Si Corneille n'a pas connu les douceurs de la fortune, il a éprouvé les émotions enivrantes que donnent le succès et la célébrité. Ses contemporains l'ont apprécié et admiré. Mme. de Sévigné fait le plus grand cas de celui

"Dont la main crayonna
L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna."

Elle écrivait à sa fille: "Croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille; il faut que tout cède à son génie." Et encore: "Vive notre vieil ami Corneille! Pardonnons lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent."

Ces beautés sont multiples, beautés de caractères, beautés de pensées, beautés de style. Elles se relèvent souvent par le contraste des parties avoisinantes, comme la lumière ressort par l'effet des ombres. Corneille est un poëte très inégal. Il tombe fréquemment et de haut. Il ne soigne pas les détails. Le travail qui a pour but de polir, d'égaliser, de se soutenir ne lui était pas naturel. Il ménageait peu ses forces; il les concentrait dans certains endroits au point de s'affaiblir dans d'autres. Quand l'inspiration lui manquait, il ne savait pas y suppléer par l'art ou par l'esprit. Un de ses amis, sensible à ce défaut, disait: "Corneille a un lutin qui vient lui souffler les belles idées et les beaux vers; il ne peut rien faire de bon quand le lutin le délaisse."

Ses caractères les mieux réussis sont les caractères d'hommes, le Cid, Auguste, Polyeucte, Don Sanche, le vieil Horace; il n'a pas connu ni su peindre les femmes.

Il en fait des héroïnes, produits de son imagination plutôt que de la nature. Chimène et Pauline seules ont les qualités de leur sexe. Les autres, Émilie, Cornélie, Cléopâtre, sont viriles, outrées, en dehors de la nature; aussi les appelait-on "d'adorables furies."

.....

Osons dire ce que nous pensons; à nos yeux, Eschyle, Sophocle, et Euripide ne balancent point le seul Corneille; car aucun d'eux n'a connu et exprimé comme lui ce qu'il y a au monde de plus véritablement touchant, une grande âme aux prises avec elle-même, entre une passion généreuse et le devoir. Corneille est le créateur d'un pathétique nouveau, inconnu à l'antiquité et à tous les modernes avant lui; il dédaigne de parler aux passions naturelles et subalternes; il ne cherche pas à exciter la terreur et la pitié, comme le demande Aristote qui se borne à ériger en maximes la pratique des Grecs. Il semble que Corneille ait lu Platon et voulu suivre ses préceptes; il s'adresse à une partie tout autrement élevée de la nature humaine, à la passion la plus noble, la plus voisine de la vertu, l'admiration, et de l'admiration portée à son comble il tire les effets les plus puissants. Shakspere, nous en convenons, est supérieur à Corneille par l'étendue et la richesse du génie dramatique. La nature humaine tout entière semble à sa disposition, et il reproduit les scènes les plus diverses de la vie dans leur beauté et dans leur difformité, dans leur grandeur et dans leur bassesse. Il excelle dans la peinture des passions terribles ou gracieuses. Othello, Lady Macbeth, c'est la jalousie, c'est l'ambition, comme Juliette et Desdémone sont des noms immortels de l'amour jeune et malheureux. Mais, si Corneille a moins d'imagination, il a plus d'âme. Moins varié, il est plus profond. S'il ne met pas sur la scène autant de caractères différents, ceux qu'il y met sont les plus grands qui puissent être offerts à l'humanité. Les spectacles qu'il donne sont moins déchirants, mais à la fois plus délicats et plus sublimes. Qu'est-ce que la mélancolie d'Hamlet, la douleur du roi Lear, et même la dédaigneuse intrépidité de César, devant la magnanimité d'Auguste s'efforçant d'être maître de lui-même comme de l'univers, devant Chimène sacrifiant l'amour à l'honneur, surtout devant cette Pauline ne souffrant pas même dans le fond de son cœur un soupir involontaire pour celui qu'elle ne doit plus aimer?

Corneille se tient toujours dans les régions les plus hautes. Il est tour-à-tour Romain ou chrétien, il est l'interprète des héros, le chantre de la vertu, le poëte des guerriers et des politiques. Et il ne faut pas oublier que Shakspere est à peu près seul dans son temps, tandis qu'après Corneille vient Racine, qui pourrait suffire à la gloire poétique d'une nation.

Victor Cousin.

Horace.

Tragédie en cinq Actes.

Personnages.

ACTE PREMIER.

[La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace.

Sabine, Julie et Camille s'entretiennent des malheurs qui les menacent. La guerre a éclaté entre Rome et Albe. De quelque manière qu'elle se termine, leurs familles en souffriront. Ce qui sera la joie de l'une sera le deuil de l'autre. Camille voit déjà son mariage avec Curiace brisé.

Curiace arrive. Il apporte des nouvelles rassurantes. On est convenu que trois guerriers des deux partis combattront pour tous, et la victoire appartiendra au parti dont les champions seront vainqueurs.

Dans deux heures on saura qui les dieux auront désigné.]

ACTE SECOND.

[Le choix de Rome est connu: les trois frères Horace combattront pour elle.

Curiace en félicite son beau-frère Horace.

Arrive Flavian, porteur d'une importante nouvelle.]

Scène II.Horace, Curiace, Flavian.

Curiace. Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?

Flavian. Je viens pour vous l'apprendre.

Curiace. Eh bien, qui sont les trois?

Flavian. Vos deux frères et vous.

Curiace. Qui?

Flavian. Vous et vos deux frères.
Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères?
Ce choix vous déplaît-il?

Curiace. Non, mais il me surprend:
Je m'estimais trop peu pour un honneur si grand.

F. Dirai-je au dictateur dont l'ordre ici m'envoie,
Que vous le recevez avec si peu de joie?
Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.

C. Dis lui que l'amitié, l'alliance et l'amour
Ne pourront empêcher que les trois Curiaces
Ne servent leur pays contre les trois Horaces.

F. Contre eux! Ah, c'est beaucoup me dire en peu de mots!

C. Porte lui ma réponse et nous laisse en repos.

Scène III.

C. Que désormais le ciel, les enfers et la terre
Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre,
Que les hommes, les dieux, les démons et le sort
Préparent contre nous un général effort:
Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,
Le sort et les démons et les dieux et les hommes;
Ce qu'ils ont de cruel et d'horrible et d'affreux
L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.

H. Le sort, qui de l'honneur nous ouvre la barrière,
Offre à notre constance une illustre matière;
Il épuise sa force à former un malheur,
Pour mieux se mesurer avec notre valeur,
Et, comme il voit en nous des âmes peu communes,
Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.
Combattre un ennemi pour le salut de tous
Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups,
D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire;
Mille déjà l'ont fait, mille pourraient le faire.
Mourir pour le pays est un si digne sort,
Qu'on briguerait en foule une si belle mort.
Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
S'attacher au combat contre un autre soi-même,
Attaquer un parti qui prend pour défenseur
Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur,
Et, rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie
Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie,
Une telle vertu n'appartenait qu'à nous.
L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,
Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée
Pour oser aspirer à tant de renommée.

C. Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr,
L'occasion est belle, il nous la faut chérir;
Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare.
Mais votre fermeté tient un peu du barbare;
Peu, même des grands cœurs, tireraient vanité
D'aller par ce chemin à l'immortalité.
À quelque prix qu'on mette une telle fumée,
L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.
Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir.
Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir;
Notre longue amitié, l'amour ni l'alliance
N'ont pu mettre un instant mon esprit en balance,
Et puisque, par ce choix, Albe montre en effet
Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait,
Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome;
J'ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme.
Je vois que votre honneur demande tout mon sang,
Que tout le mien consiste à vous percer le flanc;
Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère,
Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.
Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,
Mon cœur s'en effarouche et j'en frémis d'horreur;
J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie
Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie,
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler:
J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte;
Et, si Rome demande une vertu plus haute,
Je rends grâces au ciel de n'être pas Romain
Pour conserver encore quelque chose d'humain.

H. Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être,
Et si vous m'égalez, faites le mieux paraître.
La solide vertu dont je fais vanité
N'admet point de faiblesse avec sa fermeté,
Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière,
Que dès le premier pas regarder en arrière.
Notre malheur est grand, il est au plus haut point.
Je l'envisage entier; mais je n'en frémis point.
Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,
J'accepte aveuglément cette gloire avec joie,
Celle de recevoir de tels commandements
Doit étouffer en nous tous autres sentiments.
Qui, près de le servir, considère autre chose
À faire ce qu'il doit lâchement se dispose.
Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.
Rome a choisi mon bras, je n'examine rien.
Avec une allégresse aussi pleine et sincère
Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère;
Et, pour trancher enfin ces discours superflus,
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.

C. Je vous connais encor, et c'est ce qui me tue;
Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue,
Comme notre malheur elle est au plus haut point,
Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.

H. Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte,
Et, puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
En toute liberté goûtez un bien si doux:
Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.
Je vais revoir la vôtre et résoudre son âme
À se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme,
À vous aimer encor si je meurs par vos mains,
Et prendre en son malheur des sentiments romains.

[Camille supplie Curiace de ne pas accepter l'honneur d'un combat fratricide. Le brave Albain croirait manquer au plus sacré des devoirs. Avant d'appartenir à Camille il appartient à son pays, et il fera ce qu'Albe attend de lui.

Tout aussi vaines que les prières de Camille sont celles de Sabine qui arrive avec Horace son époux.

Les deux guerriers ont peine à se défendre contre la vivacité de leur langage et contre leurs larmes, quand le vieil Horace arrive et dit:]

Scène VII.

Qu'est-ce ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes?
Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?
Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs?
Fuyez, et laissez les déplorer leurs malheurs.
Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse,
Elles vous feraient part enfin de leur faiblesse:
Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.

[Sabine et Camille se retirent en pleurant. Horace recommande à son père de les retenir, de les surveiller. Il le promet, et, en prenant congé de son fils et du fiancé de sa fille, il leur dit:]

Pour vous encourager ma voix manque de termes,
Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes;
Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux;
Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.

ACTE TROISIÈME.

[Tous les cœurs sont partagés entre l'espérance et la crainte. Il a été convenu qu'avant d'engager les champions de Rome et d'Albe dans un combat odieux, on consultera encore la volonté des Dieux par un sacrifice. Pourront-ils permettre tant d'atrocité? Le vieil Horace arrive et dit en s'adressant à Sabine et à Camille.]

Scène V.

Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles,
Mes filles; mais en vain je voudrais vous celer
Ce qu'on ne vous saurait longtemps dissimuler;
Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.

 

Le vieil Horace. Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre
Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre,
Et céderais peut-être à de si rudes coups
Si je prenais ici même intérêt que vous.
Non, qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères.
Tous trois me sont encor des personnes bien chères;
Mais enfin l'amitié n'est pas de même rang,
Et n'a point les effets de l'amour ni du sang.
Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente
Sabine comme sœur, Camille comme amante!
Je puis les regarder comme nos ennemis,
Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.
Ils sont, grâces aux dieux, dignes de leur patrie.

 

Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix,
Albe serait réduite à faire un autre choix;
Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces
Sans voir leurs bras souillés du sang des Coriaces,
Et de l'évènement d'un combat plus humain
Dépendrait maintenant l'honneur du nom romain.
La prudence des Dieux autrement en dispose;
Sur leur ordre éternel mon esprit se repose;
Il s'arme en ce besoin de générosité
Et du bonheur public fait sa félicité.
Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines
Et songez toutes deux que vous êtes Romaines.

Scène VI.Le vieil Horace, Sabine, Camille, Julie.

Le vieil H. Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?

Julie. Mais plutôt du combat les funestes effets.
Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits;
Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.

Le vieil H. Ô d'un triste combat effet vraiment funeste!
Rome est sujette d'Albe! et pour l'en garantir
Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!
Non, non, cela n'est point; on vous trompe, Julie,
Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie;
Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

Julie. Mille de nos remparts comme moi l'ont pu voir.
Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères:
Mais quand il s'est vu seul contre trois adversaires,
Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.

Le vieil H. Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé!
Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite!

Julie. Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.

Camille. Ô mes frères!

Le vieil H. Tout beau, ne les pleurez pas tous;
Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux.
Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;
La gloire de leur mort m'a payé de leur perte.
Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,
Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu,
Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince,
Ni d'un État voisin devenir la province.
Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront
Que sa fuite honteuse imprime à notre front;
Pleurez le déshonneur de toute notre race
Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.

Julie. Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?

Le vieil H. Qu'il mourût
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,
Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;
Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris,
Et c'était de sa vie un assez digne prix.
Il est de tout son sang comptable à sa patrie;
Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;
Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,
Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.
J'en romprai bien le cours: et ma juste colère,
Contre un indigne fils usant des droits d'un père,
Saura bien faire voir dans sa punition
L'éclatant désaveu d'une telle action.

Sabine. Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses,
Et ne nous rendez point tout-à-fait malheureuses.

Le vieil Horace. Sabine, votre cœur se console aisément;
Nos malheurs jusqu'ici vous touchent faiblement.
Vous n'avez point encor de part à nos misères;
Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères;
Si nous sommes sujets, c'est de votre pays,
Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis,
Et, voyant le haut point où leur gloire se monte,
Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte.
Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux
Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous.
Vos pleurs en sa faveur sont de faibles défenses.
J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances
Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains
Laveront dans son sang la honte des Romains.

ACTE QUATRIÈME.

[Camille intercède pour son frère. Le vieil Horace lui ordonne de ne plus lui parler d'un infâme. Valère cependant vient lui raconter comment les choses se sont réellement passées, comment ce fils par une fuite feinte s'est rendu maître de la situation, et a assuré le triomphe de Rome. Ce récit change sa fureur en allégresse, et jette Camille dans une profonde douleur.]

Scène III.

Le vieil H. Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs;
Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs.
On pleure injustement des pertes domestiques
Quand on en voit sortir des victoires publiques;
Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous.

[Il va porter la nouvelle à Sabine, qui est le plus à plaindre, et il espère que, pour supporter ce rude coup, elle se rappellera]

Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur.
Cependant étouffez cette lâche tristesse,
Recevez le, s'il vient, avec moins de faiblesse,
Faites-vous voir sa sœur....

[Oui, elle le recevra comme il mérite d'être reçu, elle se mettra à la hauteur de sa brutalité.]...

Il vient: préparons-nous à montrer constamment
Ce que doit une amante à la mort d'un amant.

Scène V.Horace, Camille, Procule portant en sa main les trois épées des Curiaces.

Horace. Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères,
Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,
Qui nous rend maîtres d'Albe, enfin voici le bras
Qui seul fait aujourd'hui le sort des deux États.
Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire,
Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.

Camille. Recevez donc mes pleurs; c'est ce que je lui dois.

Horace. Rome n'en veut point voir après de tels exploits,
Et nos deux frères morts dans le malheur des armes
Sont trop payés de sang pour exiger des larmes;
Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.

Camille. Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu,
Je cesserai pour eux de paraître affligée,
Et j'oublîrai leur mort que vous avez vengée.
Mais qui me vengera de celle d'un amant
Pour me faire oublier sa perte en un moment?

Horace. Que dis-tu, malheureuse?

Camille. Ô mon cher Curiace!

Horace. Ô d'une indigne sœur insupportable audace!
D'un ennemi public, dont je reviens vainqueur,
Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur!
Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire,
Ta bouche la demande, et ton cœur la respire!
Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs,
Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs.
Tes flammes désormais doivent être étouffées;
Bannis les de ton âme et songe à mes trophées,
Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

Camille. Donne moi donc, barbare, un cœur comme le tien,
Et, si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme,
Rends moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme.
Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort.
Je l'adorais vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta sœur, où tu l'avais laissée;
Tu ne revois en moi qu'une amante offensée,
Qui, comme une furie attachée à tes pas,
Te veut incessamment reprocher son trépas.
Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,
Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
Et que, jusques au ciel élevant tes exploits,
Moi-même je le tue une seconde fois!
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie
Que tu tombes au point de me porter envie,
Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté
Cette gloire si chère à ta brutalité!

Horace. Ô ciel! qui vit jamais une pareille rage?
Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage,
Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?
Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
Et préfère du moins au souvenir d'un homme
Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

Camille. Rome, l'unique objet de mon ressentiment!
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant,
Rome, qui t'a vu naître et que ton cœur adore,
Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!
Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés,
Saper ses fondements encor mal assurés,
Et, si ce n'est assez de toute l'Italie,
Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;
Que cent peuples unis des bouts de l'univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers;
Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles!
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!
Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre,
Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause et mourir de plaisir!

Horace (mettant l'épée à la main et poursuivant sa sœur qui s'enfuit) C'est trop! ma passion à la raison fait place.
Va dedans les enfers plaindre ton Curiace!

Camille (blessée derrière le théâtre). Ah! traître!

Horace (revenant sur le théâtre). Ainsi reçoive un châtiment soudain
Quiconque ose pleurer un ennemi romain!

ACTE CINQUIÈME.

[Le vieil Horace déplore l'action trop prompte de son fils et s'humilie sous le jugement des dieux.]

Quand la gloire nous enfle il sait bien comme il faut
Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut!
Nos plaisirs les plus doux ne vont pas sans tristesse.

[Son fils demande d'ailleurs à subir le châtiment mérité. Le crime qu'il a commis ne peut s'expier que par sa mort: il la désire; il est prêt à se la donner. Sur les entrefaites le roi arrive pour exprimer au vieil Horace sa reconnaissance pour le service national que ses fils ont rendu, sa sympathie pour le malheur de sa fille si prématurément et si cruellement mise au tombeau.

Valère demande que le roi punisse le meurtrier de Camille.

Horace ne cherche pas à se défendre. Il accepte la peine qu'il a méritée. Que le roi prononce!

Le vieil Horace prend alors la parole pour défendre son fils. Il prie le roi de tenir compte des circonstances:]

Un premier mouvement ne fut jamais un crime,
Et la louange est due au lieu du châtiment
Quand la vertu produit ce premier mouvement.
Le seul amour de Rome a sa main animée;
Il serait innocent s'il l'avait moins aimée.
Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel
L'aurait déjà puni s'il était criminel.
(S'adressant à Valère.)
Dis, Valère, dis nous, si tu veux qu'il périsse,
Où tu penses choisir un lieu pour son supplice?
Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
Font résonner encor du bruit de ses exploits?
Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces;br> Entre leurs trois tombeaux et dans ce champ d'honneur,
Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?

[Non, Rome ne peut pas consentir à la mort du vainqueur d'Albe. Le roi lui pardonne; un sacrifice sera offert aux dieux, et quant à Camille, dit le roi:]

Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux
Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,
Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle
Achève le destin de son amant et d'elle,
Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts,
Dans un même tombeau voie enfermer leurs corps.

Vers Détachés,
Sentencieux et populaires de Pierre Corneille.

Dans un si grand revers que vous reste-t-il?
Moi.
Moi, dis-je, et c'est assez.
(Médée.)

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.
(Épître à Ariste.)

Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit.
(Épître à Louis XIV.)

L'amour est un tyran qui n'épargne personne.

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées
La valeur n'attend pas le nombre des années.

À vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

Mourant sans déshonneur je mourrai sans regret.

L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

On est toujours tout prêt quand on a du courage.
(Le Cid.)

Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement.

On perd tout, quand on perd un ami si fidèle.

Je vivrai sans reproche ou périrai sans honte.

Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.

La nature en tout temps garde ses premiers droits.

Quand la perte est vengée on n'a plus rien perdu.

Nos plaisirs les plus doux ne vont pas sans tristesse.
(Horace.)

Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre.

L'ambition déplaît quand elle est assouvie.

... Monté sur le faîte il aspire à descendre.

On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crime.

Qui peut tout doit tout craindre.

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!
(Cinna.)

L'on doute d'un cœur qui n'a point combattu.

Mais que sert le mérite où manque la fortune?

Dieu même a craint la mort.

Qui chérit son erreur ne la veut pas connaître.

... Plus l'exemple est grand, plus il est dangereux.
(Polyeucte.)

La justice n'est pas une vertu d'état.

Ces âmes que le ciel ne forma que de boue.

Un cœur né pour servir sait mal comme on commande.

Qui la sait et la souffre a part à l'infamie.

Oh! qu'il est doux de plaindre
Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre.
(Pompée.)

Le ciel par les travaux veut qu'on monte à la gloire,
Pour gagner un triomphe il faut une victoire.
(Rodogune.)

Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage.

La mort n'a rien d'affreux pour une âme bien née.
(Héraclius.)

La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme.
(Don Sanche.)

On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant.

La plus mauvaise excuse est assez pour un père.

Le temps et la raison pourront le rendre sage.
(Nicomède.)

Le temps est un grand maître, il règle bien des choses.

C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime.
(Sertorius.)

Pascal.
Né à Clermont, en Auvergne, en 1623; mort en 1662.

Blaise Pascal fit faire à la prose française sa dernière évolution. Il la fixa définitivement. Il y eut après lui des écrivains de génie, il n'y en eut point qui écrivit mieux que lui, avec plus de goût, de force et de correction.

La nature l'avait doué d'un esprit supérieur: son père eut le mérite d'en préparer le développement d'une façon merveilleuse. Ce développement fut même trop précoce; la santé de Pascal en pâtit. Il passa peu de jours de sa jeunesse et de son âge mûr sans souffrir.

Comme Descartes, Pascal appartient à l'histoire des sciences. Il en avait le génie, et il le manifesta dès son enfance; il entend par hasard le son d'un couteau sur un plat de faïence, et cela devient le point de départ d'un traité sur l'acoustique; il entend une définition de la géométrie, et, sans livres, sans assistance, pousse, par la seule réflexion, jusqu'à la 32e proposition du livre d'Euclide, et il n'avait que douze ans! Ces exploits intellectuels, rapportés par sa sœur Madame Périer, peuvent être exagérés, mais toujours est-il certain que Pascal était mathématicien, géomètre, et géomètre profond à un âge où ordinairement les bons esprits savent à peine ce que c'est que la géométrie.

À l'âge de seize ans, il composa le meilleur traité des coniques qu'il y eût, et, trois ans plus tard, il inventa une fameuse machine d'arithmétique par laquelle on peut faire toutes sortes de calculs sans savoir aucune règle. Puis il fit de belles expériences sur la pesanteur de l'air, et confirma la doctrine de Torricelli.

Il avait à peu près 23 ans. Un accident, qui faillit lui coûter la vie, le décida à renoncer au monde. Il se promenait en carrosse, lorsqu'au pont de Neuilly ses chevaux s'emportèrent et se précipitèrent vers un endroit du pont, où il n'y avait pas de garde-fou.

Il était perdu si, par la rupture des rênes, les chevaux n'avaient pas été détachés de la voiture; ils tombèrent dans la rivière, et Pascal, sans autre mal que la peur, demeura sur le bord. Son âme, vivement impressionnée, crut entendre la voix de Dieu qui l'appelait, et il se retira à Port Royal des Champs près de Paris, où quelques hommes pieux et studieux, et appelés les solitaires de Port Royal, vivaient sous une règle religieuse commune. Il devint le plus illustre d'entre eux.

Quelques propositions déclarées hérétiques de l'évêque d'Ypres, Jansénius, sur la grâce divine faisaient alors grand bruit parmi les théologiens. Antoine Arnaud, celui qu'on appelle le grand Arnaud, fut condamné par la Sorbonne, comme coupable de Jansénisme. Pascal prend la plume pour défendre son ami. Du fond de sa retraite il lance ces lettres d'ardente polémique, connues sous le nom de Lettres Provinciales. Elles sont des chefs-d'œuvre d'éloquence, de dialectique et de style, et le plus terrible réquisitoire contre les Jésuites, mais, œuvres d'actualité et de passion, elles ont beaucoup perdu de leur intérêt.

L'autre livre de Pascal—Les Pensées—ne perdra jamais le sien, tant qu'il y aura une humanité souffrante, affamée de vérité et exposée au doute et à l'erreur. Ce livre ne contient que des fragments d'une apologie du christianisme que Pascal méditait, et que la mort l'empêcha de mener à bonne fin. On les a recueillis avec une sollicitude légitime, et l'on peut dire qu'il s'y rencontre quelques uns des plus beaux passages qui aient été exprimés dans aucune langue humaine.

On a appelé Pascal un génie effrayant. Il l'est en effet par la précocité et la grandeur de ses travaux.... Son esprit chercha de bonne heure la raison de tout. Il dut être embarrassé par bien des problèmes difficiles à résoudre.

Il expliqua ce qui était susceptible d'explication; l'inexplicable l'arrêta sans le faire reculer. Il hésita un moment, le doute entra dans son âme et la déchira. Il s'en guérit par une croyance résolument et volontairement acceptée. Les subtilités et l'esprit l'assaillirent quelquefois, mais ne la lui ôtèrent plus. Le mystère lui semblait un abîme préférable à celui de la négation: il s'y plongea, sûr d'y trouver Dieu, et en sortit, éclatant de foi et de lumière. L'amour de la religion fut le dernier, le suprême amour de sa vie. Il y concentra toutes les forces de son intelligence, toute l'activité de son cœur. Il entrevoyait ce que serait l'humanité sans elle, et nul homme n'a parlé avec plus de vérité de sons caractère, avec plus de science de ses mystères, avec plus d'éloquence de sa sainteté que lui.

Son esprit, qui recula les limites de la science, vit aussi plus loin que nul autre dans le cœur de l'homme. Les études qu'il fit ajoutèrent de nouvelles vérités à notre connaissance de nous-mêmes. Sa puissante imagination mit admirablement en relief tout un côté de la nature humaine, et le livre, dans lequel on a réuni ses pensées sur ce sujet, abonde en observations admirables de clarté, de justesse et de force.

Doué d'une exquise sensibilité, il n'apporta pas dans la philosophie la froideur d'un esprit systématique. Le raisonnement n'y étouffa jamais l'émotion. Il reste homme même sous la cuirasse du stoïcisme, même sous la haire du pénitent. Il ne jugea pas seulement les passions, il les éprouva, ... L'amour du vrai dévorait Pascal: l'ardeur du bien le brûlait. Ce feu intérieur consuma son corps. Il l'attisa sans chercher à le modérer, à le régler. Ce fut une erreur, et une erreur dont la gravité a été fatale puisqu'elle abrégea ses jours.

Pascal qui possédait tout, vivacité et profondeur d'esprit, exquise sensibilité, réflexion et spontanéité, raisonnement et observation, aptitude à saisir l'idée en métaphysicien et l'image en artiste, n'avait pas ce sage tempérament qui maintient l'équilibre en soi, ce sentiment de sollicitude prudemment égoïste qui eût rendu sa vie moins douloureuse, plus longue, et par conséquent plus utile.

***

PENSÉES.

De l'Art de Persuader.

Quoi que ce soit qu'on veuille persuader, il faut avoir égard à la personne à qui on en veut, dont il faut connaître l'esprit et le cœur, quels principes il accorde, quelles choses il aime, et ensuite remarquer dans la chose dont il s'agit quel rapport elle a avec les principes avoués ou avec les objets censés délicieux par les charmes qu'on leur attribue, de sorte que l'art de persuader consiste autant en celui d'agréer qu'en celui de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison!

Rien n'est plus commun que les bonnes choses; il n'est question que de les discerner, et il est bien certain qu'elles sont toutes naturelles et à notre portée et même connues de tout le monde. Mais on ne sait pas les distinguer. Ceci est universel. Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. On s'élève pour y arriver, et on s'en éloigne. Il faut le plus souvent s'abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il aurait pu faire; la nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune.

Connaissance Générale de l'Homme.

La première chose qui s'offre à l'homme quand il se regarde, c'est son corps, c'est-à-dire une certaine portion de matière qui lui est propre. Mais pour comprendre ce qu'elle est, il faut qu'il la compare avec tout ce qui est au-dessus de lui et tout ce qui est au-dessous, afin de reconnaître de justes bornes. Qu'il ne s'arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent, qu'il contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il considère cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit, et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour n'est lui-même qu'un point très-délicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là que l'imagination passe outre. Elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'approche de l'étendue des espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est un des plus grands caractères sensibles de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée. Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce que lui paraîtra ce petit cachot où il se trouve logé, c'est-à-dire ce monde visible, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes, et soi-même, son juste prix. Qu'est-ce que l'homme dans l'infini? Qui peut le comprendre? Mais, pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron, par exemple, lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces et ses conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau.

Je veux lui peindre, non seulement l'univers visible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de l'immensité de la nature dans l'enceinte de cet atome imperceptible.

Qu'il y voie une infinité de mondes, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné, trouvant encore dans les autres la même chose sans fin et sans repos....

Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Il est infiniment éloigné des deux extrêmes, et son être n'est pas moins distant du néant d'où il est tiré que de l'infini où il est englouti.

II.

L'homme est si grand que sa grandeur paraît même en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable; mais aussi c'est être grand que de connaître qu'on est misérable. Ainsi toutes ces misères prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé.

III.

L'homme n'est qu'un roseau le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. Ainsi toute notre dignité consiste dans la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée. Travaillons donc à bien penser; voilà le principe de la morale.

IV.

Je blâme également et ceux qui prennent le parti de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de le divertir, et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.

Les Stoïques disent: Rentrez au dedans de vous-mêmes; c'est là où vous trouverez votre repos: et cela n'est pas vrai. Les autres disent: Sortez dehors, et cherchez le bonheur en vous divertissant: et cela n'est pas vrai. Les maladies viennent; le bonheur n'est ni dans nous, ni hors de nous: il est en Dieu et en nous.

Vanité de l'Homme.

La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un goujat, un marmiton, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs, et les philosophes même en veulent. Ceux qui écrivent contre la gloire veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit, et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu: et moi qui écris ceci, j'ai peut-être cette envie; et peut-être ceux qui le liront l'auront aussi.

Faiblesse de l'Homme—Incertitude de ses Connaissances.

On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, ou peu d'années de possession. Les lois fondamentales changent, le droit a ses époques. Plaisante justice, qu'une rivière ou une montagne borne. Vérité en deça des Pyrénées, erreur au delà.

II.

Les sciences ont deux extrémités qui se touchent: la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent dans cette même ignorance d'où ils sont partis. Mais c'est une ignorance savante qui se connaît. Ceux qui sont sortis de l'ignorance naturelle, et n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent plus mal de tout que les autres. Le peuple et les habiles composent, pour l'ordinaire, le train du monde; les autres le méprisent, et en sont méprisés.

Misère de l'Homme.

Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés pour se rendre heureux de ne point y penser: c'est tout ce qu'ils ont pu inventer pour se consoler de tant de maux. Mais c'est une consolation bien misérable, puisqu'elle va non pas à guérir le mal, mais à le cacher simplement pour un peu de temps, et qu'en le cachant elle fait qu'on ne pense pas à le guérir véritablement.

Ainsi par un étrange renversement de la nature de l'homme, il se trouve que l'ennui, qui est son mal le plus sensible, est en quelque sorte son plus grand bien, parce qu'il peut contribuer plus que toutes choses à lui faire chercher sa véritable guérison; et que le divertissement, qu'il regarde comme son plus grand bien, est en effet son plus grand mal, parce qu'il l'éloigne plus que toutes choses de chercher le remède à ses maux; et l'un et l'autre sont une preuve admirable de la misère et de la corruption de l'homme, et en même temps de sa grandeur, puisque l'homme ne s'ennuie de tout et ne cherche cette multitude d'occupations, que parce qu'il a l'idée du bonheur qu'il a perdu, lequel ne trouvant point en soi, il le cherche inutilement dans les choses extérieures, sans pouvoir jamais se contenter, parce qu'il n'est ni dans nous, ni dans les créatures, mais en Dieu seul.

Pensées Diverses.

I.

On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure maison.

II.

D'où vient qu'un boîteux ne nous irrite pas, et qu'un esprit boîteux nous irrite? C'est à cause qu'un boîteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boîteux dit que c'est nous qui boîtons: sans cela nous en aurions plus de pitié que de colère.

III.

Pourquoi me tuez-vouz? Eh quoi, ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte; mais, puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste.

IV.

Je n'admire point un homme qui possède une vertu dans toute sa perfection, s'il ne possède en même temps dans un pareil degré la vertu opposée, tel qu'était Épaminondas qui avait l'extrême valeur jointe à l'extrême bénignité. On ne montre pas sa grandeur pour être en une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre deux....

V.

La vertu d'un homme ne doit pas se mesurer par ses efforts, mais par ce qu'il fait d'ordinaire.

VI.

Les grands et les petits ont mêmes accidents, mêmes fâcheries, et mêmes passions, mais les uns sont au haut de la roue, et les autres près du centre, et ainsi moins agités par les mêmes mouvements.

VII.

Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil; voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.

VIII.

Voulez-vous qu'on dise du bien de vous? N'en dites point.

IX.

L'homme n'est ni ange, ni bête; et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête.

X.

Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher.

XI.

Les rivières sont des chemins qui marchent et qui portent où l'on veut aller.

XII.

Le dessein de Dieu est plus de perfectionner la volonté que l'esprit. Or la clarté parfaite ne servirait qu'à l'esprit, et nuirait à la volonté. S'il n'y avait point d'obscurité, l'homme ne sentirait pas sa corruption; s'il n'y avait pas de lumière, l'homme n'espérerait point de remède. Ainsi il est non seulement juste mais utile pour nous que Dieu soit caché en partie et découvert en partie, puisqu'il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître Dieu.

XIII.

Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger.

XIV.

L'homme est visiblement fait pour penser, c'est toute sa dignité et tout son mérite. Tout son devoir est de penser comme il faut, et l'ordre de la pensée est de commencer par soi, par son auteur et sa fin.

Cependant à quoi pense-t-on dans le monde? Jamais à cela, mais à se divertir, à devenir riche, à acquérir de la réputation, à se faire roi, sans penser à ce que c'est que d'être roi et d'être homme.

XV.

Le dernier acte est toujours sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais.

Molière.
Né à Paris en 1622, mort en 1673.

Corneille avait renouvelé la scène tragique. La scène comique, à laquelle il avait donné le Menteur, attendait le génie qui continuât et accomplît les réformes indiquées. Ce génie se rencontra dans un homme à jamais célèbre sous le nom de Molière. Molière n'était pas son vrai nom. Il le prit quand il se fit acteur, cette profession dans les préjugés de l'époque n'étant pas considérée comme honorable. Son nom de famille était Jean Baptiste Poquelin. Son père était valet de chambre tapissier du roi. Il aurait bien voulu que son fils lui succédât dans cette charge. Mais celui-ci avait une autre vocation. Son goût et son talent l'appelaient au théâtre. Il y alla, et conquit la première place parmi les auteurs comiques du monde.

La première comédie qui l'éleva incontestablement au dessus de tous ses émules est la comédie des Précieuses Ridicules. Elle fut suivie de toute une série de chefs-d'œuvre en prose et en vers. Les plus remarquables en prose sont: l'Avare, le Bourgeois Gentilhomme, le Malade Imaginaire; en vers, le Misanthrope, Tartufe et les Femmes Savantes.

En passant en revue les mœurs, les modes, les goûts et les travers de son siècle, Molière dut nécessairement blesser beaucoup de vanités. Il eut des ennemis et des envieux, et peut-être eût-il succombé à leurs intrigues sans la protection de Louis XIV. Ce roi fut pour lui un bienfaiteur et un ami. L'estime du public aussi le consola, ainsi que l'amitié des La Fontaine et des Boileau. On voudrait pouvoir y ajouter le bonheur domestique. Mais il ne le connut pas. Il avait épousé une jeune comédienne dont les grâces le séduisirent et qui le rendit parfaitement malheureux.

Quoique bien moins admirable comme acteur que comme auteur, il jouait ordinairement quelque rôle important de ses pièces. Le soir de la quatrième représentation du Malade imaginaire il joua quoique gravement indisposé. Les médecins lui avaient prescrit le repos: il avait craint de priver quelques pauvres pères de famille de leur salaire en ne jouant pas. L'effort qu'il fit lui coûta la vie. Dans la cérémonie de la réception, au dernier acte, il fut pris d'une convulsion, et, transporté chez lui, il mourut le soir même entre les bras de deux sœurs de charité.

La sépulture ecclésiastique lui fut refusée, attendu qu'excommunié en sa qualité de comédien il n'avait pas reçu les sacrements avant sa mort.

L'Académie aussi avait partagé un sot préjugé, et lui avait fermé ses portes. Elle voulut, un siècle après, réparer ce tort et rendre hommage à sa mémoire. Son buste fut placé dans la salle des séances avec cette inscription:

"Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre."

Les œuvres qu'il laissa à la France sont au nombre des monuments les plus beaux de l'esprit et de l'art français. On y trouve, réunis d'une manière extraordinaire, l'observation philosophique, la connaissance du cœur humain, la verve comique et l'art d'écrire.

Personne ne possède plus de bon sens, plus de vérité, plus de gaieté que lui. Il est permis de préférer tel autre des illustres écrivains, ses contemporains, mais beaucoup de juges sont de l'avis de Boileau, à qui Louis XIV demandait un jour quel était le plus bel esprit de son siècle, et qui répondit, "Sire, c'est Molière."