CHAPITRE III

Du premier au second Séjour


25.—Mercredi 16 novembre.

Ce matin, à onze heures, une voiture s'est arrêtée devant ma maison, et j'ai été toute surprise d'en voir descendre celui que j'ai l'habitude d'appeler le grand brun. La première chose qu'il a faite, en entrant, a été de me tendre sa carte, sur laquelle j'ai lu:

CAPITAINE GUIRAUD

Officier d'ordonnance du Général Commandant le 13e Corps d'Armée

Clermont-Ferrand

J'ai levé les yeux sur lui. Il souriait.

«Je me doutais, lui ai-je dit, que vous deviez être un officier attaché à Sa personne...»

«Comment, s'est-il écrié, vous vous doutiez de quelque chose!»

Alors, je lui ai tout raconté, comment j'ai eu, dès le premier jour, le pressentiment que l'hôte annoncé serait le général, quelle avait été ma déception quand j'avais vu un autre arriver avec la dame, comment je l'avais dévisagé, lui, le grand brun, sous sa fausse barbe noire, comment j'avais reconnu le général dès son entrée dans la chambre, et quelle contrainte j'avais dû m'imposer durant tout son séjour pour n'avoir pas l'air de le connaìtre, bien plus, pour déjouer toutes les questions qui m'étaient posées dans l'intention de me surprendre...

Il ouvrait de grands yeux étonnés, il n'en revenait pas... «Le diable m'emporte! a-t-il fini par s'écrier, si je vous aurais supposée de cette force-là!»

«Et moi, Monsieur le cachottier, pendant tout le dìner où vous avez raconté à Mme Marguerite la manière dont le général s'était échappé de Clermont, je n'ai cessé de guetter le moment où vous vous laisseriez allé à dire: «Mon général...» Tous mes compliments, mon capitaine: cela ne vous est pas arrivé une seule fois.»

Il s'est mis à rire de bon cœur, puis il m'a dit:

«Chère madame, je suis justement chargé par le général d'une commission pour vous... Comme vous le savez sans doute, ses arrêts de rigueur ont pris fin dimanche, et il est maintenant à Paris avec son autre officier d'ordonnance, mon camarade Driant. Le général m'a chargé de reprendre chez vous sa valise et il a tenu à ce que je vous déclare que vous vous êtes fait de lui un véritable ami... Il m'a chargé aussi de vous dire qu'il comptait revenir bientôt chez vous, et, enfin, de vous remettre ceci.»

En prononçant ces mots, il m'a présenté la broche que Mme Marguerite avait portée tous les jours à son peignoir: un fer à cheval en or, garni de sept perles et de deux diamants.

Je l'ai prié de remercier chaleureusement, en mon nom, le général et Mme Marguerite en leur faisant savoir qu'ils pouvaient compter sur moi d'une façon absolue, en toute circonstance.

«Et, surtout, ai-je ajouté, que le général me pardonne d'avoir fait si longtemps celle qui ne sait rien, alors que je savais tout... Qu'il soit bien convaincu que, si j'ai agi de la sorte, c'est pour que sa tranquillité soit plus grande et son bonheur parfait...»

Il a pris la valise, il m'a saluée de la façon la plus aimable, et il est reparti.


26.—Mardi 29 novembre.

J'ai eu du monde aujourd'hui jusqu'après onze heures du soir. J'allais me coucher, à l'approche de minuit, quand j'entends frapper de grands coups contre la porte. Toute surprise, je prête l'oreille; les coups redoublent, une voix crie: «Ouvrez, c'est une dépêche!...»

Je descends, je prends en mains le télégramme...

Serons chez vous demain six heures soir. Préparez nos chambres.

Mon Dieu, comment vais-je faire pour tout préparer d'ici qu'ils arrivent! Je prends une lampe, je monte au premier, j'ouvre leur chambre... Tout est resté tel qu'ils l'ont laissé. Je n'avais pas eu le courage d'y toucher.

Vite, vite, je mets un peu d'ordre, j'allume un bon feu qui durera une partie de la nuit et que je continuerai à faire flamber toute la journée de demain.


CHAPITRE IV

Second Séjour


27.—Mercredi 30 novembre.

Ils sont arrivés ce soir à six heures, en voiture fermée, tout seuls. Sans me dire un mot, Elle est montée droit dans sa chambre. Quant à Lui, me regardant avec un air sévère et même très méchant, il m'a dit:

«Nous avons des comptes à régler ensemble... En attendant, faites-nous dìner au galop!»

Absolument décontenancée par cette attitude, qui m'avait coupé net les paroles de bienvenue que je m'apprêtais à leur dire, je me suis occupée de faire monter la malle et les valises, puis de servir le dìner.

Le potage une fois sur la table, je les ai prévenus. Ils ont passé aussitôt dans la salle à manger, Elle, toujours silencieuse et évitant de me regarder, Lui, l'air de plus en plus sévère. Ils se sont mis à manger très vite, comme des gens très affamés, et sans m'adresser la parole.

Sa figure m'apparaissait aujourd'hui moins avenante, plus dure et moins jeune. Je n'ai pas tardé à découvrir à quoi ce changement était dû. Il avait modifié son port de cheveux, et les portait maintenant taillés en brosse. Sans doute pour désarmer les imbéciles qui lui trouvaient la raie trop bien faite...

De temps à autre, il jetait un coup d'œil de mon côté, en fronçant les sourcils.

Je devais être assez pâle, car je sentais une angoisse qui m'étreignait le cœur. Je me demandais ce qui avait pu m'attirer la disgrâce qu'ils semblaient me témoigner.

Je redoutais qu'au cours de leur voyage, et peut-être à leur arrivée à Clermont, quelque calomnie ne m'eût noircie à leurs yeux.

J'avais envie de tomber à leurs pieds, de les supplier d'abréger le tourment que m'infligeait leur silence... J'avais besoin de toute mon énergie pour attendre qu'il lui plût d'ouvrir la bouche, et les minutes me paraissaient des éternités.

Enfin, il s'est mis à parler:

«Ah! perfide! Nous avions eu confiance en vous, et vous nous avez indignement trompés!... Nous vous avions crue sincère et vous nous avez menti tant que vous avez pu!... Nous vous avions prise pour une naïve, et vous ne fûtes qu'un monstre d'hypocrisie!... Et vous avez encore l'air de vous étonner du visage que nous vous montrons?... Perfide Auvergnate que vous êtes, sachez bien que nous nous repentons cruellement d'être venus chez vous, et que si nous sommes encore revenus ce soir, c'est uniquement pour vous dire votre fait comme vous le méritez... Allons, essayez un peu de vous défendre, de biaiser une fois de plus... Je serais bien curieux de voir ce que vous allez trouver à répondre...»

Je ne savais que penser.

«Veuillez au moins me dire, ai-je répondu d'une voix tremblante, ce que vous me reprochez?»

«La coquine! s'est-il écrié en donnant un grand coup de poing sur la table, elle a l'audace de continuer à faire celle qui ne devine pas... Eh bien, nous allons la confondre d'un seul coup! Abìme de dissimulation que vous êtes, avez-vous, oui ou non, confessé au capitaine Guiraud que vous avez reconnu en moi le général Boulanger?»

Il me foudroyait du regard, mais, au lieu de la confusion, c'était la tranquillité la plus absolue qui venait d'entrer d'un seul coup dans mon âme.

«Mais oui, mon général», ai-je répondu le plus naturellement du monde.

Un éclat de rire argentin s'est aussitôt fait entendre: c'était Elle qui n'y tenait plus. Et lui, à moitié figue, à moitié raisin, ne savait plus s'il devait continuer à fulminer ou s'il allait rire aussi...

Il a fini par me faire asseoir entre eux deux, en me disant, déjà plus doucement:

«Racontez-nous comment tout cela vous est venu à l'esprit.»

Alors, je leur ai tout dit, mon pressentiment, la confirmation qui lui avait été donnée par les allures étrangement mystérieuses de ses officiers d'ordonnance venus pour retenir l'appartement, la déception que j'avais eue à l'arrivée du capitaine Guiraud..., accompagnant Mme Marguerite, la certitude qui était venue ensuite... Ils m'écoutaient en échangeant des regards et des sourires.

«Voilà donc le crime avoué, a-t-il conclu. Maintenant, voyons le mobile!»

«Le mobile, mon général?... Permettez-moi de vous répondre par une question... En agissant comme j'ai agi, n'ai-je pas fait ce qu'il fallait faire pour que vous soyez tous deux tranquilles et heureux?...»

Ils ne m'ont rien répondu. Mais ils m'ont pris chacun une main et, tous deux en même temps, m'ont embrassée sur les joues.

«Accusée, a ajouté le général, à l'unanimité, le jury vous acquitte... L'audience est levée.»

Ils se sont levés de table et le général, m'offrant son bras, m'a conduite dans leur chambre, disant que nous avions encore beaucoup de choses à nous dire.

Dès cet instant, ils se sont mis à me parler comme à une amie d'enfance, comme à une parente de province qui leur serait bien chère. Ils m'ont encore fait répéter les menus détails de la comédie qu'il m'avait fallu jouer avec eux, et ils s'en sont amusés comme des fous.

Comme je leur exprimais ma joie et ma surprise de les avoir vus revenir si tôt, le général s'est écrié:

«Oui, nous devons une fière chandelle à Wilson!»

«Devoir quelque chose à M. Wilson? Oh, mon général!...»

«Mais si, mais si», a-t-il insisté en riant. Et il m'a expliqué que, s'il avait pu venir dès aujourd'hui, c'était à cause des affaires de décorations qui s'étaient aggravées jusqu'à rendre la démission de M. Grévy inévitable d'une heure à l'autre. En prévision de la crise présidentielle qui allait se produire, les commandants de corps d'armée, à ce moment réunis à Paris par un travail de classement, avaient été tous renvoyés à leur poste, et c'est ainsi qu'il avait pu prendre le train avec sa chère Marguerite... Toutes les après-midi, il comptait descendre à Clermont passer deux ou trois heures au quartier général, et le reste du temps, il le vivrait sous mon toit, dans le bonheur...

Nous causions ainsi près du bon feu pétillant. Lui, allongé dans un siège, fumant un cigare et ayant l'air d'un homme aussi heureux qu'il est possible de l'être, et Elle, plus jolie que jamais, debout derrière son fauteuil, doucement penchée sur Lui...

C'est moi qui ai fini par m'apercevoir qu'il était une heure du matin. Je leur ai souhaité le bonsoir.

Le cher couple! comme je les aime!


28.—Jeudi 1er décembre.

Dès neuf heures du matin, j'entends un cavalier galoper et je vois arriver l'officier d'ordonnance blond, le capitaine Driant. Le manège de la tasse de café prise à cheval et de la lettre glissée sur le plateau recommence comme au mois d'octobre.

Cette fois, la lettre est un gros pli cacheté qui doit renfermer énormément de choses.

Je le porte au général qui l'ouvre aussitôt. Il s'en échappe plusieurs lettres sous enveloppes et divers papiers pliés. Elle et Lui procèdent au dépouillement.

Tout en allumant du feu, je l'entends faire ces réflexions:

«Quel gâchis, ma chère amie... Grévy qui se cramponne de plus en plus, les Chambres en permanence, le Gouvernement en dislocation, l'anarchie partout... Je comprends qu'ils aient la frousse de ma présence à Paris...»

Elle s'est mise à rire ironiquement:

«Les braves gens, n'en dites pas trop de mal! Combien je leur sais gré d'avoir tellement peur de vous, puisque cela me vaut d'être maintenant à vos côtés.»

Quel charme inouï cette femme exerce sur Lui! Chaque fois que, se départissant de son calme habituel, Elle lui dit une parole un peu flatteuse, il en devient fou de bonheur. Il l'a serrée contre lui en la couvrant de baisers. Je me suis éclipsée.

Ils ont sonné pour déjeuner à une heure. Elle avait une exquise toilette de crépon blanc, avec ceinture et nœuds de soie bleu clair. Lui était tout habillé pour sortir, mais très simplement, comme toujours. Envoyant au diable les affaires sérieuses, ils n'ont cessé de rire, de plaisanter, de se câliner du geste et du regard.

Je les voyais faire, tout abasourdie de la provision de tendresse inépuisable que le général montrait, et qui lui faisait à tout instant trouver des attentions, des câlineries nouvelles, sans qu'il y eût jamais de défaillance dans ce souffle d'amour qu'il faisait passer en Elle.

à trois heures, ils étaient encore à table; le capitaine Driant est revenu, en civil, et m'a remis un autre pli.

Quand le général eut ouvert, au premier coup d'œil, il s'est écrié:

«La démission de Grévy!»

Elle s'est levée pour mieux voir ce qu'il lisait.

Ils se sont mis à parcourir fiévreusement les nouvelles reçues.

«Dites au capitaine d'attendre!» m'a-t-il commandé. Je me suis empressée de transmettre l'ordre. Quand je suis revenue auprès d'eux, ils finissaient de se parler à voix basse.

Le général s'est tourné vers moi:

«Il faut que je parle au capitaine, faites-le monter immédiatement ici.»

Au même instant, Mme Marguerite s'était levée, et, de son pas léger, avait passé dans sa chambre. Cela me confirmait dans l'idée que le capitaine n'était pas encore admis à la connaìtre.

Je l'ai fait monter dans la salle à manger, j'ai refermé la porte sur eux, et je suis restée à attendre dans le couloir. C'est surtout le général qui parlait. Par moments, sa voix s'élevait. Il était question tout le temps de Paris, de la guerre...

Tout à coup, le général a ouvert la porte en criant à son officier d'ordonnance: «Attendez-moi là! Un instant de réflexion et je reviens.»

Il s'est rendu de ce pas dans la chambre à coucher pour réfléchir... par son cerveau à Elle, comme j'ai déjà cru remarquer qu'il le faisait dès qu'il avait une décision importante à prendre. Un quart d'heure au moins s'est écoulé. Un coup de sonnette nerveux m'a appelée. Mme Marguerite était assise, le dos tourné de mon côté. Le général, les mains dans les poches, les yeux à terre, marchait à grands pas dans la chambre.

«Avez-vous des enveloppes de sûreté?» m'a-t-il demandé.

Justement j'avais ce qu'il désirait. M. le Préfet D..., qui était descendu chez moi pendant l'avant-dernière saison, avait laissé quelques-unes de ces enveloppes.

Je suis allée les chercher dans ma chambre et je les ai apportées. Elle était toujours assise de même, et il continuait à marcher en disant: «Comme vous voyez juste!... Vous avez mille fois raison, ma chère Marguerite... Laissons la guerre de côté... Je ne ferai pas cette folie... Je n'irai pas aujourd'hui!»

Il s'est mis à écrire. Le temps devait sembler long au capitaine. Je suis allée lui tenir compagnie. Je l'ai trouvé, les mains derrière le dos, en train de regarder les quelques méchants chromos dont j'ai orné (?) la salle à manger et qui ne méritent vraiment pas un instant d'attention. Notre conversation n'a pas été très nourrie, car il se retenait comme un homme préoccupé ou encore comme un homme qui ne veut pas qu'on le fasse parler...

Enfin, le général est revenu, plusieurs lettres à la main. J'ai repris mon poste dans le couloir. Au bout d'un instant, le général a reconduit son officier d'ordonnance, en répétant: «C'est cela, inutile de repasser par le quartier général... Il n'y a pas une minute à perdre!»

Le capitaine est descendu avec rapidité, le général est rentré auprès de Mme Marguerite. J'ai compris que des décisions très graves venaient d'être arrêtées. Mon Dieu! Que se passe-t-il en cette heure de crise? Ce mot de «la guerre! la guerre!» qui revenait sans cesse me glace de terreur.

J'étais en proie à ces sombres pensées. La nuit était tombée. Un coup de sonnette a retenti.

J'ouvre leur porte et je suis clouée au sol par le violent contraste provoqué entre mon état d'âme et le spectacle qui s'offre à mes yeux.

Dans la chambre tout inondée de lumière, toute tiède et parfumée, Elle se tient debout, dans une éblouissante robe de soirée, ruisselante de bijoux. Et Lui, à genoux près d'elle, il arrange les plis de sa robe avec le zèle d'un couturier.

Il se tourne vers moi, la figure riante: «Des fleurs, Belle Meunière, il nous faut des fleurs!»

J'en ai bien reçu tantôt de Clermont, mais je ne les avais pas jugées dignes de leur être présentées. Je compte en recevoir demain de Nice, où j'ai télégraphié. Tant pis! j'apporte, pour l'instant, ce que j'ai: des camélias et des violettes.

Il les prend de mes mains et se met à les fixer dans ses cheveux, sur son corsage, tout en la couvrant de baisers. Il ne cesse de lui murmurer: «Comme vous êtes adorable, ce soir! Jamais je ne vous ai vue aussi belle!...»

«Georges! répond-elle, ne plaisantez pas une vieille femme de trente ans...»

Il lui ferme la bouche d'un long baiser.

«Vous, prononcer ce vilain mot! vous qui avez dix-huit ans de moins que moi! Vous, mon adorée, qui n'étiez pas encore de ce monde quand je portais déjà l'uniforme!»

à huit heures, ils ont sonné pour dìner. Sa toilette et ses bijoux jetaient un tel éclat autour d'Elle que ma modeste salle à manger en était tout illuminée. à propos d'une lettre du capitaine Guiraud, resté à Paris, ils ont un instant parlé politique.

«Les fous! s'est écrié le général; avoir songé à moi pour sauver Grévy! Moi, atteler mon cheval noir à la remorque d'un tombereau d'immondices!... Faut-il qu'ils me connaissent peu pour m'avoir fait perdre deux soirées en allées et venues à écouter leurs propositions et d'autres plus saugrenues encore: l'enlèvement de Ferry, la rentrée en France des Orléans... Aussi fous les uns que les autres, communards, parlementaires et royalistes... Mais, c'est de l'histoire ancienne. Voyons ce qui va suivre... Que donnera le Congrès? J'entrevois quatre solutions possibles: ou bien Ferry, ou bien Floquet, ou bien Freycinet, ou, enfin, l'Imprévu, le candidat de la dernière heure... Si c'est Floquet, je suis sûrement ministre de la Guerre demain... Si c'est Freycinet, ce sera sans doute pour après-demain... Si c'est l'Imprévu, inutile de faire des pronostics... Mais, si c'est Ferry, nous allons rire...» Il s'est mis à rire nerveusement.

«Ferry, président de la République!... Ce ne seront plus les chassepots, ce seront mes chers petits Lebel qui partiront tout seuls!... Ce ne sera plus un duel entre Ferry et moi, mais entre Ferry et la France, dont je prendrai en main la bonne épée!...»

Il est resté silencieux un moment, les sourcils froncés. Puis il a ajouté:

«Je crois que ce sera Ferry!»

Elle ne l'a pas laissé continuer. Avec l'éventail en plumes blanches qu'elle avait près d'Elle, Elle l'a doucement frappé sur l'épaule:

«Allons, Georges, ne prenez pas cet air qui me fait de la peine!... N'escomptons pas l'avenir, vivons pour le présent... N'est-ce pas?...»

Sous l'action magique du regard qu'Elle lui a jeté, son visage s'est éclairci subitement.

Il s'est mis à embrasser la main qui venait de le frapper. Et les voilà de nouveau à se câliner, à se cribler de baisers, à se redire combien ils s'aiment!

C'est étrange! Aujourd'hui, je me suis sentie moins heureuse de les voir ainsi.

Je les aurais voulus autrement, à l'instant où la France est peut-être à la veille d'une guerre civile...


29.—Vendredi 2 décembre.

Encore du neuf! Ce matin, à la place du capitaine, c'est un simple soldat qui est venu, à pied, en petite tenue de caserne. Il m'a remis un pli portant ces mots:

MADAME LA BELLE MEUNIèRE

Hôtel des Marronniers, Royat.

«C'est pour mon colonel», a-t-il ajouté en clignant de l'œil.

Dans ce pli, il devait y avoir quelque chose de grave pour Elle, car elle est devenue toute soucieuse. J'ai deviné qu'il lui fallait absolument repartir pour Paris ce soir même, quitte à revenir aussitôt. Elle insistait. Lui s'y opposait de toutes ses forces. La discussion a duré pendant toute la matinée, car, à diverses reprises, j'ai dû rentrer dans leur chambre, et cela continuait toujours. Elle a beaucoup de volonté, mais ne se départit jamais de son calme. Lui s'échauffait par moments, élevait la voix, puis, un instant après, l'adoucissait jusqu'à la rendre suppliante.

à déjeuner, ils étaient préoccupés tous deux, et ils ont aussi peu causé que mangé. Elle tenait les yeux baissés obstinément. Lui ne la quittait pas du regard, et ce regard était plein d'inquiétude.

«Il faut cependant que je descende aujourd'hui, du moins, au quartier général», a-t-il dit en se levant. Il s'est approché d'Elle, lui a pris la tête dans ses deux mains et lui a murmuré d'une voix suppliante:

«Tu ne partiras pas, dis!»

Elle a fait sa réponse en fermant les yeux, d'une voix à peine distincte: «Puisque tu le veux!...»

Alors, il s'est mis à l'embrasser follement, comme un homme au comble de ses vœux. Et il est parti, lui envoyant encore de sa main des baisers.

Elle s'est retirée aussitôt dans sa chambre; quelques minutes après, elle m'a sonnée. Sa figure m'a un peu effrayée. Elle était toute pâle de contrariété. Elle avait les lèvres blanches et serrées.

«Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton bref, il faut me rendre un service... Regardez dehors et, si vous voyez le général revenir sur ses pas, il faut m'avertir immédiatement.»

J'ai fait comme elle l'a demandé. Enveloppée d'une fourrure, je me suis tenue à une fenêtre de la salle à manger, derrière les volets à moitié refermés.

J'étais là depuis un bon moment quand elle m'a sonnée de nouveau. Elle tenait à la main une lettre fraìchement cachetée. La bougie, à peine éteinte, fumait encore.

«Belle Meunière, m'a-t-elle dit, il faut encore que vous me rendiez un service... Cette lettre doit partir de suite, et il faut que vous la portiez vous-même à la poste la plus voisine... Elle doit peser plus que le poids: vous mettrez, à tout hasard, trois timbres... Mais, surtout, quand le général reviendra, gardez-vous de laisser échapper que j'ai expédié une lettre pendant son absence!...»

En me parlant ainsi, elle me regardait fixement et sa voix tremblait un peu. Je considérais machinalement l'enveloppe que j'avais prise de ses mains: il y avait dessus:

P. M. L. P. S.

Poste Restante

paris.

Tout cela me causait une grande surprise. Elle me donna une tape amicale sur la joue et ajouta, d'une voix redevenue subitement très douce:

«Allez vite et ne vous étonnez de rien... C'est pour Lui que je fais cela... Ceux qu'on aime, il faut parfois les servir même malgré eux!»

Sans perdre un instant, j'ai fait la commission.

à cinq heures, le général est revenu, en excellente humeur. Il a plaisanté sur son passage au quartier général, sur les dernières nouvelles reçues de Paris. Il riait à propos de tout et ne cessait de lui dire:

«Voyons, Marguerite, riez un peu!» Et, comme elle ne se déridait pas assez vite à son gré, il s'est mis à la chatouiller, tout en lui murmurant:

«Allons, méchante, feras-tu risette!»

à dìner, leur insouciance les avait complètement repris. Il avait substitué à sa serviette, par un vrai tour de passe-passe, une chemise en grosse toile de ménage qu'il avait chipée je ne sais où, et il se l'était gravement nouée autour du cou, à mon immense stupéfaction.

Elle riait à en tomber par terre.

Les enfants! Sont-ils fous!


30.—Samedi 3 décembre.

Ce matin, le capitaine est revenu, en civil, avec des lettres. Le général m'a chargée de le faire patienter. Nous nous sommes mis à causer, cette fois, avec plus de succès qu'avant-hier.

Il m'a donné à entendre qu'il venait de finir son temps, ses quatre ans, je crois, comme officier d'ordonnance attaché au général Boulanger, et qu'il éprouvait un gros chagrin de devoir le quitter.

Il a fait allusion aussi à l'Amie du général, mais sans une sympathie exagérée. «Elle lui faisait faire, disait-il, un métier de conducteur de chemin de fer... Quitter Clermont à neuf heures du soir, descendre à Nevers pour jeter ses lettres, afin qu'on la croit dans une propriété de ces régions, et revenir à Clermont par le train de cinq heures du matin...»

Un coup de sonnette m'a rappelée auprès du général, qui était levé et m'a priée de faire monter le capitaine dans la salle à manger. Ils se sont entretenus très longtemps.

De toute la journée, le général n'est pas sorti.

Il a fait, d'ailleurs, un temps épouvantable dehors. Après déjeuner, Elle s'est mise au piano. Pendant qu'il l'écoutait, le petit verre de fine champagne près de lui, le cigare à la main, les yeux perdus dans le rêve, Elle jouait, de mémoire, des berceuses adorablement mélancoliques.

Puis, s'interrompant tout à coup, Elle s'est mise à chanter l'En revenant d'la revue...

Les fleurs de Nice sont arrivées: rien que des violettes d'un parfum exquis. Elle en a paru enchantée. Je crois qu'elle adore la violette. Elle n'emploie pas d'autre parfum qu'une eau de cologne de première qualité, en flacons cerclés de paille.

Il était en train de piquer des fleurs dans sa toilette de soirée, comme avant-hier soir, quand le capitaine est revenu, porteur d'une dépêche. En l'ouvrant, le général s'est écrié:

«Ferry n'est pas élu... Il s'est retiré au second tour... Le Congrès a nommé M. Sadi Carnot.»

Ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre en répétant: «Ferry n'est pas élu!»

Il a vite griffonné quelques lignes sur une feuille de papier, qu'Elle a mise sous enveloppe et que j'ai portée au capitaine, lequel est reparti aussitôt.

Ils ont encore longtemps causé de cette élection, même à table. Elle plaisantait sur le compte du nouvel élu, elle trouvait tout à fait drôle son prénom de Sadi.

Lui prenait la chose plus au sérieux. Sans doute, ce choix n'était dû qu'à la peur qu'on a fini par avoir d'une élection Ferry: mais il aurait pu être plus mauvais... Il a rappelé que Sadi Carnot avait rendu des services en 1870 et qu'il s'était montré d'une honnêteté irréprochable au milieu des turpitudes de Wilson.

«Enfin, a-t-elle répondu en riant, vous pensez que M. Sadi Carnot fera un bon président... provisoire?» Elle avait appuyé sur ce dernier mot et il avait souri. Puis elle a ajouté:

«Au fait, j'aime mieux que ce soit lui aujourd'hui plutôt que vous, car je sais à quoi m'attendre quand viendra votre heure... Je sais que mon bonheur sera fini... Oh! ne niez pas! Je veux croire que vous continuerez à m'aimer quand même... Mais vous serez si peu à moi!... Et je prévois autre chose encore: je ne cesserai plus de trembler pour vos jours. Quel est le chef de l'État, en France, que l'on n'ait pas cherché à assassiner... Pour M. Grévy lui-même, si peu intéressant cependant, n'est-il pas venu des fous à l'Élysée... Oh! mon ami! comme je serai malheureuse, le jour où vous serez le maìtre de la France!»

Il s'est mis à la rassurer, lui a rappelé que, depuis Louis XVI, aucun chef d'État français n'avait même reçu une égratignure, et que, depuis Henri IV, aucun n'avait été assassiné.

«Va, va, a-t-il ajouté, Mme Sadi Carnot et toi, vous pouvez dormir toutes deux tranquilles... Ni lui, ni moi, nous ne mourrons sous l'arme blanche ou par le pistolet...»

Cette fois, c'est lui qui a fait défense de parler davantage de ces choses peu amusantes. Ils se sont remis à rire et à ne plus songer qu'à leur bonheur.


31.—Dimanche 4 décembre.

Mme Marguerite est partie ce matin pour Paris, par l'express de neuf heures. Autant que j'ai pu comprendre, elle va là-bas offrir, chez elle, un grand dìner mondain, ce soir même, et elle doit se remettre en route dès demain matin. Une femme de confiance, dont elle dispose à Paris, a dû tout préparer.

Malgré mes instances et celles de Mme Marguerite, le général n'a pas voulu la laisser partir sans l'accompagner. Il a commis l'imprudence bien inutile de monter en voiture auprès d'elle, pour ne la quitter qu'à la gare.

Il est revenu au bout d'une heure et, lorsqu'il est descendu de voiture, j'ai failli pousser un cri.

Son visage était presque méconnaissable, tellement la douleur l'avait creusé. Ses yeux étaient rouges.

Il avait dû pleurer. J'avoue que je ne comprenais pas: qu'avait-il pu se passer entre eux pour qu'il revienne désolé à ce point?

Il semble qu'il n'y a eu rien de particulier, et qu'il souffrait simplement de s'être séparé d'elle. Le malheureux! Mais, alors, que deviendrait-il si jamais une catastrophe le séparait d'elle pour de bon, si elle lui devenait infidèle ou si la mort la foudroyait?...

Il était là, affaissé dans un fauteuil, l'œil creusé, le regard sans vie. Je lui ai annoncé que le déjeuner était prêt. Il ne m'entend pas! Il est comme en état de léthargie. Je répète, il n'entend pas davantage. Je prends alors le parti de crier avec toute la force de mes poumons:

«Mon général, le déjeuner vous attend!... Mon Dieu, est-il possible que vous vous laissiez tellement abattre? Elle est partie? Mais elle ne va pas tarder à revenir! Demain, à pareille heure, elle sera déjà à mi-chemin... Voyons, mon général...»

Ces paroles ont fini par avoir action sur lui. Il s'est levé, en me remerciant du regard, et en répondant simplement:

«Vous êtes dans le vrai!»

Mais, quand il s'est rendu dans la salle à manger, son premier coup d'œil a été pour la pendule, et il s'est écrié:

«Si, au moins, elle prenait le train de ce soir, neuf heures!»

J'étais navrée. C'était folie pure. Comment concevoir le désir qu'elle prenne le train de neuf heures, alors qu'elle donnait son dìner à sept!

Il a mangé à peine, puis il est descendu à Clermont.

Quand il est revenu, il m'a demandé de rester un peu auprès de lui, à coudre, et il s'est mis à me parler d'Elle.

Il m'en a parlé avant le dìner, pendant son repas, et après le dìner, longtemps encore, sans se lever de table. Il a fini par me raconter toute son histoire, jusqu'au moment où Elle était entrée dans sa vie:

«Depuis que je la connais, disait-il, je ne me reconnais plus moi-même!... L'homme que j'étais avant sa venue et l'homme que je suis depuis qu'elle m'a pris tout entier n'ont rien de commun ensemble... Avant cela, je n'avais donné de droits sur moi qu'à une seule femme: celle qui est actuellement encore Mme Boulanger. Elle a été une épouse irréprochable. Elle est la mère de mes enfants... Ce n'est pas sa faute si elle n'a pas fait le bonheur de ma vie. Nous n'étions pas créés l'un pour l'autre, et quand nous nous sommes épousés, avec la précipitation qu'on met aux mariages des jeunes officiers, nous ne nous connaissions pas, nous ne pouvions pas nous deviner... Les premières années, j'ai été dupe de mes illusions. J'ai cru que je la façonnerais comme il me la fallait pour qu'elle me rende heureux... J'ai dû finir par m'avouer que je m'étais trompé, et que nos deux natures, loin de pouvoir se rapprocher, voyaient se creuser entre elles un abìme qui allait sans cesse en s'élargissant...

»Et, de la sorte, nous avons fini par vivre côte à côte comme deux étrangers qui ne restent l'un avec l'autre que par une convention tacite, pour les convenances, pour le monde... Il y a dix ans que Mme Boulanger ne m'est plus rien! Nous ne prenons même plus nos repas ensemble, sauf quand il s'agit de grands dìners invités...

»Dans ces conditions, il fallait bien que je cherche ailleurs... Je me suis mis à courir le cotillon, à papillonner de la brune à la blonde, à voltiger de fleur en fleur, en m'attardant à peine à celle-ci, davantage à celle-là, et en trouvant cette autre tout à fait exquise, mais sans qu'aucune m'enivre vraiment de son parfum... J'ai gaspillé ainsi ma jeunesse, et je croyais avoir beaucoup aimé... Je croyais avoir semé miette à miette tout mon cœur, de telle sorte qu'il ne m'en restait plus... Et je m'en félicitais, car je voyais approcher le moment où je rentrerais dans la réserve de la territoriale... J'atteignais cinquante ans.

»Alors, un jour, est tombé le coup de foudre... Elle est apparue! Et aussitôt j'ai reconnu que ce cœur que je croyais tombé en poussière était intact, et qu'il était aussi jeune, aussi ardent, aussi assoiffé d'aimer que si j'avais vingt ans!... Et ce cœur, dont elle a opéré la résurrection comme par un miracle, je le lui ai donné tout entier... Vous avez bien dû vous en apercevoir, je l'aime éperdument, je l'aime autant qu'il est possible à un homme d'aimer... Je ne vis plus que par Elle, je ne veux plus que ce qu'Elle veut!... Où me conduira notre amour? Je ne veux même pas chercher à le prévoir... Je me laisse aller avec une volupté infinie, les yeux fermés...»

Il s'était levé, le visage enfiévré, les yeux étincelants, et, alors, mettant une main sur le cœur, et étendant l'autre comme s'il prêtait un serment, il m'a dit ces paroles, que je n'oublierai jamais:

«Voulez-vous savoir à quel point je l'aime et à quel point je suis devenu sa chose?... Eh bien! supposez qu'elle entre en cet instant, qu'elle me tende un pistolet chargé, qu'elle me dise de l'appliquer contre la tempe et de faire feu... J'obéirai sur l'heure, comme un soldat, sans demander pourquoi!»

J'ai manqué de défaillir. Un grand frisson m'a parcourue tout entière. Je n'ai pas trouvé un mot à répondre. Enfin, je lui ai dit:

«Mon général, vous me faites peur: ne parlons plus de cela... Il est minuit, j'ai le devoir de vous engager à aller prendre du sommeil...»

«J'obéis, a-t-il répondu très doucement... Puisque que la consigne est de dormir, je vais aller m'étendre sur mon lit—et penser à Elle!»

Avant que j'eusse pu l'en empêcher, il m'a baisé la main, et il s'est retiré.


32.—Lundi 5 décembre.

Je n'ai presque pas dormi cette nuit, tant j'étais préoccupée. à la première heure, c'est-à-dire à la pointe du jour, on frappe très fort à la porte de la maison. C'est une dépêche. Elle m'est adressée, mais je me doute qu'elle n'est pas pour moi, et je la porte chez le général.

En me voyant entrer, il saute à bas du lit, sur lequel il était étendu tout habillé. Il m'arrache la dépêche des mains, il la déchire plutôt qu'il ne l'ouvre. Grâce à Dieu, son visage s'éclaircit aussitôt: c'est une dépêche expédiée par Elle, hier soir, et qui lui dit qu'Elle pense à lui et qu'Elle lui envoie mille baisers...

à onze heures, le capitaine Driant est venu prendre le général pour un déjeuner qu'il a offert aujourd'hui, au buffet de la gare de Clermont, à ses principaux officiers. Le général est parti tranquille en me glissant dans l'oreille qu'il serait là bien avant l'heure...

En effet, il était là dès cinq heures, et Elle ne doit arriver qu'à six. J'avais rangé la chambre et disposé partout des fleurs nouvellement arrivées de Nice. Il s'en est aperçu de suite, et cela lui a fait plaisir. S'approchant d'un bouquet de violettes placé sur la table, il a dit, comme s'il parlait aux fleurs: «Vous attendez comme moi la blanche main qui doit vous caresser!»

Assis dans son fauteuil, près du feu, il s'est mis à lire des journaux.

à six heures, on frappe. Il bondit, mais, d'un geste, je lui défends de se montrer. Je descends: c'est une nouvelle dépêche, adressée, comme ce matin, à mon nom.

Je la monte. J'aurais bien dû, en même temps, monter des cordes pour le ligoter.

Je ne suis jamais allée dans un asile d'aliénés. Je ne me rends pas un compte très exact de ce que peut être un fou furieux. Mais, ce dont je suis sûre, c'est que j'ai eu ce soir, devant moi, pendant plus d'une heure, le spectacle d'un amoureux en proie à une crise nerveuse qui devait valoir un accès de folie, à tel point que j'ai pu me croire un instant dans la nécessité d'appeler à l'aide, non pas pour ma sécurité personnelle, mais pour empêcher cet homme de se broyer le crâne contre le mur.

Et, tout cela, pourquoi? Parce que la dépêche annonçait qu'elle n'avait pas pu partir ce matin, mais qu'elle partait ce soir, et qu'elle expliquerait demain matin, en arrivant, les causes de ce retard.

à un moment donné, cette rage a paru se calmer. J'ai cru que c'était fini, et je me suis éloignée pour aller mettre le couvert. Au bout de quelques minutes, j'ai entendu des cris rauques, des espèces de râles qui m'ont bouleversée... Je cours vers la chambre: elle est vide. Je pénètre dans le cabinet de toilette: le malheureux est là, par terre, à se rouler dans ses vêtements à Elle, qu'il a arrachés du mur où ils pendaient, à les embrasser et à les mordre...

Cette seconde crise passée, un grand abattement s'est emparé de lui. Il a refusé toute nourriture. Maintenant, c'était une idée fixe qui le tenait: il voulait partir demain matin, à quatre heures, d'ici, pour aller la recevoir à la gare de Clermont quand arriverait le train, à cinq heures.

J'ai eu beau lui parler raison, il est demeuré inflexible. Il n'a même pas accepté que je descende maintenant à Clermont pour arrêter une voiture qui viendrait le chercher demain matin. Avec un entêtement de maniaque, il m'a fait défense absolue de le contrarier sur ce point.

à force d'insistance, j'ai fini tout de même par obtenir un résultat: c'est qu'au moins il aille se coucher ce soir. Mais je n'y ai réussi qu'en lui jurant que, moi-même, je ne me coucherais pas, afin qu'il soit bien assuré que je l'appellerai demain à quatre heures—puisqu'il n'y a pas de réveil-matin dans la maison.

Me voici donc condamnée à ne pas dormir cette nuit. D'ailleurs, comment l'aurais-je pu faire, bouleversée jusqu'au fond de l'âme comme je le suis?


33.—Mardi 6 décembre.

à quatre heures du matin, je suis descendue auprès du général. Il était en train de s'habiller. Je m'en doutais: il n'avait pas plus sommeillé que la nuit d'avant!

L'idée qu'avant une heure il allait la presser dans ses bras lui avait rendu sa gaìté. Le plus gentiment du monde, il m'a priée de l'excuser de la scène d'hier.

«J'étais fou! a-t-il dit, mais il faut me pardonner, car, voyez-vous, ces douze heures pendant lesquelles je me suis vu encore séparé d'elle, il faut les avoir vécues avec elle pour comprendre quelle somme elles représentent de bonheur perdu!»

Il s'en voulait aussi de m'avoir fait veiller, bien inutilement, puisque lui-même n'avait pas fermé l'œil. Je l'ai rassuré de mon mieux, je lui ai fait prendre un bol de lait chaud coupé de rhum, et je l'ai reconduit jusqu'à la porte.

Dieu! quel temps il fait dehors! Lorsque j'ai ouvert la porte, une horrible bourrasque de neige s'est engouffrée du même coup, a éteint ma lanterne et nous a glacés tous deux. Le vent souffle avec une violence effrayante. Il y a de la neige sur le sol jusqu'à mi-genou, et la nuit est absolument noire, sans une lumière au ciel.

Je veux encore l'arrêter: il y a plus d'une lieue d'ici la gare de Clermont et, vraiment, par un temps pareil...

Mais il n'écoute rien.

«Il y a un Dieu pour les amoureux!» me crie-t-il, et le voilà parti à grandes enjambées.

Je mets aussitôt de l'ordre dans leur appartement, j'allume un bon feu, je bassine leur lit, je prépare du bon café bien chaud pour leur arrivée. Le jour commence à poindre quand on frappe à la porte. J'ouvre: ce sont eux, à pied, blancs de neige et trempés jusqu'aux os. Elle a des glaçons sur la voilette, et lui, sur les moustaches.

à peine prennent-ils le temps de vider chacun un bol de café bouillant, en me racontant qu'ils n'ont trouvé, à la gare de Clermont, qu'une méchante guimbarde attelée d'une rosse qui marchait si mal qu'ils ont fini par la lâcher à mi-côte.

«Et sur ce, ajoutent-ils, il faut aller vous coucher de suite, Belle Meunière... Nous faisons de même.»

Je n'en pouvais plus. J'ai dormi d'un sommeil de plomb jusqu'à midi. Quand je suis redescendue près d'eux, ils m'ont demandé d'apporter dans leur chambre de quoi manger.

à six heures du soir, le capitaine Driant est venu avec des lettres. En me voyant, il m'a demandé:

«Madame de Bonnemain, est-elle de retour?»

Je lui ai fait signe que oui. Mais ce nom, que j'entendais pour la première fois, n'est pas tombé dans l'oreille d'une sourde. Elle est donc de la noblesse, comme je le supposais: car j'avais remarqué que divers objets lui appartenant étaient marqués du chiffre M. B., surmonté d'une couronne à cinq fleurons, c'est-à-dire, si je ne me trompe, d'une couronne vicomtale.

La vicomtesse Marguerite de Bonnemain! Le nom sonne bien et possède, ma foi, une belle allure!

à huit heures, pour dìner, ils se sont fait également servir chez eux. Ils m'ont remis un pli avec la recommandation suivante:

«Quand le capitaine viendra, demain matin, vous lui donnerez ceci et vous lui direz de ne rien attendre, de ne pas perdre une minute, et d'exécuter au galop la commission qui lui est confiée là-dedans... Vous n'aurez pas besoin de venir avant que nous ne vous sonnions.»


34.—Mercredi 7 décembre.

Toute reposée par l'excellent sommeil que j'ai pris cette nuit, j'ai vu arriver le capitaine à neuf heures du matin. Je lui ai fait signe d'entrer dans la maison et je lui ai aussitôt remis l'enveloppe, en lui répétant la recommandation qui m'avait été faite. Après avoir pris connaissance du pli, il a réfléchi un instant, puis il s'est frotté les mains d'un air enchanté. Il m'a alors donné deux lettres à l'adresse du général, qu'il a tirées de son manteau. Je croyais que c'était tout, mais, après avoir cherché un instant, il s'est mis à fouiller dans la poche intérieure de son dolman, et il en a sorti une troisième enveloppe, toute blanche et un peu froissée. En me la remettant, sa main tremblait un peu. Puis il est remonté en selle et il est parti au grand galop.

Je me suis dit que cette enveloppe blanche devait contenir quelque chose d'important.

à dix heures, le général a sonné. J'ai trouvé leur chambre remplie d'une épaisse fumée. Les tourtereaux avaient essayé de faire du feu eux-mêmes, mais la tentative avait absolument avorté. Je les ai grondés. J'ai établi un courant d'air en ouvrant les deux fenêtres; j'ai allumé un feu, bien flambant, celui-là. Je les ai laissés au moment où Mme Marguerite ouvrait, pour la lire au général, la première des trois lettres reçues.

Quelques instants plus tard, un coup de sonnette a retenti. J'accours, le général est en proie à une vive émotion. Il me prend le bras nerveusement:

«Le capitaine est-il encore là? voyons, parlez!»

«Mais, mon général, il y a une heure qu'il est parti... Ne m'aviez-vous pas dit, hier, vous-même, qu'il n'attende pas?...»

«Sacrebleu! Si j'avais pu prévoir... Enfin, tant pis! à vous de me tirer d'affaire, ma bonne Meunière. Arrangez-vous pour me trouver quelqu'un de sûr qui puisse, sans se faire remarquer, porter une lettre au quartier général. La lettre, vous l'aurez dans cinq minutes... C'est assez de temps pour la forte tête que vous êtes...»

Quelqu'un de sûr et qui ne se fasse pas remarquer! Comment vais-je faire, grand Dieu! Si j'envoie une personne de chez moi, elle sera certainement suivie. Mais, alors, qui? Vrai, je préférerais que le général ne me croie pas si forte tête! C'est encore plus embarrassant que flatteur.

...On n'a pas idée d'une chance pareille: les cinq minutes n'étaient pas écoulées que le plus grand des hasards me sauvait d'embarras. Le prétendu d'une de mes servantes, un brave gars de la montagne, honnête et taciturne comme tous nos montagnards, a arrêté sa carriole devant ma porte, ainsi qu'il ne manque jamais de le faire quand il descend vers la Limagne. Plus d'une fois, je lui avais confié des commissions pour Clermont. Je n'ai eu qu'à lui expliquer, en patois, qu'il y avait une lettre à porter chez un officier de l'état-major de Clermont et sa réponse à me rapporter au plus vite, pour que le brave garçon, sans m'en demander davantage, se déclarât prêt à me faire la course en toute hâte et à revenir de même.

«Eh bien! Belle Meunière, avez-vous trouvé?»

«Oui, mon général.»

Justement, le général a sonné et m'a remis la lettre,—une toute petite enveloppe avec cette adresse:

Monsieur le Capitaine Driant,

au Quartier Général.

Très urgente.

«J'en étais sûr d'avance. Avec vous, il ne faut jamais douter de rien... Qu'on aille vite, surtout, et qu'on m'apporte la réponse sans retard, car c'est très, très sérieux!»

En disant cela, il avait l'air à la fois heureux, impatient et perplexe.

à midi, mon excellent montagnard était de retour avec la réponse que le capitaine avait écrite devant lui, dans son bureau du quartier général où il doit, soit dit en passant, terriblement peiner, lui qui est seul là-bas pour recevoir, répondre, et parer à l'imprévu!

Quand j'ai porté la lettre au général, il me l'a arrachée des mains, tandis que Mme Marguerite m'a dit:

«Occupez-vous vite du déjeuner. Nous n'en avons que pour un petit moment.»

Le petit moment a duré une grande heure, j'en ai profité pour orner de fleurs la table.

«Bravo! s'est écrié le général quand ils sont enfin venus s'y asseoir. Voilà qui est une délicieuse surprise pour un jour pareil!»

Et, s'adressant à Elle:

«Oui, c'est une journée qui comptera, celle-là!... Quelle portée elle peut avoir! Et quelle joie, plus tard, de nous dire: c'est notre cher petit coin de Royat qui a été le point de départ...»

Brusquement, elle lui a coupé la parole en lui fermant la bouche de ses mains. Ils se sont embrassés... La belle conclusion, pour moi!...

Le déjeuner fini, le général est allé à Clermont.

Je débarrassais la table, quand elle m'a appelée:

«Chère amie, voulez-vous que nous passions l'après-midi à travailler ensemble?»

«Oh! madame, lui ai-je répondu, c'est à genoux que je devrais vous remercier de l'honneur inespéré qui est fait par la grande dame que vous êtes à la campagnarde que je suis.»

Elle m'a remerciée d'un gracieux sourire. J'ai apporté la couture que je suis en train de faire pour ma mère—une surprise que je lui prépare. Elle a étalé son ouvrage sur un fauteuil: il y avait là un travail de tapisserie d'une très grande difficulté, mais elle n'y a pas touché. Elle a pris un petit tricot de laine blanche, dans lequel j'ai bientôt reconnu de petites brassières pour nouveau-nés.

Je lui ai déjà entendu dire qu'elle n'avait pas d'enfants: en grande dame qu'elle est, elle occupe donc ses loisirs à travailler de ses fines mains pour des œuvres charitables?

Tout en tricotant, elle s'est mise à me parler de sa voix argentine. Avec ce savoir-faire exquis que possèdent seules les femmes du monde, elle a voulu m'amener à lui causer de moi, à lui raconter ma vie dans laquelle elle croyait deviner une tristesse... Elle ne s'est pas trompée, mais, mise sur ce chapitre, j'ai été bien sobre d'explications, car, les tristesses, je pense qu'il faut les garder pour soi, qu'il faut y songer le moins possible et n'en parler jamais.

Le général est rentré à la nuit tombée. Son visage rayonnait de joie. De nouveau, il s'est entretenu très longuement avec Mme Marguerite.

à huit heures, il m'a sonnée:

«Vite, faites-nous dìner, car une voiture doit venir me prendre dans une heure d'ici. Dès que vous l'entendrez, vous m'avertirez. Je m'en remets à vous pour que personne ne remarque ma sortie.»

Décidément, il doit y avoir sous tout ce mystère une conspiration! De plus en plus intriguée, je les sers à dìner et, entre temps, je réduis l'éclairage de l'escalier à une simple veilleuse et j'entr'ouvre la porte donnant sur le chemin de la Grotte.

Neuf heures.—Un bruit de roues sur la neige durcie. Je cours prévenir le général. Mais, déjà, enveloppé dans une pelisse, il est au pied de l'escalier.

Je distingue la silhouette du capitaine Driant qui vient de sauter à terre et tient la portière ouverte. Tandis que le général monte dans la voiture, j'y aperçois un autre personnage, une sorte de colosse aux hautes épaules, emmitouflé de fourrures...

La voiture repart aussitôt, au grand trot, dans la direction de la campagne.

C'est seulement vers onze heures qu'elle est revenue. Près de la porte entrebâillée, j'ai vu descendre le général et je lui ai entendu dire avec émotion:

«C'est le vrai langage d'un prince... Merci!»

à quoi l'autre, lui tendant la main, a répondu d'une voix étrange et profonde:

«à bientôt, Général... et à Paris!»

Pendant que la voiture s'ébranlait, le personnage en question a avancé la tête, et j'ai pu distinguer qu'il portait une épaisse barbe blonde.

...Un prince?—Un prince étranger, évidemment. Mais où donc ai-je vu cette figure barbue? car, il n'y a pas de doute, je l'ai aperçue quelque part!


35.—Jeudi 8 décembre.

Le capitaine ne s'est pas montré aujourd'hui.

C'est un soldat, le même que la semaine dernière, qui est venu apporter le pli contenant le courrier.

à force de m'être creusé l'esprit, j'ai fini par retrouver à quelle ressemblance correspondait l'inconnu d'hier; je dois l'avoir entrevu—je ne sais quand, par exemple—parmi les grands personnages russes qui viennent faire leur cure à Royat.

Après déjeuner, le général est redescendu à Clermont et Mme Marguerite m'a de nouveau invitée à lui tenir compagnie.

De fil en aiguille (c'est le cas de le dire, puisque nous cousions, ou du moins je cousais tandis qu'elle tricotait ses petites brassières), Elle est arrivée à me raconter comment s'était faite, entre le général et Elle, la connaissance qui avait abouti à les jeter dans les bras l'un de l'autre:

«Figurez-vous, ma chère, que j'étais une grande ennemie du général Boulanger, et cela l'année dernière... Le monstre! j'avais trois griefs contre lui... Le premier, c'est que sa popularité me portait sur les nerfs et m'agaçait au plus haut point. Impossible de faire une visite, d'entrer dans un salon, de prendre une tasse de thé, de faire un tour de valse, de dìner dans le monde, sans entendre prononcer son nom... Et si encore ce nom avait eu une certaine allure! Mais il me paraissait vulgaire, ridicule au possible. Le général Boulanger? Pourquoi pas le général Charcutier ou le général Liquoriste?... Quant à son portrait, colporté de toutes parts, il ne me réconciliait pas avec lui: je trouvais ce port de barbe prétentieux, et je jugeais l'homme un bellâtre... Second grief: ses opinions politiques. Je n'aime pas les républicains. Je me félicitais du moins que l'armée—je dis: le cadre des officiers—maintenait intactes les traditions d'ordre et d'autorité qui vont en déclinant dans notre pauvre France... Et, tout à coup, voilà un officier, bien plus, un général, un ministre de la Guerre, qui se met à faire du radicalisme, de l'anti-cléricalisme, et Dieu sait quelles horreurs encore!... Troisième grief, celui-là absolument personnel et décisif.. Un matin d'hiver, je galopais au Bois et je croise le général... Je le reconnais, il me regarde, et l'impertinent a l'audace de me fixer comme si j'étais femme à lui rendre œillade pour œillade...

»Je suis rentrée chez moi rouge de dépit et, dès cet instant, mon aversion pour lui n'a plus eu de limites... Partout où j'allais, je disais sur son compte le plus de mal possible... On me fit bientôt une réputation de la haine que je montrais à l'égard du général Boulanger.

»Or, j'avais une amie d'enfance—autant dire une sœur. Elle est à peine plus âgée que moi, nous avons été élevées dans le même couvent, nous nous sommes mariées à la même époque, et chacune de nous a épousé un officier... Nous ne cessions de nous voir, l'hiver à Paris, l'été à la campagne, aux bains de mer ou au littoral. Je le répète, deux sœurs ne sont pas plus inséparables que nous l'étions... Elle était assez différente de moi par le caractère: mais c'était peut-être une raison de plus pour que nous nous entendions si bien... Son mari est colonel d'un régiment caserne dans une ville proche de Paris. Comprenant qu'il fallait au bonheur de sa femme la vie mondaine pour laquelle elle était faite, il l'a laissée à Paris, revenant près d'elle dès qu'il le peut... Elle reçoit à merveille chez elle, et l'on y accourt d'autant plus volontiers qu'elle est extrêmement jolie... Du côté de l'harmonie du visage, la nature ne lui a rien refusé. Elle a été moins prodigue en ce qui concerne le corps, qui est massif et dénué d'élégance... Aussi, jalouse-t-elle un peu toutes les femmes plus heureusement douées à cet égard...»

«Dans ce cas, Madame, elle doit beaucoup vous jalouser, ai-je interrompu, car cette élégance, vous la possédez au plus haut degré!»

Mme Marguerite sourit et reprit:

«J'ai fait mon possible pour me faire pardonner d'elle... Quoi qu'il en soit, un soir, elle vint me trouver, toute surexcitée, comme je ne l'avais jamais vue, et ses premiers mots, en se jetant dans mes bras, ont été: «Ma chère Marguerite, le Ministre de la Guerre accepte de dìner jeudi soir chez moi!» Ma réponse manquait d'enthousiasme: «Tu me permettras, chérie, de ne pas t'en faire mon compliment!» Cela ne l'a pas empêchée de me demander, à l'instant suivant, de lui rendre un immense service... Vous ne devineriez jamais lequel: celui d'aller dìner ce soir-là chez elle, moi, troisième et dernière convive!

»Sans aucun doute, la chère enfant n'avait plus la tête à elle... Me faire une semblable proposition, à moi, l'ennemie intime et publique tout à la fois de cet affreux ministre de la Guerre!... Vous vous doutez de ce qu'a pu être ma réponse: un refus glacial et absolu... Je ne m'en suis pas contentée, je l'ai vertement grondée de toute l'inconvenance de sa proposition: dìner, deux femmes seules, avec un homme, un étranger... Pour qui voulait-elle donc qu'il nous prenne?... Trois couverts? Quelle folie! Il fallait, ou bien en mettre davantage, ou bien n'en laisser que deux!

»Elle a paru sentir la justesse de cette observation.

»Elle a changé ses batteries...

«Tu as raison, il faut que j'invite d'autres personnes... Mais alors, si j'en ai beaucoup, dix, quinze, vingt, me rendras-tu au moins le service que je te demande? Songe donc, Marguerite, tu ne seras plus exposée à devoir lui parler, bien au contraire, tu pourras ne t'occuper que des autres invités...»

«Pendant que toi, ma chère, tu ne t'occuperas que de lui?... Désolée de ne pouvoir t'abriter en cette circonstance...»

«Alors, tu refuses même cette combinaison?»

«Formellement.»

«C'est ton dernier mot?»

«Mon dernier.»

«Eh bien! mon dernier à moi sera celui-là: tu as peur du général Boulanger... Il y a longtemps déjà qu'on trouve peu naturelle et singulièrement excessive l'aversion dont tu fais montre à son égard... On lui a cherché des motifs: il n'a pas été difficile de les trouver... Les plus méchants disent que c'est un dépit dont la cause serait ton secret—et le sien... Je dis, moi, que c'est la peur: la peur de te trouver sous son regard, parce que tu ne te sens pas assez sûre de toi...»

«Très bien, ma chère: je serai chez toi jeudi soir... à sept heures précises, n'est-ce pas?»

»Ce jeudi, il s'est trouvé que, par hasard (car, quelque prix qu'on y mette, on n'obtient jamais cela à coup sûr), ma couturière avait admirablement réussi la toilette que je lui avais commandée,—une toilette à longue traìne, en velours noir constellé de paillettes de jais: depuis que j'avais eu la douleur de perdre mon défunt beau-père, le général de Bonnemain, je ne portais pas encore de robes de couleur... Une toilette simple, en somme, mais qui m'allait à merveille... J'étais en retard, j'ordonne à mon cocher de me conduire au plus vite... J'arrive: tout le monde était déjà là,—et ce tout le monde se composait de la maìtresse de la maison, d'un vieil oncle et du général.

»J'étais jouée. Soit qu'elle ait cru impossible d'inviter à temps beaucoup de personnes, soit plutôt qu'elle soit revenue à son idée première d'une dìnette intime, elle m'avait manqué de parole. Mais que faire? Il était trop tard pour reculer!

»Alors, j'ai pris le parti opposé, celui de l'attaque, de l'offensive à outrance! J'ai voulu écraser mon ennemi,—le général,—l'accabler de coups d'épingle, le cingler de railleries. Ce fut entre nous deux, paraìt-il, un véritable feu d'artifice de reparties, un scintillement de coups portés et parés aussitôt... J'avais pris goût à la lutte: le général m'a redit depuis que je fus étonnante de verve et que j'étais superbe à voir... Lui, de son côté, piqué au vif, n'avait plus de paroles et de regards que pour moi, sans s'apercevoir, l'imprudent, que le visage de la maìtresse de maison changeait!...

»Elle voulut mettre fin à notre dialogue en portant la conversation sur un autre sujet, qui lui rappelait sa présence:

«Général, fit-elle, s'il en est qui vous accablent de critiques, il en est d'autres qui vous portent un culte sincère et profond... Combien ai-je dû vous supplier pour que vous consentiez à combler mes désirs en venant ce soir à ma table!...»

»La flagornerie me parut un peu vive.

«Général, ajoutai-je d'un ton ironique, il paraìt qu'il faut beaucoup vous supplier pour avoir l'insigne honneur de vous compter parmi ses convives?»

«C'est un défaut de plus que vous me prêtez, Madame...»

«Je vous le donne, général, car il est bien à vous.»

»Mais je refuse. Je ne m'en reconnais pas le propriétaire et, si vous vouliez en avoir la preuve, il suffirait que vous me fassiez le très grand honneur de me convier un jour chez vous...»

«Chez moi, général! Avec plaisir et quand il vous plaira! Fixez vous-même le jour.»

«Le plus tôt possible, alors... Demain, si vous le permettez, Madame.»

«Eh bien! général, à demain!»

»Et c'est ainsi qu'il m'a fallu, le lendemain, recevoir le général Boulanger chez moi... Dès cette seconde entrevue, naissait, de lui à moi, une vive amitié,—en attendant mieux...

»Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai bien ri, depuis, de tous les griefs qui me faisaient le détester... Je ne lui en ai plus voulu, bien au contraire, de m'avoir tant remarquée un jour au Bois... Je n'ai plus éprouvé de la haine pour sa popularité, mais je me suis sentie délicieusement bercée par le bruit flatteur qui s'élevait autour de lui... Je me suis mis à adorer sa barbe blonde... Je lui ai pardonné jusqu'à ses convictions politiques, qui, d'ailleurs, gagnaient à être mieux connues... Quant à son nom, j'ai compris qu'un nom valait par l'usage qu'un homme sait en faire. Le nom professionnel de Boulanger n'est pas plus ridicule que le nom animal de Corneille ou le nom végétal de Racine. Et ce nom qu'il a reçu de son père, mon Georges l'a si noblement porté, que je serai la plus heureuse des femmes, croyez-le bien, le jour où je pourrai le prendre, moi aussi...»

Mme Marguerite s'est tue à ces mots, comme quelqu'un qui caresse un rêve. Puis, elle a repris:

«De ce premier dìner avec Georges date donc l'origine de notre bonheur... Mais cette soirée-là ne devait pas m'apporter seulement du bonheur... Je vous ai dit qu'il n'y avait avec moi que trois convives: deux d'entre eux ont gardé le souvenir impérissable de ce jour, l'un pour me chérir, l'autre pour me...»

Elle n'a pas achevé sa pensée, mais une profonde tristesse s'est montrée sur son visage. Elle s'est levée, a plié son ouvrage et m'a dit:

«Maintenant, assez causé, ma bonne Meunière. Apportez-moi la toilette héliotrope, afin que je me fasse belle pour mon Georges adoré.»

Elle est vraiment magnifique, cette toilette en velours héliotrope, avec, de chaque côté de la jupe, un panneau brodé d'or. Mme Marguerite m'a fait former en guirlande les fleurs venues aujourd'hui de Nice, et elle a fixé cette guirlande au corsage à l'aide d'une flèche garnie de diamants. Dans les cheveux, elle a disposé, un peu en arrière, quelques œillets qui semblaient croìtre parmi cette chevelure blonde; au milieu des fleurs, une couronne à cinq fleurons en diamants. Enfin, elle a enroulé autour du bras gauche un serpent d'or qui en faisait cinq ou six fois le tour et qui brillait d'un éclat tout à fait extraordinaire.

Elle était féerique à voir ainsi.

Le général, quand il l'a aperçue en ouvrant la porte, s'est jeté à genoux, les mains jointes, sans une parole. Rien ne pouvait mieux que ce geste exprimer l'immense adoration qu'il a pour Elle.

J'ai couru m'occuper du dìner... Ils ont dìné tard. Le général la dévorait du regard et ne cessait de s'exclamer sur l'éblouissante beauté de sa toilette...

«Vous me complimentez toujours sur ma toilette, a-t-elle fini par dire en riant, je voudrais bien que vous m'offriez ici l'occasion de vous rendre la pareille en vous complimentant sur votre grand uniforme...»

«Ma chère amie, s'est-il écrié, pourquoi n'étiez-vous pas là, le jour de mon entrée à Clermont!»

Ces mots m'ont évoqué un souvenir.

«Mon général, lui ai-je demandé, à quoi pensiez-vous, ce jour-là, au moment où je vous ai vu passer?... Je précise: vous descendiez, suivi de votre état-major, l'avenue de Royat, vers la place de Jaude. J'ai lu une tristesse sur vos traits.»

«Belle Meunière, vous êtes physionomiste!... à quoi je pensais? Parbleu, ai-je besoin de le dire? à mon adorée!... Je pensais à elle et je me disais: «Comme elle est loin!...» Et j'avais beau voir l'avenue remplie d'une foule immense qui m'acclamait, elle m'apparaissait vide, puisque je ne l'y apercevais pas!»

Le dìner fini, ils se sont retirés vers leur chambre, à petits pas, étroitement enlacés.


36.—Vendredi 9 décembre.

Le capitaine a reparu ce matin, mais simplement pour savoir s'il n'y avait pas d'ordres. Il n'apportait rien.

«Pas de courrier?» lui dis-je.

«Non, hier et aujourd'hui, journées tranquilles... pour lui, du moins.»

«Oui, car pour ce qui est de vous, capitaine, vous ne devez pas manquer d'ouvrage, là-bas!»

«Oh! moi, c'est mon rôle, et puis, pour lui, voyez-vous, je travaillerais dix fois plus, s'il le fallait, tant il est bon, affable et indulgent...»

On a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, toutes sortes de petits indices me font deviner que le capitaine Driant a des raisons meilleures encore pour aimer le travail au quartier général: c'est que, dans le chef qu'il sert avec tant de zèle, il voit aussi le père d'une charmante jeune fille qu'il a promesse d'épouser un jour.

à déjeuner, ils n'ont fait que se câliner et se lancer œillade sur œillade. Il la fixait parfois avec des pupilles agrandies, comme un homme hypnotisé, ou comme un fumeur d'opium, s'il est permis de comparer à un individu qui s'enivre d'un rêve cet amant qui se grise d'une si adorable réalité!

Tout à coup, il m'a demandé une feuille de papier et, avec son crayon bleu, il s'est mis à tracer des lettres. Quand il eut fini, il m'a questionnée:

«Comment appelez-vous votre maison?»

Un peu surprise qu'il pût l'ignorer, puisque le nom se trouve inscrit en grosses lettres sur le mur extérieur, je lui ai répondu:

«L'Hôtel des Marronniers, mon général.»

«Parfait. Une autre question: avez-vous, près d'ici, un peintre en bâtiments qui sache son métier?»

«Certainement, mon général.»

«Eh bien! vous devriez aller le chercher, et lui dire: «Effacez-moi de suite ce nom, si quelconque, si terne, d'Hôtel des Marronniers, et mettez à sa place un nom qui donnera du moins un avant-goût du bonheur qu'on peut goûter sous ce toit!»

Et, ce disant, le général a déplié la feuille sur laquelle il venait d'écrire. Elle portait ces mots, en caractères majuscules:

HOTEL DU PARADIS

«Mon général, ai-je répliqué, je ne me déciderai pas à donner ce nom à ma maison, car il promettrait trop de bonnes choses, et je ne saurais comment les tenir.»

L'Hôtel du Paradis! Sans doute, je vois bien que ma maison est devenue pour eux un paradis dont ils sont les bienheureux élus et dont je suis, moi, l'ange gardien. Mais tout paradis implique un enfer, et je ne puis me dissimuler que ma mère et ma sœur, tyranniquement reléguées par moi loin de leurs chambres, loin de leurs aises, dans l'autre aile de la maison et dans les sous-sols, avec défense absolue de se montrer, de faire le moindre bruit, doivent trouver que cela ressemble à un enfer, ou tout au moins à un purgatoire dont elles ne seraient pas fâchées de voir la fin.

Le général a voulu descendre à Clermont après déjeuner. Comme il y avait du monde attroupé sur la grande route, à cause d'une vente aux enchères qui se faisait dans une maison voisine, je l'ai prié de passer par le petit chemin de la Grotte qui descend vers la Tiretaine, la franchit et remonte de l'autre côté, le long des rochers, juste en face de chez nous. Il a fait comme je lui avais dit; et nous nous sommes mises, Mme Marguerite et moi, à le suivre des yeux. Mais, arrivé aux rochers d'en face, l'imprudent n'a pu résister à la tentation de se retourner vers la maison.

Elle, de son côté, sans écouter mes cris, a entr'ouvert la fenêtre, et voilà mes deux amoureux qui s'envoient, d'un bord à l'autre de la vallée, des baisers avec la main...

Ils étaient si gentils à voir tous deux, que je serais bien restée à les regarder: mais la prudence me dictait d'autres devoirs, et j'ai dû arracher Mme Marguerite de sa fenêtre. Alors, seulement, il a repris son chemin.

Nous avons de nouveau travaillé ensemble, Mme Marguerite et moi. Elle s'est fait raconter par moi toutes sortes de détails sur Royat, sur Clermont, sur Montferrand, sur Riom, sur toute mon Auvergne que j'aime tant!