Que faites-vous, Gaston? Quand viendrez-vous? Vous aviez pourtant promis de nous rejoindre. Comment avez-vous pu rester dix grands jours sans me voir? Quand nous étions ensemble dans notre cher Arlange, vous ne saviez pas me quitter pour une heure. Dieu! que les heures sont longues à Paris! Maman me parle à chaque instant contre vous, mais à votre nom seul il se fait dans mon cœur un tapage qui m'empêche d'entendre. Elle me dit que vous m'avez abandonnée: vous devinez que je n'en crois rien. Car, enfin, je ne suis pas plus laide que lorsque vous vous mettiez à genoux devant moi; et si je suis plus vieille, ce n'est pas de beaucoup. Tout n'est pas fini entre nous, le dernier mot n'est pas dit, et je sens que j'ai encore du bonheur à vous donner. Vous n'êtes pas homme à fermer un si bon livre à la première page. Moi, depuis que je ne vous ai plus, je suis tout hébétée et toute languissante. Imaginez-vous que par moments je crois que je ne suis pas votre femme, et que cette belle cérémonie de l'église, et ce bal où nous étions si heureux, sont un rêve qui a trop tôt fini. Ce qui n'était pas un rêve, c'est ce baiser que vous m'avez donné. J'ai reçu bien des baisers depuis que je suis née, mais aucun ne m'était entré si avant dans le cœur. C'est sans doute parce que celui-là venait de vous. Tout ce qui vous appartient a quelque chose de particulier que je ne sais comment définir: par exemple, votre voix est plus pénétrante qu'aucune autre; personne n'a jamais su dire Lucile comme vous. Pourquoi n'êtes-vous pas ici, mon cher Gaston? Ce baiser que vous m'avez donné, je serais si heureuse de vous le rendre! Cela ne serait pas mal, n'est-ce pas, puisque je suis votre femme! Vous n'imaginerez jamais combien vous me manquez. Quand je sors avec maman, je vous cherche dans les rues: tout ce que j'ai vu à Paris jusqu'à présent, c'est que vous n'y êtes pas. Le soir, j'embrouille régulièrement votre nom dans mes prières; le matin, en m'éveillant, je regarde si vous n'êtes point autour de moi. Est-il possible que je pense tant à vous et que vous m'ayez oubliée? Peut-être m'en voulez-vous de vous avoir quitté si brusquement et sans vous dire adieu. Si vous saviez! Ce n'est pas moi qui suis partie; c'est maman qui m'a enlevée. Je croyais que vous alliez nous rattraper avec la vieille chaise de poste et les bagages; maman me l'avait assuré, Pierre aussi, Julie aussi. J'ai bien pleuré, allez, quand j'ai su qu'on m'avait fait un si méchant mensonge.[131] Depuis ce temps-là, je pleurerais toute la journée, si je ne me retenais; mais je rentre mes larmes, d'abord pour ne pas être grondée, et puis pour que vous ne me trouviez pas avec des yeux rouges. Il ne faut point vous fâcher si je ne vous ai pas écrit plus tôt: vous nous aviez fait dire[132] que vous arriviez, et lorsqu'on attend quelqu'un, on ne lui écrit pas. Maintenant je vous écrirai jusqu'à ce que je vous aie vu: il faut que je n'aie pas beaucoup d'amour-propre, car j'écris comme un petit chat, et je ne sais guère aligner mes phrases. C'est que je n'avais jamais écrit à personne, n'ayant ni oncles, ni tantes, ni amies de pension. J'espère que vous ne me laisserez pas me ruiner en frais de style[133] et que vous partirez à ma première réquisition: venez, laissez la forge; il n'y a plus d'affaires au monde tant que nous sommes séparés: je vous réconcilierai avec maman, à la condition qu'elle fera tout ce que vous voudrez et qu'elle ne vous demandera rien de désagréable. Si le séjour de Paris vous déplaît autant qu'à moi, soyez tranquille, nous n'y resterons pas longtemps. Mais si vous n'arrivez pas, que voulez-vous que je devienne?[134] Il me serait assez facile de me sauver de l'hôtel un jour que maman serait sortie sans moi; mais je ne peux pourtant pas courir les grands chemins toute seule! Cependant, si vous l'exigiez, je partirais; je me mettrais sous la protection de Jacquet. Mais quelque chose me dit que vous ne vous ferez ni prier ni attendre, pensez seulement à deux petites mains rouges qui sont tendues vers vous!
Mme Benoît entra tandis que Jacquet portait cette lettre à la poste.
«Tu ne t'es pas ennuyée toute seule? demanda la mère à sa fille.
—Non, maman,» répondit la marquise.
Les trois jours suivants furent des jours d'attente. Lucile attendait Gaston comme s'il pouvait déjà avoir reçu sa lettre; Mme Benoît espérait que ses nobles débiteurs lui rendraient ses visites. La mère et la fille restèrent donc à la maison, mais non pas ensemble. L'une était assise devant une fenêtre du salon, les yeux braqués sur la porte cochère; l'autre se promenait sous les marronniers du jardin, les yeux tournés vers l'avenir. Mme Benoît comptait sur son luxe pour se faire des amis: elle se promettait de montrer les beaux appartements du rez-de-chaussée: «Nous aurons du malheur,[135] pensait-elle, si personne ne nous offre, en attendant, une tasse de thé; on offre volontiers à qui peut rendre.» Le salon, tendu de fleurs éblouissantes, avait un air de fête; la maîtresse était en toilette du matin au soir, comme les officiers russes qui ne dépouillent jamais l'uniforme. En attendant que la maison fût montée, Jacquet, transformé par une livrée neuve, faisait, sous le vestibule, son apprentissage du métier de laquais.
Les cœurs sensibles seront peinés d'apprendre que toute cette dépense fut en pure perte: aucun débiteur ne se présenta chez Mme Benoît. Que voulez-vous? le pli était pris. Ces messieurs et ces dames s'étaient fait une habitude de ne la payer ni en argent ni en politesse, et de ne lui rendre rien, pas même ses visites.
Elle méditait tristement, derrière un rideau, sur l'ingratitude des hommes, lorsqu'un coupé lancé au grand trot fit crier harmonieusement le sable de la cour. La jolie veuve sentit son cœur bondir: c'était la première fois qu'une autre voiture que la sienne venait tracer deux ornières devant sa porte. La voiture s'arrêta; un homme encore jeune en descendit. Ce n'était pas un débiteur; c'était cent fois mieux: le comte de Preux en personne! Il disparut sous le vestibule; et Mme Benoît, avec la promptitude de la foudre, passa la revue de son salon, jeta un suprême coup d'œil à sa toilette, et prépara les premières paroles qu'elle aurait à dire: elle avait pourtant assez d'esprit pour s'en remettre au hasard de l'improvisation.
Le comte tarda quelque peu: elle maudit Jacquet, qui le retenait sans doute dans l'antichambre. Pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas? Elle aurait couru au-devant de son noble visiteur, si elle n'eût craint de se nuire par un excès d'empressement. Enfin la portière se souleva; un homme parut: c'était Jacquet.
«Faites entrer! dit la veuve haletante.
—Qui ça, madame? répondit Jacquet, de cette voix traînarde qui distingue les paysans lorrains.
—Le comte!
—Ah! c'est un comte? Eh bien, le v'là dans la cour.»
Mme Benoît courut à la fenêtre et vit M. de Preux regagner sa voiture sans retourner la tête, et donner un ordre au cocher.
«Cours après lui, dit-elle à Jacquet. Qu'est-ce qu'il t'a dit?
—Madame, c'est un homme très bien,[136] pas fier du tout. Il vient probablement de la campagne, car il croyait que M. le marquis était ici. Moi, j'ai dit qu'il n'y était pas; voilà.
—Imbécile, tu n'as pas dit que madame y était?
—Si fait, madame, je l'ai dit; mais il n'a pas eu l'air d'entendre.
—Il fallait le répéter!
—Et le temps? il s'est mis tout de suite à me demander quand monsieur reviendrait. Faut croire que son idée était de parler à monsieur.
—Qu'as-tu répondu?
—Ma foi! qu'on ne savait pas trop sur quel pied danser avec monsieur;[137] qu'il n'avait pas l'air de vouloir revenir; et alors, comme il n'était pas fier du tout et qu'il avait l'air de se plaire avec moi, je lui ai raconté la bonne farce que madame et mademoiselle ont faite à monsieur.
—Misérable, je te chasse! va-t'en! Combien te doit-on?
—Je ne sais, madame.
—Combien gagnes-tu par mois?
—Neuf francs, madame. Ne me chassez point! Je n'ai rien fait! Je ne le ferai plus!» Et des larmes.[138]
«Combien y a-t-il de temps qu'on ne t'a payé?
—Deux mois, madame. Qu'est-ce que vous voulez que je devienne si vous me chassez?
—Arrive ici, voici tes dix-huit francs. En voilà vingt autres que je te donne pour que tu aies le temps de chercher une place. Va!»
Jacquet prit l'argent, regarda si son compte y était, et tomba à genoux en criant:
«Grâce, madame! Je ne suis pas méchant! Je n'ai jamais fait de mal à personne!
—Maître Jacquet, sachez que la bêtise est le pire de tous les vices.
—Pourquoi ça, madame? hurla Jacquet.
—Parce que c'est le seul dont on ne se corrige jamais.»
Elle le poussa dehors et vint se jeter sur une causeuse. Jacquet sortit de l'hôtel, emportant, comme le philosophe Bias, toute sa fortune avec lui. Si quelqu'un l'avait suivi, on l'aurait entendu murmurer d'une voix désolée: «Soixante-deux et huit font septante; et dix, quatre-vingts; et vingt, cent. Mais j'ai tué la poule:[139] je n'aurai plus d'œufs!»
Lucile apprit au dîner la disgrâce de Jacquet, mais elle n'osa en demander la cause. La mère et la fille, l'une triste et inquiète, l'autre maussade et grondeuse, mangeaient du bout des doigts, sans rien dire, lorsqu'on apporta une lettre pour Mme d'Outreville.
«De Gaston!» s'écria-t-elle. Malheureusement non; l'adresse portait le timbre de Passy. C'était Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait au souvenir de son amie.[140] Lucile lut à haute voix:
Ma jolie payse, je t'écris en même temps à notre hameau et à Paris; car depuis ton mariage, tu m'as si bien délaissée, que je ne sais ce que tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse, heureuse! c'est en trois mots toute mon histoire. Si tu veux de plus amples détails, viens en chercher, ou dis-moi en quel lieu tu te caches. Robert est le plus parfait de tous les hommes, à part M. d'Outreville, que je connaîtrai quand tu me l'auras fait voir. Quand donc pourrai-je t'embrasser? J'ai mille secrets que je ne peux dire qu'à toi: n'es-tu pas depuis seize ans mon unique confidente? Je suis curieuse de savoir si tu me reconnaîtras sans que j'écrive mon nom sur mon chapeau. Toi aussi, tu dois être bien changée. Nous étions si enfants, toi, il y a quinze jours, moi, il y a trois semaines! Viens demain, si tu es à Paris; quand tu pourras, si tu es à Arlange. J'aime à croire que nous ne ferons pas les marquises,[141] et que nous nous verrons tant que nous pourrons, sans jamais compter les visites. Il me tarde de te montrer ma maison: c'est le plus charmant nid de bourgeois qui se soit jamais bâti sur la terre! Libre à toi de m'humilier ensuite par le spectacle de ton palais; mais il faut que je te voie. Je le veux. C'est un mot auquel personne ne désobéit à Passy, rue des Tilleuls, n°16. À bientôt. Je t'embrasse sans savoir où, à l'aveuglette.
Ta Celiné.
«Chère Céline! j'irai demain passer la journée avec elle. Vous n'avez pas besoin de moi, maman?
—Non, je sors de mon côté pour voir une de mes amies.
—Qui donc, maman?
—Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.»
Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît n'avait vu cette vénérable amie, en qui elle mettait sa dernière espérance. Elle la trouva, peu changée. La comtesse était devenue sourde, à force d'entendre les criailleries de ses créanciers; mais c'était une surdité complaisante, voire un peu malicieuse, qui ne l'empêchait pas d'entendre ce qui lui plaisait. Du reste, l'œil était bon et l'estomac admirable. Mme de Malésy reconnut sa créancière, et la reçut avec une touchante familiarité.
«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne vous ai pas défendu ma porte. Vous avez trop d'esprit pour venir me demander de l'argent?
—Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais fait de visite intéressée.
—Chère petite, tout le portrait de son père! Ah! mon enfant, Lopinot était un brave homme.
—Vous me comblez, madame la comtesse.
—Comprenez-vous qu'on vienne demander de l'argent à une pauvre femme comme moi? Il n'y a pas un an que j'ai marié ma fille au marquis de Croix-Maugars! C'est une bonne affaire, j'en conviens; mais ce mariage m'a coûté les yeux de la tête.»
Mlle de Malésy n'avait pas reçu un centime de dot.
«Moi, madame, je viens de marier ma fille au marquis d'Outreville.
—Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?»
Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et cria: «Le marquis d'Outreville!
—Bien, bien, j'entends; mais quel Outreville? Il y a les bons Outreville et les faux Outreville; et des bons il n'en reste pas beaucoup.
—C'est un bon.
—En êtes-vous bien sûre? Est-il riche?
—Il n'avait rien.
—Tant mieux pour vous! Les mauvais sont riches en diable; ils ont acheté la terre et le château, et pris le nom par-dessus le marché. Quel nez a-t-il?
—Qui?
—Votre gendre.
—Un nez aquilin.
—Je vous en fais mon compliment. Les faux Outreville sont de vrais magots, tous nez en pieds de marmite.
—C'est celui qui est sorti de l'École polytechnique.
—Mais je le connais! Un peu fou: c'est un bon.[142] Mais alors, vous qui êtes une femme de sens, expliquez-moi comment il a commis cette sottise-là?»
Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde oreille. La comtesse reprit:
«Je dis, la sottise d'épouser votre fille. Elle est donc bien riche?
—Elle avait cent mille livres de rente en mariage. Nous autres bourgeois, nous avons gardé l'habitude de donner des dots à nos filles... Attrape!
—N'importe; cela m'étonne de lui. Je lui croyais l'âme mieux située. Vous comprenez, petite, que je ne dirais pas cela s'il était ici; mais nous sommes entre nous... Qu'y a-t-il, Rosine?
—Madame, répondit la femme de chambre, c'est ce commis du Bon saint Louis.
—Je n'y suis pas![143] Ces marchands sont devenus insupportables. Ah! petite, votre père était un galant homme! Je disais donc que le marquis sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui reprochera en face; son nom est à lui, il le traîne où il veut. Mais il n'est pas permis à un véritable Outreville de s'enca... de se mésa...[144] Qu'est-ce encore, Rosine?
—Madame, c'est M. Majou.
—Je n'y suis pas; je suis sortie pour la journée; je viens de partir pour la campagne. A-t-on vu un marchand de vin pareil? Les créanciers d'aujourd'hui sont pires que des mendiants: on a beau les chasser,[145] ils reviennent toujours! Ah! petite, votre père était un saint homme! Votre fille est-elle jolie, au moins?
—Madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter un de ces jours dans l'après-midi. Mon gendre est dans nos terres.
—C'est cela, amenez-la-moi un matin, cette jeunesse. J'y suis pour vous jusqu'à midi... Encore, Rosine! c'est donc une procession, aujourd'hui?
—Madame, c'est M. Bouniol.
—Répondez qu'on me pose les sangsues.[146]
—Madame, je lui ai déjà dit que madame la comtesse n'y était pas. Il répond qu'il est venu cinq fois en huit jours sans voir madame, et que, si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus.
—Eh bien, qu'il entre: je lui dirai son fait.[147]
Vous permettez, petite? nous sommes gens de revue.
Ah! ma chère, votre père était un grand homme!
Mme Benoît disait tout bas en remontant dans sa voiture: «Raille, raille, impertinente vieille! tu as des dettes, j'ai de l'argent: je te tiens! Dût-il m'en coûter cinq cents louis, je prétends que tu me conduises par la main jusqu'au milieu du salon de ta fille!» C'est dans ces sentiments qu'elle se sépara de la comtesse.
Lucile était depuis longtemps dans les bras de son amie. Elle partit de l'hôtel à huit heures et descendit une heure après devant la plus belle grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique; la maison et le jardin baignaient dans la lumière du soleil. Le jardin tout en fleurs ressemblait à un bouquet immense; une pelouse émaillée de rosiers du roi s'encadrait dans un cercle de fleurs jaunes, comme un jaspe sanguin dans une monture d'or. Un grand acacia laissait pleuvoir ses fleurs sur les arbustes d'alentour et livrait au vent du matin ses odeurs enivrantes. Les merles noirs au bec doré volaient en chantant d'arbre en arbre; les roitelets sautillaient dans les branches de l'aubépine, et les pinsons effrontés se poursuivaient dans les allées. La maison, construite en briques rouges rehaussées de joints blancs, semblait sourire à ce luxe heureux qui s'épanouissait autour d'elle. Tout ce qui grimpe et tout ce qui fleurit fleurissait et grimpait le long de ses murs. La glycine aux grappes violettes, le bignonia aux longues fleurs rouges, le jasmin blanc, la passiflore, l'aristoloche aux larges feuilles, et la vigne-vierge qui s'empourpre au dernier sourire de l'automne, élevaient jusqu'au toit leurs tiges entrelacées. De grosses nattes de volubilis fleurissaient au niveau de la porte, et le grelot bleu des cobæas pavoisait toutes les fenêtres. Ce spectacle réveilla chez la marquise les plus doux souvenirs d'Arlange: en ce moment elle eût donné pour rien son hôtel de la rue Saint-Dominique et ce jardin trop étroit où les fleurs étouffaient entre l'ombre pesante de la maison et le feuillage épais des vieux maronniers. Un peignoir de foulard écru, à demi caché dans un bosquet de rhododendrons, l'arracha brusquement de sa rêverie. Elle courut, et ne s'arrêta que dans les bras de Mme Jordy.
Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre d'Oreste et de Pylade?[148] Si habiles que soient les acteurs, cette scène est toujours un peu ridicule. C'est que l'amitié des hommes n'est, de sa nature, ni expansive ni gracieuse. Un gros serrement de mains, un bras grotesquement passé autour d'un cou, ou l'absurde frottement d'une barbe contre une autre, ne sont pas des objets qui puissent charmer les yeux. Que la tendresse des femmes est plus élégante, et que les plus gauches sont de grands artistes en amitié!
Céline était une toute petite blonde, potelée et rondelette, au front bombé, au nez en l'air, montrant à tout propos ses dents blanches et aiguës comme celles d'un jeune chien, riant sans autre raison que le bonheur de vivre, pleurant sans chagrin, changeant de visage vingt fois en une heure, et toujours jolie sans qu'on ait jamais pu dire pourquoi. Heureusement pour le narrateur de cette véridique histoire, la beauté n'est pas sujette à définition; car il me serait impossible de dire par quel charme Mlle Mélier a séduit son mari et tous ceux qui l'ont aperçue. Elle n'avait rien de particulièrement beau, si ce n'est la rondeur de sa taille, l'éclat de son teint, et deux petites fossettes très gentilles, quoiqu'elles ne fussent pas placées avec toute la régularité désirable.
Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; si l'amitié vit de contrastes, leur liaison devait être éternelle. La jeune marquise avait la tête de plus que son amie, et l'embonpoint de moins:[149] je vous ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive. Imaginez la beauté maigre et nerveuse de Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, dans les admirables paysages de M. Corot, ces nymphes au corps svelte, à la taille élancée, qui dansent en rond sous les grands arbres en se tenant par la main? Si la marquise d'Outreville venait se joindre à leurs jeux, sans autre vêtement qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une flèche d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait pour lui faire place, et l'on continuerait la ronde avec une sœur de plus.
Par un caprice du hasard, la reine des bois d'Arlange était, ce matin-là, en chapeau de crêpe blanc et en robe de taffetas rose; et la petite bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante des bois: chapeau de paille, habits flottants:
«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la marquise. Dispensez-moi de noter tous les baisers dont les deux amies entrecoupèrent leurs discours. «J'avais rêvé de toi. Depuis combien de temps es-tu à Paris, ma belle?
—Depuis le lendemain de mon mariage.
—Quinze jours perdus pour moi! mais c'est affreux!
—Si j'avais su où te trouver! murmura la petite marquise. J'avais bien besoin de te voir.
—Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les deux yeux. Ai-je bien l'air d'une dame? Me dira-t-on encore mademoiselle?
—C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré:[150] un air de gravité...
—Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et toi? voyons! Toi, tu es toujours la même. Bonjour, mademoiselle!
—Votre servante, madame.
—Madame! Quel joli mot! Si vous êtes bien sage à déjeuner, je vous appellerai madame au dessert. Te souviens-tu du temps où nous jouions à la madame?
—Il n'est pas assez loin pour que je l'aie oublié.
—Venez, mademoiselle, que je vous promène dans mon jardin. Vous ne toucherez pas aux fleurs!»
Tout en causant, elle cueillit une énorme poignée de roses, derrière laquelle elle disparaissait tout entière.
«Je demande grâce pour ton beau jardin! cria Lucile.
—D'abord, je te défends de l'appeler mon beau jardin. Tout le monde le voit, tout le monde y vient; c'est le jardin de tout le monde! mon beau jardin est là-bas, derrière ce mur. Il n'y a que deux personnes qui s'y promènent, Robert et moi; tu seras la troisième. Viens; vois-tu cette porte verte? À qui arrivera la première!»[151]
Elle prit sa course. Lucile la suivit, et l'eut bientôt devancée. Mme Jordy, en arrivant, tira une petite clef de sa poche et ouvrit la porte.
«Ceci, dit-elle, est notre parc réservé. Ces tilleuls, dont les fleurs ont des ailes, ne fleurissent que pour nous. Nous nous promenons ici en tête-à-tête tous les matins avant l'heure du travail, car nous sommes des oiseaux matineux: j'ai gardé mes bonnes habitudes d'Arlange. Quant à Robert, je ne sais comment il s'y prend, mais j'ai beau m'éveiller matin, je le trouve toujours accoudé sur l'oreiller et occupé gravement à me regarder dormir. Viens un peu de ce côté. Ici, l'ancien propriétaire avait construit une grande bête de grotte humide,[152] tapissée de rocailles et de coquillages, avec un Apollon en plâtre au milieu et des crapauds partout. Robert l'a fait démolir aux trois quarts; il a amené ici l'air et la lumière. C'est lui qui a disposé ces plantes grimpantes, suspendu ces hamacs, installé cette jolie table et ces fauteuils. Il a du goût comme un ange; il est architecte, il est tapissier, il est jardinier, il est tout! Assieds-toi seulement un peu sur cette mousse. Non, j'oubliais ta robe neuve. Moi, voici ce que je mets tous les matins: avec cela on peut s'asseoir partout. Allons-nous-en!
—Pas encore! on est si bien sous ces beaux arbres!
—Nous y reviendrons tout à l'heure pour déjeuner. Viens voir notre maison. Ensuite je te montrerai mon mari; il est à la fabrique. Tu verras, ma Lucile, comme il est beau! Tu te rappelles les plaisanteries que nous faisions autrefois sur notre idéal? Mon idéal, à moi, était un grand brun avec des moustaches en croc et des sourcils noirs comme de l'encre. Eh bien! ma chère, mon mari ne ressemble pas à cela, mais pas du tout. Il n'est pas plus grand que papa; ses cheveux sont châtains, et il porte une jolie barbe blonde, douce comme de la soie, car elle n'a jamais été rasée. Maintenant je trouve que mon idéal était affreux, et si je le rencontrais dans la rue, j'en aurais peur. Robert est doux, délicat, tendre; il pleure, ma chère! Hier, à la nuit tombante, il était assis auprès de moi; nous faisions des projets; j'exposais mes petites idées sur l'éducation des enfants. Il me laissait parler toute seule, et cachait sa tête dans ses mains, comme pour regarder en lui-même. Quand j'eus fini, il m'embrassa sans rien dire, et je sentis une grosse larme rouler sur ma joue. Que c'est beau, des larmes d'homme! Maman m'aime bien, mais elle ne m'a jamais aimé comme cela. Ce que tu ne croiras jamais, c'est qu'avec les hommes il est fier, raide et terrible par moments. On m'a conté que l'année dernière nos ouvriers avaient voulu se mettre en grève pour faire chasser un contre-maître. Il a su le complot à temps; il a marché droit sur les meneurs, au milieu de cinquante ou soixante hommes mutinés contre lui, et il a fait rentrer la révolte sous terre.[153] Tout le monde le craint dans la maison, excepté moi: juge si j'ai lieu d'être fière! Il me semble que je fais marcher tout ce peuple qui lui obéit. Ô ma Lucile, l'admirable chose que le mariage! La veille on était deux, le lendemain on ne fait plus qu'un; on a tout en commun, on est les deux moitiés d'une même âme; on tient ensemble comme ces deux frères siamois, qui ne peuvent se séparer sans mourir. Voici notre chambre; qu'en dis-tu? Il m'a choisi la tenture comme une robe: bleue, en l'honneur de mes cheveux blonds. Au fait, qu'est-ce qu'une tenture? une toilette qui nous habille de loin. Toi, ma brune aux yeux noirs, tu dois avoir une chambre de satin rose?
—Je crois que oui, reprit Lucile toute rêveuse.
—Comment? je crois! Tu réponds comme une Anglaise. Mais je suis Anglaise aussi sur un point. Ne va pas t'imaginer que tout le monde entre ici comme dans la rue! On a sa discrétion et sa délicatesse;[154] si tu n'étais pas toi, tu ne serais pas assise dans ce fauteuil-là. Sais-tu que je fais mon lit moi-même! il est vrai que Robert m'aide un peu.»
Lucile ne répondit rien. Elle contemplait d'un œil pensif un magnifique fouillis de dentelles et de broderies au milieu duquel deux larges oreillers reposaient côte à côte. La porte s'ouvrit, et M. Jordy entra étourdiment en jetant son chapeau de paille. À la vue de Lucile, il s'arrêta tout interdit et fit un salut respectueux. Sa femme lui sauta au cou sans façon, et lui dit en montrant la marquise par un geste plein de grâce et de simplicité:
«Robert, c'est Lucile!»
Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à Lucile un petit compliment sans cérémonie qui prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle, et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une indifférente.[155] Il s'assit, et sa femme trouva moyen de se glisser auprès de lui. «N'est-ce pas qu'il est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où vient-il? il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un geste aussi prompt que la parole, elle passa un mouchoir de batiste sur le front du jeune homme qui essayait en vain de se défendre. M. Jordy avait plus de monde que Céline;[156] mais il eut beau lui lancer des regards qui voulaient être sévères, la petite indigène d'Arlange lui mit les deux mains sur les yeux et baisa effrontément ces paupières fermées. «Ne me gronde pas, lui dit-elle; Lucile est mariée depuis quinze jours, c'est-a-dire aussi folle que nous.» La pendule sonna midi; c'était l'heure du déjeuner. On courut au jardin, et l'on s'attabla joyeusement sous ces beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue voisine. Aucun domestique n'assistait au repas; chacun se servait soi-même et servait les autres; les deux amies, élevées au village et étrangères aux mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient pas des buveuses d'eau; elles trempèrent leurs lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau d'eau courante. Robert plut facilement à la marquise; sans manquer d'esprit ni d'éducation, il était simple, plein de cœur, et du bois dont on fait les meilleurs amis. Du reste, nous éprouvons tous une sympathie naturelle pour les visages où rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment pas les heureux. Céline, qui voulait faire briller son mari, le força de chanter au dessert. Il choisit une des plus belles chansons de Béranger, quoique le vieux poète ne fût déjà plus à la mode. Les oiseaux, réveillés au milieu de leur sieste, exécutèrent un joyeux accompagnement au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour, sans se faire prier, des paroles qui n'étaient pas italiennes. On plaisanta comme plaisantent les honnêtes gens; on parla de tout, excepté du prochain et de la pièce nouvelle; on rit à cœur ouvert, et personne ne s'aperçut qu'il y avait un peu de fièvre dans la gaieté de la marquise. «Pourquoi M. d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy, on s'aime bien à deux; mais à quatre, c'est la concurrence!»
Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires, et les deux amies reprirent le cours de leurs confidences.
Céline parlait sans se lasser et sans s'apercevoir qu'elle faisait un monologue. Les femmes sont merveilleusement organisées pour les travaux microscopiques; elles excellent à détailler leurs plaisirs et leurs peines.
Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait et quelquefois aussi ne comprenait pas. Elle était comme un navigateur jeté par la tempête dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas la langue. L'heure du dîner approchait; Céline parlait encore, et Lucile écoutait toujours.
«Quant aux enfants, disait la jeune femme, écoute un peu le paragraphe que j'ai ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon cœur vous semble assez pur, bénissez mon amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du beau, et tous les devoirs de l'homme et du chrétien.»
Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le torrent de larmes qu'elle retenait depuis longtemps rompit les digues, et son joli visage en fut inondé.
«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la peine?
—Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman m'a forcée de partir le soir de mon mariage, et je n'ai pas revu mon mari depuis le bal!
—Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!»
Lucile raconta sommairement son histoire.
«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda Céline.
—Je lui ai écrit.
—Quand?
—Il y a quatre jours.
—Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera ce soir.»
Au dîner, la table était élégante, la salle à manger claire et joyeuse, les derniers rayons du soleil couchant jouaient avec les stores et les jalousies, le petit vin paille riait dans les verres, et M. Jordy caressait d'un regard radieux le joli visage de sa femme; mais Céline conservait la gravité d'une matrone romaine, et je crois (Dieu me pardonne!) qu'elle dit vous à son mari.
La marquise repartit à dix heures. Céline et son mari la ramenèrent à sa voiture. En apercevant le cocher, Mme Jordy eut comme une inspiration subite:
«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis est-il arrivé?
—Oui, madame.»
La marquise se jeta dans les bras de son amie en poussant un cri.
«Qu'y a-t-il? demanda Robert.
—Rien,» dit Céline.
En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce que tout homme aurait fait à sa place: il baisa mille fois la signature, et partit en poste pour Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque autant qu'une petite fille de ses poupées, le fit entrer à l'hôtel d'Outreville un mardi soir, deux semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec un peu de bonne volonté, il pouvait s'imaginer que la première quinzaine de juin avait été un mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de fatigue, aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution était bien prise; il s'était armé de courage contre le despotisme maternel de Mme Benoît, et il se jurait à lui-même de défendre son bien[157] jusqu'à l'extrémité.
Il n'avait pas encore ouvert la portière, que Julie entrait en criant chez Mme Benoît:
«Madame! madame! M. le marquis!»
La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit à Arlange, crut avoir partie gagnée.[158] Elle répondit avec une joie mal contenue:
«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais.
—Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce qui s'est passé il y a quinze jours, je croyais que madame serait bien aise d'être avertie. Madame y est donc pour M. le marquis?
—Certainement! Allez! courez! de quoi vous mêlez-vous?[159]
—Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge les malles de M. le marquis. Est-ce qu'il va demeurer à l'hôtel?
—Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre soin de ses bagages.
—Pardon, madame; mais où faudra-t-il les porter?
—Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de la marquise! Est-ce que la place d'un mari n'est pas auprès de sa femme?»
Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère, et son premier coup d'œil chercha Lucile absente. Mme Benoît, plus prévenante qu'aux meilleurs jours, répondit à ce regard:
«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie; mais il est tard, vous la verrez avant une heure. Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon gendre; je vous pardonne.
—Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le premier mot que je voulais vous dire. Que tous vos torts soient effacés par ce baiser!
—Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance par cette incroyable manie dont vous êtes enfin corrigé! Vouloir vivre avec les loups à votre âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez grâces à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous pas mieux ici que partout ailleurs? et peut-on vivre une vie humaine hors de Paris?
—Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à Paris pour y vivre.
—Et pour quoi donc faire? pour y mourir?
—Je n'y resterai pas assez longtemps pour que la nostalgie m'emporte. Je suis venu à Paris pour chercher ma femme et faire une visite indispensable.
—Vous comptez ramener ma fille à Arlange?
—Le plus tôt qu'il sera possible.
—Et elle vous accompagnera dans ce terrier?
—Il me semble qu'elle le doit.
—Lui commanderez-vous de vous suivre de par la loi, et votre amour se fera-t-il escorter de deux gendarmes?
—Non, madame; je renoncerais à mes droits s'il fallait les réclamer devant les tribunaux; mais nous n'en sommes pas là:[160] Lucile me suivra par amour.
—Par amour de vous ou d'Arlange?
—De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron.
—Vous en êtes sur?
—Sans fatuité, oui.
—Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle est cette visite indispensable qui partage avec ma fille l'honneur de vous attirer à Paris?
—Ne vous faites point d'illusions;[161] c'est une visite où vous ne pouvez pas venir avec moi.
—Chez quel mortel privilégié?
—Le ministre de l'intérieur.
—Le ministre! À quel propos? Y songez-vous? Si on le savait!
—On le saura. Il importe aux intérêts de la forge que je siège au conseil général.[162] Une vacance se présente, et je veux prier le ministre de m'agréer comme candidat.
—Mais, malheureux, vous allez me brouiller avec tout notre parti![163]
—On ne se brouille qu'avec les gens que l'on connaît. Si vous m'aviez interrogé sur mes opinions politiques, je vous aurais répondu que je ne suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il me semble que nous autres, grands propriétaires, nous n'avons pas lieu de nous plaindre: on ne fait rien que pour nous!
—Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres, grands propriétaires!» On croirait, sur ma parole, que vous l'avez été toute votre vie!
—Comment donc, madame! mais je le suis de père en fils depuis neuf cents ans! Est-ce que vous en connaissez beaucoup de plus vieille date?
—Si nous jouons sur les mots, nous pourrons parler longtemps sans nous entendre. Écoutez. Il vous plaît de briguer des honneurs de province, soit. Cependant la forge a bien marché depuis quinze ans, quoique je n'aie jamais siégé au conseil général. Vous voulez vous présenter comme candidat ministériel; je crois que vous auriez mieux fait de demander les voix de nos amis, qui sont nombreux, riches et influents. Cependant je passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente! Je viens de remporter une victoire sur vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur mon terrain...
—Dans ma maison.
—C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire; vous avez bientôt pris racine! Malgré tout, vous êtes venu ici parce que je vous y ai forcé; c'est une défaite; mais je ne prétends pas en tirer avantage. Voulez-vous signer la paix?
—Des deux mains!...si vous êtes raisonnable.
—Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous tarde d'y retourner, et vous ne voulez pas y vivre sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je vous rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la forge.
—C'est tout ce que je demande: signons!
—Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme vous aimez la forge, et le faubourg comme vous aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois dans le grand monde, je suis une femme morte.[164] Vous coûterait-il beaucoup, pendant que vous êtes ici, tout porté, de présenter votre femme et moi dans huit ou dix maisons de vos amis, et de nous montrer un petit coin de ce paradis terrestre dont j'ai toujours été exclue par...
—Par le péché originel! Cela me coûterait beaucoup et ne vous servirait de rien. Je ne vous répéterai pas que j'ai contre le faubourg une vieille rancune qui me défend absolument d'y remettre les pieds: vous croyez avoir assez de droits sur moi pour réclamer l'oubli de mes répugnances et le sacrifice de mon amour-propre. Mais pouvez-vous exiger que j'expose pour vous tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve, loin de Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans bruit, et d'une riante uniformité. Nous avons, si Dieu nous prête vie, trente ou quarante ans à passer ensemble dans un horizon étroit, mais charmant, sans autres événements que la naissance et le mariage de nos enfants. Un tel bonheur suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui m'assure que la vue d'un pays où tout est parade et vanité ne lui tournera pas la tête? que ses yeux, éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles, pourront s'accoutumer à la douce lumière de la lampe qui doit éclairer tous nos soirs? que ses oreilles, assourdies par le fracas du monde, sauront toujours entendre les voix de nos forêts et la mienne? En ce moment, elle est encore la Lucile d'autrefois; elle s'ennuie mortellement[165] à Paris...
—Qu'en savez-vous?
—J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six mois elle penserait comme aujourd'hui. Il ne faut qu'un bal pour changer le cœur d'une jeune femme, et dix minutes de valse peuvent causer plus de bouleversements qu'un tremblement de terre.
—Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous, gouvernez-la comme vous l'entendez. Mais moi! Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si vous le repoussez, je romps les conférences! Qui vous empêcherait de me présenter, je ne dis pas dans tout le faubourg, mais dans cinq ou six maisons de votre connaissance?
—Sans ma femme! Croyez-moi, ma chère Mme
Benoît, attachons-nous chacun une pierre au cou, et jetons-nous ensemble à la rivière, cela sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous connaît comme elle a connu votre père. On sait votre ambition persévérante; vous êtes déjà la fable du faubourg, c'est le baron qui me l'a écrit, et son témoignage n'est pas récusable. On dit que vous avez acheté de vos millions le plaisir de naviguer dans le monde à la remorque d'une marquise. Si je vous présentais aujourd'hui, on compterait demain les visites que nous avons faites, et l'on calculerait, à un centime près, la somme que chacune m'a rapportée. Qu'en dites-vous? Fussiez-vous assez jeune pour vouloir jouer un pareil jeu, je ne suis pas assez philosophe pour vous servir de partenaire. Je pars demain pour Arlange avec ma femme; je vous offre, en bon gendre, une place dans la voiture, et c'est tout ce que le sens commun me permet de faire pour vous.»
Mme Benoît était violemment tentée d'arracher les yeux à ce modèle des gendres, mais elle cacha son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez passé trente heures en chaise de poste, vous êtes las, vous avez sommeil, et j'ai été mal inspirée de vouloir convertir un homme encore botté.[166] Vous serez plus accommodant quand vous aurez dormi. Attendez-moi dans ce fauteuil, et souffrez que j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à vous!»[167]
Elle sortit en souriant et courut comme une tempête à la chambre de sa fille. Je ne sais si elle ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça, tant son entrée fut violente. Elle saisit rudement le bras de Julie, qui dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse, s'écria-t-elle, que faites-vous?
—Mais, madame, ce que madame m'a dit.
—Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise. Laissez cela et déménagez-moi tous ces bagages. A-t-on jamais vu chose pareille? Les malles d'un garçon dans la chambre de ma fille!
—Pardon, madame, mais...
—Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera quand vous aurez obéi. Emportez! emportez!
—Mais où, madame?
—Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour! Non, tenez: dans ma chambre!
—Madame donne son appartement? Mais où faudra-t-il faire le lit de madame?
—Ici, sur ce divan, dans la chambre de la marquise. Pourquoi faites-vous l'étonnée?[168] Est-ce que la place d'une mère n'est pas auprès de sa fille?»
Elle laissa la femme de chambre à sa besogne et à sa surprise, et redescendit en se disant tout bas: «Le marquis n'est venu que pour me braver: il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le monde à sa barbe: Mme de Malésy m'y aidera; nous ferons voir à ce forgeron endiablé qu'on peut se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le laisse séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et alors, adieu le faubourg!»
Au même instant, Pierre demandait la porte, et la marquise, ivre d'espérance, sautait légèrement du marchepied dans la maison. Mme Benoît fut au salon avant elle; elle ne craignait rien tant que la première entrevue, et il importait qu'elle fût là pour arrêter l'expansion de ces jeunes cœurs. Lucile croyait tomber dans les bras de son mari; ce fut sa mère qui la reçut: «Te voilà donc, chère petite! lui dit-elle avec sa volubilité ordinaire et une tendresse plus qu'ordinaire. Comme tu es restée longtemps! Je commençais à m'inquiéter. Mon cœur est suspendu à un fil lorsque je ne te sens pas auprès de moi. Chère belle, il n'y a en ce monde qu'une affection désintéressée: l'amour d'une mère pour son enfant. Comment as-tu passé la journée? Te trouves-tu mieux que ces temps derniers? Voyez, monsieur, comme elle est changée! Votre conduite lui a fait bien du mal. Elle a besoin des plus grands managements; les émotions violentes lui sont fatales, votre vue seule la fait pâlir et rougir à la fois. Mais vous-même, mon cher marquis, savez-vous que je ne vous reconnais plus? Vous prétendez que l'air d'Arlange vous est bon; on ne le dirait pas à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur d'Outreville qu'on m'a présenté il y a deux mois. Après tout, il faut faire la part de la fatigue:[169] pauvre garçon! cent lieues en poste, tout d'une haleine! C'est de quoi briser un homme plus solide que vous. Heureusement, une bonne nuit va tout réparer. Il y a ici près un excellent lit qui vous attend, dans ma chambre que je vous cède.
—Mais, madame... murmura timidement Gaston.
—Pas d'objections et pas de façons avec moi! Sacrifier tout à nos enfants, c'est notre bonheur, à nous autres mères. Du reste, je dormirai fort bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile, dont la santé réclame tous mes soins. Nous devrions déjà être couchées. Allons, bel endormi, dites bonsoir à votre femme, et venez lui baiser la main: il me semble que vous ne lui faites pas trop d'accueil!»
Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours, mais ils en furent victimes; l'impudence réussit presque toujours avec les jeunes gens, parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter un mensonge. Dans la circonstance présente, une autre espèce de délicatesse paralysait le courage de Lucile et de Gaston. Ces cœurs honnêtes auraient cru manquer à la pudeur en affrontant le mauvais vouloir de Mme Benoît. Gaston lui-même, après toutes les vigoureuses résolutions qu'il avait prises, n'osa ni se prévaloir de ses droits, ni faire appel aux sentiments de sa femme: il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus. Quelle que soit la hardiesse que l'on attribue à notre sexe, il n'est pas moins vrai que les hommes bien nés sont, en amour, plus farouches que des jeunes filles. Il suffit de la présence d'un tiers pour glacer la parole sur leurs lèvres et refouler jusqu'au fond de leur âme une passion qui débordait.
Mme Benoît dressa un plan de campagne qui n'aurait jamais réussi sans l'empire qu'elle avait pris sur sa fille, et surtout sans la fière timidité de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint à tenir séparés deux êtres qui s'adoraient, qui s'appartenaient, et qui dînaient ensemble tous les soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour étourdir sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre fait une somme incalculable. Tous les jours elle imaginait un prétexte nouveau pour entraîner Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison. Elle se cramponnait à sa fille, elle ne la quittait qu'à bon escient, lorsque Gaston était sorti. À voir son zèle et sa persévérance, vous auriez dit une de ces mères jalouses qui ne peuvent se résigner à partager leur fille avec un mari.
Sa première idée était simplement de punir son gendre et de lui infliger à son tour les ennuis d'une passion malheureuse. Le succès de ses calculs lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa que Gaston finirait par s'avouer vaincu et offrirait spontanément de la conduire dans le monde. Mais le marquis prenait son veuvage en patience: il écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets écrits à la dérobée; il combinait avec elle un plan d'évasion. Grâce à la surveillance de Mme Benoît, ces deux époux unis par la loi et par la religion en étaient réduits à des stratagèmes d'écoliers. La cérémonie quotidienne du baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère, couvrait l'échange de cette correspondance que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin d'attendre inutilement la conversion de son gendre, elle revint à ses premiers projets et retourna les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait appris chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars allait donner une fête dans son jardin pour l'anniversaire de son mariage. Toute la noblesse présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals sont rares au 22 juin, et lorsqu'on rencontre l'occasion de danser sous une tente, on en profite. Par une rencontre providentielle, Gaston avait précisément obtenu une audience du ministre pour le 21, à onze heures du matin. La veuve profita de l'absence forcée de son gendre pour laisser Lucile au logis, et elle courut chez la vieille comtesse.
«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous me devez huit mille francs, ou peu s'en faut[170]...
—Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait rarement de cette oreille-là.
—Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les reprocher.
—À la bonne heure.
—Je tiens si peu à l'argent, que non seulement je renonce à cette somme, mais encore je ferais au besoin d'autres sacrifices pour arriver à mon but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise ma fille, et sans retard. C'est demain que Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous êtes sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce abuser des droits que j'ai acquis à votre bienveillance que de vous demander deux lettres d'invitation?»
Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent en clous de fauteuil. Elle sourit au discours de la veuve comme un mineur à un filon d'or.
«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous a bien exagéré mon crédit. Ma fille est ma fille, je n'en disconviens pas; mais elle est en puissance de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars!
—Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin...
—C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit de lui demander un service pour obtenir un refus. Je suis la plus malheureuse femme de Paris. Mes créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne leur aie jamais rien fait. Mon gendre est un homme; il devrait me protéger: il m'abandonne. Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu d'argent pour payer le Bon Saint Louis, qui a tant dégénéré depuis votre père! Il m'a répondu que sa fête serait magnifique, et que sa bourse était à sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment avez-vous le cœur de venir parler de bal et de plaisir à une pauvre désespérée comme moi? Tout cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes meubles...» Ici la comtesse se tut, et laissa parler ses larmes. «Excusez-moi, reprit-elle. Vous voyez que je ne suis guère en état de recevoir des visites; mais j'aurai toujours du plaisir à vous voir: vous me rappelez mon bon Lopinot. Ah! s'il était encore de ce monde!... Revenez un de ces jours, nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque chose, je m'emploierai à vous servir.»
Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoît avait résolument tiré son mouchoir. Elle se dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!» La sensible veuve ajouta tout haut: «Voyons, madame la comtesse, un peu de courage! Il n'y a pas là de quoi abattre un cœur comme le vôtre. Vous devez donc beaucoup d'argent à ce méchant Saint-Louis?
—Hélas! petite: quinze cents francs!
—Mais c'est une misère!
—Oui, c'est une grande misère! s'appeler la comtesse de Malésy, être mère de la marquise de Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le faubourg, avoir l'entrée de tous les salons pour soi et ses amis, et ne pouvoir payer une somme de quinze cents francs! Je vous fais de la peine, n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin redouble à vous voir pleurer; laissez-moi seule avec mes ennuis!
—Voulez-vous permettre que je passe au Bon saint Louis? Je me charge d'arranger l'affaire.
—Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y. Ces gens-là sont vos successeurs: vous vous entendrez avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils sont de votre caste; les marchands ne se mangent pas entre eux. Vous êtes heureux, vous autres; on vous donne pour cent écus ce qui nous en coûte mille. Allez au Bon saint Louis.
Je parie, friponne, que vous achèterez la créance sans bourse délier; et c'est à vous que je devrai quinze cents francs!
—C'est dit, madame la comtesse; et comme un service en vaut un autre...
—Oui; je vous rendrai tous les services qui sont en mon pouvoir. Mais décidément j'aime mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait bientôt qu'ils sont payés, et j'aurais affaire à tous les autres. Ma pauvre belle, je dois à Dieu et au diable.
—Combien?
—Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même. Ma mémoire s'en va. Mais j'ai ici des factures. Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers réclame cinq cents francs pour une demi-douzaine de poulets que j'ai fait monter chez moi et quelques malheureux gâteaux que j'ai grignotés dans sa boutique. Comme vous nous exploitez!
—Je lui dirai deux mots.
—Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et que je ne veux plus entendre parler de lui.
—Soyez tranquille.
—Voici maintenant maître Majou qui demande le prix d'une pièce de vin ordinaire.
—C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là.
—Mille francs.
—Diantre! votre ordinaire[171] n'est pas à dédaigner.
—Tenez: voici la note d'un bien honnête homme; je suis sûre que vous vous arrangeriez avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles à neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on savait le prendre, on obtiendrait quittance pour presque rien.
—J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit les quatre factures et les plia soigneusement. «Il est midi, poursuivit-elle: je vais de ce pas mettre ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous avez l'esprit plus libre, n'irez-vous pas essayer l'effet de votre éloquence sur le marquis de Croix-Maugars?
—Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre que vous ne croyez. Je ne vous ai pas dit tous mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir de sa table à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers. «Vous allez apprendre bien d'autres misères!
—Tout beau! pensa Mme Benoît. Va pour six mille francs, quoique ce soit un bon prix pour un simple passe-port à l'intérieur du faubourg. Mais la vieille dame s'est mise en goût; l'appétit lui vient, et si je n'y mets le holà, elle me priera de lui acheter, en passant, le Louvre et les Tuileries!» La veuve reposa sur la table les factures qu'elle avait prises, et dit d'une voix émue: «Hélas! madame, je crains fort que vous n'ayez raison, et que vos chagrins ne soient sans remède!
—Mais non! mais non! répliqua vivement la comtesse. Je suis sûre de me tirer d'embarras un jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et je me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma fille dans une heure; le temps de passer une robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de la marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux; vous entrerez avec votre fille: je veux éluder ce nom de Benoît qui gâterait tout. Pendant que je m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec les factures, et terminez cette petite spéculation, qui a l'air de vous sourire. Rendez-vous ici à trois heures précises, et nous échangerons nos pouvoirs comme deux ambassadeurs.»
M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant entrer sa belle-mère. La comtesse était si terriblement besogneuse qu'on redoutait son apparition comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais lorsqu'on sut qu'elle ne demandait pas d'argent, on n'eut plus rien à lui refuser. Le marquis lui remit en souriant un carré de carton satiné dont il était loin de connaître la valeur; c'était la quatrième fois depuis un an qu'il lui payait ses dettes.
Mme Benoît, joyeuse comme un matelot qui rentre au port, courut chez son notaire, revint chez les créanciers et paya sans marchander. Le tapissier accommodant dont la comtesse avait fait l'éloge était ce farouche Bouniol, qui avait forcé sa porte huit jours auparavant. À trois heures, Mme de Malésy empocha les quittances, et la veuve courut à son hôtel avec la précieuse invitation. Elle ne la confia point à ses poches, elle la garda à la main, elle la contempla, elle lui sourit. «Enfin! disait-elle, voici mes lettres de naturalisation; je suis citoyenne du faubourg. Pourvu que d'ici à demain je ne tombe pas malade!»
Elle se souvint alors que Lucile était seule depuis onze heures, et que le marquis avait eu le temps de l'entretenir en tête-à-tête. Cette idée, qui l'eût exaspérée la veille, lui parut presque indifférente. Le bonheur la réconciliait avec le monde entier et avec Gaston: un homme ivre n'a plus d'ennemis.
En descendant de voiture, elle aperçut dans la cour une ancienne victime de son comportement, le candide Jacquet.
«Viens ici, mon garçon! lui dit-elle. Approche, ne crains rien: tu es pardonné. Tu veux donc rentrer à mon service?
—Oh! merci bien, madame. Monsieur le marquis m'a présenté dans une maison.
—Le marquis t'a présenté? Tu as du bonheur, toi!
—Oui, madame, je gagne cinquante francs par mois.
—Je t'en fais mon compliment. C'est tout ce que tu avais à me dire?
—Non, madame; je viens vous apporter deux lettres.
—Donne donc!
—Un petit moment, madame; je les cherche sous la coiffe de mon chapeau. Les voici!»
L'une de ces lettres était de Gaston, l'autre de Lucile. Gaston disait: