--Quel rude métier vous faites! dit madame Thérèse d'une voix attendrie; sortir par un temps pareil pour secourir un malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos services!
--Eh! sans doute, répondit l'oncle en bourrant sa grande pipe de porcelaine, cela m'est arrivé déjà bien souvent; mais que voulez-vous? parce qu'un homme est pauvre, ce n'est pas une raison pour le laisser mourir; nous sommes tous frères, madame Thérèse, et les malheureux ont le droit de vivre comme les riches.
--Oui, vous avez raison, et pourtant combien d'autres, à votre place, resteraient tranquillement près de leur feu, au lieu de risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien!»
Et levant les yeux avec expression:
«Monsieur le docteur, dit-elle, vous êtes un républicain.
--Moi, madame Thérèse! que me dites-vous là? s'écria l'oncle en riant.
--Oui, un vrai républicain, reprit-elle: un homme que rien n'arrête, qui méprise toutes les souffrances, toutes les misères pour accomplir son devoir.
--Ah! si vous l'entendez ainsi, je serais heureux de mériter ce nom, répondit l'oncle. Mais, dans tous les partis et dans tous les pays du monde, il se trouve des hommes pareils.
--Alors, monsieur Jacob, ils sont républicains sans le savoir.»
L'oncle ne put s'empêcher de sourire:
«Vous avez réponse à tout, dit-il en fourrant son paquet de tabac dans la grande poche de sa houppelande, on ne peut pas discuter avec vous!»
Quelques instants de silence suivirent ces paroles. Le cheval continuait à hennir dehors, et madame Thérèse s'était mise à regarder les gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres, lorsque l'oncle, ayant allumé sa pipe, dit:
«Je vais rester absent jusqu'au soir. Allons, madame Thérèse, au revoir et bon courage!
--Au revoir! monsieur le docteur, fit-elle en lui tendant sa longue main d'un air d'attendrissement; allez, et que le ciel vous conduise.»
Ils restèrent ainsi quelques instants tout rêveurs; puis l'oncle dit:
«Ce soir, entre six et sept heures, je serai de retour, madame Thérèse; ayez bonne confiance, soyez sans inquiétude, tout ira mieux.»
Après quoi nous sortîmes; il enjamba l'échelle1 du traîneau, et toucha son cheval Rappel du bout de son fouet, en me disant:
«Conduis-toi bien, Fritzel.»
Quand l'oncle eut disparu au coin de la rue, Lisbeth me demanda:
«Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ici?
--Non, je vais voir le petit Hans Aden.
--Eh bien, écoute: puisque tu mets tes sabots, va donc chez le mauser me chercher du miel pour la Française; monsieur le docteur veut qu'on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle et va là-bas. Tu diras au mauser que c'est pour l'oncle Jacob. Voici l'argent.»
Rien ne me plaisait tant que d'avoir à faire des commissions, surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme raisonnable. Je pris donc l'écuelle et je sortis avec Scipio pour me rendre chez le taupier.
A l'auberge du Cruchon-d'Or, on entendait tinter les verres et les bouteilles; on chantait, on riait, les gens montaient et descendaient l'escalier. Un vendredi,1 cela me parut extraordinaire; je m'arrêtai pour voir si c'était une noce ou un baptême, et comme je me tenais de l'autre côté de la rue, sur la pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis, au fond de la cuisine, la silhouette étrange du mauser se pencher devant la flamme, son bout de pipe noire au coin des lèvres, et sa main brune qui posait une braise sur le tabac.
Un instant après, le mauser revint lentement dans l'allée sombre, lançant de grosses bouffées. Alors je lui criai:
«Mauser! mauser!»
Il s'avança jusqu'au bord de l'escalier, et me dit en riant:
«C'est toi, Fritzel?
--Oui, je vais chez vous chercher du miel.
--Hé! monte donc boire un coup; nous irons ensemble tout à l'heure.»
Et se tournant vers la cuisine:
«Grédel, cria-t-il, apportez un verre pour Fritzel.»
Je m'étais dépêché de monter, et nous entrâmes, Scipio sur nos talons.
Dans la salle on ne voyait, le long des tables, que des gens en blouse, en veste, en camisole, levant leurs verres pleins d'un air joyeux, et célébrant la grande victoire de Kaiserslautern.
Je suivais le mauser, qui s'avançait, le dos rond, vers les fenêtres de la rue. Là se trouvaient, dans le coin à droite, l'ami Koffel et le vieux Adam Schmitt, devant une bouteille de vin blanc. Dans l'autre coin, en face, l'aubergiste Joseph Spick et M. Richter buvaient du gleiszeller1 au cachet vert. Ils étaient pourpres tous les deux jusqu'aux oreilles, et criaient:
«A la santé de Brunswick! à la santé de notre glorieuse armée!
--Hé! fit le mauser en s'approchant de notre table, place pour un homme.»
Et Koffel, se retournant, me serra la main, tandis que le père Schmitt disait:
«A la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort.»
Il me fit asseoir près de lui, contre le mur, et Scipio vint aussitôt lui lever la main du bout de son nez,2 d'un air de vieille connaissance.
«Hé! hé! hé! disait le vieux soldat, c'est toi, l'ancien;3 tu me reconnais!»
Grédel apporta un verre; le mauser l'emplit.
Au même instant, M. Richter se mit à crier à l'autre bout de la table, d'un ton moqueur:
«Hé! Fritzel, comment va M. le docteur Jacob? Il ne vient donc pas célébrer la grande bataille! C'est étonnant, étonnant, un si bon patriote!»
Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à Koffel:
«L'oncle est parti sur son traîneau pour soigner un pauvre bûcheron qui s'est laissé prendre sous sa schlitte.»
Alors Koffel, se retournant, s'écria d'une voix claire:
«Pendant que le petit-fils d'un ancien domestique de Salm-Salm s'allonge les jambes sous la table près du poêle, et qu'il boit du gleiszeller en l'honneur des Prussiens, qui se moquent de lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa schlitte. Ça rapporte moins que de prêter à gros intérêts,1 mais ça prouve plus de coeur tout de même.»
Koffel avait un petit coup de trop, et tous les gens l'écoutaient en souriant. Richter ne répondit pas d'abord, mais au bout d'un instant il dit:
«Eh! que ne fait-on pas par amour des Droits de l'homme, de la déesse Raison2 et du Maximum, surtout quand une vraie citoyenne vous encourage!
--Monsieur Richter, taisez-vous! s'écria le mauser d'une voix forte. M. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette femme, dont vous parlez sans la connaître, est une brave femme. Le docteur Jacob n'a fait que son devoir en lui sauvant la vie; vous devriez rougir d'exciter les gens du village contre un pauvre être malade qui ne peut se défendre! c'est abominable!
--Je me tairai si cela me convient, s'écria Richter à son tour. Vous criez bien haut... Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire!»
Alors le mauser frappa du poing sur la table, à faire tomber les verres; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit:
«J'ai droit de me réjouir des victoires de la vieille Allemagne autant que vous, monsieur Richter, car moi je suis un vieil Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les mausers connus depuis deux cents ans au village d'Anstatt pour l'élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes; au lieu que les cuisiniers des Salm-Salm, de père en fils, se promenaient en France avec leurs maîtres pour tourner la broche et lécher le fond des marmites.»
Toute la salle partit d'un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n'étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer; il répondit donc d'un ton calme:
«Je n'ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme. Mais cela n'empêche pas qu'en un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n'est pas une victoire ordinaire, c'est la fin de cette fameuse République une et indivisible.
--Comment! comment! s'écria le vieux Schmitt, la fin de la République? Voilà du nouveau!
--Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance; car, de Kaiserslautern, les Français seront balayés jusqu'à Hornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite jusqu'à Paris. Une fois en France, nous trouverons des amis en foule pour nous secourir: la noblesse, le clergé et les honnêtes gens sont tous pour nous; ils n'attendent que notre armée pour se lever. Et quant à ce tas de gueux ramassés à droite et à gauche, sans officiers et sans discipline, qu'est-ce qu'ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser1 et des centaines d'autres vieux capitaines éprouvés par tous les périls de la guerre de Sept ans?»
Toute la salle était alors de l'avis de Richter, et plusieurs disaient:
«A la bonne heure,2 voilà ce qui s'appelle parler; depuis longtemps nous pensions les mêmes choses.»
Le mauser et Koffel se taisaient; mais le vieux Adam Schmitt hochait la tête en souriant. Après un instant de silence, il déposa sa pipe sur la table et dit:
«Monsieur Richter, vous parlez comme l'almanach; vous prédisez l'avenir d'une façon admirable; mais tout cela n'est pas aussi clair pour les autres que pour vous. Je veux bien croire que la vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur propre valeur. Ces Républicains, qui vous paraissent si bêtes, ont quelquefois de bonnes idées tout de même; par exemple, d'établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu'il en ait le courage et la capacité; de cette façon, tous les soldats se battent comme de véritables enragés; ils tiennent dans leurs rangs comme des clous et marchent en avant comme des boulets, parce qu'ils ont la chance de monter en grade s'ils se distinguent, de devenir capitaine, colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour avoir des maîtres, et les Français se battent pour s'en débarrasser, ce qui fait encore une grande différence. Je les ai regardés de la fenêtre du père Diemer en face de la fontaine, pendant les deux charges des Croates et des uhlans, des charges magnifiques; eh bien, cela m'a beaucoup étonné, monsieur Richter, de voir comme ces jacobins ont supporté ça! Et leur commandant m'a fait un véritable plaisir. Il n'était pas aussi bien habillé qu'un major prussien, mais il se tenait aussi tranquille sur son cheval que si on lui avait joué un air. Finalement, ils se sont tous retirés, c'est vrai, mais ils avaient une division sur le dos, et n'ont laissé que les fusils et les gibernes des morts sur la place. Avec des soldats pareils, croyez-moi, monsieur Richter, il y a de la ressource.1 Les vieilles races guerrières sont bonnes, mais les jeunes poussent au-dessous, comme les petits chênes sous les grands, et quand les vieux pourrissent, ceux-là les remplacent. Je ne crois donc pas que les Républicains se sauvent comme vous le dites; ce sont déjà de fameux soldats, et s'il leur vient un général ou deux, gare! Et prenez bien garde2 que ce n'est pas impossible du tout, car, entre douze ou quinze cent mille paysans, il y a plus de choix qu'entre dix ou douze mille nobles; la race n'est peut-être pas aussi fine, mais elle est plus solide.»
Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, et comme tout le monde l'écoutait, il ajouta:
«Tenez, moi, par exemple, si j'avais eu le bonheur de naître dans un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté d'être Adam Schmitt, sergent de grenadiers, avec cent florins de pension, six blessures et quinze campagnes? Non, non, ôtez-vous cette idée de la tête; je serais le commandant, le colonel ou le général Schmitt, avec une bonne retraite de deux mille thalers, ou bien mes os dormiraient depuis longtemps quelque part. Quand le courage mène à tout, on a du courage, et quand il ne sert qu'à devenir sergent et à faire avancer les nobles en grade, chacun garde sa peau.
--Et l'instruction! s'écria Richter, vous comptez donc l'instruction pour rien, vous? Est-ce qu'un homme qui ne sait pas lire vaut un duc de Brunswick qui sait tout?»
Alors Koffel, se retournant, dit d'un air calme:
«C'est juste, monsieur Richter, l'instruction fait la moitié de l'homme, et peut-être les trois quarts. Voilà pourquoi ces Républicains se battent jusqu'à la mort; ils veulent que leurs fils reçoivent de l'instruction aussi bien que les nobles. Le plus grand crime de ceux qui gouvernent dans ce bas monde, c'est de refuser l'instruction aux misérables, afin que leurs races nobles soient toujours au-dessus; c'est comme s'ils crevaient les yeux des hommes, lorsqu'ils viennent au monde, pour profiter de leur travail.1
Ainsi parla Koffel, disant que si ses parents avaient pu le faire instruire, au lieu d'être un pauvre diable, il aurait peut-être fait honneur à Anstatt et serait devenu quelque chose d'utile. Chacun pensait comme lui, et plusieurs se disaient entre eux: «Que serions-nous si l'on nous avait instruits? Est-ce que nous étions plus bêtes que les autres?»
M. Richter, voyant tout le monde contre lui, et ne sachant que répondre aux paroles judicieuses de Koffel, haussa les épaules comme pour dire: «Ce sont des fous gonflés d'orgueil, des êtres qu'il faudrait mettre à la raison.»
Or le silence commençait à se rétablir et le mauser venait de faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements sourds s'entendirent sous la table; aussitôt nous regardâmes et nous vîmes le grand chien roux de M. Richter qui tournait autour de Scipio. Ce chien s'appelait Max. Il était grand, sec et nerveux. Il voulait passer derrière Scipio, qui se retournait toujours la tête haute et la lèvre frémissante.
En regardant du côté de M. Richter, je vis qu'il excitait son chien en dessous; le père Schmitt s'en aperçut aussi, car il s'écria:
«Monsieur Richter, vous avez tort d'exciter votre chien. Ce caniche, voyez-vous, est un chien de soldat, rempli de finesse et qui connaît toutes les ruses de la guerre. Le vôtre est peut-être d'une vieille race; mais, prenez garde, celui-ci serait bien capable de l'étrangler.
--Étrangler mon chien! s'écria Richter; il en avalerait dix comme ce misérable roquet; d'un coup de dent il lui casserait l'échine!»
En entendant cela, je voulus me sauver avec Scipio, car M. Richter excitait toujours son grand Max, et tous les buveurs se retournaient en riant pour voir la bataille. J'avais envie de pleurer; mais le vieux Schmitt me retenait par l'épaule en me disant tout bas:
«Laissez faire, laissez faire... ne craignez rien, Fritzel; je vous dis que notre chien connaît la politique... l'autre n'est qu'une grosse bête qui n'a rien vu.»
Et se tournant vers Scipio, il lui répétait toujours: «Attention! attention!»
Scipio ne bougeait pas; il se tenait le derrière1 dans le coin de la fenêtre, la tête droite, ses yeux luisants sous ses grands poils frisés, et, dans le coin de sa moustache tremblotante, on voyait une dent blanche très pointue.
Le grand roux s'avançait. Ils grondaient tous deux, jusqu'au moment où Max fit un bond pour saisir Scipio à la gorge; aussitôt trois ou quatre éclats de voix brefs, terribles, partirent à la fois. Scipio s'était baissé pendant que l'autre l'attrapait à la tignasse, et d'un coup de dent sec2 il lui faisait claquer la patte.3 C'est alors qu'il fallut entendre1 les cris plaintifs de Max, et qu'il fallut le voir se glisser en boitant sous les tables; il filait comme un éclair entre les jambes, en répétant ses cris aigus qui vous perçaient les oreilles.
M. Richter s'était levé furieux pour tomber sur Scipio; mais, au même instant, le mauser avait pris son bâton au coin de2 la porte, et disait:
«Monsieur Richter, si votre grosse bête est mordue, à qui la faute? Vous l'avez assez excitée; maintenant elle est peut-être estropiée, ça vous apprendra!»
Et le vieux Schmitt, riant jusqu'aux larmes, faisait mettre Scipio entre ses genoux et criait:
«Je savais bien qu'il connaissait les finesses de la guerre; hé! hé! hé! nous avons remporté les drapeaux et les canons.»
Tous les assistants riaient avec lui; de sorte que M. Richter, indigné, chassa lui-même son chien dans la rue à grands coups de pied, pour ne plus entendre ses cris. Il aurait bien voulu en faire autant à Scipio, mais tout le monde était dans l'étonnement de son courage et de son bon sens naturel.
«Allons, s'écria le mauser en se levant, arrive maintenant, Fritzel, arrive! Il est temps que je te donne ce que tu veux. Je vous salue, monsieur Richter; vous avez un fameux chien. Grédel, vous marquerez3 deux bouteilles sur l'ardoise.»
Je retournai chez nous, bien content de ce qui venait d'arriver.
Au coin de l'église, je rencontrai le petit Hans Aden, qui me cria:
«Fritzel! Fritzel!»
Puis il demanda:
«Qu'est-ce que tu fais, cette après-midi?
--Je ne sais pas; j'irai me promener avec Scipio.
--Écoute, si tu veux, dit-il, nous irons poser des attrapes derrière les arbres du Postthâl.1
--Je veux bien,» lui répondis-je.
Après quoi, chacun reprit son chemin, et je rentrai chez nous vers midi.
Quelques instants après la vieille servante apporta la petite soupière pour Madame Thérèse et moi et nous dînâmes.
A chaque instant je tournais la tête pour regarder si Hans Aden ne se promenait pas déjà sur le perron de l'église.
Enfin il traversa la place; il regardait vers notre maison, épiant du coin de l'oeil; j'étais déjà dans l'allée et j'ouvrais la porte. En peu de temps nous posions nos attrapes entre les arbres.
Lorsque j'arrivai chez nous, il faisait nuit. Lisbeth préparait le souper.
La nuit dehors devenait noire.
De temps en temps madame Thérèse interrompait la vieille servante, levant le doigt et disant:
«Écoutez!»
Alors tout le monde restait tranquille une seconde.
«Ce n'est rien, faisait Lisbeth: c'est la charrette de Hans Bockel qui passe» ou bien: «c'est la mère Dreyfus qui s'en va maintenant à la veillée chez les Brêmer.»
Elle connaissait les habitudes de tous les gens d'Anstatt, et se faisait un véritable bonheur d'en parler à la dame française, maintenant qu'elle avait vu la sainte Vierge pendue à son cou; car sa nouvelle amitié venait de là, comme je l'appris plus tard.
Sept heures sonnèrent, puis la demie. A la fin, ne sachant plus que faire pour attendre, je me dressai sur une chaise, et je pris dans un rayon l'Histoire naturelle de M. de Buffon, chose qui ne m'était jamais arrivée; puis, les deux coudes sur la table, dans une sorte de désespoir, je me mis à lire tout seul en français. Il me fallait tout mon appétit pour me donner une pareille idée; mais à chaque instant je levais la tête, regardant la fenêtre, les yeux tout grands ouverts et prêtant l'oreille.
Je venais de trouver l'histoire du moineau, qui possède deux fois plus de cervelle que l'homme en proportion de son corps, quand enfin un bruit lointain, un bruit de grelots se fit entendre, ce n'était encore qu'un bruissement presque imperceptible, perdu dans l'éloignement, mais il se rapprochait vite, et bientôt madame Thérèse dit:
«C'est M. le docteur.
--Oui, fit Lisbeth en se levant et remettant son rouet au coin de l'horloge; cette fois c'est lui.»
Elle courut à la cuisine.
J'étais déjà dans l'allée, abandonnant M. de Buffon sur la table, et je tirais la porte extérieure en criant:
«C'est toi, mon oncle?
--Oui, Fritzel, répondit la voix joyeuse de l'oncle, j'arrive. Tout s'est bien passé à la maison?
--Très bien, oncle, tout le monde se porte bien.
--Bon, bon!»
Au même instant, Lisbeth sortait avec la lanterne, et je vis l'oncle sous le hangar, en train de dételer le cheval.
«Seigneur Dieu, qu'il fait froid dehors! dit la vieille servante; vous devez être gelé, monsieur le docteur. Allez, entrez vite vous réchauffer, je finirai bien toute seule.»
Mais l'oncle Jacob n'avait pas l'habitude de laisser le soin de son cheval à d'autres; ce n'est qu'en voyant Rappel devant son râtelier garni de foin, et les pieds dans la bonne litière, qu'il dit:
«Entrons maintenant.» Et nous entrâmes tous ensemble.
«Bonnes nouvelles, madame Thérèse, s'écria l'oncle sur le seuil, bonnes nouvelles! J'arrive de Kaiserslautern, tout va bien là-bas.»
Madame Thérèse, assise sur son lit, le regardait toute pâle.
«Comment, monsieur le docteur, fit-elle, vous venez de Kaiserslautern?
--Oui, j'ai poussé jusque-là... J'ai tout vu... je me suis informé de tout, dit-il en souriant; mais je ne vous cache pas, madame Thérèse, que je tombe de fatigue et de faim.»
Il tirait ses grosses bottes, assis dans le fauteuil, et regardait Lisbeth mettre la nappe d'un oeil aussi luisant que celui de Scipio et le mien.
«Tout ce que je puis vous dire, s'écria-t-il en se relevant, c'est que la bataille de Kaiserslautern n'est pas aussi décisive qu'on le croyait, et que votre bataillon n'a pas donné;1 le petit Jean n'a pas couru de nouveaux dangers.
--Ah! cela suffit, dit madame Thérèse, en se recouchant d'un air de bonheur et d'attendrissement inexprimables, cela suffit! Vous ne m'en diriez pas plus, que je serais déjà trop heureuse.2 Réchauffez-vous, monsieur le docteur, mangez, ne vous pressez pas, je puis attendre maintenant.»
Lisbeth servait alors la soupe, et l'oncle, en s'asseyant, dit encore:
«Oui, c'est positif, vous pouvez être tranquille sur ces deux points. Tout à l'heure je vous dirai le reste.»
Bientôt cependant notre grande faim se ralentit. L'oncle but encore un bon coup, puis il alluma sa pipe, et se rapprochant de l'alcôve, il prit la main de madame Thérèse comme pour lui tâter le pouls, en disant:
«M'y voilà!»
Elle ne disait rien et souriait. Alors il commença l'histoire de la bataille. Je l'écoutais.
«Les Républicains sont arrivés devant Kaiserslautern le 27 au soir, dit-il; depuis trois jours les Prussiens y étaient. Les Prussiens étaient 40,000 hommes, et les Français 30,000.
«Le lendemain donc, l'attaque commença sur la gauche; les Républicains, conduits par le général Ambert, se mirent à grimper le ravin au pas de charge3 en criant: «Landau4 ou la mort!» Dans ce moment même, Hoche devait attaquer le centre; mais il était couvert de bois et de hauteurs, il lui fut impossible d'arriver à temps; le général Ambert dut reculer sous le feu des Prussiens; il avait toute l'armée de Brunswick contre lui. Le jour suivant, 29 novembre, c'est Hoche qui attaqua par le centre; le général Ambert devait tourner la droite, mais il s'égara dans les montagnes, de sorte que Hoche fut accablé à son tour. Malgré cela, l'attaque devait recommencer le lendemain 30 novembre. Ce jour-là, Brunswick fit un mouvement en avant, et les Républicains, de crainte d'être coupés, se mirent en retraite.
«Voilà ce que je sais de positif, et de la bouche même d'un commandant républicain, blessé d'un coup de feu1 à la hanche, le second jour de la bataille. Le docteur Feuerbach, un de mes vieux amis d'Université,2 m'a conduit près de cet homme; sans cela je n'aurais rien appris au juste, car des Prussiens on ne peut tirer que des vanteries.»
On pense3 avec quelle attention madame Thérèse écoutait ce récit.
«Je vois... je vois... disait-elle tristement, la main appuyée contre la tempe, nous avons manqué d'ensemble.4
--Justement, vous avez manqué d'ensemble, voilà ce que tout le monde dit à Kaiserslautern; mais cela n'empêche pas que l'on reconnaisse le courage et même l'audace extraordinaire de vos Républicains. Quand ils criaient: «Landau ou la mort!» au milieu du roulement de la fusillade et du grondement des canons, toute la ville les entendait, il y avait de quoi5 vous faire frémir. Maintenant ils sont en retraite, mais Brunswick n'a pas osé les poursuivre.»
Il y eut un instant de silence, et madame Thérèse demanda:
«Et comment savez-vous que notre bataillon n'a pas donné, monsieur le docteur?
--Ah! c'est par le commandant républicain; il m'a dit que le premier bataillon de la deuxième brigade avait éprouvé de grandes pertes dans un village de la montagne quelques jours auparavant, en poussant une reconnaissance du côté de Landau, et que, pour cette raison, on l'avait mis à la réserve. C'est alors que j'ai vu qu'il savait exactement les choses.
--Comment s'appelle ce commandant?
--Pierre Ronsart.
--Ah! je le connais bien, je le connais, dit madame Thérèse, il était capitaine dans notre bataillon l'année dernière; comment! ce pauvre Ronsart est prisonnier? Est-ce que sa blessure est dangereuse?
--Non, Feuerbach m'a dit qu'il en reviendra; mais il faudra quelque temps,» répondit l'oncle.
Puis, souriant d'un air fin, les yeux plissés:
«Oui, oui, fit-il, voilà ce que le commandant m'a raconté. Mais il m'a dit bien d'autres choses encore, des choses... des choses intéressantes... extraordinaires... et dont je ne me serais jamais douté...
--Et quoi donc, monsieur le docteur?
--Ah! cela m'a bien étonné, fit l'oncle en serrant le tabac dans sa pipe du bout de son doigt et tirant une grosse bouffée les yeux en l'air, bien étonné!... et pourtant pas trop... non, pas trop... car des idées pareilles m'étaient venues quelquefois.
--Mais quoi donc, monsieur Jacob? fit madame Thérèse d'un air surpris.
--Ah! il m'a parlé d'une certaine citoyenne Thérèse, connue de toute l'armée de la Moselle, et que les soldats appellent tout bonnement la Citoyenne! Hé! hé! hé! il paraît que cette citoyenne-là ne manque pas d'un certain courage! »
Et se tournant vers Lisbeth et moi:
«Figurez-vous qu'un jour, comme le chef de leur bataillon venait d'être tué, en essayant d'entraîner ses hommes, et qu'il fallait traverser un pont défendu par une batterie et deux régiments prussiens, et que tous les plus vieux Républicains, les plus terribles d'entre ces hommes courageux reculaient, figurez-vous que cette citoyenne Thérèse prit le drapeau, et qu'elle marcha toute seule sur le pont, en disant à son petit frère Jean de battre la charge devant elle comme devant une armée; ce qui produisit un tel effet sur les Républicains, qu'ils s'élancèrent tous à sa suite, et s'emparèrent des canons! Comprenez-vous ça, vous autres?--C'est le commandant Ronsart qui m'a raconté la chose.»
Et comme nous regardions madame Thérèse, tout stupéfaits, moi surtout, les yeux tout grands ouverts, nous vîmes qu'elle devenait toute rouge.
«Ah! fit l'oncle, on apprend tous les jours de nouvelles choses; ça, c'est grand; ça, c'est beau! Oui... oui... quoique je sois partisan de la paix, ça m'a tout à fait touché....
--Mais, monsieur le docteur, répondit enfin madame Thérèse, comment pouvez-vous croire?...
--Oh! interrompit l'oncle en étendant la main, ce n'est pas ce commandant tout seul qui m'a dit cela; deux autres capitaines blessés, qui se trouvaient là, en entendant dire que la citoyenne Thérèse vivait encore, se sont bien réjouis. Son histoire du drapeau est connue du dernier soldat. Voyons... oui ou non, est-ce qu'elle a fait ça?» dit l'oncle en fronçant les sourcils et regardant madame Thérèse en face.
Alors elle, penchant la tête, se mit à pleurer en disant:
«Le chef de bataillon qui venait d'être tué était notre père... nous voulions mourir, le petit Jean et moi... nous étions désespérés.»
En songeant à cela, elle sanglotait. L'oncle, la regardant alors, devint très grave et dit:
«Madame Thérèse, écoutez, je suis fier d'avoir sauvé la vie d'une femme telle que vous. Que ce soit1 parce que votre père était mort, ou pour toute autre raison que vous ayez agi de la sorte, c'était toujours grand, noble et courageux; c'était même extraordinaire, car des milliers d'autres femmes se seraient contentées de gémir; elles seraient tombées là sans force, et l'on n'aurait pu leur faire de reproches. Mais vous êtes une femme courageuse, et longtemps après avoir rempli de grands devoirs, vous pleurez lorsque d'autres commencent à oublier; vous n'êtes pas seulement la femme qui lève le drapeau d'entre les morts, vous êtes encore la femme qui pleure, et voilà pourquoi je vous estime.--Et je dis que le toit de cette maison, habitée autrefois par mon père et mon grand-père, est honoré de votre présence, oui, honoré!»
Ainsi parla l'oncle, gravement, en appuyant sur les mots, et déposant sa pipe sur la table, parce qu'il était vraiment ému.
Et madame Thérèse finit par dire:
«Monsieur le docteur, ne parlez pas ainsi, ou je serai forcée de m'en aller. Je vous en prie, ne parlez plus de tout cela.
--Je vous ai dit ce que je pense, répondit l'oncle en se levant, et maintenant je n'en parlerai plus, puisque telle est votre volonté; mais cela ne m'empêchera pas d'honorer en vous une douce et noble créature, et d'être fier de vous avoir donné mes soins. Et le commandant m'a dit aussi quel était votre père et quels étaient vos frères: des gens simples, naïfs, partis tous ensemble pour défendre ce qu'ils croyaient être la justice. Quand tant de milliers d'hommes orgueilleux ne pensent qu'à leurs intérêts, et, je le dis à regret, quand ils se croient nobles en ne songeant qu'aux choses de la matière,1 on aime à voir que la vraie noblesse, celle qui vient du désintéressement et de l'héroïsme, se réfugie dans le peuple. Qu'ils soient Républicains ou non, qu'importe! je pense, en âme et conscience, que les vrais nobles à la face de l'Éternel sont ceux qui remplissent leur devoir.»
L'oncle, dans son exaltation, allait et venait dans la salle, se parlant à lui-même. Madame Thérèse, ayant essuyé ses larmes, le regardait en souriant et lui dit:
«Monsieur le docteur, vous nous avez apporté de bonnes nouvelles, merci, merci! Maintenant je vais aller mieux.
--Oui, répondit l'oncle en s'arrêtant, vous irez de mieux en mieux. Mais voici l'heure du repos; la fatigue a été longue, et je crois que ce soir nous dormirons tous bien. Allons, Fritzel, allons, Lisbeth, en route! Bonsoir, madame Thérèse.
--Bonne nuit, monsieur le docteur.»
Il prit la chandelle, et monta derrière nous.
Le lendemain fut un jour de bonheur pour la maison de l'oncle Jacob.
Il était bien tard lorsque je m'éveillai de mon profond sommeil; j'avais dormi douze heures de suite comme une seconde.
Je m'habillai auprès d'un bon feu, je me lavai avec de l'eau tiède que me versa Lisbeth. L'oncle descendit à son tour, me pinça l'oreille et dit à Lisbeth:
«Eh bien! eh bien! comment va madame Thérèse ce matin? La nuit s'est bien passée, j'espère?
--Entrez, répondit la vieille servante d'un accent de bonne humeur, entrez, monsieur le docteur, quelqu'un veut vous parler.»
L'oncle entra, je le suivis, et d'abord nous fûmes très étonnés de ne voir personne dans la salle, et les rideaux de l'alcôve tirés.1 Mais notre étonnement fut encore bien plus grand lorsque, nous étant retournés, nous vîmes madame Thérèse dans son habit de cantinière, assise derrière le fourneau; elle était comme nous l'avions vue la première fois, seulement un peu plus pâle. Elle souriait à notre étonnement, et tenait la main posée sur la tête de Scipio assis auprès d'elle.
«Seigneur Dieu!2 fit l'oncle. Comment, c'est vous, madame Thérèse!... Vous êtes levée!»
Puis il ajouta d'un air d'inquiétude:
«Quelle imprudence!»
Mais elle, continuant de sourire, lui tendit la main d'un air de reconnaissance, en le regardant de ses grands yeux noirs avec expression, et lui répondit:
«Ne craignez rien, monsieur le docteur, je suis bien, très bien; vos bonnes nouvelles d'hier m'ont rendu la santé. Voyez vous-même?...»
Il lui prit la main en silence et compta le pouls d'un air rêveur; puis son front s'éclaircit, et d'un ton joyeux il s'écria:
«Plus de1 fièvre! Ah! maintenant, maintenant tout va bien! Mais il faut encore de la prudence, encore de la prudence.»
Et se reculant, il se mit à rire comme un enfant, regardant sa malade qui lui souriait aussi:
«Telle je vous ai vue la première fois, dit-il lentement, telle je vous revois, madame Thérèse. Ah! nous avons eu du bonheur, bien du bonheur!
--C'est vous qui m'avez sauvé la vie, monsieur Jacob, dit-elle, les yeux pleins de larmes.»
Mais hochant la tête et levant la main:
«Non, fit-il, non, c'est celui qui conserve tout et qui anime tout, c'est celui-là seul qui vous a sauvée; car il ne veut pas que les grandes et belles natures périssent toutes; il veut qu'il en reste pour donner l'exemple aux autres. Allons, allons qu'il en soit remercié!»
Puis changeant de voix et de figure, il s'écria:
«Réjouissons-nous!... réjouissons-nous!... Voilà ce que j'appelle un beau jour!»
En même temps il courut à la cuisine, et comme il ne revenait pas tout de suite, madame Thérèse me fit signe d'approcher; elle me prit la tête entre ses mains et m'embrassa, écartant mes cheveux.
«Tu es un bon enfant, Fritzel, me dit-elle; tu ressembles à petit Jean.»
J'étais tout fier de ressembler à petit Jean.
Alors l'oncle rentra, clignant des yeux d'un air de satisfaction intérieure.1
«Aujourd'hui, dit-il, je ne bouge pas de chez nous; il faut aussi de temps en temps que l'homme se repose. Je vais seulement faire un petit tour au village, pour avoir la conscience nette, et puis je rentre passer toute la journée en famille....» Puis il sortit en nous souriant.
Madame Thérèse était devenue toute rêveuse; elle se leva, poussa le fauteuil près d'une fenêtre, et se mit à regarder la place de la fontaine d'un air grave. Moi, je sortis déjeuner dans la cuisine avec Scipio.
Environ une demi-heure après, j'entendis l'oncle qui rentrait en disant:
«Eh bien! me voilà libre jusqu'au soir, madame Thérèse; j'ai fait ma tournée, tout est en ordre, et rien ne m'oblige plus à sortir.»
Depuis un instant, Scipio grattait à la porte, je lui ouvris, et nous entrâmes ensemble dans la salle. L'oncle regardait madame Thérèse encore à la même place et toute mélancolique.
«A quoi pensez-vous donc, madame Thérèse? lui dit-il, vous avez l'air plus triste que tout à l'heure.
--Je pense, monsieur le docteur, que, malgré les plus grandes souffrances, on est heureux de se sentir encore sur cette terre pour quelque temps, dit-elle d'une voix émue.
--Pour quelque temps? s'écria l'oncle, dites donc pour bien des années, car, Dieu merci, vous êtes d'une bonne constitution; d'ici à peu de jours, vous serez aussi forte qu'autrefois.