécu.

«Puisqu'il le dit, c'est vrai, pensa Julie. Mais qui est cette femme? Il y a près de vingt ans que je le connais...»

Elle demanda:

—J'ai connu cette femme?

—Ne parlons pas d'elle, répliqua Esquier. Je vous jure que mon intention était de mourir sans qu'elle eût rien su... parce qu'elle n'avait jamais rien deviné... Ne parlons pas d'elle, je vous en prie.

Sa voix s'altérait, sombrait dans un sanglot. Il s'écarta un instant pour se donner le temps de se reprendre. Machinalement, il tourna l'un des commutateurs. Deux des bouquets de lampes, aux angles du plafond, s'éteignirent. Une pénombre plus douce emplit la région du salon où ils se trouvaient.

Mais il sentit des bras qui l'attiraient. Le front de Julie se posa sur son épaule.

—Jean!... balbutia-t-elle, pardonnez-moi! Comme vous valez mieux que moi!...

Quoi! vous avez déjà souffert... à cause de moi?

—Oh! fit-il... Maintenant, vous le voyez, tout cela est du passé mort, et si j'en suis resté triste, je n'en souffre plus. Je suis un estropié de la vie, mais pas un malade... Pensez seulement que, tout à l'heure, si je vous demandais un grand sacrifice, je savais le prix de ce que je vous demandais.

—Jean!

—Rassurez-vous. Je ne vous dirai plus rien. Je ne vous demanderai plus rien. Ce que je vous ai avoué m'en ôte le droit. La question est entre vous et votre conscience, à présent... Si vous voulez, ajouta-t-il simplement, nous dînerons séparément ce soir.

—Oui, fit Julie.

Sur le palier, ils se quittèrent; leurs yeux s'évitaient.

—À demain, mon ami.

—À demain!