L'art d'écrire était pour Boileau le premier des arts. Il prêche le respect de la pensée. Ce respect impose le choix de l'expression. Aussi prenait-il grande peine de toujours chercher la meilleure; mais il n'est pas regratteur de mots, enfileur de rimes sonores. Non, il écrit dans un but d'utilité; il est sincère, substantiel, et son vers "bien ou mal dit toujours quelque chose."
Dès l'âge de quinze ans un sot livre lui inspirait de la haine. L'esprit d'affectation lui était encore plus odieux que la sottise. Il était ennemi de tout ce qui n'était pas dans le vrai. Le vrai était sa passion, son culte.
"Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable."
Le vrai en littérature est ce qui est conforme à la raison, au bon sens, à certaines conditions de lieu, de temps et de genre, sans lesquelles il n'y a pas d'œuvre d'art. Ceux qui y manquent sont les objets de sa critique impitoyable, de sa fine raillerie. Il se moque d'eux, il se moque "des riens galants, du grand fin, du fin des choses" après lequel couraient les poëtes.
Libre et franc, il donne à chaque chose son nom. Il appelle "chat un chat, et Rolet[37] un fripon;" mais sa liberté est celle d'un honnête homme. Il est scrupuleux observateur des convenances. Les convenances sont une partie du vrai. Le licencieux est à la fois faux et de mauvais goût, deux raisons pour le condamner et le bannir.
S'il a été sévère pour les autres, il l'est tout d'abord pour lui-même. La vanité ne l'aveugle pas. Il se connaissait bien, et estimait que la connaissance de soi est la condition de toute sagesse et de tout succès.
Dans la dixième épître il a tracé de lui le portrait suivant:
"Ce censeur qu'on a peint si noir et si terrible
Fut un esprit doux, simple, ami de l'équité,
Qui, cherchant dans ses vers la seule vérité,
Fit, sans être malin, ses plus grandes malices,
... enfin sa candeur seule a fait tous ses vices.
... Harcelé par les plus vils rimeurs,
Jamais, blessant leurs vers, il n'effleura leurs mœurs,
Libre dans ses discours, mais pourtant toujours sage,
Assez faible de corps, assez doux de visage,
Ni petit, ni trop grand, très peu voluptueux,
Ami de la vertu plutôt que vertueux."
Ce portrait recommande l'original à l'estime de tous les honnêtes gens.
Sa position à la cour lui imposait quelquefois le langage d'un courtisan, mais ordinairement son franc parler ne s'arrêtait pas devant la crainte de déplaire. Il savait très bien dire la vérité aux gens les moins habitués à l'entendre, comme le jour où Louis XIV voulut avoir son avis sur quelques vers qu'il avait eu la fantaisie de faire: "Sire, votre majesté a voulu faire de méchants vers, répondit Boileau, et elle y a parfaitement réussi."
On lui a reproché de n'avoir eu ni faculté d'invention, ni imagination, ni sensibilité.
En effet il n'a point composé de poëme qui le place parmi les grands génies créateurs; il ne produit pas les effets éblouissants d'une riche fantaisie; il ne touche guère. Pourtant à ceux qui lui contestent le don d'invention et l'imagination on peut dire: Lisez les quatre premiers chants du Lutrin, lisez tant de beaux vers où les tours les plus heureux et les plus charmantes images embellissent des sujets qui ne paraissent nullement susceptibles d'être embellis. À ceux qui doutent de son cœur on peut dire: S'il n'a pas eu le pouvoir de produire de fortes émotions, prenez-vous en aux genres qu'il a cultivés, et accordez du moins qu'à défaut de cette sensibilité qui se communique avec puissance, il avait celle qui s'attendrit et s'exalte en présence de ce qui est touchant et digne d'admiration.
Non, il n'a pas manqué de cœur, le poëte qui a dit:
"Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez."
et encore:
"Que votre âme et vos mœurs peintes dans vos ouvrages,
N'offrent jamais de vous que de nobles images."
et encore:
"Le vers se sent toujours des bassesses du cœur."
.....
Épître V.
À Monsieur Guilleragues, Secrétaire du Cabinet.
la connaissance de soi-même.
Esprit né pour la cour, et maître en l'art de plaire,
Guilleragues, qui sais et parler et te taire,
Apprends-moi si je dois ou me taire ou parler.
Faut-il dans la satire encor me signaler,
Et, dans ce champ fécond en plaisantes malices,
Faire encore aux auteurs redouter mes caprices?
Jadis, non sans tumulte on m'y vit éclater,
Quand mon esprit plus jeune, et prompt à s'irriter,
Aspirait moins au nom de discret et de sage,
Que mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage.
Maintenant, que le temps a mûri mes désirs,
Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs,
Bientôt s'en va frapper à son neuvième lustre,[38]
J'aime mieux mon repos qu'un embarras illustre.
Que d'une égale ardeur mille auteurs animés
Aiguisent contre moi leurs traits envenimés;
Que tout, jusqu'à Pinchêne,[39] et m'insulte et m'accable:
Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable;
Je n'arme point contre eux mes ongles émoussés.
Ainsi que mes beaux jours, mes chagrins sont passés.
Je ne sens plus l'aigreur de ma bile première,
Et laisse aux froids rimeurs une libre carrière.
Ainsi donc, philosophe à la raison soumis,
Mes défauts désormais sont mes seuls ennemis;
C'est l'erreur que je fuis; c'est la vertu que j'aime.
Je songe à me connaître, et me cherche en moi-même.
... sur cette mer qu'ici-bas nous courons
Je songe à me pourvoir d'esquif et d'avirons,
À régler mes désirs, à prévenir l'orage,
Et sauver, s'il se peut, ma raison du naufrage,
C'est au repos d'esprit que nous aspirons tous;
Mais ce repos heureux se doit chercher en nous.
Un fou rempli d'erreurs, que le trouble accompagne,
Est malade à la ville ainsi qu'à la campagne,
En vain monte à cheval pour tromper son ennui;
Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui.
L'argent, l'argent, dit-on, sans lui tout est stérile:
La vertu sans l'argent n'est qu'un meuble inutile;
L'argent en honnête homme érige un scélérat;
L'argent seul au palais peut faire un magistrat.
Qu'importé qu'en tous lieux on me traite d'infâme?
Dit ce fourbe sans foi, sans honneur et sans âme;
Dans mon coffre tout plein de rares qualités
J'ai cent mille vertus en louis bien comptés.[40]
Est-il quelque talent que l'argent ne me donne?
C'est ainsi qu'en son cœur ce financier raisonne.
Mais pour moi, que l'éclat ne saurait décevoir,
Qui mets au rang des biens l'esprit et le savoir,
J'estime autant Patru, même dans l'indigence,
Qu'un commis engraissé des malheurs de la France.
Non que je sois du goût de ce sage insensé[41]
Qui, d'un argent commode esclave embarrassé,
Jeta tout dans la mer pour crier: Je suis libre!
De la droite raison je sens mieux l'équilibre;
Mais je tiens qu'ici-bas, sans faire tant d'apprêts,
La vertu se contente et vit à peu de frais.
Épître VI.
À Monsieur de Lamoignon, Avocat Général.
les plaisirs des champs.
Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville,
Et contre eux la campagne est mon unique asile.
Du lieu qui m'y retient veux-tu voir le tableau?
C'est un petit village, ou plutôt un hameau,
Bâti sur le penchant d'un long rang de collines,
D'où l'œil s'égare au loin dans les plaines voisines.
La Seine au pied des monts, que son flot vient laver,
Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever,
Qui, partageant son cours en diverses manières,
D'une rivière seule y forment vingt rivières.
Tous ses bords sont couverts de saules non plantés,
Et de noyers souvent du passant insultés.
Le village au-dessus forme un amphithéâtre.
Ô fortuné séjour! ô champs aimés des cieux!
Que pour jamais foulant vos prés délicieux,
Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde,
Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!
Cependant tout décroît; et moi-même, à qui l'âge
D'aucune ride encor n'a flétri le visage,
Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix
J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois.
C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille
Met à profit les jours que la Parque me file.
Ici, dans un vallon bornant tous mes désirs,
J'achète à peu de frais de solides plaisirs;
Tantôt un livre en main, errant dans les prairies,
J'occupe ma raison d'utiles rêveries;
Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi,
Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui.
Quelquefois aux appas[42] d'un hameçon perfide
J'amorce en badinant le poisson, trop avide;
Ou d'un plomb qui suit l'œil, et part avec l'éclair,
Je vais faire la guerre aux habitants de l'air.
Une table, au retour, propre et non magnifique,
Nous présente un repas agréable et rustique;
Là, sans s'assujettir aux dogmes du Broussain,[43]
Tout ce qu'on boit est bon, tout ce qu'on mange est sain:
La maison le fournit, la fermière l'ordonne,
Et mieux que Bergerat[44] l'appétit l'assaisonne.
Ne demande donc plus par quelle humeur sauvage
Tout l'été, loin de toi, demeurant au village,
J'y passe obstinément les ardeurs du Lion,[45]
Et montre pour Paris si peu de passion.
C'est à toi, Lamoignon, que le rang, la naissance,
Le mérite éclatant et la haute éloquence
Appellent dans Paris aux sublimes emplois,
Qu'il sied bien d'y veiller pour le maintien des lois.
Tu dois là tous tes soins au bien de ta patrie;
Tu ne t'en peux bannir que l'orphelin ne crie;
Que l'oppresseur ne montre un front audacieux,
Et Thémis pour voir clair a besoin de tes yeux.
Mais pour moi, de Paris citoyen inhabile,
Qui ne lui puis fournir qu'un rêveur inutile,
Il me faut du repos, des prés et des forêts.
Laisse-moi donc ici, sous leurs ombrages frais,
Attendre que septembre ait ramené l'automne,
Et que Cérès contente ait fait place à Pomone.[46]
Quand Bacchus comblera de ses nouveaux bienfaits
Le vendangeur ravi de ployer sous le faix,
Aussitôt ton ami, redoutant moins la ville,
T'ira joindre à Paris pour s'enfuir à Bâville.[47]
Là dans le seul loisir, que Thémis t'a laissé,
Tu me verras souvent, à te suivre empressé,
Pour monter à cheval rappelant mon audace,
Apprenti cavalier galoper sur ta trace.
Tantôt sur l'herbe assis, au pied de ces coteaux
Où Polycrène[48] épand ses libérales eaux,
Lamoignon, nous irons, libres d'inquiétude,
Discourir des vertus dont tu fais ton étude;
Chercher quels sont les biens véritables ou faux;
Si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts;
Quel chemin le plus droit à la gloire nous guide,
Ou la vaste science ou la vertu solide.
C'est ainsi que chez toi tu sauras m'attacher.
Heureux si les fâcheux prompts à nous y chercher
N'y viennent point semer l'ennuyeuse tristesse!
Car, dans ce grand concours d'hommes de toute espèce,
Au lieu de quatre amis qu'on attendait le soir,
Quelquefois de fâcheux[49] arrivent trois volées[50]
Qui du parc à l'instant assiègent les allées.
Alors, sauve qui peut; et quatre fois heureux
Qui sait pour s'échapper quelque antre ignoré d'eux!
Art Poétique.
Chant Premier.
Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant ou sublime,
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime!
L'un l'autre vainement ils semblent se haïr,
La rime est une esclave et ne doit qu'obéir.
Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue,
L'esprit à la trouver aisément s'habitue;
Au joug de la raison sans peine elle fléchit,
Et, loin de la gêner, la sert et l'enrichit;
Mais lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle,
Et pour la rattraper le sens court après elle.
Aimez donc la raison: que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
La plupart, emportés d'une fougue insensée,
Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée;
Ils croiraient s'abaisser, dans leurs vers monstrueux,
S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux.
Évitons ces excès; laissons à l'Italie
De tous ces faux brillants l'éclatante folie.
Tout doit tendre au bon sens; mais pour y parvenir
Le chemin est glissant et pénible à tenir;
Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie.
La raison pour marcher n'a souvent qu'une voie.
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire:
Un vers était trop faible, et vous le rendez dur;
J'évite d'être long, et je deviens obscur;
L'un n'est point trop fardé, mais sa muse est trop nue;
L'autre a peur de ramper, il se perd dans la nue.
Voulez-vous du public mériter les amours?
Sans cesse en écrivant variez vos discours.
Un style trop égal, et toujours uniforme,
En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous endorme.
On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer,
Qui toujours sur un ton semblent psalmodier.
Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère!
Son livre, aimé du ciel et chéri des lecteurs,
Est souvent chez Barbin[51] entouré d'acheteurs.
Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse:
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.
Soyez simple avec art,
Sublime sans orgueil, agréable sans fard.
N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire.
Ayez pour la cadence une oreille sévère:
Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots
Suspende l'hémistiche, en marque le repos.
Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée
Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.
Il est un heureux choix de mots harmonieux.
Fuyez des mauvais sons le concours odieux;
Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée
Ne peut plaire à l'esprit, quand l'oreille est blessée.
Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d'un nuage épais toujours embarrassées:
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure
L'expression la suit, ou moins nette ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Surtout qu'en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d'un son mélodieux
Si le terme est impropre, ou le tour vicieux.
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,[52]
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme,[53]
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d'une folle vitesse;
Un style si rapide et qui court en rimant
Marque moins trop d'esprit que peu de jugement.
J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Polissez-le sans cesse et le repolissez;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
Vers Sentencieux et populaires de Boileau.
J'appelle chat un chat, et Rolet un fripon.
...Le seul art en vogue est l'art de bien voler.
(Sat. I.)
Passer tranquillement, sans souci, sans affaire,
La nuit à bien dormir, et le jour à rien faire.
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire,
Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire.
(Sat. II.)
Aimez-vous la muscade? On en a mis partout.
(Sat. III.)
En ce monde il n'est point de parfaite sagesse.
Tous les hommes sont fous; et malgré tous les soins
Ne diffèrent entre eux que du plus ou du moins.
Chacun veut en sagesse ériger sa folie.
Le plus sage est celui qui ne pense point l'être.
Souvent de tous nos maux la raison est le pire.
(Sat. IV.)
Paris est pour le riche un pays de Cocagne.[54]
(Sat. VI.)
Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.
(Sat. VII.)
L'or même à la laideur donne un teint de beauté,
Mais tout devient affreux avec la pauvreté.
(Sat. VIII.)
Ceux qui sont morts sont morts.
(Sat. IX.)
L'honneur est comme une île escarpée et sans bords;
On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
(Sat. X.)
Jamais, quoi qu'il fasse, un mortel ici-bas
Ne peut aux yeux du monde être ce qu'il n'est pas.
...Jamais on n'est grand qu'autant que l'on est juste.
(Sat. XI.)
...Quelques vains lauriers que promette la guerre
On peut être héros sans ravager la terre.
Un Auguste aisément peut faire des Virgiles.
(Ép. I.)
Qui vit content de rien possède toute chose.
Hâtons-nous: le temps fuit, et nous traîne avec soi
Le moment où je parle est déjà loin de moi.
(Ép. III.)
Un fou, rempli d'erreurs que le trouble accompagne,
Est malade à la ville ainsi qu'à la campagne,
En vain monte à cheval pour tromper son ennui;
Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui.
L'argent, l'argent, dit-on, sans lui tout est stérile.
La vertu sans l'argent est un meuble inutile.
La vertu se contente, et vit à peu de frais.
(Ép. V.)
Le mérite en repos s'endort dans la paresse.
(Ép. VI.)
Tout éloge imposteur blesse une âme sincère.
(Ép. IX.)
Rien n'est beau que le vrai; le vrai seul est aimable.
La simplicité plaît sans étude et sans art.
L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté.
L'esprit lasse aisément si le cœur n'est sincère.
(Ép. IX.)
...Le travail aux hommes nécessaire
Fait leur félicité plutôt que leur misère.
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime.
Aimez donc la raison: que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée
Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Sans la langue ... l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Polissez-le sans cesse et le repolissez,
Ajoutez quelquefois et souvent effacez.
L'ignorance toujours est prête à s'admirer.
Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue.
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
(Art Poétique, Ch. I.)
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez.
Souvent trop d'abondance appauvrit la matière.
La montagne en travail enfante une souris.
Le temps qui change tout change aussi nos humeurs.
Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.
Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter;
Jamais de la nature il ne faut s'écarter.
(Ch. III.)
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent.
...Dans l'art dangereux de rimer et d'écrire
Il n'est point de degrés du médiocre au pire.
Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages,
N'offrent jamais de vous que de nobles images.
Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.
(Ch. IV.)
Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots?
...Souvenez-vous bien
Qu'un dîner réchauffé, ne valut jamais rien.
(Le Lutrin, Ch. I.)
Racine.
Né à la Ferté-Milon en 1639; mort en 1699.
Jean Racine naquit l'année même que Corneille faisait paraître Horace et Cinna.
Orphelin de père et de mère dès l'âge de trois ans, il passa sous la tutelle de son aïeul paternel, et à sa mort sous celle de sa veuve. Il commença ses études au collège de Beauvais et les termina à Port Royal des Champs. Ce fut là, dans le commerce des hommes pieux et savants, qu'on appelait les solitaires de Port Royal, Lemaître, Sacy, Lancelot Nicole, qu'il puisa le goût des bonnes lettres et les principes religieux qui ne l'abandonnèrent jamais.
Il lui arriva, dans le cours de ses études, un incident qui prouve son ardeur au travail et sa probité d'écolier. Il lisait le roman grec de Théagène et Chariclée. Lancelot, son professeur, n'approuvant pas ce genre de lecture, lui prit le livre et le jeta au feu. Un second exemplaire eut bientôt le même sort. Il s'en procure un troisième, l'apprend par cœur, et le portant ensuite à son maître lui dit: Vous pouvez encore brûler celui-ci.
Racine débuta, en poésie, par deux odes, la Nymphe de la Seine et la Renommée aux Muses. La première sur le mariage du roi lui valut une belle gratification de Colbert, l'autre fut l'occasion de sa liaison avec Boileau, qui devint dès lors son censeur et son meilleur ami.
Un peu avant cette époque il connut Molière qui lui donna le plan de la tragédie des Frères ennemis, et, quoique pauvre lui-même, une somme de cent louis pour l'aider à travailler librement. Cette tragédie et celle d'Alexandre qu'il produisit ensuite font pressentir un grand talent, mais c'est dans Andromaque que Racine se révéla complètement en 1667.
Le succès immense de cette pièce démentit Corneille, qui avait dit que Racine avait du talent pour la poésie, mais pas pour la tragédie.
Il avait non seulement du talent pour la tragédie, il en avait, et du meilleur, pour la comédie, comme le prouve sa comédie des Plaideurs, où il se montre digne émule de Molière par la plaisanterie et la verve comique.
En dix années il donna successivement les Plaideurs, Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate, Iphigénie et Phèdre. Ce sont des œuvres admirables, dans lesquelles se manifestent à la fois la fécondité et la perfectibilité de son génie, mais elles ne reçurent pas toujours l'accueil qu'elles méritaient. Ses ennemis s'acharnèrent à monter le public contre lui, et Phèdre, qui est une des plus puissantes créations du poëte, échoua contre leur jalousie et leurs cabales.
Racine en eut tant de chagrin qu'il renonça au théâtre à l'âge de trente-huit ans, c'est-à-dire dans la plénitude de ses forces et de son talent. Ce n'est qu'au bout de douze ans que, sur la demande de Mme. de Maintenon, il composa Esther et Athalie. Cette dernière pièce, qui est son chef-d'œuvre, et celui de la scène française, ne fut malheureusement pas comprise. Cela le découragea ou le dégoûta complètement, et il ne donna plus rien au théâtre les dix dernières années de sa vie.
Racine se distingue de son illustre contemporain Corneille par la conception des caractères, par les moyens dramatiques et par le style.
Corneille avait subordonné l'action à un but d'influence morale; sa grande âme conçoit et enfante des héros. Il fait plus beau et plus grand que nature. Racine reste dans les limites de la vie ordinaire. À l'homme tel qu'il pourrait être, il substitue l'homme tel qu'il est réellement. Il est moins sublime, mais plus touchant et plus vrai.
En étudiant le monde il vit plus de victimes de la passion que de vainqueurs. Il accepta ce fait, et donna à son théâtre un but moins noble peut-être que celui de peindre le triomphe de la vertu, mais tout aussi utile et plus émouvant, la peinture de la passion.
Il a surtout réussi à la faire voir dans les caractères de femmes. Il n'y en a pas de plus beaux au théâtre que les siens. Les passions qu'il a peintes sont celles qui sont les plus habituelles au sexe, l'amour, la tendresse maternelle, l'ambition. L'amour passionnée éclate dans Hermione, Roxane, Phèdre; l'amour innocent dans Iphigénie, Junie, Bérénice, Monime; l'amour maternel dans Andromaque, Clytemnestre; l'ambition dans Agrippine, Athalie.
Les pièces où l'on trouve ces types de femmes se succédèrent en marquant un progrès continu. Leur auteur eut une bonne fortune rare dans l'histoire des lettres, celle de n'avoir pas de déclin. Andromaque, Britannicus, Mithridate, Iphigénie, Phèdre sont des étapes régulières d'un génie qui tend à l'excellence, et qui y atteint dans Athalie.
Mais c'est surtout par le style que Racine est admirable. Boileau se vantait de lui avoir enseigné à faire difficilement des vers faciles, et Voltaire disait qu'au bas de chaque page on peut mettre beau, admirable, sublime.
Il est certain qu'on pourrait le placer au bas d'un plus grand nombre de pages de Racine que d'aucun autre poëte.
On a blâmé Racine d'avoir peint sous des noms anciens des courtisans de Louis XIV; c'est là justement son mérite. Tout théâtre représente les mœurs contemporaines. Les héros mythologiques d'Euripide sont avocats et philosophes comme les jeunes Athéniens de son temps. Quand Shakespeare a voulu peindre César, Brutus, Ajax et Thersite, il en a fait des hommes du XVIe siècle. Tous les jeunes gens de Victor Hugo sont des plébéiens révoltés et sombres, fils de René et de Childe Harold. Au fond un artiste ne copie que ce qu'il voit, et ne peut copier autre chose; le lointain et la perspective historique ne lui servent que pour ajouter la poésie à la vérité.
H. Taine.
Quand vous voudrez bien comprendre Racine, ouvrez tout simplement les yeux, et, sans y chercher d'autre mystère, promenez autour de vous vos regards. Bérénice habite la mansarde, hier encore joyeuse, aujourd'hui désolée, d'où Titus est parti, muni de son diplôme, pour aller faire un beau mariage; Hermione est là, derrière cette porte, sur le même palier que vous, méditant comment elle rompra l'union de Pyrrhus avec Andromaque; et quant à Roxane, ce rassemblement, ce tumulte, ces clameurs sous vos fenêtres, c'est elle que l'on arrête pour avoir, au tournant de la rue, frappé le Bajazet qui la trompait avec l'Athalide d'en face. Partout du sang et partout des larmes, puisque la tragédie en demande; la terreur et la pitié, puisque c'est la règle et la condition du genre; mais partout aussi la vie, l'humanité, la réalité....
C'est de la tragédie de Racine que date l'apparition de l'amour dans la littérature moderne, ou, plus exactement encore, dans cette même littérature, c'est de la tragédie de Racine que date l'empire de la femme. Cherchez longtemps et cherchez bien, vous ne trouverez pas un seul poëte avant lui, qui n'ait étrangement subordonné dans son œuvre le rôle social de la femme.... Même dans Shakspere l'individualité de la femme ne commence à poindre qu'autant que les circonstances l'ont obligée, comme Goneril ou comme lady Macbeth, à revêtir un caractère et jouer un rôle d'homme.... C'est dans l'œuvre de Racine que la femme,—Andromaque, Hermione, Agrippine, Bérénice, Roxane, Monime, Phèdre,—apparaît pour la première fois comme une personne maîtresse d'elle-même, dans la pleine indépendance de ses sentiments, et responsable de ses actes.... Toute une large part de notre poésie moderne, presque tout le théâtre, enfin tout le roman procèdent de Racine. C'est un initiateur, un inventeur, et un initiateur dont l'influence n'a pas été contenue dans les bornes de sa propre patrie, mais s'est véritablement exercée sur la littérature moderne tout entière.... Les critiques qui ont fait à Racine l'honneur de s'occuper de lui n'ont point compris ce qu'il y a de puissance et de force tragiques dans la façon dont il a conçu et représenté les passions de l'amour.... Le XVIIIe siècle ne l'a pas soupçonné.... même de nos jours les esprits les plus libres, les plus indépendants, les plus hardis ne l'ont pas vu.... Bien loin d'avoir été le peintre des mœurs de cour et cet imitateur des convenances mondaines qu'on prétend, Racine a enfoncé si avant dans la peinture de ce que les passions de l'amour ont de plus tragique et de plus sanglant qu'il en a non seulement effarouché, mais littéralement révolté la délicatesse aristocratique de son siècle.... Ce siècle poli ne pardonna pas à Racine la vérité, la franchise, l'audace de ses peintures.... Shakespare, dans un autre siècle, dans d'autres conditions, a pu faire autrement, et faisant autrement atteindre à d'autres effets; mais, dans quelqu'une que ce soit de ses tragédies romaines, Coriolan ou Jules César, il n'a fait plus vrai que Britannicus, ni dans son Othello plus naturel que Bajazet.... Racine a merveilleusement connu les exigences propres de l'art dramatique, et ce ne sont pas Andromaque ou Phèdre qui sont, comme on l'a dit, des tragédies de cabinet, mais, au contraire, les objections que l'on fait valoir contre elles, qui sont, si je puis dire, des objections de cabinet.
F. Brunetière.
Des situations communes pour point de départ, d'autres situations et des dénouements prévus, amenés par le développement naturel des passions et des caractères, sans aucune intrusion du hasard, voilà tout le théâtre de Racine. Cela semble peu, mais ce peu, je me demande s'il s'est rencontré une autre fois. Joignez le style si exact, si souple, si hardi, si élégant, si lié, avec je ne sais quelle grâce incommunicable.... On peut se lasser de tout, même du pittoresque, qui change avec le temps, mais le fond du théâtre de Racine est éternel....
J. Lemaître.
Tragédie tirée de l'Écriture Sainte (1669).
Personnages.
ACTE PREMIER.
(Le théâtre représente l'appartement d'Esther.)
Scène I.
[Esther raconte à son amie Élise comment elle est devenue reine de Perse.
Après que le roi Assuérus eut répudié l'altière Vasthi, on chercha, dans ses nombreux États, une femme qui la remplaçât; le sceptre devait être le prix de la beauté.]
On m'élevait alors, solitaire et cachée,
Sous les yeux vigilants du sage Mardochée:
Tu sais combien je dois à ses heureux secours.
La mort m'avait ravi les auteurs de mes jours,
Mais lui, voyant en moi la fille de son frère,
Me tint lieu, chère Élise, et de père et de mère.
Du triste état des Juifs jour et nuit agité,
Il me tira du sein de mon obscurité;
Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance,
Il me fit d'un empire accepter l'espérance.
À ses desseins secrets, tremblante, j'obéis:
Je vins; mais je cachai ma race et mon pays.
Qui pourrait cependant t'exprimer les cabales
Que formait en ces lieux ce peuple de rivales,
Qui toutes, disputant un si grand intérêt,
Des yeux d'Assuérus attendaient leur arrêt?
Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages:
L'une d'un sang fameux vantait les avantages;
L'autre, pour se parer de superbes atours,
Des plus adroites mains empruntait le secours;
Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice,
De mes larmes au ciel j'offrais le sacrifice.
Enfin, on m'annonça l'ordre d'Assuérus.
Devant ce fier monarque, Élise, je parus.
Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes;
Il fait que tout prospère aux âmes innocentes,
Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé.
De mes faibles attraits le roi parut frappé:
Il m'observa longtemps dans un sombre silence;
Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance,
Dans ce temps-là, sans doute agissait sur son cœur.
Enfin, avec des yeux où régnait la douceur:
Soyez reine, dit-il; et, dès ce moment même,
De sa main sur mon front posa son diadème.
Pour mieux faire éclater sa joie et son amour,
Il combla de présents tous les grands de sa cour;
Et même ses bienfaits, dans toutes ses provinces,
Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes.
Hélas! durant ces jours de joie et de festins,
Quelle était en secret ma honte et mes chagrins!
Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise,
La moitié de la terre à son sceptre est soumise,
Et de Jérusalem l'herbe cache les murs!
Sion, repaire affreux de reptiles impurs,
Voit de son temple saint les pierres dispersées,
Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées!
[Le roi ne sait pas encore qu'elle est fille d'Israël, Mardochée]
Sur ce secret encor tient ma langue enchaînée.'
Son amitié pour moi le rend ingénieux,
Absent je le consulte, et ses réponses sages
Pour venir jusqu'à moi trouvent mille passages:
Un père a moins de soin du salut de son fils.
Déjà même, déjà, par ses secrets avis,
J'ai découvert au roi les sanglantes pratiques
Que formaient contre lui deux ingrats domestiques.
Cependant mon amour pour notre nation
A rempli ce palais de filles de Sion,
Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,
Sous un ciel étranger comme moi transplantées.
Dans un lieu séparé de profanes témoins,
Je mets à les former mon étude et mes soins;
Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,
Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même,
Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier,
Et goûter le plaisir de me faire oublier.
Mais à tous les Persans je cache leurs familles.
Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles,
Compagnes autrefois de ma captivité,
De l'antique Jacob jeune postérité.
Scène II.
Une Israélite, chantant derrière le théâtre. Ma sœur, quelle voix nous appelle?
Une autre. J'en reconnais les agréables sons:
C'est la reine.
Toutes deux. Courons, mes sœurs, obéissons.
La reine nous appelle:
Allons, rangeons nous auprès d'elle.
Esther. Mes filles, chantez-nous quelqu'un de ces
cantiques,
Où vos voix si souvent se mêlant à mes pleurs
De la triste Sion célèbrent les malheurs.
Une Israélite chante seule. Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta gloire?
Tout l'univers admirait ta splendeur:
Tu n'es plus que poussière; et de cette grandeur
Il ne nous reste plus que la triste mémoire.
Sion, jusques au ciel élevée autrefois,
Jusqu'aux enfers maintenant abaissée,
Puissé-je demeurer sans voix,
Si dans mes chants ta douleur retracée
Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée!
Tout le chœur. Ô rives du Jourdain! ô champs aimés des cieux!
Sacrés monts, fertiles vallées,
Par cent miracles signalées!
Du doux pays de nos aïeux
Serons-nous toujours exilées?
Une Israélite seule. Quand verrai-je, ô Sion, relever tes remparts,
Et de tes tours les magnifiques faîtes?
Quand verrai-je de toutes parts
Tes peuples en chantant accourir à tes fêtes?
Tout le chœur. Ô rives du Jourdain! ô champs aimés des cieux!
Sacrés monts, fertiles vallées,
Par cent miracles signalées!
Du doux pays de nos aïeux
Serons-nous toujours exilées?
Scène III.
Esther. Quel profane en ce lieu s'ose avancer vers nous?
Que vois-je? Mardochée! Ô mon père, est-ce vous?
Un ange du Seigneur, sous son aile sacrée,
A donc conduit vos pas, et caché votre entrée?
Mais d'où vient cet air sombre, et ce cilice affreux,
Et cette cendre enfin qui couvre vos cheveux?
Que nous annoncez-vous?
Mardochée.Ô reine infortunée!
Ô d'un peuple innocent barbare destinée!
Lisez, lisez l'arrêt détestable, cruel...
Nous sommes tous perdus! et c'est fait d'Israël!
Esther. Juste ciel! tout mon sang dans mes veines se glace.
Mardochée. On doit de tous les Juifs exterminer la race.
Au sanguinaire Aman nous sommes tous livrés;
Les glaives, les couteaux sont déjà préparés;
Toute la nation à la fois est proscrite.
Aman, l'impie Aman, race d'Amalécite,
A, pour ce coup funeste, armé tout son crédit;
Et le roi, trop crédule, a signé cet édit.
Prévenu contre nous par cette bouche impure,
Il nous croit en horreur à toute la nature.
Ses ordres sont donnés; et, dans tous ses États,
Le jour fatal est pris pour tant d'assassinats.
Cieux, éclairerez-vous cet horrible carnage?
Le fer ne connaîtra ni le sexe ni l'âge;
Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours,
Et ce jour effroyable arrive dans dix jours.
Esther. Ô Dieu, qui vois former des desseins si funestes,
As-tu donc de Jacob abandonné les restes?
Une des plus jeunes Israélites. Ciel, qui nous défendra, si tu ne nous défends?
Mardochée. Laissez les pleurs, Esther, à ces jeunes enfants.
En vous est tout l'espoir de vos malheureux frères;
Il faut les secourir; mais les heures sont chères.
Le temps vole, et bientôt amènera le jour
Où le nom des Hébreux doit périr sans retour.
Toute pleine du feu de tant de saints prophètes,
Allez, osez au roi déclarer qui vous êtes.
Esther. Hélas! ignorez-vous quelles sévères lois
Aux timides mortels cachent ici les rois?
Au fond de leur palais leur majesté terrible
Affecte à leurs sujets de se rendre invisible;
Et la mort est le prix de tout audacieux
Qui, sans être appelé, se présente à leurs yeux,
Si le roi, dans l'instant, pour sauver le coupable,
Ne lui donne à baiser son sceptre redoutable.
Rien ne met à l'abri de cet ordre fatal,
Ni le rang, ni le sexe, et le crime est égal.
Moi-même, sur son trône, à ses côtés assise,
Je suis à cette loi, comme une autre, soumise:
Et, sans le prévenir, il faut, pour lui parler,
Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.
Mardochée. Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie,
Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!
Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!
Que dis-je? Votre vie, Esther, est-elle à vous?
N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue?
N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue?
Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas,
Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?
Songez-y bien: ce dieu ne vous a pas choisie
Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie,
Ni pour charmer les yeux des profanes humains:
Pour un plus noble usage il réserve ses saints.
S'immoler pour son nom et pour son héritage,
D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage:
Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours!
Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours?
Que peuvent contre lui tous les rois de la terre?
En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre:
Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer:
Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.
Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble;
Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;
Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.
S'il a permis d'Aman l'audace criminelle,
Sans doute qu'il voulait éprouver votre zèle.
C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher,
Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher;
Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.
Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers
Par la plus faible main qui soit dans l'univers;
Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce,
Vous périrez peut-être et toute votre race.
Esther. Allez: que tous les Juifs dans Suse répandus,
À prier avec vous jour et nuit assidus,
Me prêtent de leurs vœux le secours salutaire,
Et pendant ces trois jours gardent un jeûne austère.
Déjà la sombre nuit a commencé son tour:
Demain quand le soleil rallumera le jour,
Contente de périr, s'il faut que je périsse,
J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.
Qu'on s'éloigne un moment.
(Le chœur se retire vers le fond du théâtre.)
[Dans la quatrième scène Esther adresse à Dieu une belle prière. Elle implore sa miséricorde et sa protection, et lui demande d'accompagner ses pas devant le roi dont elle va affronter la présence:]
... accompagne mes pas
Devant ce fier lion qui ne te connaît pas;
Commande en me voyant que son courroux s'apaise,
Et prête à mes discours un charme qui lui plaise:
Les orages, les vents, les cieux te sont soumis:
Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.
[La cinquième et dernière scène est remplie par le chœur qui chante ses plaintes et sa confiance en Dieu.]
Une Israélite seule. Pleurons et gémissons, mes fidèles compagnes;
À nos sanglots donnons un libre cours;
Levons les yeux vers les saintes montagnes
D'où l'innocence attend tout son secours.
Ô mortelles alarmes!
Tout Israël périt. Pleurez, mes tristes yeux:
Il ne fut jamais sous les cieux
Un si juste sujet de larmes.
Quel carnage de toutes parts!
On égorge à la fois les enfants, les vieillards,
Et la sœur et le frère,
Et la fille et la mère,
Le fils dans les bras de son père!
Que de corps entassés! Que de membres épars,
Privés de sépulture!
Grand Dieu! tes saints sont la pâture
Des tigres et des léopards.
Une des plus jeunes Israélites. Hélas! si jeune encore,
Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?
Ma vie à peine a commencé d'éclore:
Je tomberai comme une fleur
Qui n'a vu qu'une aurore.
Hélas! si jeune encore,
Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?
Une autre. Des offenses d'autrui malheureuses victimes,
Que nous servent, hélas! ces regrets superflus?
Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus,
Et nous portons la peine de leurs crimes.
Tout le chœur. Le dieu que nous servons est le dieu des combats:
Non, non, il ne souffrira pas
Qu'on égorge ainsi l'innocence.
Une Israélite, seule. Hé quoi! dirait l'impiété,
Où donc est-il ce dieu si redouté
Dont Israël nous vantait la puissance?
Une autre. Ce dieu jaloux, ce dieu victorieux,
Frémissez, peuples de la terre,
Ce dieu jaloux, ce dieu victorieux
Est le seul qui commande aux cieux:
Ni les éclairs ni le tonnerre
N'obéissent point à vos dieux.
Une autre. Il renverse l'audacieux.
Une autre. Il prend l'humble sous sa défense.
Tout le chœur. Le dieu que nous servons est le dieu des combats:
Non, non, il ne souffrira pas
Qu'on égorge ainsi l'innocence.
Deux Israélites. Ô Dieu, que la gloire couronne,
Dieu, que la lumière environne,
Qui voles sur l'aile des vents,
Et dont le trône est porté par les anges!
Deux autres des plus jeunes. Dieu qui veux bien que de simples enfants
Avec eux chantent tes louanges!
Tout le chœur. Tu vois nos pressants dangers:
Donne à ton nom la victoire;
Ne souffre point que ta gloire
Passe à des dieux étrangers.
Une Israélite, seule. Arme-toi, viens nous défendre.
Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;
Que les méchants apprennent aujourd'hui
A craindre ta colère:
Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère
Que le vent chasse devant lui.
Tout le chœur. Tu vois nos pressants dangers:
Donne à ton nom la victoire;
Ne souffre point que ta gloire
Passe à des dieux étrangers.
(Le théâtre représente la chambre où est le trône d'Assuérus.)
[Hydaspe, officier du palais d'Assuérus, informe Aman que le roi a été réveillé la nuit passée par quelque songe effrayant, et, ne pouvant plus se rendormir, s'est fait apporter et lire]
Ces annales célèbres
Où les faits de son règne, avec soin amassés,
Par de fidèles mains chaque jour sont tracés;
On y conserve écrits le service et l'offense,
Monuments éternels d'amour et de vengeance.
[Mais Hydaspe s'aperçoit qu'Aman aussi est agité, troublé. Pourquoi?]
L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?
Aman. Peux-tu le demander dans la place où je suis?
Haï, craint, envié, souvent plus misérable
Que tous les malheureux que mon pouvoir accable!
Hydaspe. Hé! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?
Vous voyez l'univers prosterné devant vous.
Aman. L'univers! Tous les jours un homme ... un vil esclave
D'un front audacieux me dédaigne et me brave.
Hydaspe. Quel est cet ennemi de l'État et du roi?
Aman. Le nom de Mardochée, est-il connu de toi?
Hydaspe. Qui? ce chef d'une race abominable, impie?
Aman. Oui, lui-même.
Hydaspe.Hé, seigneur! d'une si belle vie,
Un si faible ennemi peut-il troubler la paix?
Aman. L'insolent devant moi ne se courba jamais.
En vain de la faveur du plus grand des monarques
Tout révère à genoux les glorieuses marques;
Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés
N'osent lever leurs fronts à la terre attachés,
Lui, fièrement assis, et la tête immobile,
Traite tous ces honneurs d'impiété servile,
Présente à mes regards un front séditieux,
Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux!
Du palais cependant il assiège la porte:
À quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte,
Son visage odieux m'afflige et me poursuit;
Et mon esprit troublé le voit encor la nuit.
Ce matin j'ai voulu devancer la lumière:
Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière,
Revêtu de lambeaux, tout pâle; mais son œil
Conservait sous la cendre encor le même orgueil.
D'où lui vient, cher ami, cette impudente audace?
Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe,
Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui?
Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
Hydaspe. Seigneur, vous le savez, son avis salutaire
Découvrit de Tharès le complot sanguinaire.
Le roi promit alors de le récompenser.
Le roi, depuis ce temps, paraît n'y plus penser.
[La vue de ce Juif insolent, dit Aman, lui gâte tout son bonheur: il voudrait ne plus le voir.]
Hydaspe. Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours:
La nation entière est promise aux vautours.
Aman. Ah! que ce temps est long à mon impatience!
C'est lui, je te veux bien confier ma vengeance,
C'est lui qui, devant moi refusant de ployer,
Les a livrés au bras qui les va foudroyer.
C'était trop peu pour moi d'une telle victime:
La vengeance trop faible attire un second crime.
Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter,
Dans sa juste fureur ne peut trop éclater.
Il faut des châtiments dont l'univers frémisse;
Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice;
Que les peuples entiers dans le sang soient noyés.
Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés:
"Il fut des Juifs, il fut une insolente race;
Répandus sur la terre, ils en couvraient la face;
Un seul osa d'Aman attirer le courroux,
Aussitôt de la terre ils disparurent tous."
Hydaspe. Ce n'est donc pas, seigneur, le sang amalécite
Dont la voix à les perdre en secret vous excite?
Aman. Je sais que, descendu de ce sang malheureux,
Une éternelle haine a dû m'armer contre eux;
Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage;
Que, jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage;
Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé;
Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé,
Mon âme à ma grandeur tout entière attachée,
Des intérêts du sang est faiblement touchée.
Mardochée est coupable; et que faut-il de plus?
Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus,
J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie,
J'intéressai sa gloire: il trembla pour sa vie.
Je les peignis puissants, riches, séditieux;
Leur Dieu même ennemi de tous les autres dieux.
[Enfin la race est condamnée à périr dans dix jours; le trépas différé de ce traître fait souffrir son cœur:]
"Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.
Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie?"
[Le roi venant Aman se retire. Assuérus reste seul avec Asaph, un de ses officiers de service. On vient de lui lire l'histoire d'un complot tramé contre sa vie et déjoué par la vigilance d'un sujet zélé. Ce sauveur,]
"Par qui la Perse avec moi fut sauvée,
Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?"
Asaph. On lui promit beaucoup: c'est tout ce que j'ai su.
[Le roi est confondu, indigné d'un pareil oubli: il veut le réparer.]
"Ah! que plutôt l'injure échappe à ma vengeance,
Qu'un si rare bienfait à ma reconnaissance!
Et qui voudrait jamais s'exposer pour son roi?
Ce mortel qui montra tant de zèle pour moi
Vit-il encore?"
[Il vit, dit Asaph.]
Assuérus. Quel pays reculé le cache à mes bienfaits?
Asaph. Assis le plus souvent aux portes du palais,
Sans se plaindre de vous ni de sa destinée,
Il y traîne, seigneur, sa vie infortunée.
Assuérus. Et je dois d'autant moins oublier la vertu,
Qu'elle-même s'oublie. Il se nomme, dis-tu?
Asaph. Mardochée est le nom que je viens de vous lire.
Assuérus. Et son pays?
Asaph.Seigneur, puisqu'il faut vous le dire,
C'est un de ces captifs à périr destinés,
Des rives du Jourdain sur l'Euphrate amenés.
Assuérus. Il est donc Juif? Ô ciel, sur le point que la vie
Par mes propres sujets m'allait être ravie,
Un Juif rend par ses soins leurs efforts impuissants!
Un Juif m'a préservé du glaive des Persans!
Mais, puisqu'il m'a sauvé, quel qu'il soit, il n'importe.
[Il demande qu'on fasse venir un grand de sa cour. Aman arrive.]
Scène V.
Assuérus. Approche, heureux appui du trône de ton maître,
Âme de mes conseils, et qui seul tant de fois
Du sceptre dans ma main as soulagé le poids,
Un reproche secret embarrasse mon âme.
Je sais combien est pur le zèle qui t'enflamme:
Le mensonge jamais n'entra dans tes discours,
Et mon intérêt seul est le but où tu cours.
Dis-moi donc: que doit faire un prince magnanime
Qui veut combler d'honneurs un sujet qu'il estime?
Par quel gage éclatant, et digne d'un grand roi,
Puis-je récompenser le mérite et la foi?
Ne donne point de borne à ma reconnaissance:
Mesure tes conseils sur ma vaste puissance.
Aman (tout bas.) C'est pour toi-même, Aman, que tu vas prononcer;
Et quel autre que toi peut-on récompenser?
Assuérus. Que penses-tu?
Aman.Seigneur, je cherche, j'envisage
Des monarques persans la conduite et l'usage:
Mais à mes yeux en vain je les rappelle tous;
Pour vous régler sur eux, que sont-ils près de vous?
Votre règne aux neveux doit servir de modèle.
Vous voulez d'un sujet reconnaître le zèle;
L'honneur seul peut flatter un esprit généreux:
Je voudrais donc, seigneur, que ce mortel heureux
De la pourpre aujourd'hui paré comme vous-même,
Et portant sur le front le sacré diadème,
Sur un de vos coursiers pompeusement orné,
Aux yeux de vos sujets dans Suse fût mené;
Que, pour comble de gloire et de magnificence,
Un seigneur éminent en richesse, en puissance,
Enfin de votre empire après vous le premier,
Par la bride guidât son superbe coursier;
Et lui-même marchant en habits magnifiques
Criât à haute voix dans les places publiques:
"Mortels, prosternez-vous: c'est ainsi que le roi
Honore le mérite, et couronne la foi."
Assuérus. Je vois que la sagesse elle-même t'inspire.
Avec mes volontés ton sentiment conspire.
Va, ne perds point de temps: ce que tu m'as dicté,
Je veux de point en point qu'il soit exécuté.
La vertu dans l'oubli ne sera plus cachée.
Aux portes du palais prends le Juif Mardochée;
C'est lui que je prétends honorer aujourd'hui.
Ordonne son triomphe, et marche devant lui;
Que Suse par ta voix de son nom retentisse,
Et fais à son aspect que tout genou fléchisse.
Sortez tous.
Aman. Dieux!
[Quand Assuérus est seul, Esther entre, s'appuyant sur Élise.]
Assuérus. Sans mon ordre on porte ici ses pas!
Quel mortel insolent vient chercher le trépas?
Gardes.... C'est vous, Esther? Quoi! sans être attendue?
Esther. Mes filles, soutenez votre reine éperdue:
Je me meurs,
(Elle tombe évanouie.)
Assuérus. Dieux puissants! quelle étrange pâleur
De son teint tout-à-coup efface la couleur!
Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?
Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?
Vivez: le sceptre d'or, que vous tend cette main,
Pour vous de ma clémence est un gage certain.
[Esther revenant à elle, le roi la calme et la rassure. Il lui demande ensuite ce qu'il peut faire pour elle.]
Osez donc me répondre, et ne me cachez pas
Quel sujet important conduit ici vos pas.
Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent?
Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au ciel s'adressent.
Parlez: de vos désirs le succès est certain,
Si ce succès dépend d'une mortelle main.
Esther. Ô bonté qui m'assure autant qu'elle m'honore!
Un intérêt pressant veut que je vous implore:
J'attends ou mon malheur ou ma félicité,
Et tout dépend, seigneur, de votre volonté.
Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,
Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines.
Assuérus. Ah! que vous enflammez mon désir curieux!
Esther. Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux,
Si jamais à mes vœux vous fûtes favorable,
Permettez, avant tout, qu'Esther puisse à sa table
Recevoir aujourd'hui son souverain seigneur,
Et qu'Aman soit admis à cet excès d'honneur.
J'oserai devant lui rompre ce grand silence,
Et j'ai pour m'expliquer besoin de sa présence.
Assuérus. Dans quelle inquiétude, Esther, vous me jetez!
Toutefois qu'il soit fait comme vous souhaitez.
(À ceux de sa suite.)
Vous, que l'on cherche Aman; et qu'on lui fasse entendre
Qu'invité chez la reine il ait soin de s'y rendre.
[Assuérus alors invite Esther à venir entendre les sages de la Chaldée lui expliquer un songe qui le préoccupe et auquel elle n'est pas étrangère. Le chœur, seul en scène, exhale ses craintes et ses espérances.]
Élise. Que vous semble, mes sœurs, de l'état où nous sommes?
D'Esther, d'Aman, qui le doit emporter?
Est-ce Dieu, sont-ce les hommes,
Dont les œuvres vont éclater?
Vous avez vu quelle ardente colère
Allumait de ce roi le visage sévère.
[Mais ce courroux s'est évanoui.]
Une des Israélites chante. Un moment a changé ce courage inflexible:
Le lion rugissant est un agneau paisible.
Dieu, notre Dieu, sans doute a versé dans son cœur
Cet esprit de douceur.
Le chœur chante. Dieu, notre Dieu, sans doute a versé dans son cœur
Cet esprit de douceur.
La même Israélite chante. Tel qu'un ruisseau docile
Obéit à la main qui détourne son cours,
Et, laissant de ses eaux partager le secours,
Va rendre tout un champ fertile,
Dieu, de nos volontés arbitre souverain,
Le cœur des rois est ainsi dans ta main.
Élise. Ah! que je crains, mes sœurs, les funestes nuages
Qui de ce prince obscurcissent les yeux!
Comme il est aveuglé du culte de ses dieux!
Une Israélite chante. Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre:
Des larmes de tes saints quand seras-tu touché?
Quand sera le voile arraché
Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre?
Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre:
Jusqu'à quand seras-tu caché?
Une Israélite. Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis,
Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
Dans les craintes, dans les ennuis,
En ses bontés mon âme se confie.
Veut-il par mon trépas que je le glorifie?
Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis,
Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
Élise. Je n'admirai jamais la gloire de l'impie.
Une autre Israélite. Au bonheur du méchant qu'une autre porte envie.
Élise. Tous ses jours paraissent charmants;
L'or éclate en ses vêtements;
Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse;
Jamais l'air n'est troublé de ses gémissements;
Il s'endort, il s'éveille au son des instruments;
Son cœur nage dans la mollesse.
Le chœur. Heureux, dit-on, le peuple florissant
Sur qui ces biens coulent en abondance!
Plus heureux le peuple innocent
Qui dans le Dieu du ciel a mis sa confiance!
Une Israélite, seule. Pour contenter ses frivoles désirs
L'homme insensé vainement se consume:
Il trouve l'amertume
Au milieu des plaisirs.
Une autre, seule. Le bonheur de l'impie est toujours agité;
Il erre à la merci de sa propre inconstance.
Ne cherchons la félicité
Que dans la paix de l'innocence.
La même, avec une autre. Ô douce paix!
Ô lumière éternelle!
Beauté toujours nouvelle!
Heureux le cœur épris de tes attraits!
Ô douce paix!
Ô lumière éternelle!
Heureux le cœur qui ne te perd jamais!
Nulle paix pour l'impie: il la cherche, elle fuit;
Et le calme en son cœur ne trouve point de place:
Le glaive au dehors le poursuit;
Le remords au dedans le glace.
Une autre. La gloire des méchants en un moment s'éteint;
L'affreux tombeau pour jamais les dévore.
Il n'en est pas ainsi de celui qui te craint;
Il renaîtra, mon Dieu, plus brillant que l'aurore.
Le chœur. Ô douce paix!
Heureux le cœur qui ne te perd jamais!
ACTE TROISIÈME.
(Le théâtre représente les jardins d'Esther, et un des côtes du salon où se fait le festin.)
[Aman vient, accompagné de son épouse Zarès. La tristesse et la colère sont peintes sur son front. Zarès lui conseille de l'éclaircir et de penser à l'honneur que lui fait la reine. Il l'a cent fois dit lui-même:]
Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
Ni de fausses couleurs se déguiser le front,
Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie;
Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.
Souvent avec prudence un outrage enduré
Aux bonheurs les plus hauts a servi de degré.
Aman. Ô douleur! ô supplice affreux à la pensée!
Ô honte qui jamais ne peut être effacée!
Un exécrable Juif, l'opprobre des humains,
S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains!
C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire;
Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire.
Le traître! il insultait à ma confusion;
Et tout le peuple même, avec dérision
Observant la rougeur qui couvrait mon visage,
De ma chute certaine en tirait le présage.
[Il se plaint amèrement de l'ingratitude du roi auquel il a tout sacrifié, pour lequel il brave la haine et la malédiction des peuples. À cela sa femme lui répond:]
Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter?
Ce zèle que pour lui vous fîtes éclater,
Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême,
Entre nous, avaient ils d'autre objet que vous-même?
Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés,
N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez?
Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste....
Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste.
Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi,
Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi.
Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre,
Et sa race toujours fut fatale à la vôtre.
De ce léger affront songez à profiter.
Peut-être la fortune est prête à vous quitter.
[Et elle lui conseille de fuir, de regagner le pays où ses aïeux furent jetés jadis par les Juifs victorieux, et de se mettre en sûreté avec sa famille.]
"La mer la plus terrible et la plus orageuse
Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse."
[Cependant le festin est prêt. Hydaspe vient chercher Aman pour l'y conduire.]
"Et Mardochée est-il aussi de ce festin?"
[demande Aman. Hydaspe lui dit d'oublier son chagrin, d'autant plus que la revanche ne se fera sans doute pas attendre:]
J'ai des savants devins entendu la réponse:
Ils disent que la main d'un perfide étranger
Dans le sang de la reine est prête à se plonger,
Et le roi, qui ne sait où trouver le coupable,
N'impute qu'aux seuls Juifs ce projet détestable.
[Le chœur seul en scène donne cours aux sentiments qu'a éveillés la vue de l'ennemi des Juifs, de l'oppresseur d'Israël. Puis il célèbre les vertus d'un roi puissant et sage, protecteur de l'innocence et ennemi du mensonge.]
Une Israélite. Que le peuple est heureux,
Lorsqu'un roi généreux,
Craint dans tout l'univers, veut encore qu'on l'aime!
Heureux le peuple! heureux le roi lui-même!
Tout le chœur. Ô repos! ô tranquillité!
Ô d'un parfait bonheur assurance éternelle,
Quand la suprême autorité
Dans ses conseils a toujours auprès d'elle
La justice et la vérité!
Une autre. J'admire un roi victorieux,
Que sa valeur conduit triomphant en tous lieux;
Mais un roi sage et qui hait l'injustice,
Qui sous la loi d'un riche impérieux
Ne souffre point que le pauvre gémisse,
Est le plus beau présent des cieux.
Une autre. La veuve en sa défense espère.
Une autre. De l'orphelin il est le père.
Toutes ensemble. Et les larmes du juste implorant son appui
Sont précieuses devant lui.
Scène IV.
[Assuérus subjugué par les grâces d'Esther, lui parle du ton le plus affectueux. Il brûle de lui donner une marque de sa faveur:]
... Dites promptement ce que vous demandez,
Tous vos désirs, Esther, vous seront accordés;
Dussiez-vous, je l'ai dit, et veux bien le redire,
Demander la moitié de ce puissant empire.
Esther. Je ne m'égare point dans ces vastes désirs.
Mais puisqu'il faut enfin expliquer mes soupirs,
Puisque mon roi lui-même à parler me convie,
(Elle se jette aux pieds du roi.)
J'ose vous implorer, et pour ma propre vie
Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné,
Qu'à périr avec moi vous avez condamné.
Assuérus (la relevant). À périr! Vous! Quel peuple? Et quel est ce mystère?
Aman (tout bas). Je tremble.
Esther. Esther, seigneur, eut un Juif pour son père.
[Le roi ne s'attendait pas à cela. Il en témoigne un étonnement déconcerté, mais Esther continue:]
Vous pourrez rejeter ma prière:
Mais je demande au moins que, pour grâce dernière,
Jusqu'à la fin, seigneur, vous m'entendiez parler
Et que surtout Aman n'ose point me troubler.
Esther. Ô Dieu, confonds l'audace et l'imposture!
Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature,
Que vous croyez, seigneur, le rebut des humains,
D'une riche contrée autrefois souverains,
Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères,
Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères.
Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux,
N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux.
L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage;
Il entend le soupir de l'humble qu'on outrage,
Juge tous les mortels avec d'égales lois,
Et du haut de son trône interroge les rois.
Des plus fermes États la chute épouvantable,
Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable.
Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser:
Roi, peuples, en un jour tout se vit disperser:
Sous les Assyriens leur triste servitude
Devint le juste prix de leur ingratitude.
Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour,
Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,
L'appela par son nom, le promit à la terre,
Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre,
Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,
Mit des superbes rois la dépouille en sa main,
De son temple détruit vengea sur eux l'injure:
Babylone paya nos pleurs avec usure.
Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,
Regarda notre peuple avec des yeux de paix,
Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines
Et le temple sortait déjà de ses ruines.
Mais, de ce roi si sage héritier insensé,
Son fils interrompit l'ouvrage commencé,
Fut sourd à nos douleurs: Dieu rejeta sa race,
Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place.
Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux!
Dieu regarde en pitié son peuple malheureux,
Disions-nous: un roi règne, ami de l'innocence.
Partout du nouveau prince on vantait la clémence
Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris.
Ciel! verra-t-on toujours par de cruels esprits
Des princes les plus doux l'oreille environnée,
Et du bonheur public la source empoisonnée?
Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté
Est venu dans ces lieux souffler la cruauté;
Un ministre ennemi de votre propre gloire....
Aman. De votre gloire! Moi? Ciel! Le pourriez-vous croire?
Moi, qui n'ai d'autre objet ni d'autre dieu....
Assuérus.Tais-toi!
Oses-tu donc parler sans l'ordre de ton roi?
Esther. Notre ennemi cruel devant vous se déclare.
C'est lui, c'est ce ministre infidèle et barbare
Qui, d'un zèle trompeur à vos yeux revêtu,
Contre notre innocence arma votre vertu.
Et quel autre, grand Dieu! qu'un Scythe impitoyable
Aurait de tant d'horreurs dicté l'ordre effroyable!
Partout l'affreux signal en même temps donné
De meurtres remplira l'univers étonné:
On verra, sous le nom du plus juste des princes,
Un perfide étranger désoler vos provinces,
Et dans ce palais même, en proie à son courroux,
Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.
Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée?
Quelle guerre intestine avons-nous allumée?
Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis?
Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis?
Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie,
Pendant que votre main, sur eux appesantie,
À leurs persécuteurs les livrait sans secours,
Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours,
De rompre des méchants les trames criminelles,
De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.
N'en doutez point, seigneur, il fut votre soutien:
Lui seul mît à vos pieds le Parthe et l'Indien,
Dissipa devant vous les innombrables Scythes,
Et renferma la mer dans vos vastes limites;
Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein
De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein.
Hélas! ce Juif jadis m'adopta pour sa fille.
Assuérus. Mardochée?
Esther.Il restait seul de notre famille,
Mon père était son frère. Il descend comme moi
Du sang infortuné de notre premier roi.
Plein d'une juste horreur pour un Amalécite,
Race que notre Dieu de sa bouche a maudite,
Il n'a devant Aman pu fléchir les genoux,
Ni lui rendre un honneur qu'il ne croit dû qu'à vous.
De là contre les Juifs et contre Mardochée
Cette haine, seigneur, sous d'autres noms cachée.
En vain de vos bienfaits Mardochée est paré:
À la porte d'Aman est déjà préparé
D'un infâme trépas l'instrument exécrable;
Dans une heure au plus tard ce vieillard vénérable,
Couvert de votre pourpre, y doit être attaché.
Assuérus. Quel jour mêlé d'horreur vient effrayer mon âme!
J'étais donc le jouet.... Ciel, daigne m'éclairer!
Un moment sans témoins cherchons à respirer.
Appelez Mardochée: il faut aussi l'entendre.
(Le roi s'éloigne.)
Une Israélite. Vérité que j'implore, achève de descendre!
[Aman interdit, consterné, n'a plus d'espérance qu'en Esther: il se jette à ses pieds et la supplie de le sauver. Le roi revenant, transporté de colère, ordonne qu'on l'emmène,]
Qu'à ce monstre à l'instant l'âme soit arrachée;
Et que devant sa porte, au lieu de Mardochée,
Apaisant par sa mort et la terre et les cieux,
De mes peuples vengés il repaisse les yeux.
(Aman est emmené par les gardes.)
[Assuérus continue en s'adressant à Mardochée,]
Mortel chéri du ciel, mon salut et ma joie,
Aux conseils des méchants ton roi n'est plus en proie;
Mes yeux sont dessillés, le crime est confondu:
Viens briller près de moi dans le rang qui t'est dû.
Je te donne d'Aman les biens et la puissance:
Possède justement son injuste opulence.
Je romps le joug funeste où les Juifs sont soumis;
Je leur livre le sang de tous leurs ennemis;
À l'égal des Persans je veux qu'on les honore,
Et que tout tremble au nom du Dieu qu'Esther adore.
Rebâtissez son temple, et peuplez vos cités;
Que vos heureux enfants dans leurs solennités
Consacrent de ce jour le triomphe et la gloire,
Et qu'à jamais mon nom vive dans leur mémoire.
[Les ordres sanguinaires contre les Juifs sont révoqués, et la pièce se termine par les actions de grâces du chœur.]
Scène IX.
Tout le chœur. Dieu fait triompher l'innocence:
Chantons, célébrons sa puissance.
Une Israélite. Il a vu contre nous les méchants s'assembler,
Et notre sang prêt à couler.
Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre.
Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre;
L'homme superbe est renversé,
Ses propres flèches l'ont percé.
Une autre. J'ai vu l'impie adoré sur la terre;
Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux
Son front audacieux,
Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus:
Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
Tout le chœur. L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage.
Une Israélite seule. De l'amour de son Dieu son cœur s'est embrasé;
Au péril d'une mort funeste
Son zèle ardent s'est exposé:
Elle a parlé; le ciel a fait le reste.
Deux Israélites. Esther a triomphé des filles des Persans.
La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée.
L'une des deux. Tout ressent de ses yeux les charmes innocents.
Jamais tant de beauté fut-elle couronnée!
L'autre. Les charmes de son cœur sont encor plus puissants.
Jamais tant de vertu fut-elle couronnée?
Toutes deux. Esther a triomphé des filles des Persans:
La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée.
Une seule. Ton Dieu n'est plus irrité:
Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière,
Quitte les vêtements de ta captivité,
Et reprends ta splendeur première.
Les chemins de Sion à la fin sont ouverts:
Rompez vos fers,
Tribus captives;
Troupes fugitives
Repassez les monts et les mers;
Rassemblez-vous des bouts de l'univers.
Une autre. Que le Seigneur est bon; que son joug est aimable!
Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
Jeune peuple, courez à ce maître adorable:
Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable
Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un cœur.
Que le Seigneur est bon; que son joug est aimable!
Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
Une autre. Il s'apaise, il pardonne;
Du cœur ingrat qui l'abandonne
Il attend le retour;
Il excuse notre faiblesse;
À nous chercher même il s'empresse.
Pour l'enfant qu'elle a mis au jour
Une mère a moins de tendresse.
Ah! qui peut avec lui partager notre amour?
Trois Israélites. Il nous fait remporter une illustre victoire.
L'une des trois. Il nous a révélé sa gloire.
Toutes trois. Ah! qui peut avec lui partager notre amour?
Tout le chœur. Que son nom soit béni; que son nom soit chanté;
Que l'on célèbre ses ouvrages
Au delà des temps et des âges,
Au delà de l'éternité!