DES QUALITÉS QU'IL FAUT ACQUÉRIR

Pour remplir convenablement les devoirs que la famille nous impose, ainsi que nos autres obligations sociales, il est indispensable que nous possédions les qualités morales qui font le charme de la jeune fille, de la femme, et l'agrément du foyer domestique. Et parmi ces qualités nous citerons plus particulièrement l'amabilité, la bienveillance et l'égalité d'humeur. Nous ne reviendrons pas sur la question de l'affection et du dévouement que nous devons à ceux qui nous entourent, mais nous dirons que ces sentiments eux-mêmes paraîtraient imparfaits s'ils étaient pratiqués avec des manières brusques et un air grincheux. Mais, nous direz-vous, ce sont là des qualités natives que l'on ne saurait acquérir. C'est une erreur; une femme d'esprit l'a dit avec beaucoup de raison: l'on apprend tout, même à être bon[2]. Non pas que d'un tempérament froid et dissimulé l'on puisse faire une nature franche et généreuse, nous ne le pensons pas; mais que de fois nos défauts sont-ils plus apparents que réels et ne paraissons-nous mauvaises que parce que nous sommes irréfléchies. De même que par le travail nous pouvons nous procurer le bien-être matériel, nous pouvons également, par la réflexion, qui est un travail intellectuel, acquérir les qualités qui, au premier abord, paraissent nous manquer complètement.

Habituons-nous donc à pondérer notre caractère, à surveiller notre humeur; ne faisons rien par emportement ni par caprice. N'agissons pas et ne disons rien avant d'avoir mûrement pesé les conséquences de nos actes et de nos paroles. Croyez-vous que telle jeune femme se laisserait si facilement aller à la médisance, si elle réfléchissait à l'inconséquence de sa conduite? Nos pères, dans leur langage imagé, disaient qu'il faut se mordre la langue sept fois avant de parler, pour indiquer que nous ne saurions trop réfléchir avant d'incriminer les actions de notre prochain; aussi l'obligation de veiller sur notre langue est-elle la première que nous devons nous imposer. Toutes les fois que nous entendons une femme faire sur quelqu'un des observations défavorables, nous sommes invariablement portée à supposer qu'elle a beaucoup de choses à se reprocher, et qu'elle imite ainsi ce charbonnier qui, pour se nettoyer, se frotte contre le mur; il ne réussit pas à se blanchir, mais seulement à salir le mur. De même la personne qui n'a pour les autres que blâme et condamnation se fera sévèrement juger; elle ne rencontrera aucune sympathie, même dans les circonstances les plus pénibles. Que de fois n'avez-vous pas entendu dire: C'est vrai, c'est un grand malheur qui lui arrive, mais, après tout, c'est bien fait pour elle, elle était trop médisante! elle avait une langue de vipère!

Soyons donc, en toutes circonstances, bienveillantes et bonnes; si quelqu'un devant nous cause inconsidérément, laissons parler et cherchons, s'il se peut, des excuses à ceux que l'on critique. Pratiquons envers les autres la tolérance et l'indulgence dont nous-même, peut-être, aurons besoin plus tard. Disons-nous que si telle personne agit mal, nous ignorons dans quelle situation elle s'est trouvée, quelles difficultés elle a rencontrées, et ce qu'à sa place nous eussions fait nous-même. Une femme d'esprit ne trouvera donc aucune raison pour médire, et toutes sortes de raisons pour l'éviter.

Si nous ne sommes pas douée d'un caractère égal et facile, ce sera un grand désagrément pour nous-même et pour notre entourage, mais il ne faut pas pour cela désespérer. En nous observant sans cesse, en nous y appliquant, nous arriverons facilement à nous corriger de ce défaut, ne serait-ce que par amour-propre, pour ne pas donner aux autres le spectacle d'une girouette tournant à tout vent, ne sachant ni ce qu'elle veut, ni ce qu'elle a. Rien ne saurait excuser un changement non motivé dans notre humeur, pas même l'état de notre santé. Notez qu'il est maintenant de très-mauvais ton «d'avoir ses nerfs», c'est ridicule et complètement démodé.

La bonne humeur nous sera d'un grand secours dans les circonstances difficiles de la vie, et nous donnera une grande force d'âme pour en supporter les épreuves. Jeunes filles qui voulez être jolies et qui vous désolez parfois de ne pouvoir vous procurer une vaine parure, il en est une que la nature vous offre, c'est le franc et gai sourire qui est, dit le poète, comme l'épanouissement d'une fleur. Prenez garde de vous laisser aller à faire la moue, votre physique n'y gagnerait rien. Nous connaissons des personnes tellement rageuses, toujours mécontentes des autres et d'elles-mêmes, que lorsqu'un sourire vient par hasard s'égarer sur leur physionomie, il fait l'effet d'une grimace. Est-il rien de plus déplaisant qu'une femme acariâtre, revêche, capricieuse, et quel vilain type que celui de pie-grièche!

L'on nous reproche souvent, et non sans raison, d'attacher trop d'importance à notre toilette, et de trop sacrifier pour la parure. Aussi sommes-nous intérieurement bien flattées quand, passant auprès de quelqu'un, nous entendons murmurer discrètement: Voyez cette jeune personne, est-elle charmante? Ce mot résume l'une des aspirations les plus naturelles de la femme: être charmante, que ne ferions-nous pas pour cela, et quel plaisir de l'entendre dire. Mais êtes-vous bien certaine que ce compliment s'adresse seulement à votre toilette? Ce serait vraiment trop de modestie de votre part. L'on vous trouve charmante pour votre tenue soignée et décente, pour votre air souriant, pour l'ensemble de votre personne dont se dégagent l'amabilité, la gaieté, plaisants attributs de la jeunesse. Essayez de vous montrer avec une figure maussade et en parlant durement aux personnes de votre société, vous verrez si vous obtiendrez le même succès. Ainsi donc, si nous n'étions aimable par nature, par devoir ou par raison, il faudrait l'être par cette coquetterie innée chez la femme, par cette assurance que l'amabilité donne plus de grâce et de charme à notre visage que la plus jolie toilette n'en saurait donner à notre corps. Cette qualité rehausse la moindre de nos actions et donne du prix au plus léger service. Elle est indispensable au même titre que la politesse, qui sans elle paraîtrait ou froide ou banale. Il faut la pratiquer à tout âge, dans toutes les positions de fortune, dans toutes les circonstances de la vie. Elle dispose en notre faveur, aide à aplanir bien des difficultés et sert à nous faire aimer, même si nous ne sommes pas jolies et si nous avons cessé d'être jeunes, car elle nous donne l'apparence de la bonté, et il n'y a que la bonté qui puisse faire aimer une vieille femme.

Si à ces qualités nous joignons quelques avantages intellectuels, notre société sera ainsi la plus plaisante et la plus agréable que l'on puisse souhaiter. Notre mari et les autres membres de notre famille n'auront plus pour nous délaisser cette excuse, que nous ne savons rien, que nous sommes incapable de raisonner des questions à l'ordre du jour, qu'en un mot nous ne sommes pas dans le mouvement, et que pour causer et se distraire il faut aller au café. Pour être une femme distinguée, il ne suffit pas d'avoir bonne tournure; si nous ambitionnons ce titre, il faut nous appliquer, dans la mesure du possible, à augmenter nos connaissances, à élever notre niveau intellectuel, de sorte que si quelqu'un des nôtres cause devant nous des grandes questions économiques et sociales qui intéressent tout le monde, il n'ait pas l'air de parler grec. Nous en retirerons des avantages de toutes sortes, d'abord en nous trouvant plus facilement en conformité de vues avec notre mari, ensuite en devenant capable de comprendre et d'apprécier les évolutions et les progrès qui s'accomplissent autour de nous. Il n'est pas nécessaire pour cela d'être savante; l'instruction la plus élémentaire, celle qu'a consacrée l'obtention de notre certificat d'études, y suffit largement, surtout si nous savons l'étendre par la réflexion et d'utiles lectures. Cela ne saurait nuire à l'accomplissement de nos devoirs familiaux; car, de même que l'on peut être une femme charmante sans connaître la chimie et une bonne mère sans rien comprendre aux évolutions des astres, l'on peut être également bonne fille, bonne épouse, bonne mère en s'occupant des choses de l'esprit, et on le sera même d'autant plus que l'intelligence sera mieux cultivée. Car nous devons toujours garder le sentiment de notre dignité; si la nature et plus encore la nécessité font de nous la servante de l'homme, nous ne saurions lui permettre de nous considérer absolument comme une machine à faire la soupe et à raccommoder les chaussettes.

Si donc nos occupations nous laissent quelques instants de loisir, c'est sans contredit à la lecture que nous les emploierons le plus utilement. Gardons-nous de cette littérature frivole, de ces romans plus ou moins stupides qui fausseraient notre esprit, troubleraient notre cœur sans aucun profit pour notre intelligence. Donnons la préférence aux ouvrages sérieux, œuvres d'auteurs de talent, il n'en manque pas, dont les observations, quelle qu'en soit la nature, serviront de complément à notre instruction, ou aux organes de la presse modérée, qui reflètent le mieux l'opinion du pays et qui nous tiendront au courant de ce qui se fait autour de nous. Tirons aussi de l'oubli où souvent nous les laissons nos livres d'éducation, ce serait une erreur de croire qu'ils ne peuvent être nécessaires qu'à notre première jeunesse; nous serons tout étonnées, en les relisant, du profit que nous en pouvons tirer encore, et des sages conseils, des utiles remarques qui, autrefois, avaient échappé à notre inexpérience. Ayons sans cesse devant les yeux le but à atteindre, qui consiste à nous élever en capacités, en intelligence et en vertu pour être à la hauteur de la mission que nous sommes appelées à remplir. La femme moderne ne doit être ni frivole, ni vulgaire; il lui faut savoir se tenir à égale distance de ces deux choses qui la rendraient indigne, et mettre son orgueil à se rendre utile à elle-même, à sa famille et à la société.

RAPPORTS AVEC LES VOISINS

L'on a écrit sur le savoir-vivre, la politesse, la façon de se conduire dans le monde et avec le monde, des ouvrages d'une incontestable utilité, pleins de bon sens et de raison. Ces ouvrages et les règles qui y sont exposées s'adressent généralement à la classe riche ou aisée de la société; il n'en existe pas, à notre connaissance, qui puisse servir de guide dans la plupart des cas aux personnes de la classe ouvrière. Nous n'avons pas l'intention de faire double emploi avec ces écrits, cela nous entraînerait hors de notre sujet; nous ne pouvons que vous engager à les lire; vous y trouverez de précieuses indications. Mais il est une lacune que nous voudrions combler en vous disant quelques mots des usages que vous ferez bien d'observer dans vos rapports avec le voisinage.

Tout le monde ne peut avoir une habitation particulière; vous serez probablement obligée, pour des motifs d'économie, de vous loger dans une maison habitée par plusieurs locataires, de là une promiscuité souvent désagréable et gênante; il faudra vous armer de patience et vous apprêter à supporter philosophiquement les ennuis qui en résultent. Dans la plupart de ces maisons, où la place est mesurée avec parcimonie et où l'on ne peut se mouvoir sans incommoder quelqu'un, il faudra vous resserrer le plus possible et éviter en toute occasion de gêner les autres. Quel que soit le tapage qui déchire vos oreilles ou la malpropreté qui offusque vos yeux, il faudra vous résigner et ne jamais trouver à redire à quoi que ce soit, pour éviter des contrariétés sans cesse renaissantes. Si les désagréments dont vous souffrez étaient vraiment trop graves, il vaudrait mieux chercher un appartement ailleurs que de vous exposer à vous faire des ennemis de vos voisins; ce qui serait pour vous un supplice intolérable. Il faut d'ailleurs savoir se supporter mutuellement et ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent à nous-mêmes. Certaine société mutuelle, qui s'occupe de l'amélioration du logement de l'ouvrier, vous procurera une habitation saine et à bon marché; ce qui vous permettra d'éviter en partie ces inconvénients.

Le meilleur moyen pour rester en bons termes avec vos voisins est d'observer envers eux la plus grande réserve en même temps que la plus exquise politesse. Ne passez jamais auprès d'eux sans les saluer, adressez-leur à l'occasion quelque parole aimable, rendez-leur service toutes les fois que vous le pouvez, mais évitez avec soin les fréquentations et les commérages; ils sont dangereux à tous les points de vue et amènent avec eux des montagnes de désagréments. Si quelqu'un d'entre eux paraît vouloir entrer dans cette voie, vous trouverez toujours quelque prétexte poli pour vous en débarrasser, vos occupations de ménagère économe et sérieuse ne vous permettent d'ailleurs pas de perdre votre temps. Si c'est une voisine qui vous gêne par sa présence, vous aurez quelque course à faire au moment opportun, et si c'est une conversation à laquelle on vous a conviée qui menace de se prolonger outre mesure, vous trouverez toujours une excuse plausible, un travail pressant à faire ou votre graisse qui risque de brûler, pour vous y soustraire. Il est toujours gênant d'avoir auprès de soi des étrangers qui commentent vos actions; votre mari, qui aime à être libre chez lui, s'en montrerait peu satisfait, d'autant plus que ce ne sont pas toujours de sages conseils ni de bons exemples que vous pouvez en retirer.

Il va sans dire qu'une personne bien élevée ne se permettra jamais la moindre ingérance dans les affaires personnelles de ses voisins, ni la plus petite observation ayant trait à leur vie privée. Vous devez feindre d'ignorer ce qui se passe chez les autres, et si vous les blâmez intérieurement, n'en rien laisser paraître. Gardez-vous de vous laisser aller à l'envie et à la jalousie, c'est là généralement la cause de la malveillance avec laquelle les femmes se jugent entre elles. Si vous êtes affligée de ces mauvais sentiments, il faut les dissimuler avec soin et veiller particulièrement à ne jamais manquer de politesse envers la personne qui en est l'objet, car alors vous feriez preuve de sottise, de grossièreté et d'un manque absolu d'éducation. Nous avons été témoin dernièrement à ce sujet d'un petit fait qui nous donna une triste opinion du caractère de celle qui en fut l'auteur.

Nous allions rendre visite à une de nos amies, jeune femme élégante et distinguée, habitant avec sa famille un quartier des plus paisibles de notre ville, lorsqu'arrivée à une petite ruelle très proche de sa maison, nous aperçûmes assez loin devant nous sa mère revenant de la boulangerie. Nous vîmes également une jeune femme que nous avions déjà rencontrée à cet endroit et qu'à sa tenue nous avions prise pour la servante d'une ferme voisine. Elle regarda venir la mère de notre amie, et au moment où elle passait, au lieu de la saluer poliment ou tout au moins de ne rien laisser paraître, elle rentra en fermant violemment la porte, sans que cette vieille dame l'eût en rien provoquée. Et comme nous en faisions l'observation à notre amie; celle-ci nous dit: C'est toujours ainsi; croirais-tu, que cette femme, que nous ne connaissons pas, nous témoigne en toute occasion de la malveillance. Lorsque je passe devant sa porte elle sort de chez elle pour me regarder et elle reçoit impoliment les personnes qui par mégarde s'adressent à elle et demandent notre adresse; que serait-ce donc si nous devions vivre ensemble dans la même maison! Mais, répondîmes-nous, férue de notre idée que ce devait être quelque domestique, ses maîtres devraient la tancer sévèrement pour son inconvenance.—Ses maîtres! mais c'est elle qui est la maîtresse, c'est même, à ce qu'il paraît, la fille d'un instituteur. Elle ne nous aime pas, je n'en connais pas la raison. Va, j'en suis bien désolée, j'en perds l'appétit et sûrement j'en mourrai, s'écria notre amie, enfant terrible, avec une mimique à faire éclater de rire un moellon. Nous ne pûmes nous empêcher de faire cette réflexion que cette personne avait fort peu profité des leçons de bienséance que bien certainement son père avait dû lui donner. Évitons donc de nous rendre ridicules par de pareilles sottises; soyons aimables autant que possible et polies toujours, même envers les voisins que nous n'aimons pas, c'est là un des moyens de nous faire respecter.

ÉDUCATION PRATIQUE

CONSIDÉRATIONS MORALES SUR LES VERTUS PRATIQUES DE LA FEMME

Nous avons dit quelques mots des qualités morales indispensables à toutes les femmes dans toutes les classes de la société, permettez-nous maintenant d'aborder le chapitre non moins urgent des vertus pratiques nécessaires à toutes et indispensables aux jeunes filles, aux jeunes femmes dans une situation peu fortunée. Pardonnez-nous si ce sujet, que nous voudrions traiter pour votre profit, nous entraîne à certaines considérations tout intimes que vous serez tentées de qualifier de petits détails. Nous sommes persuadée qu'en ce qui concerne notre ménage il n'y a pas de détails inutiles, et qu'il en est en tout cas de très utiles à rappeler, puisque la plupart des personnes les oublient si facilement.

Si nous sommes spirituelles, aimables, d'égale humeur, nous serons certainement charmantes, mais cela ne saurait suffire. Ventre affamé n'a pas d'oreilles, dit-on. Notre père, notre mari, si sensibles à nos prévenances, à nos caresses, ne le seront pas moins à un bon dîner, à leur habitation bien tenue. Ils apprécieront même d'autant mieux les agréments de notre esprit et de notre caractère que nous saurons les faire jouir d'un plus grand bien-être, d'une aisance relative.

Le travail, l'ordre et l'économie sont les vertus indispensables à toute femme soucieuse de son bonheur et de celui des siens. Bien souvent, les gains du chef de la famille sont insuffisants pour subvenir a tous les besoins; notre devoir est alors évident: il nous faut travailler pour gagner quelque argent et augmenter nos ressources. Nous vous ferons remarquer qu'il est préférable de travailler, même durement, que de s'exposer à subir des privations dont les conséquences seraient d'altérer notre santé et d'assombrir notre humeur, car on ne peut être ni bien portant, ni gai, quand on manque du nécessaire. Lors même que les ressources dont nous disposons pourraient suffire à notre existence, il faudrait travailler encore pour réaliser quelques économies, ne serait-ce que pour donner satisfaction au brave travailleur qui ne nous marchande ni ses sueurs, ni ses peines. L'homme qui gagne convenablement sa vie n'aime pas à penser qu'à la moindre adversité il peut tomber dans la misère. S'il peut dire: je gagne tant par jour et il n'en reste rien, ce n'est pas encourageant pour lui; n'est-il pas à craindre qu'il se croie autorisé à détourner une partie de son salaire, à se relâcher de ses habitudes d'économie, en arguant, pour ne pas se gêner, que nous ne nous gênons pas nous-même? Ce raisonnement serait peut-être excusable de sa part, si nous y donnions lieu par quelque négligence dans l'accomplissement de nos devoirs.

Nous devons donc travailler dans la mesure du possible, à moins que, surchargées de famille, le soin de nos enfants et de notre ménage ne nous en laisse pas le temps. Toutefois, nous estimons qu'une femme ayant moins de trois enfants, doit pouvoir gagner quelque argent. Il ne manque pas, dans notre grande ville, de métiers faciles à exercer, même si nous n'avons pas de profession, ou si celle-ci, trop minutieuse, ne peut se concilier avec nos obligations de mère de famille. Ne vous laissez pas décourager par la modicité de votre salaire, ne dites pas: à quoi bon se donner tant de peine pour gagner si peu? Votre gain ne serait-il que de cinquante centimes par jour en moyenne, cela fait quinze francs par mois, de quoi payer une petite location, et n'est-ce pas là ce qui, généralement, embarrasse le plus les petits ménages? L'on se nourrit toujours, l'on s'habille comme on peut, mais lorsqu'il faut à jour fixe trouver l'argent du loyer, que de gêne et de contrariété, et quelle vilaine figure on trouve à son propriétaire quand on n'a pu économiser de quoi le payer. Si donc vous pouvez par votre travail subvenir à cette obligation ou à toute autre, vous auriez grand tort de vous en dispenser.

Le travail acquiert et l'économie conserve: ces deux qualités nous sont donc indispensables si nous voulons améliorer notre situation. Nous ajouterons qu'elles sont inhérentes l'une à l'autre, surtout chez la femme, moins exposée que l'homme aux entraînements du dehors. La femme qui travaille et qui sait combien de peines représente une pièce de monnaie, y regardera à plusieurs fois avant de la dépenser inutilement. De même si, par extraordinaire, une femme pouvait être économe sans être travailleuse, elle le deviendrait en raison du profit qu'elle en peut retirer.

La véritable économie ne consiste pas, comme certaines personnes paraissent le croire, à nous refuser les choses nécessaires à la vie; c'est là une erreur qui constitue ce que l'on est convenu d'appeler une économie coûteuse. Il faut au contraire chercher à nous procurer tout le bien-être compatible avec nos ressources, à condition toutefois de ne les pas absorber complètement, et d'épargner toujours quelque chose pour la vieillesse et les moments difficiles. Le bien-être est un besoin inné chez l'homme, et plus ou moins développé selon son degré d'intelligence et d'éducation. Il exerce une influence considérable sur notre santé, notre caractère, nos mœurs et les conditions générales de notre existence. Nous ne pouvons nous le procurer, si nous sommes pauvres, qu'à des conditions déterminées. La première est de savoir en régler également toutes les parties, car il ne consiste pas seulement à bien manger, à se bien vêtir, à se loger confortablement, mais en toutes ces choses réunies dans la mesure du possible. Si vous dépenser trop pour l'une d'entre elles, vous serez forcément obligée de vous restreindre sur les autres, et vous n'aurez pas un bien-être complet. C'est en cela que consiste l'art de la vraie ménagère; il lui faut, pour réaliser cet idéal, une certaine intelligence et une assez longue pratique du ménage. Cette expérience pouvant faire défaut à la plupart des jeunes personnes, c'est pour y suppléer et en vue de faciliter votre tâche que nous vous donnerons plus loin quelques conseils appuyés de quelques chiffres.

Établissez donc votre budget de manière à avoir de tout un peu, si vous ne pouvez davantage, sans oublier de porter une certaine somme à la réserve. Ne dites pas: j'épargnerai s'il m'en reste; mais, au contraire, je ne dépenserai que ce qui me restera après avoir prélevé sur mon salaire de chaque mois ou de chaque semaine quelque chose pour l'avenir.

Cette question de l'avenir est celle qui sans cesse doit nous préoccuper. Nous ne serons malheureusement pas toujours jeunes et valides, la vieillesse arrivera, amenant avec elle son cortège d'infirmités. Peut-être même, jeunes encore, serons-nous accablés par la maladie, par des adversités de toutes sortes; peut-être aurons-nous à souffrir du chômage ou d'une diminution de notre salaire. Ce sont là toutes choses qu'il convient de prévoir, car, il faut bien l'avouer, l'imprévoyance de l'ouvrier est souvent la cause de ses maux. Combien parmi eux qui, après avoir eu pendant longtemps des gains relativement élevés, se sont trouvés, dans leur vieillesse ou au moindre revers, précipités dans la plus profonde misère. Epargnons donc pendant que nous le pouvons; si nous sommes dans une situation relativement aisée, profitons-en pour réaliser des économies plus appréciables, et si nous nous trouvons dans une condition difficile, songeons qu'elle peut le devenir encore davantage. Epargnons toujours si peu que ce soit.

La sage économie dont vous ferez preuve sera d'un bon exemple pour votre mari, qui osera moins se permettre des dépenses inutiles. Encouragé d'ailleurs par les bons résultats de votre prévoyance, il aura à cœur de contribuer à votre œuvre, sa conduite sera meilleure, la paix de votre ménage plus assurée. Ainsi, l'économie, l'ordre et le travail vous procurent à tous les points de vue d'incontestables avantages.

LA JOURNÉE D'UNE MÉNAGÈRE.—TENUE DE LA MAISON ET TENUE PERSONNELLE

Il ne suffit pas, dit un vieux proverbe, de se lever matin, il faut arriver à l'heure. Nous ne vous conseillerons donc pas de suivre l'exemple de certaines personnes qui, debout dès l'aube et se couchant tard, ne produisent néanmoins qu'une somme de travail tout-à-fait insuffisante. Ce régime ne tarderait pas à altérer votre santé; vous avez tout intérêt à vous occuper sérieusement pendant la journée et à ne pas la prolonger outre mesure. Il sera généralement suffisant que vous vous leviez à cinq heures en été, à six heures en hiver, et quant à continuer fort tard votre travail, nous ne saurions vous y engager. Votre vue s'affaiblirait bientôt et les dépenses de lumière et de chauffage en hiver qu'occasionneraient vos veilles absorberaient la plus grande partie de votre supplément de gain, vous auriez ainsi travaillé sans profit; le mieux est de ne pas prolonger votre journée au delà de neuf heures du soir. Vous ne pouvez du reste pas faire davantage, la force humaine a une limite qu'il ne faut pas dépasser; nous risquerions, en voulant l'excéder, de compromettre notre santé, de contracter quelque maladie qui coûterait fort cher à soigner et nous empêcherait de gagner notre vie. Le soin de notre santé est sans contredit la meilleure économie que nous puissions faire; il faut chercher à le concilier avec nos autres obligations. Il existe une hygiène spéciale pour tous les actes de la vie, il faut s'y conformer rigoureusement, c'est le moyen de conserver ce grand bien, la santé, qui tient lieu de beaucoup d'autres, et sans lequel les autres ne sont rien. Vous agirez donc sagement en occupant consciencieusement votre temps, en ne perdant pas une minute pendant la journée et en prenant d'autre part le repos nécessaire pour récupérer vos forces. De cette façon, vous travaillerez mieux et plus vite.

Votre première occupation, après que vous serez lavée et peignée et que vous aurez pris votre premier repas du matin, sera de vaquer aux soins de votre ménage. Vous remettrez d'abord en ordre votre literie, qu'en vous levant vous aurez pris soin d'exposer à l'air, puis vous brosserez votre parquet, secouerez vos tapis et essuierez vos meubles. Il sera bon qu'après chaque repas vous laviez votre vaisselle, afin d'éviter l'encombrement et de l'avoir toujours propre à votre disposition. Si votre ménage est entretenu avec soin, il ne vous demandera chaque jour que peu de temps. Il suffira qu'une fois par semaine, c'est généralement le samedi que les ménagères choisissent pour cela, vous fassiez le grand nettoyage, c'est-à-dire laver vos carreaux et vos glaces, récurer vos cuivres et votre ferblanterie, remettre en cire vos parquets, si telle est votre habitude. Nous vous engageons à cirer votre plancher plutôt qu'à le laver, ce dernier moyen ayant l'inconvénient de donner de l'humidité et d'éclabousser les meubles. L'humidité est ennemie de la propreté autant que de la santé; dans une maison humide, rien ne reste en bon état, pas même notre corps, puisque nous y pouvons contracter des douleurs et des rhumatismes. C'est pourquoi il faut prendre soin d'aérer le plus possible votre appartement; ne craignez pas, lorsque le temps le permet, de laisser vos fenêtres ouvertes, au risque de voir pénétrer chez vous la poussière, ce qui est désagréable, nous en convenons, mais de deux inconvénients il faut choisir le moindre. Il serait superflu de vous dire que les recoins de votre appartement doivent être aussi propres que l'endroit le plus visible, et ne doivent en aucune façon servir de réceptacle à toutes sortes d'objets dont la place est ailleurs.

Une fois votre ménage remis en ordre, il vous restera généralement un peu de temps en attendant l'heure de préparer votre déjeuner. Vous l'emploierez soit a laver, à confectionner ou raccommoder le linge et les vêtements de la famille, soit a exercer votre profession. Ne manquez jamais d'échanger contre des vêtements plus convenables ceux qui, sans être malpropres, vous servent depuis votre lever pour procéder à votre nettoyage. Il est indispensable que vous soyez en tenue propre et soignée pour l'heure à laquelle doivent revenir vos parents ou votre mari, ainsi que pour le cas où vous auriez à sortir pour acheter quelques provisions. Une jeune fille, une femme qui se respecte, ne se montrera jamais, ne serait-ce que sur le seuil de sa porte, sans être coiffée et vêtue proprement. Il n'est pas nécessaire d'être élégante, mais si modeste, si pauvre même que soit votre mise, elle peut, elle doit être toujours d'une rigoureuse propreté.

Lorsque vous aurez terminé votre déjeuner et remis en place votre vaisselle, il vous restera tout le temps de l'après-midi pendant lequel vous pourrez vous occuper sérieusement. Ne perdez pas une minute de ce temps si précieux et malheureusement si court, songez que l'heure de préparer le repas du soir arrivera vite. S'il vous est possible de travailler pour le monde, calculez ce que vous pouvez gagner en ces quelques heures, et combien cette somme, chaque jour répétée, peut vous être utile dans votre maison. Si vous avez beaucoup d'enfants et que vous perdiez votre temps, songez que ceux-ci seront les premiers à en souffrir; votre ouvrage ne se fera pas, vous serez débordée; le linge, les vêtements ne seront pas entretenus convenablement; il faudra les renouveler plus souvent et se priver pour cela d'autres choses non moins indispensables. Ne manquez pas de préparer le repas pour l'heure à laquelle doivent rentrer ceux des vôtres que leurs occupations appellent au dehors. Ceux-ci, qui, souvent, reviennent harasses de fatigue, seront heureux de se réconforter par une bonne nourriture, de se reposer auprès de vous, aimante et douce, dans leur habitation saine et bien tenue. Ils vous sauront gré des efforts que vous ferez pour leur procurer ce bien-être qui leur donnera du courage et de la force pour recommencer le lendemain leur pénible labeur.

Aussitôt votre repas du soir terminé, vous rangerez votre vaisselle, balaierez votre maison et veillerez soigneusement à ce qu'aucune émanation, soit de cuisine, soit de chauffage, ne s'y concentre; il faudra pour cela laisser vos fenêtres ouvertes pendant un certain temps avant de vous coucher.

Lorsque vous aurez ainsi, pendant toute la semaine, rempli vos obligations de bonne ménagère, vous aurez mérité de prendre le dimanche quelque distraction. Choisissez de préférence une promenade au grand air, il n'est rien de plus hygiénique, mais gardez-vous bien de dépenser ce jour-là ce que vous avez eu tant de peine à gagner pendant la semaine. C'est pourquoi nous vous faisons observer qu'il est préférable de sortir le dimanche, qui est le jour consacré au repos du plus grand nombre, et pendant lequel vous trouverez des distractions peu coûteuses.

ÉCONOMIE DOMESTIQUE—LA NOURRITURE L'HABILLEMENT

Trois jeunes sens, excellents camarades pourtant, se querellaient entre eux. Moi, disait l'aîné, je vous surpasserai tous, je serai médecin, je deviendrai célèbre et riche.—Moi aussi, dit le plus jeune, je serai médecin, mais comme j'aurai plus de talent que toi, je te prendrai ta clientèle, il ne te restera d'autre ressource que d'essayer de te faire élire député.—Vous vous trompez, mes bons amis, dit le troisième, vous ne ferez rien ni l'un ni l'autre, car moi, je serai cuisinier—Fi donc, monsieur le gâte-sauce, s'écrièrent en chœur les deux premiers!—Oui, reprit-il, je serai cuisinier, et puisque vous comptez sur les malades pour faire votre position, j'empêcherai qu'il y en ait. La plupart des médicaments, presque toujours répugnants, que vous rêvez, d'imposer à vos clients, je les donnerai aux gens bien portants sous la forme d'une nourriture confortable et saine. À vos reconstituants, a vos dépuratifs, j'opposerai d'excellent bouillon, d'appétissants rosbifs, des plantes alimentaires sagement employées, je leur conserverai ainsi la santé, ils n'auront pas besoin de vos soins et il ne vous restera plus à soigner que les maux de dents et les jambes cassées.

Ce jeune homme avait évidemment raison, une bonne nourriture dispense souvent d'aller chez le médecin, car elle prévient un grand nombre de maladies, et même dans bien des cas, la nourriture dirigée par une personne intelligente, ayant quelques notions d'hygiène, peut constituer à elle seule tout un traitement. Cette question des connaissances hygiéniques se rattachant à l'alimentation a, à notre avis, une importance très grande, tant au point de vue sanitaire qu'à celui de l'économie domestique. Par exemple une jeune femme ayant ces connaissances ne couchera pas ses enfants après leur avoir donné pour dîner de la pâtisserie ou une tartine de beurre. Elle usera d'autre part de toute son influence pour proscrire de sa maison l'usage des boissons alcooliques qui produisent de si funestes résultats. Elle fera une part égale aux mets reconstituants, tels que potages gras, viandes saignantes, et aux plantes dépuratives et rafraîchissantes, de manière à prévenir à la fois l'anémie et l'échauffement.

La nourriture, qui constitue la plus forte dépense du ménage, demande à être réglée d'une façon particulièrement sérieuse; la plupart des jeunes personnes ne nous paraissent pas y attacher toute l'importance qu'elle comporte. Mais, nous direz-vous, tout le monde ne peut avoir une bonne nourriture, pour la raison bien simple que l'on ne peut pas toujours y mettre le prix. Nous vous ferons remarquer que l'alimentation, pour être saine et confortable, n'a pas besoin d'être composée de mets recherchés; c'est au contraire la nourriture la plus simple, la plus naturelle, qui est la meilleure. N'avez-vous pas souvent entendu dire à bien des gens qu'ils préfèrent une fricassée de pommes de terre bien faite à un plat de viande mal réussi, c'est-à-dire que la nourriture tire son principal agrément du talent de la cuisinière et de la régularité avec laquelle elle est dirigée? Il serait en effet très mauvais à tous les points de vue que vous fissiez excès de table pendant que votre bourse est bien garnie, au risque de vous imposer de dures privations en attendant d'autres ressources.

C'est donc à savoir parfaitement faire la cuisine que toute bonne ménagère devra s'ingénier. Elle réalisera ainsi d'importantes économies, car il est prouvé qu'une bonne cuisinière fait mieux à peu de frais qu'une autre avec une forte dépense. Ce talent n'est pas fort difficile à acquérir, il suffit d'y apporter quelque attention; si vous n'avez pas réussi quelque mets ou si l'assaisonnement vous en a paru trop coûteux, faites une autre fois d'une manière différente et toujours ainsi jusqu'à entière satisfaction. Nous n'avons pas l'intention d'empiéter ici sur les attributions des livres de cuisine, nous nous permettrons néanmoins de vous donner quelques conseils concernant l'économie de la nourriture, conseils que ces publications ne sauraient relater.

Nous l'avons dit, l'ouvrier n'est assuré du nécessaire qu'autant qu'il sait se refuser le superflu; cette règle, que vous devrez observer en toute circonstance, il faudra l'appliquer également à la nourriture. Bannissez de votre alimentation toutes les choses dont vous pouvez vous passer sans altérer votre santé; le superflu est d'ailleurs aussi nuisible en toutes choses que l'insuffisance.

Vous ferez bien de réserver pour votre dîner le meilleur morceau dont vous pourrez disposer, c'est ce repas dont l'influence, bonne ou mauvaise, se fait le mieux sentir. Pour le repas de midi, une fricassée de pommes de terre ou de légumes quelconques, avec ou sans viande, et autant que possible une salade, constitueront un déjeuner suffisant. Nous vous engageons à choisir de préférence, pour votre salade, le pissenlit, le cresson et la laitue, en raison de leurs propriétés particulières. Les légumes verts ou secs, selon la saison, vous permettront de servir un plat abondant et peu coûteux; vous donnerez toujours la préférence à la pomme déterre; il n'est pas de légume qui puisse vous fournir un aliment plus sain, plus économique et d'autant plus agréable qu'on peut l'assaisonner de tant de manières différentes. Les œufs et le poisson, au moment où ils sont à bon marché, vous serviront à varier le menu de votre semaine.

Votre dîner se composera soit d'un potage gras avec la pièce de bœuf, soit d'un potage maigre avec un plat de viande. Le potage gras se fait avec du bœuf de première qualité et de première fraîcheur; nous insistons sur ce dernier point d'autant plus qu'il n'en coûte pas plus cher. Si vous voulez obtenir un excellent bouillon, il est indispensable de le laisser cuire pendant six heures au moins, à partir du moment où-vous avez écume; vous trouverez peut-être votre bœuf trop cuit, mais on ne peut tout avoir. Si vous n'êtes que très peu de monde, trois personnes par exemple, vous aurez intérêt à faire du bouillon pour plusieurs jours, il sera ainsi meilleur avec une moindre quantité de viande. En ce cas, un kilog. de bœuf vous fournira du bouillon de bonne qualité pour quatre jours, ce qui fait 250 grammes par jour; or, avec cette quantité employée séparément, il est impossible d'obtenir un bouillon suffisant. Il est toutefois indispensable, pour le conserver, de le passer au travers d'une passoire très fine et de le mettre dans une soupière de porcelaine; vous le garderez ainsi pendant trois jours en été et jusqu'à six jours en hiver. Il faut bien observer de ne mettre les légumes qu'une heure et demie au plus avant de servir.

Il est nécessaire de varier autant que possible votre nourriture afin de la rendre plus agréable, et dans ce but vous agirez sagement en faisant des conserves de légumes au moment opportun. Si vos ressources ne vous le permettent pas, vous pourrez toujours conserver de l'oseille, un panier de un franc vingt-cinq centimes suffit à un petit ménage pour passer l'hiver: vous la ferez cuire à petit feu avec 500 grammes de sel. Elle vous servira à faire d'excellent potage appéritif et nourrissant, surtout si vous y joignez une purée de pommes de terre. Vous ferez, aussi des potages aux poireaux, à l'oignon, aux choux. La soupe au lard ou au jambon avec des choux et autres légumes, constitue un mets agréable et peu coûteux; si vos enfants ont l'estomac délicat, vous pourrez réserver votre plat pour le lendemain à midi et le remplacer par de la viande. Si vous avez beaucoup de monde à nourrir, nous vous engageons à faire votre potage pour le soir et le premier repas du lendemain, il remplacera avantageusement le café au lait trop débilitant et peu convenable pour certains tempéraments, ainsi que le chocolat trop coûteux.

Si les ressources dont vous disposez vous permettent d'ajouter quelque chose à votre ordinaire, le mieux sera de vous procurer un vin de qualité convenable que vous mettrez en bouteilles; par ce moyen, il s'améliorera avec le temps au lieu de se détériorer. Les crus de l'Hérault, ainsi que le petit Bordelais, le Saint-Georges, vous fourniront un vin agréable et supportant l'eau, par conséquent économique, au prix net de cinquante-cinq à soixante centimes le litre. Il sera bien préférable que vous buviez du vin à vos repas plutôt que de sacrifier une somme parfois équivalente pour des choses nuisibles telles que l'alcool, le café. Il va sans dire, du reste, que vous ne pouvez risquer cette dépense qu'autant que vos gains vous le permettent.

Nous avons établi, pour vous servir d'exemple, l'état des dépenses de deux ménages composés: l'un, du père, de la mère et de deux enfants dont l'aîné a trois ans, l'autre, un an et demi. L'autre, du père, de la mère, de leurs parents et de quatre enfants dont l'aîné a douze ans, le plus jeune cinq ans, soit en tout huit personnes. Ces données que nous vous proposons ne sauraient constituer une règle absolue; mais, soit que vous puissiez aller au-delà, soit qu'il vous faille rester en-deçà des chiffres qui y sont consignés, elles pourront vous indiquer d'une manière générale la tenue de votre maison.


1er.—Le mari, petit employé, gagne cent francs par mois.—Sa femme, travaillant pour la fabrique, aidée d'une apprentie, gagne en moyenne un franc cinquante centimes par jour, soit par mois, quarante-cinq francs.

Pour logement, une pièce sur le devant servant de chambre à coucher, une autre à la suite faisant office de cuisine, de salle à manger et de travail, pour quinze francs par mois.

MENU DE LA SEMAINE (EN OCTOBRE)
SAMEDI
Déjeuner. Pommes de terre au lard, salade.
Dîner. Potage gras.
DIMANCHE
Déjeuner. Le reste du bœuf, salade.
Dîner. Potage gras, veau rôti aux carottes.
LUNDI
Déjeuner. Fricassée de haricots, pêches de vigne.
Dîner. Le reste du potage gras au vermicelle, le reste du veau.
MARDI
Déjeuner. Omelette au lard, fromage.
Dîner. Potage poireau, gigot braisé.
MERCREDI
Déjeuner. Choux au lard, noix et raisin.
Dîner. Potage gras.
JEUDI
Déjeuner. Fricassée de pommes de terre, salade.
Dîner. Le reste du potage gras, rosbif.
VENDREDI
Déjeuner. Harengs, salade.
Dîner. Potage à l'oseille, foie de veau.

———

Voici maintenant le prix approximatif de ce menu:

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SAMEDI
Déjeuner. 1 kil. de pommes de terre longues rouges, 0.15  
  Lard, oignons, 0.15  
  Salade, 0.15  
Dîner. 750 grammes bœuf, 1.35  
  Légumes, 0.15 1.95
DIMANCHE
Déjeuner. Le reste du bœuf, »»  
  Salade, 0.15  
Dîner. Le potage de la veille, »»  
  Veau, ½ kil., 1.»»  
  Carottes, oignons, lard, etc., 0.40 1.55
LUNDI
Déjeuner. 1 kil. haricots, 0.25  
  Lard, etc., 0.15  
  Pêches, 0.10  
Dîner. Le reste du potage et du veau, vermicelle, 0.10 0.60
MARDI
Déjeuner. 5 œufs, 0.50  
  Lard, 0.10  
  Fromage, 0.10  
Dîner. Beurre et poireaux, 0.20  
  375 grammes gigot, 0.90 1.80
MERCREDI
Déjeuner. Choux, 0.25  
  Lard, etc., 0.25  
  Dessert, 0.15  
Dîner. ½ kil. bœuf, 0.90  
  Légumes, 0.10 1.65
JEUDI
Déjeuner. Pommes de terre jaunes, 1 kil., 0.10  
  Lard, farine, etc., 0.15  
  Salade, 0.15  
Dîner. Le reste du potage, »»  
  375 grammes bœuf à 1.20, 0.90 1.30
VENDREDI
Déjeuner. 6 harengs, 0.45  
  Salade, 0.15  
Dîner. Beurre, oseille et purée, 0.25  
  375 grammes foie de veau, 0.90 1.75
   —— 
  10.60
Pour 7 jours, 10 fr. 60, soit par jour, 1.50  
Goûter de 4 heures, 0.15  
Premier repas du matin, consistant en chocolat, 0.30  
1 kil. de pain, 0.30  
  ——  
Par jour, 2.25  
   
   
Soit par mois, 67.50  
Réserve pour société mutuelle, 15.»»  
Loyer, 15.»»  
Chauffage en moyenne, 5.»»  
Eclairage id. 2.50  
  ——  
Dépenses, 105.00  
Gains, 145.»»  
  ——  
Il reste 40. fr. par

mois, soit 480 fr. par an, pour l'habillement et les menus frais. Il est à remarquer que nous vous présentons un devis d'une nourriture très confortable et de première qualité.

Voici maintenant l'état des dépenses d'une assez forte famille, d'une robuste santé. Le père, menuisier, gagne 4 fr. 50 par jour, soit pour 26 jours de travail 117 fr. par mois. Son vieux père, ancien ouvrier de la maison, employé à de petits ouvrages, ne gagne en moyenne que 2 fr., soit 60 fr. par mois. La femme, aidée de sa mère, gagne en moyenne 1 fr. 25 cent, par jour, soit 37 fr. En tout, par mois, 214 fr.

La famille occupe un petit rez-de-chaussée composé d'une pièce sur le devant servant aux parents de chambre a coucher. Une autre pièce plus grande, dans laquelle couchent les enfants sous la garde de leur grand'mère, et qui sert aussi à la mère pour son travail; le grand-père a un lit portatif dans la cuisine. Ce logement coûte 25 fr. par mois.

MENU DE LA SEMAINE
SAMEDI
Déjeuner. Pois au lard, fromage campagne.
Dîner. Potage gras.
DIMANCHE
Déjeuner. Fricassée de pommes de terre, salade.
Dîner. Potage à l'oseille, lapin rôti aux pommes de terre.
LUNDI
Déjeuner. Fricassée de haricots, salade.
Dîner. Potage gras.
MARDI
Déjeuner. Pommes de terre au lard, salade.
Dîner. Potage poireaux, mouton au riz.
MERCREDI
Déjeuner. Choux au lard, fromage campagne.
Dîner. Potage gras.
JEUDI
Déjeuner. Fricassée de poitrine de veau, pommes de terre, fruits.
Dîner. Soupe au jambon et légumes.
VENDREDI
Déjeuner. Pommes de terre au blanc, salade.
Dîner. Potage à l'oseille, veau rôti aux carottes.
PRIX DE CE MENU
SAMEDI
Déjeuner. Pois, 0.40  
  Lard, etc. 0.20  
  Fromage, 0.15  
Dîner. Bœuf, 1 kil., 1.80  
  Choux et légumes, 0.25 2.80
DIMANCHE
Déjeuner. 2k500 pommes de terre, 0.20  
  Lard, farine, etc., 0.20  
  Salade, 0.30  
Dîner. Lapin, 750 grammes, 1.50  
  Pommes de terre, oignons, lard, 0.30  
  Beurre, oseille et purée pour potage, 0.30 2.80  
LUNDI
Déjeuner. Haricots, 0.50  
  Lard, etc., 0.20  
  Salade, 0.30  
Dîner. Bœuf, 1 kil., 1.80  
  Légumes, 0.25 3.05
MARDI
Déjeuner. Pommes de terre rouges, 2 kil. 500, 0.30  
  Lard, oignons, 0.20  
  Salade, 0.30  
Dîner. Beurre, poireaux, 1.30  
  Mouton, 750 gram. 1.35  
  Riz, lard, farine, etc., 0.40 2.85
MERCREDI
Déjeuner. Choux, 0.30  
  Lard, etc., 0.30  
  Fromage, 0.15  
Dîner. Bœuf, 1 kil., 1.80  
  Légumes, 0.20 2.80
JEUDI
Déjeuner. Poitrine de veau, 750 grammes, 1.20  
  Pommes de terre, lard, oignons, 0.30  
  Pommes, 0.10  
Dîner. Jambon ou lard maigre 0.80  
  Légumes, 0.30 2.70
VENDREDI
Déjeuner. Pommes de terre jaunes, 2 kil. 500, 0.20  
  Beurre, farine, œuf, etc., 0.30  
  Salade, 0.30  
Dîner. Beurre, oseille, purée, 0.30  
  Veau, 750 grammes, 1.50  
  Carottes, lard, oignons, 0.50 3.10
  ——
  20.10
 
Pour 7 jours, 20 fr. 10, soit par jour 2.85  
Goûter des enfants et supplément pour les hommes au potage du matin, 0.30  
3 kil. pain, 0.90  
  ——  
Par jour, 4.05  
 
Soit par mois, 121.50  
Réserve, 15.»»  
Loyer, 25.»»  
Chauffage, en moyenne, 5.00  
Eclairage, id. 2.50  
  ————  
Dépenses, 169.00  
Gains, 214.00  
  ————  
Il reste 45. fr. par

mois, soit 540 fr. par an pour l'habillement et les menus frais.

Nous avons banni, et pour cause, toute dépense inutile. Il reste le devis d'une nourriture abondante, confortable et saine. Toutes les obligations sont remplies. Il reste quelque chose à la réserve qui pourrait servir en cas d'adversité. Et cela malgré la modicité du salaire de ces deux ménages.

L'HABILLEMENT

Nous ne pouvons vous offrir, concernant l'habillement, des données absolument précises, car il est subordonné à différentes considérations: à notre situation sociale et pécuniaire d'abord, à notre profession, à nos relations dans le monde et aux habitudes que nos parents ont cru devoir nous faire contracter. Il est évident qu'une ouvrière ne peut ni ne doit s'habiller comme une personne riche, de même qu'une jeune fille employée chez une modiste ou dans un magasin quelconque est obligée à plus de tenue qu'une personne travaillant en fabrique. Nous devrons donc, en ce qui concerne cet article de notre budget, consulter avant tout notre bourse, c'est le plus sûr moyen de ne pas nous tromper. Faisons d'abord la part des choses indispensables, telles que linge, chaussures, vêtements pour ceux des nôtres qui vont au dehors, pour les enfants allant à l'école. Ne désirons rien de plus pour eux et pour nous qu'une absolue propreté. Gardons-nous bien de faire, pour notre toilette, des dépenses en disproportion avec nos ressources. Il est d'ailleurs facile à une femme intelligente d'être fort bien habillée à peu de frais. Il est indispensable pour cela que la femme sache confectionner ses vêtements et ceux de sa famille, ce talent fait partie essentielle des connaissances que doit acquérir toute personne qui veut être une ménagère sérieuse. Nous réaliserons ainsi d'importantes économies, car le coût de façon d'une robe dépasse souvent le prix d'achat; et puis il est une bonne fée qui prend plaisir à allonger entre nos mains le métrage de l'étoffe, tandis qu'un mauvais génie le rétrécit entre celles de nos couturières.... pas toujours cependant, mais si souvent.... Nous avons vu cet été, au prix de 65 centimes le mètre, un choix d'étoffes de coton, de différents dessins, faciles à assortir, dont avec quelque habileté on eût pu faire une toilette ravissante. En prenant 18 mètres d'étoffe pour le costume, y compris la fausse jupe,

Soit11.70
Doublure,2.»»
Baleines, crin, cerceaux, boutons, etc.,3.»»
 ——
 16.70

soit pour 17 fr. une toilette que vous porterez facilement pendant deux étés, et qui sera des plus distinguées selon là nuance que vous aurez choisie, le bon goût qui aura présidé à sa confection et à l'assortiment de tous les objets composant votre habillement. Lorsqu'elle sera hors d'état de vous servir comme toilette, vous en ferez une robe d'intérieur que vous porterez l'après-midi, après que vous aurez terminé votre ménage, puis un jupon de dessous, puis des doublures; c'est ainsi que vous utiliserez vos étoffes jusqu'à usure complète.

Si vous pouvez avoir pour l'hiver une robe de sortie, choisissez-là de préférence noire ou de nuance très foncée: elle sera ainsi toujours à la mode, surtout si vous avez adopté une façon à la fois élégante et simple, ne datant pas. Il faudra prendre, autant que possible, pour ce costume, une étoffe de bonne qualité, se brossant bien et pouvant être longtemps portée.

Étoffe noire, largeur 1 mètre 20, 8 mètres, à 3 fr.24.»»
3 mètres 50 alpaga, pour fausse jupe, à 1 fr.,3.50
Faux ourlet,1.50
Doublure,2.50
Baleines, crin, cerceaux, boutons, etc.,3.50
50 centimètres velours ou fantaisie, pour col et manches,4.»»
 ———
 39.»»

Soit pour 40 francs un costume solide et sérieux.

En vertu de cet axiome qu'il coûte moins cher d'entretenir que de bâtir, vous raccommoderez soigneusement votre linge et vos vêtements, de façon à ce qu'ils soient toujours propres et à les renouveler le moins souvent possible. En appliquant il votre habillement la sage économie avec laquelle vous réglez les autres dépenses de votre maison, vous arriverez à remplir exactement vos obligations et vous jouirez d'un véritable bien-être.

CONCLUSION

Nous ne savons, chères lectrices, si malgré notre désir de vous être utile, nous avons répondu d'une manière satisfaisante a l'attente des personnes autorisées qui veulent vous doter d'un livre utile et sérieux, pouvant vous servir de guide dans toutes les circonstances de la vie. Nous avons pensé que le meilleur moyen de vous disposer à bien remplir tous vos devoirs était de vous en démontrer les avantages, ainsi que les inconvénients qui pourraient résulter de la négligence dans leur accomplissement. Nous nous sommes inspirée en cela des idées mêmes de Mme Doyen, trop heureuse si, par notre concours, nous pouvons apporter une petite pierre à ce grand édifice, œuvre de cette bienfaitrice de vos familles. Laissez-nous toutefois, en terminant, vous adresser une prière: Peut-être y en aura-t-il parmi vous qui, ayant mis en pratique les sages leçons qu'elles ont reçues et favorisées par les circonstances, parviendront à une meilleure situation de fortune. Ne vous refusez pas alors la satisfaction la plus noble et la meilleure qui puisse exister. Faites le bien, il n'est pas de plaisirs, pas de fêtes qui laisseront dans vos cœurs un sentiment plus réconfortant et plus doux. Faites le bien, imitez en cela le noble exemple que nous a légué Mme Doyen, et rendez à d'autres, s'il se peut, les sages conseils et les encouragements que vous-mêmes avez reçus. Il appartient à ceux qui ont gravi les degrés de l'échelle sociale de tendre la main à ceux qui restent, c'est la meilleure manière de pratiquer la solidarité. Vous verrez autour de vous des gens qui, parvenus à une position meilleure, seront moins heureux que par le passé, parce que leur cœur ne sera pas à la hauteur de leur intelligence et qu'ils auront cherché le bonheur dans les apparences trompeuses d'une vie de luxe, dans de vaines satisfactions d'amour-propre. Peut-être même, par cette dérogation à leurs habitudes premières, auront-ils à jamais compromis le fruit de leurs travaux. Quant à vous, compatissantes et bonnes, vous trouverez, le bonheur dans le noble usage que vous ferez de votre fortune, selon cette parole du grand poète V. Hugo, que la plus belle fête, comme le plus bel autel, c'est l'âme d'un malheureux soulagé qui remercie Dieu.

É. Roch


IMP. DUBOIS-POPLIMONT, RUE DE VESLE, 220, REIMS.