«Monsieur le ministre,
»J'ai un mot à dire à Votre Excellence: je la prie de vouloir bien m'accorder, pour samedi prochain, une audience de deux heures.»
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Dans une maison où elle avait été invitée, et où on l'avait reçue avec toutes les attentions que l'on doit à une femme et à une artiste de talent, mademoiselle *** oublie un soir qu'elle était dans le monde, elle prend le lustre pour la rampe, le parquet pour les planches, et, se croyant en scène, elle commença une conversation où se trouvaient des réflexions dignes de figurer dans le dialogue d'une Lisette avec un Scapin. La maîtresse de la maison, voulant mettre un terme à ce petit scandale, prit l'actrice à part:
—C'est sans doute une erreur qui nous procure l'avantage de vous avoir parmi nous? lui dit-elle.
—Comment cela? demanda l'actrice étonnée de l'apostrophe.
—Mais probablement, fit la dame, j'avais eu l'honneur d'inviter mademoiselle *** et elle m'envoie sa cuisinière.
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Sur le boulevard, où il se promenait pour la première fois après dix ans d'absence, l'avocat S..., autrefois journaliste, rencontra, parmi ses anciennes connaissances, M. M..., avec lequel il avait été très-lié autrefois.
—Eh! cher ami, que je suis content de vous voir,—vous allez me donner un renseignement,—qu'est-ce qu'on me dit là-bas que vous avez fait une grosse fortune?
—Eh! cher ami, répondit modestement M. M..., il faut bien faire quelque chose.
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Les personnes qui s'occupent des choses du théâtre se rappellent sans doute qu'il y a quelques années une scène de vaudeville était dirigée par un Asiatique bizarre,—qui a laissé dans sa carrière administrative un recueil de souvenirs à faire passer la mémoire d'Harpagon et du père Grandet.
Dans un ouvrage que l'on montait sur son théâtre, on avait engagé un chien, dont tout le rôle consistait à aboyer deux ou trois fois dans la coulisse, au milieu d'une scène dramatique.
Mais la veille de la représentation, à la répétition générale,—le chien manque son entrée.
L'Asiatique en question, qui parlait le français des nègres, se mit alors dans une de ces colères qui l'ont rendu à tout jamais mémorable:
—Chien! ou est chien? s'écrie-t-il en fureur.
—Moi pas trouver, dit le régisseur, obligé, pour se faire comprendre, de parler l'idiome de son directeur.
—Vous alors marquer chien à l'amende,—quand il sera trouvé.
Tout le monde se met à la poursuite du chien.—On fouille le théâtre des cintres au troisième dessous.—Recherches inutiles.
—La pièce passe demain, dit l'un des auteurs,—on n'aura pas le temps de faire répéter une nouvelle bête. Il faut en louer une tout instruite, qui puisse jouer demain.—On peut se procurer cela au théâtre des Chiens savants.
À cette proposition, dans laquelle sa lésinerie flaire de nouveaux frais,—l'Asiatique refuse net.
—Vous, couper scène du chien, dit-il aux auteurs.
—Nous, pas couper,—répondent ceux-ci,—vous, recevoir pièce avec chien,—vous, fournir chien pour jouer pièce, ou bien nous, envoyer à vous petit papier timbré.
Comme la discussion menaçait de ne point prendre fin, l'acteur L..., un des meilleurs comiques de Paris, qui passe avec Brasseur pour savoir le mieux faire les imitations, proposa aux auteurs de se fier à lui pour imiter le chien, et il leur donna sur-le-champ un si complet échantillon de l'organe canin, que l'on crut un instant le pensionnaire fugitif retrouvé.
L'Asiatique, voulant donner à l'artiste qui se montrait si plein de bonne volonté une preuve de sa reconnaissance, vint sur-le-champ lui offrir une prise—sachant qu'il ne prenait pas de tabac.
À la satisfaction du public, qui ne supposa point la supercherie, le comique imita le chien pendant les vingt représentations premières.—Mais, comme les gens qui gasconnent ou grasseyent en voulant imiter le jargon girondin ou marseillais, l'artiste s'aperçut avec inquiétude qu'il commençait à parler chien pour de bon, dans la vie privée.
Quand on lui disait bonjour, il répondait involontairement: ouah-ouah! Quand le garçon de café lui demandait ce qu'il fallait lui servir, il répondait encore: ouah-ouah! Mais, histoire extraordinaire, non-seulement il parlait la langue canine, mais encore, il la comprenait; et, lorsqu'il rencontrait un braque, un caniche, il ne pouvait s'empêcher d'aller se mêler à leur conversation.—Enfin, un soir, en s'habillant dans sa loge, il s'aperçut avec horreur qu'il lui poussait du poil d'épagneul.—Effrayé des dangers de cette identification, ce soir-là même, l'artiste en question refusa positivement de donner de la voix dans la coulisse.
L'Asiatique donne alors à ses administrés un nouveau spectacle de ses fureurs grandioses, qui eussent été si profitables à contempler pour un peintre de tempêtes.
Un machiniste s'offre pour remplacer l'acteur démissionnaire. On lui demande un essai: le machiniste aboie comme une meute. Un cerf en carton, qui était sur le théâtre, en est même tellement effrayé, qu'il prend la fuite.—L'Asiatique, satisfait, ouvre sa tabatière au machiniste pour lui prouver sa reconnaissance.—Le machiniste n'en use pas.—Il demande seulement un petit feu pour sa complaisance.
—Vous feu! Pourquoi? fit l'Asiatique feignant de ne pas comprendre.—Pas froid,—oranges sur les arbres;—plus d'hiver:—pas besoin feu.
Le machiniste met les points sur les i,—il demande dix sous par représentation.
L'Asiatique refuse en arabe,—le machiniste en français.—Entr'acte trop long.—Public tape des pieds,—commissaire arrive sur le théâtre.—Directeur veut s'expliquer.—Tout le monde parle nègre, on se croirait dans la case de l'oncle Tom.
À la fin,—comme il fallait lever le rideau,—l'Asiatique prend un parti vif et animé.
—Rideau,—commencez acte,—moi faire chien tout seul, et moi pas donner dix sous à moi.
Seulement, pour se prouver sa reconnaissance,—il s'ouvre sa tabatière et s'offre une prise,—qu'il se refuse.
Il fit chien lui-même, et le fit en effet si bien que tout le public se mit à appeler Azor.
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Deux jeunes gens entrent dernièrement dans un restaurant: l'un d'eux demande la carte.—Le garçon l'apporte, et place les couverts. Bien que le menu, dressé par l'amphitryon, fût très-simple,—à chaque chose qu'il demandait, le garçon s'inclinait et répondait d'un air désolé:
—Il n'en reste plus.—Que donnerai-je en place à ces messieurs? ajouta-t-il au quatrième refus qu'il se trouvait dans la nécessité de leur faire.
—Donnez-nous l'adresse des Frères provençaux,—répondit l'un des jeunes gens.
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Un jouvenceau, frais émoulu de la lecture de Faublas et des Mémoires de Casanova, s'est épris d'une ingénue de vaudeville. Pour abréger les préliminaires, il a eu le bon esprit de lui adresser son placet dans une enveloppe dont il ne faut que deux pour faire mille francs.
Quelques jours après, il écrivait à sa belle pour lui demander un nouveau rendez-vous. Mais cette fois le poulet était contenu dans un pli à cinq sous la douzaine. Aussi ne reçut-il pas de réponse. Ayant le lendemain rencontré la dame, il s'informait du motif de son silence.
—Vous m'avez donc écrit? lui demanda-t-elle en jouant l'étonnement.
—Mais, sans doute.
—C'est bien étonnant; je n'ai pas reconnu l'enveloppe.
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Nous avons lu sur un album ces remarques d'une dame dont le cœur a une grande réputation de cosmopolitisme:
«Le Français sait le mieux faire parler l'amour; l'Italien le fait le mieux agir; le Russe le fait agir et parler également bien; l'Allemand l'endort; le Polonais le ruine.»
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M. le comte L. de R... qui, à l'âge de trente-six ans, devait plus de deux millions, eut un jour l'idée de mettre un peu d'ordre dans ses affaires, et demanda au préfet de la Seine, qui était alors un de ses amis, l'autorisation de rassembler ses créanciers dans le Champ-de-Mars.
—Accordé,—répondit le préfet,—s'il n'y a pas d'autre revue ce jour-là.
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Le calembour par à peu près est en faveur dans les ateliers.
On demandait au peintre G... son opinion sur un de ses confrères qui passe pour avoir des terres dans le royaume des pauvres d'esprit.
—Bon garçon, répondit l'auteur du Duel des Pierrots; mais il est Belge comme une oie.
Du même tonneau.
Un Alsacien, auquel le Code pénal avait ordonné les bains de mer de la Méditerranée, arrive à l'établissement de Toulon et y trouve un de ses compatriotes qui se trouvait attaché depuis plusieurs années.
—Est-on bien ici? demande le nouveau venu à son camarade.
—Bah! répond celui-ci, dans son accent natal et en montrant ses fers, où il y a de la chaîne il n'y a pas de plaisir.
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Dans un des cafés du boulevard, où quelques célébrités littéraires se réunissent chaque soir après minuit, M. *** racontait l'autre jour qu'il était obligé d'intenter un procès à un petit Magazine à bon marché où on lui refusait de lui payer ses bouts de lignes et ses blancs.
—Ne pas vous payer les blancs! s'écria un de ses confrères!—mais si j'étais votre éditeur, moi, je vous les payerais le double.
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À l'époque où M. Roqueplan dirigeait le théâtre des Variétés, un vaudevilliste, qui le tourmentait depuis longtemps et sans résultat pour obtenir une lecture, usa d'une influence ministérielles pour forcer les préventions directoriales.—Un billet de l'administration lui apprend enfin que lui et son manuscrit seront admis à l'audience et à l'examen du directeur. Il arrive au jour et à l'heure indiqués, s'assied à une table, mouille ses lèvres au verre d'eau traditionnel, ouvre son manuscrit et commence à lire.
«Personnages.... Acte premier.... Scène première....»
—Ah! pardon, fit M. R... en se levant tout à coup.—Pardon, monsieur,—mais il est inutile de continuer. Ce sujet-là ne peut pas convenir à mon cadre.
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M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence, affirmait que pour bien diriger un théâtre il fallait surtout ne pas s'en occuper.—Aussi avait-il pour système de consigner sa porte à tous les auteurs, et ne recevait que ceux qui étaient assez adroits pour pénétrer auprès de lui malgré toutes les précautions dont il s'entourait pour les éviter. L'imagination qu'on avait employée dans cette circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien augurer de la pièce qu'on venait lui présenter. Siraudin, évincé déjà plusieurs fois par le concierge, rôdait un soir dans la petite cour extérieure du théâtre, pendant que des maçons s'occupaient à faire quelques réparations. L'ingénieux vaudevilliste s'aperçoit qu'une échelle est appuyée contre le corps de bâtiment où se trouve le cabinet directorial dont il voit la fenêtre ouverte. En une seconde son parti est pris. Un servant de maçons se disposait à monter la truellée qu'il venait de gâcher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et deux minutes après, le vaudevilliste, gravissant à l'échelle, se présentait à M. R..., une auge remplie de plâtre sur le dos et son manuscrit à la main, demandant une lecture.
—Je vous l'accorde, répondit le directeur, mais à la condition qu'elle aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre échelle.—Siraudin ayant accepté la condition imposée, commence sa lecture; mais à la troisième scène, M. R... le fit entrer dans son cabinet, pour lui signer la réception de ce chef-d'œuvre de bouffonnerie qui s'appelle la Vendetta.
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À propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure qu'on attribue à l'auteur dramatique le plus myope des temps modernes.—M. *** est, parmi ses confrères, un de ceux qui ont le plus de croyance en leurs œuvres.—Aussi, lorsqu'il lit une pièce devant un directeur ou devant un comité, essaye-t-il de tous les moyens que peut lui fournir son éloquence pour faire passer dans l'esprit de son auditoire la conviction dont il est animé lui-même.—Lisant un jour un drame romantique devant les sociétaires du Théâtre-Français,—M. ***, qui animait singulièrement son débit, approchait du dénoûment, dans lequel le personnage principal se brûlait la cervelle.—Arrivé à la péripétie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression dramatique,—tire un pistolet de sa poche et fait feu,—et tombe en se roulant aux pieds des sociétaires en s'écriant: «Adieu! Mélanie, je meurs,—vis pour mes enfants!»
Le comité fut tellement attristé par ce dénoûment, que son vote en prit le deuil dans un scrutin tout en boules noires.
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Un rédacteur du Times, voyageant dernièrement en Amérique, se trouva dans un convoi de chemin de fer où un accident venait de se produire par suite de négligence. Mais, aux États-Unis, un accident de ce genre n'est jamais un événement. À peine accorde-t-on, aux voyageurs blessés, quelques minutes d'arrêt pour rendre le dernier soupir ou retrouver leurs membres dispersés.
Le journaliste anglais, gravement contusionné et ayant une épaule démise, engageait vivement les victimes à se joindre à lui pour déposer une plainte contre la Compagnie.
L'un des voyageurs, comptant les blessés, qui étaient au nombre de sept, lui répondit:
—La Compagnie ne reçoit de réclamations que lorsqu'elles sont couvertes de dix signatures.—Il nous manque trois voix!
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Un autre étranger, ignorant également les habitudes du pays, se présentait un jour à un bureau de police, à la suite d'un accident de railway, et voulait déposer une plainte à propos de son bras cassé.
—Il y a trois jours, répondit le préposé aux malheurs, nous avions trente morts ici, et personne ne s'est plaint.
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La Compagnie concessionnaire d'une des grandes lignes américaines, jalouse d'assurer la sécurité aux voyageurs, vient, dit-on, de prendre la décision suivante:
«À l'avenir chacun des trains contiendra un wagon-chapelle, où plusieurs ministres du culte se tiendront à la disposition des personnes qui, par suite d'accidents, se trouveraient en danger de mort.—Un supplément de quelques dollars donnera le droit aux secours de la religion.
»Deux hommes de loi feront également partie de chaque convoi, et pourront, s'il y a lieu, recevoir les dispositions testamentaires des voyageurs qui parcourent les chemins de fer du Nouveau-Monde,—avec embranchement sur l'autre.»
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À l'époque où il n'était ni millionnaire, ni commandeur d'ordres étrangers, mais simplement un homme de beaucoup d'esprit, ***, qui a toujours eu le goût de la représentation, invitait souvent des amis à dîner chez lui. On était, au reste, fastueusement servi dans de la vaisselle de Chine. Mais il arrivait souvent qu'il n'y avait guère que des Chinois dans des assiettes.
Un jour, ***, ayant à sa table cinq personnes convoquées pour manger du gibier qu'un ami lui avait expédié, s'aperçoit que les trois grives qui ont été annoncées comme plat de résistance, paraissent inquiéter ses convives,—qui n'avaient pas eu le soin de mettre leur appétit au vestiaire.—L'un d'eux se hasarde même à faire observer que l'on pourrait bien manquer de quelque chose.—*** jette un coup d'œil sur la table et disparaît pour revenir bientôt, tenant à la main un flacon de poivre de Cayenne, dont il saupoudre abondamment l'unique plat du repas.
—Tu avais raison, dit-il à son ami,—ça manquait de poivre rouge.
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Un monsieur, passant dans la rue, est abordé par un homme qui lui demande l'aumône. Il a de la famille et n'a pas mangé depuis la veille.—Le monsieur le mène chez un boulanger, achète un pain de huit livres et veut le lui mettre sous le bras.
—Allons donc, fit le mendiant en repoussant l'offrande, on me prendrait pour un maçon!
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Un rapin, qui redoublait sa Bohême,—devait, depuis sept ou huit ans, 150 fr. à un tailleur.—Dernièrement, le débiteur se présente chez son créancier et le trouve plus que jamais disposé à conserver le statu quo dans leur situation financière.
—Monsieur, dit le tailleur en tirant de sa poche un état de statistique qu'il mit sous les yeux de son client,—j'ai fait un calcul, depuis que j'ai l'honneur d'être en relation avec vous, rien qu'en montant vos escaliers, j'ai gravi la valeur de la plus haute montagne des Cordillières, superposée sur la Jung-Frau, avec le mont Blanc pour base.—Horizontalement, rien que pour venir de chez moi chez vous, j'ai fait l'équivalent de deux voyages du passage des Panoramas à la troisième cataracte.
—Monsieur, interrompit le rapin,—rien que ce beau travail de statistique vaut l'argent que je vous dois, et je n'ai jamais senti plus vivement qu'aujourd'hui le regret de ne pouvoir...
—Ce n'est pas tout, reprit le tailleur.... J'ai fait un autre calcul. Si vous m'aviez donné seulement un sou chaque fois que je suis venu, à l'heure qu'il est....
—Je ne vous devrais plus rien....
—À l'heure qu'il est, c'est moi qui vous devrais dix-huit cents francs.
—Eh bien, comme c'est heureux que je ne vous aie point payé, interrompit le rapin. Si vous étiez mon débiteur aujourd'hui, je serais obligé, par mon état de gêne, de vous traiter avec la plus grande rigueur.
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Un de nos amis se trouvait pas hasard à dîner chez un monsieur dont l'état de sganarellisme n'est un mystère pour personne,—pas même pour lui. Au dessert, on se mit à dire un peu de mal du prochain et de la prochaine. Notre ami, invité à faire sa partie, raconta une mésaventure conjugale d'un avoué de Paris, que l'on surnommait au Palais le dix cors de la basoche. Ce solo de médisance, varié avec une verve qui sentait l'étude des vieux maîtres Gaulois, obtint un grand succès. Il n'y eut que le maître de la maison qui l'accueillit avec une indifférence voisine de la contrariété.
—Aurais-je déplu à notre amphitryon? demanda notre ami à un de ses voisins.
—Vous avez, lui répondit celui-ci, oublié le proverbe,—il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un... pendu.
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Voici un mot de M. Meyerbeer qui exprime tout le naïf orgueil du génie:
À l'une des répétitions de l'Étoile du Nord, l'illustre maître aperçut un pompier de service qui donnait de bruyants témoignages de son admiration. La répétition achevée, M. Meyerbeer s'approche du pompier sympathique.
—Eh bien! mon ami, il paraît que ce petit ouvrage vous amuse?
—Amuse, n'est pas le mot, répliqua le pompier; la pièce est assez....
—Parlez plus bas, interrompit M. Meyerbeer, en apercevant M. Scribe qui rôdait autour d'eux.
—Mais la musique! reprit le pompier en baissant la voix,—oh! la musique!...
—Vous pouvez parler plus haut, dit M. Meyerbeer... Eh bien! la musique?
—Oh! continua le pompier en portant la main à son casque, comme pour faire le salut militaire,—la musique,—chouetto, suiffard.
M. Meyerbeer, ému par ces formule d'admiration trop négligées par les critiques du grand format, serra la main de son admirateur et lui dit tout bas à l'oreille:
—Eh bien! mon ami, puisque vous êtes content, je puis, si vous le désirez, vous rendre un petit service,—je vous ferai remettre de garde demain.
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On parlait l'autre jour, devant la charmante madame C..., du danger que l'on court à rencontrer M., qui passe pour avoir le mauvais œil.
—Pour moi, disait un superstitieux, lorsque je me trouve en face de lui, je ne manque jamais de lui montrer des cornes.
—Oh! mon Dieu! s'écria madame C..., je l'ai rencontré dernièrement avec mon mari, et je n'ai pas songé à prendre cette précaution.
—Puisque tu étais avec ton mari, lui dit tout bas une de ses amies, c'était inutile.
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Le docteur A..., allant faire une visite à l'une de ses clientes surprit la fille de celle-ci, une enfant de quinze ans, tellement absorbée dans une lecture, qu'elle ne s'apercevait pas même de sa présence.
—Que lisez-vous donc là de si intéressant? demanda le docteur.
—C'est un livre qu'on a défendu de lire à maman, répondit l'ingénue.
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Langage populaire.—Un ouvrier,—ayant eu, après boire, avec un de ses camarades, une de ces explications où, les arguments de la rhétorique épuisés, on a recours à ceux de la nature,—rentrait dans son ménage,—la figure contusionnée.
—Que t'est-il donc arrivé? lui demanda sa femme.
—Je suis tombé sur le pavé!
—Dans la rue aux coups de poings,—répliqua la ménagère.
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Un écrivain, dont les romans se trouvent en feuilles chez les éditeurs de denrées coloniales, ou dans les cabinets où la lecture n'est qu'un accessoire, présentait dernièrement un manuscrit au directeur d'une revue parisienne, et comme celui-ci lui demandait quels étaient ses titres littéraires,—le romancier lui citait le titre de plusieurs de ses ouvrages.
—Vous voyez, monsieur, disait-il, que j'ai déjà fait beaucoup de livres.
—Vous voulez dire beaucoup de kilos,—répondit l'autocrate de la Revue.
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Tout le monde ne peut pas descendre des Montmorency. M.... le prouve. Il compte cependant des grands cordons dans sa famille: son père en tirait un à l'hôtel du comte de H., où sa mère était cuisinière. Se sentant appelé vers d'autres destins, *** renia sa parenté et se jeta dans cette société de gentilshommes qui prennent leurs parchemins et leurs habits à la Belle Jardinière. Rencontrant par hasard le marquis de B..., ***, qui brûle de l'impertinent désir d'être présenté dans le véritable monde, demandait assez cavalièrement au marquis de lui en ouvrir la porte.
—Lorsque je demande un pareil service à M. votre père, répondit celui-ci, j'ajoute: s'il vous plaît.
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Se trouvant aux dernières courses, ***, ivre de joie d'avoir gagné une poule de cinquante francs, voulait la faire pondre dans le giron de la charmante Julie B., et tout en caracolant près de son équipage, il lui lançait des œillades dont les étincelles inquiétaient celle-ci pour ses dentelles.
—Quel est donc ce sportman qui semble nous accompagner? demanda la jeune femme à un membre du Jockey's-Club qui se trouvait auprès d'elle.
—Ce n'est pas un sportman,—c'est un sportier, ma chère.
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—On me compare toujours à ma sœur, disait la belle Julie B.... Il y a pourtant une grande différence entre nous.—Elle a toujours une douzaine d'amants, et moi je n'en ai jamais qu'un—je me tiens bien mieux.
—C'est vrai, lui répondit-on; il y a entre vous deux la différence d'un coupé de régie à un omnibus.
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Un jeune faon de la coulisse avait promis à sa biche de lui offrir, à l'occasion de sa fête,—quelques bonbons sortis des laboratoires de Mirès-Pereire-Rotschild-Millaud, etc.—Comme il lui apportait son cadeau, marchant à pas de loup pour la surprendre, il aperçut la jolie créature qui, accroupie dans un coin de son boudoir, effeuillait mélancoliquement une marguerite,—et murmurait, en enlevant délicatement chacun des pétales de l'oracle amoureux:—Il m'aime, Orléans;—un peu, Centre;—beaucoup, Nord;—passionnément, Autrichiens;—pas du tout, Midi.
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M*** possède une singulière spécialité de jettatore. Au dire de ses amis, il est de mauvais augure de le rencontrer quand on va à un rendez-vous de bonne fortune. Ou l'on ne trouve pas la personne qu'on espérait y voir, ou si on la trouve, il survient toujours quelques-uns de ces fâcheux accidents qui faisaient s'écrier à un héros de Lafontaine:
»Au diable soit le noueur d'aiguillettes!»
Si bizarre que le fait paraisse, il est affirmé par vingt personnes qui ont été victimes de cette pernicieuse influence.—M. *** est en outre l'époux d'une très-jolie dame, qui a fait de son contrat de mariage une broderie anglaise, à force de l'historier de coups de canif dont elle assure que son mari a fourni le manche.
Madame *** avait, la semaine dernière, accordé quelque espérance et un rendez-vous à une jeune premier qui a eu de beaux succès de galanterie dans le demi-monde et même dans le monde et demi, si l'on en croit quelques indiscrétions.—Beau, bien fait, traînant tous les cœurs après lui, ce Don Juan de coulisses sourit, dit-on, de pitié quand on raconte devant lui la douzième occupation d'Hercule. Il arrive au rendez-vous, exact comme un billet de l'échéance, ou comme les compliments d'un ami, le lendemain d'un four.—On s'attache au soin d'un souper où toutes les primeurs de la gourmandise ont apporté leur échantillon.—Mais au moment d'entamer le dessert, spécialement composé de fruit défendu, le jeune premier se trouve subitement atteint d'une indisposition qu'il chercher à excuser, en prétextant tour à tour le chaud, le froid, l'émotion ou l'abus de fromage glacé.
Mais madame *** s'étant levée lui dit en souriant, après avoir remis son châle et son chapeau:
—Soyez franc... vous avez rencontré mon mari.
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Souvenirs Du Corsaire-Satan.—On sait que Le-Poitevin-Saint-Alme appelait les jeunes rédacteurs du Corsaire ses petits crétins. En 1846, à l'époque où la feuille satirique atteignait à son plus haut degré de prospérité, quatre ou cinq des principaux crétins, s'imaginant que leur collaboration n'était pas étrangère au succès du journal, demandèrent que le prix de la rédaction fût porté de six centimes à deux sous la ligne. En cas de refus, ils déclaraient que leur intention était de prendre du service à la Revue des Deux Mondes.
Le tonnerre tombant dans la tabatière de Virmaître, administrateur-caissier, lui aurait causé moins d'épouvante que ne lui en causa l'outrecuidante prétention de ces jeunes manœuvres de lettres.—Il s'empressa de leur signer leur passe-port pour une autre patrie.
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Comme il fallait cependant remplacer les déserteurs, on fit appel à des volontaires pris dans la catégorie des gens dits du monde, et des nouvellistes amateurs. Ce fut alors qu'on vit paraître, dans le Corsaire, des nouvelles à la main qui avaient charmé la famille de Noé pendant sa navigation diluvienne, et qui plus tard avaient fait les délices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie.
Les gens soi-disant bien informés envoyaient des nouveautés de ce genre:
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«Pendant la campagne d'Egypte, le général Bonaparte, montrant les pyramides à ses troupes, leur adressa ces paroles mémorables: «Soldats! du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent!»
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«Un plaisant, rencontrant dans la campagne un médecin qui allait faire ses visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin d'un fusil pour ses malades.»
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Ce genre de nouvelles à la main ne tarda pas à attirer aux propriétaires du Corsaire quelques lettres, dans lesquelles on leur demandait un désabonnement de faveur. Virmaître, obligé de convenir que les petits crétins du père Saint-Aime avaient un peu plus d'imagination que les autres, se montra disposé à leur faire quelques concessions. Une combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer généreux sans porter atteinte aux traditions de l'économie.
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À cette époque, Williams Rogers, qui avait des relations avec le journal, où il faisait imprimer des réclames, avait eu l'idée de composer un poëme didactique intitulé: Les Osanores ou la Prothèse dentaire. Avant de le publier, il apporta son poëme à Saint-Alme, avec lequel il était lié, et lui demanda quelques conseils.—Saint-Alme lui conseilla d'abord de mettre sa poésie en pension dans une maison d'orthopédie. Il n'y avait pas, en effet, un vers qui ne fût bossu, boiteux, bancal ou pied-bot. Si M. Bovary avait vécu à cette époque, le poëme des Osanores aurait pu lui fournir une magnifique clientèle. Sur la proposition de Saint-Aime, Williams Rogers consentit à faire corriger son manuscrit, et à payer les corrections cinquante centimes le vers.
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Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au café Momus, où les révoltés avaient établi leur camp.—On leur proposait de transiger. Après une allocution paternelle, l'éloquent Virmaître leur fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'était pas en rapport avec les bénéfices actuels du journal, mais qu'on en prenait note pour l'avenir.—Il s'engagea même, sur l'honneur, à donner les dix centimes la ligne réclamés, le jour où le Corsaire aurait cent mille abonnés:
—Mais en attendant? dit l'un des conjurés.
—En attendant, reprit Virmaître, comme nous comprenons qu'il faut que jeunesse s'amuse, nous avons décidé qu'un encouragement vous serait accordé.—Saint-Alme, vous avez la parole.
Saint-Alme, montrant aux jeunes crétins, qui étaient tous plus ou moins rimailleurs, le manuscrit des Osanores, leur expliqua sous quelle forme l'encouragement en question leur serait accordé. La rédaction du journal restait maintenue à son ancien chiffre; mais chacun des rédacteurs privilégiés recevrait comme prime une certaine quantité de poésie osanorienne à remettre sur pied, moyennant une gratification de 50 cent. le vers.
Le tarif des encouragements était ainsi gradué:
Un feuilleton intéressant donnerait droit à une prime de 40 vers;
Une nouvelle à la main bien renseignée, 20 vers;
Un article susceptible d'amener un changement de ministère, 25 vers;
Un article susceptible d'amener une demande en réparation, 30 vers;
(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait à fournir les témoins et le fiacre.)
Une critique sanglante était rétribuée 15 vers;
Le trait piquant, 5 vers;
La simple boutade, 2 vers;
Ces conditions ayant été acceptées, les révoltés amenèrent leur pavillon, et la réconciliation fut signée dans les flots d'une canette, que Saint-Alme fit monter à ses frais,—mais pas assez fraîche, interrompit Banville, qui reçut immédiatement l'encouragement réservé au trait piquant.
Le soir même, le café Momus fut illuminé en vers osanores.
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Un ancien député des chambres de Louis-Philippe, ami du père Saint-Alme, lui disait un jour en faisant allusion à quelques anecdotes un peu vives publiées par le Corsaire:
—Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne peut pas le laisser lire à ses filles.
—Mais, répondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les pères ne s'y abonneraient pas.
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* *
Cependant, à la suite de quelque avis officieux du Parquet, le père Saint-Alme invita ses jeunes crétins à modérer un peu leur verve gauloise:
—Songez que vous êtes lus par l'élite de la société, et soyez convenables, petits drôles.
L'utopie de cet excellent homme était de croire que la lecture du Corsaire faisait l'unique préoccupation des têtes couronnées. On assurait même qu'il se relevait la nuit pour correspondre avec le roi de Prusse. L'avertissement du père Saint-Alme frappait particulièrement un jeune homme appelé C... B..., qui employait sa belle jeunesse à écrire, sur du papier à tête de lettre de son ministère, des nouvelles à la main du genre dangereux.... C... B... avait inventé un moyen assez ingénieux pour s'assurer que ses anecdotes restaient dans les limites de la prudence. Avant de les apporter au journal, il lisait ses nouvelles à la main à une jeune ingénue qu'il rencontrait quelquefois chez lui. Si la jeune fille rougissait, cela signifiait que l'anecdote était scabreuse, et B... la déchirait pour en commencer une autre.
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* *
Malheureusement, B... ayant eu l'imprudence de confier son procédé à quelques-uns de ses collaborateurs, il s'en trouva dans le nombre qui profitèrent d'un petit voyage—du Numa du Corsaire, pour aller pendant son absence consulter sa jeune Egérie qui tenait audience sous les bosquets de la Closerie des Lilas. Revenu de la campagne, avec une série de nouvelles à la main, dans le nombre desquels il s'en trouvait quelques-unes qui l'inquiétaient instinctivement, B... leur fait subir la censure ordinaire. Aucune rougeur alarmante n'étant venue couvrir le visage de l'ingénue, B. porte son butin au journal, avec la conviction certaine que le recueil de ses anecdotes pourrait un jour faire concurrence à la Morale en action.
—Comment, monsieur, s'écrie Saint-Alme,—c'est vous qui m'apportez des choses semblables.—Mais voilà de la copie que M. le procureur du roi vous payera, sans marchander,—un mois de prison la ligne;—vous n'avez donc pas consulté votre instrument?
—Pardon, interrompit B. avec étonnement. Elle n'a pas rougi.
—Eh bien, monsieur, reprit gravement Saint-Alme en se découvrant,—voyez les cheveux blancs d'un homme qui n'est pas né d'hier,—ils rougissent, eux!
B. n'a jamais su qui est-ce qui lui avait dérangé son instrument.
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* *
Un jour, dans un dîner de jour de l'an, offert par les propriétaires du Corsaire à leurs rédacteurs,—Virmaître, qui avait eu le dessert très-aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur être agréable pendant l'année qui allait commencer.—Tous les rédacteurs s'étaient consultés entre eux. Privat, qui s'était constitué le député de leur désir,—vint dire à Virmaître:—Nous demandons qu'il y ait au bureau du journal,—une sonnette de nuit pour les avances.—Comme Virmaître avait consenti, un des riches actionnaires du Corsaire lui demanda tout bas, si ce n'était pas inaugurer là un système dangereux.—Laissez donc, répondit-il,—dans deux jours la sonnette sera cassée.
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La veille de Noël, vingt-cinq couverts étaient dressés dans le grand salon de la Maison-d'Or. Une nuée de marmitons, dirigés par un chef que le maître de ce célèbre établissement vient tout récemment d'arracher avec des tenailles d'or de la bouche d'un grand souverain du Nord, activaient les fourneaux d'une cuisine où s'élaboraient des mets dont la fumée allait donner là-haut des tentations terrestres à tous les bienheureux condamnés au miroton sempiternel de la béatitude. Comme deux heures sonnaient, vingt-quatre coupés de maître vinrent l'un après l'autre abaisser leurs marchepied devant l'escalier de la rue Laffitte.
Du premier coupé descendit un monsieur âgé, portant sous le bras un grand portefeuille. Il était accompagné d'un jeune homme qui ne portait rien.
De chacune des vingt-trois autres voitures descendirent successivement vingt-trois dames en grand costume de gala.
Ces vingt-trois dames, qui, pour la plupart, sont toutes demoiselles, appartenaient à l'aristocratie galante. C'étaient des dames du monde... de Gavarni.
Quelques-unes de ces dames, qui ajoutent aux revenus du boudoir les appointements du théâtre, étaient fort jolies; il y en avait même deux ou trois qui étaient véritablement aussi jeunes que leur acte de naissance.—On n'en voyait qu'une seule qui fût grêlée; mais il est vrai d'ajouter qu'elle l'était pour plusieurs.
À deux heures et demie tout le monde prit place pour le banquet.
Celui qui le présidait était le marquis de L..., assisté de maître G..., son notaire.
En reconnaissant leur amphitryon, les vingt-trois dames convoquées à cette réunion, par invitation anonyme, poussèrent un grand cri d'étonnement, et au même instant vingt-trois interrogations tombèrent dans le potage du marquis.
Il demanda une autre assiette,—déplia gravement sa serviette, et répondit aux interrogations:
—Mangeons d'abord un peu, ensuite nous causerons beaucoup.
Quand le premier service fut achevé, l'impatiente curiosité des dames ne pouvant se prolonger au delà, le marquis de L... se leva et prit la parole en ces termes:
Mesdames, je comprends parfaitement la surprise que vous témoignez en me retrouvant au milieu de vous, ou en vous retrouvant au milieu de moi, comme il vous plaira. J'en suis moi-même encore plus étonné que vous ne paraissez l'être. Il y a un an, à pareil jour et à pareille heure, autour de cette même table, j'ai eu l'honneur de vous tirer ma révérence et de solder devant vous l'addition de mon dernier souper de garçon, qui se montait, si vous voulez bien vous le rappeler, à un chiffre devant lequel un teneur de livres aurait certainement retiré son chapeau. Cette carte payée, je sortis de table parfaitement ruiné; il ne me restait même pas de quoi prendre un fiacre. L'une de vous eut l'obligeance de m'offrir une place dans le coupé que j'avais eu le plaisir de lui faire accepter un mois auparavant, et malgré mon désastre évident, il ne lui vint pas à l'idée de me faire monter derrière, comme cela eût pourtant été si naturel dans la circonstance. Au lieu de me reconduire chez moi, elle poussa même la désintéressement jusqu'à me proposer de me reconduire chez elle.—Je dus cependant refuser, car en amour, aussi bien qu'au théâtre, je n'ai jamais aimé les billets de faveur, ayant fait la remarque qu'ils coûtaient en définitive plus cher qu'au bureau, et qu'on était toujours mal placé.—Depuis ce jour-là, mesdames, nous ne nous sommes guère vus qu'à travers le nuage de poussière que soulevaient vos attelages dans l'avenue des Champs-Élysées, où j'allais me promener le dimanche en fumant des cigares de dix centimes.—Vous m'avez cru mort, sans doute. Je vivais cependant si toutefois c'est vivre que vivre sans vous.
Un murmure approbateur accueillit ce madrigal.
Le marquis reprit:
—Ce que j'ai fait depuis un an, je vous le donne à deviner.
—Un héritage sans doute, exclama mademoiselle P..., un oncle d'Amérique...
—En effet, le seul oncle d'Amérique qui reste aux gens ruinés, le hasard... est venu à mon aide... J'ai gagné à la Bourse cent mille francs.
—Silence, dit le marquis en frappant sur la table pour apaiser la rumeur soulevée par ce chiffre... un million... et d'assez jolies fractions comme vous voyez... Me retrouvant du blé à moudre, je suis revenu au moulins.—Maintenant, mesdames, voici de quoi il s'agit entre nous.—Je vais me marier... dans un délai très-prochain... qui ne doit pas excéder un mois... plus tôt même, il ne dépend que de moi de rapprocher l'époque... Tout à l'heure il ne dépendra que de vous!
—Comment?... comment?... comment?
—Vous allez le savoir... J'entre en ménage avec un million; ma femme, avec deux.
—Ça fera trois, dit l'une des convives.
—Parfaitement;—quant aux cent mille francs qui restent, je veux les manger...
—Dans nos assiettes?
—Oui; mais je n'ai pas le temps de rester longtemps à table, et c'est à ce propos que nous avons à causer.—voilà le lingot, dit le marquis en jetant un portefeuille sur la table;—combien vous faut-il de temps pour le fondre?
—Dame, ce sera selon la température, dit l'une des dames.
—Écoutez-moi, reprit le marquis,—je n'ai pas de temps à perdre—et cependant je ne peux pas vous inviter toutes à mordre à la fois au gâteau,—ce serait trop vite fait.—Voici ce que je propose:—Vous connaissez respectivement vos forces et votre puissance d'absorption aurifère.—Nous allons, si vous le permettez, employer les moyens dont se servent les administrations pour les adjudications publiques... Vous allez soumissionner,—celle de vous qui me demandera le moins de temps pour faire le vide... dans ce portefeuille que voici plein... celle-là aura la préférence. Seulement, je dois vous donner connaissance du cahier des charges... Il sera absolument interdit de distraire des sommes pour les convertir en rentes ou en actions industrielles; la philanthropie est également défendue; je ne veux plus être exposé à m'asseoir sur des orphelins en entrant dans un boudoir;—toute dépense affectée à une chose utile et durable est également interdite, comme aussi les renouvellements de mobiliers, d'équipages ou d'écuries. Je veux que mes cent mille francs soient mangés à peu près dans le sens littéral du mot.—La somme épuisée, je veux que la personne qui sera restée adjudicataire ne conserve que le portefeuille qui l'aura contenue.—On va allumer les bougies, et mon notaire, ici présent, présidera à l'adjudication;—on soumissionnera au rabais... en partant d'un mois au plus.—On pourra opérer par rabais de jours, d'heures et même de fractions d'heures.—Voici du papier, des enveloppes, des plumes et de la cire, car les soumissions devront être cachetées.—Me G... en fera le dépouillement, et poursuivra l'opération selon les usages ordinaires. Pendant ce temps-là, je vais aller faire un tour chez mon beau-père, qui donne aussi un réveillon, et saluer ma prétendue.—Je reviendrai dans une heure. Si l'adjudication est terminée avant mon retour,—la personne qui sera restée adjudicataire ira m'attendre chez moi, où des ordres sont donnés pour la recevoir.—Toutes les conditions du marché se trouvent autographiées dans un cahier dont vous pourrez prendre connaissance.—À tout à l'heure.
Et le marquis se retira.
Avant de rédiger leur soumission, les vingt-trois dames s'isolèrent dans le salon et firent leurs calculs.
Au bout de cinq minutes, toutes les soumissions, cachetées selon la formule, étaient déposées entre les mains du notaire.
Il en commença le dépouillement au milieu d'un silence si profond, que l'on aurait pu entendre mademoiselle Ar... dire du bien d'une de ses camarades.
Ce travail préparatoire achevé, le notaire alluma les bougies et annonça qu'on allait commencer les rabais.
Lorsque Me G..., le notaire du marquis de L..., eut donné lecture des soumissions déposées entre ses mains par les vingt-trois dames, plusieurs d'entre elles, effrayées par les rabais considérables contenus dans les premières soumissions, se retirèrent volontairement, et il ne resta véritablement qu'une douzaine de concurrentes sérieuses. Parmi celles-là se montraient comme devant être plus acharnées à la lutte:
1° La marquise de ***, cette belle Espagnole connue de tout Paris pour son magnifique attelage à la Daumont, et dont la bibliothèque renferme, entre autres curiosités, un exemplaire des œuvres de Malthus, relié en peau humaine;
2° Madame de N..., qui possède un hôtel dont chaque pierre porte la signature de celui qui l'a fournie et posée;
3° Mademoiselle R..., dont la beauté a fait depuis quinze ans la fortune de deux marchands de produits chimiques, et qui prépare les jeune gens au baccalauréat ès-gaie science;
4° Mademoiselle P..., ravissante créature, qui disait dernièrement elle-même, à propos de son inconstance proverbiale: Que voulez-vous; «ce n'est pas ma faute,—mais mon cœur fuit.»
5° Madame ***, qui, le soir même où une artiste doit débuter à son théâtre, dans son emploi, achète un grand nombre de places à la location et les distribue à tous les gens enrhumés de sa connaissance, dans la douce espérance que leur toux opiniâtre troublera le spectacle et pourra nuire au succès de l'ouvrage dans lequel doit paraître sa rivale;
6° Les deux sœurs C..., qu'on a surnommées le duo de l'ail et du patchouli;
7° Mademoiselle B..., jeune dernière d'un de nos premiers théâtres, qui a deux mères, une pour la ville et une pour la campagne;
8° Mademoiselle D..., que l'on a baptisée le petit manteau bleu des coulisses, à cause de sa philanthropie;
9° Enfin, mademoiselle C..., de laquelle autant dire qu'il n'y a plus rien à en dire.
Après que la première bougie fut consommée, il ne restait plus que quatre concurrentes, madame de N..., mademoiselle B..., mademoiselle C... et mademoiselle R....
—Si tu renonces à soumissionner, dit cette dernière à mademoiselle B..., je te donne mon Américain.
—Si tu te retires, répliqua l'autre, je te laisse mon américaine.
La seconde bougie fut allumée, et la voix du notaire se fit entendre.
—La dernière soumission du temps demandé pour dépenser les cent mille francs du marquis est descendue à quinze jours.... C'est mademoiselle B... qui a fixé ce chiffre;—offre-t-on moins? demanda Me G...
—Quatorze jours, douze heures, dit madame de N...
—Quatorze jours, fit mademoiselle B...
—Treize jours, douze heures, fit mademoiselle R...
—Treize jours, exclama mademoiselle C...
—Si tu te retires, dit mademoiselle B... à mademoiselle C..., je me brouille pour trois mois et demi avec Alfred, et je l'envoie lui-même te porter mon grand boiteux indien.
—Non.
—Douze jours dix-huit heures, s'écria mademoiselle B....
—Onze jours... cinquante, s'écria mademoiselle C... Hum! fit-elle en se reprenant, je me croyais aux commissaires, j'ai voulu dire douze heures.
Mademoiselle R..., qui faisait des calculs sur son agenda, leva la main.
—Dix jours, dit-elle.
Mademoiselle C... prit à son tour son agenda, fit aussi des calculs.
—Neuf jours cinquante-cinq.... Allons bon! je me crois encore aux commissaires... Maître G..., c'est onze heures que j'ai voulu dire.
Sur cette dernière soumission, la deuxième bougie s'éteignit.
Comme on rallumait la troisième, il ne restait plus que deux concurrentes, madame de N... et mademoiselle R... s'étant retirées, convaincues qu'elles ne se trouvaient plus assez fortes pour dépenser inutilement cent mille francs en huit jours.
La lutte, continuée avec opiniâtreté entre madame B... et mademoiselle C..., ne fut pas de longue durée; la bougie s'éteignit en même temps que mademoiselle C... venait d'abaisser sa soumission à cinq jours sept heures cinquante minutes.
Mais, comme elle s'enorgueillissait de son triomphe, le marquis de L... rentrait dans le salon,—il paraissait un peu ému.
—Pardonnez-moi, mesdames, de vous avoir dérangées, leur dit-il, mais la raison qui m'avait fait vous réunir n'existe plus...
—Comment?—comment?—comment?
—Mon Dieu, oui,—tout à l'heure, chez mon beau-père,—j'ai eu l'imprudence de me mettre à la table de jeu,—on faisait le lansquenet,—il y a eu une série de mains, et je n'avais pas encore eu le temps de m'asseoir, que j'avais perdu les cent mille francs dont j'étais embarrassé.—La mauvaise chance a fait dans une demi-heure ce que la plus habile d'entre vous n'aurait pas fait sans doute en quinze jours...
—Quinze jours! dit le notaire en montrant le procès-verbal de l'adjudication; mais mademoiselle C..., restée dernière adjudicataire, ne demandait que cinq jours et quelques fractions.
—Comment diable auriez-vous fait? demanda le marquis très-étonné;—trouver l'emploi de vingt mille francs par jour sans dépenser un sou utilement,—cela me semble difficile.
—Monsieur le marquis, répondit cette prodigue personne, je n'ai demandé que six mois pour réduire le Pérou à la mendicité.
*
* *
un domino gris à un habit noir-idem.—Je te connais.
l'habit noir.—Tu me connais... Au fait, tu n'es pas la seule.
le domino.—Qu'est-ce que tu as fait de Victorine?
l'habit noir.—Tiens, tu connais aussi Victorine. Après ça, tu n'es pas la seule.
le domino.—Veux-tu me donner le bras pour faire un tour?
l'habit noir.—Oui,—mais nous n'irons pas du côté du buffet.
le domino.—Tu n'auras donc jamais le sou!
l'habit noir.—Tu auras donc toujours soif!
*
* *
un monsieur entre deux eaux-de-vie,—rouge comme un coq et crotté comme la rue Saint-Denis, arrêtant un petit domino vert qui frétille comme une couleuvre.—Titine, je t'avais défendu de mettre les pieds au bal. Mon cousin m'a dit que c'était un antre de perdition.
le domino.—Passe donc ton chemin, imbécile; est-ce que je te connais?
le monsieur.—Elle est forte, celle-là!—Voilà donc pourquoi tu étais si pressée d'avoir des bottines neuves,—que je me prive depuis longtemps de mon petit verre pour te les acheter,—même que tu les trouvais trop grandes dans le principe.—Aurais-tu déjà oublié les tiens, Titine?
Le domino disparaît sans que le monsieur ait su comment, et au lieu de Titine, il se trouve en face d'un gamin entré par contrebande dans le foyer,
le monsieur, criant.—Titine!
le gamin.—Vous faut-il un décrotteur, là, monsieur. Faites-vous cirer!
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* *
Dans la loge de mademoiselle X...—Une dizaine de gilets blancs applaudissant en chœur la coda d'une plaisanterie de cette spirituelle personne:
—Oh! oh! oh!—ah! ah! ah!—Charmant!—Divin!—Étourdissant!
Entre un onzième gilet.
—Qu'est-ce que vous avez donc à rire comme ça?—On dirait d'une maisonnée de fous.
—C'est mademoiselle qui vient de dire un mot. Oh! oh!
reprise du chœur.—Ah! ah! ah! charmant! divin! étourdissant!
le onzième gilet, s'inclinant devant mademoiselle X..., en lui offrant un sac de bonbons.—Est-ce que ce serait montrer trop d'exigence que de demander une seconde représentation de cette jolie chose? Je mourrais de dépit si j'étais de vos amis le seul à l'ignorer.
—Trop bon! cher... cela ne vaut pas la peine... et puis cela pourrait fatiguer ces messieurs.
tous les gilets, con furore.—Ô ciel! allons donc!... Trop heureux!... Bis!
mademoiselle x...—Eh bien, puisque vous le voulez absolument, je recommencerai.—Tout à l'heure, un de ces messieurs m'annonçait le prochain mariage de son ami le vicomte de S..., dont la fortune est très-obérée, avec mademoiselle de P..., connue pour sa richesse et sa maigreur séraphique. En apprenant cette nouvelle, il m'est arrivé de dire....
(Commencement de pâmoison sensible sur toute la ligne des gilets blancs.)
mademoiselle x..., continuant.—Il m'est arrivé de dire: Ce mariage est pour le vicomte de S... une véritable planche de salut.
reprise du chœur, crescendo.—Ah! ah! ah!—Grand Dieu! quel esprit! Ce n'est pas une femme! c'est un démon!
Entre un douzième gilet blanc.
—Mon Dieu, messieurs, on n'entend que vous dans toute la salle.—Je suis sûr que c'est mademoiselle qui dit des merveilles.
—Positivement... Si vous étiez arrivé un moment plus tôt, vous auriez entendu un de ces mots...
les onze gilets, en sourdine.—Ah! ah! ah!...—Charmant!—Divin!—Étourdissant!
le douzième gilet, à mademoiselle X...—Est-ce que ce serait véritablement montrer trop d'exigence que de vous redemander... (avec un fin sourire) vous devez cependant y être habituée...
mademoiselle x...—C'est que je crains de fatiguer ces messieurs.
les onze gilets.—Ah! ciel!... Allons donc!
mademoiselle x..., minaudant.—Eh bien, puisque vous le voulez absolument... (Comme ci-dessus).
Quand l'histoire est finie, les douze gilets se réunissent dans un chœur formidable et reprennent pour la clôture:
—Ah! ah! ah! grand Dieu! quel esprit!—Ce n'est pas une femme!—c'est un démon!
le garçon de buffet, qui a servi les glaces, à part.
—Mon Dieu! que tous ces gens-là sont bêtes!
*
* *
—Mon cher, je t'assure que c'est une femme du monde.
—À quoi reconnais-tu ça?
—Elle a passé deux fois auprès du buffet sans me demander à boire.
*
* *
—Oh! mon Dieu oui, monsieur, c'est la première fois que je viens au bal; aussi je suis bien troublée; ce bruit, ces lumières...
—Madame est seule?
—Oh! non..., j'ai une de mes amies avec moi; nous sommes venues ici malgré nous, bien malgré nous... Nous étions allées au spectacle, lorsqu'en rentrant chez nous, nous n'avons plus trouvé notre clef. C'était la femme de chambre de l'amie chez qui je demeure qui l'avait emportée avec elle au bal de l'Opéra, où mon amie lui avait permis d'aller...
—C'est bien contrariant; néanmoins, permettez-moi de bénir le hasard... qui m'a permis de vous y rencontrer... (Ici tous les madrigaux d'usage.)
—Mon Dieu, monsieur... ce serait avec le plus grand plaisir... mais... je ne suis pas seule. Et tenez, voici précisément mon amie qui vient me chercher.
Arrive, en effet, un second domino, auquel celui qui n'avait jamais été au bal pousse le coude d'une certaine façon.
—Eh bien, ma chère, as-tu rencontré Justine?
—Mon Dieu non... Dans quel embarras cette fille nous met... Il faut absolument retourner à la maison; nous ferons comme nous pourrons pour nous faire ouvrir.
--- Mais comment faire pour retourner à la maison? il pleut à verse, et nous avons eu l'imprudence de laisser notre bourse chez la personne où nous avons été nous costumer... (S'adressant au monsieur.) Vous serez sans doute assez obligeant, monsieur, pour nous prêter l'argent d'une voiture et nous donner votre carte; nous vous ferons remettre cette petite somme demain matin par la fidèle Justine.
—Mon Dieu, mesdames, que je suis donc désolé.—Mon fidèle Joseph, à qui j'ai l'habitude de confier toutes mes clés, n'est pas rentré ce soir, de façon que je n'ai pu ouvrir mon secrétaire... Si vous voulez, cependant, nous allons faire un tour dans la salle... nous rencontrerons peut-être la fidèle Justine avec le fidèle Joseph.
*
* *
—Monsieur, je ne suis pas libre...
—Vous êtes mariée?
—Vous l'avez dit.
—N'aurai-je pas le plaisir de vous rencontrer dans le monde?
—J'y vais rarement.
—Mais au théâtre?
—Je n'y vais pas, je suis en deuil.
—On ne peut donc vous voir?
—Très... difficilement... Cependant, si vous étiez discret... Mais, non...
—Parlez, ange!
—Eh bien! je vais quelquefois chez une de mes amies... madame Camille...
—Camille, tiens!
—Rue des Trois-Frères.
—Tiens! Tiens!...
—À l'entresol...
—Tiens! tiens! tiens!
—S'il n'y avait personne quand vous viendrez, vous trouveriez la clé...
—Sous le paillasson...—Bonjour, Céleste; comment que ça va?
—Vous me connaissez donc?—Ah! que c'est bête de me faire perdre mon temps comme ça.
*
* *
le domino, à son cavalier.—Monsieur est dans la diplomatie?
le cavalier.—Non, madame.
le domino.—Dans les bureaux, peut-être!
le cavalier.—Non plus.
la marchande de fleurs, arrivant près du couple.
—Un joli bouquet, monsieur; fleurissez vot'dame.
le cavalier, repoussant les fleurs.—Merci.
le domino, lâchant le bras du cavalier.—Monsieur est artiste!!!
*
* *
—Joséphine, tu as tort de parler à Stéphanie; c'est une personne dont la société est compromettante.
—Ma chère, j'ai des raisons pour la ménager.
—Quelles raisons?
—Elle m'a promis d'échanger, quand elle l'aura épuisée, la liste de ses Russes contre celle de nos Américains.
lettre trouvée dans le corridor des premières loges.
«Victor, je ne me serais jamais attendue à cela de la part d'un jeune homme qui paraissait avoir d'aussi bons sentiments.—Le billet du tapissier est échu avant-hier, et voilà huit jours que je ne vous ai vu!—Vous n'êtes cependant pas malade, car votre blanchisseuse m'a dit que vous mettiez vos belles chemises à jabot tous les jours. On ne met pas des jabots pour se faire poser des sangsues..., à moins qu'on ne soit trop riche.—Est-ce donc là ce que vous me juriez il y a six mois, quand j'ai consenti à quitter Médée qui me proposait de faire le portrait de la signature de son oncle si je voulais l'aimer à lui tout seul! L'ingratitude, ce venimeux poison, vous aurait-il déjà rongé le cœur?—C'était bien la peine que je passe les plus belles nuits de mes jours à vous broder une bourse pour votre fête, pour que vous exposiez votre pauvre amie qui vous a tout sacrifié, comme Marguerite Gauthier, à recevoir la visite boueuse des huissiers qui veulent me saisir comme si j'étais négociante.—Sans ma portière, qui m'a prêté huit cents francs pour donner à M. Caroussat, je serais à la belle étoile; c'est donc là où devait me mener tant d'amour! Ah! Auguste, vous êtes bon, vous êtes trop jeune pour être entièrement corrompu, et vous ne voudrez pas souffrir que ce soient les cheveux blancs d'une pauvre femme, mère de quatre enfants, qui fassent honneur à votre signature. Je vous attends donc cette nuit au bal de l'Opéra, avec les mille francs en question.—À cette condition, je vous pardonne.
»Votre Minette chérie.
»Mathilde De Flandry.»
*
* *
un vieux domino, graisseux comme la barbe d'un capucin, à une petite pierrette très-fraîche.—Élisa, mon enfant, je vous défends de danser avec ce petit jeune homme.
—Mais, ma tante, il est bien gentil pourtant.
—Lui avez-vous demandé l'heure, comme je vous ai dit de le faire aux messieurs qui vous parleront?
—Oui, ma tante; mais il n'a pas de montre.
—C'est précisément pourquoi je vous défends de l'écouter.
—C'est dommage, il a des moustaches si gentilles.
le vieux domino, avec onction.—Ma petite, les moustaches ne font pas le bonheur.
*
* *
de la même à la même.—Mais, ma tante, c'est qu'il est bien âgé, ce monsieur-là.
—N'empêche, mon enfant. Les hommes, vois-tu, c'est le contraire des étoffes: plus ils sont vieux plus ils durent.
*
* *
—Tiens, voilà Paul! M'emmènes-tu souper?
paul, frappant sur son gousset.—Tu sais bien, Célestine, que je n'ai plus jamais d'argent après minuit.
—Tiens! moi, c'est le contraire; je n'en ai jamais avant.
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* *
—Anatole, prête-moi un louis.
—Pourquoi faire?
—C'est pour Mélanie, qui veut mettre une de ses parentes au vestiaire.
*
* *
deux messieurs se rencontrant dans le corridor des quatrièmes loges.—Tiens, mon gendre!
—Tiens mon beau-père!
—Vous ici, après un an de mariage!... Oh!
—Et vous, après trente ans!... Ah!
Après un quart d'heure de morale réciproque:
le gendre.—Vous dites donc que cette petite Rosine...
le beau-père.—Ah! mon ami, délicieuse... Des pieds... des mains... des yeux... un véritable trésor... Vous disiez donc que cette petite Paméla...
le gendre.—Ah! divine... Des yeux... des mains... des pieds...
le gendre, à part.—Il faut que j'arrache mon gendre des mains de cette drôlesse de Paméla... Elle mangerait la dot de ma fille!
le gendre, à part.—Il faut que je délivre mon beau-père des griffes de cette harpie de Rosine... Tout l'héritage de ma femme y passerait!
*
* *
—Mon dieu, chère madame, est-ce que votre charmante nièce ne m'accordera pas une petite place dans son cœur.
—Tout est comble, mon cher monsieur.
—Rien qu'un petit coin!
—Eh bien, voyons, vous m'étonneriez.—Je verrai voir à vous donner un tabouret.