L'hiver continue à donner un démenti à l'almanach.
Des phénomènes étranges se produisent chaque jour, et jettent la perturbation au sein de l'Académie des sciences.
Il y a trois jours, un maraîcher des environs de Paris a trouvé des ananas sur ses espaliers, et a cueilli des patates dans le champ où il allait chercher des pommes de terre.
Un garde-chasse du bois de Meudon a vu,—comme je vous vois;—près de l'étang de Villebon, un troupeau d'autruches en train de déjeuner avec un tas de moellons.
M. Alphonse Karr a reçu de son ermitage de Sainte-Adresse des nouvelles de son jardinier, qui lui annonce qu'un aloès a fleuri subitement, avec un grand coup de tonnerre, au milieu de la pelouse qui s'étend devant son chalet.
Dimanche dernier, un monsieur qui se promenait autour du bassin des Tuileries entendit des cris plaintifs entremêlés de sanglots. Il pensa que c'était un enfant qui était tombé dans l'eau; et il se disposait à lui porter secours, lorsqu'il s'aperçut que les plaintes qu'il croyait être poussées par un mineur en péril sortaient de la gueule d'un crocodile.—Tout le monde sait que la perfection avec laquelle ce monstre imite les pleurs de l'enfance, lui a fait donner, par les naturalistes, le surnom de Brasseur des amphibies.
La semaine passée, encore, comme un rayon de soleil venait de luire,—profitant du moment où l'ingénieur Chevalier, son geôlier, avait le dos tourné, le mercure,—parvenu au plus haut degré de l'exaspération,—a voulu s'échapper du thermomètre,—comme autrefois Latude de la Bastille. Il a été rattrapé par un sergent de ville, et reconduit dans sa prison de verre, où il continue à ne pas vouloir descendre au-dessous de la température des vers à soie.
Ce que voyant, les établissements de bains préparent leur ouverture. Ils attendent seulement que la rivière ait baissé et que l'eau soit moins chaude. En effet, les imprudentes baigneuses qui s'aventureraient dans les fonds de bois des écoles de natation seraient changées en une friture de naïades.
Un des plus bizarres, parmi tous ces phénomènes, est la découverte faite tout récemment par un poëte lyrique, qui a trouvé des pépites d'or au fond de son encrier.
Enfin, il parait que tous les arbres des boulevards et des jardins de Paris sont couverts de feuilles depuis quinze jours et pourraient fournir une ombre aussi épaisse que dans le mois de juin. Seulement, pour ne point effrayer la population, la police fait arracher toutes les feuilles pendant la nuit.
Cette précocité de la saison ce s'arrête pas à la végétation.
M***, qui possède une grande popularité parmi les huissiers et les gardes du commerce, et qui n'a jamais pu acquitter, une lettre de change que lorsqu'elle avait des cheveux blancs, est allé payer dernièrement un billet souscrit à son tailleur, quatre-vingt-dix jours avant l'échéance.
Le fournisseur n'a pas voulu accepter ce payement anticipé, donnant pour prétexte que cela dérangerait sa tenue de livres.
M***, n'ayant pu s'arranger à l'amiable avec cet Allemand obstiné, s'est décidé à avoir recours aux tribunaux.
En présence de pareils faits, certifiés par des procès-verbaux authentiques, les savants ont été appelés à donner leur avis.
Ces messieurs ont mis leurs lunettes,—leur abat-jour vert, et on a ouvert la séance,—en même temps que les fenêtres de l'Institut, où l'honorable réunion se plaignait d'étouffer.
Chacun des membres présents a lu un mémoire d'une grande beauté et de plusieurs kilomètres.
Mais, pour arriver à la fin de la lecture, chacun des orateurs a été mis dans la nécessité de retirer son habit.
Plus le discours était long, plus l'orateur éprouvait le besoin de se dégarnir.
Aussi, le président, inquiet, donna-t-il aux huissiers l'ordre de faire évacuer les tribunes, où pourraient se présenter des dames.
Chacun des remarquables travaux lus, à propos de la question à l'ordre du jour, concluait à ceci:
Que ce qui se passait n'était pas naturel.
Il s'agissait de savoir pourquoi.
Le président déclara la discussion ouverte; mais chaque orateur qui montait à la tribune avait à peine ouvert la bouche, qu'il était soudainement pris d'une quinte de toux.
Ce n'était plus une académie de savants, c'était une académie de catarrhes.
Tous les membres présents sont sortis de la séance les uns après les autres pour aller acheter du jujube.
Seul, M. Arago a voulu trouver une solution à cet étrange état de choses.
L'illustre savant est passé dans son cabinet.—Depuis plusieurs jours, la tête appuyée dans les mains, les coudes appuyés sur la table, il demeure penché sur l'abîme de ses méditations.
Pendant cette savante réclusion, le grand professeur a fait comparaître les astres devant lui.
Il les a interroges paternellement, pour savoir s'ils n'étaient pas étrangers à ce qui se passe dans la nature.
Les astres, petits et grands, ont, facilement prouvé leur innocence de toute tentative de rébellion.
Les comètes mêmes, particulièrement soupçonnées d'avoir de méchants desseins et de vouloir s'approcher souvent un peu trop près de la terre, ont prouvé jusqu'à la dernière évidence que le ciel n'est pas plus pur que le fond de leur cœur.
Les signes du zodiaque, appelés et interrogés à leur tour, ont été moins clairs dans leurs explications, ce qui leur a valu une assez forte semonce.
Le signe qui préside au mois de janvier où nous sommes a paru particulièrement penaud, quand M. Arago lui a montré une branche d'oranger en fleurs, cueillie dans son jardin le jour de l'an.
—Quelle confiance voulez-vous que l'agriculture vous accorde, malheureux! lui a dit le savant d'une voix qui ne permet pas de réplique; et qui vous a permis de faire faire votre besogne par le signe de la Vierge?
N'ayant pu néanmoins rien tirer au clair, M. Arago s'est remis à ses travaux.
Si l'on en croit ses familiers, le grand professeur a enfin trouvé l'X du problème.
Mais cette découverte est tellement inquiétante, qu'il n'ose pas la livrer à la publicité.
Il paraît que la boule humaine est menacée d'un bouleversement total.
L'hémisphère a le corps dérangé. Un conflit s'est élevé dans le monde cosmographique.
Des mutations incroyables se préparent.
Les pôles veulent changer de place.—Le Groënland veut devenir une serre chaude, et va se peupler de scorpions.
La terre de feu veut devenir une glacière, et va se peupler d'ours blancs.
Les zones jouent à colin-maillard.
Avant très-peu de temps, les ouvrages de M. de Humboldt et de Malte-Brun ne seront plus bons qu'à mettre au pilon.
On fera des cornets à tabac avec les cartes de géographie.
Les Guides-Richard deviendront aussi inutiles pour les voyageurs qu'une grammaire française peut l'être pour un vaudevilliste ou deux.
Par suite de tous les changements qui résulteront du cataclysme qui se prépare déjà par transitions, les parties du monde déplacées se trouveront sous d'autres latitudes.
L'Europe sera en Amérique.
Asnières deviendra port de mer.
Et l'équateur sera situé à Paris entre le pont Royal et celui des Saints-Pères.
Ce remue-ménage universel explique d'une manière parfaitement satisfaisante les phénomènes que nous avons mentionnés plus haut, et qui ne sont que le commencement des nouveautés que fera naître le nouvel ordre de choses.
Seulement quand le bonhomme Tropique aura élu domicile à Paris, les Parisiens deviendront tous nègres.
Et on n'aura plus besoin d'aller à l'Ambigu ou à la Gaîté pour voir l'Oncle Tom.
C'est alors que ces dames se mettront du blanc! Ça ne se verra pas mieux que maintenant, mais ça se verra de plus loin.
Une autre version, qui a trouvé aussi un grand nombre de crédules, c'est que nous sommes à la veille d'un déluge.
Dans cette prévision, une Société en commandite s'est formée pour la construction d'une arche de sauvetage.
Le prospectus de la Compagnie sera bientôt publié: les actions sont déjà cotées à une forte prime.
La fièvre d'agio a tellement gagné les Parisiens, que, si la fin du monde—dont il a été aussi question—était un fait annoncé officiellement, ils ne verraient dans ce grand dénouement de l'humanité qu'un prétexte à la baisse,—et avant de se repentir et de songer à leur salut, ils commenceraient par courir chez les agents de change pour les prier de vendre, et les trompettes des archanges auraient peine à dominer la voix des coulissiers annonçant le dernier cours aux fidèles du lucre rassemblés dans la cathédrale de leur dieu.
Que les deux graves événements redoutés par la science s'accomplissent ou non, l'absence de l'hiver se fait visiblement sentir.
Un journal racontait l'autre jour lui-même les nombreux suicides remarqués dans la classe des marchands de bois et des marchands de fourrures.—Ces industries ne sont pas les seules qui aient été atteintes par la bénignité de la saison.
La profession de ramoneur est devenue une sinécure. Que voulez-vous qu'on ramone quand la cheminée n'est plus qu'un objet d'art? Qui est-ce qui fait du feu maintenant? Il n'y a plus que M. B..., qui n'en faisait jamais autrefois quand il avait du monde à dîner dans l'hiver, dans l'espérance que ses convives, ayant attrapé des engelures entre le potage et le premier service, s'en iraient avant l'apparition du second. Aujourd'hui, M. B... emploie le même moyen en sens inverse.—Il bourre son poêle de telle façon que sa salle à manger est transformée en piscine pour les maladies de peau.
Il me manque, et à bien d'autres aussi peut-être, ce mélancolique cri des enfants de la Savoie: À pau apin!
Douillettement couché dans un lit moelleux, au fond d'une alcôve entourée de rideaux épais et lourds, c'était chose douce d'entendre le matin monter à travers l'humidité du brouillard le monotone refrain de ces pauvres cigales de la neige, marchant deux à deux, le père toujours suivi de l'enfant.—Mal vêtus et frissonnant de tout leur corps, mordus par les bises affamées, en suivant chacun un trottoir;—ils alternaient leur appel, guettant aux fenêtres l'apparition d'une ménagère qui leur fît signe de monter.
À pau apin! chantait d'abord le père en traînant sa voix dont la dernière note était étouffée par le bruit de ses grossiers sabots sonnant sur le pavé.
À pau apin! reprenait le petit avec une voix d'enfant de chœur à matines.
En entendant ce duo matinal,—comme on sentait bien l'hiver sans le voir,—comme on voyait bien les toits blancs, les branches des arbres noires, et les glaçons, et toutes les rigueurs des climats du Nord!—Comme on trouvait alors plus douce l'atmosphère de la chambre bien close!—comme on savourait avec délices le far niente matinal de l'oreiller.
À pau apin! c'est-à-dire il neige, il pleut; mais il est si matin et il fait si froid, que l'heure gèle en sonnant.—Comme je suis bien dans mon lit!—Qu'est-ce que je ferai tantôt? Ceci ou cela?—Qu'est-ce que je vais manger à mon déjeuner?
À pau apin!—Peu à peu on se réveille.—On sort tout à fait du lit; un coup de sonnette a retenti.—L'argent que vous pouvez avoir s'est mis à trembler d'effroi dans votre secrétaire:—il a reconnu l'ennemi, l'intelligent métal!—C'est un créancier qui vient vous demander de l'argent pour payer ses dettes.—Si vous êtes farceur, vous lui répondez de loin:
—Faites comme moi, ne les payez pas.
Quelquefois il en arrive un autre, puis deux, puis trois.—Alors ils se mettent à causer, sur le carré, de leurs petites affaires en attendant que vous sortiez... Il y en a même qui se mettent à lire le journal; d'autres qui apportent des cartes et jouent au piquet.—De temps en temps ils sonnent pour voir si vous les entendez... puis ils se décident à s'en aller, et s'en vont déjeuner en chœur au café, où ils se mettent à jouer au billard, et le soir ils ont dépensé vingt-cinq francs—au lieu de payer leurs dettes.
Quelquefois, ce n'est pas le drelin de la sonnette qui vous éveille,—c'est le grattement clandestin d'une petite main impatiente:—vous n'iriez pas ouvrir, que la porte s'ouvrirait d'elle-même plutôt que de la laisser se morfondre une minute, cette matinale visiteuse qui vous arrive, bouquet de roses rouges aux joues, bouquet de violettes aux mains—tandis que l'hiver chante dans la rue par la voix du ramoneur: À pau apin!... à pau apin!...
C'est quelque gentille fillette qui s'en va tirer l'aiguille toute la journée dans un magasin.—Pour se donner du cœur à l'ouvrage, elle est montée vous voir un moment en passant, parce que vous demeurez sur son chemin,—dit-elle, la menteuse,—histoire de vous dire bonjour et de prendre un petit air d'amour.—Elle babille, elle frétille, elle tournille et furète dans votre chambre avec un gentil fredon d'oiseau désencagé.
Puis, quand elle a fait ses quinze tours, donné partout son coup d'œil, sans oublier la glace, donné son coup de dent au morceau de sucre qui traîne, elle se sauve en vous jetant sur votre lit son petit bouquet de violettes d'un sou, qui ne vous coûte qu'un baiser.—Pauvre petite! pensez-vous en la voyant partir, elle va avoir froid.—Elle, froid!—Ah! bien oui.—La neige fond en la voyant passer. Et pendant que la voix de votre gentille fleuriste murmure encore dans l'escalier, le ramoneur et son enfant y mêlent lointainement leur refrain: À pau apin!
Mais, hélas! on ne l'entend plus, ou presque plus, ce refrain monotone, dont les frileux sybarites se faisaient un plaisir; et, en vérité, il me manque aussi à moi et à d'autres peut-être. Ô volupté singulière de l'égoïsme, qui aime à augmenter la dose de ses jouissances en opposant son bien-être à la privation des autres, et sa paresse avec le labeur de ceux pour qui le bien-être n'est qu'un mot et pour qui la paresse serait un vice!
Que vont-ils faire ces pauvres ramoneurs,—maintenant que l'hiver est supprimé,—et que deviendra leur petite raclette?
M. Hornung, qui a fait avec eux de si mauvais tableaux; plusieurs compositeurs qui les ont mis en musique dans plusieurs milliers de romances commençant par
Enfant de la montagne,
et les auteurs qui ont fait de la suie une farine à mélodrames représentés plus de fois qu'il n'était raisonnable, devraient se cotiser pour leur venir en aide, ou tout au moins leur faire ramoner, quand même besoin ne serait pas, leurs cheminées dont le marbre est chargé des mille caprices de la mode.
En attendant, Paris s'est ennuyé jusqu'ici;—le carnaval lui-même a l'air d'avoir pris médecine;—il a déclaré qu'il retournerait à Venise, si on ne lui faisait pas voir un glaçon ou un tas de neige.
On veut du froid, on veut sentir la terre dure sous ses pas et voir scintiller aux vitres la mosaïque du givre.—Paris tout entier tend avec impatience sa joue au soufflet de l'aquilon; les plus avantageux de leur personne souhaitent à grands cris avoir le nez rouge.
Les plus belles donneraient leur plus beau bracelet pour une onglée.
On parle d'organiser un hiver artificiel.—Les physiciens et les chimistes sont convoqués.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Une chose étrange, mais parfaitement véridique à constater, c'est que, pour les femmes de Paris, l'attrait du plaisir, cette ligne à mille hameçons tendue par le diable,—est doublé par les dangers qui peuvent en résulter.—Pour qu'une Parisienne déclare s'être amusée en sortant d'un bal, il faut que ce soit une pleurésie ou un rhume de cerveau qui lui tienne le marchepied de sa voiture.—Telle belle dame qui, voilà quinze jours, allait à l'Opéra ou aux Italiens en robe montante,—quand la température promettait des petits pois pour le 1er mars,—n'ose plus s'y montrer qu'en robe décolletée depuis qu'il gèle.
Il y a deux classes d'individus que cette brusque et inattendue arrivée de l'hiver a désagréablement surpris: ce sont les maris et les amants.
Les premiers se frottaient les mains, et comptaient, grâce à la rareté des bals et des soirées, réaliser d'assez belles économies.—Pour eux, en effet, un hiver parisien est aussi dangereux à traverser que peut l'être, pour un capitaliste, une sierra espagnole.—Décembre, janvier et février, sont des mois coupe-bourses, qui, au lieu de poignards et d'espingoles,—viennent vous mettre dans la gorge des totaux de mémoires, et contre lesquels la résistance est inutile.
Cette année, les maris étaient donc dans la joie de leur âme.—Les mémoires des bijoutiers, des marchandes de modes et des couturières,—semblaient devoir être d'une modération infinie. D'après calculs approximatifs, l'exercice de 1853, comparé au budget des précédentes années, devait offrir un rabais de 50%.—Ce boni, opéré sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la bourse de garçon de ces messieurs et avait son placement tout trouvé dans la bourse des Danaïdes du quartier Breda.
Mais voici que tous ces calculs sont brutalement dérangés!!
La dernière quinzaine de février se montre prodigue comme un mineur nouvellement émancipé, et mars s'annonce comme devant être terrible. «Qui compte sans son hôte s'expose à compter deux fois,» dit le proverbe,—devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse vérité.—Pour avoir compté sans l'hiver, eux aussi vont payer double;—et les mémoires de madame, qui montent par le grand escalier; et les mémoires de mademoiselle, qui entrent par l'escalier dérobé, et mettent chaque matin le portefeuille de monsieur entre deux additions.
Quant aux amants,—leur peine n'est pas moins cruelle,—pour parler comme les romances.—Le même motif qui a fait la joie des maris économes assurait leur sécurité.—Les soirées étaient rares, et les bals presque nuls.—La bien-aimée restait au coin de son feu, paresseusement étendue dans sa chauffeuse.—Pendant la journée, monsieur allait à la Bourse.—Le soir, après le dîner, il courait au club, ou se prétendait appelé au dehors pour un rendez-vous d'affaires, l'affaire Chaumontel,—cette inépuisable mine aux galants escampativos.—L'amant se trouvait donc maître et seigneur,—non pas seulement du cœur, mais encore du logis de la dame.—Il consignait lui même telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et les messieurs qui sont à l'amant ce que lui-même est au mari.—Et il aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.—Il avait tous les bénéfices de l'état sans en avoir les charges.—Étant seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas à se défendre, il n'avait pas à combattre. Aucune contrariété ne troublait sa jouissance.—Il était sûr d'être désiré et attendu. Et il arrivait—ponctuellement, régulièrement, comme minuit après onze heures. Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait à son arrivée par un jet de flamme et un bouquet d'étincelles. La jardinière dégageait ses plus subtils parfums.—Les rideaux glissaient d'eux-mêmes sur leurs tringles, et épaississaient leurs plis soyeux.—La lampe adoucissait sa clarté trop vive, et ne répandait plus dans le boudoir que le clair-obscur discret,—favorable aux confidences infimes.—On bâtissait, au coin du feu, des châteaux de félicité, sur les sables du mot toujours.—On disait un peu de mal des absents, excepté du mari.—Jamais de querelles, jamais d'ennuis.—C'était charmant, délicieux.—À minuit le mari rentrait.—L'amant s'en allait et rentrait chez lui, et l'on recommençait le lendemain, pour recommencer le surlendemain.
Il faut convenir que c'était trop beau!
Mais voilà les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; après-demain, ici, et le lendemain ailleurs.
Adieu la sécurité paisible! adieu les douceurs du tête-à-tête quasi perpétuel!
La maîtresse se réveille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et l'amant, s'il veut conserver sa conquête, se voit pour deux mois aussi au carcan de la cravate blanche. Partout où va sa maîtresse, il faut qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre mélancolique et désolée, et jetant sur l'idole les mêmes regards effarés que doit avoir un avare en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-même et étaler toutes ses richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur convoitise.—Chaque soirée est un combat, chaque bal une bataille où la lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas perdre un pouce de terrain dans le cœur de sa maîtresse, il faut qu'il ait à lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour; il faut qu'il ait le nœud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe aussi bien tournée; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel élément aux moyens de séduction, et le mollet, au dire de nos aïeux, passait jadis pour être irrésistible.
Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en place pour la première contredanse, qui durera jusqu'aux première feuilles vertes, a déjà dépareillé bien des couples.—On se voit mal, ou plutôt on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que des choses aussi peu agréables pour sa vanité qu'inquiétantes pour son amour. En parlant de sa maîtresse, un officieux ami viendra lui dire: Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit Armand qui ait succédé à Paul sur le carnet de ses caprices?
Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle Félix.
Ou bien, ce sera le mari, dont la fantaisie fait boule de neige, avec les passions que fait naître sa femme, et qui, prenant l'amant de celle-ci à part,—lui dira avec ce sourire d'un mari sûr de sa proie:
—Voyez donc, mon cher, comme ma femme est en beauté ce soir!—Quelles épaules!—Je ne les avais pas encore vues.
Le jour, madame dort,—pour se reposer des fatigues de la nuit.—Si elle reçoit ce sera seulement pendant une heure ou deux,—et l'amant ne sera reçu qu'en visite officielle, confondu avec les galants,—auxquels la coquetterie de sa maîtresse accorde une audience, et à qui elle réservera ses meilleures câlineries de façons et de langage,—pour s'assurer une troupe de romains qui lui feront une entrée au prochain bal où elle doit aller. S'il obtient, par grâce, un quart d'heure de tête-à-tête,—il l'emploira en querelles, en jalousies.
—Pourquoi avez-vous dansé deux fois de suite avec monsieur un tel!—Pourquoi mettez-vous une robe bleue, quand vous savez que je n'aime pas cette couleur-là? Pourquoi ceci? pourquoi cela?
La pauvre femme espérait trouver un amant, elle ne voit plus qu'un juge d'instruction.
On se raccommode bien, il est vrai, et on partage le bénéfice du raccommodement;—mais c'est égal, après un certain nombre de félures, l'amour ressemble à ces vieux plats cassés en dix endroits et criblés de sutures.
Un beau jour il se casse tout à fait,—et les morceaux n'en sont plus bons.
Aussi, à la fin de cette saison de raouts, de bals, de soirées,—que de couples seront dépareillés,—que de contrats sur papier rose et non timbrés—laisseront voir le jour au travers de leurs serments, hachés de coups de canif!—que de jolies bouches, qui disent encore un nom aujourd'hui, et qui auront appris à en dire un autre!.........
Entre autres solennités que ramène l'hiver, il faut citer en première ligne le bal des artistes dramatiques, qui a eu lieu cette année, comme les précédentes, dans la salle de l'Opéra-Comique.
Bien longtemps avant le jour où le bal doit avoir lieu, et pour lui donner de la publicité, outre les annonces, on fait afficher dans tous les lieux publics une liste de dames patronesses chez lesquelles on peut se procurer des billets.
Le placement de ces billets devient même l'objet du zèle le plus louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharnée pour réunir le plus grand nombre de souscripteurs, et mériter ainsi une mension honorable le jour de la séance annuelle. L'amour-propre entre donc bien un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne à ce propos; mais le motif est véritablement trop digne d'éloges pour qu'on puisse faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'opère point, d'ailleurs, sans qu'il en résulte certains dérangements pour les artistes qui veulent bien s'en charger.
Comme on l'avait sans doute prévu,—la curiosité qu'excitent, dans une certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au théâtre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames patronesses.—Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous ceux qui ne possèdent aucune relation ni aucun moyen pour pénétrer dans ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les coulisses,—saisissent avec empressement une occasion qui leur permet d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est véritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ, toutes les dames patronesses,—et particulièrement celles que leur réputation met le plus en relief,—sont obligées d'entre-bâiller une heure ou deux par jour la porte de leur salon à tous les étrangers, amenés, les uns par l'oisiveté, les autres par la curiosité; ceux-ci pour voir, ceux-là pour se faire voir eux-mêmes. Une charmante ingénue nous disait dernièrement que rien n'était plus amusant que le défilé quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en réalité qu'un prétexte.—Quelquefois aussi, ces visiteurs sont parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des heures entières, et poussent l'indiscrétion jusqu'à demander à l'artiste chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle était réellement l'héroïne de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,—et tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.—Si on les laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs.
D'aucuns arrivent dans des toilettes préméditées—depuis huit jours.—En saluant l'artiste, ils feignent une émotion qui doit, pensent-ils, amener quelque bienveillante question à la suite de laquelle ils pourront faire l'offre de leur cœur—Quant à leur main, ils la laissent dans leur poche.
On a toutes les peines du monde à les mettre à la porte.
Il y a les messieurs qui s'occupent de théâtre, et qui, à la faveur d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage de leur composition, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons. Ils seraient particulièrement heureux si l'actrice voulait bien leur accorder sa protection pour faire recevoir leur pièce dans son théâtre, et si elle daignait en accepter le principal rôle.
Il y a même les messieurs mal élevés,—qui gardent leur chapeau sur la tête, n'éteignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un billet—comme ils iraient acheter la Patrie, au coin d'une rue.
L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire à un palefrenier, s'empresse de l'adresser à sa cuisinière.
Une actrice d'un théâtre de vaudeville, qui est particulièrement idolâtrée dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des principales causes des nombreux pensums qui se distribuent après les jours de congé, reçut la visite d'un petit collégien d'une quinzaine d'années. Après lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du motif qui lui valait cette visite.
Le lycéen répondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement, comme la bourse de ses menus plaisirs était un peu plate, il ne pouvait acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entrée au bal par à-comptes.
Grâce à cette ingénieuse proposition, le lycéen s'est ménagé six visites.—Le jour où il vint compléter les dix francs du billet, le petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises à l'actrice en question.
Trois éditions de public se sont épuisées pendant cette nuit dans la salle de l'Opéra-Comique. Ce n'était plus une foule, c'était une bouillie humaine—qui encombrait le foyer, la salle et les corridors.—Un monsieur, placé dans la loge 23, et appelé, pour affaires importantes, dans la loge 26, a mis deux heures et demie à faire le trajet d'une loge à l'autre.—Mais, pendant sa traversée, l'éventail qui lui avait fait signe, ne le voyant pas arriver, s'en est allé avec un turban de l'école égyptienne. Ces Turcs sont volages, mais on les dit si aimables!—Un de nos amis, entré dans la salle, à minuit, sans avoir eu la précaution de se ganter à l'avance,—n'avait achevé de mettre ses gants qu'à trois heures.—Mais, pendant l'opération, l'un des gants était devenu noir et l'autre panaché.—Cette foule énorme a fait naître bon nombre d'incidents comiques, dont quelques-uns ont dû avoir des résultats sérieux, tels que querelles, ruptures et divorces.—Plusieurs couples ont été séparés par une bousculade, qui sont destinés à ne plus se rejoindre.—Plus d'un cavalier, entré avec une robe rose au bras, s'en est allé avec une robe bleue,—sans trop savoir comment la métamorphose s'était opérée.—Enfin, pendant la semaine qui a suivi cette belle fête, il y a eu nombre de mutations, non préméditées, dans les ménages clandestins, et les employés à l'état civil de Cythère ont eu, sans doute, une rude besogne.
Quant à la chaleur, elle était véritablement torride; non-seulement les bougies fondaient, mais encore on a eu à craindre un moment que le bronze des lustres n'entrât lui-même en fusion.—Il a été impossible de se procurer une glace avant trois heures du matin.—Dans le parcours des buffets aux loges, elles se transformaient en eau bouillante.—Mademoiselle A...e..., qui, sans doute par amour de l'antithèse, s'était coiffée avec une couronne de fleurs d'oranger, en rentrant le matin chez elle, a trouvé des oranges parfaitement mûres, à la place des fleurs et des boutons symboliques.—Cette atmosphère, qui aurait fait crier grâce au ver à soie le plus frileux, a causé également plusieurs accidents, sans compter les rhumatismes qui pourront en résulter.—On cite notamment une aventure dont l'héroïne est une actrice qui n'a pas encore débuté, et qui a été surnommée Bérésina, à cause de sa réserve tellement glaciale, qu'un seul de ses regards suffisait pour donner des engelures. Jusqu'ici, personne n'avait pu vaincre son indifférence, devenue proverbiale. C'est en vain que l'on voyait quotidiennement faire la roue autour d'elle l'armée entière des rôdeurs de coulisses, espèces de papillons-paons que la lumière des quinquets attire particulièrement de sept heures à minuit. À la pointe de son dédain, elle repoussait également toutes les formules de séduction et toutes les catégories de séducteurs. Aucun d'eux n'avait su se faire écouter:—ni les princes charmants des mille et une nuits parisiennes, dont les cartes de visites ont parfaitement cours dans les exchange office;—ni les gros sacs de la finance, hydropisies sonores qui veulent bien consentir à adresser l'expression de leur hommage, sous enveloppe, dans une toison du Thibet,—mais qui n'aiment pas à remettre à huitaine, comme Bilboquet, l'achat des carpes qui excitent leur convoitise;—ni les Tucarets de l'industrie, dégustateurs jurés de toutes les primeurs friandes, qu'elles mûrissent au feu du soleil, ou aux feux de la rampe;—ni les petits messieurs qui trempent leur chaussure dans le carmin de la Régence;—ni les vicomtes et barons de fantaisie, dont la vicomté ou la baronnie n'existe que brodée au plumetis dans le coin de leur mouchoir et qui exigeraient volontiers que l'on peignît le rébus de leur blason sur les panneaux des omnibus;—ni les amoureux saules-pleureurs, qui n'ont que le cœur et pas de chaumière;—ni les poëtes de première année, qui gravissent la montagne de l'Hélicon—mortelle aux bottes, et se nourrissent exclusivement de radis noirs, afin d'économiser les frais d'impression d'un petit volume jaunâtre, dans l'intérieur duquel ils crachent leurs poumons; ce qui est aussi malsain pour la santé que pour la littérature.—Ô miracle! elle avait même repoussé un prince du mélodrame qui lui offrait un rôle de six cents;—un de ces rôles pour lesquels les débutantes donneraient dix ans de leur vie, leur main droite et le cabas de leur mère;—un rôle à six costumes, dont deux à maillot.—Ô jeune insensée!—un rôle où il y avait la scène de folie, cette fameuse scène favorable à l'exhibition des belles chevelures;—un rôle à rires et à larmes.—Elle a refusé cette magnifique création.—Ô la petite malheureuse! Dans son dépit, le prince de la scène a offert le rôle à mademoiselle *** qui a déjà commandé, rue du Coq, sa chevelure pour la scène de folie.—On dit même plus, et, en vérité, c'est à n'y pas croire, on dit qu'elle avait refusé aussi un rendez-vous donné devant l'écharpe municipale, et fermé la porte au nez d'une passion sincère, dont les offres marchaient sur sept chiffres, ce qui est ordinairement l'allure des millions.—Inhumaine à tous, elle passait, sourde et muette, au milieu de cette haie d'adorateurs; sans que sa rigueur s'adoucît un seul moment, même au spectacle des extrémités auxquelles se livraient quotidiennement les désespérés d'amour. Il ne se passait guère de soirée où l'on ne trouvât un des adorateurs de cette tigresse d'Hircanie pendu après un portant de coulisses, ce qui gênait singulièrement la manœuvre des machinistes.—Les suicides se produisaient également dans la salle.—Et le marchand de lorgnettes eut même le temps de gagner une assez belle fortune, en ajoutant à son commerce des pistolets, de l'acide prussique, et autres moyens homicides qui ne pardonnent pas.
Cette monomanie de suicide avait pris bientôt une telle proportion, que l'administration s'était vue dans la nécessité d'établir une petite morgue dans le foyer.
Cette singulière conduite déterminait, comme on le pense, un bruit énorme dans tout le Landernau dramatique.—C'était le canevas ordinaire sur lequel on brodait depuis un mois le cancan des coulisses,—où il ne manque pas de brodeuses.
Quand on demandait à la future actrice—pourquoi elle ne faisait pas un choix, bon ou mauvais, elle avait l'habitude de dire qu'elle n'aimait et n'aimerait Jamais que son art.
À quoi il lui était généralement répondu qu'elle avait là un amour malheureux.
Eh bien, cette même personne, dont le cœur restait fermé à triple tour et en dedans, à tous les plus ingénieux Sésames que peut inspirer le désir, fut, dit-on, attendrie l'autre soir au bal de l'Opéra-Comique. Elle qui n'avait jamais souri ni accordé l'ombre d'une espérance,—dans un moment où elle se sentait mourir de chaleur,—elle a donné sourire et promesse en échange d'un verre d'eau sucrée à la glace.
Une de ses amies, témoin de ce miracle, l'a appelé la fonte des neiges.
À ce même bal, M. de Saint-H... virait depuis une demi-heure de l'orchestre aux balcons, des balcons à l'amphithéâtre, sans pouvoir trouver un pauvre petit coin.—Un de ses amis, témoin de son embarras, lui proposa une place dans la loge où il se trouvait en compagnie d'une comédienne dont la respiration a été appelée le choléra des mouches.
—Merci, mon cher, répondit M. de Saint-H..., mais Mlle X... et moi nous ne nous voyons plus...
—Ah! pardon, répliqua l'ami en se remémorant; c'est vrai... j'avais oublié... Elle vous a trompé, pour lord... En effet, c'est maintenant lui qui est...
—Le Pâris de cette haleine, répondit M. de Saint-H...
Dans les salons d'un des principaux restaurants, après un souper très-animé qui avait succédé au bal des artistes, la nappe se changea en tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un lansquenet formidable. M. B..., qui avait vidé non-seulement ses poches, mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits, vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise.
—Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-là pour entrée de jeu.
Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait l'ambre.
—C'est un rendez-vous!
—Parfaitement.
—D'amour?
—Ou à peu près.
—La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux.
En trois cartes, M. B... avait perdu.
—Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr. de gagnés.
—Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagné la lettre acceptée comme enjeu, payera-t-on à vue?
—À vue et au porteur, dit M. B... Et il écrivit au dos de la lettre:
«Passé à l'ordre de M. le baron R. de G...»
On peut voir cette singulière lettre de change sur la cheminée de mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquittée.
*
* *
Tout le monde connaît celui-là qui est le héros de cette véridique aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le désigner, même par son initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;—qu'il aime la vie et qu'il en est aimé; qu'il a encore presque tous ses cheveux et presque toutes ses illusions;—qu'il est le plus ingénieux Malte-Brun de la géographie du Tendre; qu'il aurait rendu dix points de trente à don Juan, aux carambolages des cœurs;—que Lovelace lui aurait demandé des leçons de séduction; qu'il escalade les balcons avec la grâce de Roméo, et qu'il saute par les fenêtres avec l'agilité de Chérubin;—qu'il grave son nom sur tous les portants de coulisses, enlacé à celui de toutes les ingénues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou grandes;—qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les uns après les autres tous les rubans que lui ont donnés toutes les comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré de toutes les parties du monde,—et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires, comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles. Semblable à ce spadassin d'une comédie récente, qui marque à tuer les gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqué une femme sur l'agenda de son désir, la vertu de la désignée peut appeler un notaire et faire son testament.—Telle dame citée comme un Gibraltar de fidélité, telle autre comme un Vincennes de rigueur, ont été forcées de capituler.—Il a effacé du dictionnaire le mot imprenable. Il passe sa vie à mettre en pratique la devise de César: «Voir, venir et vaincre.»—Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui seul le connaît; mais, comme dit la chanson: «C'est son secret, son bonheur.»
Tout dernièrement.... il s'éprit d'une actrice, la même qui est une manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et façons de dire, qui lui ont assuré une réputation d'esprit de coulisse incontestable.
Bref, notre homme la vit un soir,—belle, radieuse, dans une avant-scène, faisant voir ses belles dents qui mâchillonnaient quelque ironie.—Il la vit donc, et tout aussitôt, tirant son carnet, il la marqua à son avoir.
Le lendemain, un coup de sonnette,—un de ces coups de sonnette impérieux qui disent tout d'abord combien est sûr d'être reçu celui-là qui s'annonce ainsi,—ébranla l'antichambre de l'actrice.—Elle voulut faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demandé trois semaines pour qu'on pût mettre les choses à leur place, et le visiteur n'étant pas homme à attendre seulement trois minutes, on l'introduisit quand même dans le salon.
Il avait vu, il venait: c'était tout naturel.—Mais, ô surprise! il ne vainquit pas.
Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout! Quand il était venu, le faire revenir, c'était demander de la patience à la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce désastre.—Le lendemain, on donnait une première représentation dans un grand théâtre. Il fit prévenir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au spectacle, et qu'il irait la prendre le soir même chez elle.—L'actrice répondit qu'elle acceptait.—Son billet fut placé dans les archives du personnage, qui, le soir même, allait prendre sa conquête dans une voiture attelée de deux coursiers rapides.—On n'était pas en route depuis cinq minutes que le cavalier,—faisant trêve aux madrigaux et séductions de langage de son répertoire ordinaire,—change la stratégie du siége et passe subitement de la parole à une pantomime expressive.—Surprise à l'improviste, et tout moyen de défense paralysé, celle qui était l'objet de cette vive démonstration se décidait déjà à parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une idée.—Elle s'empara du chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la portière et cria vivement à l'ennemi:
—Je ne veux pas appeler et faire du scandale,—mais si vous ne me lâchez pas, je lâche votre chapeau.
Le lendemain, en racontant l'aventure à ses amies, l'actrice terminait ainsi:
—Le lâche!—Croiriez-vous qu'il m'a lâchée?
*
* *
Les habitués de l'orchestre de l'Opéra ont dû remarquer, parmi les locataires des stalles à l'année, un personnage encore très-alerte et très-vert, bien qu'il approche de l'âge où l'eau-de-vie commence à être bonne. Jadis fondateur d'une société placée sous le patronage d'un astre qui jouit d'une certaine célébrité, il a amassé dans cette entreprise, qui assurait contre l'un des quatre éléments, une fortune qui lui permet de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M. M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus dans la tirelire de ses souvenirs. Quant à son assiduité aux représentations de l'Académie de musique, elle a sa raison d'être dans l'intérêt très-vif qu'il porte à deux jolies jambes encore reléguées dans la pénombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, élève de l'abbé Sicard, M. M*** s'est passionné comme on se passionne au bel âge. Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins où les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants. Il les a logées dans un intérieur auprès duquel Trianon n'est qu'un hôtel garni. Pour leur éviter toute fatigue, il ne leur permet de sortir que dans un chef-d'œuvre de carrosserie, attelé de deux éclairs à quatre jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait achevé seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de poëtes lyriques sont occupés jour et nuit, à raison de cinquante francs par mois, à confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias, dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de son sérail.
Par une bizarrerie singulière, malgré sa jalousie, M*** avait la plus grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui donnaient plaisamment à entendre que la jeune personne lui fournissait peut-être incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incrédulité de saint Thomas.—Une circonstance étrange est venue le convaincre.
Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** très-gourmet, lui avait parlé d'une excellente occasion qui se présentait pour acquérir à bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux, retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappelé subitement par un froncement de sourcil du czar.
—M*** demanda des échantillons, fut très-satisfait... donna l'argent, une grosse somme, ma foi, et dit à la sylphide de faire descendre le vin à la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il dînerait.—Au bout de quelques jours, il s'aperçut que le bordeaux qu'on lui servait—avait un goût détestable,—un vrai bordeaux de dîner à prix fixe.
—Qu'on m'enlève cette piquette, dit M***.—Ma chère enfant, ajouta-t-il—en s'adressant à la danseuse volontairement ou non le prince nous a trompés;—il faut jeter ce vin à la rue.
—Non, dit-elle, je le donnerai à l'office.
Vendredi soir, M*** fut invité à un réveillon donné par un jeune artiste de sa connaissance.—Comme on se mettait à table, un convive en retard apporta à l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il recommandait aux connaisseurs.
Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux retour des Indes acheté au prince russe.
—Où achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inquiétude à la personne qui avait apporté le vin.
—Je ne l'achète pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante bouteilles dans la cave d'une très-bonne maison.
M*** n'en entendit pas davantage;—il prit sa canne et son chapeau, et oublia totalement le proverbe: «Quand le vin est versé, il faut le boire.»
Les deux jolies jambes courent après lui.—Le rattraperont-elles?...
*
* *
En ce temps-là mademoiselle *** avait allumé une passion romanesque dans le cœur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous les actes de sa vie. Après avoir longtemps soupiré sa tendresse en la mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui était pas plus désagréable qu'un autre.—Seulement, avant de se rendre à sa flamme..., l'actrice exigea, sous serment, qu'il fît un stage de fidélité de quinze jours. C'était une manière d'épreuve dans le genre de celles que les princesses du moyen âge exigeaient de leurs chevaliers courtois.—Le jeune premier jura qu'à dater de ce jour aucune femme n'existerait plus pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte tous les suicides que causerait sa fidélité en l'obligeant à tenir rigueur à une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris, à quinze jours de là, pour une heure à laquelle on éteint le gaz.—L'heure tant désirée arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.—Il a parfumé tous les quartiers qu'il a traversés.—Il a essayé toutes les cravates de son répertoire,—il a mis de triples talons rouges pour s'élever à la hauteur de sa bonne fortune,—il s'est gargarisé avec les tirades les plus sentimentales de ses rôles les plus passionnés.—C'est à la fois Ergaste, Valère et Clitandre.
Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir où brûle une lampe—appelée à faire pendant à celle dont André Chénier parle dans l'une de ses plus voluptueuses élégies.—On l'attendait.
Mais, au même instant où l'heure du berger sonnait à un cadran voisin,—Ergaste—Clitandre—Valère—quitte les genoux de sa belle, et suspend un entretien si doux.—Pourquoi faire?
Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le donner à deviner en mille.—Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend à ses auditeurs que:
—C'était pour remonter sa montre.—Quant à ma passion, ajouta-t-elle, ce fut tout le contraire qui lui arriva.
*
* *
Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est obligé d'apporter une échelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui aime ce qui est bon, tourmentait un poëte pour avoir un rôle, et lui faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait reconnaissante. Le malheureux poëte, qui n'a pas de défense, accepte la transaction.
—Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...?
—Elle ne me gênera pas, répondit le poëte, je lui ferai un nœud.
*
* *
En termes de coulisse, on appelle la famille du four les rares spectateurs disséminés dans la salle d'un théâtre quand on y joue une pièce qui n'a pas de succès.—Depuis quelque temps, la famille du four se montrait très-assidue aux représentations des ouvrages de M***. Il y a un mois, il fit jouer une comédie, dont le résultat ne devait pas répondre aux espérances qu'il avait pu concevoir le jour de la première représentation.—Abusé cependant par un succès dont les fabricants entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au foyer, en parlant de sa pièce: «Parbleu! voilà un petit ouvrage qui a la moitié d'un almanach dans le ventre.» Et il courut au prochain cabinet de lecture pour lire les Petites Affiches, et voir s'il n'y trouverait pas l'annonce d'une propriété avec parc, rivière, écurie et poissons rouges:—le tout n'excédant pas cent mille francs.
À la seconde représentation de son ouvrage, le bordereau de recettes accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-là, M*** renonça à l'acquisition du château et se borna à chercher une maison à la Villette, sans écurie, mais toujours avec poissons rouges.
À la troisième représentation, la recette était devenue si maigre, qu'on aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modèle dans les cours d'ostéologie.
M*** perdit de vue son projet de propriété à la Villette,—mais il n'abandonna point son idée de poissons rouges, et voici quel est le stratagéme ingénieux qu'il a employé pour faire monter les recettes de sa pièce:—importuné depuis longtemps par une foule de jeunes gens inédits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa collaboration,—M*** a écrit à tous ces aspirants vaudevillistes la circulaire suivante:
«Monsieur et cher collaborateur,
«J'ai lu votre affaire.—Il y a du bon, beaucoup de bon. À nous deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce soir;—je vous attendrai au théâtre de..., dans le foyer; excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,—mais le public nous en refuse. Tout à vous. M***.»
Les collaborateurs ont mordu à l'hameçon,—et M*** a eu au moins ses poissons rouges.
*
* *
Tout le monde connaît la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on a dit qu'il devait être fils d'un lézard et d'une ligne horizontale.
Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,—unissant le paradoxe à l'exagération des voyageurs, assurait qu'il avait traversé un pays où les jours avaient vingt-cinq heures.
—Dis-moi bien vite où il se trouve,—que j'aille prendre mon passe-port et faire ma malle! s'écria C...
—Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage?
—Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une contrée où j'aurais par jour une heure de plus à ne rien faire.
*
* *
Le directeur d'un théâtre de vaudeville possède pour associé un Oriental qui a les manières et le langage des marchands de dattes et de pastilles du sérail.—On affirme même que c'est dans le commerce de ces denrées qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a été placée dans l'entreprise dramatique en question.—Ce personnage est d'une avarice qui est une source perpétuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses de son théâtre.—Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours entiers les frais de chaque détail de mise en scène, et pleure littéralement en acquittant les factures.—C'est lui qui disait à un acteur ayant besoin de paraître sous deux costumes dans le même ouvrage:
—La veste que vous portez au premier acte est très-richement doublée; vous la mettrez à l'envers dans le second acte, ça évitera les frais d'un autre habit.
Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-delà du temps convenu, à cause du retard que mettait la blanchisseuse du théâtre à apporter à l'excellent comique L... une chemise à jabot excentrique dont il avait besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par l'administration). L'impatience du public commençait à se manifester.—Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une violente colère en apprenant que c'était L... qui faisait retarder le lever du rideau, et, furieux, il monte à la loge de l'artiste en le menaçant de le mettre à l'amende s'il n'entre pas en scène sur-le-champ.—L... explique le cas où il se trouve, et fait comprendre à son sous-directeur qu'il peut abréger ce retard en envoyant acheter une chemise dans le passage des Panoramas.
À cette proposition, la fureur du mahométan redouble,—mais soudainement il se calme:—une inspiration lui était venue, et, à la grande surprise de l'acteur, il ôte sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant le dernier voile de la pudeur, humide d'une transpiration résultant de l'inquiétude que lui donnait la seule idée de rendre la recette, il propose de prêter sa chemise à son pensionnaire.
—Merci,—dit celui-ci en rejetant le vêtement tout mouillé,—vous êtes en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal.
*
* *
Mademoiselle Victorine C... est un mince et très-mince petit volume de lieux communs, richement relié par la générosité du prince russe Nicolas Tr... Ce grand, ou plutôt ce gras seigneur, ressemble à Lablache regardé au télescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moitié de sa personne est comptée comme colis.
Dernièrement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant quelques jours au lit.—Comme elle entrait en convalescence, une de ses amies vint la voir et s'informa de sa santé.
—Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C...
—Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture.
—Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour du prince.
*
* *
M. Jules Janin est connu par tous ses confrères et tous les artistes pour son facile accueil et son humeur hospitalière,—On a dit quelquefois, en parlant de sa maison, que c'était celle du bon Dieu.—Il serait peut-être plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon diable.—Tous ceux qui sont connus à Paris ont monté l'escalier du critique.—Mais ce sont particulièrement ceux qui désirent l'être qui en usent les marches.—L'écrivain concilie cependant les devoirs de l'hospitalité avec ceux du travail.—Son esprit se dédouble avec une prodigieuse facilité, et sait être en même temps dans la conversation et sur le papier où il écrit.—Janin a parié une fois qu'il raconterait tout haut la retraite des Dix mille en même temps qu'il jouerait aux dominos d'une main et qu'il écrirait son feuilleton de l'autre;—et il a gagné son pari.—Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent à mettre chaque semaine un nouveau cordon à sa sonnette, il en est souvent qui manquent de gaieté.—De ce nombre sont: les amours-propres dramatiques, froissés par un silence indulgent, ou irrités par l'éloge d'un rival ou d'une rivale;—les réputations microscopiques juchées sur des vanités hautes de cent coudées;—les gens qui, n'ayant jamais pu apprendre leur nom, même à des créanciers, vont le crier eux-mêmes dans les endroits qui possèdent un écho, pour avoir le plaisir de s'entendre appeler;—les auteurs qui désirent qu'on fasse mention de la naissance de leur petit dernier, et ceux-là mêmes qui oublient que la critique n'enregistre pas les enfants morts sur son état civil.—Et les oisifs, les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre patience, qui entrent chez vous comme à la foire, et en ressortent ne laissant d'eux après eux que la boue de leurs souliers sur vos tapis,—une odeur d'ennui dans votre chambre—et du noir dans votre âme.
Pour s'en préserver, ou tout au moins abréger les visites des mendiants de minutes, M. Janin a inventé un moyen simple, mais énergique. Ce moyen a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe... irrésistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui mériterait à lui seul une biographie.—Quelques ignorants prennent ce perroquet pour un oiseau, mais un savant métempsycosiste a découvert que c'était un ancien bénédictin espagnol.—Le fait est que ce merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sûreté extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle même et comprend les langues nouvelles. Si un défaut passager de mémoire ne lui fait pas trouver à temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;—et il n'y a pas d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.—En outre, bon juge comme son maître, et disant son avis net et franc à tout un chacun. Bref, un oiseau rare,—avis rara,—dirait-il lui-même de lui-même.—C'est cet animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre à la porte les gens qui lui inspirent justement l'idée de les jeter par la fenêtre.—Quand l'un deux prolonge sa visite au-delà du temps qu'un indifférent peut exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas à perdre le sien, M. Janin fait un signe à son perroquet. L'animal comprend. Il quitte aussitôt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fâcheux, et, se mettant à jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son habit, en même temps qu'il lui entonne à l'oreille une gamme de cris tellement assourdissants, que le personnage prend à la fois son chapeau et le parti de s'en aller.—S'il a l'audace hypocrite de féliciter M. Janin à propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'à proposer au fâcheux de lui en faire cadeau.
*
* *
Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins autant d'amour-propre que de talent.—L'entrepreneur de succès subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.—Il n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des entrées et des sorties.—Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée.
—Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs en rentrant au foyer...
—Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette engence? ajoutait madame D...
Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à part:
—Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.—Vous avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez les applaudissements d'une tourbe grossière.
—Sans doute, fit B.
—Certainement, ajouta madame D...
—Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos vœux sont exaucés; il n'y aura plus d'autres romains dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.—La claque est supprimée.—C'est autant d'économisé.
—Supprimée, la claque! fit B...
—La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand?
—À compter d'aujourd'hui même.—Allez vous habiller, et soyez sans crainte. Quand on lèvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans la salle,—des purs, des sincères, et toute la gloire que vous recueillerez désormais sera en bonne monnaie.
Après la fin du spectacle, les deux artistes remontèrent dans leurs loges,—sérieux et inquiets.—L'ère de l'enthousiasme sincère s'était mal inaugurée. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient étrenné ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'était montré plus habile comédien.—Jamais il n'avait détaillé avec tant de soin et d'exactitude toutes les nuances variées de son rôle.
Jamais madame D... n'avait été plus dramatique, plus passionnée.
—Bah! dit B... à sa camarade, il ne faut pas se désespérer.—Nous avons une mauvaise salle aujourd'hui.—Voilà tout.—Demain, nous retrouverons notre vrai public, et alors...
Mais le lendemain renouvelle la déception de la veille.—À peine les deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitôt étouffé.
Mais le surlendemain,—ah! le surlendemain,—à la première entrée en scène, B... fut accueilli par une salve,—modeste il est vrai,—mais bien comprise, bien dirigée, commençant là où il fallait et finissant de même.
—Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de la coulisse applaudir son camarade.
Mais, à son grand étonnement, quand elle parut en scène à son tour,—la salle reste muette;—elle surprit bien des émotions, des larmes, mais de bravos, aucun...
Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage.
Le quatrième jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit toutes ses entrées et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'à la fin du spectacle.
Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement.
Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes subventionnaient à leurs frais,—et chacun de son côté,—une brigade d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction systématique.
Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu près ce langage:
—Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.—Votre amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,—et votre bourse fera des économies.
*
* *
On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins singulières de quelques artistes et de quelques écrivains célèbres.—Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos de M. de Balzac,—dont les manies pourraient former un recueil aussi volumineux qu'intéressant.—Un jour, le grand romancier invita une douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait été mandé de Paris,—donna un somptueux démenti à l'humble préface de l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'œuvre de son répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin, les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc., etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie incendiaire? Et, là-dessus, l'auteur des Parents pauvres entamait un paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux, étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac.
Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque fois qu'il rencontrait son confrère.
Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis, allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient positivement eux qui avaient dégagé le service de leur confrère des mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre, et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses amis.
*
* *
M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même:
Dans la dernière année du dernier règne, M... se trouvait dans une ville de bains, où M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur, résidait depuis quelque temps avec sa famille. En villégiature, les relations se nouent vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'écrivain rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charmé d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita à venir aux soirées intimes qu'il donnait dans son salon à Vichy. M... y joua le whist de manière à se faire complimenter par le ministre, qui le voulait toujours avoir pour partenaire.
L'année suivante, l'écrivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait un service à lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas d'indiscrétion à se présenter au ministère de l'intérieur, et que ses anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne pourraient que lui être favorables. Il se rend à l'hôtel de l'Excellence; elle était absente. M..., qui s'était présenté à l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour indiquer qu'il est venu lui-même, il fait une croix avec un crayon au lieu de la corner.
Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau.
—M...! M...! s'écria-t-il en se frappant le front comme pour se rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-là! Que diable peut-il donc me vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchâtel en apercevant la croix marquée au crayon au coin de la carte: c'est bientôt la fête du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le faire décorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais plus.
Trois jours après le 1er mai, M... lisait au Moniteur sa promotion au grade de chevalier de la Légion d'honneur.
*
* *
Un admirateur passionné du talent joyeux d'une des meilleures servantes de Molière, s'étant aventuré un soir au petit théâtre Séraphin, rencontre l'artiste en contemplation devant les beautés du Pont cassé; c'était à l'époque où l'actrice se trouvait dans une situation intéressante.
—Pourquoi donc êtes-vous venue ici? lui demanda le cavalier, très-surpris de cette rencontre.
—Oh! ce n'est pas pour moi, répondit l'actrice en riant; c'est pour mon enfant.
*
* *
Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande réputation d'esprit,—à peu près comme les révolutionnaires achetaient jadis les biens nationaux,—c'est-à-dire à bon marché.—Cette réputation lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des mots; les mots, cette lèpre de la conversation moderne.—Faire des mots, tel semble être le but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet exercice.—Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à autant d'éditions que l'Oncle Tom.—Puis, quand le mot a couru tout Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de l'attribuer à M. de Metternich.—Seulement, comme un mot ne peut produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le mot doit servir de réplique.—Ce confident est ordinairement un bon jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a promis de faire mettre en lumière.—Mademoiselle *** est aussi spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses amies.—Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle ***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes et d'hommes de lettres.